Avec un nouveau volume de la Pléiade consacré à ses essais littéraires, Gallimard met en lumière une autre facette de Louis Aragon: celle d’un critique inspiré, passionné de style et de lecture, dont l’œuvre réflexive se mêle intimement à sa création romanesque.
La collection de la Pléiade chez Gallimard avait déjà offert au lecteur de beaux volumes, bien épais, consacrés à Louis Aragon, le poète et le romancier. J’en avais apprécié le tome V, consacré aux derniers romans, et où figurait par exemple Théâtre/Roman (1974), l’un des plus beaux livres de l’écrivain, selon moi.
Car Aragon le surdoué a traversé les avant-gardes et la modernité avec la plus grande aisance, et n’a jamais bifurqué de son projet littéraire d’origine sur le fil du rasoir, depuis l’aventure surréaliste avec André Breton. Le nouveau tome de la Pléiade, qui paraît cette année, est consacré aux « essais littéraires », et rassemble un choix hétéroclite d’ouvrages et de textes : précisément, douze livres, parmi lesquels maints chefs-d’œuvre, et vingt-deux articles ou préfaces. C’est l’essentiel du travail critique d’Aragon de 1922 à 1977, qui est ainsi mis à notre disposition.
La critique : un genre majeur
La critique chez Aragon est un genre majeur. Elle donne lieu à des livres à part entière, qui sont à mettre dans le même panier que ses romans. Les titres les plus fameux, même si on ne les a pas tous lus, nous sont presque familiers : J’abats mon jeu (1959), écrit en miroir de La Semaine sainte (1958), ou encore cette petite merveille archi-connue, au titre magnifique : Je n’ai jamais appris à écrire ou les incipit (1969), « un des sommets de la réflexion d’Aragon sur l’écriture romanesque », lit-on dans l’appareil critique de cette Pléiade. Ce dernier est à mettre en relation avec le Traité du style (1928), présent également dans ce volume, et qui est, comme le dit la notice, une « exploration par un écrivain de ce qui fait la singularité de son rapport au langage ». Et puis, il y a les textes consacrés aux auteurs qu’Aragon lisait et relisait, comme évidemment Lautréamont, « une référence majeure », Hugo aussi, « un autre modèle », et sans doute Rimbaud, mais « pour en dénoncer le mythe ». On trouve également un texte essentiel sur Stendhal, intitulé La Lumière de Stendhal (1954), écrivain « dont il apprécie la liberté d’allure, une désinvolture, plus souvent que chez Balzac ou Zola ». Aragon a la louange généreuse : il « fait très souvent de la critique une pratique de l’admiration ». De sa rencontre avec Pablo Neruda, il tire la belle conclusion suivante : « ce diable d’homme m’a obligé à réfléchir ».
À travers ses confrères écrivains et leurs livres, Aragon s’étudie aussi lui-même. Cette introspection, avec lui, atteint une pleine expression. Conclusion intéressante sur cet aspect des choses par le préfacier Olivier Barbarant : « La réflexion d’un écrivain sur les livres qu’il a lus, sur ceux qu’il écrit ou qu’il va écrire, fait donc pleinement partie d’une œuvre qu’elle peut aider à mieux comprendre. » Aragon cherche à intégrer toutes les écritures, pour nourrir la sienne. Le même Olivier Barbarant souligne joliment, à propos des Incipit : « l’essai butine, et fait son miel de toute lecture, dans une composition délibérément désultoire [c’est-à-dire « décousue »], qui vient étayer l’apparent paradoxe de sa thèse, affichée dès le titre ». Un décousu du texte qui n’est pas incohérent, mais plutôt indicateur de modernité, et qu’on retrouvera dans Henri Matisse, roman (1971). C’est dire au fond la richesse de tous ces textes, au fil des 2000 pages de cette excellente Pléiade, qui possède, cerise sur le gâteau, un index final très utile. Ainsi, j’ai pu repérer, dans J’abats mon jeu,la page où Aragon donne son avis sur l’ouvrage de Bernard Frank consacré à Drieu la Rochelle, La Panoplie littéraire (1958). Aragon, on le sait, fut l’ami de Drieu. Or, Aragon écrit, quasi désolé : « On est en train de bâtir une légende Drieu… » Il précise :« C’est que décidément Aurélien n’est pas Drieu. » Il ajoute : « Un vrai personnage de roman ne peut se permettre ce schématisme de pensée qu’on ne songe pas à reprocher à l’homme de chair et de sang. »
On lit probablement plus aujourd’hui les romans d’Aragon que ses essais. Le lecteur peut craindre souvent de tomber sur de la propagande politique. Les choix de ce volume ont gommé ce risque : on y parle seulement de littérature. L’éditeur avertit : « l’œuvre journalistique et militante constitue un tout autre chantier ». Il est nécessaire de le préciser, avec Aragon, car son engagement communiste pur et dur a toujours posé problème, même s’il en a manifesté certains regrets, à vrai dire trop timidement.
Dans cette Pléiade, cependant, il y a une intéressante chronologie, où l’on apprend par exemple que le 16 février 1966, « Aragon proteste dans L’Humanité contre la condamnation à Moscou […] des écrivains Siniavski et Daniel. » À la phrase suivante, nous trouvons ceci : « Le 28 février paraît L’Élégie à Pablo Neruda », dont une phrase est citée : « Pablo mon ami qu’avons-nous permis. » C’est déjà un aveu poignant, qui fait penser à la phrase de La Valse aux adieux (court et superbe texte qui figure dans le volume V de la Pléiade) : « de cette vie gâchée qui fut la mienne, je garde pourtant un sujet d’orgueil : j’ai appris quand j’ai mal à ne pas crier ». À l’époque, cette phrase sur la « vie gâchée » avait beaucoup choqué les admirateurs.
Alors, Aragon serait-il, malgré tout, récupérable ? J’ai toujours pensé que oui, grâce à ses œuvres littéraires, et à son amour profond et sincère de la littérature. Cette Pléiade vient confirmer cette impression, presque une certitude. Pour vous faire une idée, n’hésitez pas à plonger, si ce n’est déjà fait, dans cette Pléiade, comme dans un océan tout entier voué à la plus belle littérature. C’est là où Aragon a excellé.
Louis Aragon, Essais littéraires. Édition publiée sous la direction d’Olivier Barbarant. Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade ». 2011 pages.
Le gouvernement français lance une campagne contre l’excision.
« Les vacances c’est fait pour s’amuser, pas pour être mutilée. » « L’excision ne doit pas faire partie du voyage. » Voilà les slogans figurant sur l’affiche du ministère de l’égalité Hommes/Femmes. Un dessin nous montre une petite fille au regard effrayé, les mains sur son ventre traversé par une balafre rouge. « Grâce à de nombreux parents, cette pratique dangereuse et traumatisante recule ».
Dans le kit de communication fourni par le ministère[1], une vidéo présente une mère racontant qu’elle a été excisée lors d’une grande fête au pays alors qu’elle était jeune fille, et qu’elle et son mari ont refusé que leur fille subisse la même chose.
Le problème est tout à fait réel : chaque année, des fillettes partent en vacances au village ou au bled où leurs familles les font exciser. Le premier département touché par le phénomène est la Seine-Saint-Denis. L’excision consiste en l’ablation d’une partie du clitoris, c’est un acte de torture qui empêche tout plaisir sexuel – c’est le but. C’est l’acte le plus dur et le plus barbare de contrôle du corps des femmes. Sa pratique est massive à Djibouti, en Égypte, en Somalie et au Soudan. Dans certains de ces pays, cela concernerait jusqu’à près de 80% des femmes. Ce fléau touche surtout des musulmans mais pas que. Les minorités chrétiennes peuvent le pratiquer également. Et ce n’est pas une priorité dans l’agenda islamiste (les islamistes ont déjà beaucoup d’autres turpitudes à leur agenda…) C’est donc plutôt une culture traditionnelle de contrôle du corps des femmes. C’est un fléau condamné par l’OMS et les religions officielles.
Que penser de cette campagne ? Son efficacité est probablement nulle, car je ne suis pas sûre qu’elle s’adresse aux personnes qu’elle devrait toucher. Le problème, ce n’est pas vraiment les parents contraints d’exciser leurs filles par leur famille au pays quand ils s’y rendent en vacances, mais ceux qui le font volontairement. Ces derniers, on ne les convaincra pas avec des dessins neu-neu mais avec des peines sévères et la déchéance de leurs droits parentaux.
Sur X, les critiques sont acerbes. Les uns parce qu’on parle des conséquences et pas des causes (immigration incontrôlée et inintégrée), les autres parce que leurs impôts payent une campagne sur une pratique qui n’est pas française, d’autres encore parce que la petite fille de l’affiche est trop pâle. En réalité, les communicants ont contourné l’obstacle de la couleur de peau avec des dessins en couleurs (bonhommes violets, jaunes, blancs…) mais les cheveux de la petite sont crépus. Ce n’est pas une blonde à couettes. Il y a quelques années, un film de Julie Gayet contre le mariage forcé montrait des bourgeois de Molière donnant leur fille à un barbon. Comme si les mariages forcés sévissaient à Neuilly. Là, le gouvernement ne nous fait pas le coup, on désigne le problème plus clairement puisqu’on nous parle bien de voyages à l’étranger.
DR.
L’ennui, c’est que cette campagne est en totale contradiction avec l’antiracisme imbécile et dominant qui ne voit les différences que pour les exalter. D’un côté, on chante le vivre-ensemble, on psalmodie que l’immigration est une chance et la diversité une richesse, on adore toutes les identités pourvu qu’elles viennent d’ailleurs et de l’autre, on découvre que certaines pratiques culturelles sont contraires à nos mœurs. Certes, on pourrait toujours faire mieux. Mais après tout, ouvrir un œil c’est mieux que de garder les deux grands fermés.
Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio
Dolly Parton, reine de la country et du bon sens, a dit « non merci » à une statue à Nashville, préférant laisser les piédestaux aux autres tant que le monde tournera de travers… Avec son humour légendaire, elle semble demander à ses admirateurs et aux politiques américains d’attendre encore un peu – au moins le temps qu’elle soit passée de la scène à l’éternité!
La Dolly à laquelle je consacre ce billet n’est pas celle de la célèbre comédie musicale1 mais Dolly Parton, la reine incontestée du country, une idole américaine adulée par tout le pays. Âgée de 79 ans, son parcours, ses succès, son immense réussite, sa personnalité à la fois talentueuse, rassembleuse et singulière, l’ont rendue consensuelle. Comme un mythe auquel chacun adhère. Pourtant ce qu’on aurait pu craindre ne s’est pas produit. Elle a échappé au vertige de la gloire, à la folie des grandeurs.
Une authentique modeste
Si j’ai eu envie d’écrire ce post, ce n’est pas seulement pour la vanter comme elle le mériterait. Mais parce qu’elle a eu récemment une attitude et tenu des propos qui, dépassant son cas personnel, font réfléchir et pourraient constituer un exemple pour ces femmes ou ces hommes projetés dans une lumière éclatante, qui en deviennent grisés et en perdent tout sens commun.
Quand on est couvert d’encens et que l’hyperbole vous est médiatiquement ou politiquement adressée, chaque jour, il est extrêmement difficile de résister à la vanité. Il y a certes plusieurs manières de sembler ne pas y succomber, notamment avec la fausse modestie, mais on s’y trompe peu. Le vrai vaniteux est démasqué ; tandis que l’authentique modeste est perçu comme tel.
Républicains et Démocrates de l’État du Tennessee s’étaient accordés sur une proposition de loi pour faire ériger une statue de Dolly Parton sur un piédestal à Nashville. Elle a refusé cet honneur tout en remerciant pour cet hommage qu’on désirait lui rendre. Elle a déclaré que « compte tenu de tout ce qui se passe dans le monde, je ne pense pas qu’il soit convenable de me poser sur un piédestal en ce moment2 ».
Ce n’est tout de se dérober à une initiative destinée à manifester l’affection publique qu’on vous porte, encore faut-il le faire avec cette simplicité et cette grâce tranquille, avec ce bon sens qui, conscients de l’état du monde et de l’Amérique, savent hiérarchiser ce qui est essentiel aujourd’hui, et ce qui ne le serait pas.
Cette délicatesse dans le refus n’est pas pour elle un acte extraordinaire puisqu’elle a déjà, à deux reprises, décliné la médaille de la Liberté, la plus haute distinction américaine, que Donald Trump désirait lui remettre. Parce qu’apolitique et qu’elle s’y tient.
Hello, Dolly…
Dolly Parton se veut la représentante du peuple américain, des gens simples et modestes, et elle demeure fidèle, par une éthique chevillée au cœur, à sa volonté d’être des leurs. Sans ostentation ni idéologie. Cela ne l’empêche pas de faire preuve d’une immense générosité pour des œuvres caritatives et en aidant des programmes de recherche, notamment pour le coronavirus.
J’avoue mon admiration, au-delà de la chanteuse dont je connaissais certains tubes, à l’égard de cette femme dont la modestie et la classe représentent tout ce que j’aime. Et qui devrait être un modèle pour beaucoup de nos « people », artistes et politiques. Hello, Dolly…
Si vous n’aimez pas l’univers psychédélique du chanteur Nick Cave, ne lisez pas son roman Mort de Bunny Munro, réédité à la Table Ronde.
Son histoire est parfaite pour une lecture d’été, loin du brouhaha du monde aussi déjanté que celui de Nick Cave. Aussi déjanté mais plus coloré, avec des nuits narcotiques peuplées de femmes à la sensualité affolante ; plus troublant car la mort peut être recouverte du manteau de la poésie même si le mourant expire dans les bras de son fils, le corps écrabouillé dans une Punto, en prononçant cette ultime phrase digne d’une morale de La Fontaine : « C’est juste que j’ai trouvé ça dur d’être bon, en ce monde. »
Suicide en nuisette
Nick Cave a du talent. Il est chanteur, sa silhouette mince et noire, sa voix rauque envoûtent. Il oscille entre Artaud et Marilyn Manson, le grand écart métaphysique improbable. Il déchire l’âme, comme un motel abandonné sur le bord de la route 66, le cœur désaffecté, la tête pleine de fantasmes. Il sculpte aussi de la céramique et compose des musiques de film. Il tient la mort en respect de cette manière, en créant. Mais elle le hante comme le prouve le titre du roman, avec cette fin hallucinée, précédée d’une scène shakespearienne où toutes les femmes séduites par Munro sont rassemblées devant lui.
Ça commence par le suicide de son épouse, Libby, en nuisette orange, complètement détruite par les frasques sexuelles de son mari, vendeur de cosmétiques. Nous sommes dans le Sud de l’Angleterre, du côté de Brighton. C’est qu’il plait, Bunny Monro, surtout « au creux de la nuit, vers les quatre du matin ». « Ce n’est pas le tombeur standard musclé à la mâchoire carrée, ni l’homme à femmes avec la ceinture du smoking, écrit Nick Cave, mais il dégage quelque chose, même avec la trombine fracassée par l’alcool, il exerce un charme magnétique qui passe par les plis d’humanité qui se forment aux coins de ses yeux quand il sourit, l’arcade sourcilière qui se fronce avec malice et ses joues qui se creusent de fossettes à vous faire péter l’hymen lorsqu’il rit. » Le contraire de l’homme déconstruit.
Descente aux enfers
Bunny Monro se décide à prendre la route, il se tire, pas dans une Cadillac, mais une minuscule Fiat, avec son fils de neuf ans, Bunny Junior. Ça prend une tournure de descente aux enfers, avec mélancolie noire en bandoulière, on comprend que c’est sans retour possible. C’est de l’ordre de la tragédie, avec les revenants tintinnabulants qui collent au train. Son fils tente de trouver un sens à tout ce désordre. Alors il consulte son encyclopédie qui ne le quitte pas. « Words, words, words. » Le père de Bunny Munro est atteint d’un cancer. Lui aussi, il va mourir. Le style de Nick Cave est précis, surtout quand il s’agit de décrire l’abjecte réalité de Bunny Munro Premier : « Une pauvre poignée de cheveux ternes dégouline comme de la sauce de poulet à l’arrière de son crâne d’œuf. Il dégage une puanteur oppressante d’urine rance et de pommade médicale. » Bunny, c’est l’anti-héros, qui a droit pourtant à son rachat. Il passe par la reconnaissance de l’amour qu’il finit par porter à son fils. Il y a toujours quelque chose à sauver en l’homme, même quand il se nomme Bunny Munro et qu’il ressemble à un personnage d’Hubert Selby Jr.
Nick Cave, Mort de Bunny Munro, Édition de la Table Ronde 352 pages.
Peut-être votre rejeton envisage-t-il, dans un proche avenir, d’entrer à Sciences-Po, la prestigieuse école de la rue Saint-Guillaume. Autant savoir ce qui l’attend : trente ans de dérives politiques et financières, des extrémistes pro-palestiniens, et des frais exorbitants pour une école largement subventionnée par l’État et par des fonds privés. Le nouveau directeur de ce bateau ivre, Luis Vassy, a du pain sur la planche, explique Caroline Beyer, journaliste-Éducation du Figaro.
A priori, Sciences-Po est une nursery de présidents de la République, de ministres premiers ou secondaires et de hauts fonctionnaires qui dans le secret de l’Inspection des Finances concoctent le destin de la France. Jolie carte de visite.
