L’échec de l’offensive « éclair » de 2022 a forcé Moscou à passer à une guerre d’usure. Mais la stratégie de la chair à canon montre ses limites. La triple parade ukrainienne – drones tactiques, solide défense antiaérienne et frappes économiques – a payé. Si bien que les Russes sont désormais menacés sur leur propre territoire.
Mi-mai, une vidéo a circulé massivement sur les réseaux sociaux. On y voit un drone ukrainien évoluer dans le ciel de Moscou, bourdonnant tranquillement au-dessus de la capitale russe. Des habitants, incrédules, filment la scène avec leur téléphone portable, certains plaisantent et se demandent où se trouve la défense aérienne russe. En guise de bande sonore, on entend un best of d’injures et autres gros mots. L’image rappelle le temps de l’agonie de l’URSS, quand, en 1987, Mathias Rust, jeune Allemand de 19 ans, avait traversé l’espace aérien soviétique à bord d’un simple avion de tourisme, pour atterrir près de la place Rouge.
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Cette scène de mauvais augure intervient à peine une semaine après une autre, celle du défilé du 9-Mai réduit à une version minimale, dans une atmosphère anxieuse, avec des unités clairsemées. Réveil cruel pour les Moscovites. Pour la première fois depuis septembre 1941, la guerre est à leur porte. Or, contrairement à ce qui s’est passé pendant la Grande Guerre patriotique, la Russie d’aujourd’hui n’a ni les moyens, ni les alliances, ni les militaires talentueux pour renverser la situation. Ça sent la défaite, et ce n’est pas la première fois.
Coup manqué
Février 2022. L’objectif russe initial est ambitieux : éliminer l’Ukraine en tant qu’entité politique indépendante, transformer le pays en Biélorussie bis, nominalement indépendante mais concrètement soumise au Kremlin. L’opération doit être rapide : la prise de Kiev par une combinaison d’opérations aéroportées, de colonnes blindées et de sabotage intérieur est supposée provoquer l’effondrement du pouvoir ukrainien. Les unités stationnées en Crimée doivent suivre la vallée du Dniepr pour rejoindre Kiev « libérée », coupant ainsi l’Ukraine en deux et encerclant l’armée ukrainienne du Donbass. Fin de la résistance organisée. Victoire.
Pourtant, en une semaine il devient évident que l’opération est un échec dont les colonnes blindées immobilisées au nord de la capitale deviennent le symbole. Zelensky reste à Kiev, l’armée ukrainienne résiste et l’offensive russe se désorganise. Moscou est alors contraint de changer d’objectif. Première défaite. Désormais il ne s’agit plus de faire tomber Kiev, mais de « libérer » Donetsk, Louhansk, Kherson et Zaporijjia, les oblasts russophones.
De la guerre éclair à la guerre d’usure
C’est à ce moment que les États-Unis et l’OTAN s’engagent massivement aux côtés de Kiev. Argent, renseignement, formation et armes transforment l’armée ukrainienne. Mais l’objectif américain est ambigu : empêcher la défaite ukrainienne et une victoire russe. Un objectif formulé négativement crée la confusion. On meurt pour la victoire, pas pour ne pas perdre. Résultat : les États-Unis et l’OTAN privent l’Ukraine de moyens permettant d’exploiter pleinement la première défaite russe. Les contre-offensives ukrainiennes de Kharkiv, puis de Kherson sont un succès. Mais la situation se retourne de nouveau en 2023. La contre-offensive ukrainienne de l’été 2023 se brise sur les lignes russes. Cependant, après dix-huit mois de guerre, Moscou n’a plus les moyens d’exploiter l’échec ukrainien pour lancer une manœuvre décisive. Poutine décide alors de transformer le conflit en guerre d’usure.
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Dès lors la stratégie russe repose sur ses atouts structurels : profondeur territoriale, avantage démographique, capacité industrielle supérieure et capacité d’artillerie considérable. L’objectif devient moins de prendre du terrain que de saigner à blanc l’armée ukrainienne. Chaque bataille est une boucherie. Les Russes même appellent leurs propres fantassins « la viande ». Pendant près de deux ans, cette stratégie fonctionne. Les Ukrainiens encaissent, cèdent du terrain par endroits et font payer chaque kilomètre très cher aux Russes. Mais l’armée ukrainienne manque d’hommes. Kiev comprend qu’il lui est impossible de rivaliser frontalement avec Moscou sur le seul terrain de la masse humaine et industrielle. L’Ukraine innove sur trois axes centraux. D’abord, frapper la profondeur russe. Raffineries, dépôts pétroliers, usines de défense, infrastructures ferroviaires et bases aériennes deviennent des cibles régulières de drones ukrainiens de longue portée. La logique est de perturber l’économie de guerre russe et d’obliger Moscou à disperser ses défenses aériennes sur un territoire immense. Ensuite, améliorer drastiquement les capacités de défense aérienne. Au début de la guerre, les frappes russes de missiles et de drones causaient des dégâts considérables. Mais progressivement, l’Ukraine construit un système combinant matériel occidental, improvisation locale et guerre électronique. Les taux d’interception augmentent fortement. Enfin, Kiev cherche à modifier le rapport d’attrition sur la ligne de contact. Les drones FPV (« First Person View », drone piloté grâce à une caméra embarquée qui transmet l’image directement au pilote, généralement via des lunettes), l’intégration numérique du champ de bataille et l’amélioration du renseignement tactique permettent progressivement aux Ukrainiens de tuer davantage de soldats russes pour un coût moindre en hommes et en argent.
Le vent tourne
Depuis la fin de l’année 2025, ces actions commencent à produire des effets stratégiques visibles. Pour la première fois depuis longtemps, les pertes russes dépasseraient les capacités de recrutement durable. Ici et là, la Russie perd du terrain. Sa stratégie de chair à canon s’épuise progressivement. La machine militaire russe reste dangereuse et puissante, mais elle n’avance plus au même rythme et semble de plus en plus coûteuse à maintenir. Dans le même temps, les frappes ukrainiennes dans la profondeur produisent leurs effets. Les raffineries touchées réduisent les capacités de production de carburants. Les usines de défense doivent disperser leurs activités. Les aéroports connaissent des perturbations répétées. La Russie est contrainte de consacrer des ressources croissantes à la protection des infrastructures plutôt qu’au front. L’immensité de son territoire devient une faiblesse : on ne peut pas tout défendre. Certes, elle conserve des avantages considérables, mais elle ne parvient plus à transformer ces atouts en victoire décisive. Inversement, l’Ukraine demeure plus faible sur presque tous les indicateurs classiques de puissance, mais réussit à rendre la guerre de plus en plus coûteuse pour Moscou. Pour de nombreux Russes, la guerre n’est plus un sujet de JT du soir, mais quelque chose qui bourdonne au-dessus de leur tête ou explose près de chez eux.
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C’est ainsi qu’un peu plus de quatre ans après l’échec stratégique de la première guerre russe en Ukraine, Moscou voit sa deuxième guerre visant à saigner les Ukrainiens à blanc et s’emparer des quatre oblasts annexés tourner elle aussi au fiasco. Et le doute s’installe désormais jusque dans le ciel de Moscou.





