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Israël, cible de toutes les haines

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Israël semble être en train de perdre la guerre de l’image à Gaza. Même des pays démocratiques comme la France, le Royaume Uni et le Canada l’accusent d’être responsable d’une famine à Gaza. Si de tels alliés abandonnent l’Etat juif, c’est en grande partie parce que la haine du Juif est devenue une véritable force politique. Analyse.


Il y a quelque chose d’incompréhensible, sinon de foncièrement malhonnête, dans l’hostilité persistante – et croissante – qu’une partie du monde occidental nourrit à l’égard d’Israël. Ce rejet n’est pas né de l’actualité récente, mais plonge ses racines dans un cocktail idéologique où se mêlent l’antisémitisme recyclé, les haines postcoloniales, le populisme islamo-gauchiste, le clientélisme électoral et une forme de snobisme moralisateur dont l’Europe a le secret. La diabolisation d’Israël est une œuvre composite. Il faut en démonter les mécanismes.

1/L’antisémitisme recyclé en antisionisme

Le cœur du mal est là : le Juif honni d’hier est devenu l’État haï d’aujourd’hui. L’antisémitisme étant désormais répréhensible (jusqu’à récemment en tout cas), la haine a trouvé un costume plus présentable : l’antisionisme. On ne hait plus les Juifs, on hait le Juif collectif. Cette transmutation rhétorique, qui permet toutes les outrances, est d’autant plus efficace qu’elle donne bonne conscience à ceux qui s’y adonnent. Soudain, l’illégalité devient vertu : on peut haïr sans honte, puisque c’est « pour la Palestine ». On est dans le camp du Bien, dans le monde du risque zéro puisque qui pourrait vous reprocher votre empathie pour les Palestiniens ? 

2/L’effet miroir de la détestation américaine

Il y a aussi la vieille haine anti-impérialiste, version tiers-mondiste ou alter-européenne. Israël paie ici sa proximité stratégique, militaire et technologique avec les États-Unis. Haïr Israël, c’est s’en prendre à « l’Empire », c’est se donner des airs de rebelle adepte de la passion anti-américaine. Peu importe qu’Israël soit une création travailliste (Ben Gourion) fondée sur des Kibboutz (sorte de phalanstères fouriéristes), une démocratie parlementaire, multilingue, diversifiée, qui protège les minorités mieux que la plupart de ses voisins (notamment les Druzes et les Bédouins) : Israël incarne l’Occident honni, et à ce titre, doit être abattu dans l’imaginaire idéologique de l’ultra-gauche.

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3/L’obsession décoloniale

Le décolonialisme joue un rôle central dans cette haine obsessionnelle. Dans cette vision manichéenne, Israël serait le dernier bastion de la colonisation occidentale. Que le pays soit né d’une résolution onusienne, qu’il ait retiré ses colons de Gaza en 2005, qu’il ait rendu le Sinaï à l’Egypte, que l’hébreu, au contraire du français, de l’anglais et de l’arabe ne soit parlé nulle part ailleurs qu’en Israël, que les Arabes israéliens y aient le droit de vote et un accès à toutes les institutions n’y change rien. Le prisme victimaire l’emporte sur les faits et le conflit devient une métaphore planétaire.

4/La dictature wokiste du ressenti

L’idéologie wokiste, elle, privilégie le ressenti à la réalité. Ainsi, quand 20 pays, dont la Belgique et la France, appellent à un cessez-le-feu, on s’indigne du « refus israélien » relayé par l’AFP, alors même que le Hamas n’a jamais accepté la proposition initiale. Cette inversion accusatoire est permanente. Les sbires de l’État islamique sont des terroristes ; les miliciens du Hamas sont des résistants (des « militants » pour l’Associated Press). Le Hamas est un « Mouvement palestinien » comme s’il s’agissait d’un syndicat. Le drame des otages, des femmes violées, des enfants massacrés, est effacé derrière les images de ruines à Gaza. Les Israéliens sont devenus des super-Blancs, symbole du patriarcat. D’ailleurs, la société israélienne qui produit des « vrais hommes » via le service militaire n’est-elle pas machiste ?

5/Le clientélisme électoral

En Europe, la réalité du vote musulman dans les grandes villes (Bruxelles, Anvers, Paris, Rotterdam, Bradford…) interdit à nombre de responsables politiques de prendre ouvertement la défense d’Israël (un homme politique bruxellois me l’a avoué). Le simple fait de rappeler que le Hamas est une organisation islamiste totalitaire devient un acte de bravoure. Les partis préfèrent flatter leur base électorale, quitte à s’aligner sur des slogans propalestiniens qui flirtent avec la propagande du Hamas. Le courage politique est absent ; le calcul cynique, omniprésent. Démocratie (un homme, une voix) et démographie (population musulmane en expansion) s’allient pour rendre la présence juive en Europe de plus en plus précaire.

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6/Le rejet de l’État-nation

La gauche postnationale abhorre l’idée d’un État fort, enraciné, fier de son identité. Or Israël est tout cela à la fois. Un Etat-nation juif est le summum de l’horreur pour la déconstruction sans-frontière. Les Juifs, autrefois accusés d’être sans terre et sans patrie (vils cosmopolites), sont aujourd’hui détestés pour avoir bâti un État, le défendre, l’armer, l’aimer. Le nationalisme juif, fût-il démocratique, est une insulte à l’universalisme abstrait issu de la déconstruction. Israël déplaît parce qu’il ne s’excuse pas d’exister.

7/Une jalousie mal dissimulée

Israël suscite aussi, disons-le franchement, une forme de jalousie. Ce petit État de moins de 10 millions d’habitants est devenu une puissance technologique majeure, un acteur central dans l’innovation, la cybersécurité, la médecine, l’agriculture, l’intelligence artificielle. Israël vend des armes ? Preuve de sa dangerosité. Israël produit des prix Nobel ? Symbole de sa domination. Même l’absence relative d’énergies renouvelables y devient une marque d’infamie chez certains écologistes radicaux, ainsi de Greta Thunberg levant les voiles vers Gaza avec Rima Hassan.

8/L’université, matrice de la détestation

Depuis 1967, les campus occidentaux sont devenus d’année en année les laboratoires de la haine d’Israël. On y enseigne que l’État hébreu pratique un « apartheid », voire un « génocide » – beaucoup d’étudiants de l’Université Libre de Bruxelles en sont absolument persuadés, comme j’ai pu m’en rendre compte lors d’une soirée de débat organisée par le Centre Jean Gol en présence de Georges-Louis Bouchez et Louis Sarkozy. Un obscur politicien du parti Mouvement réformateur (MR) compare Tsahal à la Wehrmacht en constatant la présence de soldats israéliens au festival de musique belge, Tommorowland. On fait de Gaza un camp de concentration. La « judéification » des Palestiniens est complète : ils sont désormais les victimes absolues, les nouveaux martyrs, oubliant tous les autres, des Ouïgours aux Druzes, Kurdes, Arméniens, Nigérians ou Soudanais menacés de famine…

9/Le renversement moral

Tout cela aboutit à un renversement éthique dramatique. Israël, agressé, endeuillé, menacé de destruction par une organisation islamiste djihadiste, bombardé par le Hezbollah et les Houthis, bombardé par l’Iran qui, sans le dôme de fer, aurait fait des centaines de milliers de morts en Israël, est devenu l’agresseur. Ceux qui massacrent, violent, prennent des enfants en otage sont absous au nom de leur identité palestinienne. Les Israéliens récoltent ce qu’ils ont semé ! Ceux qui se défendent sont condamnés parce qu’ils sont israéliens. Le Hamas, pourtant copié-collé idéologique de Daech, devient un interlocuteur légitime pour certains élus européens, les ONG et l’ONU. On ne parle plus de terrorisme, mais de « résistance ».

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Au final, si Israël est une Etat génocidaire et affameur, il n’a pas le droit d’exister puisqu’il était une promesse du « plus jamais ça » (plus jamais la Shoah). Si les Israéliens sont plus ou moins des nazis, l’Europe nazie et collaborationniste est absoute. Et notre culpabilité recuite vis-à-vis du génocide juif peut enfin être balayée. Dans le monde arabo-musulman, la « greffe sioniste » est une hérésie en terre d’Islam et doit disparaître. Pour ce faire, le Hamas et les proxys iraniens ont l’éternité devant eux : le 7 octobre n’étant, comme les dirigeants du Hamas l’ont rappelé, qu’un apéritif.

C’est pourquoi, nonobstant une empathie légitime pour les souffrances des Gazaouis, tous les démocrates devraient soutenir Israël, non pas aveuglément, mais lucidement. Parce qu’il est un rempart contre le fascisme islamiste. Parce qu’il défend les valeurs démocratiques dans une région qui les connaît si peu. Parce qu’il enterre ses morts et libère ses otages, quand l’autre camp fête ses martyrs et enchaîne les civils. Parce qu’Israël ne cherche pas à conquérir, mais à survivre.

Mettre ses vacances à profit pour (re)lire Adolfo Bioy Casares

L’Invention de Morel, du fantastique millimétré.


On me demande quelquefois des conseils de lecture, et j’avoue que c’est une question à laquelle j’ai du mal à répondre. Cela dépend trop de la personne, et de ses envies du moment. Parfois, je cite un classique. Mais les classiques n’ont pas la cote, sauf pour les lycéens qui doivent passer le bac français. J’ai d’ailleurs noté avec émerveillement que cette année, à l’épreuve écrite, on avait proposé aux futurs lauréats de décortiquer un texte de Barbey d’Aurevilly, ce très grand romancier français pour qui j’ai une immense passion. Barbey n’a pas écrit que des romans. Il est aussi l’auteur d’un petit essai essentiel, Du Dandysme et de George Brummell (1845), que je vous recommande chaudement.

Auteurs cultes

Au début du mois de juillet, j’ai fait un tour dans la grande librairie où j’ai mes habitudes. J’avais en tête d’acheter un livre, L’invention de Morel d’Adolfo Bioy Casares. C’était une envie subite de lecture, née à l’occasion d’une recherche sur les écrivains dits « postmodernes », une classification d’ailleurs étrange qui, souvent, ne dit pas grand-chose. J’ai demandé à la libraire si elle avait ce titre. Sans rien me répondre, comme si cela allait de soi, selon un rituel établi qu’elle avait sans doute coutume de répéter de nombreuses fois dans la journée, elle se dirigea vers un rayonnage, sur lequel était disposée une pile du roman de Bioy Casares. Elle m’en tendit un, toujours silencieuse, avec une expression affirmative sur le visage. Je l’ai remerciée, et en ai profité pour contempler les autres livres, pour certains également disposés en pile, à côté de celui de Bioy Casares. Il y avait celui du Chilien Roberto Bolaňo, intitulé 2666 et qui fait plus de mille pages. Je n’en ai, jusqu’à maintenant, jamais tenté la lecture intégrale, je me suis contenté de le feuilleter. Mais j’ai lu d’autres livres de Bolaňo — qui m’ont parfois déçu. 2666 est considéré comme son chef-d’œuvre. Je rappelle qu’il est mort en 2003, et qu’il est déjà reconnu comme un auteur culte par beaucoup. Culte, mais pas encore un classique, à vrai dire.

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Un archipel d’œuvres

À partir de L’Invention de Morel, tout un archipel d’œuvres peut être rassemblé par capillarité littéraire ou association d’idées (de La Tempête de Shakespeare à L’Amour au temps du choléra de Garcίa Márquez, en passant par Solaris de Stanislas Lem et bien sûr Robinson Crusoë de Daniel Defoe, etc., etc.). Dans sa préface au livre de son ami, Borges écrit que le nom de Morel « fait finalement allusion à un autre inventeur insulaire, à Moreau ». Il évoque ici le fameux roman de H. G. Wells, L’Île du Docteur Moreau, paru en 1896, et dont plusieurs films ont été tirés. Nous savons que Bioy Casares, tout comme Borges, était un grand lecteur. Dans ce que Bioy écrivait, il se laissait souvent, pour nourrir son propre génie, influencer par ses auteurs préférés. Borges lui-même, qui était un peu plus âgé et avait un certain ascendant sur lui, l’a guidé de manière décisive. À Buenos Aires, chez l’un ou chez l’autre, ils ont passé des nuits entières à parler des livres. Dans les controverses qu’ils avaient, c’est souvent Borges qui avait raison. Bioy a raconté cela, par la suite, dans un gros livre où il relate quantité d’anecdotes passionnantes — passionnantes parce que relatives à Borges.