Mais c’est aussi, explique Caroline Beyer, une pépinière d’islamo-gauchistes et d’extrémistes de tout poil. Il faut bien que jeunesse passe. C’est enfin la matrice préférée de la Caste qui dirige le pays depuis quelques décennies et se soucie avant tout, en fait d’éducation, du nid douillet où ses enfants grandiront en attendant de remplacer leurs parents, quelles que soient leurs compétences réelles.
Richard Descoings
À toute institution il faut un héros fondateur. Richard Descoings joue ce rôle. Lui-même issu de l’IEP de Paris, énarque comme il se doit (la hiérarchie implicite trace une frontière nette entre les ex-élèves qui ont accédé à l’ENA et les autres — mettons entre un Boris Vallaud et une Najat Belkacem), titulaire de plusieurs postes dans divers gouvernements, membre du club Le Siècle, rouage essentiel de la Caste, où il est parrainé par Olivier Duhamel, enseignant à Sciences-Po et violeur de son beau-fils, il est nommé à la tête de l’institution de la rue Saint-Guillaume en 1996.
Il nomme tout aussitôt Duhamel conseiller spécial, et décide de créer un « Harvard à la française ». Il étend le domaine immobilier de l’École, crée de nouveaux masters — en particulier de journalisme, afin que les maîtres futurs de l’Information sortent du même giron que les parrains à venir de la France —, et, homme de gauche (nous verrons ce que signifie dans le réel une telle étiquette), lance en 2001 une initiative qui fit du bruit : il importe à Sciences-Po la discrimination positive inventée aux États-Unis en ouvrant l’École aux lycéens des Zones d’Éducation Prioritaire, et aux sociologues, ces discoureurs de l’inutile dont la surface d’occupation est inversement proportionnelle à leur talent réel. C’est ainsi que Finkielkraut, qui y enseignait, fut rapidement mis à distance — et de surcroît, il était juif, ce qui indisposait la meute islamo-gauchiste qui aujourd’hui agite là-bas le drapeau du Hamas.
Toute générosité ayant son revers, Descoings augmente les frais de scolarité, et, tout en ouvrant l’École à l’international — son obsession majeure —, fait sur-payer les étrangers tentés par son management flamboyant. Sciences-Po gère désormais plus de 15 000 élèves, avec des droits d’entrée annuels qui dépassent les 15 000 € pour certains. Bien davantage qu’une grande école à la française, un peu moins qu’une université américaine.
Le bon roi Richard ne s’oublie pas au passage, ainsi fonctionnent les belles âmes de gauche, et s’octroie un salaire de 25 000 € par mois — plus divers avantages et superbonus, pour lui et tout le directoire de l’École — dont son épouse fait partie.
Aucune difficulté pour s’offrir les rails de coke, les poppers et les alcools fins qui usent son organisme prématurément : il meurt d’une crise cardiaque dans un hôtel de Manhattan où il venait de s’offrir deux escort boys.
Une fin épique, comme on le voit. Particularité héroïque, il possède deux tombes, à Pernes-les-Fontaines (Vaucluse) et au Père-Lachaise. Il est aussi envahissant mort que vivant.
Une école élitiste ?
Sciences-Po, fleuron de l’élitisme républicain ? Pas exactement. En 2011, la composition sociale de l’École est proche de celle des classes prépas, haut lieu de l’entre-soi. La bourgeoisie de banlieue a repéré les lycées partenaires de l’opération Descoings, et a inséré ses enfants dans le dispositif — avec le même taux de boursiers. Vous ne pensiez tout de même pas qu’on ouvrirait l’École aux racailles ? Pierre Mathiot, ex-boursier entré à ce titre (mais par concours lui aussi) et ex-directeur de l’IEP de Lille, note : « Nous étions regardés comme des Mohicans par nos camarades bourgeois ! » J’ai fait un débat avec Descoings vers 2006, il m’avait confié, en vrai gauchiste qu’il était, que le dispositif CEP (Conventions d’Éducation Prioritaire) permettrait au moins aux futurs dirigeants d’observer de près le comportement de leurs coreligionnaires moins nantis. Un peu de lutte des classes, mais pas trop. Additionnés aux étudiants étrangers, ces vrais-faux héritiers offrent aux futurs dirigeants internationalisés un zoo fascinant pour apprendre à connaître leurs futures cibles.
C’est tout cela, et bien davantage, que raconte par le menu Caroline Beyer, dans un style enlevé et entraînant. Elle conclut cependant sur une note optimiste : Luis Vassy, le nouveau directeur (la saga des nominations à la tête de l’institut est en soi une épopée dérisoire, pimentée d’épisodes cocasses ou pervers), a fort à faire. Mais ses premières décisions vont dans le bon sens, par exemple le rétablissement du concours d’entrée, supprimé sous prétexte de non-sélection, en fait porte ouverte à la cooptation oligarchique.
Quant à l’activisme pro-palestinien de l’établissement, gageons qu’il ne résistera pas aux grandes vacances, comme en 1968 les clans trotskystes ou maoïstes avaient fondu après la pause de juillet-août : il y a des valeurs plus importantes que la défense des terroristes et autres damnés de la terre, et la ruée vers les résidences secondaires du Luberon, de Deauville ou de l’île de Ré l’emportera toujours sur le soutien à la croisière où est allée s’amuser Rima Hassan.
Caroline Beyer, La Chute de la maison Sciences-Po, Cerf, juin 2025, 258 pages.
Hier soir, alors qu’un orage s’abattait sur Paris, transformant les rues en torrents impétueux, des policiers ont surpris les passants en diffusant à plein volume une célèbre chanson de Céline Dion depuis leur voiture qui fendait les flots comme un navire en détresse. Pendant ce temps, à l’Assemblée nationale partiellement inondée, l’inquiétude montait… Mais heureusement, aucun député n’a été retrouvé noyé.
La police diffuse la musique de Titanic pendant les inondations qui ont touché Paris à cause d'un violent orage. pic.twitter.com/S1u1bbzPw1
— CLPRESS / Agence de presse (@CLPRESSFR) June 25, 2025
L’image est tout de même plaisante.
Des rues de Paris inondées. Un véhicule de Police (malheureusement non amphibie) se faufilant vaille que vaille en diffusant à fond la musique du film Titanic.
Cette patrouille malicieuse est-elle allée jusqu’à jouer de la même ironie aux abords de l’Assemblée nationale où Monsieur le Premier ministre, qu’on découvre tout soudain en capacité d’établir un constat de situation crédible, venait d’avoir la pertinence exceptionnelle de faire remarquer au président de séance qu’il pleuvait au sein même de l’hémicycle ? Les palmes et le tuba ne faisant pas partie de la mallette distribuée en début de mandature à tout parlementaire, on n’eut pas d’autre solution que l’évacuation.
Il faut dire que le Premier ministre et son homme des finances ne pouvaient être d’aucune utilité. Ils ne disposent en effet pour eux deux et l’ensemble de leurs services que d’une seule petite cuillère. Or celle-ci est ces temps-ci exclusivement réservée à l’opération d’écopage de la dette.
De ce côté-là aussi, l’eau monde à vitesse grand V. La noyade ne serait pas loin, se murmure-t-il. Je ne vais pas feindre avoir la capacité de m’y retrouver dans la montagne de milliards dont il s’agit – cela me dépasse de beaucoup, je le confesse – mais à ce que j’entends dire autour de moi : « Ça craint. » Et la musique du Titanic doit probablement tourner en boucle dans les oreilles et les tympans des autorités dites compétentes. Il aurait donc été malvenu que les policiers espiègles aillent en rajouter en traînant dans les parages.
À propos de noyade, à ma connaissance on n’en eut à déplorer aucune dans l’hémicycle ou dans l’enceinte du Palais Bourbon. On s’en réjouit. L’éducation que j’ai reçue me fait interdiction, il est vrai, de me réjouir du trépas de quiconque, et encore plus de souhaiter la mort d’un être humain, fût-il mon pire ennemi.
À voir. Car, en l’occurrence, il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour que je jette sans façon ma fine éducation par-dessus les moulins, comme on dit. Non pas en m’autorisant à souhaiter le décès de quelqu’un, mais plus sobrement en déclarant que je n’aurais pas été plus chagrin que cela si la crue parlementaire avait – malencontreusement, bien sûr -, condamné à un silence de très, très longue durée un certain député. Ce député de rencontre – membre du groupe écologiste – qui, au sein même de l’Assemblée des représentants de la nation – et donc représentants de nous autres, peuple de France – a poussé l’ignominie, la haine, la bassesse, la bêtise, l’infamie jusqu’à attaquer un collègue – Éric Ciotti, pour ne pas le nommer -, faisant de l’invalidité de la maman de ce dernier – tétraplégique depuis des années – un prétendu argument de débat. Pour ma part, j’attends les sanctions, celles de l’Assemblée et celles du groupe écologiste. Voire plus si affinités…
Avouons-le, en quelques décennies d’observation de la vie politique du pays, je n’avais jamais assisté à une telle monstruosité. Ni non plus éprouvé une telle honte à l’idée qu’il se soit trouvé de mes concitoyens pour voter en faveur d’un type aussi immonde.
Le Titanic et sa musique, revenons-y.
Les policiers rigolards ne pouvaient pas mieux trouver. C’est probablement ce qui exprime avec le plus de rigueur et de précision l’état du pays en ce moment.
À peine les mots « cessez-le-feu » avaient-ils été prononcés. À peine les alertes s’étaient-elles tues après douze longues nuits. A peine l’adrénaline de la peur commençait-elle à retomber… que des messages affluaient sur nos téléphones. En quelques points, ces instructions, véritable mode d’emploi de vie courante, nous indiquaient quoi faire et ne pas faire. Après nous avoir ordonné de tout arrêter, de nous confiner, de courir dans les abris, de nous ravitailler, ils changeaient brutalement de ton : « retour à la normale ». Comme si nos corps et nos esprits meurtris pouvaient en l’espace de quelques heures passer de l’état de crise à la routine.
Nouveau plan
Le « retour à la normale » était presqu’une injonction d’Etat : il fallait reprendre nos vies là où nous les avions laissées. En d’autres mots, il fallait recommencer à vivre.
Dans mon quotidien, cette injonction ne tardait pas à se matérialiser : mardi, avant même que les mots de cessez le feu fassent la une des journaux internationaux, un premier message, timide, fut posté en hébreu sur mon groupe de vélo. Il venait de Zwicka, l’initiateur du groupe. Ce groupe de vélo pour moi, c’est la source auprès de laquelle je me ressource, là où je pédale sans réfléchir, où je me nettoie de l’intérieur. Rien que l’idée de quitter la maison à l’heure où tout le monde dort, de traverser la ville endormie pour regagner les champs à une heure encore fraiche, c’est déjà une victoire. Alors ce message, recueilli avant même que nous ayons compris que la vie allait pouvoir reprendre, était particulièrement audacieux. Zwicka annonçait qu’il se tiendrait sur son vélo, demain au petit matin, à notre endroit de rendez-vous habituel. Il ne forçait rien, n’imposait rien, se contentant de partager son plan pour le lendemain, que nous soyons là ou non. À ce message, personne ne répond sur le coup. Tout au plus, des frémissements, mais pas de réaction claire. C’est encore trop tôt. Trop tôt pour y croire tout à fait.
La nuit se passe. Une nuit sans alerte, sans l’adrénaline de la peur à laquelle nous avons fini par nous habituer, sans sursaut. Pour moi pourtant, elle ressemble aux douze nuits précédentes. Elle est agitée. Intranquille. La méfiance ne vous abandonne pas du jour au lendemain. La sensation d’être constamment sur le qui-vive, l’anticipation du danger potentiel, s’infiltrent en vous comme un virus tenace. Alors, cette nuit sans alerte, je la passe à tenter de donner du sens à des évènements un peu décousus. Et puis, sous les volets, les premières lueurs du jour. J’abandonne l’idée de me rendormir. Comme un robot, je me lève. J’ouvre les tiroirs, remplis ma gourde d’eau fraiche, je repousse les pensées, la peur, les questions et j’enfourche mon vélo.
De loin, je les aperçois. Zwicka n’est pas seul. Un, deux, trois, ils sont nombreux. Presque huit. Des hommes, des femmes. Je suis surprise sans l’être. Leurs visages sont marqués, épuisés, mais ils sont venus. Nous roulons. Un silence vaut mieux que des discussions engourdies par la fatigue. Nous roulons et la pesanteur dans laquelle nous avons baignée se dissipe peu à peu. « Hozerim ala shigra » disent-ils en hébreu. « Revenir à la vie normale ». Être venu ce matin au rendez-vous, c’est faire le pari de la vie qui doit reprendre. Entre nous, la guerre est présente, omniprésente même, elle nous a balayés, une immense vague, elle a déjoué tous nos plans, elle a bloqué au pays les enfants des uns, elle retient encore à l’étranger les maris des autres. Elle est là, mais à mesure que nous pédalons, que la nature majestueuse s’offre à nous, que des vols d’oiseaux nous cueillent, elle laisse peu à peu place à la vie normale. Et des conversations éphémères, en rapport avec l’été qui s’annonce, reprennent ici et là. Nouer de grands projets, soulever des montagnes, nous ne le pouvons pas encore.
L’épuisement est palpable. Moral, physique. Sans le dire, nous sommes encore tous occupés à encaisser un choc plus grand pour nous. Mais nous roulons. C’est déjà ça. Certains félicitent Zwicka de son initiative. D’autres sont eux-mêmes surpris d’avoir répondu si vite à l’appel. Ils le remercient car il est le premier à les avoir ramenés là où ils étaient il y a douze jours. Le premier à incarner de sa personne ce que le gouvernement nous a demandé à travers nos téléphones. Au milieu du trajet, nous faisons une pause dans un café. Je les observe. Est-ce parce que je ne suis pas née ici, ou simplement parce que, quoi que je fasse, je prends toujours des notes dans ma tête et j’écris en silence ? Je ne saurais le dire.
Ils discutent, prennent leur café, lisent la presse. Un touriste coupé de l’actualité verrait en nous une scène ordinaire et peinerait à croire qu’hier encore, nous étions réfugiés dans les abris. Il pourrait encore moins deviner que le pays vient de vivre l’une des guerres les plus décisives et intenses de son histoire. Mais moi, qui vis au sein de cette société depuis dix ans, je sais ce qui se cache derrière leur humour ou leur cynisme. Ils se battent. Ils sont fatigués mais conquérants. Ils tentent de transcender ce qu’ils vivent. Ils se forcent à reparler des projets échafaudés pour les vacances. Ils s’émerveillent de la vitesse avec laquelle les choses passent. Hier, ils étaient prostrés à la maison. Aujourd’hui, ils sont réunis.
Tensions
Ils me sourient, sans savoir que ce qui se forme là, sous mes yeux, porte un nom : la résilience israélienne. Celle qui a transformé un simple parking en hôpital pour enfants pendant ces douze jours. Ou qui a fait de moments d’angoisse des instants de chants et de danse pour sublimer l’horreur. Je repense au mois dernier. À l’enchaînement qui existe chez nous entre deux temps forts de l’année. Le jour du souvenir Yom Hazikaron qui commémore la mémoire de tous les soldats tombés depuis la création de l’Etat en 1948, une journée de deuil national extrêmement lourde. Et le lendemain, le jour de l’indépendance Yom Haatzmaout, une journée festive, où les drapeaux flottent à chaque balcon, à chaque carrefour. La mort et la vie qui s’enchainent en vingt-quatre heures. Une sorte d’allégorie grandeur nature du pire et du meilleur. C’est ça Israël : des émotions qui se bousculent, des tiroirs que l’on ouvre et que l’on ferme sans cesse, au gré des vents et des contextes, une sorte de partition émotionnelle que nous jouons à l’unisson. Pleurer le matin, rire le soir. J’avale mon café chaud et je pense à ça : nous sommes précisément à ce point de contact entre le macabre et une forme d’insouciance, dans cet espace liminal où l’envie de reprendre le cours de sa vie côtoie la sensation d’en être physiquement incapable. Zwicka se lève, nous devons rentrer. J’ouvre le cadenas de mon vélo, je visse mon casque sur ma tête et je réalise que notre pays accueille en permanence deux attitudes contradictoires : la sensation que tout est fragile et, en même temps, la certitude que tout ira bien. Ici, la mort et la vie se bagarrent en permanence. Une sorte de lutte sans fin, à laquelle nous participons tous, tant au niveau individuel que collectif, pour faire en sorte que la vie triomphe coûte que coûte.
« Retour à la normale », ont-ils décrété. Les enfants ont repris l’école ce matin. Les restaurants et les plages ont réouvert. Le décompte des jeunes soldats tombés à Gaza reprend, silencieux et implacable. Les mères de famille ne savent plus de quelle fatigue elles souffrent le plus. Et nous tous, englués dans ce paradoxe de vouloir intérioriser le choc tout en cherchant par tous les moyens à nous en extraire, nous sommes traversés par cette sensation déroutante de nous réveiller au milieu d’un rêve, sans savoir bien qui, de la guerre ou de la « paix », incarne le mieux notre réalité.
Peter de Caluwe évoque sa trajectoire à la tête de l’une de plus singulières scènes lyriques du monde.
