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Au roi et aux copains !

Deux copains, Jean-Gabriel de Bueil et Matthieu Dumas, ont repris il y a quelques années des vignes de Chénas, dans le Beaujolais. Après un sérieux travail dans ce vignoble injustement méconnu, ils viennent de commercialiser les premières bouteilles de leur nectar: le Rouge Caillou


« Si demain la Faucheuse vient me prendre la main, pourvu qu’elle me conduise au bistrot des copains. » Renaud, Mon bistrot préféré.

Qu’est-ce qu’un « vin de copains » ? C’est un joli vin sans prétention, simple, agréable, honnête, sincère et pas trop cher, que l’on boit entre copains donc, avec quelques tranches de pâté de lapin aux noisettes et de saucisson. Un vin fait pour être bu, avec assez de caractère toutefois pour susciter la curiosité sur son terroir d’origine. C’est aussi un vin produit par des copains qui rêvent depuis longtemps de prendre racine quelque part et de créer un petit nectar qui serait leur « bébé ».

Deux rêveurs à la conquête de la vigne

Jean-Gabriel de Bueil
et Matthieu Dumas,
copropriétaires du domaine
Les 2 Chênes à Chénas, dans le Beaujolais. © Hannah Assouline

C’est ce que viennent de réaliser deux vieux amis épris d’art et de culture, Jean-Gabriel de Bueil et Matthieu Dumas, deux Parigots qui n’avaient jamais tenu un sécateur de leur vie.

Né en 2016, leur vin Rouge Caillou vient tout juste d’être commercialisé. Il provient de la plus petite appellation du Beaujolais, celle de Chénas, le village le plus élevé et montagnard de la région (450 mètres d’altitude), situé à côté du plus prestigieux village de Moulin-à-Vent dont il partage les mêmes somptueux terroirs granitiques de couleur rose fouettés par le vent.

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Alors que Bernard Arnault, François Pinault et Martin Bouygues investissent depuis longtemps dans des vignobles de légende dont chaque bouteille est vendue au prix de l’or, quel plaisir de voir ces deux rêveurs miser sur le plus oublié des crus du Beaujolais !

« Nous ne voulions pas racheter un domaine déjà existant, mais en créer un nouveau », nous expliquent-ils. Quand ils découvrent ces parcelles de vignes centenaires abandonnées au milieu des noyers et des fleurs des champs, c’est le coup de foudre. La lumière, le magnétisme du sol volcanique, la paix de ce village dont le nom médiéval évoque la présence d’une forêt de chênes avant l’apparition de la vigne, tout cela les convainc de sauter le pas.

Le fantôme de Louis XIII et l’appel du sol

En fouillant dans les archives municipales, ils découvrent également que le vin de Chénas était acheminé par voie fluviale à la table de Louis XIII « le Juste » qui en buvait de grandes lampées… Étrange parenté entre ce vin oublié fleurant bon la pivoine séchée et ce grand roi, méconnu lui aussi, dont le règne (1610-1643) hissa la France au rang de première puissance d’Europe.

Issu d’une famille aristocratique où les enfants devaient apprendre à monter à cheval et à tirer au fusil avant même d’apprendre à lire, Jean-Gabriel de Bueil ne pouvait qu’être sensible à cette affinité mystérieuse. Quant à Matthieu Dumas, élevé par un père spécialiste de Jules Verne, le rêve de créer ici un grand vin de partage vendu « au prix juste » prenait soudain à ses yeux une connotation progressiste et sociale digne de l’auteur des voyages extraordinaires.

Le contexte économique leur paraissait aussi plus que favorable. Il y a vingt ans, on ne donnait pas cher de la peau du beaujolais. Aujourd’hui, tous les investisseurs s’y intéressent car le gamay noir à jus blanc offre le meilleur rapport qualité-prix.

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Banni du sol de Bourgogne en 1395 par Philippe II le Hardi, ce cépage sensible et longtemps méprisé prospère magnifiquement sur les sols volcaniques du Beaujolais, donnant naissance à des vins aux tannins légers, faibles en alcool, digestes et éclatants, pour peu qu’on prenne la peine de le travailler avec amour, sans produits chimiques. En vieillissant, les meilleurs crus gagnent en complexité et en finesse, à telle enseigne qu’un fleurie, un morgon ou un moulin-à-vent vendu 25 euros la bouteille n’a plus rien à envier à un côte-de-nuits vendu le triple ou le quadruple.

Lors de son premier mandat, Donald Trump, déjà, avait imposé une taxe de 25 % sur les vins français, et, paradoxalement, on n’avait jamais autant vendu de beaujolais aux ֤États-Unis, les vins les plus chers ayant alors été abandonnés par les consommateurs américains au profit des gamays !

De Paris à Chénas, l’art de déléguer

La cuvée « Rouge Caillou », issue du cépage Gamay, se distingue par sa fraîcheur, ses arômes fruités et sa structure élégante © Hannah Assouline

Tout cela est bien joli, mais comment produire un grand vin du Beaujolais quand on exerce un métier à temps plein à Paris ? La réponse est simple : il faut déléguer.

Jean-Gabriel, en effet, est l’heureux propriétaire du restaurant Chez Georges, rue du Mail, un endroit merveilleusement français (classé parmi les dix meilleurs restaurants de Paris par The Times) où allaient déjeuner autrefois Cocteau, Cartier-Bresson, Malraux et Louise de Vilmorin. Matthieu, lui, vient de reprendre et de restaurer avec goût le Florida, un hôtel du boulevard Malesherbes où venaient picoler Scott Fitzgerald et Joseph Roth.

Loin d’être de purs « investisseurs » vivant de leurs rentes, ces deux copains font vivre leurs maisons en leur insufflant une âme – raison pour laquelle ils sont complets tous les jours.

Pour réaliser leur rêve, ils ont donc confié les clefs du domaine à un vrai vigneron du pays sachant labourer, tailler et vinifier : André Sarton du Jonchay – avec qui ils parlent (et s’engueulent parfois) tous les jours. « André est un jeune homme passionné qui cultive nos vignes comme s’il s’agissait d’un jardin à la française », sourit Jean-Gabriel. Les deux copains lui font absolument confiance. L’objectif est clair, il s’agit de sculpter un chénas d’exception, vinifié à la bourguignonne, lentement, sans macération carbonique, et qui va se bonifier avec le temps…

Pour se délecter de ce « vin de copains », on peut se rendre Chez Georges, où l’ancien directeur du musée Picasso, Jean Clair, vient déjeuner chaque semaine : « Je ne bois plus que du Rouge Caillou, c’est un plaisir sain du quotidien, et le fait que Louis XIII l’aimait aussi m’enchante… »

Au Nepita, le restaurant du Florida, la cuisine de la cheffe Amandine Chaignot épouse à merveille les notes de griottes de ce petit nectar, à l’image de son tartare de thon rouge de Méditerranée aux petits pois.


On trouve aussi du Rouge Caillou à emporter, à 17 euros la bouteille, au Comptoir de la Gastronomie : 34, rue Montmartre, 75001 Paris.

Chez Georges, 1, rue du Mail 75002 Paris, tél : 01 42 60 07 11.

Hôtel Florida, 12, boulevard Malesherbes, 75008 Paris, www.hotelfloridaparis.com

Netflix: pot-pourri de mai

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Monsieur Nostalgie fait son marché sur la plateforme en sélectionnant les séries ou films les plus stimulants du moment


Une plate-forme, c’est un puits sans fond. On y plonge et on s’y noie. Chaque jour de l’année, on pense être suffisamment fort psychologiquement pour résister à cet appel des grandes profondeurs et on perd pied. Car l’esprit est faible face à cet amoncellement de programmes sans queue ni tête où se côtoie le meilleur du pire ou le pire du meilleur. On est piégé, aspiré, essoré dans cette spirale du « n’importe quoi ».

Une industrie

On se met à regarder, dans une frénésie maladive, en version originale, dans un mouvement perpétuel inarrêtable, l’écran annihilant toute notion de temps, une histoire de scooters trafiqués, d’arnaques à la TVA, de braquages féministes, d’ode à la Renault 21 Turbo, de MMA des quartiers, de stars américaines en psychanalyse ouverte et de héros des circuits à la dérive. On se passionne durant quelques heures pour la vie de Sly, de Pamela, de Fangio, de Fran Lebowitz ou d’Arnold. On est heureux de retrouver Axel Foley et Lionel Richie dans les rues de Beverly Hills et de voir Quincy Jones discuter avec son vieux camarade Herbie Hancock à Montreux. On verse une larme quand Guillermo Vilas apparaît diminué dans les rues de Monte-Carlo sous une météo huileuse. Et on jubile quand Chris Evert tape l’incruste dans « La Meneuse » incarnée par la trop sous-estimée Kate Hudson. Des explosifs, des dérapages, des cailleras sudaméricaines, de l’action carburant à l’adrénaline, des exagérations comiques, des trous dans le scénario, de l’acting chancelant, peu importe ; les défauts d’une fabrication industrielle sont parfois apparents, les coulures bavent de tous les côtés, les finitions grossières ne gâchent pas les illusions. Ce n’est pas un drame car demain matin nous aurons tout oublié et d’autres séries viendront étancher notre soif. Une plate-forme est une source permanente de contenus, elle déverse, dans un flot continu, des séries qui s’auto-annulent entre elles à mesure que d’autres apparaissent ; la qualité esthétique n’est pas au centre des débats, la morale américaine ou les totems gluants de notre époque, un peu trop voyants, un peu trop démagogiques, un peu trop prévisibles ne sont pas non plus un frein au plaisir de l’instant. On les intègre à notre visionnage, ils font partie de l’expérience. Le « fake » est addictif. Le feu d’artifice prime sur la raison. On accepte la manipulation, on s’y prête même de bonne grâce. La débauche visuelle agit comme un accélérateur de particules.

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Le consommateur d’images est aujourd’hui surinformé sur les intentions commerciales de ces entreprises d’Entertainment. Le divertissement est le dieu suprême de la globalisation. On s’y immole. Le public n’est pas pris en traître dans cette opération, il connaît les règles tacites du contrat. Il ne s’offusque pas d’un « placement produit » à l’antenne et d’un discours gnangnan en happy end. Une plate-forme vient combler nos besoins primaires, se goinfrer et s’abandonner résument assez bien l’ambition intime de l’humanité oisive. Oublier l’actualité, se laisser lentement glisser, ne plus penser à rien, les plates-formes sont nos toboggans régressifs ; à profusion, elles nous envoient des signaux de contentement. Partout ailleurs, la cinéphilie nous épie, nous juge, se moque d’Aldo Maccione et de Max Pécas, ne comprend rien au génie de Jean Carmet et de Rémy Julienne.

Demande légitime

Partout ailleurs, les créateurs nous infligent leur noirceur et leur égo frelaté. Netflix répond à une demande légitime : accéder à une jouissance directe, librement consentie, sans hiérarchie de valeurs artistiques, dans la blague et les grenades dégoupillées. Mais Netflix, dans l’overdose de motocross et de trafiquants de drogue nightclubbers laisse aussi entrevoir des fulgurances que le cinéma « traditionnel », financé et nombriliste, n’est plus en mesure de concurrencer. La Main de dieu de Sorrentino et Glass Onion : une histoire à couteaux tirés où là encore Kate Hudson se distingue par son sens de la comédie, sont des grands moments de cinéma. En outre, Netflix a l’immense mérite de (re)mettre en lumière de jeunes comédiens ou de solides piliers d’Hollywood, Giancarlo Esposito présent à la fois dans « La Résidence » et « The Gentlemen » et Kaya Scodelario dans « Senna » et « The Gentlemen » ne nous déçoivent jamais.

Tendre est la province

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Marlene Dietrich, femme combattante

Excédée par les fausses informations colportées par ses biographes, la star Marlene Dietrich se décidait à écrire ses propres mémoires en 1984. Le livre reparait aujourd’hui dans Les Cahiers Rouges.


On la connait pour son interprétation de Lola-Lola dans L’Ange bleu, de Josef von Sternberg, film allemand sorti en 1930, revisitant la lutte entre Eros et Thanatos. Ce fut le début d’une longue collaboration artistique avec le célèbre metteur en scène, qui lui ouvrit les portes d’Hollywood. On sait moins que cette allemande, devenue citoyenne américaine en 1939, contribua à la collecte des bons du Trésor, chanta pour les troupes dans les bases d’Afrique du Nord – notamment la célèbre chanson « Lili Marlene » – et surtout s’engagea dans la deuxième division blindée du général Leclerc.

Ambiguïté sexuelle

Excédée par les fausses informations colportées par ses biographes, Marlene Dietrich se résout à écrire ses mémoires, publiés en France en 1984. Le livre reparait aujourd’hui dans Les Cahiers Rouges. On n’y trouve aucun élément croustillant. Ce n’est pas le genre de Dietrich, élevée dans une famille bourgeoise. Elle est née le 27 décembre 1901 à Berlin. Son père, officier de la police impériale, meurt alors qu’elle est encore une enfant. Sa mère lui donne une éducation stricte. Elle apprend l’anglais et le français, le piano et le violon. Douée, la jeune fille songe à une carrière de concertiste, mais une inflammation du ligament la détourne de cette voie. Elle lit beaucoup, déteste la guerre dont elle perçoit l’écho. Son beau-père est tué sur le champ de bataille, en 1917. Son caractère s’endurcit, la solitude est sa compagne, même si Dieu semble veiller sur sa destinée. Elle se confie sans fard. C’est une femme droite qui déteste le nazisme. Elle chante, joue dans quelques pièces, mais tout cela reste assez vague, elle ne s’étend guère. Le tournant, c’est son rôle dans L’Ange bleu (1930). La route vers le mythe qui fait une longue escale à Hollywood. Un autre rôle en or, celui d’une chanteuse de cabaret – encore – aux côtés du ténébreux Gary Cooper, dans Marocco (1930). Von Sternberg en fait sa muse, n’hésitant pas à la filmer en habits masculins, jouant sur l’ambiguïté sexuelle, lui permettant d’exercer son magnétisme à la fois sur les hommes et les femmes. Malgré le succès, elle reste distante, fumant sa cigarette avec une certaine froideur, le regard ailleurs, comme une mystique happée par un monde inaccessible. La Femme et le Pantin (1935), qui marque la fin de sa collaboration avec von Sternberg, la classe définitivement comme le symbole de la femme fatale, dévoreuse d’hommes. Au détour de son autobiographie, l’actrice, trop pudique, ose cette confidence : « Je n’avais aucune ambition ; d’ailleurs, je n’en avais jamais eu, et c’est peut-être ce qui m’a permis de survivre durant toutes ces années à Hollywood. »

Gabin, Hemingway, Hitchcock, Welles, Piaf, Fritz Lang…

Dietrich fait le portrait de quelques-uns de ses amis intimes. Celui d’Hemingway est émouvant. À propos de son suicide, elle écrit : « Au moment d’appuyer sur la détente, quelque chose de très lointain dans sa mémoire a brusquement ressurgi, s’est brutalement imposé à lui… mais je rationalise trop. Je sais qu’il était profondément malheureux. » Elle évoque Orson Welles qui « révolutionna la prise de vues en contre-plongée. » Elle rappelle qu’il fut le premier à utiliser la caméra à l’épaule. » Celui qui la dirigea dans La Soif du mal (1958) restera toujours « l’enfant prodige » du cinéma. Elle joua dans Le Grand Alibi (1950), réalisé par Alfred Hitchcock qui, « comme tant de génies, (…) n’aimait pas être adulé. » Dietrich rend hommage à Édith Piaf, dont elle fut l’habilleuse au « Versailles », le night-club de New York. Elle dut lui annoncer la mort de Marcel Cerdan, à son réveil. Elle crut qu’elle ne monterait pas sur scène. Mais Piaf maîtrisa son chagrin et chanta même l’Hymne à l’amour. Et puis il y a l’évocation de Jean Gabin, son grand amour. Ce sont de très belles pages qui décrivent un Gabin, homme d’honneur, jaloux, possessif, râleur, engagé volontaire dans les Forces françaises libres, mais également personnalité fragile, aimant se lover dans ses bras, comme un enfant qu’il pouvait être parfois. La photo de couverture du livre réédité parle d’elle-même : l’actrice regarde droit devant, tandis que Gabin baisse la tête et porte ses sacs, la mine renfrognée. Dietrich écrit cependant, avec une pointe de sincérité touchante : « Je l’ai perdu, comme on perd tous ses idéaux, beaucoup plus tard. Une fois rentré en France, je devins pour lui la servante-conseillère qu’on embrasse pour la dernière fois, avec beaucoup d’amour. »

À lire aussi : Jean Raspail, la pythie de Patagonie

Après L’Ange des maudits (1952), de Fritz Lang, Marlene Dietrich entame une seconde carrière au music-hall. Pendant plus de vingt-ans, elle se produit sur les scènes du monde entier. En 1960, cette opposante viscérale au nazisme, se rend à Tel Aviv, où elle demande la permission au public de chanter en allemand. Elle chute sur la scène de l’Opéra de Sydney, en 1975. C’est la fin de sa carrière. Elle vit recluse dans un vaste appartement de l’Avenue Montaigne, à Paris. Elle ne reçoit plus personne, hormis Maria, sa fille, et Louis Bozon, animateur de radio. Jeune, elle avait subi sa solitude ; au seuil de la mort, elle l’avait choisie, confessant néanmoins : « Mais il y a des jours et des nuits où la solitude est presque insupportable. » Le temps ne guérit pas ses blessures. La lumière bleue de Paris, un peu plus. Car la lumière de Paris est bleue : « Je ne veux pas dire par là que le ciel est bleu, précise Marlene. Il ne l’est pas ! Mais la lumière est bleue. On ne saurait la comparer à aucune autre lumière du monde occidental. »

« Marlene Dietrich n’est pas une actrice, comme Sarah Bernhardt ; elle est un mythe, comme Phryné. » Signé Malraux. Elle meurt le 6 mai 1992.