Du fantastique millimétré

Dans L’Invention de Morel, qui date justement de 1940, on sent que Bioy Casares a tiré profit des avis de Borges. C’est du fantastique millimétré, qui appuie à fond sur l’imagination. L’explication finale est extrêmement ingénieuse, mais reste ouverte (un des caractères du postmoderne). Je vous laisse la découvrir, si vous n’avez pas encore lu le livre. Ne lisez pas l’Avant-propos de Le Clézio qui, dès la première phrase, c’est un exploit, spoile l’histoire et révèle la clef de l’énigme. Il faut au contraire la découvrir au cœur du roman, tant elle est amenée avec soin et délicatesse. Je peux simplement évoquer le point de départ : une île quasi déserte, depuis longtemps inhabitée et parsemée de ruines, et un homme en fuite, dont nous ne saurons jamais le nom. L’atmosphère magistralement recréée par Bioy Casares est inquiétante. Comme dansLa Route, de Cormac McCarthy (paru en 2006), on a une impression de fin du monde. À quoi s’ajoute ici une dose de sadisme dans les relations entre les personnages, qui fait penser au film de 1932, La Chasse du comte Zaroff, avec l’acteur Leslie Banks. L’Invention de Morel, c’est clair, est aussi un livre sur le cinéma, et la part immense que celui-ci est amené à jouer dans nos vies : le règne absolu de l’image qui nous a tous plus ou moins envahis.

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Borges nous disait aussi, dans sa préface (recueillie en 1975 dans le Livre de préfaces), que L’Invention de Morel était un roman nouveau et parfait. « J’ai discuté, concluait Borges, avec son auteur les détails de la trame, je l’ai relue ; il ne me semble pas que ce soit une inexactitude ou une hyperbole de la qualifier de parfaite. » Le livre de Bioy Casares ne doit pas être cantonné dans le genre du fantastique, il excède toute classification. C’est une œuvre littéraire à part entière, qu’on peut facilement relire (comme tous les classiques) et qui, selon moi, est spécialement faite pour pallier le désœuvrement estival.   

Adolfo Bioy Casares, L’Invention de Morel. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Armand Piehal. Avant-propos de J.-M. G Le Clézio. Préface de Jorge Luis Borges. Éd. Robert Laffont, coll. « Pavillon Poche », 144 pages.

Jorge Luis Borges, Livre de préfaces, suivi de Essai d’autobiographie. Éd. Gallimard, coll. « Folio ».

Thierry La Fronde et Belphégor sur la table

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Il est des opérations grand débarras plus éprouvantes que d’autres. Sur la terrasse, des objets s’accumulaient. Il fallait y passer : s’en séparer. Un élément taché, gris et rebondi d’un vieux divan ; une chaise au paillage éventré ; et une petite table de téléviseur en formica marron qui, en des temps antédiluviens, avait appartenu à mes parents. Cette table estropiée fit éclore en moi un bouquet de souvenirs. À la cité Roosevelt de Tergnier, dans les années soixante, seules deux ou trois familles possédaient un téléviseur. Je me souviens que nous, les gamins, le jeudi après-midi, faisions la queue devant la maison provisoire des parents de notre copain Alain Lanzeray et/ou devant celle de ceux de Jocelyn Van Messen.

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Les pièces des baraquements de la cité étaient minuscules ; nous nous installions deux par deux au côté d’Alain et/ou de Jocelyn et, parfois de membres de leurs familles. Les images en noir et blanc défilaient devant nos yeux innocents et fascinés. La télévision arrivait dans les foyers populaires, à petites ondes feutrées ; elle restait pour nous un objet mystérieux, merveilleux. Nous étions bien sûr habitués au plaisir collectif de voir un film au cinéma. Le nôtre se nommait Le Casino ; il était situé rue Marceau, juste derrière la maison de mes parents, rue des Pavillons (aujourd’hui, rue des Lutins). Ses bâtiments arboraient une belle architecture de type Art Déco. Ils devaient dater des années 1920 ou 1930, après la Première Guerre mondiale au cours de laquelle nos bons amis d’Outre-Rhin avaient quasiment rasé Tergnier, en 1917 ; furieux d’être contraints de reculer, ils s’étaient vengés. Ils n’avaient épargné que deux maisons de maîtres qui existent toujours tout au fond de la jolie rue des Pré Bains, afin, disaient-ils, de loger l’état-major car ils espéraient revenir dans notre petit bourg qu’ils avaient piétiné, dynamité et broyé.

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Las de me voir squatter chez les Lanzeray ou les Van Messen, mon père décida un jour de faire l’acquisition d’un téléviseur. Il se rendit chez un vendeur à Vouël et acheta un appareil de marque Ribet-Desjardins pour le plus grand bonheur de la famille ; il acheta aussi une petit table en formica marron, celle que j’ai conduite il y a peu, le cœur lourd, à la déchèterie. Le poste Ribet-Desjardins nous donna le meilleur de ce que la télévision française, l’ORTF, distillait au cours des Trente glorieuses : Belphégor, Thierry la Fronde, les Compagnons de Jéhu, Rocambole, les dramatiques signées Claude Santelli, etc. On donnait au peuple le meilleur de notre culture ; les émissions et/ou feuilletons étaient tirés des œuvres de nos meilleurs écrivains (Jules Verne, Victor Hugo, Eugène Sue, Maupassant, Diderot, la comtesse de Ségur, etc.). L’horrible publicité qu’on nous balance aujourd’hui ne polluait pas encore notre bonheur. Avant d’abandonner la petite table, je suis revenu sur mes pas et lui ai fait un baiser. J’avais dans les oreilles la musique de l’indicatif de Thierry La Fronde

Papiers (re)collés

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Monsieur Nostalgie poursuit sa série de l’été sur les écrivains vivants qui mériteraient un peu plus de lumière sur leur œuvre. Aujourd’hui, il nous parle d’Yves Charnet, le pape nivernais de l’autofiction qui revient chez Tarabuste avec ses Abattis.


Encore Yves Charnet ! Je sais ce que vous vous dites. La mafia niverno-berrichonnemarche à plein régime dans ce pays. Stoppez-les ! Faites-les taire ! Insidieusement, elle tisse sa toile dans les rédactions parisiennes, entre réseautage et conflits d’intérêt. Ces gens-là, sont le poison des écrivains encartés, ils ne respectent donc rien. Ils vont de Morand à Duras, de Lama à Godard, des Carpentier aux surréalistes. Ils baguenaudent et emmerdent les cénacles. Ils aiment les costumes blancs de Mort Shuman et la méritocratie à la française, les pavillons de banlieue et les seigneurs de la pellicule. Le grand écart est leur figure de style favorite. Ils s’amusent des mots en triturant leurs propres maux. Leur dissidence parfois surjouée est un puissant moteur, glouton et ronronnant ; ils ne reculent devant aucune offrande sacrificielle. Leur pudeur à géométrie variable est ce fonds de commerce qu’ils embellissent au fil des années.

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Attention, ce ne sont pas des boutiquiers, plutôt de grands timides, des enfants tristes capables de se mettre à nu pour une phrase carénée comme une starlette cannoise. Ils remuent les souvenirs entre François Chalais et Denise Glaser. Ils charivarisent. Ils mettent leur peau sur la table comme le professait jadis l’ermite de Meudon. Autrefois reclus dans les marges, ils avancent dorénavant en bande organisée. Il y a un axe maléfique entre Bourges et Nevers qui fait froid dans le dos. Leur territoire s’étend même jusqu’aux confins de la Brenne et du Bourbonnais. Ils sont les héritiers de Larbaud et de Raboliot. Des braconniers. Jusqu’où iront-ils ? Visent-ils les prix d’automne ? Le comité Gallimard tremble car leur blanche a la couleur vraie de la littérature. Que fait le juge Falcone ? Copinage ligérien en sous-main, province dans la musette, mobylette à pot percé, chanteurs de variétés et acteurs racés, toute la lyre, vous aurez compris leur manège. Toute la rengaine des sous-préfectures éclairées à la lanterne de la mélancolie est à la manœuvre. On connait leur chanson. Ils ont l’intention de nous prendre en tenaille. Dans cette série d’été, Yves Charnet avait évidemment toute sa place, il ferait même office de « maison témoin ». Il représente les espoirs un peu déçus des années 1990 quand il était chaperonné par Denis Tillinac, ce qui donne de la matière et de la profondeur à ses écrits. Le succès est un leurre, à la portée d’un habile médiocre, de ces faiseurs qui commettent des romans comme on peint au rouleau. Alors qu’une carrière lézardée est un signe de promesse éternelle. On voyait grand et haut pour ce fils de personne, le héros de la dame, le démiurge de Decize. Il avait la caisse et le talent pour décrocher la lune. Et puis, de mésaventures en mésaventures, sa « carrière », mot dégueulasse à usage des inutiles, a tangué. Elle n’a pas pris certainement la direction qu’il imaginait. Pourtant, son nom prononcé dans une assemblée de fins lecteurs fait toujours son petit effet. On le rattache à Pirotte, on le blondinise, ne serait-il pas un Hussard de gauche ou un Derrida du Ring Parade ? Sa vie et son œuvre forment un tout homogène et remarquable.

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Nous, les adorateurs de la retenue, nous avions des aprioris sur l’autofiction ? Ce déversoir, cette crue incessante du moi, ne pouvait pas produire dans notre esprit étriqué une littérature de qualité. Elle était psychanalyse, débord incontrôlable et enfermement, truc de cœur sec. Yves Charnet écrit de l’autofiction lisible, il y met tous ses déboires et ses élans, il s’y expose jusqu’à se flageller. Tout ce cirque ne serait que cris et spasmes sans l’introduction d’une langue violemment charpentée. Charnet choisit la langue contre les autres, contre lui-même probablement. Il opte pour l’écriture et non la narration béate. Il a la conviction intime, profonde que les errances, les drames et les colères ne sont qu’un emballage. Ce qui tient, ce qui sédimente, ce qui régule les hormones, ce qui compte à la fin, au bout du bout, c’est la langue, l’imbrication, la recherche, le son, la mélopée et la stupéfaction. Ce travail sur les mots est, à vrai dire, assez peu répandu parmi les écrivains vivants. Personne ne s’y risque. On raconte des histoires, on récite ses malheurs, mais écrit-on vraiment ? En outre, Yves Charnet est un incorrigible garnement, il vient de publier Abattis, admirablement préfacé par Laurent Roth, cet abécédaire luxueux de citations forme un portrait « juré craché ». Il réussit l’exploit d’emprunter cette fois-ci les mots des autres (Delon, Colette, Fargue, Orwell, Bernanos, etc.) pour dépecer sa propre bête à la manière d’un Perros.

Abattis – Yves Charnet – Tarabuste 280 pages

Monsieur Nostalgie

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Restent les paysages

Loin des rivages envahis par les foules, de la bureaucratisation galopante de la nature et de l’anxiogène détresse environnementale, des artistes ont su peindre ce qu’ils avaient sous les yeux : la poésie des paysages. De Paris à Granville en passant par Vevey, quatre expositions portent notre regard vers des horizons de toute beauté.


Cette année, en France, on a tué dans les écoles, mais l’urgence a été d’aller, en juin, au chevet des océans. Les écocides ne sont pas des faits divers, eux. Il est plus facile de fourrer un peu de mauvaise conscience dans les valises des gens pour les vacances que d’extirper les armes des sacs des élèves le reste de l’année. Les moules de bouchot ravagées par les moussettes priment sur le pays gangréné par des couteaux de boucher. L’État a d’ailleurs bien d’autres priorités que les prémices d’une « guerre incivile » (terrible formule de Miguel de Unamuno) sur le territoire, et les Français sont plutôt priés d’« apprendre-à-vivre-avec-la-chaleur » (Santé publique France) en aérant leur logement aux heures les moins chaudes de la journée et en contrôlant leur taux d’hydratation par un simple passage aux toilettes. Sans présumer de leur fameuse « résilience », il est possible qu’ils y parviennent, quoique le défi semble évidemment plus grand que d’apprendre-à-vivre-avec-ceux-qui-ne-veulent-pas-vivre-avec-eux.

Consolation

Quand il n’y a plus de pays, restent les paysages. Un lever de soleil dans la chaleur précoce du petit matin, le rougeoiement de fin du jour, la campagne sculptée par le travail des hommes, l’horizon au bout d’une mer étale ou derrière un sommet grandiose auront, plus que jamais, un goût de consolation. La nature est indifférente à nos malheurs, les paysages non. On va aimer les photographier, ces paysages d’été, la conscience tranquille en plus de cela : les appareils photo n’abîment pas encore les couleurs de la nature. On va les envoyer à nos amis et à nos proches lesquels, par gentillesse, nous gratifieront d’un « Oh magnifique ! » ou d’un « Sublime, dis ! C’est où ? »à réception de cette vague d’images sur leur téléphone. Derrière l’enthousiasme numérique, une forme d’indifférence palpable cependant : cet arbre, cette dune, ces pierres, ce cours d’eau et ces « merveilleux nuages » (Françoise Sagan) ne leur parlent pas comme à nous. On s’est pourtant cru objectif et un chouïa universel : personne pour venir poser devant cette vue magnifique en souriant comme la Joconde devant un paysage lointain. Mais quoi qu’on fasse, même en pleine solitude, un paysage est un selfie, car il est plein de celui qui le contemple. Comme dit la chanson : « Parlez-moi de lui… il nous parle de toi. »

Kakis, Anne Marie-Jaccottet, non daté. Collection privée/Musée Jenisch

David Hockney à la Fondation Vuitton

« On voit avec la mémoire. » L’auteur de cette jolie formule est David Hockney, à l’honneur à la Fondation Vuitton jusqu’au 31 août. Né en 1937 à Bradford, au Royaume-Uni, dans un Yorkshire dont il peindra les collines et l’aubépine en fleur, le plus grand peintre contemporain de paysages est aussi le peintre des plus grands paysages de l’histoire de l’art. Son Bigger Trees Near Warter (2007) est un ensemble de cinquante toiles de 91 x 121 centimètres. Pour Hockney, la vision objective est impossible et la photographie recrée, comme la peinture, ce morceau de nature contemplée par l’homme. Son monumental Bigger Grand Canyon (1998) aurait d’ailleurs dû s’intituler, selon lui, Regarder le Grand Canyon : il y a dans cette image aux cinquante points de vue différents le récit du temps passé à contempler avec plaisir, sur une chaise pliante, la cigarette aux lèvres, la beauté du monde extérieur.

