« La Grande-Bretagne s’est enfin réveillée. Le patriotisme et les frontières sont l’avenir » a déclaré le militant controversé Tommy Robinson, lors du raz de marée nationaliste de Londres samedi dernier. Alors que les spéculations sur le profil du suspect du meurtre de Charlie Kirk vont bon train en Amérique, sa veuve a déclaré « Vous n’avez aucune idée du feu que vous avez allumé ». Partout en Occident, les auto-proclamés humanistes et antiracistes perdent du terrain.
Tyler Robinson, suspecté du meurtre de l’influenceur Charlie Kirk. DR.
Panique à gauche ! Les rappels à l’ordre des « humanistes » et des « antiracistes » n’intimident plus. La nazification des nationaux connait son effet boomerang. Derrière les postures progressistes, apparaissent les débordements de haines, d’intolérances. Les « antifas » sont les fascistes. C’est un antifasciste revendiqué, qui vivait en couple avec un transsexuel, qui a tué par balle l’Américain Charlie Kirk, 31 ans, le 10 septembre. L’influenceur conservateur et soutien de Donald Trump débattait devant 3000 personnes sur le campus universitaire de l’Utah. Présenté en France, par les médias de gauche et les dénonciateurs sur X, comme « influenceur conspi d’extrême droite », Kirk avait construit sa renommée sur le dialogue avec ses contradicteurs. « Prove me wrong » (« Prouvez-moi que j’ai tort ») était son slogan. Mais le système a décrété la victime indéfendable. Au parlement européen, la minute de silence n’a été respectée ni par la gauche ni par le centre. Pour la bien-pensance mondialiste, Kirk aurait récolté ce qu’il avait semé, en défendant son pays et la liberté de débattre. Après son assassinat, Le Monde a titré : « Les trumpistes crient vengeance ». En réalité, Kirk était non-violent. En revanche, en février 2017, l’animateur Laurent Ruquier avait appelé à « abattre » Trump, ce « gros blanc ». En janvier 2025, l’acteur Jacques Weber, parlant du même Trump, justifiait de « supprimer littéralement » l’ « ordure absolue ». Le 10 septembre, l’extrême gauche a montré son basculement totalitaire en faisant de « Bloquons tout ! » une démonstration de violences sous drapeaux palestiniens.
Le monde des faux gentils, dénoncé par votre serviteur il y a 20 ans[1], s’effondre. Les corruptions morales du camp du Bien s’étalent, y compris à travers le militantisme de l’audiovisuel public confirmé par l’affaire Legrand-Cohen. Les accusations en « racisme », « populisme », « xénophobie », « islamophobie » n’ont servi, depuis 40 ans, qu’à interdire la critique de l’immigration de masse et de l’islam colonisateur. Les antiracistes, bouleversés en 2020 par la mort de George Floyd, Noir étouffé par un policier blanc, n’ont toujours rien dit de l’insoutenable meurtre, filmé, de la jeune Ukrainienne Iryna Zarutska, égorgée dans un tramway en Caroline du nord (États-Unis) par un Afro-américain qui a proclamé : « J’ai eu la fille blanche ! ». Ce crime, commis le 22 août, n’a été révélé que le 7 septembre.
Les faux humanistes défendent un monde qu’ils ont rendu invivable. Hier, à Londres, des centaines de milliers de personnes ont répondu à l’appel du pestiféré Tommy Robinson. Leur mot d’ordre : « Retrouver notre pays ». La pétition de Philippe de Villiers, lancée le 6 septembre pour réclamer un référendum sur l’immigration, a déjà récolté près de 850.000 signatures. Les mobilisations de Florian Philippot (Les Patriotes) mobilisent à chaque fois un noyau dur de résistants. La colère se libère. Elle ne se laissera plus calomnier par les charlatans du moralisme.
Le romancier Julien Aime (né en 1983, il est notamment l’auteur de Les chats ont neuf vies, moi j’en aurai deux, et d’autres livres qui ont connu un vif succès) ne manque pas d’aplomb : dans son dernier roman, Le jeu du bonheur a commencé comme ça, il se met dans la peau de trois femmes. Et pas n’importe quelles femmes : de beaux tempéraments, de sacrées espiègles, indépendantes, libres et audacieuses. Elles se prénomment Sarah, Marie et Karine. Pour fêter le divorce de la première, les deux autres l’entraînent au Pays basque, à Bayonne, au même endroit où, vingt ans plus tôt, elles ont arrosé leur baccalauréat. Tout ça pourrait sembler banal, sauf que nos trois filles décident de s’adonner à un jeu : ne rien retenir, ne dire aux gens que la vérité, rien que la vérité, même si celle-ci peut blesser. En un mot : elles seront elles-mêmes quoi qu’il en coûtera. « Ça passe ou ça casse… » Elles ne réfrèneront rien, aucune idée, aucune pulsion, aucun désir. Elles diront ce qu’elles pensent à leur mari, leur amant, leurs voisins, leur famille, leur patron… Ça va chauffer !
« Pas un utérus sur pattes ! »
Et nos trois adolescentes-quadragénaires font ce qu’elles ont prévu. Ce n’est pas triste. Ainsi, elles appliquent cette citation de Gisèle Halimi: « Soyez égoïstes ! Ce mot vous surprend ? Tant pis. Les femmes ont trop souvent le sentiment que leur bien-être doit passer après celui des autres, les parents, les enfants, les compagnons. Pensez enfin à vous. Devenez prioritaires. »
Elles se révoltent, luttent contre le patriarcat et ses conséquences. Karine fait référence à une autre citation de Gisèle Halimi : « Un homme se définit, existe, se réalise par son travail, par sa création, par l’insertion qu’il a dans le monde social. Une femme, elle, ne se définit que par l’homme qu’elle a épousé et les enfants qu’elle a eus. » Ce à quoi, elle répond : « Je ne suis pas un utérus sur pattes. Je tiens trop à mes grasses mat’ le week-end. Et je veux pouvoir sortir, voyager quand je veux, sur un coup de tête, quand ça me chante. »
Sarah ne se remet pas de la rupture avec son mari Alexandre. D’autant que son fils Gabriel, cinq ans, ressemble à son père comme deux larmes de fiel : « Je ne suis pas une mère, je suis une photocopieuse. J’ai enfanté la copie conforme d’un enfoiré de première. L’enfer ! »
Marie, la narratrice, en a assez d’être la bonniche du foyer ; elle le fait savoir à Guillaume, son époux qui ne comprend pas, s’étonne. Dans son emploi, il en va de même. Son patron, Philippe, ne cesse de l’humilier, de la charger de tâches insurmontables. Elle l’interpelle quand celui-ci s’est trompé au cours d’une importante réunion où se trouvent des décideurs tout aussi importants. D’abord, il nie. Puis finit par reconnaître son erreur. Marie a rompu le silence ; elle a refusé d’être une potiche. Une belle victoire ! Le féminisme concret comme on l’aime.
Ce livre, très ancré dans la société actuelle, fait sourire, fait rire, mais il fait surtout réfléchir. En cela, il est réussi.
Le jeu du bonheur a commencé comme ça, Julien Aime ; Eyrolles ; 390 pages.
Composition du nouveau gouvernement. Notre chroniqueur s’inquiète de l’éventuelle reconduite de M. Barrot aux Affaires étrangères.
Il y a tellement de spécialistes de la politique profonde, de politologues distingués et compétents, de pronostiqueurs infaillibles jusqu’au prochain démenti, que je n’ai aucun scrupule à me livrer à une analyse de bas niveau : espérer un changement dans la composition du gouvernement du Premier ministre Sébastien Lecornu.
Je devine déjà les reproches qui me seront faits. Celui, d’abord, de privilégier une personnalisation vulgaire au détriment d’une politique de fond. Ma naïveté sera moquée : s’imaginer qu’avoir des ministres compétents et courageux est utile, et que rien ne sert d’élaborer un excellent projet si ceux chargés de le mettre en œuvre ne sont pas à la hauteur !
Mon inquiétude a surgi le 14 septembre en lisant La Tribune Dimanche, qui laissait entendre que, si Bruno Retailleau et Gérald Darmanin seraient reconduits pour le meilleur — une annonce qui, si elle devait être démentie, reviendrait à décourager le citoyen privé d’un exceptionnel duo régalien, seule véritable embellie de ces derniers mois -, Jean-Noël Barrot, notre ministre des Affaires étrangères, lui, le serait également, mais pour le pire.
La personnalité très estimable de ce dernier, dont j’ai bien connu le père, n’est pas en cause. On peut avoir, sur le plan humain, d’indéniables qualités mais n’être absolument pas fait pour une fonction à la fois prestigieuse et redoutable, même si le président de la République donne toujours le « la » en la matière. Qu’on le veuille ou non, ce ministre n’a cessé d’incarner une image dégradante de la faiblesse et du déclin de la France, à cause de propos semblant toujours en décalage avec les réalités internationales et d’une action apparemment frileuse là où le pays attendrait de la résolution, des gestes forts, en tout cas un vigoureux soutien aux collègues ministres usant d’une volonté de résistance plus affirmée.
Jean-Noël Barrot est le parfait exemple, si j’ose dire, de la caricature du monde diplomatique plus soucieux de litotes et de mesure que d’énergie pour défendre la cause nationale. Les rapports avec l’Algérie, notamment au sujet du sort tragique de Boualem Sansal, constituent l’exemple calamiteux de cette dénaturation de la diplomatie en soumission.
Il serait contre-productif, dans la crise profonde et inédite que subit la France, de ne pas modifier radicalement la composition du gouvernement : certains ministres n’ont jamais franchi le mur du son et d’autres ont démérité.
Je suis prêt à accueillir l’ironie avec laquelle on traitera mes propositions. Il convient évidemment de remplacer Élisabeth Borne : nous avons eu, durant six mois, un ministre de l’Éducation nationale qui avait fait bouger les lignes, pas seulement avec la suppression de l’abaya. Pourquoi ne pas laisser Gabriel Attal compléter et achever ce travail ?
À la Défense, un Républicain de haut niveau, Jean-Louis Thiériot, serait irréprochable. À la Santé, ce n’est pas parce que Philippe Juvin serait évidemment le meilleur à ce poste qu’il faudrait s’en priver !
Il serait pertinent de remettre au côté de Bruno Retailleau « un ministre du quotidien » : c’était une initiative intelligente. Il y a le global, le structurel, la politique d’ensemble mais aussi l’immédiateté et les mille soucis, traumatismes et offenses engendrés par une insécurité qui empoisonne des existences n’aspirant qu’à la tranquillité, désireuses de la protection de leurs personnes et de leurs biens.
Le gouvernement de Sébastien Lecornu est attendu avec impatience : s’il y a un lieu où la radicalité est possible, c’est bien celui-là.
Être ministre ne peut pas être la seule activité vous laissant à l’abri de tout, bon ou mauvais.
Et, coup de chance, on a enfin trouvé ce qui a longtemps manqué : une porte-parole exemplaire pour le fond comme pour la forme, Sophie Primas.
Quel bonheur d’être Premier ministre, pour consacrer les meilleurs et exclure les pires !
Le multirécidiviste Didier Laroche, 59 ans, n’aurait pas du être remis en liberté par la justice, estiment hallucinés les habitants de la ville de Vivonne où résidait la malheureuse Agathe Hilairet.
Le 12 septembre, sur BFM TV, dans une émission de débat intitulée « La Dispute », deux avocats ont dialogué au sujet de l’affaire criminelle dont a été victime Agathe Hilairet le 10 avril dernier, de l’auteur présumé de cet enlèvement puis du meurtrier Didier Laroche et, plus généralement, « du difficile suivi des condamnés pour viol » (Le Parisien).
Tragique récidive
Même s’il n’y a pas de preuve, pour l’instant, de la présence ou de l’absence de violences sexuelles, le parcours judiciaire de Bruno Laroche et l’exécution des sanctions qui ont été édictées à son encontre ne peuvent que conduire à s’interroger sur la pertinence des échanges entre ces deux conseils à peu près accordés sur le fait que la justice n’est pas responsable, que les crimes sexuels sont imprévisibles et qu’en définitive, les polémiques au sujet de la trajectoire de Didier Laroche seraient inutiles.
Je crois exactement l’inverse.
En 2003, l’avocat général qui avait requis contre Didier Laroche, pour une double agression sexuelle, devant la cour d’assises de Riom (63), avait déclaré à son sujet « qu’il est un homme dangereux, qu’il recommencerait ». Ce qui s’est tragiquement avéré.
En 2004, en appel, pour viol avec arme, il est condamné à trente ans de réclusion criminelle dont vingt ans de sûreté.
Vingt ans plus tard, Laroche se retrouve à Casabianda (Corse) – ce centre de détention sans murs – où le régime pénitentiaire est souple. En avril 2024, il a été libéré sur décision du juge de l’application des peines de Bastia, malgré l’opposition formelle des parties civiles et les conclusions d’un expert psychiatre qui jugeait « incertaine sa curabilité ». On connaît la suite.