Il a été nommé directeur général et artistique du Théâtre Royal de la Monnaie en juin 2005. Il quitte la grande scène lyrique belge à la fin de ce mois de juin 2025. En vingt années, Peter de Caluwe a maintenu haut et fier l’oriflamme d’une scène lyrique qui compte parmi les plus brillantes d’Europe et partant du monde, parmi les plus audacieuses aussi. Il est le dernier d’un brillant quatuor de directeurs remarquables, tous belges comme lui, et qui ont fait de La Monnaie ce qu’elle est aujourd’hui : un grande maison du répertoire lyrique, mais aussi un lieu singulier de création grâce à une politique soutenue de commandes passées à de multiples compositeurs contemporains, à des aventures scéniques entreprises avec des metteurs en scène parmi les plus représentatifs de leur temps (pour le meilleur souvent et parfois pour le pire), à de remarquables chefs d’orchestre. Ce quatuor : Maurice Huisman qui suscita la création du Sacre du Printemps de Maurice Béjart, promut l’opéra baroque comme les ouvrages et mises en scène modernes ; Gérard Mortier, directeur iconoclaste qui contribua résolument à bouleverser l’art de la mise en scène et poursuivit sa trajectoire au Festival de Salzbourg, à l’Opéra de Paris, puis au Teatro Real de Madrid ; Bernard Foccroule qui poursuivit cette quête de rénovation du répertoire et de la mise-en-scène, ouvrit la scène lyrique à des chorégraphes célèbres, avant de diriger les Festival d’Aix-en-Provence ; ce quatuor s’achève avec Peter de Caluwe sous la conduite duquel La Monnaie n’a cessé de briller.
Demain, signe des temps, leur succède une Allemande, Christina Scheppelmann, qui a tout au contraire fait carrière en passant d’un théâtre à l’autre sans faire de révolution, de Seattle à San Francisco et Washington, de l’Opéra de Mascate, à Oman, au Liceo de Barcelone.
Le dynamisme téméraire de Peter de Caluwe a permis au Théâtre Royal de la Monnaie d’être couronné de toutes sortes de prix d’excellence qui ont assis sa notoriété internationale et conforté son public dans l’idée que l’Opéra de Bruxelles était bien une scène dont on pouvait être fier.
Aujourd’hui, la majorité, sinon l’ensemble des spectacles s’y représentent toujours à guichets fermés, même si le théâtre doit faire des efforts soutenus pour renouveler le public, le rajeunir. Mais à Bruxelles où ce dernier est très international du fait du statut de capitale européenne dévolu à cette métropole francophone, on peut, comme ailleurs, plus qu’ailleurs peut-être, s’interroger quant à l’avenir du théâtre lyrique. L’opéra apparaît de plus en plus comme une étrangeté à des populations toujours plus incultes dans le domaine musical. En outre, la majorité des extra-européens, dont le nombre est considérable à Bruxelles, demeure totalement étrangère à l’univers lyrique. Dans trente ans, dans cinquante ans, qu’en sera-t-il si la plupart des habitants se désintéressent de ce fleuron de la culture européenne qu’est l’opéra, toujours perçu comme élitiste, bourgeois et délibérément occidental ? Qui voudra encore le soutenir par des subventions publiques ? • Raphaël de Gubernatis
Causeur. Quels auront été les grands axes suivis durant ces vingt ans de direction artistique ?
Peter de Caluwe. Dès que j’ai été désigné pour conduire la Monnaie qui est aussi l’Opéra de la capitale européenne, j’ai voulu rechercher des oeuvres, des histoires, des personnages qui parlent à la fois de l’Europe actuelle et de ce patrimoine qui est commun à nos cultures. Avec, pour les servir, des chefs d’orchestre aux fortes personnalités d’une part. Et d’autre part des metteurs en scène faisant tous figure de novateurs ou de chefs de file dans leurs pays : Romeo Castelucci pour l’Italie, Stefan Herheim pour la Norvège, la Fura del Baus pour l’Espagne, Krzysztof Warlikowski pour la Pologne, Deborah Warner pour la Grande-Bretagne ou Dimitri Tcherniakov pour la Russie… Pour les Français toutefois, cela aura été plus difficile. Je suis arrivé à une époque où la grande génération des metteurs en scène des années 1970-1980 vieillissait et où la suivante ne s’était pas suffisamment affirmée. Avec Laurent Pelly et Olivier Py, je crois cependant avoir engagé deux artistes qui représentent bien leur époque.
L’autre axe, c’était de souligner le caractère aventurier de la Monnaie par une politique soutenue de création d’ouvrages lyriques. De rechercher aussi dans la tradition du répertoire musical de quoi interroger notre présent aussi bien que notre passé. J’ai toujours aspiré à revenir aux intentions premières des compositeurs et de leurs librettistes, à savoir pourquoi ils avaient écrit ainsi leurs ouvrages et par là même à pouvoir comprendre ce que cela disait d’eux, de leur temps. Et du nôtre. A connaître les racines d’une œuvre et à partir de celles-ci à construire quelque chose en résonnance avec notre époque. Nous avons également recouru au scandalum, selon ce terme aux racines grecques nommant un piège destiné à faire trébucher le passant, mais sans le faire tomber. Donc à la provocation, afin de susciter des questionnements, des façons d’envisager les choses sous un angle renouvelé. De sortir des sillons tracés par nos lointains prédécesseurs afin de découvrir d’autres façons d’accéder à une oeuvre et de la faire entendre.
Et vos plus grandes joies durant votre mandat ?
Cela aura été assurément de travailler avec des équipes artistiques et techniques extrêmement motivées et de réaliser leur engagement passionné au moment où nous nous aventurions dans des entreprises particulièrement exigeantes comme la réalisation du Grand Macabre ou celle de Parsifal. Ou celles des deux premiers ouvrages de la Tétralogie avec Castellucci. Ou encore avec Les Huguenots de Meyerbeer. Ressentir chez vos collaborateurs cet engagement inconditionnel qui préside aux grandes réussites est quelque chose d’extrêmement émouvant.
Au fond, dans cette fonction d’intendant de théâtre qui m’a été donnée, j’ai aimé par dessus tout d’avoir à jouer ce rôle d’intermédiaire entre le public et les artistes, mais aussi entre les artistes eux-mêmes.
D’autant que j’ai toujours tenu à briser tout excès d’emprise hiérarchique. Cela provient sans doute de mes expériences passées aux Pays Bas comme dramaturge auprès de Pierre Audi. A Bruxelles, en vingt ans, je pense avoir réussi à instaurer un système de travail où chacun, à son niveau, assume ses responsabilités, sans tout attendre ou subir d’une hiérarchie omnipotente. Dans cette ébullition créative si complexe que requiert une mise en scène lyrique, la chaîne artistique a vraiment tout à gagner dans un rapport horizontal plutôt que vertical entre ses acteurs. Ce mode de travail me paraît infiniment plus bénéfique et gratifiant pour les collaborateurs. Il permet en outre plus d’initiative et de là plus d’engagement de la part de chacun. De quoi créer une synergie essentielle à l’accomplissement d’un énorme travail d’équipe.
Une fonction de stratège autant que d’animateur en somme…
Il y a des gens pour qui les conflits au sein d’une équipe de création apparaissent comme indispensables, voire bénéfiques. Moi, les conflits, je les déteste. Je crois tout au contraire que c’est le plus souvent quelque chose de stérile, dévorant des énergies qu’il serait bien plus utile d’investir au service de l’entreprise artistique.
Une grande partie de mon travail aura consisté à composer des équipes – chefs d’orchestre, metteurs en scène, interprètes, décorateurs, techniciens- destinées à travailler en bonne intelligence. En parfaite harmonie.
Un jour, après avoir déjà passé huit années à la Monnaie, je me suis enfin avisé d’observer attentivement les groupes sculptés ornant le fronton du théâtre. Ils illustrent L’Harmonie des passions humaines. Pour moi, ce fut comme un signe : j’y découvrais ce qui m’avait en fait animé durant mes premières années de direction. Et j’ose croire que cette harmonie dans le travail est aujourd’hui l’une des caractéristiques du Théâtre de la Monnaie, sa signature.
Comment en être arrivé là ?
Cet équilibre tient également sans doute à notre système de production, au mode de travail qui est le nôtre. Nous ne sommes pas un théâtre de répertoire où jour après jour se succèdent d’inlassables reprises de productions qui ont pu naître des années auparavant. La Monnaie obéit aux principes de la stagione, comme à Paris, comme à Genève par exemple : on y présente des productions nouvelles au cours d’une dizaine ou d’une quinzaine de représentations s’égrenant durant les semaines suivant la création. Cela garantit à la production un engagement, une fraîcheur, une vitalité qui bien souvent disparaissent à la longue sur les scènes de répertoire. Lesquelles peuvent apparaître comme des machines manquant d’âme.
Le système de la stagione permet bien davantage d’aller jusqu’au fond des choses quand on travaille à un opéra, que ce soit une pièce du répertoire ou une création.
A mes débuts pourtant, il aura fallu gérer une situation difficile avec l’orchestre. Aussi brillants qu’aient pu être les chefs d’orchestre invités, je n’avais pas de directeur musical. Avec l’arrivée bénéfique d’Alain Altinoglu pour assumer ce poste, l’orchestre, les chœurs ont été largement renouvelés. Une ère nouvelle s’est offerte à la Monnaie. Nous avons ainsi traversé les siècles, depuis l’Orfeo de Monteverdi, et en passant par presque tous les ouvrages de Mozart, les grandes oeuvres wagnériennes, les ouvrages essentiels de Janacek, des maîtres italiens, et jusqu’au Frankenstein de Marc Grey ou à la Penthesilea de Pascal Dusapin. Des créations contemporaines voulues une ou deux par saison, et si importantes pour la vie musicale comme pour l’identité de la Monnaie.
On n’ oubliera pas le répertoire baroque qui fut l’un de nos chevaux de bataille, mais qu’il a fallu malheureusement abandonner faute de moyens financiers, à l’exception toute récente d’I Grotteschi, combinant les trois opéras de Monteverdi en deux soirées avec une équipe de choc : le chef Leonardo Garcia Alarcon et le metteur en scène Rafael Villalobos.
Quelle place a-t-on réservé à la danse au sein de la Monnaie, alors qu’elle avait été prépondérante avec Maurice Huisman et Maurice Béjart ?
J’ai programmé un temps des créations avec Sasha Waltz, Sidi Larbi Cherkaoui ou Anne Teresa De Keersmaeker. Or il y a à la Monnaie un orchestre, un chœur, des ateliers de décors à employer. Par nécessité bien souvent, la danse contemporaine s’est la plupart du temps détournée de ces moyens qui lui sont généralement inaccessibles et qui, au fil du temps, lui sont devenus étrangers. C’était un vrai problème pour le théâtre. De toute façon, la diminution des subventions à un moment donné m’y a fait renoncer. Cependant par l’intermédiaire de la danse et de nos accords avec d’autres scènes de Bruxelles, nous sommes parvenus à attirer une part du public des chorégraphes vers l’opéra ainsi que Bernard Foccroule l’avait initié en choisissant Trisha Brown ou Lucinda Childs pour mettre en scène des ouvrages lyriques.
Le directeur du Théâtre royal de la Monnaie a-t-il dû supporter des pressions politiques ?
Non ! Jusqu’à maintenant, non. La Monnaie est une institution fédérale. Elle est épargnée par les tendances extrémistes qui se font jour dans le pays et par les intempestives interventions des pouvoirs politiques régionaux.
Mais ce n’est effectivement pas le cas de scènes comme l’Opéra d’Anvers qui dépend désormais d’un gouvernement régional aux mains d’une droite dure pour qui tout questionnement du système en place, du pouvoir politique ou de celui de l’argent devient suspect. Une scène qui était brillante et novatrice peut très vite basculer dans l’insignifiance sous les effets d’une coercition rampante ou même franchement revendiquée.
Jusque là, à la Monnaie, nous avons toujours bénéficié d’un conseil d’administration bienveillant qui nous a accompagné dans nos projets. Je pense à ce sujet à un homme comme le sénateur Roger Lallemand ou encore à son collègue du côté flamand, Luc Coenne. Ils m’ont beaucoup manqué depuis leur disparition. Actuellement, le risque le plus préoccupant pour la Monnaie, c’est la diminution des subventions. De quoi remettre sérieusement en question la place qu’on accorde à la culture dans nos sociétés. C’est un phénomène très inquiétant qui peut réduire considérablement la liberté de programmation en forçant un théâtre à n’afficher que des œuvres renommées dont le succès est assuré. Et à évacuer des créations ou des ouvrages d’un accès peut-être plus difficile, mais qui sont cependant essentiels dans le paysage culturel, indispensables aussi pour l’affinement des consciences. Et ces restrictions financières surviennent à un moment où la culture apparaît comme le plus efficace des remparts contre la barbarie, le sectarisme, le fanatisme ou l’ignorance.
Quel profil offre le public à la Monnaie ?
Longtemps notre public représentait avant tout la grande et la moyenne bourgeoisie. C’était un public de lettrés, assurément cultivé, mais assez rétif aux évolutions scéniques, et plus encore aux révolutions esthétiques. Or, avec la crise économique, les choses ont bien changé. On a perdu alors bien des spectateurs, d’autant plus que le théâtre a dû fermer pour restauration et qu’il lui a fallu camper à l’orée de Molenbeek (un quartier de Bruxelles à majorité musulmane NDLR), ce qui a contribué à une perte du public traditionnel. A notre retour dans les murs de la Monnaie, on a constaté que 30% des spectateurs étaient de nouveaux venus.
Ce renouvellement s’est révélé être la conséquence directe ou indirecte de plusieurs mesures. La troïka formée par la scène francophone qu’est le Théâtre national de Wallonie-Bruxelles, la scène néerlandophone qu’est le Théâtre Flamand, et le Théâtre royal de la Monnaie, cette troïka a engendré une synergie qui a favorisé une mixité des publics, une circulation des spectateurs passant plus aisément d’une scène à l’autre. Pour ce faire, nous avons multiplié entre nous des manifestations libérées des contraintes linguistiques comme les spectacles de danse ou les concerts. On a également mêlé diverses disciplines sur scène, chose qui a joué un rôle non négligeable dans le décloisonnement des publics.
C’est ainsi que notre auditoire a profondément changé. Toutefois, le monde de l’opéra étant désormais étranger à beaucoup, cela nous a conduit à mener une politique offensive vis à vis des moins de trente ans en offrant des places à 50 euros pour les attirer à nous. Pour la Monnaie, c’est un sacrifice financier, mais c’est aussi un pari sur l’avenir, un investissement pour le futur en quelque sorte. Ces nouveaux venus représentent aujourd’hui de 14% à 20% du public. Nous seront-ils fidèles ? Même si nous savons que beaucoup d’entre eux vont nous lâcher durant quelques années du fait de leurs contraintes professionnelles ou familiales, ils reviendront sans doute quand ils seront quadragénaires ou quinquagénaires.
Dans le contexte culturel ambiant où le monde de l’opéra n’est plus d’un accès aussi naturel pour le public, celui-ci nous fait cependant confiance quant à la programmation. Il ne connaît plus aussi bien ces ouvrages qui constituaient jadis un répertoire connu de tous, mais il vient par curiosité, rassuré par la notoriété de l’institution. Les nombreux prix nationaux ou internationaux décernés à la Monnaie au fil des ans jouent un rôle important en notre faveur. En nous distinguant, ils renforcent le prestige de la maison, la signale à l’attention et donnent confiance à ceux qui n’ont sans doute pas toutes les clés en main pour effectuer des choix strictement personnels. Dans un monde de plus en plus mercantile, les récompenses rassurent, soulignent la qualité des productions couronnées, saluent nos efforts dans plusieurs domaines comme cette éco-gestion instituée avec les Opéras de Paris et de Lyon, le Festival d’Aix-en-Provence ou le Théâtre du Châtelet, et qui tend à la production de spectacles de façon plus économique, plus attentive à la conservation de la nature, plus éco-responsable pour reprendre un terme actuel.
Maintenant que vous en quittez la direction, et même si la prochaine saison a été établie par vous-même, quel avenir voyez-vous pour La Monnaie ?
Difficile de répondre, tant les paramètres sont nombreux. J’aimerais avant tout que la Monnaie reste cette maison d’opéra au caractère bien spécifique, qu’elle conserve son identité si particulière, très latine d’une part, nordique de l’autre. Elle est le reflet du pays, de sa diversité, de ses antagonismes, de ses contradictions, et il faut bien connaître la Belgique et son peuple pour comprendre la Monnaie et son public. Jusque là d’ailleurs, Maurice Huisman, Gérard Mortier, Bernard Foccroule et moi même étions tous belges. Et par là-même nous connaissions bien les spécificités, le profil de nos concitoyens. C’est fondamental, même si aujourd’hui le public de la Monnaie, du fait de la situation de Bruxelles comme siège des institutions européennes, est très international.
La mort de l’opéra, c’est une antienne….
Je n’y crois pas du tout. Aujourd’hui en particulier où les excellents chanteurs abondent. Certes, et c’est tant mieux, le star system avec ses cachets faramineux s’évanouit peu à peu. En revanche, il existe une multitude d’artistes de valeur qui remplacent les divas de naguère, des artistes qu’on peut accompagner, voir évoluer et qui servent le théâtre lyrique dans un esprit évidemment nouveau, plus en phase avec notre époque. Et je ne dis rien des très bons chefs d’orchestre que nous recevons. Il y aura toujours un public, il y aura toujours des créateurs pour l’opéra.