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Les paysages de notre été seront donc, avant tout, nos paysages de l’été. Philippe Jaccottet (1925-2021), poète suisse naturalisé français dont on célèbre cette année le centenaire de la naissance, s’est également posé la question de ce que l’on éprouve en contemplant la nature, et de la touche d’invisible qu’on ajoute aux fragments du monde visible. Dans son œuvre, La Promenade sous les arbres, Paysages avec figures absentes ou Pensées sous les nuages, celui qui fut aussi le minutieux traducteur de L’Homme sans qualités de Robert Musil montre que le paysage est cette part de nature où le regard de l’homme laisse les traces de ce qu’il connaît, de ce qu’il a vécu, de ce qu’il attend et de ceux auxquels il pense encore. Dès qu’on ouvre les yeux, le monde n’est plus indemne ni de nos souvenirs, ni de nos désirs. Le paysage est « la poursuite des illusions merveilleuses ».

« On ne vit pas longtemps comme les oiseaux dans l’évidence du ciel », mais on aime peut-être regarder « l’herbe où se sont perdus les dieux ». Les paysages sont habités par une absence. L’iconique Bigger Splash (1967) de David Hockney ne dit pas autre chose. Quelqu’un a bien plongé dans cette piscine californienne aux lignes impeccables.

Philippe Jaccottet aimait la peinture, David Hockney aime la littérature. Jaccottet aimait Alberto Giacometti, sa façon de figurer des êtres qui semblent « n’apparaître que pour disparaître »,et son enthousiasme à peindre « les grands ciels liquides », ceux qui « descendent dans les feuilles ». Hockney aime Marcel Proust et a relu À la recherche du temps perdu lors de son installation dans le pays d’Auge, en Normandie. Lorsqu’il regardait lui-même les aubépines, Proust s’arrêtait pensivement : « Ce n’est pas ma vue seule, mais ma mémoire, toute mon attention qui sont en jeu. J’essaie de démêler quelle est cette profondeur sur laquelle me semble se détacher les pétales et qui ajoute comme un passé, comme une âme à la fleur ; je crois y reconnaître des cantiques et d’anciens clairs de lune. » Le regard de ces artistes s’est nourri d’autres regards. Comme eux, nos yeux se posent aujourd’hui sur les choses après un long voyage. Nos paysages, cet été encore, seront sculptés par les mots d’une chanson, la scène d’un film, la phrase d’un livre ou l’œuvre d’un peintre. On regardera à travers ceux qui ont regardé le monde avant nous. On ouvrira peut-être notre fenêtre comme Madame Bovary – « elle avait ouvert sa fenêtre sur le jardin, et elle regardait les nuages ». On se sentira à la montagne comme Le Voyageur contemplant une mer de nuages de Caspar David Friedrich. On sera sur la côte comme David (Sami Frey) montrant d’un geste la mer depuis la maison de Rosalie (Romy Schneider) dans le cinéma de Claude Sautet. On « cueillera le ciel au creux de nos mains » (Michel Fugain), on lancera « le soleil nous inonde, regarde-moi ce bleu » (Christine Sèvres) et on pensera, en visitant de vieilles pierres aux embrasures suggestives, que « le monde est tellement plus vaste quand on le regarde à travers la découpe d’une porte » (Yves Bonnefoy). Cette transmission dont on ne parle jamais – d’un regard à l’autre – est peut-être le seul lien qui nous relie encore, sans fracas, à ceux qui nous ont précédés.

Bureaucratisation de la nature

Dans la France d’aujourd’hui, les paysages sont en voie de disparition, car il y en a trop. L’État se prend pour Louis XIV et veut des sites paysagers en aussi grand nombre que les points de deal. Beau défi. Contrairement à Louis XIV cependant, l’objectif n’est pas de domestiquer la nature, mais de la bureaucratiser. On ne protège plus les paysans, mais on protège les paysages et on en fait sortir de nulle part. Dans les ministères, l’art paysager est devenu un art martial. On parle de lutte contre l’artificialisation des sols, on « convoque » (sic) le paysage, on lance des « Opérations Grands Sites », on distribue des labels Grands Sites qui « valorisent des paysages remarquables », on se félicite d’une « démarche paysagère » et on vise « l’excellence paysagère », bref on pourrit par la pire des langues qui soit la part subjective de notre territoire. L’architecte Paul Andreu (1937- 2018) se disait moins en rage de voir un paysage massacré que de se voir « imposer un paysage détestable là où il n’y avait rien ». Il a parlé comme nul autre de ces panneaux qui attirent l’attention sur les beautés à voir et qui nuisent au vide et au silence dont nous avons besoin.

Le collier ras-de-cou Belle Époque, imaginé par John Galliano pour Dior en 1998 (c) Musée Christian Dior

Notre rapport à la nature a changé. Après avoir été les enfants de nos parents et les copains de nos enfants, nous voilà devenus les nounous de l’environnement. Des nounous un peu névrosées sur les bords, en quête de résonance tantrique autour d’une mare aux canards, désireuses de faire du glamping (camping glamour) dans une yourte en Vendée et de nous ressourcer sur un site inspirant pour booster durablement nos défenses immunitaires. Pour ceux qui ne seraient pas encore tentés par l’animisme occidental, rien de mieux que les paysages du coin, hors label Grands Sites – la médiocrité paysagère, en somme – pour regarder avec délice le monde sous la lumière estivale. Sans oublier les belles expositions du moment : « Maximilien Luce, l’instinct du paysage » et « David Hockney 25 » à Paris, « Dior, jardins enchanteurs » à Granville, « Philippe Jaccottet et ses peintres », à Vevey, en Suisse. Nos paysages de l’été ressembleront un peu aux images que l’on aura vues. Les pommiers de Normandie auront les couleurs acidulées des arbres d’un peintre anglais, les jardins porteront les robes Vilmorin et Andrieux d’un grand couturier, les baignades auront la clarté de celles peintes à Rolleboise par un artiste néo-impressionniste.

« Avant Turner, il n’y avait pas de brouillard à Londres », écrivait Oscar Wilde.


À voir

« David Hockney 25 », Fondation Louis Vuitton, 8, av. du Mahatma Gandhi, 75116 Paris, jusqu’au 31 août.

« Dior, jardins enchanteurs », musée Christian Dior, 1, rue d’Estouteville, 50400 Granville (Manche), jusqu’au 2 novembre.

« Maximilien Luce, l’instinct du paysage », musée de Montmartre, 12, rue Cortot, 7518 Paris, jusqu’au 14 septembre.

« Philippe Jaccottet et ses peintres », musée Jenisch, Vevey (Suisse), jusqu’au 17 août.

À lire

Philippe Jaccottet, Paysages avec figures absentes, Gallimard, 1970. 181 pages

Paysages avec figures absentes

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Un monument à la grandeur

Notre ami Jean-Michel Delacomptée signe une somme remarquable. Sa galerie de portraits, d’Ambroise Paré à Saint-Simon, célèbre la Grandeur de l’esprit français dans une langue qui ne dépareille pas celle de ses modèles. Une révérence aux génies du Grand Siècle qui fut celui des armes et des arts.


L’un des films les plus fascinants du début de notre siècle, La Grande bellezza, du cinéaste napolitain Paolo Sorrentino, débute sur une scène d’anthologie : un touriste japonais, sortant du car où il était entassé avec ses semblables et se trouvant subitement nez à nez avec les splendeurs de Rome, s’écroule sans un mot sur le marbre de l’immense terrasse qui domine la Ville éternelle, foudroyé par la beauté. Tel est le sentiment de stupeur que risque d’éprouver le lecteur non prévenu qui ouvrirait par hasard Grandeur de l’esprit français, le recueil des « portraits » de Jean-Michel Delacomptée, et qui tomberait par exemple sur l’incipit de « Madame, la Cour, la mort », consacré à Henriette d’Angleterre : « Elle n’a laissé que sa mort. Une tasse de chicorée suspecte, une agonie foudroyante, la Cour et la ville en pleurs, une oraison magnifique, des funérailles comme on n’en vit jamais. » Ou un peu plus loin, à propos d’une autre mort, celle, aussi tragique et presque aussi subite, du jeune duc de Bourgogne, le petit-fils de Louis XIV, « le merveilleux Dauphin » en qui Saint-Simon avait placé toutes ses espérances : pour le mémorialiste, écrit Delacomptée, « l’avenir se retira comme la mer se retire, laissant les galets à nu sur la grève »

Énorme et stupéfiant : tel est donc le livre, ou plutôt le monument, que le lecteur tient entre les mains, tout entier dressé en l’honneur de l’esprit français – c’est-à-dire, pour l’essentiel, à la gloire ce que l’on appelait jadis le « Grand siècle », ou le « Siècle de Louis le Grand ». Si l’on excepte en effet les portraits, admirablement ciselés, d’Ambroise Paré, de Montaigne et de François II, «  le roi miniature », monté sur le trône à l’âge de quinze ans et mort un an et demi plus tard, en décembre 1560, alors que débutent les guerres de religion, si l’on met à part l’émouvante conclusion en forme d’autoportrait et même, l’évocation d’Henriette d’Angleterre, dont la légende doit tant au mot de Bossuet, «  Madame se meurt, Madame est morte ! », on constate que la galerie de ces portraits se concentre sur la miraculeuse ribambelle de génies qui côtoyèrent le Roi-Soleil entre le dernier tiers du dix-septième siècle et les premières décennies du dix-huitième. On y rencontre donc Racine, « en majesté », La Bruyère, « portrait de nous-mêmes », Bossuet, naturellement, le merveilleux La Fontaine, et Saint-Simon, tout à ses rêves de grandeur – lesquels ne cessent d’en croiser d’autres du même acabit, et qui auraient pu inspirer des portraits de la même eau, Molière, Fénelon, Boileau, Bussy-Rabutin, Fontenelle et Charles Perrault, Mesdames de Sévigné, de Scudéry et de La Fayette, et tous les autres… Tandis que le Japonais de Sorrentino s’effondre devant le Janicule – que l’on termina d’ailleurs à la même époque –, le lecteur de Delacomptée défaille en songeant que la France – longtemps avant d’être deux fois championne du monde de football –, a pu compter au même moment une telle concentration de talents. Il défaille, puis soupire d’aise, en contemplant le monument qu’il tient à la main.  

Un monument bâti « à la française », entre classicisme et baroque, au moyen d’une langue – ce que Delacomptée dit de de Saint-Simon vaut aussi pour lui-même – dont «  l’étourdissante maîtrise laisse pantois tout lecteur qui l’aborde de bonne foi, sans préjugés ni crainte de s’y noyer (…), une langue foncièrement libérée des régents de collège » –ou de leurs équivalents contemporains, chroniqueurs sur France Inter-, et qui « a ceci de particulier (mais sans doute est-ce la marque des véritables écrivains) de n’être pas collée au style dominant de son époque », une langue embrassée « dans l’intégralité de ses différentes couches, dans l’étendue intemporelle d’une naissance toujours actuelle et jamais terminée », une langue qui ne craint ni les archaïsmes, ni les familiarités, ni les audaces : en un mot, « une langue qui ne renie rien »« Le style est l’homme même », déclarait Buffon en 1753, dans un discours à l’Académie prononcé deux ans avant la mort de Saint-Simon. Le style est l’homme, mais au-delà, peut-être est-il le siècle même, son esprit, et celui de la France…

Le Grand Siècle, rappelle Jean-Michel Delacomptée, fut celui des arts, mais aussi des armes – les maréchaux fourmillent à la cour tandis que jusqu’au printemps 1693, le roi, suivi par Racine, son historiographe officiel, marche à la tête de ses armées et ne manque jamais d’y emmener « les dames contempler les remparts ».

Des armes, et des lois : car on ne saurait parler du pays dont Voltaire, dans son Siècle de Louis XIV, écrit qu’il était de toute la terre « le plus sociable et le plus poli », sans parler de politique. De fait, plus ou moins directement, tous les grands esprits du temps s’en mêlent, nul n’ignorant qu’on ne chante bien qu’à l’abri des murs de la cité, et qu’à l’inverse, comme le rappelle La Fontaine dans une lettre de 1663, « on perd des deux côtés dans les guerres civiles ».