Si on remonte en amont, à l’âge de 29 ans, il a été condamné à douze ans de réclusion pour le viol d’une joggeuse. En 1999, il a bénéficié d’une permission de sortie durant laquelle il a agressé à nouveau une joggeuse.
Sorti de prison en 2000, il a été à nouveau arrêté en 2001 pour viol avec arme sur une jeune femme de 24 ans.
Calamité
De cette histoire criminelle répétitive et rendue confuse par une exécution des peines calamiteuse, inspirée par l’optimisme à l’égard d’un Laroche « récupérable » et « réinsérable », comment ne pas s’indigner d’abord du fait qu’aucune des sanctions n’a été purgée intégralement ?
Contrairement à ce qui avait pu être affirmé dans « La Dispute », il était non seulement facile mais élémentaire, en raison de l’histoire criminelle de Laroche gangrenée par d’atroces similitudes, de prévoir que cet homme était enfermé dans un système où il serait inéluctablement coupable de crimes sexuels et victime de ses pulsions terrifiantes. La conclusion à en tirer était de récuser un humanisme béat et de refuser une générosité et un laxisme dont la société allait payer le prix.
C’est ce qui s’est produit. Il est essentiel, pour conforter cette argumentation, de souligner que, soumis à une surveillance judiciaire à Vivonne (86), après sa sortie de Casabianda, moins d’un an après, il a commis le pire sur la malheureuse Agathe Hilairet.
Non seulement la criminalité sexuelle est singulière parce que, sauf miracle, le condamné récidive, mais dans les intervalles du contrôle qu’il peut apparemment respecter, il s’abandonne au pire de ses pulsions.
Il me semble que ce n’est pas instrumentaliser l’horreur que de considérer que, pour la faire cesser et éviter qu’elle se reproduise jour après jour, il faudra radicalement changer notre logiciel : l’État de droit n’est pas destiné à nous faire plaisir mais à protéger la société des Laroche réels ou à venir.
Le musée des Beaux-Arts de Bordeaux présente « Sage comme une image ?L’enfance dans l’œil des artistes (1790-1850) », une émouvante galerie de bambins qui ont grandi sans activités péri-, para- et extrascolaires, loin des angoisses de l’État et des parents sur « les temps de l’enfance » et sur la « santé mentale » de leur progéniture
L’enfance est un naufrage
Au royaume du vivre-ensemble, les enfants vont mal. Surprenant, car tout est fait pour qu’ils aillent bien. Après des vacances conviviales-et-festives où ils se sont vu proposer des stages de « savoir nager », des « escape games » archéologiques, des « spectacles végétaux », des « ateliers sonores », des initiations au bien-être animal et des olympiades intergénérationnelles de hockey adapté, les voici revenus à l’école, acteurs de leur propre savoir en classe, prêts à être évalués sur leurs compétences socio-affectives, rassurés sur leurs lacunes en français et sensibilisés au lombricompostage. Des enfants gâtés, à coup sûr, ayant à cœur de mener, dans le cadre bienveillant de leur parcours citoyen, la lutte contre toutes les formes de discriminations et le combat pour une seule forme de développement.
Outre ces activités ludiques et pédagogiques, toutes créatrices de lien social, les enfants ont la chance d’être initiés, à la plage comme à l’école ou au zoo, aux risques de la vie. Risque de la pêche à pied en famille (noyade), risque de l’extraction de l’huile de palme sur les gibbons (espèce menacée d’extinction), risque des écrans (troubles de l’attention, insomnie, obésité, harcèlement) : on leur explique tout, ils n’ont donc rien à craindre. Félicitons au passage l’école qui n’aura pas manqué, dans ses discours de rentrée, de mettre en garde contre l’usage abusif des écrans avant de se servir elle-même du support vidéo dès les premiers jours de classe pour expliquer une règle de grammaire, les étapes de la photosynthèse ou un événement de l’histoire de France.
Convention citoyenne sur les temps de l’enfant…
Pourtant, malgré les ateliers inclusifs, la résonance avec le vivant et la prévention à tout-va, les parents, le-personnel-éducatif-et-les-professionnels-de-l’enfance s’inquiètent : les enfants ne vont pas bien. L’État s’interroge, lance le dernier-né de son lexique officiel – « santé mentale » – et mandate le Conseil économique, social et environnemental (CESE) pour s’intéresser aux jeunes. Ce n’est pas parce que le chef de l’État « ne comprend pas les adolescents » que l’État doit renoncer à comprendre les enfants : depuis juin dernier, 140 « citoyennes et citoyens » sont ainsi chargés de réfléchir aux « différents temps de la vie quotidienne des enfants afin qu’ils soient plus favorables à leurs apprentissages, à leur développement et à leur santé ». Cette Convention citoyenne sur les temps de l’enfant est appelée à formuler en novembre prochain des « propositions réalistes » nourries des différents « ateliers territoriaux multipartites » organisés à travers tout le pays.
Enfant endormi dans un berceau sous la garde d’un chien courageux qui vient de tuer près de lui une énorme vipère, Jeanne Élisabeth Chaudet-Husson, 1801.L’Enfance, François Séraphin Delpech (d’après Louis Léopold Boilly), 1823-1828.Louvre, RMN-GP/Adrien Didierjean / MBA de la Rochelle/Max Roy
Notons qu’au traditionnel « temps de l’enfance », celui de nos paradis ou de nos douloureux souvenirs, se substituent aujourd’hui « les temps de l’enfant ». Le temps de l’enfance, c’est « un temps long de 2 000 ans de solitude, à attendre dans l’enclos des dimanches, attaché au piquet des visites en famille, à boire du silence et à manger du ciel bleu depuis la fenêtre de sa chambre » (Christian Bobin, Prisonnier au berceau, 2005). Les temps de l’enfant, eux, sentent l’agenda, le semainier, la boîte à pilules pour vieux, lundi, mardi, mercredi, combien d’heures à rester devant les écrans à 3, 6, 9 et 12 ans, combien d’heures d’école sur combien de jours, combien d’activités péri-, para- et extrascolaires, combien de temps passé dans les transports, à jouer dans sa chambre ou dehors, à s’ennuyer dans son coin, à parler à ses parents, à prendre ses repas, à aider aux tâches domestiques et à rêver. En attendant de découvrir les « propositions réalistes » du CESE pour que les enfants aillent mieux à l’école et à la maison, quittons les ateliers territoriaux multipartites pour rejoindre les ateliers des peintres, ceux qui ont représenté les enfants aux temps troublés de révolutions qui n’étaient pas encore numériques, actuellement à l’honneur au musée des Beaux-Arts de Bordeaux dans l’exposition « Sage comme une image ? L’enfance dans l’œil des artistes (1790-1850) ».
Avant Harry Potter et Greta Thunberg…
En partenariat avec le Louvre et le musée de Tessé du Mans, l’exposition regroupe des œuvres provenant de la grande moitié ouest de la France. Anne-Louis Girodet, Horace Vernet, Théodore Géricault, Camille Corot, Paul Delaroche, Eugène Delacroix, Marie-Amélie Cogniet, Louis Boulanger, Auguste de Châtillon : tous ces artistes ont peint l’enfant, qui n’est plus l’angelot potelé ou l’Enfant Jésus des œuvres religieuses, ni le portrait solennel du Prince dont la maturité perce sous les très jeunes années. En cette fin du xviiie siècle et première moitié du xixe, le regard porté sur les enfants s’est adouci, la tendresse et la complicité font s’attendrir les visages à l’heure où les drames de la sensibilité empiètent sur la tragédie des grands sentiments. Les philosophes des Lumières sont passés par là, à commencer par Jean-Jacques Rousseau qui, surmontant sa répugnance pour les livres (« je hais les livres, ils n’apprennent qu’à parler de ce qu’on ne sait pas »), publia en 1762 plusieurs centaines de pages de traité d’éducation – Émile, ou De l’éducation – et put ainsi parler de ce qu’il connaissait mieux que quiconque puisque ses cinq enfants furent placés à l’assistance publique : « Aimez l’enfance, favorisez ses jeux, ses plaisirs, son aimable instinct. » Rappelons qu’à l’époque, à sa décharge, les enfants étaient encore bien peu assurés d’atteindre l’âge adulte, et que sa fameuse méthode « d’éducation inactive » (sic), autrement dit, n’avoir pas d’autre maître que l’expérience et le sentiment pour grandir, valait pour des êtres dont l’enfance était souvent le dernier âge de la vie.
Portrait du duc de Bordeaux, Alexandre Jean Dubois-Drahonet, 1828. (C) Musée des Beaux-Arts de Bordeaux/F. Deval.
Enfant bourgeois, enfant des rues, enfant martyr, jeune mendiant, petit Savoyard, enfant prodige : l’exposition montre un xixe siècle gourmand en représentations d’enfants typiques, pittoresques, pathétiques ou porteurs d’espoir pour la société, et nous invite à nous interroger sur notre rapport contemporain à ces images. Interrogeons-nous, en effet. À la nudité de Paul et Virginie (Charles-Paul Landon) s’est substituée celle de ces pères torse nu serrant contre eux de fragiles nouveau-nés dans des publicités pour gels douche hydratants ; l’enfant des rues de la Monarchie de Juillet (Philippe-Auguste Jeanron) a été remplacé par les images pathétiques de gamins du 9-3, petits anges victimes de la société (thèse rousseauiste) car abandonnés par nos institutions (thèse pas franchement rousseauiste) ; quant à Montaigne et Pic de la Mirandole enfants, ils ont laissé place à Harry Potter et Greta Thunberg, enfants prodiges s’il en est, munis de superpouvoirs au moins aussi enviables que leurs illustres prédécesseurs. Le monde n’a pas tellement changé.
Quelques différences à noter, tout de même. Entre 1790 et 1850, les fameux « temps de l’enfant » étaient principalement le temps des champs, de la pêche, du travail à l’usine ou à la mine, pas vraiment les temps péri, para- et extrascolaires. Le Duc de Chartres tenant un cerceau d’Horace Vernet et la Jeune paysanne à la poupée d’Anne-Louis Girodet n’ont pas grand-chose en commun avec le gamer de 11 ans qui passe trois heures par jour sur les jeux vidéo à contrôler sa barre de vie. Victor Hugo, posant pour Auguste de Châtillon (1836) avec son fils François-Victor qu’il tient fièrement par le bras et l’épaule, ainsi que le peintre Jean-Baptiste Isabey, tenant sa fille Alexandrine par la main (François Gérard, 1795), sont des pères et non des parents. Il n’y a aujourd’hui ni hommes, ni femmes, ni pères, ni mères mais des « parents hélicoptères » (Bret Easton Ellis) formés à la parentalité positive et qui survolent la zone de l’enfance en la sécurisant à distance comme ils peuvent, l’essentiel étant de gérer les gosses et de tout faire, via les montres connectées, les applications de géolocalisation et les rendez-vous chez le pédopsychiatre, pour qu’ils soient heureux.
Car c’est ce que l’on veut, qu’ils soient heureux. Après l’enfant-roi, voici l’enfant-heureux malgré tout : malgré la violence, malgré les prédateurs, malgré les inégalités, malgré le contexte familial, malgré l’actualité et malgré le stress climatique. Quand on parle de bonheur, en général, la tristesse n’est jamais loin. « C’est que du bonheur » est d’ailleurs l’une de ces premières expressions ineptes inventées par les médias à l’intention d’une société de névrosés et de personnes malheureuses.
Aujourd’hui, la vieillesse n’est plus un naufrage et, si l’on ne se fait pas tabasser à son domicile pour quelques cuillères en argent, on pourra toujours faire un tour en ULM à 95 ans au-dessus du Mont-Saint-Michel avant de partir dans la dignité, sur la pointe de ses sneakers de senior, grâce à la piquouze magique. L’enfance, en revanche, est devenue notre naufrage collectif. Aucune convention citoyenne, aucun « atelier parent-enfant » ne rendra aux plus jeunes leur joie de vivre. Pour cela, il faudrait qu’ils grandissent dans un monde où le bonheur n’est pas une injonction, ni le malheur une projection. « Proposition réaliste » ?
À voir
« Sage comme une image ? L’enfance dans l’œil des artistes (1790-1850) », musée des Beaux-Arts de Bordeaux, 20, Cour d’Albret. Jusqu’au 3 novembre 2025.
Le fondateur d’Avocats sans frontières désespère de la désinformation pratiquée par France Inter, l’AFP et l’ONU au sujet de la guerre à Gaza.
Je vous le déclare sans ambages : nous vivons sous l’empire du mensonge et l’idéologie est son Premier ministre. Qu’on en juge, à travers quelques exemples saillants que je m’en vais vous livrer franco de port.
Je parle évidemment de la question d’Orient. Je parle d’un pays tellement minuscule, mais dont le peuple est tellement obsédant qu’il est scruté en permanence au microscope.
Au début du conflit, après le 7-Octobre, France Inter, dans sa hâte de diaboliser l’État juif, a repris sans conditionnel la propagande du Hamas, comme s’il s’agissait du Journal officiel et sans en indiquer la provenance. Avocats sans frontières l’a donc fait sanctionner par l’Arcom.