La chanteuse et comédienne Caroline Loeb a été l’une des créatures peuplant les nuits du Palace dans les années 1970-1980. Dans la boîte mythique du Faubourg-Montmartre, le Tout-Paris se mêlait à des inconnus hauts en couleur dans un tourbillon de fêtes, de sexe, de drogue et de créativité.
Chanteuse, comédienne, metteuse en scène, auteure, Caroline Loeb a été l’une des nombreuses créatures de la nuit qui peuplaient le Palace. Plus qu’une boîte de nuit, cet endroit fut un monde, un esprit, un mode de vie, une grande famille. Dans ce lieu naissaient des amitiés, des bandes, des spectacles, des albums, des mannequins, mille projets. Un vent de folie et de liberté y soufflait. Des années folles dont elle se souvient pour nous.
Causeur. Comment avez-vous intégré la bande du Palace ?
Caroline Loeb. Je venais d’avoir mon bac et j’étais ouvreuse à l’Olympic, le cinéma de Frédéric Mitterrand qui avait été mon prof à l’École bilingue. Le Palace n’existait pas encore. Un soir, avec un ami, je décide d’aller pour la première fois au Sept, une boîte homo très à la mode rue Sainte-Anne, tenue par Fabrice Emaer, futur créateur du Palace. À l’époque, c’était la rue homosexuelle de Paris. Il y avait trois clubs gay : Le Sept, le Colony et le Club 18. Le soir, sur les trottoirs de la rue, des mecs faisaient le tapin. Avec mon copain, nous sommes entrés sans difficulté dans le club situé au numéro 7 de la rue. À l’intérieur, il y avait le Tout-Paris. Les gens étaient beaux et élégants. Ça respirait la fête et le chic. Nous sommes instantanément tombés amoureux de la musique de Guy Cuevas, qui était le DJ permanent là-bas, et qui deviendrait ensuite le DJ mythique du Palace. Il passait évidemment du disco, mais aussi des bruits d’explosions, des bruits d’oiseaux, la voix de la Callas, il mélangeait absolument tout. Cuevas a inventé le métier de DJ. Lorsqu’il était aux platines, non seulement nous dansions comme des fous, mais nous vivions un film sonore. Il a tout de suite été évident que cet endroit serait celui dans lequel nous passerions désormais toutes nos soirées.
Qui rencontrait-on au Sept ?
Dans le premier salon, à droite en entrant, on apercevait souvent Le Luron, Chazot et Sapritch qui se racontaient des histoires et dont les rires éclataient. À gauche il y avait la salle de restaurant où étaient attablés Noureev, Warhol, Saint Laurent, Kenzo, Michel Guy (alors ministre de la Culture, mais tous les soirs au Sept !). Fabrice Emaer – toujours très élégant – accueillait lui-même les clients, avec un mot adorable pour chacun, stars ou inconnus. On descendait les escaliers étroits pour arriver au sous-sol où il y avait la boîte. Il y avait des miroirs partout, et au plafond des néons de toutes les couleurs qui clignotaient jusqu’à l’aube. C’était un endroit hors du temps où régnait le chic, la drôlerie, la fête et la légèreté. L’esprit pédé de l’époque quoi : spirituel, décadent et glamour ! Dans cette ambiance, je me suis tout de suite sentie chez moi. J’y étais donc tous les soirs.
Mais vous gagniez assez d’argent pour sortir tous les soirs dans un endroit aussi chic ?
Non, je n’avais pas un rond. Mais comme nous avions vite sympathisé avec les habitués du lieu, il y avait toujours quelqu’un pour nous payer des coups ! Le rapport entre les gens connus et ceux qui ne l’étaient pas, entre les riches et les fauchés, était très simple. Nous, nous étions jeunes et inconnus, les gens riches trouvaient normal de payer pour nous. Fabrice Emaer lui-même nous offrait des verres. Il y avait trois cercles principaux qui régnaient au Sept : le cercle Saint Laurent, le cercle Kenzo et le cercle Lagerfeld. Mais il y avait aussi des gens comme moi, qui n’étais personne mais qui plaisais au patron. Et j’ai rapidement flirté avec les cercles Kenzo et Saint Laurent.
Oui, mais j’y ai aussi appris beaucoup de choses. C’était le lieu de l’intelligentsia gay. Les homos qui étaient là étaient tous extrêmement cultivés. On riait, on buvait, on se droguait, on dansait, mais les conversations étaient passionnantes, autour du cinéma par exemple. Tous ces gens ont fait une grande partie de ma culture. Nous avions notamment de grandes conversations sur les films de Mankiewicz ou de Cukor. Bette Davis, Marlene Dietrich et Tallulah Bankhead étaient nos idoles dont on citait les bons mots… Et puis, c’est en faisant la fête avec tous ces gens que j’ai été engagée au théâtre pour la première fois. J’y croisais tous les soirs Paloma Picasso flanquée de son mari Raphaël Lopez-Sanchez et Javier Arroyuelo, les Argentins du groupe TSE dont j’avais adoré les premiers spectacles. Je leur ai dit que j’adorerais travailler avec eux et ils m’ont écrit six rôles dans leur pièce Succès, dont Paloma signait costumes et décors. C’est aussi au Septque j’ai rencontré mon premier grand amour, Thadée Klossowski, le fils de Balthus, qui s’est ensuite marié avec Loulou de la Falaise, muse de Saint Laurent, et dont j’ai été le témoin de mariage ! C’est aussi là que Loulou m’a aidée à obtenir un job de vendeuse chez Kenzo qui venait d’ouvrir sa boutique place des Victoires. Le Sept, puis le Palace étaient des endroits où tout se passait. J’y ai aussi vu des concerts mémorables. Il faut savoir qu’avant d’être LA boîte de nuit à la mode, le Palace était depuis les années 1920 un music-hall où s’étaient produits de grands artistes tels que Polaire ou Maurice Chevalier. La scène ayant été conservée quand il a été transformé en boîte par Emaer, j’y ai vu des shows époustouflants de Grace Jones, Tom Waits et Tina Turner !
Y avait-il réellement un grand mélange au Sept ? Était-il facile d’y entrer sans être riche ou célèbre ?
Si votre personnalité plaisait au physio ou à Fabrice Emaer, on vous laissait entrer ! C’était un club select, mais la sélection ne se faisait pas sur l’argent. En revanche, comme l’endroit n’était pas immense, il y avait une sélection assez pointue. C’est vraiment au Palace que Fabrice Emaer a ensuite pu réaliser le grand mélange dont il rêvait.
Vous étiez à l’ouverture du Palace ?
Évidemment ! J’ai fait l’ouverture en 1978 ! J’y suis allée avec Thadée qui, avec Loulou de la Falaise, faisait partie de la bande Saint Laurent. J’étais donc dans leur sillon. Et à partir de ce jour, j’ai fait la fermeture de l’établissement tous les soirs pendant des années. Au bout de quelque temps, j’y ai même eu ma table, en haut des grandes marches.
Oui, pendant à peu près dix ans, j’étais tous les soirs en boîte de nuit, quasiment sans jour de relâche ! C’était notre vie. Le soir danser, boire, rire, baiser. Et les week-ends aller chiner aux puces des fringues marrantes pour sortir le soir. Tout ça sans vraiment gagner d’argent ! Aujourd’hui encore je me demande comment j’ai tenu et je n’arrive pas trop à me l’expliquer. Ça s’est fait comme ça. Tout roulait, c’était facile. On était insouciants, on se débrouillait toujours. Ça paraît fou aujourd’hui. Et puis, au Palace comme au Sept, je ne payais presque jamais. Fabrice Emaer, les barmans et les fêtards plus riches que nous étaient toujours là pour nous payer des tournées. J’appartenais à cette petite faune de personnages qui n’étaient pas des célébrités, mais qui faisaient l’esprit de l’endroit et que la direction rinçait à l’œil. Nous faisions partie du décor. Il y avait notamment Edwige Belmore, Paquita Paquin, Jenny Bel’Air, Christian Louboutin, Eva Ionesco, Farida Khelfa, Philippe Gautier qui a ensuite réalisé les clips des Rita Mitsouko et celui de ma chanson, C’est la ouate… Tous ces gens ont fait le Palace et le Palace les a faits. Et puis la chose inédite, c’était que dans cet endroit en vogue où tout se passait, la banlieue entrait ! Si des jeunes banlieusards se présentaient lookés, avec une personnalité forte et originale, ils avaient toutes les chances d’être admis. Fabrice Emaer était de gauche et voulait faire du Palace une utopie ! Et ça a fonctionné. Il y avait des Noirs, des Blancs, des Arabes, des pauvres, des riches, des homos, des hétéros, et tout ça, dans un grand délire et dans un style absolument éblouissant. C’est dingue de se dire qu’à cette époque, des petits jeunes de banlieue qui sortaient de nulle part et qui n’avaient pas une thune pouvaient le soir croiser Warhol, danser avec Paloma Picasso ou Saint Laurent et boire des coups avec Mick Jagger, Aragon ou Roland Barthes.
À vous entendre, le Palace était un ascenseur social !
Bien sûr. Vous n’étiez rien, vous arriviez au Palace, vous faisiez la fête avec des gens que vous ne connaissiez pas, et ces gens, parfois, vous engageaient pour être mannequin, chanteur ou acteur. C’était des années très faciles, franchement. Mon tube La Ouate s’est fait comme ça, avec mon copain Pierre Grillet qui était l’un de mes potes de boîte. Quelques paroles écrites sur un carnet, deux ou trois allers-retours sur le texte, une maquette réalisée par Philippe Chany que j’avais croisé dans le studio de Mondino à l’époque où je travaillais avec lui comme styliste photo, puis un coup de fil à mon ami Stephan (celui qui m’a emmenée au Sept la première fois) pour récupérer les 3 000 francs qui manquaient pour aller en studio, et c’était fait ! Au Palace, tous les milieux artistiques étaient réunis : la mode, le cinéma, le théâtre, la musique, la photographie, la peinture… C’était un immense bouillon de culture, gai et incroyablement créatif. Et puis il y avait de l’argent, et il circulait…
J’ai entendu dire qu’à l’époque, vous faisiez des strip-teases forains. Qu’est-ce que c’était exactement ?
Des strip-teases dans les fêtes foraines ! Une ancienne strip-teaseuse dénommée Zezette en était l’organisatrice. Elle avait un petit camion qu’elle trimballait d’une fête à l’autre, dans le Sud, et dans lequel elle faisait faire des strip-teases à des filles qu’elle engageait. Pour quelques week-ends, j’ai été de celles-là. Au cul du camion, elle avait installé une petite estrade sur laquelle nous nous trémoussions sur de la musique pour appâter le client. Pour nous voir nous désaper sous la tente attenante au camion, les types devaient payer dix francs. On gagnait un peu de sous pour nous acheter des fringues ou se payer des coups et le lendemain soir on se retrouvait sur la piste de danse du Palace avec le Tout-Paris ! Marie Beltrami, Paquita Paquin et même Sophie Calle l’on fait ! On était en roue libre et punks dans l’âme.
Et la drogue ?
Tout le monde en prenait. Ça faisait partie de notre mode de vie. Alors, évidemment qu’avec la drogue on se perd, je n’ai pas que des bons souvenirs de tout ça… Mais ces années-là auraient-elles été aussi festives sans ça ? Ce qui est sûr, c’est que je n’ai aucune nostalgie de la défonce. Je ne vais pas dire que c’était génial, mais ça faisait partie du truc. On sortait, on dansait, on se défonçait, on baisait. Ça, on baisait à l’époque ! Les pédés couchaient avec des filles, les mecs hétéros avec des pédés, les filles avec des filles… enfin, on faisait tout ! Ça circulait ! Le sida a sifflé la fin de la récré. Ça a été une sacrée gueule de bois !
Et vos parents ? Que disaient-ils de tout ça ?
Ils ne comprenaient pas très bien ce qu’on faisait et étaient eux-mêmes très occupés à jouir sans entraves… Il ne faut pas oublier que c’est peu de temps après Mai 68 et que tous les codes sociaux avaient explosé. Je me souviens qu’un lendemain de soirée, alors qu’on voyait bien que j’avais exagérément fait la fête toute la nuit, mon père avait eu pour unique question : « Et comment va Paloma ? » Le plus dur, ça a été pour les très jeunes comme Cyrille Puttman, le fils d’Andrée qui avait fait la déco du Palace, et Eva Ionesco qui en a d’ailleurs fait un très beau livre intitulé Les Enfants de la nuit. C’étaient des enfants lâchés dans ce monde nocturne décadent et sans limites. Ils l’ont payé cher.
Je sais que vous n’aimez pas le passéisme, mais si vous deviez choisir entre avoir 20 ans dans ces années-là et aujourd’hui, que choisiriez-vous ?
Caroline Loeb est en tournée avec « Françoise par Sagan », mis en scène par Alex Lutz, et avec « Les Caroline », spectacle-cabaret aux côtés de Caroline Montier.
C’est difficile de répondre. Mais je pense que c’était plus facile et plus fun à l’époque dans les années Palace. Malgré le côté un peu trash, il y avait aussi une légèreté qui s’est un peu perdue. Aujourd’hui la période est assez puritaine, une certaine morosité s’est installée. Les dernières fois où je suis allée dans une boîte de nuit, j’étais frappée par le conformisme qui y régnait ; tout le monde était habillé pareil, un modèle de fille et un modèle de garçon, point. Ken et Barbie. Il y a un véritable conformisme dans tous les milieux, que ça soit un conformisme rock, baba ou BCBG. Quand j’avais 20 ans, on était tous différents. Au Palace, on était des personnages, des pièces uniques. C’était d’ailleurs la condition pour y entrer. C’était notre théâtre !
Much ado about nothing. (En v.o.) – Beaucoup de bruit pour rien (En v.f.) Shakespeare.
N’importe quelle publicité est une bonne publicité. Andy Warhol.
Le fracas dans lequel se trouve engluée la population gazaouie n’est rien en comparaison de la dernière controverse entourant le dernier épisode de l’Eurovision.
Grâce aux révélations de deux éminents dignitaires de LFI, l’eurodéputée Rima Hassan et le député Aymeric Caron, on apprend, d’abord, qu’était inconvenante à elle seule la participation d’Israël à ce concours, qu’elle « perturbe ». Par ailleurs, plus sinistre, les résultats auraient été influencés vu qu’une société israélienne, Moroccanoil, en est un des grands commanditaires. Enfin, les votes auraient été carrément truqués.
À première vue, on constate un recyclage des poncifs millénaires concernant le contrôle juif des institutions ; on se souviendra notamment du chef d’œuvre historique en la matière : le protocole des sages de Sion, concocté dans la Russie tsariste par d’indéniables érudits cependant puisqu’il s’agissait d’un plagiat du pamphlet satirique de 1864 visant Napoléon III Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu de Maurice Joly. Plus récemment, aux États-Unis, en 2018, la pimpante élue à la chambre des représentantes, Marjorie Taylor-Greene, attribua même des incendies de forêts en Californie à des lasers spatiaux juifs.
Deux poids, deux mesures ?
Quant à la participation d’Israël à cette fête musicale, vu l’exclusion de la Sainte Russie, aux fins de l’argumentation, on admettra qu’il y a eu 2 poids 2 mesures, encore que l’on peut se demander si cette mesure a pu servir à quoi que ce soit. L’histoire enseigne que les boycotts, même économiques, a fortiori sportifs ou artistiques, sont trop souvent illusoires et n’ont qu’une valeur symbolique vide (cf. l’Afrique du Sud de l’apartheid, la Rhodésie, l’Union soviétique et les jeux olympiques de 1980, etc.).
Mais quid de la question la plus angoissante, la plus existentielle, la plus civilisationnelle : celle de la sincérité des votes ?
Vu les informations disponibles au grand public, il semble y avoir eu de préalables publicités bien ciblées au profit de la candidate israélienne. Doit-on parler de l’inobservation de l’esprit des règles ? Peut-être. Mais la lettre semble intacte. Et s’il s’agissait de donner à Israël une meilleure visibilité sur la scène internationale, on peut douter de l’efficacité de la tactique au regard de l’actualité. Quoiqu’il en soit, l’artiste israélienne a fini deuxième au palmarès et non pas première. À supposer même qu’il y a eu manipulations, il y a plus inquiétant sur le plan démocratique et du droit international humanitaire.
Une indignation contre-productive
On comprend mal la bruyante indignation cocardière de M. Caron et de Mme Hassan, qui sont tombés dans leur propre piège en assurant une notoriété accrue à la chanteuse honnie. Une faute typiquement franchouillarde.
Cependant, cette cocasse polémique a eu ceci de positif que les parties opposées ont trouvé un terrain d’entente en donnant une importance encore plus grande à un spectacle de variété que l’on peut charitablement qualifier de kitsch (Les téléspectateurs hors Hexagone comprendront peut-être mieux l’adjectif « tacky » ; en bon Québécois, on dit « quétaine »), animation du patelin et indéboulonnable Stéphane Bern oblige ; cela dit sans nier la qualité de la prestation de la candidate française malheureuse, dont l’émouvante chanson est digne d’éloges.
Que Louane, Aymeric Caron et Rima Hassan, et leurs compatriotes, se rassurent : il y a une vie après l’Eurovision. Au moins pour eux.