Sur ce point, Delacomptée s’attarde sur Saint-Simon, le duc, et sur l’opposition tracée par lui entre « Louis le Juste » et « Louis le Grand » : entre Louis XIII, qui « ne visa qu’au bonheur de ses peuples, œuvra incessamment à leur prospérité, se voulut et fut chaste, désintéressé, modeste, sobre, charitable », et qui ce faisant «  fut la grandeur même », et son fils, Louis XIV, qui en toutes choses semble avoir été l’inverse de son père, oubliant «  d’où il tenait son sceptre », substituant à «  la grandeur séculaire du trône » la sienne propre, et sa volonté despotique aux lois fondamentales de Dieu et du Royaume.

Dans l’ordre politique, rien ne change vraiment : c’est pour cela que les catégories d’Aristote demeurent globalement valides, et les expériences du passé, pertinentes pour le présent. À cet égard, les pages subtiles consacrées par Delacomptée à Jean Racine, « synthèse éclatante et ponctuelle de systèmes incompatibles, l’un de majesté, l’autre d’égalité », constituent de profondes leçons de choses politiques. Ainsi, à partir de Bérénice et de Britannicus, l’auteur s’efforce de distinguer la majesté, incarnée par Titus, de la tyrannie personnifiée par Néron : «  meurtrier de (…) son frère, livré à la totalité qui le conduit à tout posséder , à tout vouloir », ce dernier « contamine son sceptre, le pervertit et le dément », tandis qu’à l’inverse, la majesté de Titus, instaurant « une distance sans limite », « a pour fonction (…) d’expulser du pouvoir monarchique toute trace d’égalité, de le sauvegarder des miasmes de l’envie. (…) L’essence de la majesté réside dans la différence absolue qui distingue le plus du moins, le major du magnus (…) Ce plus que possède le roi constitue un privilège sans égal. C’est par là que la majesté englobe. Elle relie la partie au tout. Elle ordonne, classe, hiérarchise, apaise. Elle est le fléau de la balance. Elle est la frontière du fort, le sanctuaire du faible ». Une remarque à la lumière de laquelle on pourrait de relire l’histoire de France, jusqu’à celle de la « monarchie républicaine » instaurée par cet amoureux de Racine que fut le général De Gaulle.

Celui-ci aurait aimé – et jalousé -le monument de Jean-Michel Delacomptée, et il y aurait relu avec intérêt la remarque que Louis XIV  inscrit dans ses Mémoires pour l’année 1662 : « Il y a des nations où la majesté des rois consiste (…) à ne se point laisser voir, et cela peut avoir des raisons parmi des esprits accoutumés à la servitude, qu’on ne gouverne que par la crainte et la terreur ; mais ce n’est pas là le génie de nos Français , et , d’aussi loin que nos histoires nous en peuvent instruire, s’il y a quelque caractère singulier dans cette monarchie, c’est l’accès libre et facile des sujets au prince. C’est une égalité de justice entre lui et eux, qui les tient pour ainsi dire dans une société douce et honnête (…). »

En revanche, ce qui aurait sans doute troublé le Général, c’est le fait que « nos Français » semblent avoir de moins en moins conscience de ces trésors, de cette grandeur qu’illustrèrent ces merveilleux poètes dont ils sont en train d’oublier le nom comme eux-mêmes finissent par perdre le leur, en même temps que leur langue.

Dans toute cette galerie, il n’y a guère qu’une exception à ce mouvement général, Jean de la fontaine, « auteur de l’Ancien régime » que la République a néanmoins daigné placer « sur un piédestal (…) jusqu’à se reconnaître en lui comme elle se reconnaît en Marianne ou en la devise qui orne le fronton de ses mairies. C’est reconnaître que l’histoire de France plonge bien au-delà de la Révolution, (…) qu’elle enveloppe tous les siècles qui la composent ». 

C’est mieux que rien, dira-t-on : mais ce n’est tout de même pas grand-chose. Car pour le reste, le sentiment qui domine est celui du déclin, de l’estompage, de l’effacement, l’exemple le plus net étant celui de Bossuet, « un géant qui se consume, un aigle sans aile ni serres »

Le puissant portrait qu’en brosse Delacomptée, « Bossuet, langue du maître », s’intitulait initialement, dans l’édition de 2009, « Langue morte, Bossuet », ce qui correspond mieux au propos. Bossuet, que Sainte-Beuve, au milieu du dix-neuvième siècle, saluait comme « l’une des religions de la France », et que Paul Claudel considérait encore comme « le grand maître de la prose française », celui dont les écrits pourraient le plus admirablement « témoigner devant le monde de ce que furent la langue et l’esprit français », Bossuet n’est plus aujourd’hui qu’un astre mort. En 2004, c’est à peine si quelques manifestations locales, à Metz ou à Meaux, furent organisées pour célébrer le tricentenaire de sa disparition. Un grand éditeur parisien projeta de publier ses œuvres oratoires complètes avant d’y renoncer, et un autre, plus confidentiel, se contenta de publier un « beau livre » richement illustré, Bossuet, miroir du Grand Siècle. Mais « en 2027, pour le quatrième centenaire de sa naissance, il est envisageable que ni son nom, ni l’expression Grand Siècle n’éveillent dans le pays le moindre écho ».

Un pays qui ne se rappellera peut-être plus, bientôt, qu’il s’était appelé la France. Ou du moins, qui courrait ce risque si des monuments tels que celui de Jean-Michel Delacomptée, « aere perennius », n’étaient érigés de place en place, « au seuil du crépuscule », comme autant d’amers chargés d’indiquer ce que fut l’esprit français.  « Nostalgie (…) devant l’horizon plat qui s’offre à nos regards, d’un passé où la France portait une haute flamme, où son éclat, son génie, sa langue, créaient des ambitions, des rêves. Ou, comme le dit lui-même Saint-Simon, elle était de tout ».

Grandeur de l’esprit français. Dix portraits d’Ambroise Paré à Saint-Simon, Jean-Michel Delacomptée, Le Cherche Midi, 2025. 1392 pages

King Donald, roi du monde ?

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L’opération « Liberation Day », lancée le 2 avril, par laquelle Donald Trump visait à révolutionner le commerce mondial, vient d’entrer dans une nouvelle phase avec l’annonce, jeudi soir, des tarifs que les États-Unis vont imposer aux autres pays à partir du 7 août. Cette annonce, ainsi que d’autres concernant les gouvernements de la Russie et d’Israël, clôt une semaine qui, pour Trump, a commencé par la mise en scène, en Écosse, de l’humiliation de la présidente de la Commission européenne, suivie de la semi-humiliation du Premier ministre britannique. Qu’on l’approuve ou non, Trump occupe largement l’espace stratégique et médiatique et rappelle sans cesse sa propre imprévisibilité ainsi que la puissance immense de l’État qu’il dirige.


Donald Trump est le président des États-Unis. Et peut-être du monde… Du moins, il en a l’air en ce moment. Il a le bras long: ses bombardiers furtifs B-2 Spirit font la moitié du tour de la planète pour frapper l’Iran. Sa grande stratégie tarifaire secoue toutes les nations du monde, les grandes comme les petites. Enfin, il semble être partout chez lui, car c’est en Ecosse, la terre ancestrale de sa mère, sur son terrain de golf de Trump Turnberry, qu’il a racheté en 2014, que le président a conclu un accord commercial préliminaire avec l’Union européenne et tenu des pourparlers avec son allié britannique, sir Keir Starmer. Dimanche dernier, il a accueilli Ursula Von der Leyen comme un prince accueillerait un vassal. Ils ont scellé par une de ces vigoureuses poignées de main qu’affectionne le président américain ce que Trump a qualifié de “plus grand deal jamais conclu”. Si quelque chose comme cet accord préliminaire – dont les deux partenaires ont retenu des versions sensiblement différentes – est approuvé par les États-Unis (la Cour d’appel américaine doit prononcer pour ou contre l’usage par Trump des décrets dans ce contexte), ainsi que par le Conseil européen (à la majorité qualifiée) et le Parlement européen (à la majorité simple), on pourra dire au moins qu’aucune puissance commerciale comparable à l’UE n’a accepté un accord aussi déséquilibré en se montrant apparemment reconnaissante. 

Les Chinois bénéficient d’un sursis jusqu’au 12 août

Le lendemain, c’était le Premier ministre britannique qui, bien que chez lui à proprement parler, est venu chez Trump baiser la pantoufle. Certes, son pays avait obtenu un meilleur accord avec les États-Unis que l’UE, avec un tarif de base de 10% plutôt que 15% – un des avantages du Brexit – mais le leader travailliste a été contraint d’occuper une place de subalterne. Les deux dirigeants ont tenu une conférence de presse où le chevalier Starmer a eu du mal à en placer une, tandis que King Donald a soulevé les différents dossiers où son interlocuteur aurait failli : l’immigration (il est vrai que le nombre des migrants illégaux traversant la Manche a déjà atteint 25 000 cette année, un record) ; la transition énergétique (Starmer aurait dû continuer à exploiter les ressources en pétrole et gaz de la Mer du Nord, au lieu de sacrifier au dieu de l’énergie verte) ; et le maire musulman de Londres, Sadiq Khan (selon Starmer, « mon ami », pour Trump « un type méchant »). Dans la foulée, Trump a mis la pression sur son allié, Benyamin Netanyahou, en annonçant que, selon lui, le problème de famine à Gaza était réel, et brusqué celui que le commentariat progressiste tenait pour son allié, Vladimir Poutine, en lui donnant un nouveau délai, beaucoup plus court, pour mettre fin à la guerre en Ukraine. Mardi, il a ouvert un nouveau terrain de golf en Écosse, avant de retourner à Washington pour – comme il l’a dit – « éteindre des incendies autour du monde », c’est-à-dire mettre fin à des guerres et d’autres crises.

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Les Français ont surnommé Nicolas Sarkozy « l’omni-président » et Emmanuel Macron « Jupiter », mais ces deux présidents de la République n’arrivent même pas à la cheville de cet Américain de 79 ans en termes d’omniprésence, d’outrecuidance et de chutzpah. On n’a nullement besoin de croire que Trump est un génie ou qu’il a raison pour reconnaître que cet homme est un véritable phénomène. À peine deux jours après son retour « chez lui » à la Maison Blanche (plutôt que « chez lui » en Ecosse), Trump annonçait par décret les gagnants (relatifs) et les perdants (probables) de sa grande opération de renégociation des échanges commerciaux internationaux. Si le Royaume Uni, l’UE, le Japon et le Vietnam ont pu s’arranger avec les États-Unis, 17 pays n’ont pas pu négocier un accord pour réduire les tarifs douaniers, dont Trump les menace, avant la date-limite de minuit le 31 juillet. Pour tous, les nouveaux tarifs entreront en vigueur le 7 août, plutôt que le 1er (comme prévu), afin de donner aux fonctionnaires des douanes le temps de se préparer. Les pays les plus sévèrement punis ne sont pas les plus grands : ainsi, la Suisse écope de 39%, Laos et le Myanmar de 40%, et la Syrie de 41%. Le Brésil, dont le président Lula a un différend avec Trump qui l’accuse de persécuter juridiquement son prédécesseur Jair Bolsonaro, tout comme les Démocrates ont persécuté Trump après la marche sur le Capitole, aura un tarif de base de pas moins de 50%. Le Japon, qui a un accord, a 15%, ainsi que la Corée du Sud qui n’en a pas. Taïwan, un proche allié des États-Unis qui est menacé d’invasion par la Chine, est à 20% mais espère toujours arriver à un accord. Le Canada, qui a un accord de longue date avec les États-Unis et le Mexique, aura 35% sur les produits qui ne sont pas couverts par ce traité. Pourquoi ? Parce que son Premier ministre Mark Carney a osé riposter aux premiers tarifs imposés par Trump et parce que, selon ce dernier, le pays du sirop d’érable n’a pas suffisamment entravé l’exportation illégale du fentanyl vers les États-Unis. Les négociations avec la Chine étant toujours en cours, ce pays a une extension jusqu’au 12 août avant une décision sur les tarifs par la Maison Blanche…

S’il y a une cohérence derrière le chaos apparent de ces différentes décisions, c’est une combinaison entre une logique purement économique et commerciale et des besoins d’influence géopolitique. C’est ainsi que le Pakistan a vu les tarifs réduits de 29% initialement, à 19% grâce à un accord sur l’exploitation commune des réserves pétrolières de ce pays. En revanche, l’Inde reste à 25%, non seulement parce que le pays n’a pas encore pu négocier un accord avec les Etats-unis, mais aussi parce qu’il continue à permettre à la Russie de Poutine d’éviter les sanctions occidentales visant l’exportation du pétrole russe. Comme le dit Trump dans le texte de son récent décret : « certains partenaires commerciaux […] ont signalé leur intention sincère […] de s’aligner sur les Etats-Unis sur des questions économiques et de sécurité nationale ». Notez bien : les questions économiques ne sont pas nécessairement séparables de celles de la sécurité nationale (il est vrai que cela conforte la justification invoquée par Trump pour fixer des tarifs, question commerciale, par décret présidentiel, outil sécuritaire).