À la suite de quoi, la radio de sévices publics a, à l’instar de l’AFP, cité le « ministère de la Santé de Gaza » comme source fiable d’information. Ce n’est qu’en août 2025 que les journalistes-militants ont fini par préciser que ledit ministère était « administré par le Hamas ».
Le fait de recourir sans recul à une organisation terroriste pour annoncer des bilans humains dans le cadre d’une bataille d’images quasi existentielle constitue un précédent exceptionnel dans l’histoire.
Voilà pourquoi j’affirme solennellement que jamais un conflit n’a baigné aussi profondément dans un océan de mensonges, avec la collaboration active de journalistes-militants, plus intéressés par la satisfaction de leur idéologie anti-occidentale que par la diffusion de la vérité, notion dévaluée sinon périmée.
Deuxième exemple. Voilà qu’un vilain jour, l’ONU estime officiellement qu’il y a « la famine à Gaza ». L’État juif, je l’ai dit, est constamment observé sous une loupe immuable : l’information le concernant est 100 000 fois plus claironnée que lorsqu’il s’agit de la Somalie ou du Soudan (où 24 millions de personnes vivent en état d’insécurité alimentaire permanente pour cause de guerre), mais après tout il ne s’agit que de Noirs faméliques.
Or, dans la grande presse, personne n’estime devoir faire preuve de la moindre circonspection au sujet des allégations de l’ONU. Alors qu’il s’agit de l’organisation internationale la plus viscéralement anti-israélienne, celle qui condamne l’État juif dix fois plus que toutes les dictatures du monde réunies. Alors que l’IPC, l’organisme onusien ayant accompli cette expertise, a discrètement abaissé de moitié ses paramètres chiffrés pour pouvoir décréter plus facilement l’état de disette. Alors, enfin, que les co-auteurs du rapport, Andrew Seal et Jeina Janaluddin, sont des soutiens répertoriés du Hezbollah et des Houthis.
Un avocat chagrin pourrait y voir une escroquerie en bande organisée.
Le lendemain, France Inter balayait avec mépris d’un coup de micro les vaines protestations d’Israël en le tendant à un membre de Médecins sans frontières, faux témoin idéal. Dans mon Journal de guerre, j’ai révélé le rapport accablant d’un ancien président de cette ONG, Alain Destexhe, qui dénonce ses liens avec le Hamas.
Quand l’idéologie règne en maîtresse, les journalistes-militants sous sa coupe sont prêts à toutes les bassesses. Ils ont fait croire que les Américains étaient responsables de l’emploi d’armes bactériologiques en Corée, ce qui fit que le général successeur d’Eisenhower fut surnommé longtemps, notamment dans L’Humanité, « Ridgway la peste ». Même chose pour le Cambodge, où ceux du Monde et de Libé crurent voir les habitants de Phnom Penh danser de joie à l’arrivée des Khmers rouges.
Je ne voudrais surtout pas que les gens de bien le prennent mal, mais la cause me paraît entendue : comme le disait l’excellent Walter Lippmann, un mensonge mille fois répété devient vérité révélée.
Celui-là l’a été un million de fois.
L’empire du mensonge a gagné. Et je me sens un peu perdu.
Dans le train qui me conduit à Paris, je lis La part sauvage, de Marc Weitzmann, consacré à Philip Roth. Derrière la large vitre, le paysage défile. Tout semble net, comme maitrisé par le travail difficile des hommes. Je me dis que ce monde ne peut pas finir malgré ses défauts, que ma génération, qui est celle de Weitzmann, ne peut pas accepter que ce soit la dernière. Il y a pourtant un risque. La guerre est de retour en Europe, les cartes sont redistribuées, les anciens empires relèvent la tête, se montrent belliqueux face à l’Occident en pleine déconfiture, rongé par le nihilisme, l’inculture, le brouillage, voire l’oblitération, du passé. On cherche les valeurs suprêmes. On trouve un désert d’indigence. L’œuvre de Roth, jamais couronné par le Nobel, a annoncé l’état où se trouve l’Occident. Avec force, il a dénoncé les ravages du « politiquement correct », de cette pensée unique qui nous fait ressembler à un troupeau sur la colline de mon enfance, un troupeau sous la coupe du puissant taureau. Il a évoqué librement l’Amérique de son enfance, de la guerre, de son identité, de la lutte entre les hommes et les femmes, lutte qui est devenue caricaturale. Il a longuement parlé de la place des Juifs dans la cité, il a prédit le retour de l’antisémitisme, insidieux, procédant par non-dits, allusifs, avec la complicité de citoyens transis ou tout simplement indifférents.
Dès les premières pages de son essai inspiré, Marc Weitzmann rappelle que « l’Europe juive » a cessé d’exister entre 1939 et 1945. Et, alors qu’on croyait que la leçon historique permettrait d’échapper à une autre tentative de même essence, on vient, hier, d’être confronté à un événement d’une extrême violence, une boucherie, avec « les viols collectifs, tortures, démembrements et meurtres de masse commis par le Hamas dans le sud d’Israël ». Le 7 octobre 2023, Satan a reparu sur terre, pour paraphraser Malraux, à propos des camps d’extermination nazis. La question posée est de savoir si la littérature peur encore éveiller les consciences plongées dans le coma artificiel du consumérisme. Avec les livres de Roth, on serait tentés de répondre oui. Marc Weitzmann cite Ezra Pound : « La littérature, c’est l’actualité qui reste actuelle. » Il ajoute : « À cette aune, les romans de Roth passent-ils ce test ? À mon sens, oui, sans quoi je ne serais pas en train d’écrire ces lignes, mais l’expliquer implique de prendre en considération le gouffre qui s’est si vite creusé entre le temps qui fut le sien et ce qui, pour nous, fait office de présent. »
Weitzmann, dans un style nerveux, presque inquiet, à l’image de son regard intranquille, tente de prendre de vitesse le tsunami dévastateur qui menace la civilisation occidentale, et décortique les principaux ouvrages de Roth. C’est efficace, car l’essayiste a fréquenté l’écrivain américain. Il est allé chez lui, dans son appartement de l’Upper West Side de Manhattan, ses descriptions donnent de la « chair » à son analyse. Il a même été reçu à Warren, dans le Connecticut. Roth habitait une grande maison isolée au milieu d’une clairière silencieuse offrant un rempart contre les scories d’une histoire revigorée pour notre plus grand malheur. Dans Opération Shylock, je me souviens avoir lu ceci : « (…) Le roman fournit à celui qui l’invente un mensonge par lequel il exprime son inaudible vérité. » Cette littérature-là est efficace.
À partir de ce portrait du joueur, l’essayiste résume la méthode Roth qui laisse s’exprimer sa « part sauvage ». Tout d’abord, l’art de conflictualiser une situation donnée, avec un peu d’ironie, et pas mal d’exagération. Ensuite, des dialogues dictés par une « oreille absolue », faisant la part belle aux personnages antagoniques. Enfin, « un sens maniaque du détail » permettant de « désidéaliser ses plus belles créations romanesques, sans jamais les rendre prosaïques ou vulgaires. » Ce qui permit à Roth de postuler posthume avec succès.
L’auteur de Portnoy et son complexe est mort le 22 mai 2018. Celui qui détestait les journalistes a ouvert sa porte à Marc Weitzmann, pourtant journaliste, mais surtout écrivain, en 1999. Presque vingt années durant lesquelles les deux hommes finirent par devenir amis. De quoi écrire un ouvrage qui pense notre très basse époque.
Celui qui pourrait être l’anti-Roth, c’est Michel Houellebecq. On peut dire que Weitzmann, malgré une certaine sympathie pour l’auteur des Particules élémentaires, ne le loupe pas. Passons sur la description hyper réaliste de son appartement parisien et du portrait clochardesque qu’il en fait, pour se concentrer sur les idées mortifères développées dans ses romans. Pour résumer, Houellebecq, très intelligemment, a surfé sur l’effondrement de notre civilisation et l’avachissement des millennials français et de leur progéniture. Il n’a pas dénoncé le nihilisme, au contraire, il l’a amplifié avec un cynisme malsain. Ce provocateur amoral a même été jusqu’à dire – c’est Weitzmann qui le rappelle – que c’était « plus facile d’aller faire le malin à Londres, plutôt que d’affronter les difficultés réelles du pays ». Ce néofascisme d’atmosphère n’a pas arrangé l’état moral de la France. De Gaulle, lucide, avait dit, en 1969, à son ministre de la Culture, que c’était Vichy qui avait fini par avoir raison de son engagement pour la France. L’illettrisme, l’égalitarisme et la confusion généralisée ont accéléré notre dislocation. Dans les années 1930, Georges Bataille avait évoqué le blocage sexuel des sociétés européennes. Il est aujourd’hui remplacé par la frustration sexuelle dont les conséquences ne seront pas moins pires que celles du blocage dénoncé par Bataille.
La part sauvage permet de s’interroger sur cet effondrement en pointant les fléaux qui nous menacent et dont beaucoup viennent de l’Amérique secouée par la cancel culture et le retour d’un antisémitisme décomplexé, notamment sur certains campus. Cette entreprise d’alerte est certes fragile – combien reste-t-il de vrais lecteurs ? – mais elle a le mérite d’exister et de faire honneur à Philip Roth qui, dans Némésis, écrit : « Moins il y aura de peur, mieux cela vaudra. La peur fait de nous des lâches. La peur nous avilit. »
Marc Weitzmann, La part sauvage, Grasset. 384 pages
Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
La journée avait commencé de manière étrange. C’était tôt le matin ; il avait plu toute la nuit. Soudain, mon attention fut attirée par une centaine de gouttes suspendues sur les fils du portant sur lequel je fais sécher du linge, sur la terrasse. Je m’approchai ; à l’est, le soleil se pointait et semblait avoir allumé ces minuscules boules de Noël aqueuses. « Qu’est-ce que c’est beau ! », pensais-je, un peu simplet. Je savais que cette journée qui commençait ne serait pas tout à fait comme les autres. Je restai là, devant le portant, à observer les gouttes. Je me revoyais à peu près au même endroit, cinq ans auparavant, en pleine crise de Covid et de confinement, en train d’observer le jardin à la recherche d’une idée pour alimenter la chronique du « Jardinier confiné », que m’avait commandée mon confrère et ami Daniel Muraz, rédacteur en chef adjoint du Courrier picard. Tout était prétexte pour écrire : un oiseau mort, un arbre en fleurs, une tourterelle qui se posait sur la rambarde, les radis qui se mettaient à pousser, une merluche aguicheuse au ventre roux qui me faisait un clin d’œil, mon bon voisin Tio Guy qui tondait sa pelouse… Reclus comme l’ensemble de mes compatriotes, j’observais, jardinais et noircissais des pages. Je finis par réunir celles-ci en un livre Mares & Jardins, sous-titré « Chroniques du pêcheur-jardinier », paru en novembre 2021 aux Soleils bleus. Je rentrai dans la maison et vaquai à mes tâches avant d’aller retrouver ma Sauvageonne. C’était un mercredi ; l’idée lui prit d’aller saluer son excellente copine Corinne qui officie comme secrétaire médicale chez un dentiste près de la gare d’Amiens. C’est bien connu : garer sa voiture dans ce quartier est aussi difficile que de faire boire un verre de limonade à Antoine Blondin. Nous finîmes, l’ébouriffée et moi, par trouver une place rue Alexandre-Fatton. Là encore, ce fut un périple. L’horodateur, qui se trouvait à trois mètres, n’était même pas allumé. En panne totale. En bons citoyens, nous nous rendîmes à celui qui se trouvait à trois cents mètres. Ce dernier était complètement fou ; il ne cessait de buguer et affichait sans cesse « Erreur technique ». Nous recommençâmes une dizaine fois l’opération. Rien n’y fit. Ce cinglé d’horodateur ne voulait rien savoir. « Laisse tomber, vieux yak », suggéra la Sauvageonne. « Avec la chance que j’ai, je vais encore me choper une prune ! », lui rétorquai-je, péremptoire. Et, tout de go, j’appelai le service stationnement de la police municipale afin d’expliquer mon cas et, ainsi, témoigner de ma bonne fois. Une dame fort aimable me répondit que je craignais rien, qu’il n’y aurait pas de contrôle dans le secteur, que je pouvais boire mon expresso tranquille. Je repartis le cœur léger jusqu’à ce que mon regard se posât sur les enseignes de deux hôtels presque mitoyens : le Central Anzac et le Spatial. Un visage me sauta à l’esprit : celui du fantastique, mystérieux et très drôle Philippe Katerine. Je l’avais interviewé une dizaine d’années auparavant avant son concert à La Lune des Pirates ; plus moyen de savoir dans lequel. Le Central Anzac ou le Spatial ? Mystère. J’étais en train de réfléchir très très fort, interloqué et mutique comme un chat apercevant Léon Zitrone, le Brian Jones des Jeux Intervilles, en train de pisser contre la pompe d’une station-service. La Sauvageonne parvint à m’extraire de mes encombrantes cogitations en m’interpellant de sa voix de Brigitte Bardot, époque Vadim et Vailland : « Savais-tu, vieux yak, qu’il y a eu, il y a fort longtemps, un crime horrible dans l’un des hôtels de cette rue ? » Je ne le savais point, oubliai Philippe Katerine et en frissonnai de frayeur. Je consultai mon téléphone portable et constatai que l’ébouriffée avait raison : Pierre Taverniers, avait assassiné à la hachette, dans une chambre de l’hôtel de la Crémaillère, M. Soveaux, son épouse, Nelly Soveaux et leur fille, Nelly Soveaux. « C’est le 25 janvier 1970 qu’un coursier de la boulangère de la rue de Noyon découvre le carnage dans un hôtel célèbre d’Amiens, La Crémaillère, fréquenté par une clientèle d’habitués », nous apprit un site spécialisé dans les faits divers. « Les corps de M. Soveaux, son épouse et sa fille assassinés sont parfaitement alignés, baignant dans une mare de sang, où des bouts de cervelles apparaissent. Lors de la perquisition, les enquêteurs trouveront des lettres d’amour et de menaces adressées à Micheline Soveaux âgée de 38 ans et toujours célibataire par un certain Pierre Taverniers. Malgré qu’il clame son innocence, il est arrêté et inculpé du triple meurtre. » Pierre Taverniers fut condamné à la prison à perpétuité. « Quelle horreur ! » fis-je intérieurement. Effectivement, cette journée des jolies gouttes d’eau ne fut pas tout à fait comme les autres…
Les éditions Le Chat Rouge rééditent un classique des années de guerre, Paris de ma fenêtre, dans une édition apprêtée et joliment illustrée. Les chroniques immobiles de Colette sont une source d’évasion, de distraction et de plaisir gourmand. Une leçon d’écriture aussi…
J’entends les critiques. Les vagues furibardes, confrères et éditeurs défaits, tous les accros à la nouveauté de septembre et au chamboule-tout des Prix littéraires. En cette rentrée, alors que déjà deux ou trois poissons-pilotes font la course en tête et que les autres, les centaines d’autres, regardent la caravane des retombées passer, je fais l’impasse volontairement sur les auteurs vivants. N’y voyez pas une marque de jalousie, un agacement corporatiste, un dégoût pour l’homme nouveau, seulement les hasards du calendrier et de ma boîte aux lettres. Au cœur de cet été chaud et venteux sur les bords de Loire, j’ai reçu cet ouvrage comme un présent heureux.
