Favori pour l’emporter au deuxième tour le 21 juin, Abelardo de la Espriella promet une politique libertarienne comme celle de l’Argentin Javier Milei et la construction de méga-prisons sur le modèle de celles de Nayib Bukele au Salvador. Il a reçu le soutien de Donald Trump.
Le résultat du 1er tour de la présidentielle en Colombie, 52 millions d’habitants, qui s’est tenu le dimanche 31 mai et a placé en pole position le candidat de la droite radicale, qualifié bien sûr par la bien-pensance de « populiste » (synonyme pour cette dernière de démagogue), Abelardo de la Espriella, avocat et homme d’affaires millionnaire de 47 ans, n’est en réalité qu’une demi-surprise.
Les sondages se trompent
Les derniers sondages le donnaient en deuxième position avec 27 à 31%, soit un retard de 6 à 17 points sur son rival de gauche, Iván Cepeda. Ce dernier, philosophe, militant des droits de l’homme, ancien communiste et sénateur, était crédité de 37 à 44% selon les différents instituts. C’était oublier que depuis l’annonce de sa candidature, après l’assassinat en août 2025 à Bogota, sur une place publique lors d’une manifestation politique, du candidat de la droite traditionnelle Miguel Uribe Turbay, les intentions de vote en sa faveur suivaient une trajectoire ascendante que rien ne semblait endiguer. Certains commentateurs s’aventuraient à prédire qu’il pouvait talonner oumême faire jeu égal avec son rival. Mais aucun n’osait imaginer qu’il pourrait le devancer de manière confortable et, enconséquence, faire de lui le favori du second tour le 21 juin.
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Se réclamant à la fois du président salvadorien Nayib Bukele, avec qui il a une certaine ressemblance physique (même barbe, coupe de cheveux noirs et un faciès assez similaire), de l’Argentin Javier Milei et de Donald Trump, M. de la Espriella est arrivé en tête avec 43,7 %, contre 40,9 % pour Cepeda, soit un avantage de près de trois points. La candidate de la droite traditionnelle, Paloma Valencia, qui a obtenu 7% alors que la moyenne des sondages lui attribuait 14%, s’est ralliée à lui à peine les résultats connus. Dès lors, logiquement – mais prudence, la logique en Amérique latine est très capricieuse –, il devrait être le futur président de la Colombie, la somme de leurs deux scores franchissant la barre des 50%. Même s’il recueillait le plein des suffrages du centriste Sergio Fajardo, qui a fait 4,26%, et des neuf autres postulants qui, à eux tous, n’arrivent pas à 3%, M. Cepeda plafonnerait à 48 %. Tous les sondages donnent M. de la Espriella gagnant avec une marge étroite. Le seul qui le voit perdant attribue 52 % à son adversaire.
À quoi donc est imputable sa victoire du 1ertour ? D’abord, depuis sa fondation, la Colombie a toujours été gouvernée par la droite sous ses différentes variantes. C’est donc un peu un retour à l’ordre normal des choses. S’il l’emporte le 21 juin, le gouvernement de gauche dirigé par Gustavo Petro, un ancien guérillero élu à la surprise générale en 2022, n’aura été qu’un intermède de quatre ans (la durée du mandat) dans l’histoire du pays.
Violence endémique dans le pays
Plus les difficultés s’accumulaient, plus Gustavo Petro, le président sortant, se radicalisait au point parfois de se prendre pour le substitut de Nicolás Maduro, l’ex-président vénézuélien aujourd’hui détenu aux États-Unis après sa spectaculaire capture par Trump.
Pendant ces quatre dernières années, la violence a explosé. La Colombie, en nombre d’homicides, se classe deuxième d’Amérique latine derrière l’Équateur, avec 25 morts pour 100 000 habitants, mais devant le Honduras et le Brésil. La guérilla (phénomène endémique depuis 1948), malgré des négociations de paix qui traînent en longueur et apparaissent de plus en plus comme une diversion de la part de ces organisations subversives très liées au narcotrafic, a repris, si l’on peut dire, du poil de la bête. Depuis 2022, le nombre de guérilleros a doublé, passant de 13 500 à 27 000, et à nouveau, des parcelles du territoire national sont sous leur contrôle. D’une manière générale, ces parcelles coïncident avec les zones de culture de la coca, matière première de la cocaïne, dont la superficie est passée de 200 000 hectares en 2021 à un peu plus de 250 000 aujourd’hui.
Certes, la pauvreté, essentiellement concentrée à la campagne, a un peu diminué, mais ce recul s’inscrit dans un phénomène amorcé au début des années 2000, conséquence sans doute indirecte de la rente que procure le narcotrafic en pleine expansion. Bien que très mal répartie, celle-ci finit par ruisseler un tantinet.
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Ce revers de la gauche, qui néanmoins coagule 40 % du corps électoral (au second tour, on verra son plafond), est aussi à attribuer à la personnalité de son candidat. Iván Cepeda est un homme terne. Quand il prend la parole, son auditoire tombe en somnolence. Il a fait ses études de philosophie à Sofia, à l’époque où la Bulgarie était communiste. Plus tard, il a décroché une maîtrise en défense des droits de l’homme à Lyon. Il a passé les premières années de son enfance à Prague, au temps du soviétisme, et à La Havane, où ses parents communistes s’étaient exilés. Son père a été tué dans un attentat en 1994 à Bogota. Sa campagne, dans laquelle il se présentait comme le continuateur de la politique de M. Petro (qui ne pouvait pas se représenter, la Constitution interdisant un second mandat consécutif), a été sans relief, à la différence de celle de M. de la Espriella.
Ce dernier s’est inspiré à la fois de Trump et de Milei et sa tronçonneuse. Dès qu’il s’est lancé, il s’est vêtu du maillot de l’équipe nationale de foot, a adopté une faconde truculente, a recouru à un langage direct, sans euphémisme, pour promettre une libération de l’économie dans la veine libertarienne, de construire des méga-prisons sur le modèle de celle de Bukele au Salvador, de rompre les négociations avec la guérilla, d’anéantir ses foyers, et d’entreprendre une éradication de la culture de la coca avec le concours des États-Unis.
Ce retour probable, mais pas acquis, en Colombie de la droite qui se veut radicale et sans concession confortera la tendance à une droitisation de l’Amérique latine.
Dimanche prochain 7 juin a lieu le 2e tour de la présidentielle au Pérou. La fille, Keiko, de l’ancien président Alberto Fujimori, qui sauva son pays des griffes du polpotiste Sentier lumineux, est aussi en pole position pour l’emporter, un quart de siècle après la chute de son père. Entre elle et Marine Le Pen, bien qu’elles ne se connaissent pas – voire qu’elles ignorent l’existence l’une de l’autre –, il y a beaucoup de points communs. Notamment, elle se réclame d’une droite sociale. Si elle et M. de la Espriella l’emportent, il ne resterait à gauche que le Brésil, l’Uruguay, le Mexique et, mais pour combien de temps encore, Cuba.
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