Wall Street mise au pas

Il y a surtout deux leçons essentielles à retenir des actions récentes de Trump, du moins à court terme. D’abord, l’Amérique est de retour. Il est trop tôt pour dire si le président a rendu à l’Amérique sa grandeur – « made America great again ». Mais c’est un camouflet pour tous ces commentateurs tellement doctes – surtout en France – qui prétendaient pouvoir lire et prédire les intentions de l’imprévisible président en soutenant qu’il voulait que les Etats-Unis reviennent au XIXe siècle, qu’il cherchait un repli sur soi de son pays, qu’il envisageait une division du monde entre les sphères d’influence de l’Amérique, de la Russie et de la Chine. Non seulement un enfant devrait se rendre compte qu’une telle vision est impossible à notre époque, mais la grandeur américaine, telle qu’elle est conçue par Trump, ne peut pas accepter de céder du terrain à des rivaux. Trump vient de montrer que, selon lui, le président des Etats-Unis doit influer sur tout ce qui se passe sur la planète, non pas en envoyant ses GIs se battre en terre hostile, mais par des opérations militaires ciblées et en exerçant une pression économique non seulement sur ses ennemis, mais aussi sur ses alliés peu coopératifs.

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La seconde grande leçon est le retour de l’Etat. En combinant intérêt économique et intérêt géopolitique, Donald Trump nous montre que l’Etat, du moins le plus puissant des Etats, n’a pas à être le jouet des multinationales et des bourses. En imposant, que ce soit dans un premier temps, ses quatre volontés, sans consulter Wall Street (la finance) ou Main Street (l’industrie), il fait penser à ce mot de Boris Johnson apprenant que les entreprises britanniques redoutaient le Brexit: « F*ck business » (au diable le monde des affaires). Il ne s’agit pas de faire fi des intérêts des entreprises – loin de là – mais de rappeler qu’elles sont là pour servir la nation et pas le contraire.

Il faudra du temps pour arriver à une conclusion sur le bien-fondé de l’approche de Trump sur le plan économique. Mais entre-temps, nous pouvons au moins saluer son affirmation de la primauté de la politique. Dans les « Papiers fédéralistes », grand recueil d’essais définissant un plan d’action politique pour la nouvelle république américaine à la fin du XVIIIe siècle, Alexander Hamilton proclame que « la vigueur du gouvernement est essentielle pour la sécurité de la liberté ». Quelle nation démocratique aujourd’hui ne voudrait pas avoir un dirigeant plus vigoureux que les Macron, Starmer et Carney (ce dernier étant un peu au-dessus des deux autres) à sa tête ? Dernière nouvelle : pour tous les commentateurs qui prétendaient que Trump n’était que le fantoche de Poutine, le président américain vient d’ordonner le déploiement de deux sous-marins nucléaires en réponse à des commentaires « provocateurs » de la part de Dmitri Medvedev, le vice-président du Conseil de sécurité de la Fédération de Russie.

Philippe Sollers, l’été, souvenirs

Les cartes postales de l’été de Pascal Louvrier (5)


Je n’ai plus l’année en tête. Peut-être 1999. Je rends visite à Philippe Sollers, chez lui, sur l’île de Ré, au Martray. Le ciel est bleu, net, les mouettes majestueuses volent au-dessus des marais. Les feuilles fragiles de l’acacia vibrent à la brise d’ouest. On est dehors, on regarde le spectacle scintillant. On s’installe sur la pelouse, en tailleur. Il me parle de la guerre d’Espagne. « C’est le tournant des relations entre les démocraties, me dit-il, en allumant une cigarette. Très peu d’intellectuels comprennent l’enjeu de la lutte entre les franquistes et les républicains. Le jeune Claude Simon, futur prix Nobel, m’intéresse, car il est sur place. Il prend des notes tout en faisant de la contrebande d’armes. Il écrira un roman étrange, très maîtrisé, où il en parle sous une forme codée. » Son visage est hâlé, reposé, malgré l’écriture quotidienne de son nouveau roman. Il me demande ce que je lis. Je lui réponds : La Fête à Venise. « Bon choix », dit-il en éclatant de rire. Dans ce livre, c’est une nouvelle fois, la lutte de l’artiste contre la société qui ne veut que sa mort. « C’est pour cela que j’ai choisi Venise, me rappelle-t-il. Ce n’est pas une ville décadente abritant la mort ; Venise respire, elle chante, jouit, vit et resplendit. Balayons les miasmes romantiques. » Pour vivre heureux, il faut vivre dans la clandestinité, savoir échapper à la surveillance de la collectivité, de plus en plus efficace, il faut avoir la capacité d’être à la fois à l’intérieur du système et à l’extérieur. C’est une gymnastique périlleuse mais vitale.

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La fête à Venise met en scène Pierre Froissart, écrivain chargé de convoyer à Venise une toile inconnue de Watteau. Il est accompagné d’une jeune physicienne américaine. Luz, qui lit Le Dernier Nabad, de Fitzgerald, au bord de la piscine. Il s’entend bien avec elle, ce point est important pour échapper à l’ŒUF – l’ŒIL unifié fraternel – c’est-à-dire la police, l’armée, l’église, enfin bref, au contrôle généralisé. Sollers, fume-cigarette coincé entre les doigts, tient à préciser : « Le marché de l’art, avec ses courtiers incultes et leurs commentaires convenus, masque le travail de l’artiste. Personne ne voit l’essentiel. C’est du somnambulisme qu’on peut appliquer aux romans contemporains. » Je me souviens du passage où Sollers évoque ce que j’ai appelé dans mon essai[1] que je lui ai consacré « le coup de l’inceste ». Il faut rappeler cette anecdote de Cézanne sur le Tintoret : « Je crois qu’il a tout connu, ce Tintoret… Écoutez, je ne peux pas en parler sans trembler. Il se faisait endormir par sa fille, il se faisait jouer du violoncelle par sa fille, des heures… Seul avec elle, dans tous ces reflets rouges… » Le courtier ne peut comprendre ce qui se joue là et son résultat sur la toile. Comme cette description de Pierre Froissard, vaguement agent secret, avec la complicité sensuelle de Luz, dans son petit palais vénitien, l’été : « Le grand mur, bordé d’acacias, nous protège du quai, personne ne peut voir l’intérieur de la construction blanche et rose, la vie se résume bien à cela, trouver le lieu, l’autre qu’il faut. » Facile, me direz-vous. Je n’en suis pas certain.

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Sollers se lève, je le suis, on marche sur la pelouse, proche du clapotis de l’eau, le clocher d’Ars plante sa pointe noire dans le ciel sans nuage. Sollers évoque le philosophe et mathématicien Jean Cavaillès. « Je le cite longuement dans La Fête à Venise. Personne n’a relevé. Sa sœur écrit dans sa correspondance que l’activité intellectuelle de Jean était influencée par l’éclat du soleil. C’est pour ça que j’écris ici, et beaucoup à Venise. Elle dit aussi que, bien que protestant, il était sensible à la liturgie catholique. Il écoutait Mozart et lisait Spinoza. Pas mal, hein, Louvrier. Pétri d’humanisme, il est devenu l’inconnu n°5 du charnier d’Arras. Il fut identifié grâce à son portefeuille vert devenu noir au contact de la terre. C’était un résistant. À Londres, en 1943, il se faisait appeler Crillon. Il trouvait amusant de faire sauter un viaduc. Condamné à mort au début de l’année 1944, il fut immédiatement exécuté. Il habitait au 34 avenue de l’Observatoire, au dernier étage, dans un appartement qui dominait Paris. Je vous le montrerai quand nous irons déjeuner à La Closerie. » Sollers allume une cigarette, regarde le clocher et me dit : « Il avait quarante et un ans lors de son exécution, et une œuvre à écrire. Le livre de sa sœur est très beau, simple, direct, comme des bras tendus vers le ciel. »

Sollers me lance : « Allons nager. »

Philippe Sollers, La Fête à Venise, Folio. 280 pages


[1] Philippe Sollers entre les lignes, Le Passeur éditeur.

Sydney Sweeney: Make America Sexy Again

L’actrice a des formes généreuses, et en plus cela l’amuse qu’elles attirent le regard des hommes… Mais surtout, elle n’appartient même pas à une minorité ethnique ! L’extrême gauche wokiste voit dans son spot publicitaire un outrage et dans le slogan « Sydney Sweeney has great jeans » la signature du suprémacisme blanc.


Elle est blonde aux yeux bleus et, déjà, cela suffit pour faire d’elle une énième résurgence du nazisme. Elle est jolie et, forcément, cela déplait aux adeptes du « body positivism » pour qui le corps, surtout s’il est féminin, ne peut être beau que lorsqu’il gras, couvert de poils et torturé.

Elle a, selon la publicité qui fait d’elle la nouvelle star, « de bons gênes », de quoi faire pousser des cris d’orfraie aux antiracistes tout heureux de pouvoir dénoncer une nouvelle forme d’eugénisme. 

Sans doute malgré elle, Sydney Sweeney, égérie de la marque American Eagle, est devenue la nouvelle icône de la guerre culturelle contre le wokisme. Tel un tsunami, ce fléau a tout ravagé sur son passage ces dernières années, détruisant les statues, déconsidérant les vertus nobles, bafouant les réputations ; sur le champ de ruines, les thuriféraires du laid, du médiocre et des fausses valeurs pouvaient détrousser les cadavres, tels de vulgaires délinquants incapables de bâtir. Heureusement, il demeure dans nos tréfonds l’idée que la recherche du beau, de la grandeur, de l’esthétique font partie de notre ADN. 

La revanche d’une blonde

Appliqué à nos corps, cela signifie que, certes il existe des petits, des gros, des grands, des beaux et des laids, c’est-à-dire un peu de tout en raison de notre patrimoine génétique (en partie) et de nos choix de vie (beaucoup), mais surtout que nous ne devrions faire la promotion à l’identique de toutes les morphologies. Ce n’est pas être grossophobe de penser qu’il vaut mieux, lorsqu’on est un homme, être bâti par l’effort répété comme Tibo InShape qu’à l’exemple d’un sénateur se gavant à tous les buffets de la République et, quand on est une femme, avoir une silhouette filiforme plutôt qu’un corps qui croit pouvoir assumer tous les excès alimentaires. C’est avant tout une question de santé publique, de physique en adéquation avec les enjeux d’un monde aux défis nombreux, et de respect de soi-même. 

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On comprend pourquoi les progressistes déversent également leur racisme anti-blancs contre Sydney Sweeney. L’actrice américaine incarne la revanche de la blonde aux yeux bleus, archétype longtemps considéré comme modèle absolu de beauté, avant d’être déconsidéré et mis en concurrence, tout d’abord par les beautés italiennes et sud-américaines, de Gina Lollobrigida à Monica Bellucci et J.Lo, ensuite par les mannequins (nord-)africains, enfin, tentent de nous faire croire les wokistes, par l’élargissement du concept d’attraction physique à tout ce qui ressort de l’inclusion.

Fini la disruption ?

La publicité suit, depuis quelques années, ces nouveaux codes, jusqu’à l’absurde, comme Calvin Klein qui a publié la photo d’un « homme transgenre enceint » à l’occasion d’une… fête des mères, croyant ainsi voir décoller ses ventes de sous-vêtements. A rebours de cette folie, la campagne réussie d’American Eagle rend fou tous les progressistes qui tentent d’imposer en vain leur vision du monde, de l’homme et de la femme. Un quotidien belge a même cru bon y aller de sa fake news en écrivant que l’entreprise américaine se trouvait « dans la tourmente », alors que son action en bourse, en hausse de 20%, prouvait le contraire.

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Gageons que le succès de la campagne actuelle fasse des émules : fini alors les bourrelets, les piercings dans le nez, les cheveux verts, fini les couples multiculturels qui, pour le coup, sont trop beaux pour qu’on y croie, fini l’improbable qui ne fait pas vendre, fini enfin la fausse subversion.  

Qu’est-ce qu’une guerre civile d’atmosphère?

Le plus inquiétant n’est pas que les partis politiques s’opposent de plus en plus violemment à l’Assemblée nationale, ou que les débats médiatiques s’enflamment. Le plus inquiétant, c’est que les fractures sont descendues dans les consciences. Les citoyens ne forment plus vraiment un peuple uni, ils deviennent des camps retranchés et des forteresses de ressentiment…


Il y a des événements qui révèlent plus que mille discours. L’affaire de cette étudiante palestinienne de vingt-cinq ans, idéologiquement proche du Hamas et auteure de tweets d’un antisémitisme d’une violence nue, appartient à cette catégorie. Vingt-cinq ans : l’âge où les convictions ne sont plus des maladresses, mais des choix assumés. Ce qu’elle a écrit ne relève pas d’un excès de jeunesse mais d’un imaginaire formé dès l’enfance : la haine du juif comme principe fondateur et, derrière elle, la volonté d’anéantir ce qu’il incarne – un monde, une mémoire, une altérité – pour imposer à l’Occident sa conversion idéologique et religieuse. Le Juif n’est ici qu’un avant-poste : c’est l’Occident lui-même qui est visé, non seulement pour être détruit, mais pour être refondu dans un autre ordre moral, un autre récit de civilisation.