Il m’a fait l’effet d’une boîte de Forestines (confiseries de la ville de Bourges). Distraitement, d’abord, je l’ai ouvert. Je suis méfiant de nature sur les rééditions fainéantes et les resucées d’automne. Je connais ma Colette, sans être un spécialiste comme l’indispensable Frédéric Maget, le prédisent de la Société des amis de Colette qui se trouve à Saint-Sauveur-en-Puisaye dans le doux département de l’Yonne. Je possède quelques idées sur cette vieille Falbala couverte de tricots et de chats domiciliée Palais-Royal. Une fois de plus, par ses manières de conteuse, de barde des ruralités, son bons sens et son art naturaliste, notre cantinière sensuelle et polissonne, la main ferme et l’esprit rêveur, m’a cueilli. Je vous parlerai donc ce dimanche d’un livre paru originellement en 1942 et dont l’édition de 1944 refait surface dans une finition hautement désirable. La préface de Carco et les illustrations de Sarah Elie Fréhel donnent à l’ensemble une patine craquante comme la dorure d’une terrine de lapin, cuivrée et alléchante. Et puis, je dois vous avouer une autre raison, je lisais les entretiens de Nicolas Bouvier qui courent de 1973 à 1997 que l’éditeur suisse Héros-Limite vient de compiler très adroitement sous le titre Voyager, raconter. Et j’étais en partiel désaccord avec le Genevois baroudeur qui disait préférer « les voyageurs qui écrivent aux écrivains qui voyagent ; ils ont moins tendance à dresser l’écran de leur vanité littéraire entre le monde et le lecteur ». Colette, immobile, ramassée, confinée au 9, rue de Beaujolais, a 67 ans en 1940. Elle ne bouge pas et pourtant le monde s’ouvre à nous. Son génie de l’observation et de la prémonition suffit à nous emporter. Le voyage est accessoire, futile, presque indécent, quand la plume de Colette fouette l’actualité, évoque des souvenirs d’enfance, la dure réalité de l’Occupation, le sort des animaux ou les aliments de substitution. Le monde vient à elle par la seule force de son écriture. Elle n’a pas eu à chausser des godillots ou à emprunter des cordillères impossibles. « Ne cherchez donc pas, dans ces pages, les morceaux de bravoure : elles en contiennent d’autres d’un aussi noble accent » avertit son ami Carco. L’héroïsme n’est pas au rendez-vous. Les grandes idées, les combats, les accusations, les postures, les vices des époques brumeuses sont absents. Colette est cette bonne mère, parfois autoritaire, souvent charmeuse, grivoise par moments, qui répond au courrier de ses chères lectrices comme elle les appelle. Pendant qu’un Français parlait à d’autres Français sur les ondes de Londres. Colette, du 1er arrondissement, avec un apolitisme qui la rendrait suspecte ou naïve aujourd’hui, prend sa plume pour répondre aux préoccupations ménagères de ses concitoyennes. C’est Menie Grégoire dans Gross Paris. En guise de postface intitulée « La Paysanne de Paris », Gérald Duchemin touche du doigt la quintessence de cet ouvrage : « Paris de ma fenêtre regorge de conseils pour affronter le froid, la disette, la solitude, la tristesse et même la peur… ». Ce guide du routard des temps mauvais est une merveilleuse lettre à France. Charnellement, Colette l’aime, ce pays désarmé. Elle lui rend ses couleurs, ses émois, ses chicaneries et ses chemins de halage. Dehors, la capitale tremble. A l’intérieur des foyers, dans le besoin et l’angoisse, la dictée de Colette demeure cette lumière dans la nuit. Ce mince espoir. Un peu de chaleur. Elle s’enthousiasme pour cette jeunesse qui « lit passionnément », le livre est une denrée rare en 1940. Elle réévalue la tarte au rutabaga, elle s’enivre du nom des plantes et ne blâme pas la coquetterie sous le bruit des bottes. Elle dresse des lauriers à « ces petits Français encroûtés, pourvu que l’espèce ne s’en perde point ! », ces sédentaires des provinces éloignées forment l’avant-garde de notre civilisation. Colette déroute, amuse, cajole, gronde et puis se lâche, sur deux lignes, dans un sprint infernal ; avec une formule divine, elle montre toute sa maestria littéraire. « Comme beaucoup de Français un peu douillets, un peu grincheux, mais capables d’admirer longtemps ce qui leur plaît, je voue à mon pays un culte assoupi au fond de moi-même », voilà ce qui manque probablement en cette rentrée littéraire, de ces phrases qui harponnent l’esprit.
Paris de ma fenêtre – Colette – éditions le Chat Rouge – 304 pages.
Le dernier roman de Mario Vargas Llosa, au titre prémonitoire de Je vous dédie mon silence, est paru en France avant l’été, deux mois seulement après son décès à Lima…
C’est un livre singulier, dans la bibliographie de l’auteur de La Ville et les Chiens (1963), une nouvelle incarnation littéraire de lui-même, avec un message politique inédit chez celui qu’on prenait jusqu’alors pour un grand libéral.
Je vous dédie mon silence est un vaste panorama de la musique de son pays natal, avec en vedette la fameuse valse péruvienne. Cette valse, écrit Vargas Llosa, « au-delà des préjugés et des anathèmes, unirait les Péruviens et leur donnerait un robuste socle musical sur lequel, sans que personne l’exige, se forgerait ce lien entre tous les fils de cette terre ». On comprend rapidement tout l’enjeu de cette forme artistique du folklore national, que Vargas Llosa va illustrer par l’histoire de Toňo Azpilcueta, journaliste expert en musiquedite « criolla » (au sens de « autochtone et authentique », nous explique le glossaire).
Lalo Molfino, un guitariste bizarre
L’histoire narrée par Vargas Llosa est simple et très belle. Au fil de ses déambulations dans le Lima underground et interlope, à la recherche de musiciens d’exception, Toňo tombe un soir sur un guitariste du nom de Lalo Molfina qui le stupéfie. Il se trouve que ce sera son dernier concert, puisque le prodige meurt, quelques semaines plus tard, dans un hôpital réservé aux pauvres. Toňo apprend la nouvelle avec émotion, et il décide d’enquêter sur cette figure mystérieuse, que très peu ont connue. « Je vous dédie mon silence », ce sont les paroles d’adieu de Lalo Molfino à la chanteuse Cecilia Barraza, qui a brièvement travaillé avec lui. Elle confie à Toňo : « c’était un génie à la guitare, mais quelqu’un d’étrange, de très bizarre ». Elle ajoute : « Il s’enfermait dans sa chambre d’hôtel pour remplacer les cordes de sa guitare et l’accorder. Il y passait toutes ses journées. »
Dès lors, Toňo va tenter de rassembler le plus grand nombre possible de témoignages sur Lalo Molfino. Il a le projet d’écrire un livre dans lequel, tout en retraçant la biographie de l’éphémère guitariste, il exposera son propre savoir musicologique sur la musique criolla, la passion de sa vie.Toňo se rend en car dans la ville natale de Molfino, une petite bourgade péruvienne perdue au fin fond du territoire. Toňo y rencontre de rares témoins de la vie de Molfina, dont l’un lui raconte sa naissance cauchemardesque dans la décharge pestilentielle d’un bidonville. « Vous voulez dire que la mère l’a abandonné là, au milieu des ordures ? Pour être mangé par les rats ? », s’exclame Toňo, lorsqu’il apprend cela. Cette naissance, dans des conditions aussi épouvantables, me fait penser à celle d’un autre personnage de roman, le « nez » Jean-Baptiste Grenouille, l’anti-héros génial du célèbre roman Le Parfum de Patrick Süskind, paru en 1986. Le sieur Grenouille était venu au monde dans « l’endroit le plus puant de tout le royaume », écrit Süskind.Sa mère se débarrasse de Grenouille, qu’elle croit mort, en le dissimulant sous des détritus, mais un passant entend pleurer le nouveau-né et le sauve. La mère, condamnée pour infanticide (tous ses enfants ont disparu ainsi), sera décapitée. Ainsi naquit Grenouille, être d’exception — et ainsi naquit d’une manière presque identique Lalo Molfino, comme si la naissance des génies devait toujours excéder la norme.
L’identité péruvienne
Toňo Azpilcueta écrira donc un livre sur Lalo Molfino, ou plus précisément à partir de lui. En effet, il voudrait en profiter pour faire aussi un portrait global du Pérou, traquer son identité perdue. Son livre-manifeste devra répondre aux questions que l’homme péruvien se pose en tant que « métis ». Chez un littéraire comme Vargas Llosa, cela passe beaucoup par le vocabulaire, de manière très légitime. Ainsi, pour caractériser le chant profond de Lalo Molfino, Vargas Llosa décortique savamment un mot typique du Pérou, « huachaferίa » qui, à la base, signifie « comportement de mauvais goût ». Mais Vargas Llosa tente une explication plus poussée. Pour lui, huachaferίa, c’est surtout « une autre façon de comprendre le monde, quelque chose de plus naïf et de plus tendre, de moins recherché mais de plus intuitif et caractéristique de chaque classe sociale ». En somme, cette attitude typique pourrait ressembler à une sorte de sprezzatura des antipodes.
Ce qui frappe dans Je vous dédie mon silence, c’est la rupture de ton avec les grands romans de Vargas Llosa. Ici, on sent qu’il n’a plus rien à prouver, ni de temps à perdre, et qu’il se laisse porter par son inspiration et sa gouaille de vrai Péruvien. Il ne boude pas son plaisir à revenir une nouvelle fois au Pérou, sa patrie, son chez-soi, et à y parler musique plutôt que rapport de force entre hommes d’État. Néanmoins, ce roman conserve une indiscutable portée politique, à l’image de son héros, Toňo Azpilcueta, attaché aux traditions, et toujours à la recherche d’un Pérou renaissant de ses cendres. Comme il le dit : « N’avait-on pas besoin maintenant plus que jamais, d’un livre qui unisse le Pérou ? » Cette question que pose Vargas Llosa, grand cosmopolite devant l’Éternel, n’est-elle pas celle aujourd’hui que tous les peuples devraient se poser ? Le « chant profond », c’est aussi cela, avec sa dimension politique inévitable qui s’ajoute à la fascination culturelle.
Mario Vargas Llosa, Je vous dédie mon silence. Traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort. Éd. Gallimard, 286 pages.