Marlene Dietrich, Mémoires, Les Cahiers Rouges, Grasset, 352 pages.

Mémoires

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Mais nous ne le savions pas…

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


La bonne ville d’Amiens a accueilli une étape des Quatre Jours de Dunkerque, il y a peu. Il faisait un temps superbe ; j’ai tenté d’y amener ma petite-fille. En vain : il y avait un monde fou tant sur le parcours qu’à l’arrivée au parc de La Hotoie. Très difficile d’accéder. Je n’ai donc vu que des cyclistes qui filaient, rapides, liquides, dans l’air tiède de ce printemps picard qui se prenait pour l’été. J’ai appris plus tard que c’était le Français Axel Zingle, de l’équipe Visma-Lease a Bike, qui avait, le premier, franchi la ligne d’arrivée, devançant, après un sprint de dératé, le Danois Tobias Lund Andresen (de Team PicNic) et le Norvégien Stian Fredheim (de Uno-X Mobility).

Plus tard encore, j’ai su que c’était le Britannique Samuel Watson (de Ineos Grenadiers) qui avait gagné les fameux Quatre Jours. Les noms de ces équipes ne me disent rien ; ceux de leurs équipiers non plus. Pourtant, il y a fort longtemps (je devais être collégien), je me suis fortement intéressé au cyclisme, le pratiquant moi-même avec des copains de la cité Roosevelt, à Tergnier (Aisne). La course terminée, j’ai quitté le parc de La Hotoie et suis remonté dans ma voiture avec la ferme intention de revenir chez moi. À ce moment-là, les ennuis commencèrent. Les routes étaient barrées.

À lire aussi, Philippe Lacoche : Marc Deudon : le peintre drôle mais inquiet

Il devait être un peu plus de 17 heures ; des gens rentraient du boulot. Je me suis retrouvé dans des embouteillages monstrueux. Coincé, complètement coincé. Une horreur ! J’ai bien tenté de prendre des chemins détournés ; rien n’y fit. Le temps passait ; il faisait une chaleur étouffante dans l’habitacle de ma Twingo bleu azurin (que je surnomme ma petite Dragée). Vers 17h30, toujours coincé, je reçus un appel téléphonique de ma Sauvageonne qui commençait à s’inquiéter (Elle devait s’imaginer que j’étais parti me rafraîchir au bistrot). Je la rassurai, façon de parler, lui promettant d’arriver deux ou trois jours plus tard (Je suis d’un naturel optimiste ; tu le sais lectrice). Alors, plutôt que de pester contre la terre entière, de m’en prendre à je ne sais qui (aux organisateurs de l’épreuve, à la mairie, aux Ponts et Chaussées si tant est qu’ils existent encore, à Eddy Mitchell), je me suis mis à penser.

A rêver plutôt, c’est ce que je fais de mieux dans ma fichue vie. Des images me remontaient comme les grosses bulles lâchées par les tanches dans l’étang du Courrier picard, à Argœuves, quand elles farfouillent dans la vase. Je me revoyais à Tergnier ; j’avais 10 ou 12 ans. Mon père venait de m’offrir un vélo demi-course Peugeot. Je m’étais empressé de remplacer les pneus par des boyaux afin de suivre mes copains de la cité qui, eux, avaient osé s’inscrire au club cycliste local : le Vélo Club Ternois (VCT ; maillots verts). Nous nous entraînions sur les routes axonaises. À mes côtés, il y avait Jean-Claude Sellier (le meilleur ; il était parvenu à gagner quelques courses), Yves Leroy, Bernard Havy, Datichy, dit Nounours, et quelques autres. Nous grimpions la côte d’Amigny-Rouy et le mont Tortue, haletants, essoufflés (Grâce à mon physique de freluquet, pire que Charles Denner, je n’étais pas bien lourd et parvenais parfois à arriver le premier au sommet.)

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Nous laissions derrière nous des parfums de Musclor et de Décontractyl Baume, pommades que nous appliquions sur nos mollets de coqs avec l’espoir d’être plus performants. Dans nos gourdes, il y avait du Schweppes ou du Vittel-Délice. Nous rêvions de devenir Jacques Anquetil, Raymond Poulidor, Jean Stablinski, Jean Jourden, José Samyn, Felice Gimondi, Gianni Motta, Federico Bahamontes, l’aigle de Tolède. Notre sang frais faisait battre le cœur des Trente glorieuses. Nous étions jeunes, insouciants. Heureux, et nous ne le savions même pas. Ma passion pour le cyclisme dura plusieurs mois mais, jamais, je ne m’inscrivis au Vélo Club Ternois.

Un matin de septembre, je filais vers le stade de la cité SNCF, à Quessy, pour m’engager dans l’équipe de l’Entente Sportive des Cheminots Ternois (ESCT ; maillots blancs). On m’attribua d’abord le poste d’inter-droit, puis je ne tardai pas à officier à celui d’arrière-droit car, disait notre entraîneur, M. Ruchaud, je possédais une bonne patate et me révélais capable de dégager fort et loin. Arrière-droit, comme mon père, des dizaines d’années plus tôt, au sein de la même équipe. J’oubliais Jourden et Samyn pour ne plus penser qu’à Bosquier, au Red Star, et à Eusébio. Mon demi-course Peugeot et ses boyaux Wolber ne me servaient plus qu’à aller au collège Joliot-Curie. Les petites Ternoises portaient des couettes ; oui, j’étais heureux.

La mort aux trousses

La mort des écrivains nourrit souvent leur légende. Frédéric Rouvillois et Sophie Vanden Abeele-Marchal relatent 25 disparitions éloquentes.


Beau travail. Vingt-cinq microportraits d’écrivains et poètes pour traverser les âges en quête de vies résumées, éclairées, immortalisées par l’épreuve de la mort. Projet original qui rappelle les Morts imaginaires de Michel Schneider, sauf que les morts ici évoquées furent bien réelles. Qu’on suive ou non l’ordre chronologique des brefs récits qui s’échelonnent de l’Antiquité à la modernité la plus récente, on rafraîchit ce qu’on savait, on s’étonne de ce qu’on ignorait, et, comme la mort nourrit les légendes, le vif l’emporte sur les agonies. Quant au choix des modèles, inutile de le discuter, tous ont leur raison d’être, attestée par ce qui les qualifie : « De mort inconnue : François Villon », « La mort classique : Jean Racine », « La mort enfermée : Sade », « La mort romantique : Lord Byron »

La mort est une chose trop sérieuse pour être laissée aux pompes funèbres. Ces écrivains et poètes qui, par leurs œuvres, enchantent notre mémoire, ont conclu leur destin par les cruelles vocalises de tous les chants du cygne. Les disparitions valent témoignage d’une singularité à chacun reconnue. Ici, le suicide règne en maître, avec la belle Sappho se jetant du haut d’une falaise, Nerval retrouvé pendu à la porte grillagée d’un soupirail, Stefan Zweig installé au Brésil s’administrant une surdose de Véronal, en exil de sa propre langue comme autrefois Ovide dans la solitude de Tomis, Mishima aux entrailles vomies par son sabre sacré, Pasolini assassiné sur une plage et qui, dans un poème, annonçait : « Ma douleur est homicide ou suicidaire. »

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Les morts de maladie apportent logiquement leur écot, cancer du foie chez Racine, délabrement progressif de Voltaire, débâcle d’Alexandre Dumas jusqu’à l’hébétement complet. Toutes les sortes de décès se présentent aux portes du Jugement dernier. Il y a les fièvres dont périt Dante après la traversée de zones marécageuses, le duel où Pouchkine fut tué par l’amant de sa femme, la balle allemande qui faucha Péguy le patriote mystique qu’habitait la figure de Jeanne, appelé le 5 septembre 1914 par la mort au champ d’honneur qu’il glorifiait dans ses vers. Voici Goethe le géant des Lettres aux cent quarante-trois volumes (le double de Voltaire, le triple de Victor Hugo !), qui abhorrait le désordre et s’exclame, face au désordre irrémissible des ténèbres fatales, « Mehr Licht ! » (« Plus de lumière ! »), comme pour ne rien céder au chaos.

Le néant est une page noire où s’inscrit un ultime message sous forme de signature. Mais signature de quoi ? Un simple paraphe pour un adieu sans rapport avec ce qu’on a vécu, ou, inversement, une cérémonie lourde de sens. Car parfois les funérailles expriment de fortes vérités sur l’esprit d’une société. À preuve, celles d’Hugo, prophète dont le cercueil fut suivi par une foule innombrable, génie littéraire et héros politique mêlés. Autre preuve, les obsèques de Johnny quasiment nationales, tout un peuple en deuil, à comparer avec celles de Jean d’Ormesson discrètement célébrées aux Invalides, petite foule d’invités, médias quasi muets. Le rocker populaire et l’écrivain gentilhomme se sont éteints le même jour, le 5 décembre 2017. Triomphale victoire du spectacle sur la plume. L’esprit d’une société, disais-je. Ces vingt-cinq morts rendent brillamment hommage à la littérature tandis que les écrans creusent sa tombe.

Frédéric Rouvillois et Sophie Vanden Abeele-Marchal, « Je viens mourir chez toi… » : de Sappho à Jean d’Ormesson, la mort des écrivains, Fayard, 2024, 272 pages.

Trappes: une certaine continuité historique

Séparatisme ? Communautarisme ? Clientélisme électoral ? La ville d’Ali Rabeh est devenue un étendard de la cause palestinienne en Île-de-France, nous apprend Le Parisien[1].


En avril 2002, voilà donc vingt-trois ans, le journal Le Monde publiait les conclusions de l’enquête qu’il venait de mener à Trappes (Yvelines). « Le conflit du Proche Orient, y lisait-on, a fait apparaître une forte hostilité envers les juifs parmi les jeunes des banlieues françaises issus de l’immigration. Dans le quartier HLM de Trappes (…) notre enquête montre qu’un antisémitisme au quotidien imprègne les conversations et les échanges sur les sites internet. « Les jeunes autour de moi, obligé, ils disent « à mort les juifs », explique Farid (22 ans à l’époque de l’enquête). « Depuis que je suis petite, on me dit que les juifs sont dangereux, ajoute une mère algérienne. Je ne les connais pas et je ne veux pas les connaître. »

Le « Trapistan » était déjà documenté dans la presse de gauche… il y a deux décennies

Vingt-trois ans plus tard, les mêmes causes produisant les mêmes effets – ou pour dire plus nettement les choses, les mêmes bonnes excuses encourageant les mêmes infâmes manipulations – le conflit du Proche-Orient, dans ses développements récents, vient à pic exacerber cette même passion triste, la haine du juif, dans cette ville d’une trentaine de mille d’habitants, située à trente kilomètres de Paris et à un jet de pierre de Versailles. Le repli communautaire y serait l’un des plus affirmés de France, ce qui vaut à cette cité de se voir qualifiée de Molenbeek française ou encore d’être surnommée Trapistan.

A lire ensuite: Les Frères musulmans et l’art du mensonge victimaire: l’exemple du Hamas

Le professeur de philosophie, Didier Lemaire, qui y enseignait, se trouvait donc aux premières loges pour observer les dégâts conjoints du communautarisme et de l’entrisme islamiste au sein de notre société. Il a eu le courage de sonner l’alerte. Vox clamantis in deserto. On ne l’entendit pas. Ou plus exactement on ne voulut pas l’entendre.

Le Parisien (2025) : « Ici, la guerre à Gaza est partout »

Or, c’est bien évidemment dans le droit fil du constat établi par Le Monde voilà vingt-trois ans que s’inscrit aujourd’hui le soutien à grand bruit de l’actuel maire de ville, Ali Rabeh, à la cause palestinienne. Une banderole XXL à ses couleurs barre la façade de la mairie, bien visible depuis l’autoroute A10 qui passe par là. Les déclarations enflammées s’enchaînent, et – apothéose ! – le vendredi de l’autre semaine, l’organisation d’une grande « Soirée pour la Paix » en présence de Mme Hala Abou Kassia, la cheffe de la mission Palestine en France, accueillie très solennellement et très chaleureusement par le maire en personne, bien entendu.

Cet évènement, cette manifestation n’est en fait que le prolongement logique de l’état des lieux établi par les journalistes du Monde voilà environ un quart de siècle. À ceci près que la situation de l’époque n’a fait que s’envenimer, croître et embellir en quelque sorte, et donc l’antisémitisme d’hier se renforcer, s’exalter.

Nul besoin d’être grand clerc pour deviner de quel genre de paix il s’agissait de souhaiter et promouvoir l’avènement lors de cette rencontre quasi au sommet. La paix telle qu’elle se trouve non pas seulement symbolisée, mais bel et bien matérialisée sur les affiches des conférences et manifestations de LFI ou figure, dans le coin en bas à droite, un schéma de cette région proche orientale dont l’État d’Israël est purement et simplement éliminé, et donc ses populations probablement exterminées. Intention d’ailleurs très clairement exposée et affirmée lors du progrom du 7-Octobre 2023.

Redisons-le : les gesticulations pro-palestiniennes sont, à Trappes en particulier, le prolongement absolument logique de l’antisémitisme « au quotidien » que constatait Le Monde voilà environ un quart de siècle. Une continuité historique que, pour le coup, on se gardera d’encenser. Mais dont la célébration avec tapage n’est évidemment pas – à moins d’un an des municipales – aussi vierge de bas calculs politicards et électoraux que M. Ali Rabeh se plaît à le prétendre.

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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[1] https://www.leparisien.fr/yvelines-78/soiree-pour-la-paix-jumelage-proces-en-communautarisme-a-trappes-la-guerre-a-gaza-est-partout-18-05-2025-MAKSNKP5PREHPCKQWJ4GUMDU3M.php

Tom a rempilé: la dernière?


Projections de presse délocalisées à Cannes, avant-première parisienne le 19 mai au Pathé La Villette littéralement prise d’assaut : votre serviteur s’est replié sur le Pathé Beaugrenelle pour voir le deuxième volet de Dead Reckoning, sorti en salles ce mercredi comme nul ne l’ignore sous le titre The Final Reckoning.

L’avantage avec ces blockbusters, c’est qu’on n’a que l’embarras du choix : entre les séances en Dolby Cinema (avec option « service au fauteuil » le week-end – Apérol spritz, vins rouges, blancs, rosés, bières, et même champagne…), en immersion I MAX, en ADX (votre siège branle dès que ça gigotte sec à l’écran) –  le Screen X (extension à 270°) n’est proposé qu’à La Villette, trop loin de chez moi.

Ethan Hunt contre l’IA

Bref, le temps d’habituer ses cinq sens en éveil aux fragrances de popcorn et aux bruits de déglutitions (qui sont au ciné ce que le ressac est à la mer), franchi le long tunnel des bandes-annonces, vous voilà prêt à vous taper le prologue de vingt minutes qui, précédant la bande-son fameuse associée au générique et sensé faire le récap du volet 1, aurait plutôt tendance à vous égarer dans les rets de cette improbable intrigue, dont les grandes lignes se préciseront lorsqu’enfin commence le début de la fin, sous les espèces de ce final reckoning.  