Et pourtant, cette jeune femme a été accueillie comme réfugiée, inscrite à Sciences Po Lille, hébergée par son directeur. Ce n’est pas simplement de la naïveté. Ce geste est un basculement. Il ne s’agit pas seulement d’offrir l’asile à une personne : en fermant les yeux sur ce qu’elle porte en elle, c’est une idéologie que nous introduisons au cœur de nos institutions. Et elle n’est pas seule. D’autres viendront. D’autres jeunes adultes, Palestiniens ou non, nourris depuis l’enfance à la haine du Juif et au rêve d’un Occident humilié, converti de force à leur récit.

Alliances douteuses

Il faut cesser de croire qu’il ne s’agit que d’un aveuglement. Ce sont déjà des complicités. Derrière la façade de l’humanisme, il y a des alliances silencieuses, des trahisons qui se préparent, certaines déjà à l’œuvre. Dans les années 30, les élites françaises et européennes, persuadées de défendre la paix universelle, ont tendu la main à des forces qui allaient devenir l’instrument de la collaboration. Elles croyaient défendre la civilisation ; elles en préparaient la reddition. Aujourd’hui, nous répétons ce geste : accueillir au nom de la générosité une idéologie dont le but avoué est la soumission et la transformation de notre monde.

Je n’ai pas découvert ce discours sur les réseaux sociaux. Il y a vingt ans, à Marseille, l’école de police avait choisi de loger ses élèves au cœur d’une cité sensible. Ces jeunes policiers vivaient plusieurs semaines dans les mêmes immeubles que les habitants. J’ai animé des rencontres entre les policiers et les adolescents de ce quartier. Et déjà, ces jeunes regardaient les vidéos du Hamas, glorifiaient ses combattants, commentaient les attentats comme des victoires. C’était il y a vingt-cinq ans. Cette culture n’a pas disparu ; elle s’est enracinée, consolidée, et elle entre désormais par nos frontières, protégée par le masque de l’asile.

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Pendant que nous sanctuarisons cette idéologie au nom d’un humanisme devenu aveugle, un autre signe retentit, implacable : les juifs quittent à nouveau l’Europe. Leur départ n’est jamais une donnée statistique, mais une alarme historique. Dans les années 30, leur exode annonçait que la civilisation européenne était prête à se trahir elle-même. Aujourd’hui, leur fuite nous dit que l’air est redevenu irrespirable, que la guerre civile d’atmosphère est déjà là, avant même que les armes ne parlent.

Le grand effacement

Ce n’est donc pas seulement de l’aveuglement. C’est un mouvement plus profond : l’acceptation passive, parfois complice, de l’anéantissement des juifs comme prélude à la conversion forcée de l’Occident. Une nation qui fait de ce projet le symbole de sa générosité n’est pas seulement perdue : elle prépare son effacement. Et c’est ainsi que commence une guerre civile d’atmosphère : par ces signes diffus, ces silences complices, ce brouillard moral qui précède toujours les catastrophes visibles.

Qu’est-ce qu’une guerre civile d’atmosphère ? Ce n’est pas la guerre ouverte, avec ses colonnes de fumée et ses cadavres au coin des rues. Ce n’est pas encore l’embrasement des quartiers, l’affrontement des milices, le fracas des armes. C’est autre chose, de plus sourd, de plus insinuant : une tension diffuse, qui s’épaissit dans l’air au point que chacun la respire sans même la nommer. C’est une guerre invisible, sans déclaration ni front officiel, mais dont tout le monde pressent qu’elle est déjà commencée dans les têtes et qu’elle pourrait, à la moindre étincelle, se matérialiser en actes.

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Avant les blessures irréparables, avant les pages sanglantes de l’Histoire, il y a l’ambiance. Ce mot, banal et pourtant décisif, dit tout : l’atmosphère sociale, ce climat d’invisible qui imprègne les gestes, les regards, les silences, jusqu’aux réseaux où circulent les colères anonymes. Une ambiance de guerre civile, c’est quand le lien social cesse d’être une évidence et devient un champ de suspicion. Ce n’est pas la rupture brutale mais la fissure progressive, le tissu du commun qui se délite fil après fil, jusqu’à ce que tout se rompe. Ce n’est pas encore l’odeur du sang, mais déjà la crispation des mâchoires, l’évitement de l’autre, la haine muette. On ne s’écoute plus. On ne parle plus que pour s’invectiver. La conversation se transforme en ligne de front.

Drôle d’ambiance

Le plus inquiétant n’est pas que les partis s’opposent, que les débats médiatiques s’enflamment. Le plus inquiétant, c’est que cette fracture est descendue dans les consciences. Les citoyens ne forment plus un peuple ; ils deviennent des camps retranchés, des forteresses de ressentiment. L’adversaire politique cesse d’être un contradicteur : il devient un traître. Dans une guerre civile d’atmosphère, l’autre n’est plus un partenaire de débat ; il est celui avec qui toute coexistence devient impossible. La politique ne consiste plus à chercher des compromis mais à désigner des ennemis.

Depuis longtemps, je l’affirme : la guerre civile commence dans les têtes avant de se manifester dans les rues. Avant les balles, il y a les regards qui se détournent. Avant les barricades, il y a les mots qui blessent. Avant la tragédie, il y a ce refus de reconnaître en face de soi un semblable.

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Et aujourd’hui ? Est-il trop tard ? Trop tard pour réparer les morceaux épars de ce corps social que tout semble pousser à la dislocation ? Peut-on encore recoudre l’esprit d’une nation quand chacun vit dans une mémoire blessée et une peur de l’avenir ? J’ai longtemps voulu y croire. J’ai voulu parier sur la possibilité d’un sursaut : que la conscience du péril nous ramène à l’essentiel. Mais je vois les lignes se durcir, les rancunes s’installer, les haines devenir habitudes. Et le doute s’insinue.

Ce qui glace, c’est que cette fissure ne concerne pas seulement la France. C’est tout l’Occident qui se défait. Non pas sous l’effet d’un ennemi extérieur, mais par usure intérieure : par ses divisions, ses rancunes accumulées, son épuisement spirituel. Nous devenons faibles parce que nous avons cessé de croire en un avenir commun. Et l’histoire nous donne un signe : déjà, des juifs commencent à quitter l’Europe. Encore. Toujours eux, éternels baromètres de la santé morale d’un continent. Leur départ n’est jamais anodin : il annonce la faillite d’un monde. Quand les juifs s’en vont, c’est que la civilisation se prépare à se trahir elle-même.

Il ne s’agit plus seulement de préserver une capacité abstraite à être ensemble. Nous sommes entrés dans un combat pour la survie même de la nation, avec tous ceux qui, quelles que soient leur confession, leur couleur de peau ou leurs origines, choisissent résolument d’en faire partie et de la défendre. Ce n’est plus une question morale mais une bataille existentielle : maintenir un pays vivant, ou le voir se dissoudre dans une guerre intérieure larvée dont nous aurons nous-mêmes pavé le chemin.

Sommes-nous encore capables de livrer ce combat ? De reconnaître nos alliés véritables et nos ennemis réels ? De briser la complaisance et de nommer ce qui menace ? Je l’ignore. Mais il reste peut-être un court instant avant la bascule. Alors, parlons. Écoutons. Rassemblons ceux qui veulent encore que ce pays vive, et faisons-le avec lucidité. Car une guerre civile d’atmosphère ne prévient pas. Elle est là, silencieuse, et un matin, elle a déjà changé l’air que l’on respire.

Israël, cible de toutes les haines

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Manifestants pro-Gaza à Londres, devant le Parlement, le 22 juillet 2025. Vuk Valcic / SOPA/SIPA

Israël semble être en train de perdre la guerre de l’image à Gaza. Même des pays démocratiques comme la France, le Royaume Uni et le Canada l’accusent d’être responsable d’une famine à Gaza. Si de tels alliés abandonnent l’Etat juif, c’est en grande partie parce que la haine du Juif est devenue une véritable force politique. Analyse.


Il y a quelque chose d’incompréhensible, sinon de foncièrement malhonnête, dans l’hostilité persistante – et croissante – qu’une partie du monde occidental nourrit à l’égard d’Israël. Ce rejet n’est pas né de l’actualité récente, mais plonge ses racines dans un cocktail idéologique où se mêlent l’antisémitisme recyclé, les haines postcoloniales, le populisme islamo-gauchiste, le clientélisme électoral et une forme de snobisme moralisateur dont l’Europe a le secret. La diabolisation d’Israël est une œuvre composite. Il faut en démonter les mécanismes.

1/L’antisémitisme recyclé en antisionisme

Le cœur du mal est là : le Juif honni d’hier est devenu l’État haï d’aujourd’hui. L’antisémitisme étant désormais répréhensible (jusqu’à récemment en tout cas), la haine a trouvé un costume plus présentable : l’antisionisme. On ne hait plus les Juifs, on hait le Juif collectif. Cette transmutation rhétorique, qui permet toutes les outrances, est d’autant plus efficace qu’elle donne bonne conscience à ceux qui s’y adonnent. Soudain, l’illégalité devient vertu : on peut haïr sans honte, puisque c’est « pour la Palestine ». On est dans le camp du Bien, dans le monde du risque zéro puisque qui pourrait vous reprocher votre empathie pour les Palestiniens ? 

2/L’effet miroir de la détestation américaine

Il y a aussi la vieille haine anti-impérialiste, version tiers-mondiste ou alter-européenne. Israël paie ici sa proximité stratégique, militaire et technologique avec les États-Unis. Haïr Israël, c’est s’en prendre à « l’Empire », c’est se donner des airs de rebelle adepte de la passion anti-américaine. Peu importe qu’Israël soit une création travailliste (Ben Gourion) fondée sur des Kibboutz (sorte de phalanstères fouriéristes), une démocratie parlementaire, multilingue, diversifiée, qui protège les minorités mieux que la plupart de ses voisins (notamment les Druzes et les Bédouins) : Israël incarne l’Occident honni, et à ce titre, doit être abattu dans l’imaginaire idéologique de l’ultra-gauche.

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3/L’obsession décoloniale

Le décolonialisme joue un rôle central dans cette haine obsessionnelle. Dans cette vision manichéenne, Israël serait le dernier bastion de la colonisation occidentale. Que le pays soit né d’une résolution onusienne, qu’il ait retiré ses colons de Gaza en 2005, qu’il ait rendu le Sinaï à l’Egypte, que l’hébreu, au contraire du français, de l’anglais et de l’arabe ne soit parlé nulle part ailleurs qu’en Israël, que les Arabes israéliens y aient le droit de vote et un accès à toutes les institutions n’y change rien. Le prisme victimaire l’emporte sur les faits et le conflit devient une métaphore planétaire.

4/La dictature wokiste du ressenti

L’idéologie wokiste, elle, privilégie le ressenti à la réalité. Ainsi, quand 20 pays, dont la Belgique et la France, appellent à un cessez-le-feu, on s’indigne du « refus israélien » relayé par l’AFP, alors même que le Hamas n’a jamais accepté la proposition initiale. Cette inversion accusatoire est permanente. Les sbires de l’État islamique sont des terroristes ; les miliciens du Hamas sont des résistants (des « militants » pour l’Associated Press). Le Hamas est un « Mouvement palestinien » comme s’il s’agissait d’un syndicat. Le drame des otages, des femmes violées, des enfants massacrés, est effacé derrière les images de ruines à Gaza. Les Israéliens sont devenus des super-Blancs, symbole du patriarcat. D’ailleurs, la société israélienne qui produit des « vrais hommes » via le service militaire n’est-elle pas machiste ?

5/Le clientélisme électoral

En Europe, la réalité du vote musulman dans les grandes villes (Bruxelles, Anvers, Paris, Rotterdam, Bradford…) interdit à nombre de responsables politiques de prendre ouvertement la défense d’Israël (un homme politique bruxellois me l’a avoué). Le simple fait de rappeler que le Hamas est une organisation islamiste totalitaire devient un acte de bravoure. Les partis préfèrent flatter leur base électorale, quitte à s’aligner sur des slogans propalestiniens qui flirtent avec la propagande du Hamas. Le courage politique est absent ; le calcul cynique, omniprésent. Démocratie (un homme, une voix) et démographie (population musulmane en expansion) s’allient pour rendre la présence juive en Europe de plus en plus précaire.