« La Grande-Bretagne s’est enfin réveillée. Le patriotisme et les frontières sont l’avenir » a déclaré le militant controversé Tommy Robinson, lors du raz de marée nationaliste de Londres samedi dernier. Alors que les spéculations sur le profil du suspect du meurtre de Charlie Kirk vont bon train en Amérique, sa veuve a déclaré « Vous n’avez aucune idée du feu que vous avez allumé ». Partout en Occident, les auto-proclamés humanistes et antiracistes perdent du terrain.
Tyler Robinson, suspecté du meurtre de l’influenceur Charlie Kirk. DR.
Panique à gauche ! Les rappels à l’ordre des « humanistes » et des « antiracistes » n’intimident plus. La nazification des nationaux connait son effet boomerang. Derrière les postures progressistes, apparaissent les débordements de haines, d’intolérances. Les « antifas » sont les fascistes. C’est un antifasciste revendiqué, qui vivait en couple avec un transsexuel, qui a tué par balle l’Américain Charlie Kirk, 31 ans, le 10 septembre. L’influenceur conservateur et soutien de Donald Trump débattait devant 3000 personnes sur le campus universitaire de l’Utah. Présenté en France, par les médias de gauche et les dénonciateurs sur X, comme « influenceur conspi d’extrême droite », Kirk avait construit sa renommée sur le dialogue avec ses contradicteurs. « Prove me wrong » (« Prouvez-moi que j’ai tort ») était son slogan. Mais le système a décrété la victime indéfendable. Au parlement européen, la minute de silence n’a été respectée ni par la gauche ni par le centre. Pour la bien-pensance mondialiste, Kirk aurait récolté ce qu’il avait semé, en défendant son pays et la liberté de débattre. Après son assassinat, Le Monde a titré : « Les trumpistes crient vengeance ». En réalité, Kirk était non-violent. En revanche, en février 2017, l’animateur Laurent Ruquier avait appelé à « abattre » Trump, ce « gros blanc ». En janvier 2025, l’acteur Jacques Weber, parlant du même Trump, justifiait de « supprimer littéralement » l’ « ordure absolue ». Le 10 septembre, l’extrême gauche a montré son basculement totalitaire en faisant de « Bloquons tout ! » une démonstration de violences sous drapeaux palestiniens.
Le monde des faux gentils, dénoncé par votre serviteur il y a 20 ans[1], s’effondre. Les corruptions morales du camp du Bien s’étalent, y compris à travers le militantisme de l’audiovisuel public confirmé par l’affaire Legrand-Cohen. Les accusations en « racisme », « populisme », « xénophobie », « islamophobie » n’ont servi, depuis 40 ans, qu’à interdire la critique de l’immigration de masse et de l’islam colonisateur. Les antiracistes, bouleversés en 2020 par la mort de George Floyd, Noir étouffé par un policier blanc, n’ont toujours rien dit de l’insoutenable meurtre, filmé, de la jeune Ukrainienne Iryna Zarutska, égorgée dans un tramway en Caroline du nord (États-Unis) par un Afro-américain qui a proclamé : « J’ai eu la fille blanche ! ». Ce crime, commis le 22 août, n’a été révélé que le 7 septembre.
Les faux humanistes défendent un monde qu’ils ont rendu invivable. Hier, à Londres, des centaines de milliers de personnes ont répondu à l’appel du pestiféré Tommy Robinson. Leur mot d’ordre : « Retrouver notre pays ». La pétition de Philippe de Villiers, lancée le 6 septembre pour réclamer un référendum sur l’immigration, a déjà récolté près de 850.000 signatures. Les mobilisations de Florian Philippot (Les Patriotes) mobilisent à chaque fois un noyau dur de résistants. La colère se libère. Elle ne se laissera plus calomnier par les charlatans du moralisme.
Le romancier Julien Aime photographié en 2025. DR.
Le romancier Julien Aime (né en 1983, il est notamment l’auteur de Les chats ont neuf vies, moi j’en aurai deux, et d’autres livres qui ont connu un vif succès) ne manque pas d’aplomb : dans son dernier roman, Le jeu du bonheur a commencé comme ça, il se met dans la peau de trois femmes. Et pas n’importe quelles femmes : de beaux tempéraments, de sacrées espiègles, indépendantes, libres et audacieuses. Elles se prénomment Sarah, Marie et Karine. Pour fêter le divorce de la première, les deux autres l’entraînent au Pays basque, à Bayonne, au même endroit où, vingt ans plus tôt, elles ont arrosé leur baccalauréat. Tout ça pourrait sembler banal, sauf que nos trois filles décident de s’adonner à un jeu : ne rien retenir, ne dire aux gens que la vérité, rien que la vérité, même si celle-ci peut blesser. En un mot : elles seront elles-mêmes quoi qu’il en coûtera. « Ça passe ou ça casse… » Elles ne réfrèneront rien, aucune idée, aucune pulsion, aucun désir. Elles diront ce qu’elles pensent à leur mari, leur amant, leurs voisins, leur famille, leur patron… Ça va chauffer !
« Pas un utérus sur pattes ! »
Et nos trois adolescentes-quadragénaires font ce qu’elles ont prévu. Ce n’est pas triste. Ainsi, elles appliquent cette citation de Gisèle Halimi: « Soyez égoïstes ! Ce mot vous surprend ? Tant pis. Les femmes ont trop souvent le sentiment que leur bien-être doit passer après celui des autres, les parents, les enfants, les compagnons. Pensez enfin à vous. Devenez prioritaires. »
Elles se révoltent, luttent contre le patriarcat et ses conséquences. Karine fait référence à une autre citation de Gisèle Halimi : « Un homme se définit, existe, se réalise par son travail, par sa création, par l’insertion qu’il a dans le monde social. Une femme, elle, ne se définit que par l’homme qu’elle a épousé et les enfants qu’elle a eus. » Ce à quoi, elle répond : « Je ne suis pas un utérus sur pattes. Je tiens trop à mes grasses mat’ le week-end. Et je veux pouvoir sortir, voyager quand je veux, sur un coup de tête, quand ça me chante. »
Sarah ne se remet pas de la rupture avec son mari Alexandre. D’autant que son fils Gabriel, cinq ans, ressemble à son père comme deux larmes de fiel : « Je ne suis pas une mère, je suis une photocopieuse. J’ai enfanté la copie conforme d’un enfoiré de première. L’enfer ! »
Marie, la narratrice, en a assez d’être la bonniche du foyer ; elle le fait savoir à Guillaume, son époux qui ne comprend pas, s’étonne. Dans son emploi, il en va de même. Son patron, Philippe, ne cesse de l’humilier, de la charger de tâches insurmontables. Elle l’interpelle quand celui-ci s’est trompé au cours d’une importante réunion où se trouvent des décideurs tout aussi importants. D’abord, il nie. Puis finit par reconnaître son erreur. Marie a rompu le silence ; elle a refusé d’être une potiche. Une belle victoire ! Le féminisme concret comme on l’aime.
Ce livre, très ancré dans la société actuelle, fait sourire, fait rire, mais il fait surtout réfléchir. En cela, il est réussi.
Le jeu du bonheur a commencé comme ça, Julien Aime ; Eyrolles ; 390 pages.
Composition du nouveau gouvernement. Notre chroniqueur s’inquiète de l’éventuelle reconduite de M. Barrot aux Affaires étrangères.
Il y a tellement de spécialistes de la politique profonde, de politologues distingués et compétents, de pronostiqueurs infaillibles jusqu’au prochain démenti, que je n’ai aucun scrupule à me livrer à une analyse de bas niveau : espérer un changement dans la composition du gouvernement du Premier ministre Sébastien Lecornu.
Je devine déjà les reproches qui me seront faits. Celui, d’abord, de privilégier une personnalisation vulgaire au détriment d’une politique de fond. Ma naïveté sera moquée : s’imaginer qu’avoir des ministres compétents et courageux est utile, et que rien ne sert d’élaborer un excellent projet si ceux chargés de le mettre en œuvre ne sont pas à la hauteur !
Mon inquiétude a surgi le 14 septembre en lisant La Tribune Dimanche, qui laissait entendre que, si Bruno Retailleau et Gérald Darmanin seraient reconduits pour le meilleur — une annonce qui, si elle devait être démentie, reviendrait à décourager le citoyen privé d’un exceptionnel duo régalien, seule véritable embellie de ces derniers mois -, Jean-Noël Barrot, notre ministre des Affaires étrangères, lui, le serait également, mais pour le pire.
La personnalité très estimable de ce dernier, dont j’ai bien connu le père, n’est pas en cause. On peut avoir, sur le plan humain, d’indéniables qualités mais n’être absolument pas fait pour une fonction à la fois prestigieuse et redoutable, même si le président de la République donne toujours le « la » en la matière. Qu’on le veuille ou non, ce ministre n’a cessé d’incarner une image dégradante de la faiblesse et du déclin de la France, à cause de propos semblant toujours en décalage avec les réalités internationales et d’une action apparemment frileuse là où le pays attendrait de la résolution, des gestes forts, en tout cas un vigoureux soutien aux collègues ministres usant d’une volonté de résistance plus affirmée.
Jean-Noël Barrot est le parfait exemple, si j’ose dire, de la caricature du monde diplomatique plus soucieux de litotes et de mesure que d’énergie pour défendre la cause nationale. Les rapports avec l’Algérie, notamment au sujet du sort tragique de Boualem Sansal, constituent l’exemple calamiteux de cette dénaturation de la diplomatie en soumission.
Il serait contre-productif, dans la crise profonde et inédite que subit la France, de ne pas modifier radicalement la composition du gouvernement : certains ministres n’ont jamais franchi le mur du son et d’autres ont démérité.
Je suis prêt à accueillir l’ironie avec laquelle on traitera mes propositions. Il convient évidemment de remplacer Élisabeth Borne : nous avons eu, durant six mois, un ministre de l’Éducation nationale qui avait fait bouger les lignes, pas seulement avec la suppression de l’abaya. Pourquoi ne pas laisser Gabriel Attal compléter et achever ce travail ?
À la Défense, un Républicain de haut niveau, Jean-Louis Thiériot, serait irréprochable. À la Santé, ce n’est pas parce que Philippe Juvin serait évidemment le meilleur à ce poste qu’il faudrait s’en priver !
Il serait pertinent de remettre au côté de Bruno Retailleau « un ministre du quotidien » : c’était une initiative intelligente. Il y a le global, le structurel, la politique d’ensemble mais aussi l’immédiateté et les mille soucis, traumatismes et offenses engendrés par une insécurité qui empoisonne des existences n’aspirant qu’à la tranquillité, désireuses de la protection de leurs personnes et de leurs biens.
Le gouvernement de Sébastien Lecornu est attendu avec impatience : s’il y a un lieu où la radicalité est possible, c’est bien celui-là.
Être ministre ne peut pas être la seule activité vous laissant à l’abri de tout, bon ou mauvais.
Et, coup de chance, on a enfin trouvé ce qui a longtemps manqué : une porte-parole exemplaire pour le fond comme pour la forme, Sophie Primas.
Quel bonheur d’être Premier ministre, pour consacrer les meilleurs et exclure les pires !
Le 10 avril, Agathe Hilairet n'est jamais rentrée de son jogging. Son corps a été retrouvé le 17 mai. Le suspect Didier Laroche dit "Rambo" habitait également à Vivonne et a été arrêté la semaine dernière. DR.
Le multirécidiviste Didier Laroche, 59 ans, n’aurait pas du être remis en liberté par la justice, estiment hallucinés les habitants de la ville de Vivonne où résidait la malheureuse Agathe Hilairet.
Le 12 septembre, sur BFM TV, dans une émission de débat intitulée « La Dispute », deux avocats ont dialogué au sujet de l’affaire criminelle dont a été victime Agathe Hilairet le 10 avril dernier, de l’auteur présumé de cet enlèvement puis du meurtrier Didier Laroche et, plus généralement, « du difficile suivi des condamnés pour viol » (Le Parisien).
Tragique récidive
Même s’il n’y a pas de preuve, pour l’instant, de la présence ou de l’absence de violences sexuelles, le parcours judiciaire de Bruno Laroche et l’exécution des sanctions qui ont été édictées à son encontre ne peuvent que conduire à s’interroger sur la pertinence des échanges entre ces deux conseils à peu près accordés sur le fait que la justice n’est pas responsable, que les crimes sexuels sont imprévisibles et qu’en définitive, les polémiques au sujet de la trajectoire de Didier Laroche seraient inutiles.
Je crois exactement l’inverse.
En 2003, l’avocat général qui avait requis contre Didier Laroche, pour une double agression sexuelle, devant la cour d’assises de Riom (63), avait déclaré à son sujet « qu’il est un homme dangereux, qu’il recommencerait ». Ce qui s’est tragiquement avéré.
En 2004, en appel, pour viol avec arme, il est condamné à trente ans de réclusion criminelle dont vingt ans de sûreté.
Vingt ans plus tard, Laroche se retrouve à Casabianda (Corse) – ce centre de détention sans murs – où le régime pénitentiaire est souple. En avril 2024, il a été libéré sur décision du juge de l’application des peines de Bastia, malgré l’opposition formelle des parties civiles et les conclusions d’un expert psychiatre qui jugeait « incertaine sa curabilité ». On connaît la suite.