Au demeurant, de cette insondable intrigue on se fiche un peu. Vous êtes sensé comprendre que la CIA a été infiltrée par l’Entité, émanation de l’Intelligence artificielle, laquelle projette de programmer l’apocalypse pour rebâtir la civilisation, en prenant possession des arsenaux nucléaires de la planète. L’agent Ethan Hunt (Tom Cruise) a pu récupérer la petite clef cruciforme propre à déverrouiller le code-source, stocké sur un disque dur nommé « Povkova », et à l’accès duquel dépend le salut de l’humanité. Mais celui-ci gît dans les abysses glacés de la calotte polaire, celé dans l’épave du Sébastopol, un sous-marin nucléaire russe envoyé par le fond, ses marins ayant trouvé là leur sépulture, figés dans la mort aussi intacts que des steaks surgelés. Pour compliquer les choses, un prototype d’arme appelé « La Patte de lapin » court-circuite les efforts d’Ethan et de son équipe, et le sardonique Gabriel (Esai Morales) s’est emparé de la pilule empoisonnée créée par Luther, malade au stade terminal ; elle seule pourrait neutraliser l’Entité, mais à condition de l’intégrer au code-source ! Vous avez tout pigé ? Tant mieux. Toujours est-il que le compte à rebours est lancé.

Le duel aérien vaut le prix de votre place

De Londres à l’Afrique du Sud en passant par la mer de Béring, de la piste d’envol d’un porte-avion aux cascades où s’affrontent dans les airs Ethan et Gabriel, aux manettes des deux biplans vintages joliment peints, l’un en rouge, l’autre en jaune, pour la possession de la fameuse pilule portée en sautoir par Gabriel (la très longue séquence du duel aérien mérite le déplacement), jusqu’aux entrailles du pouvoir étasunien, les presque trois heures du film s’éternisent quelque peu. D’autant qu’à dire vrai, fondamentalement le spectateur se moque de ces rebondissements ésotériques dont il ne cherche même plus à démêler l’écheveau : se laisser porter par l’image suffit à son contentement passif.

En réalité, ce qui vous intéresse, vous et moi, c’est de voir comment vieillit Tom Cruise : certes les traits ont épaissi, l’éclairage peine à masquer le parchemin qui s’attache aux joues encore rebondies, le regard reste vif, la prunelle bien vascularisée, et surtout, sa nouvelle coupe de cheveux tout à fait seventies insuffle à la star de 62 ans une brise roborative. Et rendez- vous compte, pas un cheveu blanc, – mais comment fait-il ? Les amateurs de chair fraîche seront d’autre part saisis par la résilience de cette anatomie entièrement glabre, dont Tom Cruise consent à nous dévoiler la musculature toujours ferme, dans des plans érotisés où l’éternel jeune homme, les hanches comprimées dans un tout simple maillot de bain noir de piscine, fait des brasses sous-marines à se les peler par moins vingt.

Sur un autre registre, il convient de se féliciter que, sous les traits de l’actrice noire Angela Bassett, madame la présidente des Etats-Unis (ex. patronne de la CIA dans l’opus 1) se fasse, la larme à l’œil, scrupule à sacrifier par une frappe préventive quelques villes américaines prises au hasard (car passées sous le contrôle de l’Entité), et résiste à appuyer sur le bouton nucléaire, contre l’avis de ses faucons. Nous voilà rassurés sur son caractère bien trempé. D’autant que l’ennemi, ici, est désormais clairement identifié : ce sont les Russes ! Se dénoue ainsi favorablement une nouvelle guerre froide sous l’emprise de l’IA, dans l’anticipation exponentielle d’une « crise des missiles » à côté de quoi celle de Cuba, en 1962, n’aura jamais été que du pipi de chat.  Est-ce que Trump a aimé le film ?

2h49


The Final Reckoning. Film de Christopher Mc Quarre. Avec Tom Cruise, Ving Rhames, Simon Pegg, Vanessa Kirby, Esai Morales, Pom Klementieff, Angela Bassett… Etats-Unis, couleur, 2024.

Durée : 2h49. En salles depuis le 21 mai 2025

Juges et parties

Les personnalités politiques ne sont plus jugées par des magistrats mais par des pères-la-morale qui ne s’appuient pas seulement sur le droit pour motiver leurs décisions. Leur discours vertueux reflète une part d’idéologie et un certain désir de revanche sociale


Dans notre numéro du mois, disponible en kiosques, ne manquez pas notre dossier spécial de 25 pages : Le Pen, Sarkozy, Zemmour : l’extrême droit ne passera pas !

Le procureur Sébastien de La Touanne avait prévenu d’emblée l’auditoire. Dans ce dossier, « seule une peine d’emprisonnement et d’amende ferme » était selon lui « en mesure de protéger la société ». Il n’empêche. Le 27 mars au tribunal judiciaire de Paris, lorsque le magistrat du Parquet national financier a demandé, à la fin d’un exposé de plus de vingt heures, que Nicolas Sarkozy soit puni de pas moins de sept ans de prison, 300 000 euros d’amende ainsi que cinq ans de privation de droits civiques, civils et familiaux dans l’affaire des soupçons de financement libyen de la campagne présidentielle de 2007, le visage du prévenu s’est figé pendant de longues secondes, comme pétrifié.

Pourtant, le réquisitoire avait nettement annoncé la couleur. « Ambition politique dévorante », « soif de pouvoir », « cupidité », « pacte de corruption faustien », « tableau très sombre de notre République », « inconcevable », « inouï », « indécent » : rien n’a été épargné à l’ancien chef de l’État par le ministère public, qui ne s’est pas privé non plus, au passage, de se prendre un instant pour le tribunal de l’histoire en qualifiant Mouammar Kadhafi de dictateur « infréquentable » et « sanguinaire ».

Depuis une dizaine d’années, ces poses indignées, qui ne s’appuient sur aucun texte de loi ni aucune jurisprudence, sont devenues la norme dans les prétoires quand sont jugées, pour de simples délits, des personnalités politiques en France. En 2016, dans l’affaire Cahuzac, le tribunal a ainsi fustigé dans ses attendus l’atteinte grave à l’ordre public « moral » dont s’est rendu coupable l’ancien ministre du Budget en cachant son argent en Suisse. En 2020, dans l’affaire Fillon, même chose : le jugement taxe de « faute morale » l’ex-candidat à la présidentielle de 2017 qui a procuré un emploi fictif à sa femme. En 2021, dans l’affaire Bygmalion, l’accusation teinte de politique sa leçon de vertu en affirmant que Sarkozy, qui a profité d’un système présumé de fausses factures (pour lequel il s’est pourvu en cassation), a « porté atteinte aux valeurs de la démocratie républicaine ». Et l’an dernier, dans le procès Bismuth, la cour d’appel n’hésite pas à considérer que cette fumeuse affaire de tentative de corruption d’un magistrat a eu des « effets dévastateurs » sur la confiance des citoyens dans la République.

Quant au jugement de première instance qui a été prononcé le 2 avril dans l’affaire des assistants parlementaires du Front national, la décision réprimande carrément une « atteinte portée à la confiance publique et aux règles du jeu démocratique (…) d’une gravité particulière dans la mesure où elle est portée, non sans un certain cynisme mais avec détermination ».

Soyez partiaux…

Comment en est-on arrivé là ? Pourquoi tant de magistrats se croient-ils de nos jours mandatés pour juger les hommes et pas seulement les citoyens, oubliant la distinction canonique établie par Montesquieu entre « les lois qui règlent plus les actions du citoyen, et les mœurs qui règlent plus les actions de l’homme » ? De la même manière que la plupart des officiers de nos armées adhèrent notoirement à des valeurs conservatrices ou que nos universités sont des hauts lieux de la pensée woke, on peut se demander si aujourd’hui l’ordre judiciaire français n’est pas devenu un bastion de curés laïques.

À droite, le premier réflexe face à cette mode inquiétante est de pointer l’emprise du Syndicat de la magistrature (SM) sur la profession. Emprise relative toutefois puisqu’avec 33 % aux élections du Conseil supérieur de la magistrature, le mouvement présidé par la juge Judith Allenbach est largement surpassé par la bien plus sage Union syndicale des magistrats, forte d’un score de 62 %. Reste que le SM compte parmi ses « textes fondateurs », comme le rappelle l’ancien juge Hervé Lehman, la consternante « Harangue Baudot » de 1968 – « Soyez partiaux. (…) Examinez toujours où sont le fort et le faible qui ne se confondent pas nécessairement avec le délinquant et sa victime » –, et que, sur son fameux « mur des cons » n’étaient pas seulement épinglés des personnalités politiques, mais aussi des membres de la société civile, par définition incapables de nuire à l’indépendance ou aux conditions de travail des juges, mais considérés par le syndicat comme des ennemis es qualité de justiciables mal-pensants.

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Le SM a toutefois perdu de sa superbe depuis ce scandale, qui a valu à sa présidente d’alors, Françoise Martres, une condamnation pour injures publiques en 2019. Quelque peu rentré dans le rang, il limite à présent son militantisme politique à des consignes classiques de barrage à l’extrême droite lors des élections nationales, ce qui peut sembler encore abusif au regard du principe de séparation des pouvoirs, mais ne consiste quand même plus à confondre palais de justice et terrain de lutte révolutionnaire.

Bref, le gauchisme de certains ne suffit pas à comprendre pourquoi tant de procureurs et de juges se comportent, quand ils exercent leur métier, comme s’ils étaient investis d’une mission éthico-sociale qu’ils n’ont pourtant pas reçue. Gageons plutôt que c’est en analysant la sociologie de la profession tout entière que l’on trouvera peut-être une explication satisfaisante.

Avec 9 000 membres environ, l’ordre judiciaire français est très uniforme sous bien des aspects. L’écrasante majorité de nos procureurs et juges sont passés par l’École nationale de la magistrature (ENM) de Bordeaux après avoir préparé leur concours dans un institut d’études politiques ou dans un cours privé (au moins 70 % des reçus cochent au moins une de ces deux cases). Contrairement à leurs homologues anglo-saxons, qui sont souvent d’anciens avocats, la plupart n’ont jamais connu d’autre activité et ont fait leur premier pas très jeune dans les tribunaux – Éric Dupond-Moretti raille dans son Dictionnaire de ma vie (Kero) des « adolescents boutonneux et névrosés aux idéologies réductrices et aux raisonnements formatés ».

L’idéologisation discrète de la formation à l’ENM

Comment le formatage s’opère-t-il à l’ENM ? Nous avons posé la question à des membres du collectif Au nom du peuple, composé de magistrats anonymes « ne se reconnaissant ni dans la communication officielle du ministère de la Justice ni dans celle des syndicats ». Selon eux, certaines conférences de culture générale organisées pour les élèves « relèvent de la tribune militante ou du discours orienté, notamment lorsqu’un membre du Gisti, le Groupe d’information et de soutien des immigrés est invité à s’exprimer ». Durant ces séances, témoignent-ils, « le débat contradictoire est souvent absent. Tenter d’apporter publiquement une contradiction expose à des rappels à l’ordre par la direction de l’École. »

Ainsi éduque-t-on nos magistrats. En essayant de les rendre obéissants aux principes du droit et dociles à la doxa progressiste. Et ça marche ! Selon les derniers chiffres connus, il n’a été prononcé que sept mesures disciplinaires au sein de l’ordre judiciaire français au cours de l’année 2023. À titre de comparaison, le taux de sanction dans la police est au moins cent fois supérieur…

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Et puis il y a un phénomène de conformisme lié à l’entre-soi professionnel, comme dans tout milieu. Une théorie a été proposée récemment par deux chercheurs bourdieusiens, Yoann Demoli et Laurent Willemez, auteurs d’une enquête fouillée[1] sur le sujet. Selon eux, le corps judiciaire s’apparente à une « bourgeoisie d’État », à ne pas confondre avec la « noblesse d’État » des énarques et des polytechniciens qui sont en poste au sommet de la République. Un magistrat en début de carrière gagne 2 300 euros net, alors qu’un commissaire de police commence à 3 300 euros, indiquent-ils notamment pour expliquer le sentiment de déclassement qui règne au sein d’une profession où dominent des enfants de cadres, de professions libérales ou de hauts fonctionnaires.

Une élite judiciaire connectée au pouvoir, mais en décalage

Dans leurs travaux, les auteurs distinguent pourtant, tout en haut de la hiérarchie judiciaire, un petit groupe, composé des présidents des grands tribunaux, des premiers présidents, des procureurs généraux et des directeurs d’administration centrale à la Chancellerie, qui se rattachent quant à eux, par leurs revenus et leurs responsabilités, à la noblesse d’État. Une élite majoritairement formée à Sciences-Po Paris, en contact régulier avec le cabinet du garde des Sceaux, et où les hommes sont surreprésentés alors que l’on compte près de 70 % de femmes dans la magistrature. À en croire le collectif Au nom du peuple, leurs promotions ne sont pas décidées seulement au mérite, mais aussi « par réseaux, connivences et quelques appels bien placés ».

Résultat, comme l’affirme un juge de province, bon connaisseur de sa corporation, « la population des magistrats, qui s’estime globalement maltraitée par le système, conçoit beaucoup d’aigreur envers le monde du pouvoir. Au-dessus d’eux, les chapeaux à plume des tribunaux en ont bien conscience et tentent de se faire pardonner leurs privilèges et leurs stratégies de carrière pas toujours reluisantes en affichant eux aussi du mépris pour les puissants. »

Voilà donc la cause profonde des sermons moralisateurs et compassés que l’on entend si souvent dans les salles d’audience. La tartufferie en épitoge ! Le spectacle serait comique si hélas il n’avait pas quelque effet sur les décisions de justice. Et s’il n’avait pas, comme dans l’affaire des assistants du FN, des conséquences funestes pour notre liberté de vote.


[1] Sociologie de la magistrature : genèse, morphologie sociale et conditions de travail d’un corps (Armand Colin).

Le dictionnaire de ma vie

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Giuliano da Empoli : la fin des élites est-elle inéluctable ?

Dans L’Heure des prédateurs, Giuliano da Empoli abandonne la fiction pour livrer l’essai incisif que l’on sait sur les coulisses du pouvoir contemporain. À mi-chemin entre le traité politique et le récit d’observation, il brosse le portrait d’un monde en mutation, où les anciennes élites, victimes de leurs incompétences répétées, font vaciller le monde…


Les analyses politiques de l’auteur italo-suisse Giuliano da Empoli ont acquis un certain succès, depuis la parution de son livre Le Mage du Kremlin, Grand Prix du roman de l’Académie française 2022. Ce que tente cet observateur attentif de la politique mondiale, c’est de faire pénétrer ses lecteurs dans les coulisses du pouvoir, où il faut montrer patte blanche. Giuliano da Empoli ne s’arrête pas à l’apparence, ne se laisse pas du tout impressionner par ce qu’il voit, mais, tel un médecin, cherche à comprendre comment fonctionne réellement le système, pour en tirer un diagnostic plausible. Dans cette perspective, Le Mage du Kremlin était, à travers le personnage de Vadim Baranov (inspiré du terrible Vladislav Sourkov, l’ex-conseiller de Poutine), une approche originale de la crise de civilisation en Europe, avec la Russie comme ligne de fuite.

Décryptage politique

On peut dire que dans L’Heure des prédateurs, son nouveau livre, Empoli propose un décryptage des événements politiques, à partir de ses propres observations. Nous ne sommes plus ici dans un roman, mais dans un récit, qui prend un peu la forme de Mémoires, dans l’esprit de ceux écrits au XVIIIe ou au XIXe par des diplomates lettrés. Empoli n’est, je pense, pas très à l’aise dans la fiction. C’est plutôt un essayiste, qui peaufine, de livre en livre, toujours les mêmes idées, certes, mais en leur conférant un sens de plus en plus précis. Ce récit est censé être rédigé par un Aztèque, sorte de Persan à la Montesquieu, mais, en fait, c’est Empoli lui-même qui parle à la première personne, et d’ailleurs il ne s’en cache pas.