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6/Le rejet de l’État-nation

La gauche postnationale abhorre l’idée d’un État fort, enraciné, fier de son identité. Or Israël est tout cela à la fois. Un Etat-nation juif est le summum de l’horreur pour la déconstruction sans-frontière. Les Juifs, autrefois accusés d’être sans terre et sans patrie (vils cosmopolites), sont aujourd’hui détestés pour avoir bâti un État, le défendre, l’armer, l’aimer. Le nationalisme juif, fût-il démocratique, est une insulte à l’universalisme abstrait issu de la déconstruction. Israël déplaît parce qu’il ne s’excuse pas d’exister.

7/Une jalousie mal dissimulée

Israël suscite aussi, disons-le franchement, une forme de jalousie. Ce petit État de moins de 10 millions d’habitants est devenu une puissance technologique majeure, un acteur central dans l’innovation, la cybersécurité, la médecine, l’agriculture, l’intelligence artificielle. Israël vend des armes ? Preuve de sa dangerosité. Israël produit des prix Nobel ? Symbole de sa domination. Même l’absence relative d’énergies renouvelables y devient une marque d’infamie chez certains écologistes radicaux, ainsi de Greta Thunberg levant les voiles vers Gaza avec Rima Hassan.

8/L’université, matrice de la détestation

Depuis 1967, les campus occidentaux sont devenus d’année en année les laboratoires de la haine d’Israël. On y enseigne que l’État hébreu pratique un « apartheid », voire un « génocide » – beaucoup d’étudiants de l’Université Libre de Bruxelles en sont absolument persuadés, comme j’ai pu m’en rendre compte lors d’une soirée de débat organisée par le Centre Jean Gol en présence de Georges-Louis Bouchez et Louis Sarkozy. Un obscur politicien du parti Mouvement réformateur (MR) compare Tsahal à la Wehrmacht en constatant la présence de soldats israéliens au festival de musique belge, Tommorowland. On fait de Gaza un camp de concentration. La « judéification » des Palestiniens est complète : ils sont désormais les victimes absolues, les nouveaux martyrs, oubliant tous les autres, des Ouïgours aux Druzes, Kurdes, Arméniens, Nigérians ou Soudanais menacés de famine…

9/Le renversement moral

Tout cela aboutit à un renversement éthique dramatique. Israël, agressé, endeuillé, menacé de destruction par une organisation islamiste djihadiste, bombardé par le Hezbollah et les Houthis, bombardé par l’Iran qui, sans le dôme de fer, aurait fait des centaines de milliers de morts en Israël, est devenu l’agresseur. Ceux qui massacrent, violent, prennent des enfants en otage sont absous au nom de leur identité palestinienne. Les Israéliens récoltent ce qu’ils ont semé ! Ceux qui se défendent sont condamnés parce qu’ils sont israéliens. Le Hamas, pourtant copié-collé idéologique de Daech, devient un interlocuteur légitime pour certains élus européens, les ONG et l’ONU. On ne parle plus de terrorisme, mais de « résistance ».

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Au final, si Israël est une Etat génocidaire et affameur, il n’a pas le droit d’exister puisqu’il était une promesse du « plus jamais ça » (plus jamais la Shoah). Si les Israéliens sont plus ou moins des nazis, l’Europe nazie et collaborationniste est absoute. Et notre culpabilité recuite vis-à-vis du génocide juif peut enfin être balayée. Dans le monde arabo-musulman, la « greffe sioniste » est une hérésie en terre d’Islam et doit disparaître. Pour ce faire, le Hamas et les proxys iraniens ont l’éternité devant eux : le 7 octobre n’étant, comme les dirigeants du Hamas l’ont rappelé, qu’un apéritif.

C’est pourquoi, nonobstant une empathie légitime pour les souffrances des Gazaouis, tous les démocrates devraient soutenir Israël, non pas aveuglément, mais lucidement. Parce qu’il est un rempart contre le fascisme islamiste. Parce qu’il défend les valeurs démocratiques dans une région qui les connaît si peu. Parce qu’il enterre ses morts et libère ses otages, quand l’autre camp fête ses martyrs et enchaîne les civils. Parce qu’Israël ne cherche pas à conquérir, mais à survivre.

Mettre ses vacances à profit pour (re)lire Adolfo Bioy Casares

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L'écrivain argentin Adolfo Bioy Casares (1914-1999) © ANDERSEN ULF/SIPA

L’Invention de Morel, du fantastique millimétré.


On me demande quelquefois des conseils de lecture, et j’avoue que c’est une question à laquelle j’ai du mal à répondre. Cela dépend trop de la personne, et de ses envies du moment. Parfois, je cite un classique. Mais les classiques n’ont pas la cote, sauf pour les lycéens qui doivent passer le bac français. J’ai d’ailleurs noté avec émerveillement que cette année, à l’épreuve écrite, on avait proposé aux futurs lauréats de décortiquer un texte de Barbey d’Aurevilly, ce très grand romancier français pour qui j’ai une immense passion. Barbey n’a pas écrit que des romans. Il est aussi l’auteur d’un petit essai essentiel, Du Dandysme et de George Brummell (1845), que je vous recommande chaudement.

Auteurs cultes

Au début du mois de juillet, j’ai fait un tour dans la grande librairie où j’ai mes habitudes. J’avais en tête d’acheter un livre, L’invention de Morel d’Adolfo Bioy Casares. C’était une envie subite de lecture, née à l’occasion d’une recherche sur les écrivains dits « postmodernes », une classification d’ailleurs étrange qui, souvent, ne dit pas grand-chose. J’ai demandé à la libraire si elle avait ce titre. Sans rien me répondre, comme si cela allait de soi, selon un rituel établi qu’elle avait sans doute coutume de répéter de nombreuses fois dans la journée, elle se dirigea vers un rayonnage, sur lequel était disposée une pile du roman de Bioy Casares. Elle m’en tendit un, toujours silencieuse, avec une expression affirmative sur le visage. Je l’ai remerciée, et en ai profité pour contempler les autres livres, pour certains également disposés en pile, à côté de celui de Bioy Casares. Il y avait celui du Chilien Roberto Bolaňo, intitulé 2666 et qui fait plus de mille pages. Je n’en ai, jusqu’à maintenant, jamais tenté la lecture intégrale, je me suis contenté de le feuilleter. Mais j’ai lu d’autres livres de Bolaňo — qui m’ont parfois déçu. 2666 est considéré comme son chef-d’œuvre. Je rappelle qu’il est mort en 2003, et qu’il est déjà reconnu comme un auteur culte par beaucoup. Culte, mais pas encore un classique, à vrai dire.

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Un archipel d’œuvres

À partir de L’Invention de Morel, tout un archipel d’œuvres peut être rassemblé par capillarité littéraire ou association d’idées (de La Tempête de Shakespeare à L’Amour au temps du choléra de Garcίa Márquez, en passant par Solaris de Stanislas Lem et bien sûr Robinson Crusoë de Daniel Defoe, etc., etc.). Dans sa préface au livre de son ami, Borges écrit que le nom de Morel « fait finalement allusion à un autre inventeur insulaire, à Moreau ». Il évoque ici le fameux roman de H. G. Wells, L’Île du Docteur Moreau, paru en 1896, et dont plusieurs films ont été tirés. Nous savons que Bioy Casares, tout comme Borges, était un grand lecteur. Dans ce que Bioy écrivait, il se laissait souvent, pour nourrir son propre génie, influencer par ses auteurs préférés. Borges lui-même, qui était un peu plus âgé et avait un certain ascendant sur lui, l’a guidé de manière décisive. À Buenos Aires, chez l’un ou chez l’autre, ils ont passé des nuits entières à parler des livres. Dans les controverses qu’ils avaient, c’est souvent Borges qui avait raison. Bioy a raconté cela, par la suite, dans un gros livre où il relate quantité d’anecdotes passionnantes — passionnantes parce que relatives à Borges.

Du fantastique millimétré

Dans L’Invention de Morel, qui date justement de 1940, on sent que Bioy Casares a tiré profit des avis de Borges. C’est du fantastique millimétré, qui appuie à fond sur l’imagination. L’explication finale est extrêmement ingénieuse, mais reste ouverte (un des caractères du postmoderne). Je vous laisse la découvrir, si vous n’avez pas encore lu le livre. Ne lisez pas l’Avant-propos de Le Clézio qui, dès la première phrase, c’est un exploit, spoile l’histoire et révèle la clef de l’énigme. Il faut au contraire la découvrir au cœur du roman, tant elle est amenée avec soin et délicatesse. Je peux simplement évoquer le point de départ : une île quasi déserte, depuis longtemps inhabitée et parsemée de ruines, et un homme en fuite, dont nous ne saurons jamais le nom. L’atmosphère magistralement recréée par Bioy Casares est inquiétante. Comme dansLa Route, de Cormac McCarthy (paru en 2006), on a une impression de fin du monde. À quoi s’ajoute ici une dose de sadisme dans les relations entre les personnages, qui fait penser au film de 1932, La Chasse du comte Zaroff, avec l’acteur Leslie Banks. L’Invention de Morel, c’est clair, est aussi un livre sur le cinéma, et la part immense que celui-ci est amené à jouer dans nos vies : le règne absolu de l’image qui nous a tous plus ou moins envahis.

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Borges nous disait aussi, dans sa préface (recueillie en 1975 dans le Livre de préfaces), que L’Invention de Morel était un roman nouveau et parfait. « J’ai discuté, concluait Borges, avec son auteur les détails de la trame, je l’ai relue ; il ne me semble pas que ce soit une inexactitude ou une hyperbole de la qualifier de parfaite. » Le livre de Bioy Casares ne doit pas être cantonné dans le genre du fantastique, il excède toute classification. C’est une œuvre littéraire à part entière, qu’on peut facilement relire (comme tous les classiques) et qui, selon moi, est spécialement faite pour pallier le désœuvrement estival.   

Adolfo Bioy Casares, L’Invention de Morel. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Armand Piehal. Avant-propos de J.-M. G Le Clézio. Préface de Jorge Luis Borges. Éd. Robert Laffont, coll. « Pavillon Poche », 144 pages.

Jorge Luis Borges, Livre de préfaces, suivi de Essai d’autobiographie. Éd. Gallimard, coll. « Folio ».

Thierry La Fronde et Belphégor sur la table

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P. Lacoche

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Il est des opérations grand débarras plus éprouvantes que d’autres. Sur la terrasse, des objets s’accumulaient. Il fallait y passer : s’en séparer. Un élément taché, gris et rebondi d’un vieux divan ; une chaise au paillage éventré ; et une petite table de téléviseur en formica marron qui, en des temps antédiluviens, avait appartenu à mes parents. Cette table estropiée fit éclore en moi un bouquet de souvenirs. À la cité Roosevelt de Tergnier, dans les années soixante, seules deux ou trois familles possédaient un téléviseur. Je me souviens que nous, les gamins, le jeudi après-midi, faisions la queue devant la maison provisoire des parents de notre copain Alain Lanzeray et/ou devant celle de ceux de Jocelyn Van Messen.

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Les pièces des baraquements de la cité étaient minuscules ; nous nous installions deux par deux au côté d’Alain et/ou de Jocelyn et, parfois de membres de leurs familles. Les images en noir et blanc défilaient devant nos yeux innocents et fascinés. La télévision arrivait dans les foyers populaires, à petites ondes feutrées ; elle restait pour nous un objet mystérieux, merveilleux. Nous étions bien sûr habitués au plaisir collectif de voir un film au cinéma. Le nôtre se nommait Le Casino ; il était situé rue Marceau, juste derrière la maison de mes parents, rue des Pavillons (aujourd’hui, rue des Lutins). Ses bâtiments arboraient une belle architecture de type Art Déco. Ils devaient dater des années 1920 ou 1930, après la Première Guerre mondiale au cours de laquelle nos bons amis d’Outre-Rhin avaient quasiment rasé Tergnier, en 1917 ; furieux d’être contraints de reculer, ils s’étaient vengés. Ils n’avaient épargné que deux maisons de maîtres qui existent toujours tout au fond de la jolie rue des Pré Bains, afin, disaient-ils, de loger l’état-major car ils espéraient revenir dans notre petit bourg qu’ils avaient piétiné, dynamité et broyé.

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Las de me voir squatter chez les Lanzeray ou les Van Messen, mon père décida un jour de faire l’acquisition d’un téléviseur. Il se rendit chez un vendeur à Vouël et acheta un appareil de marque Ribet-Desjardins pour le plus grand bonheur de la famille ; il acheta aussi une petit table en formica marron, celle que j’ai conduite il y a peu, le cœur lourd, à la déchèterie. Le poste Ribet-Desjardins nous donna le meilleur de ce que la télévision française, l’ORTF, distillait au cours des Trente glorieuses : Belphégor, Thierry la Fronde, les Compagnons de Jéhu, Rocambole, les dramatiques signées Claude Santelli, etc. On donnait au peuple le meilleur de notre culture ; les émissions et/ou feuilletons étaient tirés des œuvres de nos meilleurs écrivains (Jules Verne, Victor Hugo, Eugène Sue, Maupassant, Diderot, la comtesse de Ségur, etc.). L’horrible publicité qu’on nous balance aujourd’hui ne polluait pas encore notre bonheur. Avant d’abandonner la petite table, je suis revenu sur mes pas et lui ai fait un baiser. J’avais dans les oreilles la musique de l’indicatif de Thierry La Fronde

Papiers (re)collés

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Yves Charnet © Photo: Hannah Assouline.