Si on remonte en amont, à l’âge de 29 ans, il a été condamné à douze ans de réclusion pour le viol d’une joggeuse. En 1999, il a bénéficié d’une permission de sortie durant laquelle il a agressé à nouveau une joggeuse.
Sorti de prison en 2000, il a été à nouveau arrêté en 2001 pour viol avec arme sur une jeune femme de 24 ans.
Calamité
De cette histoire criminelle répétitive et rendue confuse par une exécution des peines calamiteuse, inspirée par l’optimisme à l’égard d’un Laroche « récupérable » et « réinsérable », comment ne pas s’indigner d’abord du fait qu’aucune des sanctions n’a été purgée intégralement ?
Contrairement à ce qui avait pu être affirmé dans « La Dispute », il était non seulement facile mais élémentaire, en raison de l’histoire criminelle de Laroche gangrenée par d’atroces similitudes, de prévoir que cet homme était enfermé dans un système où il serait inéluctablement coupable de crimes sexuels et victime de ses pulsions terrifiantes. La conclusion à en tirer était de récuser un humanisme béat et de refuser une générosité et un laxisme dont la société allait payer le prix.
C’est ce qui s’est produit. Il est essentiel, pour conforter cette argumentation, de souligner que, soumis à une surveillance judiciaire à Vivonne (86), après sa sortie de Casabianda, moins d’un an après, il a commis le pire sur la malheureuse Agathe Hilairet.
Non seulement la criminalité sexuelle est singulière parce que, sauf miracle, le condamné récidive, mais dans les intervalles du contrôle qu’il peut apparemment respecter, il s’abandonne au pire de ses pulsions.
Il me semble que ce n’est pas instrumentaliser l’horreur que de considérer que, pour la faire cesser et éviter qu’elle se reproduise jour après jour, il faudra radicalement changer notre logiciel : l’État de droit n’est pas destiné à nous faire plaisir mais à protéger la société des Laroche réels ou à venir.
Le musée des Beaux-Arts de Bordeaux présente « Sage comme une image ?L’enfance dans l’œil des artistes (1790-1850) », une émouvante galerie de bambins qui ont grandi sans activités péri-, para- et extrascolaires, loin des angoisses de l’État et des parents sur « les temps de l’enfance » et sur la « santé mentale » de leur progéniture
L’enfance est un naufrage
Au royaume du vivre-ensemble, les enfants vont mal. Surprenant, car tout est fait pour qu’ils aillent bien. Après des vacances conviviales-et-festives où ils se sont vu proposer des stages de « savoir nager », des « escape games » archéologiques, des « spectacles végétaux », des « ateliers sonores », des initiations au bien-être animal et des olympiades intergénérationnelles de hockey adapté, les voici revenus à l’école, acteurs de leur propre savoir en classe, prêts à être évalués sur leurs compétences socio-affectives, rassurés sur leurs lacunes en français et sensibilisés au lombricompostage. Des enfants gâtés, à coup sûr, ayant à cœur de mener, dans le cadre bienveillant de leur parcours citoyen, la lutte contre toutes les formes de discriminations et le combat pour une seule forme de développement.
Outre ces activités ludiques et pédagogiques, toutes créatrices de lien social, les enfants ont la chance d’être initiés, à la plage comme à l’école ou au zoo, aux risques de la vie. Risque de la pêche à pied en famille (noyade), risque de l’extraction de l’huile de palme sur les gibbons (espèce menacée d’extinction), risque des écrans (troubles de l’attention, insomnie, obésité, harcèlement) : on leur explique tout, ils n’ont donc rien à craindre. Félicitons au passage l’école qui n’aura pas manqué, dans ses discours de rentrée, de mettre en garde contre l’usage abusif des écrans avant de se servir elle-même du support vidéo dès les premiers jours de classe pour expliquer une règle de grammaire, les étapes de la photosynthèse ou un événement de l’histoire de France.
Convention citoyenne sur les temps de l’enfant…
Pourtant, malgré les ateliers inclusifs, la résonance avec le vivant et la prévention à tout-va, les parents, le-personnel-éducatif-et-les-professionnels-de-l’enfance s’inquiètent : les enfants ne vont pas bien. L’État s’interroge, lance le dernier-né de son lexique officiel – « santé mentale » – et mandate le Conseil économique, social et environnemental (CESE) pour s’intéresser aux jeunes. Ce n’est pas parce que le chef de l’État « ne comprend pas les adolescents » que l’État doit renoncer à comprendre les enfants : depuis juin dernier, 140 « citoyennes et citoyens » sont ainsi chargés de réfléchir aux « différents temps de la vie quotidienne des enfants afin qu’ils soient plus favorables à leurs apprentissages, à leur développement et à leur santé ». Cette Convention citoyenne sur les temps de l’enfant est appelée à formuler en novembre prochain des « propositions réalistes » nourries des différents « ateliers territoriaux multipartites » organisés à travers tout le pays.
Enfant endormi dans un berceau sous la garde d’un chien courageux qui vient de tuer près de lui une énorme vipère, Jeanne Élisabeth Chaudet-Husson, 1801.L’Enfance, François Séraphin Delpech (d’après Louis Léopold Boilly), 1823-1828.Louvre, RMN-GP/Adrien Didierjean / MBA de la Rochelle/Max Roy
Notons qu’au traditionnel « temps de l’enfance », celui de nos paradis ou de nos douloureux souvenirs, se substituent aujourd’hui « les temps de l’enfant ». Le temps de l’enfance, c’est « un temps long de 2 000 ans de solitude, à attendre dans l’enclos des dimanches, attaché au piquet des visites en famille, à boire du silence et à manger du ciel bleu depuis la fenêtre de sa chambre » (Christian Bobin, Prisonnier au berceau, 2005). Les temps de l’enfant, eux, sentent l’agenda, le semainier, la boîte à pilules pour vieux, lundi, mardi, mercredi, combien d’heures à rester devant les écrans à 3, 6, 9 et 12 ans, combien d’heures d’école sur combien de jours, combien d’activités péri-, para- et extrascolaires, combien de temps passé dans les transports, à jouer dans sa chambre ou dehors, à s’ennuyer dans son coin, à parler à ses parents, à prendre ses repas, à aider aux tâches domestiques et à rêver. En attendant de découvrir les « propositions réalistes » du CESE pour que les enfants aillent mieux à l’école et à la maison, quittons les ateliers territoriaux multipartites pour rejoindre les ateliers des peintres, ceux qui ont représenté les enfants aux temps troublés de révolutions qui n’étaient pas encore numériques, actuellement à l’honneur au musée des Beaux-Arts de Bordeaux dans l’exposition « Sage comme une image ? L’enfance dans l’œil des artistes (1790-1850) ».
Avant Harry Potter et Greta Thunberg…
En partenariat avec le Louvre et le musée de Tessé du Mans, l’exposition regroupe des œuvres provenant de la grande moitié ouest de la France. Anne-Louis Girodet, Horace Vernet, Théodore Géricault, Camille Corot, Paul Delaroche, Eugène Delacroix, Marie-Amélie Cogniet, Louis Boulanger, Auguste de Châtillon : tous ces artistes ont peint l’enfant, qui n’est plus l’angelot potelé ou l’Enfant Jésus des œuvres religieuses, ni le portrait solennel du Prince dont la maturité perce sous les très jeunes années. En cette fin du xviiie siècle et première moitié du xixe, le regard porté sur les enfants s’est adouci, la tendresse et la complicité font s’attendrir les visages à l’heure où les drames de la sensibilité empiètent sur la tragédie des grands sentiments. Les philosophes des Lumières sont passés par là, à commencer par Jean-Jacques Rousseau qui, surmontant sa répugnance pour les livres (« je hais les livres, ils n’apprennent qu’à parler de ce qu’on ne sait pas »), publia en 1762 plusieurs centaines de pages de traité d’éducation – Émile, ou De l’éducation – et put ainsi parler de ce qu’il connaissait mieux que quiconque puisque ses cinq enfants furent placés à l’assistance publique : « Aimez l’enfance, favorisez ses jeux, ses plaisirs, son aimable instinct. » Rappelons qu’à l’époque, à sa décharge, les enfants étaient encore bien peu assurés d’atteindre l’âge adulte, et que sa fameuse méthode « d’éducation inactive » (sic), autrement dit, n’avoir pas d’autre maître que l’expérience et le sentiment pour grandir, valait pour des êtres dont l’enfance était souvent le dernier âge de la vie.
Portrait du duc de Bordeaux, Alexandre Jean Dubois-Drahonet, 1828. (C) Musée des Beaux-Arts de Bordeaux/F. Deval.
Enfant bourgeois, enfant des rues, enfant martyr, jeune mendiant, petit Savoyard, enfant prodige : l’exposition montre un xixe siècle gourmand en représentations d’enfants typiques, pittoresques, pathétiques ou porteurs d’espoir pour la société, et nous invite à nous interroger sur notre rapport contemporain à ces images. Interrogeons-nous, en effet. À la nudité de Paul et Virginie (Charles-Paul Landon) s’est substituée celle de ces pères torse nu serrant contre eux de fragiles nouveau-nés dans des publicités pour gels douche hydratants ; l’enfant des rues de la Monarchie de Juillet (Philippe-Auguste Jeanron) a été remplacé par les images pathétiques de gamins du 9-3, petits anges victimes de la société (thèse rousseauiste) car abandonnés par nos institutions (thèse pas franchement rousseauiste) ; quant à Montaigne et Pic de la Mirandole enfants, ils ont laissé place à Harry Potter et Greta Thunberg, enfants prodiges s’il en est, munis de superpouvoirs au moins aussi enviables que leurs illustres prédécesseurs. Le monde n’a pas tellement changé.
Quelques différences à noter, tout de même. Entre 1790 et 1850, les fameux « temps de l’enfant » étaient principalement le temps des champs, de la pêche, du travail à l’usine ou à la mine, pas vraiment les temps péri, para- et extrascolaires. Le Duc de Chartres tenant un cerceau d’Horace Vernet et la Jeune paysanne à la poupée d’Anne-Louis Girodet n’ont pas grand-chose en commun avec le gamer de 11 ans qui passe trois heures par jour sur les jeux vidéo à contrôler sa barre de vie. Victor Hugo, posant pour Auguste de Châtillon (1836) avec son fils François-Victor qu’il tient fièrement par le bras et l’épaule, ainsi que le peintre Jean-Baptiste Isabey, tenant sa fille Alexandrine par la main (François Gérard, 1795), sont des pères et non des parents. Il n’y a aujourd’hui ni hommes, ni femmes, ni pères, ni mères mais des « parents hélicoptères » (Bret Easton Ellis) formés à la parentalité positive et qui survolent la zone de l’enfance en la sécurisant à distance comme ils peuvent, l’essentiel étant de gérer les gosses et de tout faire, via les montres connectées, les applications de géolocalisation et les rendez-vous chez le pédopsychiatre, pour qu’ils soient heureux.
Car c’est ce que l’on veut, qu’ils soient heureux. Après l’enfant-roi, voici l’enfant-heureux malgré tout : malgré la violence, malgré les prédateurs, malgré les inégalités, malgré le contexte familial, malgré l’actualité et malgré le stress climatique. Quand on parle de bonheur, en général, la tristesse n’est jamais loin. « C’est que du bonheur » est d’ailleurs l’une de ces premières expressions ineptes inventées par les médias à l’intention d’une société de névrosés et de personnes malheureuses.
Aujourd’hui, la vieillesse n’est plus un naufrage et, si l’on ne se fait pas tabasser à son domicile pour quelques cuillères en argent, on pourra toujours faire un tour en ULM à 95 ans au-dessus du Mont-Saint-Michel avant de partir dans la dignité, sur la pointe de ses sneakers de senior, grâce à la piquouze magique. L’enfance, en revanche, est devenue notre naufrage collectif. Aucune convention citoyenne, aucun « atelier parent-enfant » ne rendra aux plus jeunes leur joie de vivre. Pour cela, il faudrait qu’ils grandissent dans un monde où le bonheur n’est pas une injonction, ni le malheur une projection. « Proposition réaliste » ?
À voir
« Sage comme une image ? L’enfance dans l’œil des artistes (1790-1850) », musée des Beaux-Arts de Bordeaux, 20, Cour d’Albret. Jusqu’au 3 novembre 2025.
Le fondateur d’Avocats sans frontières désespère de la désinformation pratiquée par France Inter, l’AFP et l’ONU au sujet de la guerre à Gaza.
Je vous le déclare sans ambages : nous vivons sous l’empire du mensonge et l’idéologie est son Premier ministre. Qu’on en juge, à travers quelques exemples saillants que je m’en vais vous livrer franco de port.
Je parle évidemment de la question d’Orient. Je parle d’un pays tellement minuscule, mais dont le peuple est tellement obsédant qu’il est scruté en permanence au microscope.