Un constat très dur

Dès le début, Empoli indique son état d’esprit et ce qu’il recherche en écrivant cet essai : « saisir, dit-il, le souffle d’un monde, au moment où il sombre dans l’abîme, et l’emprise glacée d’un autre, qui prend sa place. » Son constat est d’autant plus grave qu’Empoli partage d’habitude des orientations politiques très modérées. Il a l’âme d’un diplomate et admire Kissinger, auquel il consacre un chapitre. Il ne voudrait pas que le système en place explose. Ce n’est donc pas un révolutionnaire… Et pourtant, ses conclusions sont très dures, sans concession pour la vie politique dont il dit qu’elle est « une comédie des erreurs permanentes, dans laquelle des personnages, presque toujours inadaptés au rôle qu’ils occupent, tentent de s’en sortir, se dépêtrant de situations toujours inattendues, souvent absurdes, parfois ridicules ».

Le remplacement des élites

Au cœur de sa démonstration, un fait avéré : Empoli explique comment une nouvelle génération de « conquistadors de la tech » (je ne rappelle pas leurs noms, ils sont célébrissimes) a décidé de « se débarrasser des anciennes élites politiques ». Pour appuyer ses dires, il revient sur l’ouvrage de Malaparte, Technique du coup d’État (1931), qui insistait sur le côté désormais plus technique qu’idéologique des révolutions modernes, en prenant comme exemple la révolution d’Octobre. Cette dernière aura été, comme le résume Empoli : « une insurrection » proclamant la victoire « tout en laissant les mains libres au gouvernement ». Cette subtile analyse de Malaparte, reprise par Empoli, permet de mieux comprendre ce qui se passe à présent.

À lire aussi : Le paganisme expliqué à ceux qui pensent qu’il est mort

Le recours aux classiques

Le livre de Giuliano da Empoli, et c’est ce qui en rend la lecture au fond si fascinante, cherche autant à décrire un panorama nouveau qu’à le contester radicalement. Au reste, il tire des conclusions à la portée de quiconque se tient informé, grâce à la presse ou aux livres, de la vie politique. Pour mieux convaincre, et c’est l’aspect de son livre qui m’a le plus intéressé, il fait référence à des auteurs classiques. La liste en est établie en fin de volume, avec la source des citations. Ainsi, lorsqu’il nous parle de MBS, c’est-à-dire Mohammed Ben Salman, prince héritier de l’Arabie saoudite, Empoli fait longuement référence à Machiavel, théoricien de l’usurpation violente. Il détecte ainsi dans MBS une « douceur infinie », mais qui « n’exclut pas l’humour noir d’un Borgia ». Allusion au chapitre 3 du Prince, intitulé « Des principautés mixtes », qu’Empoli conseille au lecteur français de lire dans la traduction ancienne (1851) de Jean-Vincent Périès.

Le vade-mecum de l’homme contemporain

Avec L’Heure des prédateurs, Giuliano da Empoli a écrit un véritable vade-mecum pour l’homme contemporain qui ne reconnaît plus sa planète. C’est un court traité, très captivant, qui distille des maximes éprouvées, et qui est illustré par des anecdotes exemplaires. Un livre comme on en écrivait dans l’ancien temps, plein d’une certaine sagesse désabusée. Empoli a beaucoup écrit sur ces questions, et donc beaucoup réfléchi sur leur incidence globale. L’Heure des prédateurs me paraît être, de loin, son meilleur livre, et même le plus frappant, le plus fulgurant peut-être. Il ne se contente plus, comme dans les précédents, d’exposer seulement les grandes lignes, mais met en lumière le déroulé exact des faits. Empoli complète ainsi brillamment son essai de 2019 Les Ingénieurs du chaos, en y portant une dernière touche qui fait sens.

Giuliano da Empoli, L’Heure des prédateurs. Éd. Gallimard, 152 pages.

L'heure des prédateurs

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Dandysme noir au Met Gala: le vrai dandysme est un mode d’être…

Le très chic bal costumé du Met Gala de New-York, qui cette année avait pour thème le dandysme noir, a profané la métaphysique du dandysme, déplore notre expert. Il nous précise ensuite qui sont selon lui parmi les personnalités du show-biz actuel les vrais dandys de notre époque.


L’idée du célèbre MET (Metropolitan Museum of Art) Gala de ce 5 mai était certes, au départ, excellente, parfaitement légitime, originale sur le plan esthétique et fondée sur le plan historique : mettre à l’honneur le dandysme noir, cette révolte par l’élégance que revendiquèrent les Afro-Américains lorsqu’ils vivaient, entre les XVIIIe et XIXe siècles, sous l’abominable joug de l’esclavage.

Mais, hélas, comme il arrive souvent au firmament des bonnes intentions, la mise en pratique n’est pas toujours à la hauteur des ambitions théoriques. C’est là ce qui s’est passé, au grand dam des vrais connaisseurs de l’authentique dandysme, lors de ce fameux gala organisé, à grand renfort de publicité et autres mondanités, de cette vénérable institution qu’est le MET new-yorkais.

Le mauvais goût en guise de parangon stylistique

Un sommet, à de rares exceptions près, de mauvais goût, où un luxe tapageur faisait malencontreusement là, de manière parfois vulgaire, d’office de prétendu parangon stylistique ! Le triomphe du bling-bling, assorti de narcissiques strass de pacotille, auprès duquel même le plus extravagant des bûchers des vanités ferait pâle figure. Autant dire que les nombreuses stars (de Rihanna, affublée là d’un très disgracieux nœud sur son séant, à Madonna, y prenant une pose faussement provocatrice en exhibant un ridicule cigare, en passant par Angèle, dont on se demande ce qu’elle faisait en cet aréopage) qui ont ainsi cru illuminer ce beau ciel étoilé du très stylé dandysme noir (dont l’ancien président des Etats-Unis d’Amérique, Barack Obama, est à l’inverse, par ses mises toujours impeccables, un des plus illustres représentants), cette soirée-là, n’auront trop souvent fait que le clinquant mais pathétique lit du plus kitsch, à la limite de la trivialité, des défilés bas de gamme !

Car, oui, la profonde et vraie philosophie du dandysme, qu’il soit noir ou blanc, sobre ou coloré, visuel ou discret, c’est bien, en matière d’élégance tout autant que de raffinement – de style, en un mot –, bien autre chose !

Il n’est d’ailleurs pas facile de définir le dandysme, du moins si, exigeant sur le plan philosophique, l’on veut échapper aux clichés, effets de mode ou jugements stéréotypés, et, par là même, à ces images de papier glacé, trop lisses pour en sonder la véritable profondeur, que donnent à voir la plupart de nos magazines. De ce point de vue-là, Marie-Christine Natta, qui, elle non plus, n’aime guère les visions éculées à ce sujet, a raison de dire, dans La Grandeur sans convictions. Essai sur le dandysme, qu’il s’avère pratiquement impossible, tant il se révèle aussi complexe que protéiforme, de circonscrire le dandysme de manière univoque. Elle y observe : « Qui est dandy ? (…) Les dandys toujours mouvants, toujours différents, narguent les académies et se dérobent à toutes les curiosités. La multiplicité de leurs individualités fait d’eux des êtres absolument atypiques. Et le masque du mystère voile le secret de leur nature. »

Philosophie du dandysme

Telle est précisément la raison – cette lacune à combler – pour laquelle j’ai naguère publié, entre autres livres sur ce thème, une Philosophe du dandysme, significativement sous-titrée Une esthétique de l’âme et du corps, ainsi qu’un Manifeste Dandy : essais où je m’employais à conférer à ce même dandysme une définition aussi claire et juste, par-delà sa concision, que possible : faire de sa vie une œuvre d’art, et de sa personne une œuvre d’art vivante !

Ce trait quintessentiel du dandysme, c’est le dandy le plus flamboyant de son temps, Oscar Wilde, qui l’a, au premier chef, inspiré. Et ce, à partir, quoique légèrement déplacé en la circonstance, de l’un des aphorismes les plus célèbres de ses subversives mais pénétrantes Formules et maximes à l’usage des jeunes gens : « Il faut soit être une œuvre d’art, soit porter une œuvre d’art. »

Ainsi s’exprime donc encore, à ce propos, Oscar Wilde dans Le Portrait de Dorian Gray lorsque, y faisant parler là lord Henry Wotton, son alter ego littéraire, il énonce, tel un indéfectible principe, cette position existentielle, caractéristique du dandysme justement : « Il arrive qu’une personnalité complexe prenne la place et joue le rôle de l’art, qu’elle soit en vérité, à sa façon, une véritable œuvre d’art, car la Vie a ses chefs-d’œuvre raffinés, tout comme la poésie, ou la sculpture, ou la peinture. »

Conclusion, à en croire ces émérites théoriciens du vrai dandysme, le seul qui vaille, tant sur le plan philosophique qu’artistique et, a fortiori, esthétique ? Un mode d’être, bien plus qu’être à la mode ! Mieux : le dandy, personnage authentiquement libre, sinon foncièrement rebelle, voire transgressif, précède, invente et crée même, bien plus qu’il ne la suit, la mode !

Le dandy : arbitre des élégances

Que le dandysme fût donc un mode d’être, bien plus, inversant l’équation sémantique, qu’être à la mode, c’est là ce que postule également, à l’orée du dandysme originel, Barbey d’Aurevilly lorsqu’il brosse, dans ce qui peut être légitimement considéré comme la première théorie, historiquement, du dandysme, le portrait de Lord Brummell, que ses contemporains désignaient volontiers, à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles, sous l’évocateur et double qualificatif de « prince des dandys » et « arbitre des élégances ». De fait, commence par écrire, circonspect lui aussi quant à possibilité de définir de manière unilatérale l’essence du dandysme, Barbey dans Du Dandysme et de George Brummell (1845) : « Il fut le Dandysme même. Ceci est presque aussi difficile à décrire qu’à définir. Les esprits qui ne voient les choses que par leur plus petit côté, ont imaginé que le Dandysme était surtout l’art de la mise, une heureuse et audacieuse dictature en fait de toilette et d’élégance extérieure. Très certainement c’est cela aussi ; mais c’est bien davantage. Le Dandysme est toute une manière d’être, et l’on n’est pas que par le côté matériellement visible. C’est une manière d’être, entièrement composée de nuances (…) »

Baudelaire, près de vingt ans après, ne dit pas, fondamentalement, autre chose lorsque, prolongeant cette réflexion de Barbey, il déclare dans l’emblématique chapitre IX, intitulé Le Dandy, de son Peintre de la vie moderne (1863) : « Le dandysme est une institution vague, aussi bizarre que le duel, très ancienne (…) Le dandysme, qui est une institution en dehors des lois, a des lois rigoureuses auxquelles sont strictement soumis tous ses sujets (…). Ces êtres n’ont pas d’autre état que de cultiver l’idée du beau dans leur personne, de satisfaire leurs passions, de sentir et de penser. »

De la distinction

Baudelaire, dans ce texte apparaissant comme le portrait le plus abouti de celui qu’il appelle le « parfait dandy », précise, tout en y peaufinant son tableau, mettant ici l’accent sur la notion de « distinction » (à entendre dans la double acception du terme : « élégance » et « différence » au sens de se « distinguer » du commun des mortels) : « Le dandysme n’est même pas, comme beaucoup de personnes peu réfléchies paraissent le croire, un goût immodéré de la toilette et de l’élégance matérielle. Ces choses ne sont pour le parfait dandy qu’un symbole de la supériorité aristocratique de son esprit. Aussi, à ses yeux, épris avant tout de distinction, la perfection de la toilette consiste-t-elle dans la simplicité absolue, qui est, en effet, la meilleure manière de se distinguer. »

Et, de fait, c’était déjà là ce que, trente ans auparavant, avait prôné un de ses plus illustres contemporains en matière de littérature : Balzac dans son brillant Traité de la vie élégante (1830),lorsqu’il y proclame que « l’effet le plus essentiel de l’élégance est de cacher les moyens » !

Une esthétique de l’âme et du corps

Ce mode d’être, où la pensée tout autant que l’existence, et la mise aussi bien que l’allure, se voient ainsi magnifiquement décrites, Baudelaire le développe encore, nanti là d’un identique panache stylistique au regard de cet emblématique dandy, dans ce même Peintre de la vie moderne : « C’est bien là cette légèreté d’allures, cette certitude de manières, cette simplicité dans l’air de domination, cette façon de porter un habit et de diriger un cheval, ces attitudes toujours calmes mais révélant la force (…) de ces êtres privilégiés en qui le joli et le redoutable se confondent si mystérieusement », y spécifie-t-il.

Mais, de tous les grands dandys historiques, c’est sans aucun doute Oscar Wilde, une fois de plus, qui a le mieux circonscrit ce mode d’être, dont il met en exergue, de façon admirable, la primauté, au détriment d’une trop superficielle mode à suivre, dénuée de tout esprit critique, voire de réelle exigence artistique, sans même parler de ses éventuelles carences en matière de canons esthétiques. Ainsi, insistant là sur l’un des traits psychologiques les plus saillants de son jeune et beau héros, écrit-il dans son Portrait de Dorian Gray : « Bien entendu, la mode, qui confère à ce qui est en réalité une fantaisie une valeur provisoirement universelle, et le dandysme qui, à sa façon, tente d’affirmer la modernité absolue de la beauté, le fascinaient. Sa façon de s’habiller et les styles particuliers qu’il affectait de temps à autre influaient fortement sur les jeunes élégants (…) ; ils copiaient tout ce qu’il faisait, et tentaient de reproduire le charme fortuit de ses gracieuses coquetteries de toilette (…). Il désirait pourtant, au plus profond de son cœur, être plus qu’un simple arbiter elegantiarum qu’on consulterait sur la manière de porter un bijou, de nouer sa cravate ou de manier une canne. Il cherchait à inventer un nouveau système de vie qui reposât sur une philosophie raisonnée et des principes bien organisés, et qui trouvât dans la spiritualisation des sens son plus haut accomplissement. »

Oui, c’est bien cela, en première instance, le vrai dandysme : une esthétique de l’âme et du corps, pour qui l’extériorité de la personne – son « paraître » – n’est, en cette phénoménologie, que la manifestation sensible, tangible ou visible, de son intériorité – son « être » – le plus secret, comme si ce secret confinait là au sacré. C’est dire si cette sorte de métaphysique du dandysme, fut misérablement profanée lors de cet ultime gala, le 5 mai dernier, du MET !

Le grand style du philosophe-artiste

Mieux : c’est, en dernière analyse, cette paradigmatique figure du philosophe-artiste telle que la dessine Nietzsche tout au long de son œuvre, et en particulier dans son célébrissime Ainsi parlait Zarathoustra (1890), qui se profile, à travers ce qu’il appelle ici le « grand style », en cet idéal dandy !

Conclusion ? Rien à voir donc, cette philosophie du dandysme telle qu’on la voit à l’œuvre tant chez Baudelaire ou Brummell que chez Wilde ou Barbey d’Aurevilly, pour ne s’en tenir qu’à cet historique carré d’as en matière de dandysme, avec cette grotesque farce que fut donc ce non moins grossier défilé (où le sympathique Omar Sy ne songeait manifestement là, à entendre son bref commentaire, qu’au supposé régal des mets à ingurgiter), ce 5 mai dernier, lors de ce parodique gala, tant par ses outrances vestimentaires que par sa superficialité intellectuelle, du pourtant très prestigieux MET de la Big Apple !

Figures du dandysme moderne et contemporain

Mais à Dieu ne plaise : tout le monde ne peut certes pas être, pour actualiser ici aussi, et la dépoussiérer ainsi quelque peu, cette magnifique figure, David Bowie, Andy Warhol, Bryan Ferry, Karl Lagerfeld, Yves Saint- Laurent, Mylène Farmer, Amy Winehouse, Sharon Stone, Alain Delon, Luchino Visconti, Serge Gainsbourg, Bashung ou Prince, qui, eux, morts ou vivants, solaires ou tragiques qu’ils soient, s’avèrent, en éternels esthètes, d’authentiques dandys, dans leur existence tout entière et pas seulement l’éphémère  temps d’un parterre mondain, au sein des XXe et XXIe siècles !

Manifeste dandy

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Au roi et aux copains !

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Matthieu Dumas et Jean-Gabriel de Bueil © Hannah Assouline

Deux copains, Jean-Gabriel de Bueil et Matthieu Dumas, ont repris il y a quelques années des vignes de Chénas, dans le Beaujolais. Après un sérieux travail dans ce vignoble injustement méconnu, ils viennent de commercialiser les premières bouteilles de leur nectar: le Rouge Caillou


« Si demain la Faucheuse vient me prendre la main, pourvu qu’elle me conduise au bistrot des copains. » Renaud, Mon bistrot préféré.