Avec un nouveau volume de la Pléiade consacré à ses essais littéraires, Gallimard met en lumière une autre facette de Louis Aragon: celle d’un critique inspiré, passionné de style et de lecture, dont l’œuvre réflexive se mêle intimement à sa création romanesque.
La collection de la Pléiade chez Gallimard avait déjà offert au lecteur de beaux volumes, bien épais, consacrés à Louis Aragon, le poète et le romancier. J’en avais apprécié le tome V, consacré aux derniers romans, et où figurait par exemple Théâtre/Roman (1974), l’un des plus beaux livres de l’écrivain, selon moi.
Car Aragon le surdoué a traversé les avant-gardes et la modernité avec la plus grande aisance, et n’a jamais bifurqué de son projet littéraire d’origine sur le fil du rasoir, depuis l’aventure surréaliste avec André Breton. Le nouveau tome de la Pléiade, qui paraît cette année, est consacré aux « essais littéraires », et rassemble un choix hétéroclite d’ouvrages et de textes : précisément, douze livres, parmi lesquels maints chefs-d’œuvre, et vingt-deux articles ou préfaces. C’est l’essentiel du travail critique d’Aragon de 1922 à 1977, qui est ainsi mis à notre disposition.
La critique : un genre majeur
La critique chez Aragon est un genre majeur. Elle donne lieu à des livres à part entière, qui sont à mettre dans le même panier que ses romans. Les titres les plus fameux, même si on ne les a pas tous lus, nous sont presque familiers : J’abats mon jeu (1959), écrit en miroir de La Semaine sainte (1958), ou encore cette petite merveille archi-connue, au titre magnifique : Je n’ai jamais appris à écrire ou les incipit (1969), « un des sommets de la réflexion d’Aragon sur l’écriture romanesque », lit-on dans l’appareil critique de cette Pléiade. Ce dernier est à mettre en relation avec le Traité du style (1928), présent également dans ce volume, et qui est, comme le dit la notice, une « exploration par un écrivain de ce qui fait la singularité de son rapport au langage ». Et puis, il y a les textes consacrés aux auteurs qu’Aragon lisait et relisait, comme évidemment Lautréamont, « une référence majeure », Hugo aussi, « un autre modèle », et sans doute Rimbaud, mais « pour en dénoncer le mythe ». On trouve également un texte essentiel sur Stendhal, intitulé La Lumière de Stendhal (1954), écrivain « dont il apprécie la liberté d’allure, une désinvolture, plus souvent que chez Balzac ou Zola ». Aragon a la louange généreuse : il « fait très souvent de la critique une pratique de l’admiration ». De sa rencontre avec Pablo Neruda, il tire la belle conclusion suivante : « ce diable d’homme m’a obligé à réfléchir ».
À travers ses confrères écrivains et leurs livres, Aragon s’étudie aussi lui-même. Cette introspection, avec lui, atteint une pleine expression. Conclusion intéressante sur cet aspect des choses par le préfacier Olivier Barbarant : « La réflexion d’un écrivain sur les livres qu’il a lus, sur ceux qu’il écrit ou qu’il va écrire, fait donc pleinement partie d’une œuvre qu’elle peut aider à mieux comprendre. » Aragon cherche à intégrer toutes les écritures, pour nourrir la sienne. Le même Olivier Barbarant souligne joliment, à propos des Incipit : « l’essai butine, et fait son miel de toute lecture, dans une composition délibérément désultoire [c’est-à-dire « décousue »], qui vient étayer l’apparent paradoxe de sa thèse, affichée dès le titre ». Un décousu du texte qui n’est pas incohérent, mais plutôt indicateur de modernité, et qu’on retrouvera dans Henri Matisse, roman (1971). C’est dire au fond la richesse de tous ces textes, au fil des 2000 pages de cette excellente Pléiade, qui possède, cerise sur le gâteau, un index final très utile. Ainsi, j’ai pu repérer, dans J’abats mon jeu,la page où Aragon donne son avis sur l’ouvrage de Bernard Frank consacré à Drieu la Rochelle, La Panoplie littéraire (1958). Aragon, on le sait, fut l’ami de Drieu. Or, Aragon écrit, quasi désolé : « On est en train de bâtir une légende Drieu… » Il précise :« C’est que décidément Aurélien n’est pas Drieu. » Il ajoute : « Un vrai personnage de roman ne peut se permettre ce schématisme de pensée qu’on ne songe pas à reprocher à l’homme de chair et de sang. »
On lit probablement plus aujourd’hui les romans d’Aragon que ses essais. Le lecteur peut craindre souvent de tomber sur de la propagande politique. Les choix de ce volume ont gommé ce risque : on y parle seulement de littérature. L’éditeur avertit : « l’œuvre journalistique et militante constitue un tout autre chantier ». Il est nécessaire de le préciser, avec Aragon, car son engagement communiste pur et dur a toujours posé problème, même s’il en a manifesté certains regrets, à vrai dire trop timidement.
Dans cette Pléiade, cependant, il y a une intéressante chronologie, où l’on apprend par exemple que le 16 février 1966, « Aragon proteste dans L’Humanité contre la condamnation à Moscou […] des écrivains Siniavski et Daniel. » À la phrase suivante, nous trouvons ceci : « Le 28 février paraît L’Élégie à Pablo Neruda », dont une phrase est citée : « Pablo mon ami qu’avons-nous permis. » C’est déjà un aveu poignant, qui fait penser à la phrase de La Valse aux adieux (court et superbe texte qui figure dans le volume V de la Pléiade) : « de cette vie gâchée qui fut la mienne, je garde pourtant un sujet d’orgueil : j’ai appris quand j’ai mal à ne pas crier ». À l’époque, cette phrase sur la « vie gâchée » avait beaucoup choqué les admirateurs.
Alors, Aragon serait-il, malgré tout, récupérable ? J’ai toujours pensé que oui, grâce à ses œuvres littéraires, et à son amour profond et sincère de la littérature. Cette Pléiade vient confirmer cette impression, presque une certitude. Pour vous faire une idée, n’hésitez pas à plonger, si ce n’est déjà fait, dans cette Pléiade, comme dans un océan tout entier voué à la plus belle littérature. C’est là où Aragon a excellé.
Louis Aragon, Essais littéraires. Édition publiée sous la direction d’Olivier Barbarant. Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade ». 2011 pages.
Le gouvernement français lance une campagne contre l’excision.
« Les vacances c’est fait pour s’amuser, pas pour être mutilée. » « L’excision ne doit pas faire partie du voyage. » Voilà les slogans figurant sur l’affiche du ministère de l’égalité Hommes/Femmes. Un dessin nous montre une petite fille au regard effrayé, les mains sur son ventre traversé par une balafre rouge. « Grâce à de nombreux parents, cette pratique dangereuse et traumatisante recule ».
Dans le kit de communication fourni par le ministère[1], une vidéo présente une mère racontant qu’elle a été excisée lors d’une grande fête au pays alors qu’elle était jeune fille, et qu’elle et son mari ont refusé que leur fille subisse la même chose.
Le problème est tout à fait réel : chaque année, des fillettes partent en vacances au village ou au bled où leurs familles les font exciser. Le premier département touché par le phénomène est la Seine-Saint-Denis. L’excision consiste en l’ablation d’une partie du clitoris, c’est un acte de torture qui empêche tout plaisir sexuel – c’est le but. C’est l’acte le plus dur et le plus barbare de contrôle du corps des femmes. Sa pratique est massive à Djibouti, en Égypte, en Somalie et au Soudan. Dans certains de ces pays, cela concernerait jusqu’à près de 80% des femmes. Ce fléau touche surtout des musulmans mais pas que. Les minorités chrétiennes peuvent le pratiquer également. Et ce n’est pas une priorité dans l’agenda islamiste (les islamistes ont déjà beaucoup d’autres turpitudes à leur agenda…) C’est donc plutôt une culture traditionnelle de contrôle du corps des femmes. C’est un fléau condamné par l’OMS et les religions officielles.
Que penser de cette campagne ? Son efficacité est probablement nulle, car je ne suis pas sûre qu’elle s’adresse aux personnes qu’elle devrait toucher. Le problème, ce n’est pas vraiment les parents contraints d’exciser leurs filles par leur famille au pays quand ils s’y rendent en vacances, mais ceux qui le font volontairement. Ces derniers, on ne les convaincra pas avec des dessins neu-neu mais avec des peines sévères et la déchéance de leurs droits parentaux.
Sur X, les critiques sont acerbes. Les uns parce qu’on parle des conséquences et pas des causes (immigration incontrôlée et inintégrée), les autres parce que leurs impôts payent une campagne sur une pratique qui n’est pas française, d’autres encore parce que la petite fille de l’affiche est trop pâle. En réalité, les communicants ont contourné l’obstacle de la couleur de peau avec des dessins en couleurs (bonhommes violets, jaunes, blancs…) mais les cheveux de la petite sont crépus. Ce n’est pas une blonde à couettes. Il y a quelques années, un film de Julie Gayet contre le mariage forcé montrait des bourgeois de Molière donnant leur fille à un barbon. Comme si les mariages forcés sévissaient à Neuilly. Là, le gouvernement ne nous fait pas le coup, on désigne le problème plus clairement puisqu’on nous parle bien de voyages à l’étranger.
DR.
L’ennui, c’est que cette campagne est en totale contradiction avec l’antiracisme imbécile et dominant qui ne voit les différences que pour les exalter. D’un côté, on chante le vivre-ensemble, on psalmodie que l’immigration est une chance et la diversité une richesse, on adore toutes les identités pourvu qu’elles viennent d’ailleurs et de l’autre, on découvre que certaines pratiques culturelles sont contraires à nos mœurs. Certes, on pourrait toujours faire mieux. Mais après tout, ouvrir un œil c’est mieux que de garder les deux grands fermés.
Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio
Dolly Parton, reine de la country et du bon sens, a dit « non merci » à une statue à Nashville, préférant laisser les piédestaux aux autres tant que le monde tournera de travers… Avec son humour légendaire, elle semble demander à ses admirateurs et aux politiques américains d’attendre encore un peu – au moins le temps qu’elle soit passée de la scène à l’éternité!
La Dolly à laquelle je consacre ce billet n’est pas celle de la célèbre comédie musicale1 mais Dolly Parton, la reine incontestée du country, une idole américaine adulée par tout le pays. Âgée de 79 ans, son parcours, ses succès, son immense réussite, sa personnalité à la fois talentueuse, rassembleuse et singulière, l’ont rendue consensuelle. Comme un mythe auquel chacun adhère. Pourtant ce qu’on aurait pu craindre ne s’est pas produit. Elle a échappé au vertige de la gloire, à la folie des grandeurs.
Une authentique modeste
Si j’ai eu envie d’écrire ce post, ce n’est pas seulement pour la vanter comme elle le mériterait. Mais parce qu’elle a eu récemment une attitude et tenu des propos qui, dépassant son cas personnel, font réfléchir et pourraient constituer un exemple pour ces femmes ou ces hommes projetés dans une lumière éclatante, qui en deviennent grisés et en perdent tout sens commun.
Quand on est couvert d’encens et que l’hyperbole vous est médiatiquement ou politiquement adressée, chaque jour, il est extrêmement difficile de résister à la vanité. Il y a certes plusieurs manières de sembler ne pas y succomber, notamment avec la fausse modestie, mais on s’y trompe peu. Le vrai vaniteux est démasqué ; tandis que l’authentique modeste est perçu comme tel.
Républicains et Démocrates de l’État du Tennessee s’étaient accordés sur une proposition de loi pour faire ériger une statue de Dolly Parton sur un piédestal à Nashville. Elle a refusé cet honneur tout en remerciant pour cet hommage qu’on désirait lui rendre. Elle a déclaré que « compte tenu de tout ce qui se passe dans le monde, je ne pense pas qu’il soit convenable de me poser sur un piédestal en ce moment2 ».
Ce n’est tout de se dérober à une initiative destinée à manifester l’affection publique qu’on vous porte, encore faut-il le faire avec cette simplicité et cette grâce tranquille, avec ce bon sens qui, conscients de l’état du monde et de l’Amérique, savent hiérarchiser ce qui est essentiel aujourd’hui, et ce qui ne le serait pas.
Cette délicatesse dans le refus n’est pas pour elle un acte extraordinaire puisqu’elle a déjà, à deux reprises, décliné la médaille de la Liberté, la plus haute distinction américaine, que Donald Trump désirait lui remettre. Parce qu’apolitique et qu’elle s’y tient.
Hello, Dolly…
Dolly Parton se veut la représentante du peuple américain, des gens simples et modestes, et elle demeure fidèle, par une éthique chevillée au cœur, à sa volonté d’être des leurs. Sans ostentation ni idéologie. Cela ne l’empêche pas de faire preuve d’une immense générosité pour des œuvres caritatives et en aidant des programmes de recherche, notamment pour le coronavirus.
J’avoue mon admiration, au-delà de la chanteuse dont je connaissais certains tubes, à l’égard de cette femme dont la modestie et la classe représentent tout ce que j’aime. Et qui devrait être un modèle pour beaucoup de nos « people », artistes et politiques. Hello, Dolly…
Si vous n’aimez pas l’univers psychédélique du chanteur Nick Cave, ne lisez pas son roman Mort de Bunny Munro, réédité à la Table Ronde.
Son histoire est parfaite pour une lecture d’été, loin du brouhaha du monde aussi déjanté que celui de Nick Cave. Aussi déjanté mais plus coloré, avec des nuits narcotiques peuplées de femmes à la sensualité affolante ; plus troublant car la mort peut être recouverte du manteau de la poésie même si le mourant expire dans les bras de son fils, le corps écrabouillé dans une Punto, en prononçant cette ultime phrase digne d’une morale de La Fontaine : « C’est juste que j’ai trouvé ça dur d’être bon, en ce monde. »
Suicide en nuisette
Nick Cave a du talent. Il est chanteur, sa silhouette mince et noire, sa voix rauque envoûtent. Il oscille entre Artaud et Marilyn Manson, le grand écart métaphysique improbable. Il déchire l’âme, comme un motel abandonné sur le bord de la route 66, le cœur désaffecté, la tête pleine de fantasmes. Il sculpte aussi de la céramique et compose des musiques de film. Il tient la mort en respect de cette manière, en créant. Mais elle le hante comme le prouve le titre du roman, avec cette fin hallucinée, précédée d’une scène shakespearienne où toutes les femmes séduites par Munro sont rassemblées devant lui.
Ça commence par le suicide de son épouse, Libby, en nuisette orange, complètement détruite par les frasques sexuelles de son mari, vendeur de cosmétiques. Nous sommes dans le Sud de l’Angleterre, du côté de Brighton. C’est qu’il plait, Bunny Monro, surtout « au creux de la nuit, vers les quatre du matin ». « Ce n’est pas le tombeur standard musclé à la mâchoire carrée, ni l’homme à femmes avec la ceinture du smoking, écrit Nick Cave, mais il dégage quelque chose, même avec la trombine fracassée par l’alcool, il exerce un charme magnétique qui passe par les plis d’humanité qui se forment aux coins de ses yeux quand il sourit, l’arcade sourcilière qui se fronce avec malice et ses joues qui se creusent de fossettes à vous faire péter l’hymen lorsqu’il rit. » Le contraire de l’homme déconstruit.
Descente aux enfers
Bunny Monro se décide à prendre la route, il se tire, pas dans une Cadillac, mais une minuscule Fiat, avec son fils de neuf ans, Bunny Junior. Ça prend une tournure de descente aux enfers, avec mélancolie noire en bandoulière, on comprend que c’est sans retour possible. C’est de l’ordre de la tragédie, avec les revenants tintinnabulants qui collent au train. Son fils tente de trouver un sens à tout ce désordre. Alors il consulte son encyclopédie qui ne le quitte pas. « Words, words, words. » Le père de Bunny Munro est atteint d’un cancer. Lui aussi, il va mourir. Le style de Nick Cave est précis, surtout quand il s’agit de décrire l’abjecte réalité de Bunny Munro Premier : « Une pauvre poignée de cheveux ternes dégouline comme de la sauce de poulet à l’arrière de son crâne d’œuf. Il dégage une puanteur oppressante d’urine rance et de pommade médicale. » Bunny, c’est l’anti-héros, qui a droit pourtant à son rachat. Il passe par la reconnaissance de l’amour qu’il finit par porter à son fils. Il y a toujours quelque chose à sauver en l’homme, même quand il se nomme Bunny Munro et qu’il ressemble à un personnage d’Hubert Selby Jr.
Nick Cave, Mort de Bunny Munro, Édition de la Table Ronde 352 pages.
Peut-être votre rejeton envisage-t-il, dans un proche avenir, d’entrer à Sciences-Po, la prestigieuse école de la rue Saint-Guillaume. Autant savoir ce qui l’attend : trente ans de dérives politiques et financières, des extrémistes pro-palestiniens, et des frais exorbitants pour une école largement subventionnée par l’État et par des fonds privés. Le nouveau directeur de ce bateau ivre, Luis Vassy, a du pain sur la planche, explique Caroline Beyer, journaliste-Éducation du Figaro.
A priori, Sciences-Po est une nursery de présidents de la République, de ministres premiers ou secondaires et de hauts fonctionnaires qui dans le secret de l’Inspection des Finances concoctent le destin de la France. Jolie carte de visite.