Au début du conflit, après le 7-Octobre, France Inter, dans sa hâte de diaboliser l’État juif, a repris sans conditionnel la propagande du Hamas, comme s’il s’agissait du Journal officiel et sans en indiquer la provenance. Avocats sans frontières l’a donc fait sanctionner par l’Arcom.
À la suite de quoi, la radio de sévices publics a, à l’instar de l’AFP, cité le « ministère de la Santé de Gaza » comme source fiable d’information. Ce n’est qu’en août 2025 que les journalistes-militants ont fini par préciser que ledit ministère était « administré par le Hamas ».
Le fait de recourir sans recul à une organisation terroriste pour annoncer des bilans humains dans le cadre d’une bataille d’images quasi existentielle constitue un précédent exceptionnel dans l’histoire.
Voilà pourquoi j’affirme solennellement que jamais un conflit n’a baigné aussi profondément dans un océan de mensonges, avec la collaboration active de journalistes-militants, plus intéressés par la satisfaction de leur idéologie anti-occidentale que par la diffusion de la vérité, notion dévaluée sinon périmée.
Deuxième exemple. Voilà qu’un vilain jour, l’ONU estime officiellement qu’il y a « la famine à Gaza ». L’État juif, je l’ai dit, est constamment observé sous une loupe immuable : l’information le concernant est 100 000 fois plus claironnée que lorsqu’il s’agit de la Somalie ou du Soudan (où 24 millions de personnes vivent en état d’insécurité alimentaire permanente pour cause de guerre), mais après tout il ne s’agit que de Noirs faméliques.
Or, dans la grande presse, personne n’estime devoir faire preuve de la moindre circonspection au sujet des allégations de l’ONU. Alors qu’il s’agit de l’organisation internationale la plus viscéralement anti-israélienne, celle qui condamne l’État juif dix fois plus que toutes les dictatures du monde réunies. Alors que l’IPC, l’organisme onusien ayant accompli cette expertise, a discrètement abaissé de moitié ses paramètres chiffrés pour pouvoir décréter plus facilement l’état de disette. Alors, enfin, que les co-auteurs du rapport, Andrew Seal et Jeina Janaluddin, sont des soutiens répertoriés du Hezbollah et des Houthis.
Un avocat chagrin pourrait y voir une escroquerie en bande organisée.
Le lendemain, France Inter balayait avec mépris d’un coup de micro les vaines protestations d’Israël en le tendant à un membre de Médecins sans frontières, faux témoin idéal. Dans mon Journal de guerre, j’ai révélé le rapport accablant d’un ancien président de cette ONG, Alain Destexhe, qui dénonce ses liens avec le Hamas.
Quand l’idéologie règne en maîtresse, les journalistes-militants sous sa coupe sont prêts à toutes les bassesses. Ils ont fait croire que les Américains étaient responsables de l’emploi d’armes bactériologiques en Corée, ce qui fit que le général successeur d’Eisenhower fut surnommé longtemps, notamment dans L’Humanité, « Ridgway la peste ». Même chose pour le Cambodge, où ceux du Monde et de Libé crurent voir les habitants de Phnom Penh danser de joie à l’arrivée des Khmers rouges.
Je ne voudrais surtout pas que les gens de bien le prennent mal, mais la cause me paraît entendue : comme le disait l’excellent Walter Lippmann, un mensonge mille fois répété devient vérité révélée.
Celui-là l’a été un million de fois.
L’empire du mensonge a gagné. Et je me sens un peu perdu.
Dans le train qui me conduit à Paris, je lis La part sauvage, de Marc Weitzmann, consacré à Philip Roth. Derrière la large vitre, le paysage défile. Tout semble net, comme maitrisé par le travail difficile des hommes. Je me dis que ce monde ne peut pas finir malgré ses défauts, que ma génération, qui est celle de Weitzmann, ne peut pas accepter que ce soit la dernière. Il y a pourtant un risque. La guerre est de retour en Europe, les cartes sont redistribuées, les anciens empires relèvent la tête, se montrent belliqueux face à l’Occident en pleine déconfiture, rongé par le nihilisme, l’inculture, le brouillage, voire l’oblitération, du passé. On cherche les valeurs suprêmes. On trouve un désert d’indigence. L’œuvre de Roth, jamais couronné par le Nobel, a annoncé l’état où se trouve l’Occident. Avec force, il a dénoncé les ravages du « politiquement correct », de cette pensée unique qui nous fait ressembler à un troupeau sur la colline de mon enfance, un troupeau sous la coupe du puissant taureau. Il a évoqué librement l’Amérique de son enfance, de la guerre, de son identité, de la lutte entre les hommes et les femmes, lutte qui est devenue caricaturale. Il a longuement parlé de la place des Juifs dans la cité, il a prédit le retour de l’antisémitisme, insidieux, procédant par non-dits, allusifs, avec la complicité de citoyens transis ou tout simplement indifférents.
Dès les premières pages de son essai inspiré, Marc Weitzmann rappelle que « l’Europe juive » a cessé d’exister entre 1939 et 1945. Et, alors qu’on croyait que la leçon historique permettrait d’échapper à une autre tentative de même essence, on vient, hier, d’être confronté à un événement d’une extrême violence, une boucherie, avec « les viols collectifs, tortures, démembrements et meurtres de masse commis par le Hamas dans le sud d’Israël ». Le 7 octobre 2023, Satan a reparu sur terre, pour paraphraser Malraux, à propos des camps d’extermination nazis. La question posée est de savoir si la littérature peur encore éveiller les consciences plongées dans le coma artificiel du consumérisme. Avec les livres de Roth, on serait tentés de répondre oui. Marc Weitzmann cite Ezra Pound : « La littérature, c’est l’actualité qui reste actuelle. » Il ajoute : « À cette aune, les romans de Roth passent-ils ce test ? À mon sens, oui, sans quoi je ne serais pas en train d’écrire ces lignes, mais l’expliquer implique de prendre en considération le gouffre qui s’est si vite creusé entre le temps qui fut le sien et ce qui, pour nous, fait office de présent. »
Weitzmann, dans un style nerveux, presque inquiet, à l’image de son regard intranquille, tente de prendre de vitesse le tsunami dévastateur qui menace la civilisation occidentale, et décortique les principaux ouvrages de Roth. C’est efficace, car l’essayiste a fréquenté l’écrivain américain. Il est allé chez lui, dans son appartement de l’Upper West Side de Manhattan, ses descriptions donnent de la « chair » à son analyse. Il a même été reçu à Warren, dans le Connecticut. Roth habitait une grande maison isolée au milieu d’une clairière silencieuse offrant un rempart contre les scories d’une histoire revigorée pour notre plus grand malheur. Dans Opération Shylock, je me souviens avoir lu ceci : « (…) Le roman fournit à celui qui l’invente un mensonge par lequel il exprime son inaudible vérité. » Cette littérature-là est efficace.
À partir de ce portrait du joueur, l’essayiste résume la méthode Roth qui laisse s’exprimer sa « part sauvage ». Tout d’abord, l’art de conflictualiser une situation donnée, avec un peu d’ironie, et pas mal d’exagération. Ensuite, des dialogues dictés par une « oreille absolue », faisant la part belle aux personnages antagoniques. Enfin, « un sens maniaque du détail » permettant de « désidéaliser ses plus belles créations romanesques, sans jamais les rendre prosaïques ou vulgaires. » Ce qui permit à Roth de postuler posthume avec succès.
L’auteur de Portnoy et son complexe est mort le 22 mai 2018. Celui qui détestait les journalistes a ouvert sa porte à Marc Weitzmann, pourtant journaliste, mais surtout écrivain, en 1999. Presque vingt années durant lesquelles les deux hommes finirent par devenir amis. De quoi écrire un ouvrage qui pense notre très basse époque.
Celui qui pourrait être l’anti-Roth, c’est Michel Houellebecq. On peut dire que Weitzmann, malgré une certaine sympathie pour l’auteur des Particules élémentaires, ne le loupe pas. Passons sur la description hyper réaliste de son appartement parisien et du portrait clochardesque qu’il en fait, pour se concentrer sur les idées mortifères développées dans ses romans. Pour résumer, Houellebecq, très intelligemment, a surfé sur l’effondrement de notre civilisation et l’avachissement des millennials français et de leur progéniture. Il n’a pas dénoncé le nihilisme, au contraire, il l’a amplifié avec un cynisme malsain. Ce provocateur amoral a même été jusqu’à dire – c’est Weitzmann qui le rappelle – que c’était « plus facile d’aller faire le malin à Londres, plutôt que d’affronter les difficultés réelles du pays ». Ce néofascisme d’atmosphère n’a pas arrangé l’état moral de la France. De Gaulle, lucide, avait dit, en 1969, à son ministre de la Culture, que c’était Vichy qui avait fini par avoir raison de son engagement pour la France. L’illettrisme, l’égalitarisme et la confusion généralisée ont accéléré notre dislocation. Dans les années 1930, Georges Bataille avait évoqué le blocage sexuel des sociétés européennes. Il est aujourd’hui remplacé par la frustration sexuelle dont les conséquences ne seront pas moins pires que celles du blocage dénoncé par Bataille.
La part sauvage permet de s’interroger sur cet effondrement en pointant les fléaux qui nous menacent et dont beaucoup viennent de l’Amérique secouée par la cancel culture et le retour d’un antisémitisme décomplexé, notamment sur certains campus. Cette entreprise d’alerte est certes fragile – combien reste-t-il de vrais lecteurs ? – mais elle a le mérite d’exister et de faire honneur à Philip Roth qui, dans Némésis, écrit : « Moins il y aura de peur, mieux cela vaudra. La peur fait de nous des lâches. La peur nous avilit. »
Marc Weitzmann, La part sauvage, Grasset. 384 pages
Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
La journée avait commencé de manière étrange. C’était tôt le matin ; il avait plu toute la nuit. Soudain, mon attention fut attirée par une centaine de gouttes suspendues sur les fils du portant sur lequel je fais sécher du linge, sur la terrasse. Je m’approchai ; à l’est, le soleil se pointait et semblait avoir allumé ces minuscules boules de Noël aqueuses. « Qu’est-ce que c’est beau ! », pensais-je, un peu simplet. Je savais que cette journée qui commençait ne serait pas tout à fait comme les autres. Je restai là, devant le portant, à observer les gouttes. Je me revoyais à peu près au même endroit, cinq ans auparavant, en pleine crise de Covid et de confinement, en train d’observer le jardin à la recherche d’une idée pour alimenter la chronique du « Jardinier confiné », que m’avait commandée mon confrère et ami Daniel Muraz, rédacteur en chef adjoint du Courrier picard. Tout était prétexte pour écrire : un oiseau mort, un arbre en fleurs, une tourterelle qui se posait sur la rambarde, les radis qui se mettaient à pousser, une merluche aguicheuse au ventre roux qui me faisait un clin d’œil, mon bon voisin Tio Guy qui tondait sa pelouse… Reclus comme l’ensemble de mes compatriotes, j’observais, jardinais et noircissais des pages. Je finis par réunir celles-ci en un livre Mares & Jardins, sous-titré « Chroniques du pêcheur-jardinier », paru en novembre 2021 aux Soleils bleus. Je rentrai dans la maison et vaquai à mes tâches avant d’aller retrouver ma Sauvageonne. C’était un mercredi ; l’idée lui prit d’aller saluer son excellente copine Corinne qui officie comme secrétaire médicale chez un dentiste près de la gare d’Amiens. C’est bien connu : garer sa voiture dans ce quartier est aussi difficile que de faire boire un verre de limonade à Antoine Blondin. Nous finîmes, l’ébouriffée et moi, par trouver une place rue Alexandre-Fatton. Là encore, ce fut un périple. L’horodateur, qui se trouvait à trois mètres, n’était même pas allumé. En panne totale. En bons citoyens, nous nous rendîmes à celui qui se trouvait à trois cents mètres. Ce dernier était complètement fou ; il ne cessait de buguer et affichait sans cesse « Erreur technique ». Nous recommençâmes une dizaine fois l’opération. Rien n’y fit. Ce cinglé d’horodateur ne voulait rien savoir. « Laisse tomber, vieux yak », suggéra la Sauvageonne. « Avec la chance que j’ai, je vais encore me choper une prune ! », lui rétorquai-je, péremptoire. Et, tout de go, j’appelai le service stationnement de la police municipale afin d’expliquer mon cas et, ainsi, témoigner de ma bonne fois. Une dame fort aimable me répondit que je craignais rien, qu’il n’y aurait pas de contrôle dans le secteur, que je pouvais boire mon expresso tranquille. Je repartis le cœur léger jusqu’à ce que mon regard se posât sur les enseignes de deux hôtels presque mitoyens : le Central Anzac et le Spatial. Un visage me sauta à l’esprit : celui du fantastique, mystérieux et très drôle Philippe Katerine. Je l’avais interviewé une dizaine d’années auparavant avant son concert à La Lune des Pirates ; plus moyen de savoir dans lequel. Le Central Anzac ou le Spatial ? Mystère. J’étais en train de réfléchir très très fort, interloqué et mutique comme un chat apercevant Léon Zitrone, le Brian Jones des Jeux Intervilles, en train de pisser contre la pompe d’une station-service. La Sauvageonne parvint à m’extraire de mes encombrantes cogitations en m’interpellant de sa voix de Brigitte Bardot, époque Vadim et Vailland : « Savais-tu, vieux yak, qu’il y a eu, il y a fort longtemps, un crime horrible dans l’un des hôtels de cette rue ? » Je ne le savais point, oubliai Philippe Katerine et en frissonnai de frayeur. Je consultai mon téléphone portable et constatai que l’ébouriffée avait raison : Pierre Taverniers, avait assassiné à la hachette, dans une chambre de l’hôtel de la Crémaillère, M. Soveaux, son épouse, Nelly Soveaux et leur fille, Nelly Soveaux. « C’est le 25 janvier 1970 qu’un coursier de la boulangère de la rue de Noyon découvre le carnage dans un hôtel célèbre d’Amiens, La Crémaillère, fréquenté par une clientèle d’habitués », nous apprit un site spécialisé dans les faits divers. « Les corps de M. Soveaux, son épouse et sa fille assassinés sont parfaitement alignés, baignant dans une mare de sang, où des bouts de cervelles apparaissent. Lors de la perquisition, les enquêteurs trouveront des lettres d’amour et de menaces adressées à Micheline Soveaux âgée de 38 ans et toujours célibataire par un certain Pierre Taverniers. Malgré qu’il clame son innocence, il est arrêté et inculpé du triple meurtre. » Pierre Taverniers fut condamné à la prison à perpétuité. « Quelle horreur ! » fis-je intérieurement. Effectivement, cette journée des jolies gouttes d’eau ne fut pas tout à fait comme les autres…
Les éditions Le Chat Rouge rééditent un classique des années de guerre, Paris de ma fenêtre, dans une édition apprêtée et joliment illustrée. Les chroniques immobiles de Colette sont une source d’évasion, de distraction et de plaisir gourmand. Une leçon d’écriture aussi…
J’entends les critiques. Les vagues furibardes, confrères et éditeurs défaits, tous les accros à la nouveauté de septembre et au chamboule-tout des Prix littéraires. En cette rentrée, alors que déjà deux ou trois poissons-pilotes font la course en tête et que les autres, les centaines d’autres, regardent la caravane des retombées passer, je fais l’impasse volontairement sur les auteurs vivants. N’y voyez pas une marque de jalousie, un agacement corporatiste, un dégoût pour l’homme nouveau, seulement les hasards du calendrier et de ma boîte aux lettres. Au cœur de cet été chaud et venteux sur les bords de Loire, j’ai reçu cet ouvrage comme un présent heureux.