Qu’est-ce qu’un « vin de copains » ? C’est un joli vin sans prétention, simple, agréable, honnête, sincère et pas trop cher, que l’on boit entre copains donc, avec quelques tranches de pâté de lapin aux noisettes et de saucisson. Un vin fait pour être bu, avec assez de caractère toutefois pour susciter la curiosité sur son terroir d’origine. C’est aussi un vin produit par des copains qui rêvent depuis longtemps de prendre racine quelque part et de créer un petit nectar qui serait leur « bébé ».

Deux rêveurs à la conquête de la vigne

Jean-Gabriel de Bueil
et Matthieu Dumas,
copropriétaires du domaine
Les 2 Chênes à Chénas, dans le Beaujolais. © Hannah Assouline

C’est ce que viennent de réaliser deux vieux amis épris d’art et de culture, Jean-Gabriel de Bueil et Matthieu Dumas, deux Parigots qui n’avaient jamais tenu un sécateur de leur vie.

Né en 2016, leur vin Rouge Caillou vient tout juste d’être commercialisé. Il provient de la plus petite appellation du Beaujolais, celle de Chénas, le village le plus élevé et montagnard de la région (450 mètres d’altitude), situé à côté du plus prestigieux village de Moulin-à-Vent dont il partage les mêmes somptueux terroirs granitiques de couleur rose fouettés par le vent.

A lire aussi, du même auteur: Les ventres de Paris

Alors que Bernard Arnault, François Pinault et Martin Bouygues investissent depuis longtemps dans des vignobles de légende dont chaque bouteille est vendue au prix de l’or, quel plaisir de voir ces deux rêveurs miser sur le plus oublié des crus du Beaujolais !

« Nous ne voulions pas racheter un domaine déjà existant, mais en créer un nouveau », nous expliquent-ils. Quand ils découvrent ces parcelles de vignes centenaires abandonnées au milieu des noyers et des fleurs des champs, c’est le coup de foudre. La lumière, le magnétisme du sol volcanique, la paix de ce village dont le nom médiéval évoque la présence d’une forêt de chênes avant l’apparition de la vigne, tout cela les convainc de sauter le pas.

Le fantôme de Louis XIII et l’appel du sol

En fouillant dans les archives municipales, ils découvrent également que le vin de Chénas était acheminé par voie fluviale à la table de Louis XIII « le Juste » qui en buvait de grandes lampées… Étrange parenté entre ce vin oublié fleurant bon la pivoine séchée et ce grand roi, méconnu lui aussi, dont le règne (1610-1643) hissa la France au rang de première puissance d’Europe.

Issu d’une famille aristocratique où les enfants devaient apprendre à monter à cheval et à tirer au fusil avant même d’apprendre à lire, Jean-Gabriel de Bueil ne pouvait qu’être sensible à cette affinité mystérieuse. Quant à Matthieu Dumas, élevé par un père spécialiste de Jules Verne, le rêve de créer ici un grand vin de partage vendu « au prix juste » prenait soudain à ses yeux une connotation progressiste et sociale digne de l’auteur des voyages extraordinaires.

Le contexte économique leur paraissait aussi plus que favorable. Il y a vingt ans, on ne donnait pas cher de la peau du beaujolais. Aujourd’hui, tous les investisseurs s’y intéressent car le gamay noir à jus blanc offre le meilleur rapport qualité-prix.

À lire aussi, Pascal Louvrier : Cuisine et dépendances (littéraires)

Banni du sol de Bourgogne en 1395 par Philippe II le Hardi, ce cépage sensible et longtemps méprisé prospère magnifiquement sur les sols volcaniques du Beaujolais, donnant naissance à des vins aux tannins légers, faibles en alcool, digestes et éclatants, pour peu qu’on prenne la peine de le travailler avec amour, sans produits chimiques. En vieillissant, les meilleurs crus gagnent en complexité et en finesse, à telle enseigne qu’un fleurie, un morgon ou un moulin-à-vent vendu 25 euros la bouteille n’a plus rien à envier à un côte-de-nuits vendu le triple ou le quadruple.

Lors de son premier mandat, Donald Trump, déjà, avait imposé une taxe de 25 % sur les vins français, et, paradoxalement, on n’avait jamais autant vendu de beaujolais aux ֤États-Unis, les vins les plus chers ayant alors été abandonnés par les consommateurs américains au profit des gamays !

De Paris à Chénas, l’art de déléguer

La cuvée « Rouge Caillou », issue du cépage Gamay, se distingue par sa fraîcheur, ses arômes fruités et sa structure élégante © Hannah Assouline

Tout cela est bien joli, mais comment produire un grand vin du Beaujolais quand on exerce un métier à temps plein à Paris ? La réponse est simple : il faut déléguer.

Jean-Gabriel, en effet, est l’heureux propriétaire du restaurant Chez Georges, rue du Mail, un endroit merveilleusement français (classé parmi les dix meilleurs restaurants de Paris par The Times) où allaient déjeuner autrefois Cocteau, Cartier-Bresson, Malraux et Louise de Vilmorin. Matthieu, lui, vient de reprendre et de restaurer avec goût le Florida, un hôtel du boulevard Malesherbes où venaient picoler Scott Fitzgerald et Joseph Roth.

Loin d’être de purs « investisseurs » vivant de leurs rentes, ces deux copains font vivre leurs maisons en leur insufflant une âme – raison pour laquelle ils sont complets tous les jours.

Pour réaliser leur rêve, ils ont donc confié les clefs du domaine à un vrai vigneron du pays sachant labourer, tailler et vinifier : André Sarton du Jonchay – avec qui ils parlent (et s’engueulent parfois) tous les jours. « André est un jeune homme passionné qui cultive nos vignes comme s’il s’agissait d’un jardin à la française », sourit Jean-Gabriel. Les deux copains lui font absolument confiance. L’objectif est clair, il s’agit de sculpter un chénas d’exception, vinifié à la bourguignonne, lentement, sans macération carbonique, et qui va se bonifier avec le temps…

Pour se délecter de ce « vin de copains », on peut se rendre Chez Georges, où l’ancien directeur du musée Picasso, Jean Clair, vient déjeuner chaque semaine : « Je ne bois plus que du Rouge Caillou, c’est un plaisir sain du quotidien, et le fait que Louis XIII l’aimait aussi m’enchante… »

Au Nepita, le restaurant du Florida, la cuisine de la cheffe Amandine Chaignot épouse à merveille les notes de griottes de ce petit nectar, à l’image de son tartare de thon rouge de Méditerranée aux petits pois.


On trouve aussi du Rouge Caillou à emporter, à 17 euros la bouteille, au Comptoir de la Gastronomie : 34, rue Montmartre, 75001 Paris.

Chez Georges, 1, rue du Mail 75002 Paris, tél : 01 42 60 07 11.

Hôtel Florida, 12, boulevard Malesherbes, 75008 Paris, www.hotelfloridaparis.com

Netflix: pot-pourri de mai

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Giancarlo Esposito dans le feuilleton "La résidence" © Netflix

Monsieur Nostalgie fait son marché sur la plateforme en sélectionnant les séries ou films les plus stimulants du moment


Une plate-forme, c’est un puits sans fond. On y plonge et on s’y noie. Chaque jour de l’année, on pense être suffisamment fort psychologiquement pour résister à cet appel des grandes profondeurs et on perd pied. Car l’esprit est faible face à cet amoncellement de programmes sans queue ni tête où se côtoie le meilleur du pire ou le pire du meilleur. On est piégé, aspiré, essoré dans cette spirale du « n’importe quoi ».

Une industrie

On se met à regarder, dans une frénésie maladive, en version originale, dans un mouvement perpétuel inarrêtable, l’écran annihilant toute notion de temps, une histoire de scooters trafiqués, d’arnaques à la TVA, de braquages féministes, d’ode à la Renault 21 Turbo, de MMA des quartiers, de stars américaines en psychanalyse ouverte et de héros des circuits à la dérive. On se passionne durant quelques heures pour la vie de Sly, de Pamela, de Fangio, de Fran Lebowitz ou d’Arnold. On est heureux de retrouver Axel Foley et Lionel Richie dans les rues de Beverly Hills et de voir Quincy Jones discuter avec son vieux camarade Herbie Hancock à Montreux. On verse une larme quand Guillermo Vilas apparaît diminué dans les rues de Monte-Carlo sous une météo huileuse. Et on jubile quand Chris Evert tape l’incruste dans « La Meneuse » incarnée par la trop sous-estimée Kate Hudson. Des explosifs, des dérapages, des cailleras sudaméricaines, de l’action carburant à l’adrénaline, des exagérations comiques, des trous dans le scénario, de l’acting chancelant, peu importe ; les défauts d’une fabrication industrielle sont parfois apparents, les coulures bavent de tous les côtés, les finitions grossières ne gâchent pas les illusions. Ce n’est pas un drame car demain matin nous aurons tout oublié et d’autres séries viendront étancher notre soif. Une plate-forme est une source permanente de contenus, elle déverse, dans un flot continu, des séries qui s’auto-annulent entre elles à mesure que d’autres apparaissent ; la qualité esthétique n’est pas au centre des débats, la morale américaine ou les totems gluants de notre époque, un peu trop voyants, un peu trop démagogiques, un peu trop prévisibles ne sont pas non plus un frein au plaisir de l’instant. On les intègre à notre visionnage, ils font partie de l’expérience. Le « fake » est addictif. Le feu d’artifice prime sur la raison. On accepte la manipulation, on s’y prête même de bonne grâce. La débauche visuelle agit comme un accélérateur de particules.

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Le consommateur d’images est aujourd’hui surinformé sur les intentions commerciales de ces entreprises d’Entertainment. Le divertissement est le dieu suprême de la globalisation. On s’y immole. Le public n’est pas pris en traître dans cette opération, il connaît les règles tacites du contrat. Il ne s’offusque pas d’un « placement produit » à l’antenne et d’un discours gnangnan en happy end. Une plate-forme vient combler nos besoins primaires, se goinfrer et s’abandonner résument assez bien l’ambition intime de l’humanité oisive. Oublier l’actualité, se laisser lentement glisser, ne plus penser à rien, les plates-formes sont nos toboggans régressifs ; à profusion, elles nous envoient des signaux de contentement. Partout ailleurs, la cinéphilie nous épie, nous juge, se moque d’Aldo Maccione et de Max Pécas, ne comprend rien au génie de Jean Carmet et de Rémy Julienne.

Demande légitime

Partout ailleurs, les créateurs nous infligent leur noirceur et leur égo frelaté. Netflix répond à une demande légitime : accéder à une jouissance directe, librement consentie, sans hiérarchie de valeurs artistiques, dans la blague et les grenades dégoupillées. Mais Netflix, dans l’overdose de motocross et de trafiquants de drogue nightclubbers laisse aussi entrevoir des fulgurances que le cinéma « traditionnel », financé et nombriliste, n’est plus en mesure de concurrencer. La Main de dieu de Sorrentino et Glass Onion : une histoire à couteaux tirés où là encore Kate Hudson se distingue par son sens de la comédie, sont des grands moments de cinéma. En outre, Netflix a l’immense mérite de (re)mettre en lumière de jeunes comédiens ou de solides piliers d’Hollywood, Giancarlo Esposito présent à la fois dans « La Résidence » et « The Gentlemen » et Kaya Scodelario dans « Senna » et « The Gentlemen » ne nous déçoivent jamais.

Tendre est la province

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Marlene Dietrich, femme combattante

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Marlene Dietrich en 1957 © MARY EVANS/SIPA

Excédée par les fausses informations colportées par ses biographes, la star Marlene Dietrich se décidait à écrire ses propres mémoires en 1984. Le livre reparait aujourd’hui dans Les Cahiers Rouges.


On la connait pour son interprétation de Lola-Lola dans L’Ange bleu, de Josef von Sternberg, film allemand sorti en 1930, revisitant la lutte entre Eros et Thanatos. Ce fut le début d’une longue collaboration artistique avec le célèbre metteur en scène, qui lui ouvrit les portes d’Hollywood. On sait moins que cette allemande, devenue citoyenne américaine en 1939, contribua à la collecte des bons du Trésor, chanta pour les troupes dans les bases d’Afrique du Nord – notamment la célèbre chanson « Lili Marlene » – et surtout s’engagea dans la deuxième division blindée du général Leclerc.

Ambiguïté sexuelle

Excédée par les fausses informations colportées par ses biographes, Marlene Dietrich se résout à écrire ses mémoires, publiés en France en 1984. Le livre reparait aujourd’hui dans Les Cahiers Rouges. On n’y trouve aucun élément croustillant. Ce n’est pas le genre de Dietrich, élevée dans une famille bourgeoise. Elle est née le 27 décembre 1901 à Berlin. Son père, officier de la police impériale, meurt alors qu’elle est encore une enfant. Sa mère lui donne une éducation stricte. Elle apprend l’anglais et le français, le piano et le violon. Douée, la jeune fille songe à une carrière de concertiste, mais une inflammation du ligament la détourne de cette voie. Elle lit beaucoup, déteste la guerre dont elle perçoit l’écho. Son beau-père est tué sur le champ de bataille, en 1917. Son caractère s’endurcit, la solitude est sa compagne, même si Dieu semble veiller sur sa destinée. Elle se confie sans fard. C’est une femme droite qui déteste le nazisme. Elle chante, joue dans quelques pièces, mais tout cela reste assez vague, elle ne s’étend guère. Le tournant, c’est son rôle dans L’Ange bleu (1930). La route vers le mythe qui fait une longue escale à Hollywood. Un autre rôle en or, celui d’une chanteuse de cabaret – encore – aux côtés du ténébreux Gary Cooper, dans Marocco (1930). Von Sternberg en fait sa muse, n’hésitant pas à la filmer en habits masculins, jouant sur l’ambiguïté sexuelle, lui permettant d’exercer son magnétisme à la fois sur les hommes et les femmes. Malgré le succès, elle reste distante, fumant sa cigarette avec une certaine froideur, le regard ailleurs, comme une mystique happée par un monde inaccessible. La Femme et le Pantin (1935), qui marque la fin de sa collaboration avec von Sternberg, la classe définitivement comme le symbole de la femme fatale, dévoreuse d’hommes. Au détour de son autobiographie, l’actrice, trop pudique, ose cette confidence : « Je n’avais aucune ambition ; d’ailleurs, je n’en avais jamais eu, et c’est peut-être ce qui m’a permis de survivre durant toutes ces années à Hollywood. »

Gabin, Hemingway, Hitchcock, Welles, Piaf, Fritz Lang…

Dietrich fait le portrait de quelques-uns de ses amis intimes. Celui d’Hemingway est émouvant. À propos de son suicide, elle écrit : « Au moment d’appuyer sur la détente, quelque chose de très lointain dans sa mémoire a brusquement ressurgi, s’est brutalement imposé à lui… mais je rationalise trop. Je sais qu’il était profondément malheureux. » Elle évoque Orson Welles qui « révolutionna la prise de vues en contre-plongée. » Elle rappelle qu’il fut le premier à utiliser la caméra à l’épaule. » Celui qui la dirigea dans La Soif du mal (1958) restera toujours « l’enfant prodige » du cinéma. Elle joua dans Le Grand Alibi (1950), réalisé par Alfred Hitchcock qui, « comme tant de génies, (…) n’aimait pas être adulé. » Dietrich rend hommage à Édith Piaf, dont elle fut l’habilleuse au « Versailles », le night-club de New York. Elle dut lui annoncer la mort de Marcel Cerdan, à son réveil. Elle crut qu’elle ne monterait pas sur scène. Mais Piaf maîtrisa son chagrin et chanta même l’Hymne à l’amour. Et puis il y a l’évocation de Jean Gabin, son grand amour. Ce sont de très belles pages qui décrivent un Gabin, homme d’honneur, jaloux, possessif, râleur, engagé volontaire dans les Forces françaises libres, mais également personnalité fragile, aimant se lover dans ses bras, comme un enfant qu’il pouvait être parfois. La photo de couverture du livre réédité parle d’elle-même : l’actrice regarde droit devant, tandis que Gabin baisse la tête et porte ses sacs, la mine renfrognée. Dietrich écrit cependant, avec une pointe de sincérité touchante : « Je l’ai perdu, comme on perd tous ses idéaux, beaucoup plus tard. Une fois rentré en France, je devins pour lui la servante-conseillère qu’on embrasse pour la dernière fois, avec beaucoup d’amour. »

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Après L’Ange des maudits (1952), de Fritz Lang, Marlene Dietrich entame une seconde carrière au music-hall. Pendant plus de vingt-ans, elle se produit sur les scènes du monde entier. En 1960, cette opposante viscérale au nazisme, se rend à Tel Aviv, où elle demande la permission au public de chanter en allemand. Elle chute sur la scène de l’Opéra de Sydney, en 1975. C’est la fin de sa carrière. Elle vit recluse dans un vaste appartement de l’Avenue Montaigne, à Paris. Elle ne reçoit plus personne, hormis Maria, sa fille, et Louis Bozon, animateur de radio. Jeune, elle avait subi sa solitude ; au seuil de la mort, elle l’avait choisie, confessant néanmoins : « Mais il y a des jours et des nuits où la solitude est presque insupportable. » Le temps ne guérit pas ses blessures. La lumière bleue de Paris, un peu plus. Car la lumière de Paris est bleue : « Je ne veux pas dire par là que le ciel est bleu, précise Marlene. Il ne l’est pas ! Mais la lumière est bleue. On ne saurait la comparer à aucune autre lumière du monde occidental. »

« Marlene Dietrich n’est pas une actrice, comme Sarah Bernhardt ; elle est un mythe, comme Phryné. » Signé Malraux. Elle meurt le 6 mai 1992.