Mais c’est aussi, explique Caroline Beyer, une pépinière d’islamo-gauchistes et d’extrémistes de tout poil. Il faut bien que jeunesse passe. C’est enfin la matrice préférée de la Caste qui dirige le pays depuis quelques décennies et se soucie avant tout, en fait d’éducation, du nid douillet où ses enfants grandiront en attendant de remplacer leurs parents, quelles que soient leurs compétences réelles.
Richard Descoings
À toute institution il faut un héros fondateur. Richard Descoings joue ce rôle. Lui-même issu de l’IEP de Paris, énarque comme il se doit (la hiérarchie implicite trace une frontière nette entre les ex-élèves qui ont accédé à l’ENA et les autres — mettons entre un Boris Vallaud et une Najat Belkacem), titulaire de plusieurs postes dans divers gouvernements, membre du club Le Siècle, rouage essentiel de la Caste, où il est parrainé par Olivier Duhamel, enseignant à Sciences-Po et violeur de son beau-fils, il est nommé à la tête de l’institution de la rue Saint-Guillaume en 1996.
Il nomme tout aussitôt Duhamel conseiller spécial, et décide de créer un « Harvard à la française ». Il étend le domaine immobilier de l’École, crée de nouveaux masters — en particulier de journalisme, afin que les maîtres futurs de l’Information sortent du même giron que les parrains à venir de la France —, et, homme de gauche (nous verrons ce que signifie dans le réel une telle étiquette), lance en 2001 une initiative qui fit du bruit : il importe à Sciences-Po la discrimination positive inventée aux États-Unis en ouvrant l’École aux lycéens des Zones d’Éducation Prioritaire, et aux sociologues, ces discoureurs de l’inutile dont la surface d’occupation est inversement proportionnelle à leur talent réel. C’est ainsi que Finkielkraut, qui y enseignait, fut rapidement mis à distance — et de surcroît, il était juif, ce qui indisposait la meute islamo-gauchiste qui aujourd’hui agite là-bas le drapeau du Hamas.
Toute générosité ayant son revers, Descoings augmente les frais de scolarité, et, tout en ouvrant l’École à l’international — son obsession majeure —, fait sur-payer les étrangers tentés par son management flamboyant. Sciences-Po gère désormais plus de 15 000 élèves, avec des droits d’entrée annuels qui dépassent les 15 000 € pour certains. Bien davantage qu’une grande école à la française, un peu moins qu’une université américaine.
Le bon roi Richard ne s’oublie pas au passage, ainsi fonctionnent les belles âmes de gauche, et s’octroie un salaire de 25 000 € par mois — plus divers avantages et superbonus, pour lui et tout le directoire de l’École — dont son épouse fait partie.
Aucune difficulté pour s’offrir les rails de coke, les poppers et les alcools fins qui usent son organisme prématurément : il meurt d’une crise cardiaque dans un hôtel de Manhattan où il venait de s’offrir deux escort boys.
Une fin épique, comme on le voit. Particularité héroïque, il possède deux tombes, à Pernes-les-Fontaines (Vaucluse) et au Père-Lachaise. Il est aussi envahissant mort que vivant.
Une école élitiste ?
Sciences-Po, fleuron de l’élitisme républicain ? Pas exactement. En 2011, la composition sociale de l’École est proche de celle des classes prépas, haut lieu de l’entre-soi. La bourgeoisie de banlieue a repéré les lycées partenaires de l’opération Descoings, et a inséré ses enfants dans le dispositif — avec le même taux de boursiers. Vous ne pensiez tout de même pas qu’on ouvrirait l’École aux racailles ? Pierre Mathiot, ex-boursier entré à ce titre (mais par concours lui aussi) et ex-directeur de l’IEP de Lille, note : « Nous étions regardés comme des Mohicans par nos camarades bourgeois ! » J’ai fait un débat avec Descoings vers 2006, il m’avait confié, en vrai gauchiste qu’il était, que le dispositif CEP (Conventions d’Éducation Prioritaire) permettrait au moins aux futurs dirigeants d’observer de près le comportement de leurs coreligionnaires moins nantis. Un peu de lutte des classes, mais pas trop. Additionnés aux étudiants étrangers, ces vrais-faux héritiers offrent aux futurs dirigeants internationalisés un zoo fascinant pour apprendre à connaître leurs futures cibles.
C’est tout cela, et bien davantage, que raconte par le menu Caroline Beyer, dans un style enlevé et entraînant. Elle conclut cependant sur une note optimiste : Luis Vassy, le nouveau directeur (la saga des nominations à la tête de l’institut est en soi une épopée dérisoire, pimentée d’épisodes cocasses ou pervers), a fort à faire. Mais ses premières décisions vont dans le bon sens, par exemple le rétablissement du concours d’entrée, supprimé sous prétexte de non-sélection, en fait porte ouverte à la cooptation oligarchique.
Quant à l’activisme pro-palestinien de l’établissement, gageons qu’il ne résistera pas aux grandes vacances, comme en 1968 les clans trotskystes ou maoïstes avaient fondu après la pause de juillet-août : il y a des valeurs plus importantes que la défense des terroristes et autres damnés de la terre, et la ruée vers les résidences secondaires du Luberon, de Deauville ou de l’île de Ré l’emportera toujours sur le soutien à la croisière où est allée s’amuser Rima Hassan.
Caroline Beyer, La Chute de la maison Sciences-Po, Cerf, juin 2025, 258 pages.
Hier soir, alors qu’un orage s’abattait sur Paris, transformant les rues en torrents impétueux, des policiers ont surpris les passants en diffusant à plein volume une célèbre chanson de Céline Dion depuis leur voiture qui fendait les flots comme un navire en détresse. Pendant ce temps, à l’Assemblée nationale partiellement inondée, l’inquiétude montait… Mais heureusement, aucun député n’a été retrouvé noyé.
La police diffuse la musique de Titanic pendant les inondations qui ont touché Paris à cause d'un violent orage. pic.twitter.com/S1u1bbzPw1
— CLPRESS / Agence de presse (@CLPRESSFR) June 25, 2025
L’image est tout de même plaisante.
Des rues de Paris inondées. Un véhicule de Police (malheureusement non amphibie) se faufilant vaille que vaille en diffusant à fond la musique du film Titanic.
Cette patrouille malicieuse est-elle allée jusqu’à jouer de la même ironie aux abords de l’Assemblée nationale où Monsieur le Premier ministre, qu’on découvre tout soudain en capacité d’établir un constat de situation crédible, venait d’avoir la pertinence exceptionnelle de faire remarquer au président de séance qu’il pleuvait au sein même de l’hémicycle ? Les palmes et le tuba ne faisant pas partie de la mallette distribuée en début de mandature à tout parlementaire, on n’eut pas d’autre solution que l’évacuation.
Il faut dire que le Premier ministre et son homme des finances ne pouvaient être d’aucune utilité. Ils ne disposent en effet pour eux deux et l’ensemble de leurs services que d’une seule petite cuillère. Or celle-ci est ces temps-ci exclusivement réservée à l’opération d’écopage de la dette.
De ce côté-là aussi, l’eau monde à vitesse grand V. La noyade ne serait pas loin, se murmure-t-il. Je ne vais pas feindre avoir la capacité de m’y retrouver dans la montagne de milliards dont il s’agit – cela me dépasse de beaucoup, je le confesse – mais à ce que j’entends dire autour de moi : « Ça craint. » Et la musique du Titanic doit probablement tourner en boucle dans les oreilles et les tympans des autorités dites compétentes. Il aurait donc été malvenu que les policiers espiègles aillent en rajouter en traînant dans les parages.
À propos de noyade, à ma connaissance on n’en eut à déplorer aucune dans l’hémicycle ou dans l’enceinte du Palais Bourbon. On s’en réjouit. L’éducation que j’ai reçue me fait interdiction, il est vrai, de me réjouir du trépas de quiconque, et encore plus de souhaiter la mort d’un être humain, fût-il mon pire ennemi.
À voir. Car, en l’occurrence, il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour que je jette sans façon ma fine éducation par-dessus les moulins, comme on dit. Non pas en m’autorisant à souhaiter le décès de quelqu’un, mais plus sobrement en déclarant que je n’aurais pas été plus chagrin que cela si la crue parlementaire avait – malencontreusement, bien sûr -, condamné à un silence de très, très longue durée un certain député. Ce député de rencontre – membre du groupe écologiste – qui, au sein même de l’Assemblée des représentants de la nation – et donc représentants de nous autres, peuple de France – a poussé l’ignominie, la haine, la bassesse, la bêtise, l’infamie jusqu’à attaquer un collègue – Éric Ciotti, pour ne pas le nommer -, faisant de l’invalidité de la maman de ce dernier – tétraplégique depuis des années – un prétendu argument de débat. Pour ma part, j’attends les sanctions, celles de l’Assemblée et celles du groupe écologiste. Voire plus si affinités…
Avouons-le, en quelques décennies d’observation de la vie politique du pays, je n’avais jamais assisté à une telle monstruosité. Ni non plus éprouvé une telle honte à l’idée qu’il se soit trouvé de mes concitoyens pour voter en faveur d’un type aussi immonde.
Le Titanic et sa musique, revenons-y.
Les policiers rigolards ne pouvaient pas mieux trouver. C’est probablement ce qui exprime avec le plus de rigueur et de précision l’état du pays en ce moment.
À peine les mots « cessez-le-feu » avaient-ils été prononcés. À peine les alertes s’étaient-elles tues après douze longues nuits. A peine l’adrénaline de la peur commençait-elle à retomber… que des messages affluaient sur nos téléphones. En quelques points, ces instructions, véritable mode d’emploi de vie courante, nous indiquaient quoi faire et ne pas faire. Après nous avoir ordonné de tout arrêter, de nous confiner, de courir dans les abris, de nous ravitailler, ils changeaient brutalement de ton : « retour à la normale ». Comme si nos corps et nos esprits meurtris pouvaient en l’espace de quelques heures passer de l’état de crise à la routine.
Nouveau plan
Le « retour à la normale » était presqu’une injonction d’Etat : il fallait reprendre nos vies là où nous les avions laissées. En d’autres mots, il fallait recommencer à vivre.
Dans mon quotidien, cette injonction ne tardait pas à se matérialiser : mardi, avant même que les mots de cessez le feu fassent la une des journaux internationaux, un premier message, timide, fut posté en hébreu sur mon groupe de vélo. Il venait de Zwicka, l’initiateur du groupe. Ce groupe de vélo pour moi, c’est la source auprès de laquelle je me ressource, là où je pédale sans réfléchir, où je me nettoie de l’intérieur. Rien que l’idée de quitter la maison à l’heure où tout le monde dort, de traverser la ville endormie pour regagner les champs à une heure encore fraiche, c’est déjà une victoire. Alors ce message, recueilli avant même que nous ayons compris que la vie allait pouvoir reprendre, était particulièrement audacieux. Zwicka annonçait qu’il se tiendrait sur son vélo, demain au petit matin, à notre endroit de rendez-vous habituel. Il ne forçait rien, n’imposait rien, se contentant de partager son plan pour le lendemain, que nous soyons là ou non. À ce message, personne ne répond sur le coup. Tout au plus, des frémissements, mais pas de réaction claire. C’est encore trop tôt. Trop tôt pour y croire tout à fait.
La nuit se passe. Une nuit sans alerte, sans l’adrénaline de la peur à laquelle nous avons fini par nous habituer, sans sursaut. Pour moi pourtant, elle ressemble aux douze nuits précédentes. Elle est agitée. Intranquille. La méfiance ne vous abandonne pas du jour au lendemain. La sensation d’être constamment sur le qui-vive, l’anticipation du danger potentiel, s’infiltrent en vous comme un virus tenace. Alors, cette nuit sans alerte, je la passe à tenter de donner du sens à des évènements un peu décousus. Et puis, sous les volets, les premières lueurs du jour. J’abandonne l’idée de me rendormir. Comme un robot, je me lève. J’ouvre les tiroirs, remplis ma gourde d’eau fraiche, je repousse les pensées, la peur, les questions et j’enfourche mon vélo.
De loin, je les aperçois. Zwicka n’est pas seul. Un, deux, trois, ils sont nombreux. Presque huit. Des hommes, des femmes. Je suis surprise sans l’être. Leurs visages sont marqués, épuisés, mais ils sont venus. Nous roulons. Un silence vaut mieux que des discussions engourdies par la fatigue. Nous roulons et la pesanteur dans laquelle nous avons baignée se dissipe peu à peu. « Hozerim ala shigra » disent-ils en hébreu. « Revenir à la vie normale ». Être venu ce matin au rendez-vous, c’est faire le pari de la vie qui doit reprendre. Entre nous, la guerre est présente, omniprésente même, elle nous a balayés, une immense vague, elle a déjoué tous nos plans, elle a bloqué au pays les enfants des uns, elle retient encore à l’étranger les maris des autres. Elle est là, mais à mesure que nous pédalons, que la nature majestueuse s’offre à nous, que des vols d’oiseaux nous cueillent, elle laisse peu à peu place à la vie normale. Et des conversations éphémères, en rapport avec l’été qui s’annonce, reprennent ici et là. Nouer de grands projets, soulever des montagnes, nous ne le pouvons pas encore.
L’épuisement est palpable. Moral, physique. Sans le dire, nous sommes encore tous occupés à encaisser un choc plus grand pour nous. Mais nous roulons. C’est déjà ça. Certains félicitent Zwicka de son initiative. D’autres sont eux-mêmes surpris d’avoir répondu si vite à l’appel. Ils le remercient car il est le premier à les avoir ramenés là où ils étaient il y a douze jours. Le premier à incarner de sa personne ce que le gouvernement nous a demandé à travers nos téléphones. Au milieu du trajet, nous faisons une pause dans un café. Je les observe. Est-ce parce que je ne suis pas née ici, ou simplement parce que, quoi que je fasse, je prends toujours des notes dans ma tête et j’écris en silence ? Je ne saurais le dire.
Ils discutent, prennent leur café, lisent la presse. Un touriste coupé de l’actualité verrait en nous une scène ordinaire et peinerait à croire qu’hier encore, nous étions réfugiés dans les abris. Il pourrait encore moins deviner que le pays vient de vivre l’une des guerres les plus décisives et intenses de son histoire. Mais moi, qui vis au sein de cette société depuis dix ans, je sais ce qui se cache derrière leur humour ou leur cynisme. Ils se battent. Ils sont fatigués mais conquérants. Ils tentent de transcender ce qu’ils vivent. Ils se forcent à reparler des projets échafaudés pour les vacances. Ils s’émerveillent de la vitesse avec laquelle les choses passent. Hier, ils étaient prostrés à la maison. Aujourd’hui, ils sont réunis.
Tensions
Ils me sourient, sans savoir que ce qui se forme là, sous mes yeux, porte un nom : la résilience israélienne. Celle qui a transformé un simple parking en hôpital pour enfants pendant ces douze jours. Ou qui a fait de moments d’angoisse des instants de chants et de danse pour sublimer l’horreur. Je repense au mois dernier. À l’enchaînement qui existe chez nous entre deux temps forts de l’année. Le jour du souvenir Yom Hazikaron qui commémore la mémoire de tous les soldats tombés depuis la création de l’Etat en 1948, une journée de deuil national extrêmement lourde. Et le lendemain, le jour de l’indépendance Yom Haatzmaout, une journée festive, où les drapeaux flottent à chaque balcon, à chaque carrefour. La mort et la vie qui s’enchainent en vingt-quatre heures. Une sorte d’allégorie grandeur nature du pire et du meilleur. C’est ça Israël : des émotions qui se bousculent, des tiroirs que l’on ouvre et que l’on ferme sans cesse, au gré des vents et des contextes, une sorte de partition émotionnelle que nous jouons à l’unisson. Pleurer le matin, rire le soir. J’avale mon café chaud et je pense à ça : nous sommes précisément à ce point de contact entre le macabre et une forme d’insouciance, dans cet espace liminal où l’envie de reprendre le cours de sa vie côtoie la sensation d’en être physiquement incapable. Zwicka se lève, nous devons rentrer. J’ouvre le cadenas de mon vélo, je visse mon casque sur ma tête et je réalise que notre pays accueille en permanence deux attitudes contradictoires : la sensation que tout est fragile et, en même temps, la certitude que tout ira bien. Ici, la mort et la vie se bagarrent en permanence. Une sorte de lutte sans fin, à laquelle nous participons tous, tant au niveau individuel que collectif, pour faire en sorte que la vie triomphe coûte que coûte.
« Retour à la normale », ont-ils décrété. Les enfants ont repris l’école ce matin. Les restaurants et les plages ont réouvert. Le décompte des jeunes soldats tombés à Gaza reprend, silencieux et implacable. Les mères de famille ne savent plus de quelle fatigue elles souffrent le plus. Et nous tous, englués dans ce paradoxe de vouloir intérioriser le choc tout en cherchant par tous les moyens à nous en extraire, nous sommes traversés par cette sensation déroutante de nous réveiller au milieu d’un rêve, sans savoir bien qui, de la guerre ou de la « paix », incarne le mieux notre réalité.
Peter de Caluwe évoque sa trajectoire à la tête de l’une de plus singulières scènes lyriques du monde.