Il m’a fait l’effet d’une boîte de Forestines (confiseries de la ville de Bourges). Distraitement, d’abord, je l’ai ouvert. Je suis méfiant de nature sur les rééditions fainéantes et les resucées d’automne. Je connais ma Colette, sans être un spécialiste comme l’indispensable Frédéric Maget, le prédisent de la Société des amis de Colette qui se trouve à Saint-Sauveur-en-Puisaye dans le doux département de l’Yonne. Je possède quelques idées sur cette vieille Falbala couverte de tricots et de chats domiciliée Palais-Royal. Une fois de plus, par ses manières de conteuse, de barde des ruralités, son bons sens et son art naturaliste, notre cantinière sensuelle et polissonne, la main ferme et l’esprit rêveur, m’a cueilli. Je vous parlerai donc ce dimanche d’un livre paru originellement en 1942 et dont l’édition de 1944 refait surface dans une finition hautement désirable. La préface de Carco et les illustrations de Sarah Elie Fréhel donnent à l’ensemble une patine craquante comme la dorure d’une terrine de lapin, cuivrée et alléchante. Et puis, je dois vous avouer une autre raison, je lisais les entretiens de Nicolas Bouvier qui courent de 1973 à 1997 que l’éditeur suisse Héros-Limite vient de compiler très adroitement sous le titre Voyager, raconter. Et j’étais en partiel désaccord avec le Genevois baroudeur qui disait préférer « les voyageurs qui écrivent aux écrivains qui voyagent ; ils ont moins tendance à dresser l’écran de leur vanité littéraire entre le monde et le lecteur ». Colette, immobile, ramassée, confinée au 9, rue de Beaujolais, a 67 ans en 1940. Elle ne bouge pas et pourtant le monde s’ouvre à nous. Son génie de l’observation et de la prémonition suffit à nous emporter. Le voyage est accessoire, futile, presque indécent, quand la plume de Colette fouette l’actualité, évoque des souvenirs d’enfance, la dure réalité de l’Occupation, le sort des animaux ou les aliments de substitution. Le monde vient à elle par la seule force de son écriture. Elle n’a pas eu à chausser des godillots ou à emprunter des cordillères impossibles. « Ne cherchez donc pas, dans ces pages, les morceaux de bravoure : elles en contiennent d’autres d’un aussi noble accent » avertit son ami Carco. L’héroïsme n’est pas au rendez-vous. Les grandes idées, les combats, les accusations, les postures, les vices des époques brumeuses sont absents. Colette est cette bonne mère, parfois autoritaire, souvent charmeuse, grivoise par moments, qui répond au courrier de ses chères lectrices comme elle les appelle. Pendant qu’un Français parlait à d’autres Français sur les ondes de Londres. Colette, du 1er arrondissement, avec un apolitisme qui la rendrait suspecte ou naïve aujourd’hui, prend sa plume pour répondre aux préoccupations ménagères de ses concitoyennes. C’est Menie Grégoire dans Gross Paris. En guise de postface intitulée « La Paysanne de Paris », Gérald Duchemin touche du doigt la quintessence de cet ouvrage : « Paris de ma fenêtre regorge de conseils pour affronter le froid, la disette, la solitude, la tristesse et même la peur… ». Ce guide du routard des temps mauvais est une merveilleuse lettre à France. Charnellement, Colette l’aime, ce pays désarmé. Elle lui rend ses couleurs, ses émois, ses chicaneries et ses chemins de halage. Dehors, la capitale tremble. A l’intérieur des foyers, dans le besoin et l’angoisse, la dictée de Colette demeure cette lumière dans la nuit. Ce mince espoir. Un peu de chaleur. Elle s’enthousiasme pour cette jeunesse qui « lit passionnément », le livre est une denrée rare en 1940. Elle réévalue la tarte au rutabaga, elle s’enivre du nom des plantes et ne blâme pas la coquetterie sous le bruit des bottes. Elle dresse des lauriers à « ces petits Français encroûtés, pourvu que l’espèce ne s’en perde point ! », ces sédentaires des provinces éloignées forment l’avant-garde de notre civilisation. Colette déroute, amuse, cajole, gronde et puis se lâche, sur deux lignes, dans un sprint infernal ; avec une formule divine, elle montre toute sa maestria littéraire. « Comme beaucoup de Français un peu douillets, un peu grincheux, mais capables d’admirer longtemps ce qui leur plaît, je voue à mon pays un culte assoupi au fond de moi-même », voilà ce qui manque probablement en cette rentrée littéraire, de ces phrases qui harponnent l’esprit.
Paris de ma fenêtre – Colette – éditions le Chat Rouge – 304 pages.
Le dernier roman de Mario Vargas Llosa, au titre prémonitoire de Je vous dédie mon silence, est paru en France avant l’été, deux mois seulement après son décès à Lima…
C’est un livre singulier, dans la bibliographie de l’auteur de La Ville et les Chiens (1963), une nouvelle incarnation littéraire de lui-même, avec un message politique inédit chez celui qu’on prenait jusqu’alors pour un grand libéral.
Je vous dédie mon silence est un vaste panorama de la musique de son pays natal, avec en vedette la fameuse valse péruvienne. Cette valse, écrit Vargas Llosa, « au-delà des préjugés et des anathèmes, unirait les Péruviens et leur donnerait un robuste socle musical sur lequel, sans que personne l’exige, se forgerait ce lien entre tous les fils de cette terre ». On comprend rapidement tout l’enjeu de cette forme artistique du folklore national, que Vargas Llosa va illustrer par l’histoire de Toňo Azpilcueta, journaliste expert en musiquedite « criolla » (au sens de « autochtone et authentique », nous explique le glossaire).
Lalo Molfino, un guitariste bizarre
L’histoire narrée par Vargas Llosa est simple et très belle. Au fil de ses déambulations dans le Lima underground et interlope, à la recherche de musiciens d’exception, Toňo tombe un soir sur un guitariste du nom de Lalo Molfina qui le stupéfie. Il se trouve que ce sera son dernier concert, puisque le prodige meurt, quelques semaines plus tard, dans un hôpital réservé aux pauvres. Toňo apprend la nouvelle avec émotion, et il décide d’enquêter sur cette figure mystérieuse, que très peu ont connue. « Je vous dédie mon silence », ce sont les paroles d’adieu de Lalo Molfino à la chanteuse Cecilia Barraza, qui a brièvement travaillé avec lui. Elle confie à Toňo : « c’était un génie à la guitare, mais quelqu’un d’étrange, de très bizarre ». Elle ajoute : « Il s’enfermait dans sa chambre d’hôtel pour remplacer les cordes de sa guitare et l’accorder. Il y passait toutes ses journées. »
Dès lors, Toňo va tenter de rassembler le plus grand nombre possible de témoignages sur Lalo Molfino. Il a le projet d’écrire un livre dans lequel, tout en retraçant la biographie de l’éphémère guitariste, il exposera son propre savoir musicologique sur la musique criolla, la passion de sa vie.Toňo se rend en car dans la ville natale de Molfino, une petite bourgade péruvienne perdue au fin fond du territoire. Toňo y rencontre de rares témoins de la vie de Molfina, dont l’un lui raconte sa naissance cauchemardesque dans la décharge pestilentielle d’un bidonville. « Vous voulez dire que la mère l’a abandonné là, au milieu des ordures ? Pour être mangé par les rats ? », s’exclame Toňo, lorsqu’il apprend cela. Cette naissance, dans des conditions aussi épouvantables, me fait penser à celle d’un autre personnage de roman, le « nez » Jean-Baptiste Grenouille, l’anti-héros génial du célèbre roman Le Parfum de Patrick Süskind, paru en 1986. Le sieur Grenouille était venu au monde dans « l’endroit le plus puant de tout le royaume », écrit Süskind.Sa mère se débarrasse de Grenouille, qu’elle croit mort, en le dissimulant sous des détritus, mais un passant entend pleurer le nouveau-né et le sauve. La mère, condamnée pour infanticide (tous ses enfants ont disparu ainsi), sera décapitée. Ainsi naquit Grenouille, être d’exception — et ainsi naquit d’une manière presque identique Lalo Molfino, comme si la naissance des génies devait toujours excéder la norme.
L’identité péruvienne
Toňo Azpilcueta écrira donc un livre sur Lalo Molfino, ou plus précisément à partir de lui. En effet, il voudrait en profiter pour faire aussi un portrait global du Pérou, traquer son identité perdue. Son livre-manifeste devra répondre aux questions que l’homme péruvien se pose en tant que « métis ». Chez un littéraire comme Vargas Llosa, cela passe beaucoup par le vocabulaire, de manière très légitime. Ainsi, pour caractériser le chant profond de Lalo Molfino, Vargas Llosa décortique savamment un mot typique du Pérou, « huachaferίa » qui, à la base, signifie « comportement de mauvais goût ». Mais Vargas Llosa tente une explication plus poussée. Pour lui, huachaferίa, c’est surtout « une autre façon de comprendre le monde, quelque chose de plus naïf et de plus tendre, de moins recherché mais de plus intuitif et caractéristique de chaque classe sociale ». En somme, cette attitude typique pourrait ressembler à une sorte de sprezzatura des antipodes.
Ce qui frappe dans Je vous dédie mon silence, c’est la rupture de ton avec les grands romans de Vargas Llosa. Ici, on sent qu’il n’a plus rien à prouver, ni de temps à perdre, et qu’il se laisse porter par son inspiration et sa gouaille de vrai Péruvien. Il ne boude pas son plaisir à revenir une nouvelle fois au Pérou, sa patrie, son chez-soi, et à y parler musique plutôt que rapport de force entre hommes d’État. Néanmoins, ce roman conserve une indiscutable portée politique, à l’image de son héros, Toňo Azpilcueta, attaché aux traditions, et toujours à la recherche d’un Pérou renaissant de ses cendres. Comme il le dit : « N’avait-on pas besoin maintenant plus que jamais, d’un livre qui unisse le Pérou ? » Cette question que pose Vargas Llosa, grand cosmopolite devant l’Éternel, n’est-elle pas celle aujourd’hui que tous les peuples devraient se poser ? Le « chant profond », c’est aussi cela, avec sa dimension politique inévitable qui s’ajoute à la fascination culturelle.
Mario Vargas Llosa, Je vous dédie mon silence. Traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort. Éd. Gallimard, 286 pages.