Marlene Dietrich, Mémoires, Les Cahiers Rouges, Grasset, 352 pages.

Mémoires

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Mais nous ne le savions pas…

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Amiens a accueilli une étape des Quatre Jours de Dunkerque © Philippe Lacoche

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


La bonne ville d’Amiens a accueilli une étape des Quatre Jours de Dunkerque, il y a peu. Il faisait un temps superbe ; j’ai tenté d’y amener ma petite-fille. En vain : il y avait un monde fou tant sur le parcours qu’à l’arrivée au parc de La Hotoie. Très difficile d’accéder. Je n’ai donc vu que des cyclistes qui filaient, rapides, liquides, dans l’air tiède de ce printemps picard qui se prenait pour l’été. J’ai appris plus tard que c’était le Français Axel Zingle, de l’équipe Visma-Lease a Bike, qui avait, le premier, franchi la ligne d’arrivée, devançant, après un sprint de dératé, le Danois Tobias Lund Andresen (de Team PicNic) et le Norvégien Stian Fredheim (de Uno-X Mobility).

Plus tard encore, j’ai su que c’était le Britannique Samuel Watson (de Ineos Grenadiers) qui avait gagné les fameux Quatre Jours. Les noms de ces équipes ne me disent rien ; ceux de leurs équipiers non plus. Pourtant, il y a fort longtemps (je devais être collégien), je me suis fortement intéressé au cyclisme, le pratiquant moi-même avec des copains de la cité Roosevelt, à Tergnier (Aisne). La course terminée, j’ai quitté le parc de La Hotoie et suis remonté dans ma voiture avec la ferme intention de revenir chez moi. À ce moment-là, les ennuis commencèrent. Les routes étaient barrées.

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Il devait être un peu plus de 17 heures ; des gens rentraient du boulot. Je me suis retrouvé dans des embouteillages monstrueux. Coincé, complètement coincé. Une horreur ! J’ai bien tenté de prendre des chemins détournés ; rien n’y fit. Le temps passait ; il faisait une chaleur étouffante dans l’habitacle de ma Twingo bleu azurin (que je surnomme ma petite Dragée). Vers 17h30, toujours coincé, je reçus un appel téléphonique de ma Sauvageonne qui commençait à s’inquiéter (Elle devait s’imaginer que j’étais parti me rafraîchir au bistrot). Je la rassurai, façon de parler, lui promettant d’arriver deux ou trois jours plus tard (Je suis d’un naturel optimiste ; tu le sais lectrice). Alors, plutôt que de pester contre la terre entière, de m’en prendre à je ne sais qui (aux organisateurs de l’épreuve, à la mairie, aux Ponts et Chaussées si tant est qu’ils existent encore, à Eddy Mitchell), je me suis mis à penser.

A rêver plutôt, c’est ce que je fais de mieux dans ma fichue vie. Des images me remontaient comme les grosses bulles lâchées par les tanches dans l’étang du Courrier picard, à Argœuves, quand elles farfouillent dans la vase. Je me revoyais à Tergnier ; j’avais 10 ou 12 ans. Mon père venait de m’offrir un vélo demi-course Peugeot. Je m’étais empressé de remplacer les pneus par des boyaux afin de suivre mes copains de la cité qui, eux, avaient osé s’inscrire au club cycliste local : le Vélo Club Ternois (VCT ; maillots verts). Nous nous entraînions sur les routes axonaises. À mes côtés, il y avait Jean-Claude Sellier (le meilleur ; il était parvenu à gagner quelques courses), Yves Leroy, Bernard Havy, Datichy, dit Nounours, et quelques autres. Nous grimpions la côte d’Amigny-Rouy et le mont Tortue, haletants, essoufflés (Grâce à mon physique de freluquet, pire que Charles Denner, je n’étais pas bien lourd et parvenais parfois à arriver le premier au sommet.)

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Nous laissions derrière nous des parfums de Musclor et de Décontractyl Baume, pommades que nous appliquions sur nos mollets de coqs avec l’espoir d’être plus performants. Dans nos gourdes, il y avait du Schweppes ou du Vittel-Délice. Nous rêvions de devenir Jacques Anquetil, Raymond Poulidor, Jean Stablinski, Jean Jourden, José Samyn, Felice Gimondi, Gianni Motta, Federico Bahamontes, l’aigle de Tolède. Notre sang frais faisait battre le cœur des Trente glorieuses. Nous étions jeunes, insouciants. Heureux, et nous ne le savions même pas. Ma passion pour le cyclisme dura plusieurs mois mais, jamais, je ne m’inscrivis au Vélo Club Ternois.

Un matin de septembre, je filais vers le stade de la cité SNCF, à Quessy, pour m’engager dans l’équipe de l’Entente Sportive des Cheminots Ternois (ESCT ; maillots blancs). On m’attribua d’abord le poste d’inter-droit, puis je ne tardai pas à officier à celui d’arrière-droit car, disait notre entraîneur, M. Ruchaud, je possédais une bonne patate et me révélais capable de dégager fort et loin. Arrière-droit, comme mon père, des dizaines d’années plus tôt, au sein de la même équipe. J’oubliais Jourden et Samyn pour ne plus penser qu’à Bosquier, au Red Star, et à Eusébio. Mon demi-course Peugeot et ses boyaux Wolber ne me servaient plus qu’à aller au collège Joliot-Curie. Les petites Ternoises portaient des couettes ; oui, j’étais heureux.

La mort aux trousses

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Joseph-Denis Odevaere, «Lord Byron sur son lit de mort», vers 1826 © Wikimedia Commons

La mort des écrivains nourrit souvent leur légende. Frédéric Rouvillois et Sophie Vanden Abeele-Marchal relatent 25 disparitions éloquentes.


Beau travail. Vingt-cinq microportraits d’écrivains et poètes pour traverser les âges en quête de vies résumées, éclairées, immortalisées par l’épreuve de la mort. Projet original qui rappelle les Morts imaginaires de Michel Schneider, sauf que les morts ici évoquées furent bien réelles. Qu’on suive ou non l’ordre chronologique des brefs récits qui s’échelonnent de l’Antiquité à la modernité la plus récente, on rafraîchit ce qu’on savait, on s’étonne de ce qu’on ignorait, et, comme la mort nourrit les légendes, le vif l’emporte sur les agonies. Quant au choix des modèles, inutile de le discuter, tous ont leur raison d’être, attestée par ce qui les qualifie : « De mort inconnue : François Villon », « La mort classique : Jean Racine », « La mort enfermée : Sade », « La mort romantique : Lord Byron »

La mort est une chose trop sérieuse pour être laissée aux pompes funèbres. Ces écrivains et poètes qui, par leurs œuvres, enchantent notre mémoire, ont conclu leur destin par les cruelles vocalises de tous les chants du cygne. Les disparitions valent témoignage d’une singularité à chacun reconnue. Ici, le suicide règne en maître, avec la belle Sappho se jetant du haut d’une falaise, Nerval retrouvé pendu à la porte grillagée d’un soupirail, Stefan Zweig installé au Brésil s’administrant une surdose de Véronal, en exil de sa propre langue comme autrefois Ovide dans la solitude de Tomis, Mishima aux entrailles vomies par son sabre sacré, Pasolini assassiné sur une plage et qui, dans un poème, annonçait : « Ma douleur est homicide ou suicidaire. »

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Les morts de maladie apportent logiquement leur écot, cancer du foie chez Racine, délabrement progressif de Voltaire, débâcle d’Alexandre Dumas jusqu’à l’hébétement complet. Toutes les sortes de décès se présentent aux portes du Jugement dernier. Il y a les fièvres dont périt Dante après la traversée de zones marécageuses, le duel où Pouchkine fut tué par l’amant de sa femme, la balle allemande qui faucha Péguy le patriote mystique qu’habitait la figure de Jeanne, appelé le 5 septembre 1914 par la mort au champ d’honneur qu’il glorifiait dans ses vers. Voici Goethe le géant des Lettres aux cent quarante-trois volumes (le double de Voltaire, le triple de Victor Hugo !), qui abhorrait le désordre et s’exclame, face au désordre irrémissible des ténèbres fatales, « Mehr Licht ! » (« Plus de lumière ! »), comme pour ne rien céder au chaos.

Le néant est une page noire où s’inscrit un ultime message sous forme de signature. Mais signature de quoi ? Un simple paraphe pour un adieu sans rapport avec ce qu’on a vécu, ou, inversement, une cérémonie lourde de sens. Car parfois les funérailles expriment de fortes vérités sur l’esprit d’une société. À preuve, celles d’Hugo, prophète dont le cercueil fut suivi par une foule innombrable, génie littéraire et héros politique mêlés. Autre preuve, les obsèques de Johnny quasiment nationales, tout un peuple en deuil, à comparer avec celles de Jean d’Ormesson discrètement célébrées aux Invalides, petite foule d’invités, médias quasi muets. Le rocker populaire et l’écrivain gentilhomme se sont éteints le même jour, le 5 décembre 2017. Triomphale victoire du spectacle sur la plume. L’esprit d’une société, disais-je. Ces vingt-cinq morts rendent brillamment hommage à la littérature tandis que les écrans creusent sa tombe.

Frédéric Rouvillois et Sophie Vanden Abeele-Marchal, « Je viens mourir chez toi… » : de Sappho à Jean d’Ormesson, la mort des écrivains, Fayard, 2024, 272 pages.

Trappes: une certaine continuité historique

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Le maire de Trappes Ali Rabeh (ici photographié en 2023) instrumentalise la guerre à Gaza pour flatter l'électorat musulman © Alexis Jumeau/SIPA

Séparatisme ? Communautarisme ? Clientélisme électoral ? La ville d’Ali Rabeh est devenue un étendard de la cause palestinienne en Île-de-France, nous apprend Le Parisien[1].


En avril 2002, voilà donc vingt-trois ans, le journal Le Monde publiait les conclusions de l’enquête qu’il venait de mener à Trappes (Yvelines). « Le conflit du Proche Orient, y lisait-on, a fait apparaître une forte hostilité envers les juifs parmi les jeunes des banlieues françaises issus de l’immigration. Dans le quartier HLM de Trappes (…) notre enquête montre qu’un antisémitisme au quotidien imprègne les conversations et les échanges sur les sites internet. « Les jeunes autour de moi, obligé, ils disent « à mort les juifs », explique Farid (22 ans à l’époque de l’enquête). « Depuis que je suis petite, on me dit que les juifs sont dangereux, ajoute une mère algérienne. Je ne les connais pas et je ne veux pas les connaître. »

Le « Trapistan » était déjà documenté dans la presse de gauche… il y a deux décennies

Vingt-trois ans plus tard, les mêmes causes produisant les mêmes effets – ou pour dire plus nettement les choses, les mêmes bonnes excuses encourageant les mêmes infâmes manipulations – le conflit du Proche-Orient, dans ses développements récents, vient à pic exacerber cette même passion triste, la haine du juif, dans cette ville d’une trentaine de mille d’habitants, située à trente kilomètres de Paris et à un jet de pierre de Versailles. Le repli communautaire y serait l’un des plus affirmés de France, ce qui vaut à cette cité de se voir qualifiée de Molenbeek française ou encore d’être surnommée Trapistan.

A lire ensuite: Les Frères musulmans et l’art du mensonge victimaire: l’exemple du Hamas

Le professeur de philosophie, Didier Lemaire, qui y enseignait, se trouvait donc aux premières loges pour observer les dégâts conjoints du communautarisme et de l’entrisme islamiste au sein de notre société. Il a eu le courage de sonner l’alerte. Vox clamantis in deserto. On ne l’entendit pas. Ou plus exactement on ne voulut pas l’entendre.

Le Parisien (2025) : « Ici, la guerre à Gaza est partout »

Or, c’est bien évidemment dans le droit fil du constat établi par Le Monde voilà vingt-trois ans que s’inscrit aujourd’hui le soutien à grand bruit de l’actuel maire de ville, Ali Rabeh, à la cause palestinienne. Une banderole XXL à ses couleurs barre la façade de la mairie, bien visible depuis l’autoroute A10 qui passe par là. Les déclarations enflammées s’enchaînent, et – apothéose ! – le vendredi de l’autre semaine, l’organisation d’une grande « Soirée pour la Paix » en présence de Mme Hala Abou Kassia, la cheffe de la mission Palestine en France, accueillie très solennellement et très chaleureusement par le maire en personne, bien entendu.

Cet évènement, cette manifestation n’est en fait que le prolongement logique de l’état des lieux établi par les journalistes du Monde voilà environ un quart de siècle. À ceci près que la situation de l’époque n’a fait que s’envenimer, croître et embellir en quelque sorte, et donc l’antisémitisme d’hier se renforcer, s’exalter.

Nul besoin d’être grand clerc pour deviner de quel genre de paix il s’agissait de souhaiter et promouvoir l’avènement lors de cette rencontre quasi au sommet. La paix telle qu’elle se trouve non pas seulement symbolisée, mais bel et bien matérialisée sur les affiches des conférences et manifestations de LFI ou figure, dans le coin en bas à droite, un schéma de cette région proche orientale dont l’État d’Israël est purement et simplement éliminé, et donc ses populations probablement exterminées. Intention d’ailleurs très clairement exposée et affirmée lors du progrom du 7-Octobre 2023.

Redisons-le : les gesticulations pro-palestiniennes sont, à Trappes en particulier, le prolongement absolument logique de l’antisémitisme « au quotidien » que constatait Le Monde voilà environ un quart de siècle. Une continuité historique que, pour le coup, on se gardera d’encenser. Mais dont la célébration avec tapage n’est évidemment pas – à moins d’un an des municipales – aussi vierge de bas calculs politicards et électoraux que M. Ali Rabeh se plaît à le prétendre.

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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[1] https://www.leparisien.fr/yvelines-78/soiree-pour-la-paix-jumelage-proces-en-communautarisme-a-trappes-la-guerre-a-gaza-est-partout-18-05-2025-MAKSNKP5PREHPCKQWJ4GUMDU3M.php

Tom a rempilé: la dernière?

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Tom Cruise dans The final reckoning, film de Christopher Mc Quarre, 2025 © Paramount

Projections de presse délocalisées à Cannes, avant-première parisienne le 19 mai au Pathé La Villette littéralement prise d’assaut : votre serviteur s’est replié sur le Pathé Beaugrenelle pour voir le deuxième volet de Dead Reckoning, sorti en salles ce mercredi comme nul ne l’ignore sous le titre The Final Reckoning.

L’avantage avec ces blockbusters, c’est qu’on n’a que l’embarras du choix : entre les séances en Dolby Cinema (avec option « service au fauteuil » le week-end – Apérol spritz, vins rouges, blancs, rosés, bières, et même champagne…), en immersion I MAX, en ADX (votre siège branle dès que ça gigotte sec à l’écran) –  le Screen X (extension à 270°) n’est proposé qu’à La Villette, trop loin de chez moi.

Ethan Hunt contre l’IA

Bref, le temps d’habituer ses cinq sens en éveil aux fragrances de popcorn et aux bruits de déglutitions (qui sont au ciné ce que le ressac est à la mer), franchi le long tunnel des bandes-annonces, vous voilà prêt à vous taper le prologue de vingt minutes qui, précédant la bande-son fameuse associée au générique et sensé faire le récap du volet 1, aurait plutôt tendance à vous égarer dans les rets de cette improbable intrigue, dont les grandes lignes se préciseront lorsqu’enfin commence le début de la fin, sous les espèces de ce final reckoning.  