Il a été nommé directeur général et artistique du Théâtre Royal de la Monnaie en juin 2005. Il quitte la grande scène lyrique belge à la fin de ce mois de juin 2025. En vingt années, Peter de Caluwe a maintenu haut et fier l’oriflamme d’une scène lyrique qui compte parmi les plus brillantes d’Europe et partant du monde, parmi les plus audacieuses aussi. Il est le dernier d’un brillant quatuor de directeurs remarquables, tous belges comme lui, et qui ont fait de La Monnaie ce qu’elle est aujourd’hui : un grande maison du répertoire lyrique, mais aussi un lieu singulier de création grâce à une politique soutenue de commandes passées à de multiples compositeurs contemporains, à des aventures scéniques entreprises avec des metteurs en scène parmi les plus représentatifs de leur temps (pour le meilleur souvent et parfois pour le pire), à de remarquables chefs d’orchestre. Ce quatuor : Maurice Huisman qui suscita la création du Sacre du Printemps de Maurice Béjart, promut l’opéra baroque comme les ouvrages et mises en scène modernes ; Gérard Mortier, directeur iconoclaste qui contribua résolument à bouleverser l’art de la mise en scène et poursuivit sa trajectoire au Festival de Salzbourg, à l’Opéra de Paris, puis au Teatro Real de Madrid ; Bernard Foccroule qui poursuivit cette quête de rénovation du répertoire et de la mise-en-scène, ouvrit la scène lyrique à des chorégraphes célèbres, avant de diriger les Festival d’Aix-en-Provence ; ce quatuor s’achève avec Peter de Caluwe sous la conduite duquel La Monnaie n’a cessé de briller.
Demain, signe des temps, leur succède une Allemande, Christina Scheppelmann, qui a tout au contraire fait carrière en passant d’un théâtre à l’autre sans faire de révolution, de Seattle à San Francisco et Washington, de l’Opéra de Mascate, à Oman, au Liceo de Barcelone.
Le dynamisme téméraire de Peter de Caluwe a permis au Théâtre Royal de la Monnaie d’être couronné de toutes sortes de prix d’excellence qui ont assis sa notoriété internationale et conforté son public dans l’idée que l’Opéra de Bruxelles était bien une scène dont on pouvait être fier.
Aujourd’hui, la majorité, sinon l’ensemble des spectacles s’y représentent toujours à guichets fermés, même si le théâtre doit faire des efforts soutenus pour renouveler le public, le rajeunir. Mais à Bruxelles où ce dernier est très international du fait du statut de capitale européenne dévolu à cette métropole francophone, on peut, comme ailleurs, plus qu’ailleurs peut-être, s’interroger quant à l’avenir du théâtre lyrique. L’opéra apparaît de plus en plus comme une étrangeté à des populations toujours plus incultes dans le domaine musical. En outre, la majorité des extra-européens, dont le nombre est considérable à Bruxelles, demeure totalement étrangère à l’univers lyrique. Dans trente ans, dans cinquante ans, qu’en sera-t-il si la plupart des habitants se désintéressent de ce fleuron de la culture européenne qu’est l’opéra, toujours perçu comme élitiste, bourgeois et délibérément occidental ? Qui voudra encore le soutenir par des subventions publiques ? • Raphaël de Gubernatis
Causeur. Quels auront été les grands axes suivis durant ces vingt ans de direction artistique ?
Peter de Caluwe. Dès que j’ai été désigné pour conduire la Monnaie qui est aussi l’Opéra de la capitale européenne, j’ai voulu rechercher des oeuvres, des histoires, des personnages qui parlent à la fois de l’Europe actuelle et de ce patrimoine qui est commun à nos cultures. Avec, pour les servir, des chefs d’orchestre aux fortes personnalités d’une part. Et d’autre part des metteurs en scène faisant tous figure de novateurs ou de chefs de file dans leurs pays : Romeo Castelucci pour l’Italie, Stefan Herheim pour la Norvège, la Fura del Baus pour l’Espagne, Krzysztof Warlikowski pour la Pologne, Deborah Warner pour la Grande-Bretagne ou Dimitri Tcherniakov pour la Russie… Pour les Français toutefois, cela aura été plus difficile. Je suis arrivé à une époque où la grande génération des metteurs en scène des années 1970-1980 vieillissait et où la suivante ne s’était pas suffisamment affirmée. Avec Laurent Pelly et Olivier Py, je crois cependant avoir engagé deux artistes qui représentent bien leur époque.
L’autre axe, c’était de souligner le caractère aventurier de la Monnaie par une politique soutenue de création d’ouvrages lyriques. De rechercher aussi dans la tradition du répertoire musical de quoi interroger notre présent aussi bien que notre passé. J’ai toujours aspiré à revenir aux intentions premières des compositeurs et de leurs librettistes, à savoir pourquoi ils avaient écrit ainsi leurs ouvrages et par là même à pouvoir comprendre ce que cela disait d’eux, de leur temps. Et du nôtre. A connaître les racines d’une œuvre et à partir de celles-ci à construire quelque chose en résonnance avec notre époque. Nous avons également recouru au scandalum, selon ce terme aux racines grecques nommant un piège destiné à faire trébucher le passant, mais sans le faire tomber. Donc à la provocation, afin de susciter des questionnements, des façons d’envisager les choses sous un angle renouvelé. De sortir des sillons tracés par nos lointains prédécesseurs afin de découvrir d’autres façons d’accéder à une oeuvre et de la faire entendre.
Et vos plus grandes joies durant votre mandat ?
Cela aura été assurément de travailler avec des équipes artistiques et techniques extrêmement motivées et de réaliser leur engagement passionné au moment où nous nous aventurions dans des entreprises particulièrement exigeantes comme la réalisation du Grand Macabre ou celle de Parsifal. Ou celles des deux premiers ouvrages de la Tétralogie avec Castellucci. Ou encore avec Les Huguenots de Meyerbeer. Ressentir chez vos collaborateurs cet engagement inconditionnel qui préside aux grandes réussites est quelque chose d’extrêmement émouvant.
Au fond, dans cette fonction d’intendant de théâtre qui m’a été donnée, j’ai aimé par dessus tout d’avoir à jouer ce rôle d’intermédiaire entre le public et les artistes, mais aussi entre les artistes eux-mêmes.
D’autant que j’ai toujours tenu à briser tout excès d’emprise hiérarchique. Cela provient sans doute de mes expériences passées aux Pays Bas comme dramaturge auprès de Pierre Audi. A Bruxelles, en vingt ans, je pense avoir réussi à instaurer un système de travail où chacun, à son niveau, assume ses responsabilités, sans tout attendre ou subir d’une hiérarchie omnipotente. Dans cette ébullition créative si complexe que requiert une mise en scène lyrique, la chaîne artistique a vraiment tout à gagner dans un rapport horizontal plutôt que vertical entre ses acteurs. Ce mode de travail me paraît infiniment plus bénéfique et gratifiant pour les collaborateurs. Il permet en outre plus d’initiative et de là plus d’engagement de la part de chacun. De quoi créer une synergie essentielle à l’accomplissement d’un énorme travail d’équipe.
Une fonction de stratège autant que d’animateur en somme…
Il y a des gens pour qui les conflits au sein d’une équipe de création apparaissent comme indispensables, voire bénéfiques. Moi, les conflits, je les déteste. Je crois tout au contraire que c’est le plus souvent quelque chose de stérile, dévorant des énergies qu’il serait bien plus utile d’investir au service de l’entreprise artistique.
Une grande partie de mon travail aura consisté à composer des équipes – chefs d’orchestre, metteurs en scène, interprètes, décorateurs, techniciens- destinées à travailler en bonne intelligence. En parfaite harmonie.
Un jour, après avoir déjà passé huit années à la Monnaie, je me suis enfin avisé d’observer attentivement les groupes sculptés ornant le fronton du théâtre. Ils illustrent L’Harmonie des passions humaines. Pour moi, ce fut comme un signe : j’y découvrais ce qui m’avait en fait animé durant mes premières années de direction. Et j’ose croire que cette harmonie dans le travail est aujourd’hui l’une des caractéristiques du Théâtre de la Monnaie, sa signature.
Comment en être arrivé là ?
Cet équilibre tient également sans doute à notre système de production, au mode de travail qui est le nôtre. Nous ne sommes pas un théâtre de répertoire où jour après jour se succèdent d’inlassables reprises de productions qui ont pu naître des années auparavant. La Monnaie obéit aux principes de la stagione, comme à Paris, comme à Genève par exemple : on y présente des productions nouvelles au cours d’une dizaine ou d’une quinzaine de représentations s’égrenant durant les semaines suivant la création. Cela garantit à la production un engagement, une fraîcheur, une vitalité qui bien souvent disparaissent à la longue sur les scènes de répertoire. Lesquelles peuvent apparaître comme des machines manquant d’âme.
Le système de la stagione permet bien davantage d’aller jusqu’au fond des choses quand on travaille à un opéra, que ce soit une pièce du répertoire ou une création.
A mes débuts pourtant, il aura fallu gérer une situation difficile avec l’orchestre. Aussi brillants qu’aient pu être les chefs d’orchestre invités, je n’avais pas de directeur musical. Avec l’arrivée bénéfique d’Alain Altinoglu pour assumer ce poste, l’orchestre, les chœurs ont été largement renouvelés. Une ère nouvelle s’est offerte à la Monnaie. Nous avons ainsi traversé les siècles, depuis l’Orfeo de Monteverdi, et en passant par presque tous les ouvrages de Mozart, les grandes oeuvres wagnériennes, les ouvrages essentiels de Janacek, des maîtres italiens, et jusqu’au Frankenstein de Marc Grey ou à la Penthesilea de Pascal Dusapin. Des créations contemporaines voulues une ou deux par saison, et si importantes pour la vie musicale comme pour l’identité de la Monnaie.
On n’ oubliera pas le répertoire baroque qui fut l’un de nos chevaux de bataille, mais qu’il a fallu malheureusement abandonner faute de moyens financiers, à l’exception toute récente d’I Grotteschi, combinant les trois opéras de Monteverdi en deux soirées avec une équipe de choc : le chef Leonardo Garcia Alarcon et le metteur en scène Rafael Villalobos.
Quelle place a-t-on réservé à la danse au sein de la Monnaie, alors qu’elle avait été prépondérante avec Maurice Huisman et Maurice Béjart ?
J’ai programmé un temps des créations avec Sasha Waltz, Sidi Larbi Cherkaoui ou Anne Teresa De Keersmaeker. Or il y a à la Monnaie un orchestre, un chœur, des ateliers de décors à employer. Par nécessité bien souvent, la danse contemporaine s’est la plupart du temps détournée de ces moyens qui lui sont généralement inaccessibles et qui, au fil du temps, lui sont devenus étrangers. C’était un vrai problème pour le théâtre. De toute façon, la diminution des subventions à un moment donné m’y a fait renoncer. Cependant par l’intermédiaire de la danse et de nos accords avec d’autres scènes de Bruxelles, nous sommes parvenus à attirer une part du public des chorégraphes vers l’opéra ainsi que Bernard Foccroule l’avait initié en choisissant Trisha Brown ou Lucinda Childs pour mettre en scène des ouvrages lyriques.
Le directeur du Théâtre royal de la Monnaie a-t-il dû supporter des pressions politiques ?
Non ! Jusqu’à maintenant, non. La Monnaie est une institution fédérale. Elle est épargnée par les tendances extrémistes qui se font jour dans le pays et par les intempestives interventions des pouvoirs politiques régionaux.
Mais ce n’est effectivement pas le cas de scènes comme l’Opéra d’Anvers qui dépend désormais d’un gouvernement régional aux mains d’une droite dure pour qui tout questionnement du système en place, du pouvoir politique ou de celui de l’argent devient suspect. Une scène qui était brillante et novatrice peut très vite basculer dans l’insignifiance sous les effets d’une coercition rampante ou même franchement revendiquée.
Jusque là, à la Monnaie, nous avons toujours bénéficié d’un conseil d’administration bienveillant qui nous a accompagné dans nos projets. Je pense à ce sujet à un homme comme le sénateur Roger Lallemand ou encore à son collègue du côté flamand, Luc Coenne. Ils m’ont beaucoup manqué depuis leur disparition. Actuellement, le risque le plus préoccupant pour la Monnaie, c’est la diminution des subventions. De quoi remettre sérieusement en question la place qu’on accorde à la culture dans nos sociétés. C’est un phénomène très inquiétant qui peut réduire considérablement la liberté de programmation en forçant un théâtre à n’afficher que des œuvres renommées dont le succès est assuré. Et à évacuer des créations ou des ouvrages d’un accès peut-être plus difficile, mais qui sont cependant essentiels dans le paysage culturel, indispensables aussi pour l’affinement des consciences. Et ces restrictions financières surviennent à un moment où la culture apparaît comme le plus efficace des remparts contre la barbarie, le sectarisme, le fanatisme ou l’ignorance.
Quel profil offre le public à la Monnaie ?
Longtemps notre public représentait avant tout la grande et la moyenne bourgeoisie. C’était un public de lettrés, assurément cultivé, mais assez rétif aux évolutions scéniques, et plus encore aux révolutions esthétiques. Or, avec la crise économique, les choses ont bien changé. On a perdu alors bien des spectateurs, d’autant plus que le théâtre a dû fermer pour restauration et qu’il lui a fallu camper à l’orée de Molenbeek (un quartier de Bruxelles à majorité musulmane NDLR), ce qui a contribué à une perte du public traditionnel. A notre retour dans les murs de la Monnaie, on a constaté que 30% des spectateurs étaient de nouveaux venus.
Ce renouvellement s’est révélé être la conséquence directe ou indirecte de plusieurs mesures. La troïka formée par la scène francophone qu’est le Théâtre national de Wallonie-Bruxelles, la scène néerlandophone qu’est le Théâtre Flamand, et le Théâtre royal de la Monnaie, cette troïka a engendré une synergie qui a favorisé une mixité des publics, une circulation des spectateurs passant plus aisément d’une scène à l’autre. Pour ce faire, nous avons multiplié entre nous des manifestations libérées des contraintes linguistiques comme les spectacles de danse ou les concerts. On a également mêlé diverses disciplines sur scène, chose qui a joué un rôle non négligeable dans le décloisonnement des publics.
C’est ainsi que notre auditoire a profondément changé. Toutefois, le monde de l’opéra étant désormais étranger à beaucoup, cela nous a conduit à mener une politique offensive vis à vis des moins de trente ans en offrant des places à 50 euros pour les attirer à nous. Pour la Monnaie, c’est un sacrifice financier, mais c’est aussi un pari sur l’avenir, un investissement pour le futur en quelque sorte. Ces nouveaux venus représentent aujourd’hui de 14% à 20% du public. Nous seront-ils fidèles ? Même si nous savons que beaucoup d’entre eux vont nous lâcher durant quelques années du fait de leurs contraintes professionnelles ou familiales, ils reviendront sans doute quand ils seront quadragénaires ou quinquagénaires.
Dans le contexte culturel ambiant où le monde de l’opéra n’est plus d’un accès aussi naturel pour le public, celui-ci nous fait cependant confiance quant à la programmation. Il ne connaît plus aussi bien ces ouvrages qui constituaient jadis un répertoire connu de tous, mais il vient par curiosité, rassuré par la notoriété de l’institution. Les nombreux prix nationaux ou internationaux décernés à la Monnaie au fil des ans jouent un rôle important en notre faveur. En nous distinguant, ils renforcent le prestige de la maison, la signale à l’attention et donnent confiance à ceux qui n’ont sans doute pas toutes les clés en main pour effectuer des choix strictement personnels. Dans un monde de plus en plus mercantile, les récompenses rassurent, soulignent la qualité des productions couronnées, saluent nos efforts dans plusieurs domaines comme cette éco-gestion instituée avec les Opéras de Paris et de Lyon, le Festival d’Aix-en-Provence ou le Théâtre du Châtelet, et qui tend à la production de spectacles de façon plus économique, plus attentive à la conservation de la nature, plus éco-responsable pour reprendre un terme actuel.
Maintenant que vous en quittez la direction, et même si la prochaine saison a été établie par vous-même, quel avenir voyez-vous pour La Monnaie ?
Difficile de répondre, tant les paramètres sont nombreux. J’aimerais avant tout que la Monnaie reste cette maison d’opéra au caractère bien spécifique, qu’elle conserve son identité si particulière, très latine d’une part, nordique de l’autre. Elle est le reflet du pays, de sa diversité, de ses antagonismes, de ses contradictions, et il faut bien connaître la Belgique et son peuple pour comprendre la Monnaie et son public. Jusque là d’ailleurs, Maurice Huisman, Gérard Mortier, Bernard Foccroule et moi même étions tous belges. Et par là-même nous connaissions bien les spécificités, le profil de nos concitoyens. C’est fondamental, même si aujourd’hui le public de la Monnaie, du fait de la situation de Bruxelles comme siège des institutions européennes, est très international.
La mort de l’opéra, c’est une antienne….
Je n’y crois pas du tout. Aujourd’hui en particulier où les excellents chanteurs abondent. Certes, et c’est tant mieux, le star system avec ses cachets faramineux s’évanouit peu à peu. En revanche, il existe une multitude d’artistes de valeur qui remplacent les divas de naguère, des artistes qu’on peut accompagner, voir évoluer et qui servent le théâtre lyrique dans un esprit évidemment nouveau, plus en phase avec notre époque. Et je ne dis rien des très bons chefs d’orchestre que nous recevons. Il y aura toujours un public, il y aura toujours des créateurs pour l’opéra.