Au demeurant, de cette insondable intrigue on se fiche un peu. Vous êtes sensé comprendre que la CIA a été infiltrée par l’Entité, émanation de l’Intelligence artificielle, laquelle projette de programmer l’apocalypse pour rebâtir la civilisation, en prenant possession des arsenaux nucléaires de la planète. L’agent Ethan Hunt (Tom Cruise) a pu récupérer la petite clef cruciforme propre à déverrouiller le code-source, stocké sur un disque dur nommé « Povkova », et à l’accès duquel dépend le salut de l’humanité. Mais celui-ci gît dans les abysses glacés de la calotte polaire, celé dans l’épave du Sébastopol, un sous-marin nucléaire russe envoyé par le fond, ses marins ayant trouvé là leur sépulture, figés dans la mort aussi intacts que des steaks surgelés. Pour compliquer les choses, un prototype d’arme appelé « La Patte de lapin » court-circuite les efforts d’Ethan et de son équipe, et le sardonique Gabriel (Esai Morales) s’est emparé de la pilule empoisonnée créée par Luther, malade au stade terminal ; elle seule pourrait neutraliser l’Entité, mais à condition de l’intégrer au code-source ! Vous avez tout pigé ? Tant mieux. Toujours est-il que le compte à rebours est lancé.

Le duel aérien vaut le prix de votre place

De Londres à l’Afrique du Sud en passant par la mer de Béring, de la piste d’envol d’un porte-avion aux cascades où s’affrontent dans les airs Ethan et Gabriel, aux manettes des deux biplans vintages joliment peints, l’un en rouge, l’autre en jaune, pour la possession de la fameuse pilule portée en sautoir par Gabriel (la très longue séquence du duel aérien mérite le déplacement), jusqu’aux entrailles du pouvoir étasunien, les presque trois heures du film s’éternisent quelque peu. D’autant qu’à dire vrai, fondamentalement le spectateur se moque de ces rebondissements ésotériques dont il ne cherche même plus à démêler l’écheveau : se laisser porter par l’image suffit à son contentement passif.

En réalité, ce qui vous intéresse, vous et moi, c’est de voir comment vieillit Tom Cruise : certes les traits ont épaissi, l’éclairage peine à masquer le parchemin qui s’attache aux joues encore rebondies, le regard reste vif, la prunelle bien vascularisée, et surtout, sa nouvelle coupe de cheveux tout à fait seventies insuffle à la star de 62 ans une brise roborative. Et rendez- vous compte, pas un cheveu blanc, – mais comment fait-il ? Les amateurs de chair fraîche seront d’autre part saisis par la résilience de cette anatomie entièrement glabre, dont Tom Cruise consent à nous dévoiler la musculature toujours ferme, dans des plans érotisés où l’éternel jeune homme, les hanches comprimées dans un tout simple maillot de bain noir de piscine, fait des brasses sous-marines à se les peler par moins vingt.

Sur un autre registre, il convient de se féliciter que, sous les traits de l’actrice noire Angela Bassett, madame la présidente des Etats-Unis (ex. patronne de la CIA dans l’opus 1) se fasse, la larme à l’œil, scrupule à sacrifier par une frappe préventive quelques villes américaines prises au hasard (car passées sous le contrôle de l’Entité), et résiste à appuyer sur le bouton nucléaire, contre l’avis de ses faucons. Nous voilà rassurés sur son caractère bien trempé. D’autant que l’ennemi, ici, est désormais clairement identifié : ce sont les Russes ! Se dénoue ainsi favorablement une nouvelle guerre froide sous l’emprise de l’IA, dans l’anticipation exponentielle d’une « crise des missiles » à côté de quoi celle de Cuba, en 1962, n’aura jamais été que du pipi de chat.  Est-ce que Trump a aimé le film ?

2h49


The Final Reckoning. Film de Christopher Mc Quarre. Avec Tom Cruise, Ving Rhames, Simon Pegg, Vanessa Kirby, Esai Morales, Pom Klementieff, Angela Bassett… Etats-Unis, couleur, 2024.

Durée : 2h49. En salles depuis le 21 mai 2025

Juges et parties

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Gérald Darmanin, ministre de la Justice, Isabelle Gorce, présidente de la cour d’appel de Bordeaux, et Éric Corbaux, procureur général, assistent à la cérémonie de prestation de serment des magistrats de la promotion 2025 à Bordeaux, 21 février 2025 © UGO AMEZ/SIPA

Les personnalités politiques ne sont plus jugées par des magistrats mais par des pères-la-morale qui ne s’appuient pas seulement sur le droit pour motiver leurs décisions. Leur discours vertueux reflète une part d’idéologie et un certain désir de revanche sociale


Dans notre numéro du mois, disponible en kiosques, ne manquez pas notre dossier spécial de 25 pages : Le Pen, Sarkozy, Zemmour : l’extrême droit ne passera pas !

Le procureur Sébastien de La Touanne avait prévenu d’emblée l’auditoire. Dans ce dossier, « seule une peine d’emprisonnement et d’amende ferme » était selon lui « en mesure de protéger la société ». Il n’empêche. Le 27 mars au tribunal judiciaire de Paris, lorsque le magistrat du Parquet national financier a demandé, à la fin d’un exposé de plus de vingt heures, que Nicolas Sarkozy soit puni de pas moins de sept ans de prison, 300 000 euros d’amende ainsi que cinq ans de privation de droits civiques, civils et familiaux dans l’affaire des soupçons de financement libyen de la campagne présidentielle de 2007, le visage du prévenu s’est figé pendant de longues secondes, comme pétrifié.

Pourtant, le réquisitoire avait nettement annoncé la couleur. « Ambition politique dévorante », « soif de pouvoir », « cupidité », « pacte de corruption faustien », « tableau très sombre de notre République », « inconcevable », « inouï », « indécent » : rien n’a été épargné à l’ancien chef de l’État par le ministère public, qui ne s’est pas privé non plus, au passage, de se prendre un instant pour le tribunal de l’histoire en qualifiant Mouammar Kadhafi de dictateur « infréquentable » et « sanguinaire ».

Depuis une dizaine d’années, ces poses indignées, qui ne s’appuient sur aucun texte de loi ni aucune jurisprudence, sont devenues la norme dans les prétoires quand sont jugées, pour de simples délits, des personnalités politiques en France. En 2016, dans l’affaire Cahuzac, le tribunal a ainsi fustigé dans ses attendus l’atteinte grave à l’ordre public « moral » dont s’est rendu coupable l’ancien ministre du Budget en cachant son argent en Suisse. En 2020, dans l’affaire Fillon, même chose : le jugement taxe de « faute morale » l’ex-candidat à la présidentielle de 2017 qui a procuré un emploi fictif à sa femme. En 2021, dans l’affaire Bygmalion, l’accusation teinte de politique sa leçon de vertu en affirmant que Sarkozy, qui a profité d’un système présumé de fausses factures (pour lequel il s’est pourvu en cassation), a « porté atteinte aux valeurs de la démocratie républicaine ». Et l’an dernier, dans le procès Bismuth, la cour d’appel n’hésite pas à considérer que cette fumeuse affaire de tentative de corruption d’un magistrat a eu des « effets dévastateurs » sur la confiance des citoyens dans la République.

Quant au jugement de première instance qui a été prononcé le 2 avril dans l’affaire des assistants parlementaires du Front national, la décision réprimande carrément une « atteinte portée à la confiance publique et aux règles du jeu démocratique (…) d’une gravité particulière dans la mesure où elle est portée, non sans un certain cynisme mais avec détermination ».

Soyez partiaux…

Comment en est-on arrivé là ? Pourquoi tant de magistrats se croient-ils de nos jours mandatés pour juger les hommes et pas seulement les citoyens, oubliant la distinction canonique établie par Montesquieu entre « les lois qui règlent plus les actions du citoyen, et les mœurs qui règlent plus les actions de l’homme » ? De la même manière que la plupart des officiers de nos armées adhèrent notoirement à des valeurs conservatrices ou que nos universités sont des hauts lieux de la pensée woke, on peut se demander si aujourd’hui l’ordre judiciaire français n’est pas devenu un bastion de curés laïques.

À droite, le premier réflexe face à cette mode inquiétante est de pointer l’emprise du Syndicat de la magistrature (SM) sur la profession. Emprise relative toutefois puisqu’avec 33 % aux élections du Conseil supérieur de la magistrature, le mouvement présidé par la juge Judith Allenbach est largement surpassé par la bien plus sage Union syndicale des magistrats, forte d’un score de 62 %. Reste que le SM compte parmi ses « textes fondateurs », comme le rappelle l’ancien juge Hervé Lehman, la consternante « Harangue Baudot » de 1968 – « Soyez partiaux. (…) Examinez toujours où sont le fort et le faible qui ne se confondent pas nécessairement avec le délinquant et sa victime » –, et que, sur son fameux « mur des cons » n’étaient pas seulement épinglés des personnalités politiques, mais aussi des membres de la société civile, par définition incapables de nuire à l’indépendance ou aux conditions de travail des juges, mais considérés par le syndicat comme des ennemis es qualité de justiciables mal-pensants.

À lire aussi, Alain Finkielkraut : «La justice s’assigne une mission civilisatrice»

Le SM a toutefois perdu de sa superbe depuis ce scandale, qui a valu à sa présidente d’alors, Françoise Martres, une condamnation pour injures publiques en 2019. Quelque peu rentré dans le rang, il limite à présent son militantisme politique à des consignes classiques de barrage à l’extrême droite lors des élections nationales, ce qui peut sembler encore abusif au regard du principe de séparation des pouvoirs, mais ne consiste quand même plus à confondre palais de justice et terrain de lutte révolutionnaire.

Bref, le gauchisme de certains ne suffit pas à comprendre pourquoi tant de procureurs et de juges se comportent, quand ils exercent leur métier, comme s’ils étaient investis d’une mission éthico-sociale qu’ils n’ont pourtant pas reçue. Gageons plutôt que c’est en analysant la sociologie de la profession tout entière que l’on trouvera peut-être une explication satisfaisante.

Avec 9 000 membres environ, l’ordre judiciaire français est très uniforme sous bien des aspects. L’écrasante majorité de nos procureurs et juges sont passés par l’École nationale de la magistrature (ENM) de Bordeaux après avoir préparé leur concours dans un institut d’études politiques ou dans un cours privé (au moins 70 % des reçus cochent au moins une de ces deux cases). Contrairement à leurs homologues anglo-saxons, qui sont souvent d’anciens avocats, la plupart n’ont jamais connu d’autre activité et ont fait leur premier pas très jeune dans les tribunaux – Éric Dupond-Moretti raille dans son Dictionnaire de ma vie (Kero) des « adolescents boutonneux et névrosés aux idéologies réductrices et aux raisonnements formatés ».

L’idéologisation discrète de la formation à l’ENM

Comment le formatage s’opère-t-il à l’ENM ? Nous avons posé la question à des membres du collectif Au nom du peuple, composé de magistrats anonymes « ne se reconnaissant ni dans la communication officielle du ministère de la Justice ni dans celle des syndicats ». Selon eux, certaines conférences de culture générale organisées pour les élèves « relèvent de la tribune militante ou du discours orienté, notamment lorsqu’un membre du Gisti, le Groupe d’information et de soutien des immigrés est invité à s’exprimer ». Durant ces séances, témoignent-ils, « le débat contradictoire est souvent absent. Tenter d’apporter publiquement une contradiction expose à des rappels à l’ordre par la direction de l’École. »

Ainsi éduque-t-on nos magistrats. En essayant de les rendre obéissants aux principes du droit et dociles à la doxa progressiste. Et ça marche ! Selon les derniers chiffres connus, il n’a été prononcé que sept mesures disciplinaires au sein de l’ordre judiciaire français au cours de l’année 2023. À titre de comparaison, le taux de sanction dans la police est au moins cent fois supérieur…

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Et puis il y a un phénomène de conformisme lié à l’entre-soi professionnel, comme dans tout milieu. Une théorie a été proposée récemment par deux chercheurs bourdieusiens, Yoann Demoli et Laurent Willemez, auteurs d’une enquête fouillée[1] sur le sujet. Selon eux, le corps judiciaire s’apparente à une « bourgeoisie d’État », à ne pas confondre avec la « noblesse d’État » des énarques et des polytechniciens qui sont en poste au sommet de la République. Un magistrat en début de carrière gagne 2 300 euros net, alors qu’un commissaire de police commence à 3 300 euros, indiquent-ils notamment pour expliquer le sentiment de déclassement qui règne au sein d’une profession où dominent des enfants de cadres, de professions libérales ou de hauts fonctionnaires.

Une élite judiciaire connectée au pouvoir, mais en décalage

Dans leurs travaux, les auteurs distinguent pourtant, tout en haut de la hiérarchie judiciaire, un petit groupe, composé des présidents des grands tribunaux, des premiers présidents, des procureurs généraux et des directeurs d’administration centrale à la Chancellerie, qui se rattachent quant à eux, par leurs revenus et leurs responsabilités, à la noblesse d’État. Une élite majoritairement formée à Sciences-Po Paris, en contact régulier avec le cabinet du garde des Sceaux, et où les hommes sont surreprésentés alors que l’on compte près de 70 % de femmes dans la magistrature. À en croire le collectif Au nom du peuple, leurs promotions ne sont pas décidées seulement au mérite, mais aussi « par réseaux, connivences et quelques appels bien placés ».

Résultat, comme l’affirme un juge de province, bon connaisseur de sa corporation, « la population des magistrats, qui s’estime globalement maltraitée par le système, conçoit beaucoup d’aigreur envers le monde du pouvoir. Au-dessus d’eux, les chapeaux à plume des tribunaux en ont bien conscience et tentent de se faire pardonner leurs privilèges et leurs stratégies de carrière pas toujours reluisantes en affichant eux aussi du mépris pour les puissants. »

Voilà donc la cause profonde des sermons moralisateurs et compassés que l’on entend si souvent dans les salles d’audience. La tartufferie en épitoge ! Le spectacle serait comique si hélas il n’avait pas quelque effet sur les décisions de justice. Et s’il n’avait pas, comme dans l’affaire des assistants du FN, des conséquences funestes pour notre liberté de vote.


[1] Sociologie de la magistrature : genèse, morphologie sociale et conditions de travail d’un corps (Armand Colin).

Le dictionnaire de ma vie

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Giuliano da Empoli : la fin des élites est-elle inéluctable ?

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Giulinao da Empoli, 17 avril 2023 © SOPA Images/SIPA

Dans L’Heure des prédateurs, Giuliano da Empoli abandonne la fiction pour livrer l’essai incisif que l’on sait sur les coulisses du pouvoir contemporain. À mi-chemin entre le traité politique et le récit d’observation, il brosse le portrait d’un monde en mutation, où les anciennes élites, victimes de leurs incompétences répétées, font vaciller le monde…


Les analyses politiques de l’auteur italo-suisse Giuliano da Empoli ont acquis un certain succès, depuis la parution de son livre Le Mage du Kremlin, Grand Prix du roman de l’Académie française 2022. Ce que tente cet observateur attentif de la politique mondiale, c’est de faire pénétrer ses lecteurs dans les coulisses du pouvoir, où il faut montrer patte blanche. Giuliano da Empoli ne s’arrête pas à l’apparence, ne se laisse pas du tout impressionner par ce qu’il voit, mais, tel un médecin, cherche à comprendre comment fonctionne réellement le système, pour en tirer un diagnostic plausible. Dans cette perspective, Le Mage du Kremlin était, à travers le personnage de Vadim Baranov (inspiré du terrible Vladislav Sourkov, l’ex-conseiller de Poutine), une approche originale de la crise de civilisation en Europe, avec la Russie comme ligne de fuite.

Décryptage politique

On peut dire que dans L’Heure des prédateurs, son nouveau livre, Empoli propose un décryptage des événements politiques, à partir de ses propres observations. Nous ne sommes plus ici dans un roman, mais dans un récit, qui prend un peu la forme de Mémoires, dans l’esprit de ceux écrits au XVIIIe ou au XIXe par des diplomates lettrés. Empoli n’est, je pense, pas très à l’aise dans la fiction. C’est plutôt un essayiste, qui peaufine, de livre en livre, toujours les mêmes idées, certes, mais en leur conférant un sens de plus en plus précis. Ce récit est censé être rédigé par un Aztèque, sorte de Persan à la Montesquieu, mais, en fait, c’est Empoli lui-même qui parle à la première personne, et d’ailleurs il ne s’en cache pas.

Un constat très dur

Dès le début, Empoli indique son état d’esprit et ce qu’il recherche en écrivant cet essai : « saisir, dit-il, le souffle d’un monde, au moment où il sombre dans l’abîme, et l’emprise glacée d’un autre, qui prend sa place. » Son constat est d’autant plus grave qu’Empoli partage d’habitude des orientations politiques très modérées. Il a l’âme d’un diplomate et admire Kissinger, auquel il consacre un chapitre. Il ne voudrait pas que le système en place explose. Ce n’est donc pas un révolutionnaire… Et pourtant, ses conclusions sont très dures, sans concession pour la vie politique dont il dit qu’elle est « une comédie des erreurs permanentes, dans laquelle des personnages, presque toujours inadaptés au rôle qu’ils occupent, tentent de s’en sortir, se dépêtrant de situations toujours inattendues, souvent absurdes, parfois ridicules ».

Le remplacement des élites

Au cœur de sa démonstration, un fait avéré : Empoli explique comment une nouvelle génération de « conquistadors de la tech » (je ne rappelle pas leurs noms, ils sont célébrissimes) a décidé de « se débarrasser des anciennes élites politiques ». Pour appuyer ses dires, il revient sur l’ouvrage de Malaparte, Technique du coup d’État (1931), qui insistait sur le côté désormais plus technique qu’idéologique des révolutions modernes, en prenant comme exemple la révolution d’Octobre. Cette dernière aura été, comme le résume Empoli : « une insurrection » proclamant la victoire « tout en laissant les mains libres au gouvernement ». Cette subtile analyse de Malaparte, reprise par Empoli, permet de mieux comprendre ce qui se passe à présent.

À lire aussi : Le paganisme expliqué à ceux qui pensent qu’il est mort

Le recours aux classiques

Le livre de Giuliano da Empoli, et c’est ce qui en rend la lecture au fond si fascinante, cherche autant à décrire un panorama nouveau qu’à le contester radicalement. Au reste, il tire des conclusions à la portée de quiconque se tient informé, grâce à la presse ou aux livres, de la vie politique. Pour mieux convaincre, et c’est l’aspect de son livre qui m’a le plus intéressé, il fait référence à des auteurs classiques. La liste en est établie en fin de volume, avec la source des citations. Ainsi, lorsqu’il nous parle de MBS, c’est-à-dire Mohammed Ben Salman, prince héritier de l’Arabie saoudite, Empoli fait longuement référence à Machiavel, théoricien de l’usurpation violente. Il détecte ainsi dans MBS une « douceur infinie », mais qui « n’exclut pas l’humour noir d’un Borgia ». Allusion au chapitre 3 du Prince, intitulé « Des principautés mixtes », qu’Empoli conseille au lecteur français de lire dans la traduction ancienne (1851) de Jean-Vincent Périès.

Le vade-mecum de l’homme contemporain

Avec L’Heure des prédateurs, Giuliano da Empoli a écrit un véritable vade-mecum pour l’homme contemporain qui ne reconnaît plus sa planète. C’est un court traité, très captivant, qui distille des maximes éprouvées, et qui est illustré par des anecdotes exemplaires. Un livre comme on en écrivait dans l’ancien temps, plein d’une certaine sagesse désabusée. Empoli a beaucoup écrit sur ces questions, et donc beaucoup réfléchi sur leur incidence globale. L’Heure des prédateurs me paraît être, de loin, son meilleur livre, et même le plus frappant, le plus fulgurant peut-être. Il ne se contente plus, comme dans les précédents, d’exposer seulement les grandes lignes, mais met en lumière le déroulé exact des faits. Empoli complète ainsi brillamment son essai de 2019 Les Ingénieurs du chaos, en y portant une dernière touche qui fait sens.

Giuliano da Empoli, L’Heure des prédateurs. Éd. Gallimard, 152 pages.

L'heure des prédateurs

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Dandysme noir au Met Gala: le vrai dandysme est un mode d’être…

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Le musicien Pharrell Williams, New York, 5 mai 2025 © Victoria Jones/Shutterstock/SIPA

Le très chic bal costumé du Met Gala de New-York, qui cette année avait pour thème le dandysme noir, a profané la métaphysique du dandysme, déplore notre expert. Il nous précise ensuite qui sont selon lui parmi les personnalités du show-biz actuel les vrais dandys de notre époque.


L’idée du célèbre MET (Metropolitan Museum of Art) Gala de ce 5 mai était certes, au départ, excellente, parfaitement légitime, originale sur le plan esthétique et fondée sur le plan historique : mettre à l’honneur le dandysme noir, cette révolte par l’élégance que revendiquèrent les Afro-Américains lorsqu’ils vivaient, entre les XVIIIe et XIXe siècles, sous l’abominable joug de l’esclavage.

Mais, hélas, comme il arrive souvent au firmament des bonnes intentions, la mise en pratique n’est pas toujours à la hauteur des ambitions théoriques. C’est là ce qui s’est passé, au grand dam des vrais connaisseurs de l’authentique dandysme, lors de ce fameux gala organisé, à grand renfort de publicité et autres mondanités, de cette vénérable institution qu’est le MET new-yorkais.

Le mauvais goût en guise de parangon stylistique

Un sommet, à de rares exceptions près, de mauvais goût, où un luxe tapageur faisait malencontreusement là, de manière parfois vulgaire, d’office de prétendu parangon stylistique ! Le triomphe du bling-bling, assorti de narcissiques strass de pacotille, auprès duquel même le plus extravagant des bûchers des vanités ferait pâle figure. Autant dire que les nombreuses stars (de Rihanna, affublée là d’un très disgracieux nœud sur son séant, à Madonna, y prenant une pose faussement provocatrice en exhibant un ridicule cigare, en passant par Angèle, dont on se demande ce qu’elle faisait en cet aréopage) qui ont ainsi cru illuminer ce beau ciel étoilé du très stylé dandysme noir (dont l’ancien président des Etats-Unis d’Amérique, Barack Obama, est à l’inverse, par ses mises toujours impeccables, un des plus illustres représentants), cette soirée-là, n’auront trop souvent fait que le clinquant mais pathétique lit du plus kitsch, à la limite de la trivialité, des défilés bas de gamme !

Car, oui, la profonde et vraie philosophie du dandysme, qu’il soit noir ou blanc, sobre ou coloré, visuel ou discret, c’est bien, en matière d’élégance tout autant que de raffinement – de style, en un mot –, bien autre chose !

Il n’est d’ailleurs pas facile de définir le dandysme, du moins si, exigeant sur le plan philosophique, l’on veut échapper aux clichés, effets de mode ou jugements stéréotypés, et, par là même, à ces images de papier glacé, trop lisses pour en sonder la véritable profondeur, que donnent à voir la plupart de nos magazines. De ce point de vue-là, Marie-Christine Natta, qui, elle non plus, n’aime guère les visions éculées à ce sujet, a raison de dire, dans La Grandeur sans convictions. Essai sur le dandysme, qu’il s’avère pratiquement impossible, tant il se révèle aussi complexe que protéiforme, de circonscrire le dandysme de manière univoque. Elle y observe : « Qui est dandy ? (…) Les dandys toujours mouvants, toujours différents, narguent les académies et se dérobent à toutes les curiosités. La multiplicité de leurs individualités fait d’eux des êtres absolument atypiques. Et le masque du mystère voile le secret de leur nature. »

Philosophie du dandysme

Telle est précisément la raison – cette lacune à combler – pour laquelle j’ai naguère publié, entre autres livres sur ce thème, une Philosophe du dandysme, significativement sous-titrée Une esthétique de l’âme et du corps, ainsi qu’un Manifeste Dandy : essais où je m’employais à conférer à ce même dandysme une définition aussi claire et juste, par-delà sa concision, que possible : faire de sa vie une œuvre d’art, et de sa personne une œuvre d’art vivante !

Ce trait quintessentiel du dandysme, c’est le dandy le plus flamboyant de son temps, Oscar Wilde, qui l’a, au premier chef, inspiré. Et ce, à partir, quoique légèrement déplacé en la circonstance, de l’un des aphorismes les plus célèbres de ses subversives mais pénétrantes Formules et maximes à l’usage des jeunes gens : « Il faut soit être une œuvre d’art, soit porter une œuvre d’art. »

Ainsi s’exprime donc encore, à ce propos, Oscar Wilde dans Le Portrait de Dorian Gray lorsque, y faisant parler là lord Henry Wotton, son alter ego littéraire, il énonce, tel un indéfectible principe, cette position existentielle, caractéristique du dandysme justement : « Il arrive qu’une personnalité complexe prenne la place et joue le rôle de l’art, qu’elle soit en vérité, à sa façon, une véritable œuvre d’art, car la Vie a ses chefs-d’œuvre raffinés, tout comme la poésie, ou la sculpture, ou la peinture. »

Conclusion, à en croire ces émérites théoriciens du vrai dandysme, le seul qui vaille, tant sur le plan philosophique qu’artistique et, a fortiori, esthétique ? Un mode d’être, bien plus qu’être à la mode ! Mieux : le dandy, personnage authentiquement libre, sinon foncièrement rebelle, voire transgressif, précède, invente et crée même, bien plus qu’il ne la suit, la mode !

Le dandy : arbitre des élégances

Que le dandysme fût donc un mode d’être, bien plus, inversant l’équation sémantique, qu’être à la mode, c’est là ce que postule également, à l’orée du dandysme originel, Barbey d’Aurevilly lorsqu’il brosse, dans ce qui peut être légitimement considéré comme la première théorie, historiquement, du dandysme, le portrait de Lord Brummell, que ses contemporains désignaient volontiers, à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles, sous l’évocateur et double qualificatif de « prince des dandys » et « arbitre des élégances ». De fait, commence par écrire, circonspect lui aussi quant à possibilité de définir de manière unilatérale l’essence du dandysme, Barbey dans Du Dandysme et de George Brummell (1845) : « Il fut le Dandysme même. Ceci est presque aussi difficile à décrire qu’à définir. Les esprits qui ne voient les choses que par leur plus petit côté, ont imaginé que le Dandysme était surtout l’art de la mise, une heureuse et audacieuse dictature en fait de toilette et d’élégance extérieure. Très certainement c’est cela aussi ; mais c’est bien davantage. Le Dandysme est toute une manière d’être, et l’on n’est pas que par le côté matériellement visible. C’est une manière d’être, entièrement composée de nuances (…) »

Baudelaire, près de vingt ans après, ne dit pas, fondamentalement, autre chose lorsque, prolongeant cette réflexion de Barbey, il déclare dans l’emblématique chapitre IX, intitulé Le Dandy, de son Peintre de la vie moderne (1863) : « Le dandysme est une institution vague, aussi bizarre que le duel, très ancienne (…) Le dandysme, qui est une institution en dehors des lois, a des lois rigoureuses auxquelles sont strictement soumis tous ses sujets (…). Ces êtres n’ont pas d’autre état que de cultiver l’idée du beau dans leur personne, de satisfaire leurs passions, de sentir et de penser. »

De la distinction

Baudelaire, dans ce texte apparaissant comme le portrait le plus abouti de celui qu’il appelle le « parfait dandy », précise, tout en y peaufinant son tableau, mettant ici l’accent sur la notion de « distinction » (à entendre dans la double acception du terme : « élégance » et « différence » au sens de se « distinguer » du commun des mortels) : « Le dandysme n’est même pas, comme beaucoup de personnes peu réfléchies paraissent le croire, un goût immodéré de la toilette et de l’élégance matérielle. Ces choses ne sont pour le parfait dandy qu’un symbole de la supériorité aristocratique de son esprit. Aussi, à ses yeux, épris avant tout de distinction, la perfection de la toilette consiste-t-elle dans la simplicité absolue, qui est, en effet, la meilleure manière de se distinguer. »

Et, de fait, c’était déjà là ce que, trente ans auparavant, avait prôné un de ses plus illustres contemporains en matière de littérature : Balzac dans son brillant Traité de la vie élégante (1830),lorsqu’il y proclame que « l’effet le plus essentiel de l’élégance est de cacher les moyens » !

Une esthétique de l’âme et du corps

Ce mode d’être, où la pensée tout autant que l’existence, et la mise aussi bien que l’allure, se voient ainsi magnifiquement décrites, Baudelaire le développe encore, nanti là d’un identique panache stylistique au regard de cet emblématique dandy, dans ce même Peintre de la vie moderne : « C’est bien là cette légèreté d’allures, cette certitude de manières, cette simplicité dans l’air de domination, cette façon de porter un habit et de diriger un cheval, ces attitudes toujours calmes mais révélant la force (…) de ces êtres privilégiés en qui le joli et le redoutable se confondent si mystérieusement », y spécifie-t-il.

Mais, de tous les grands dandys historiques, c’est sans aucun doute Oscar Wilde, une fois de plus, qui a le mieux circonscrit ce mode d’être, dont il met en exergue, de façon admirable, la primauté, au détriment d’une trop superficielle mode à suivre, dénuée de tout esprit critique, voire de réelle exigence artistique, sans même parler de ses éventuelles carences en matière de canons esthétiques. Ainsi, insistant là sur l’un des traits psychologiques les plus saillants de son jeune et beau héros, écrit-il dans son Portrait de Dorian Gray : « Bien entendu, la mode, qui confère à ce qui est en réalité une fantaisie une valeur provisoirement universelle, et le dandysme qui, à sa façon, tente d’affirmer la modernité absolue de la beauté, le fascinaient. Sa façon de s’habiller et les styles particuliers qu’il affectait de temps à autre influaient fortement sur les jeunes élégants (…) ; ils copiaient tout ce qu’il faisait, et tentaient de reproduire le charme fortuit de ses gracieuses coquetteries de toilette (…). Il désirait pourtant, au plus profond de son cœur, être plus qu’un simple arbiter elegantiarum qu’on consulterait sur la manière de porter un bijou, de nouer sa cravate ou de manier une canne. Il cherchait à inventer un nouveau système de vie qui reposât sur une philosophie raisonnée et des principes bien organisés, et qui trouvât dans la spiritualisation des sens son plus haut accomplissement. »

Oui, c’est bien cela, en première instance, le vrai dandysme : une esthétique de l’âme et du corps, pour qui l’extériorité de la personne – son « paraître » – n’est, en cette phénoménologie, que la manifestation sensible, tangible ou visible, de son intériorité – son « être » – le plus secret, comme si ce secret confinait là au sacré. C’est dire si cette sorte de métaphysique du dandysme, fut misérablement profanée lors de cet ultime gala, le 5 mai dernier, du MET !

Le grand style du philosophe-artiste

Mieux : c’est, en dernière analyse, cette paradigmatique figure du philosophe-artiste telle que la dessine Nietzsche tout au long de son œuvre, et en particulier dans son célébrissime Ainsi parlait Zarathoustra (1890), qui se profile, à travers ce qu’il appelle ici le « grand style », en cet idéal dandy !

Conclusion ? Rien à voir donc, cette philosophie du dandysme telle qu’on la voit à l’œuvre tant chez Baudelaire ou Brummell que chez Wilde ou Barbey d’Aurevilly, pour ne s’en tenir qu’à cet historique carré d’as en matière de dandysme, avec cette grotesque farce que fut donc ce non moins grossier défilé (où le sympathique Omar Sy ne songeait manifestement là, à entendre son bref commentaire, qu’au supposé régal des mets à ingurgiter), ce 5 mai dernier, lors de ce parodique gala, tant par ses outrances vestimentaires que par sa superficialité intellectuelle, du pourtant très prestigieux MET de la Big Apple !

Figures du dandysme moderne et contemporain

Mais à Dieu ne plaise : tout le monde ne peut certes pas être, pour actualiser ici aussi, et la dépoussiérer ainsi quelque peu, cette magnifique figure, David Bowie, Andy Warhol, Bryan Ferry, Karl Lagerfeld, Yves Saint- Laurent, Mylène Farmer, Amy Winehouse, Sharon Stone, Alain Delon, Luchino Visconti, Serge Gainsbourg, Bashung ou Prince, qui, eux, morts ou vivants, solaires ou tragiques qu’ils soient, s’avèrent, en éternels esthètes, d’authentiques dandys, dans leur existence tout entière et pas seulement l’éphémère  temps d’un parterre mondain, au sein des XXe et XXIe siècles !

Manifeste dandy

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