La chanteuse et comédienne Caroline Loeb a été l’une des créatures peuplant les nuits du Palace dans les années 1970-1980. Dans la boîte mythique du Faubourg-Montmartre, le Tout-Paris se mêlait à des inconnus hauts en couleur dans un tourbillon de fêtes, de sexe, de drogue et de créativité.
Chanteuse, comédienne, metteuse en scène, auteure, Caroline Loeb a été l’une des nombreuses créatures de la nuit qui peuplaient le Palace. Plus qu’une boîte de nuit, cet endroit fut un monde, un esprit, un mode de vie, une grande famille. Dans ce lieu naissaient des amitiés, des bandes, des spectacles, des albums, des mannequins, mille projets. Un vent de folie et de liberté y soufflait. Des années folles dont elle se souvient pour nous.
Causeur. Comment avez-vous intégré la bande du Palace ?
Caroline Loeb. Je venais d’avoir mon bac et j’étais ouvreuse à l’Olympic, le cinéma de Frédéric Mitterrand qui avait été mon prof à l’École bilingue. Le Palace n’existait pas encore. Un soir, avec un ami, je décide d’aller pour la première fois au Sept, une boîte homo très à la mode rue Sainte-Anne, tenue par Fabrice Emaer, futur créateur du Palace. À l’époque, c’était la rue homosexuelle de Paris. Il y avait trois clubs gay : Le Sept, le Colony et le Club 18. Le soir, sur les trottoirs de la rue, des mecs faisaient le tapin. Avec mon copain, nous sommes entrés sans difficulté dans le club situé au numéro 7 de la rue. À l’intérieur, il y avait le Tout-Paris. Les gens étaient beaux et élégants. Ça respirait la fête et le chic. Nous sommes instantanément tombés amoureux de la musique de Guy Cuevas, qui était le DJ permanent là-bas, et qui deviendrait ensuite le DJ mythique du Palace. Il passait évidemment du disco, mais aussi des bruits d’explosions, des bruits d’oiseaux, la voix de la Callas, il mélangeait absolument tout. Cuevas a inventé le métier de DJ. Lorsqu’il était aux platines, non seulement nous dansions comme des fous, mais nous vivions un film sonore. Il a tout de suite été évident que cet endroit serait celui dans lequel nous passerions désormais toutes nos soirées.
Qui rencontrait-on au Sept ?
Dans le premier salon, à droite en entrant, on apercevait souvent Le Luron, Chazot et Sapritch qui se racontaient des histoires et dont les rires éclataient. À gauche il y avait la salle de restaurant où étaient attablés Noureev, Warhol, Saint Laurent, Kenzo, Michel Guy (alors ministre de la Culture, mais tous les soirs au Sept !). Fabrice Emaer – toujours très élégant – accueillait lui-même les clients, avec un mot adorable pour chacun, stars ou inconnus. On descendait les escaliers étroits pour arriver au sous-sol où il y avait la boîte. Il y avait des miroirs partout, et au plafond des néons de toutes les couleurs qui clignotaient jusqu’à l’aube. C’était un endroit hors du temps où régnait le chic, la drôlerie, la fête et la légèreté. L’esprit pédé de l’époque quoi : spirituel, décadent et glamour ! Dans cette ambiance, je me suis tout de suite sentie chez moi. J’y étais donc tous les soirs.
Mais vous gagniez assez d’argent pour sortir tous les soirs dans un endroit aussi chic ?
Non, je n’avais pas un rond. Mais comme nous avions vite sympathisé avec les habitués du lieu, il y avait toujours quelqu’un pour nous payer des coups ! Le rapport entre les gens connus et ceux qui ne l’étaient pas, entre les riches et les fauchés, était très simple. Nous, nous étions jeunes et inconnus, les gens riches trouvaient normal de payer pour nous. Fabrice Emaer lui-même nous offrait des verres. Il y avait trois cercles principaux qui régnaient au Sept : le cercle Saint Laurent, le cercle Kenzo et le cercle Lagerfeld. Mais il y avait aussi des gens comme moi, qui n’étais personne mais qui plaisais au patron. Et j’ai rapidement flirté avec les cercles Kenzo et Saint Laurent.
Oui, mais j’y ai aussi appris beaucoup de choses. C’était le lieu de l’intelligentsia gay. Les homos qui étaient là étaient tous extrêmement cultivés. On riait, on buvait, on se droguait, on dansait, mais les conversations étaient passionnantes, autour du cinéma par exemple. Tous ces gens ont fait une grande partie de ma culture. Nous avions notamment de grandes conversations sur les films de Mankiewicz ou de Cukor. Bette Davis, Marlene Dietrich et Tallulah Bankhead étaient nos idoles dont on citait les bons mots… Et puis, c’est en faisant la fête avec tous ces gens que j’ai été engagée au théâtre pour la première fois. J’y croisais tous les soirs Paloma Picasso flanquée de son mari Raphaël Lopez-Sanchez et Javier Arroyuelo, les Argentins du groupe TSE dont j’avais adoré les premiers spectacles. Je leur ai dit que j’adorerais travailler avec eux et ils m’ont écrit six rôles dans leur pièce Succès, dont Paloma signait costumes et décors. C’est aussi au Septque j’ai rencontré mon premier grand amour, Thadée Klossowski, le fils de Balthus, qui s’est ensuite marié avec Loulou de la Falaise, muse de Saint Laurent, et dont j’ai été le témoin de mariage ! C’est aussi là que Loulou m’a aidée à obtenir un job de vendeuse chez Kenzo qui venait d’ouvrir sa boutique place des Victoires. Le Sept, puis le Palace étaient des endroits où tout se passait. J’y ai aussi vu des concerts mémorables. Il faut savoir qu’avant d’être LA boîte de nuit à la mode, le Palace était depuis les années 1920 un music-hall où s’étaient produits de grands artistes tels que Polaire ou Maurice Chevalier. La scène ayant été conservée quand il a été transformé en boîte par Emaer, j’y ai vu des shows époustouflants de Grace Jones, Tom Waits et Tina Turner !
Y avait-il réellement un grand mélange au Sept ? Était-il facile d’y entrer sans être riche ou célèbre ?
Si votre personnalité plaisait au physio ou à Fabrice Emaer, on vous laissait entrer ! C’était un club select, mais la sélection ne se faisait pas sur l’argent. En revanche, comme l’endroit n’était pas immense, il y avait une sélection assez pointue. C’est vraiment au Palace que Fabrice Emaer a ensuite pu réaliser le grand mélange dont il rêvait.
Vous étiez à l’ouverture du Palace ?
Évidemment ! J’ai fait l’ouverture en 1978 ! J’y suis allée avec Thadée qui, avec Loulou de la Falaise, faisait partie de la bande Saint Laurent. J’étais donc dans leur sillon. Et à partir de ce jour, j’ai fait la fermeture de l’établissement tous les soirs pendant des années. Au bout de quelque temps, j’y ai même eu ma table, en haut des grandes marches.
Oui, pendant à peu près dix ans, j’étais tous les soirs en boîte de nuit, quasiment sans jour de relâche ! C’était notre vie. Le soir danser, boire, rire, baiser. Et les week-ends aller chiner aux puces des fringues marrantes pour sortir le soir. Tout ça sans vraiment gagner d’argent ! Aujourd’hui encore je me demande comment j’ai tenu et je n’arrive pas trop à me l’expliquer. Ça s’est fait comme ça. Tout roulait, c’était facile. On était insouciants, on se débrouillait toujours. Ça paraît fou aujourd’hui. Et puis, au Palace comme au Sept, je ne payais presque jamais. Fabrice Emaer, les barmans et les fêtards plus riches que nous étaient toujours là pour nous payer des tournées. J’appartenais à cette petite faune de personnages qui n’étaient pas des célébrités, mais qui faisaient l’esprit de l’endroit et que la direction rinçait à l’œil. Nous faisions partie du décor. Il y avait notamment Edwige Belmore, Paquita Paquin, Jenny Bel’Air, Christian Louboutin, Eva Ionesco, Farida Khelfa, Philippe Gautier qui a ensuite réalisé les clips des Rita Mitsouko et celui de ma chanson, C’est la ouate… Tous ces gens ont fait le Palace et le Palace les a faits. Et puis la chose inédite, c’était que dans cet endroit en vogue où tout se passait, la banlieue entrait ! Si des jeunes banlieusards se présentaient lookés, avec une personnalité forte et originale, ils avaient toutes les chances d’être admis. Fabrice Emaer était de gauche et voulait faire du Palace une utopie ! Et ça a fonctionné. Il y avait des Noirs, des Blancs, des Arabes, des pauvres, des riches, des homos, des hétéros, et tout ça, dans un grand délire et dans un style absolument éblouissant. C’est dingue de se dire qu’à cette époque, des petits jeunes de banlieue qui sortaient de nulle part et qui n’avaient pas une thune pouvaient le soir croiser Warhol, danser avec Paloma Picasso ou Saint Laurent et boire des coups avec Mick Jagger, Aragon ou Roland Barthes.
À vous entendre, le Palace était un ascenseur social !
Bien sûr. Vous n’étiez rien, vous arriviez au Palace, vous faisiez la fête avec des gens que vous ne connaissiez pas, et ces gens, parfois, vous engageaient pour être mannequin, chanteur ou acteur. C’était des années très faciles, franchement. Mon tube La Ouate s’est fait comme ça, avec mon copain Pierre Grillet qui était l’un de mes potes de boîte. Quelques paroles écrites sur un carnet, deux ou trois allers-retours sur le texte, une maquette réalisée par Philippe Chany que j’avais croisé dans le studio de Mondino à l’époque où je travaillais avec lui comme styliste photo, puis un coup de fil à mon ami Stephan (celui qui m’a emmenée au Sept la première fois) pour récupérer les 3 000 francs qui manquaient pour aller en studio, et c’était fait ! Au Palace, tous les milieux artistiques étaient réunis : la mode, le cinéma, le théâtre, la musique, la photographie, la peinture… C’était un immense bouillon de culture, gai et incroyablement créatif. Et puis il y avait de l’argent, et il circulait…
J’ai entendu dire qu’à l’époque, vous faisiez des strip-teases forains. Qu’est-ce que c’était exactement ?
Des strip-teases dans les fêtes foraines ! Une ancienne strip-teaseuse dénommée Zezette en était l’organisatrice. Elle avait un petit camion qu’elle trimballait d’une fête à l’autre, dans le Sud, et dans lequel elle faisait faire des strip-teases à des filles qu’elle engageait. Pour quelques week-ends, j’ai été de celles-là. Au cul du camion, elle avait installé une petite estrade sur laquelle nous nous trémoussions sur de la musique pour appâter le client. Pour nous voir nous désaper sous la tente attenante au camion, les types devaient payer dix francs. On gagnait un peu de sous pour nous acheter des fringues ou se payer des coups et le lendemain soir on se retrouvait sur la piste de danse du Palace avec le Tout-Paris ! Marie Beltrami, Paquita Paquin et même Sophie Calle l’on fait ! On était en roue libre et punks dans l’âme.
Et la drogue ?
Tout le monde en prenait. Ça faisait partie de notre mode de vie. Alors, évidemment qu’avec la drogue on se perd, je n’ai pas que des bons souvenirs de tout ça… Mais ces années-là auraient-elles été aussi festives sans ça ? Ce qui est sûr, c’est que je n’ai aucune nostalgie de la défonce. Je ne vais pas dire que c’était génial, mais ça faisait partie du truc. On sortait, on dansait, on se défonçait, on baisait. Ça, on baisait à l’époque ! Les pédés couchaient avec des filles, les mecs hétéros avec des pédés, les filles avec des filles… enfin, on faisait tout ! Ça circulait ! Le sida a sifflé la fin de la récré. Ça a été une sacrée gueule de bois !
Et vos parents ? Que disaient-ils de tout ça ?
Ils ne comprenaient pas très bien ce qu’on faisait et étaient eux-mêmes très occupés à jouir sans entraves… Il ne faut pas oublier que c’est peu de temps après Mai 68 et que tous les codes sociaux avaient explosé. Je me souviens qu’un lendemain de soirée, alors qu’on voyait bien que j’avais exagérément fait la fête toute la nuit, mon père avait eu pour unique question : « Et comment va Paloma ? » Le plus dur, ça a été pour les très jeunes comme Cyrille Puttman, le fils d’Andrée qui avait fait la déco du Palace, et Eva Ionesco qui en a d’ailleurs fait un très beau livre intitulé Les Enfants de la nuit. C’étaient des enfants lâchés dans ce monde nocturne décadent et sans limites. Ils l’ont payé cher.
Je sais que vous n’aimez pas le passéisme, mais si vous deviez choisir entre avoir 20 ans dans ces années-là et aujourd’hui, que choisiriez-vous ?
Caroline Loeb est en tournée avec « Françoise par Sagan », mis en scène par Alex Lutz, et avec « Les Caroline », spectacle-cabaret aux côtés de Caroline Montier.
C’est difficile de répondre. Mais je pense que c’était plus facile et plus fun à l’époque dans les années Palace. Malgré le côté un peu trash, il y avait aussi une légèreté qui s’est un peu perdue. Aujourd’hui la période est assez puritaine, une certaine morosité s’est installée. Les dernières fois où je suis allée dans une boîte de nuit, j’étais frappée par le conformisme qui y régnait ; tout le monde était habillé pareil, un modèle de fille et un modèle de garçon, point. Ken et Barbie. Il y a un véritable conformisme dans tous les milieux, que ça soit un conformisme rock, baba ou BCBG. Quand j’avais 20 ans, on était tous différents. Au Palace, on était des personnages, des pièces uniques. C’était d’ailleurs la condition pour y entrer. C’était notre théâtre !
Much ado about nothing. (En v.o.) – Beaucoup de bruit pour rien (En v.f.) Shakespeare.
N’importe quelle publicité est une bonne publicité. Andy Warhol.
Le fracas dans lequel se trouve engluée la population gazaouie n’est rien en comparaison de la dernière controverse entourant le dernier épisode de l’Eurovision.
Grâce aux révélations de deux éminents dignitaires de LFI, l’eurodéputée Rima Hassan et le député Aymeric Caron, on apprend, d’abord, qu’était inconvenante à elle seule la participation d’Israël à ce concours, qu’elle « perturbe ». Par ailleurs, plus sinistre, les résultats auraient été influencés vu qu’une société israélienne, Moroccanoil, en est un des grands commanditaires. Enfin, les votes auraient été carrément truqués.
À première vue, on constate un recyclage des poncifs millénaires concernant le contrôle juif des institutions ; on se souviendra notamment du chef d’œuvre historique en la matière : le protocole des sages de Sion, concocté dans la Russie tsariste par d’indéniables érudits cependant puisqu’il s’agissait d’un plagiat du pamphlet satirique de 1864 visant Napoléon III Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu de Maurice Joly. Plus récemment, aux États-Unis, en 2018, la pimpante élue à la chambre des représentantes, Marjorie Taylor-Greene, attribua même des incendies de forêts en Californie à des lasers spatiaux juifs.
Deux poids, deux mesures ?
Quant à la participation d’Israël à cette fête musicale, vu l’exclusion de la Sainte Russie, aux fins de l’argumentation, on admettra qu’il y a eu 2 poids 2 mesures, encore que l’on peut se demander si cette mesure a pu servir à quoi que ce soit. L’histoire enseigne que les boycotts, même économiques, a fortiori sportifs ou artistiques, sont trop souvent illusoires et n’ont qu’une valeur symbolique vide (cf. l’Afrique du Sud de l’apartheid, la Rhodésie, l’Union soviétique et les jeux olympiques de 1980, etc.).
Mais quid de la question la plus angoissante, la plus existentielle, la plus civilisationnelle : celle de la sincérité des votes ?
Vu les informations disponibles au grand public, il semble y avoir eu de préalables publicités bien ciblées au profit de la candidate israélienne. Doit-on parler de l’inobservation de l’esprit des règles ? Peut-être. Mais la lettre semble intacte. Et s’il s’agissait de donner à Israël une meilleure visibilité sur la scène internationale, on peut douter de l’efficacité de la tactique au regard de l’actualité. Quoiqu’il en soit, l’artiste israélienne a fini deuxième au palmarès et non pas première. À supposer même qu’il y a eu manipulations, il y a plus inquiétant sur le plan démocratique et du droit international humanitaire.
Une indignation contre-productive
On comprend mal la bruyante indignation cocardière de M. Caron et de Mme Hassan, qui sont tombés dans leur propre piège en assurant une notoriété accrue à la chanteuse honnie. Une faute typiquement franchouillarde.
Cependant, cette cocasse polémique a eu ceci de positif que les parties opposées ont trouvé un terrain d’entente en donnant une importance encore plus grande à un spectacle de variété que l’on peut charitablement qualifier de kitsch (Les téléspectateurs hors Hexagone comprendront peut-être mieux l’adjectif « tacky » ; en bon Québécois, on dit « quétaine »), animation du patelin et indéboulonnable Stéphane Bern oblige ; cela dit sans nier la qualité de la prestation de la candidate française malheureuse, dont l’émouvante chanson est digne d’éloges.
Que Louane, Aymeric Caron et Rima Hassan, et leurs compatriotes, se rassurent : il y a une vie après l’Eurovision. Au moins pour eux.