Monsieur Nostalgie poursuit sa série de l’été sur les écrivains vivants qui mériteraient un peu plus de lumière sur leur œuvre. Aujourd’hui, il nous parle d’Yves Charnet, le pape nivernais de l’autofiction qui revient chez Tarabuste avec ses Abattis.


Encore Yves Charnet ! Je sais ce que vous vous dites. La mafia niverno-berrichonnemarche à plein régime dans ce pays. Stoppez-les ! Faites-les taire ! Insidieusement, elle tisse sa toile dans les rédactions parisiennes, entre réseautage et conflits d’intérêt. Ces gens-là, sont le poison des écrivains encartés, ils ne respectent donc rien. Ils vont de Morand à Duras, de Lama à Godard, des Carpentier aux surréalistes. Ils baguenaudent et emmerdent les cénacles. Ils aiment les costumes blancs de Mort Shuman et la méritocratie à la française, les pavillons de banlieue et les seigneurs de la pellicule. Le grand écart est leur figure de style favorite. Ils s’amusent des mots en triturant leurs propres maux. Leur dissidence parfois surjouée est un puissant moteur, glouton et ronronnant ; ils ne reculent devant aucune offrande sacrificielle. Leur pudeur à géométrie variable est ce fonds de commerce qu’ils embellissent au fil des années.

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Attention, ce ne sont pas des boutiquiers, plutôt de grands timides, des enfants tristes capables de se mettre à nu pour une phrase carénée comme une starlette cannoise. Ils remuent les souvenirs entre François Chalais et Denise Glaser. Ils charivarisent. Ils mettent leur peau sur la table comme le professait jadis l’ermite de Meudon. Autrefois reclus dans les marges, ils avancent dorénavant en bande organisée. Il y a un axe maléfique entre Bourges et Nevers qui fait froid dans le dos. Leur territoire s’étend même jusqu’aux confins de la Brenne et du Bourbonnais. Ils sont les héritiers de Larbaud et de Raboliot. Des braconniers. Jusqu’où iront-ils ? Visent-ils les prix d’automne ? Le comité Gallimard tremble car leur blanche a la couleur vraie de la littérature. Que fait le juge Falcone ? Copinage ligérien en sous-main, province dans la musette, mobylette à pot percé, chanteurs de variétés et acteurs racés, toute la lyre, vous aurez compris leur manège. Toute la rengaine des sous-préfectures éclairées à la lanterne de la mélancolie est à la manœuvre. On connait leur chanson. Ils ont l’intention de nous prendre en tenaille. Dans cette série d’été, Yves Charnet avait évidemment toute sa place, il ferait même office de « maison témoin ». Il représente les espoirs un peu déçus des années 1990 quand il était chaperonné par Denis Tillinac, ce qui donne de la matière et de la profondeur à ses écrits. Le succès est un leurre, à la portée d’un habile médiocre, de ces faiseurs qui commettent des romans comme on peint au rouleau. Alors qu’une carrière lézardée est un signe de promesse éternelle. On voyait grand et haut pour ce fils de personne, le héros de la dame, le démiurge de Decize. Il avait la caisse et le talent pour décrocher la lune. Et puis, de mésaventures en mésaventures, sa « carrière », mot dégueulasse à usage des inutiles, a tangué. Elle n’a pas pris certainement la direction qu’il imaginait. Pourtant, son nom prononcé dans une assemblée de fins lecteurs fait toujours son petit effet. On le rattache à Pirotte, on le blondinise, ne serait-il pas un Hussard de gauche ou un Derrida du Ring Parade ? Sa vie et son œuvre forment un tout homogène et remarquable.

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Nous, les adorateurs de la retenue, nous avions des aprioris sur l’autofiction ? Ce déversoir, cette crue incessante du moi, ne pouvait pas produire dans notre esprit étriqué une littérature de qualité. Elle était psychanalyse, débord incontrôlable et enfermement, truc de cœur sec. Yves Charnet écrit de l’autofiction lisible, il y met tous ses déboires et ses élans, il s’y expose jusqu’à se flageller. Tout ce cirque ne serait que cris et spasmes sans l’introduction d’une langue violemment charpentée. Charnet choisit la langue contre les autres, contre lui-même probablement. Il opte pour l’écriture et non la narration béate. Il a la conviction intime, profonde que les errances, les drames et les colères ne sont qu’un emballage. Ce qui tient, ce qui sédimente, ce qui régule les hormones, ce qui compte à la fin, au bout du bout, c’est la langue, l’imbrication, la recherche, le son, la mélopée et la stupéfaction. Ce travail sur les mots est, à vrai dire, assez peu répandu parmi les écrivains vivants. Personne ne s’y risque. On raconte des histoires, on récite ses malheurs, mais écrit-on vraiment ? En outre, Yves Charnet est un incorrigible garnement, il vient de publier Abattis, admirablement préfacé par Laurent Roth, cet abécédaire luxueux de citations forme un portrait « juré craché ». Il réussit l’exploit d’emprunter cette fois-ci les mots des autres (Delon, Colette, Fargue, Orwell, Bernanos, etc.) pour dépecer sa propre bête à la manière d’un Perros.

Abattis – Yves Charnet – Tarabuste 280 pages

Monsieur Nostalgie

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Restent les paysages

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27th of March 2020, N° 1, David Hockney, 2020 © David Hockney

Loin des rivages envahis par les foules, de la bureaucratisation galopante de la nature et de l’anxiogène détresse environnementale, des artistes ont su peindre ce qu’ils avaient sous les yeux : la poésie des paysages. De Paris à Granville en passant par Vevey, quatre expositions portent notre regard vers des horizons de toute beauté.


Cette année, en France, on a tué dans les écoles, mais l’urgence a été d’aller, en juin, au chevet des océans. Les écocides ne sont pas des faits divers, eux. Il est plus facile de fourrer un peu de mauvaise conscience dans les valises des gens pour les vacances que d’extirper les armes des sacs des élèves le reste de l’année. Les moules de bouchot ravagées par les moussettes priment sur le pays gangréné par des couteaux de boucher. L’État a d’ailleurs bien d’autres priorités que les prémices d’une « guerre incivile » (terrible formule de Miguel de Unamuno) sur le territoire, et les Français sont plutôt priés d’« apprendre-à-vivre-avec-la-chaleur » (Santé publique France) en aérant leur logement aux heures les moins chaudes de la journée et en contrôlant leur taux d’hydratation par un simple passage aux toilettes. Sans présumer de leur fameuse « résilience », il est possible qu’ils y parviennent, quoique le défi semble évidemment plus grand que d’apprendre-à-vivre-avec-ceux-qui-ne-veulent-pas-vivre-avec-eux.

Consolation

Quand il n’y a plus de pays, restent les paysages. Un lever de soleil dans la chaleur précoce du petit matin, le rougeoiement de fin du jour, la campagne sculptée par le travail des hommes, l’horizon au bout d’une mer étale ou derrière un sommet grandiose auront, plus que jamais, un goût de consolation. La nature est indifférente à nos malheurs, les paysages non. On va aimer les photographier, ces paysages d’été, la conscience tranquille en plus de cela : les appareils photo n’abîment pas encore les couleurs de la nature. On va les envoyer à nos amis et à nos proches lesquels, par gentillesse, nous gratifieront d’un « Oh magnifique ! » ou d’un « Sublime, dis ! C’est où ? »à réception de cette vague d’images sur leur téléphone. Derrière l’enthousiasme numérique, une forme d’indifférence palpable cependant : cet arbre, cette dune, ces pierres, ce cours d’eau et ces « merveilleux nuages » (Françoise Sagan) ne leur parlent pas comme à nous. On s’est pourtant cru objectif et un chouïa universel : personne pour venir poser devant cette vue magnifique en souriant comme la Joconde devant un paysage lointain. Mais quoi qu’on fasse, même en pleine solitude, un paysage est un selfie, car il est plein de celui qui le contemple. Comme dit la chanson : « Parlez-moi de lui… il nous parle de toi. »

Kakis, Anne Marie-Jaccottet, non daté. Collection privée/Musée Jenisch

David Hockney à la Fondation Vuitton

« On voit avec la mémoire. » L’auteur de cette jolie formule est David Hockney, à l’honneur à la Fondation Vuitton jusqu’au 31 août. Né en 1937 à Bradford, au Royaume-Uni, dans un Yorkshire dont il peindra les collines et l’aubépine en fleur, le plus grand peintre contemporain de paysages est aussi le peintre des plus grands paysages de l’histoire de l’art. Son Bigger Trees Near Warter (2007) est un ensemble de cinquante toiles de 91 x 121 centimètres. Pour Hockney, la vision objective est impossible et la photographie recrée, comme la peinture, ce morceau de nature contemplée par l’homme. Son monumental Bigger Grand Canyon (1998) aurait d’ailleurs dû s’intituler, selon lui, Regarder le Grand Canyon : il y a dans cette image aux cinquante points de vue différents le récit du temps passé à contempler avec plaisir, sur une chaise pliante, la cigarette aux lèvres, la beauté du monde extérieur.

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Les paysages de notre été seront donc, avant tout, nos paysages de l’été. Philippe Jaccottet (1925-2021), poète suisse naturalisé français dont on célèbre cette année le centenaire de la naissance, s’est également posé la question de ce que l’on éprouve en contemplant la nature, et de la touche d’invisible qu’on ajoute aux fragments du monde visible. Dans son œuvre, La Promenade sous les arbres, Paysages avec figures absentes ou Pensées sous les nuages, celui qui fut aussi le minutieux traducteur de L’Homme sans qualités de Robert Musil montre que le paysage est cette part de nature où le regard de l’homme laisse les traces de ce qu’il connaît, de ce qu’il a vécu, de ce qu’il attend et de ceux auxquels il pense encore. Dès qu’on ouvre les yeux, le monde n’est plus indemne ni de nos souvenirs, ni de nos désirs. Le paysage est « la poursuite des illusions merveilleuses ».

« On ne vit pas longtemps comme les oiseaux dans l’évidence du ciel », mais on aime peut-être regarder « l’herbe où se sont perdus les dieux ». Les paysages sont habités par une absence. L’iconique Bigger Splash (1967) de David Hockney ne dit pas autre chose. Quelqu’un a bien plongé dans cette piscine californienne aux lignes impeccables.

Philippe Jaccottet aimait la peinture, David Hockney aime la littérature. Jaccottet aimait Alberto Giacometti, sa façon de figurer des êtres qui semblent « n’apparaître que pour disparaître »,et son enthousiasme à peindre « les grands ciels liquides », ceux qui « descendent dans les feuilles ». Hockney aime Marcel Proust et a relu À la recherche du temps perdu lors de son installation dans le pays d’Auge, en Normandie. Lorsqu’il regardait lui-même les aubépines, Proust s’arrêtait pensivement : « Ce n’est pas ma vue seule, mais ma mémoire, toute mon attention qui sont en jeu. J’essaie de démêler quelle est cette profondeur sur laquelle me semble se détacher les pétales et qui ajoute comme un passé, comme une âme à la fleur ; je crois y reconnaître des cantiques et d’anciens clairs de lune. » Le regard de ces artistes s’est nourri d’autres regards. Comme eux, nos yeux se posent aujourd’hui sur les choses après un long voyage. Nos paysages, cet été encore, seront sculptés par les mots d’une chanson, la scène d’un film, la phrase d’un livre ou l’œuvre d’un peintre. On regardera à travers ceux qui ont regardé le monde avant nous. On ouvrira peut-être notre fenêtre comme Madame Bovary – « elle avait ouvert sa fenêtre sur le jardin, et elle regardait les nuages ». On se sentira à la montagne comme Le Voyageur contemplant une mer de nuages de Caspar David Friedrich. On sera sur la côte comme David (Sami Frey) montrant d’un geste la mer depuis la maison de Rosalie (Romy Schneider) dans le cinéma de Claude Sautet. On « cueillera le ciel au creux de nos mains » (Michel Fugain), on lancera « le soleil nous inonde, regarde-moi ce bleu » (Christine Sèvres) et on pensera, en visitant de vieilles pierres aux embrasures suggestives, que « le monde est tellement plus vaste quand on le regarde à travers la découpe d’une porte » (Yves Bonnefoy). Cette transmission dont on ne parle jamais – d’un regard à l’autre – est peut-être le seul lien qui nous relie encore, sans fracas, à ceux qui nous ont précédés.

Bureaucratisation de la nature

Dans la France d’aujourd’hui, les paysages sont en voie de disparition, car il y en a trop. L’État se prend pour Louis XIV et veut des sites paysagers en aussi grand nombre que les points de deal. Beau défi. Contrairement à Louis XIV cependant, l’objectif n’est pas de domestiquer la nature, mais de la bureaucratiser. On ne protège plus les paysans, mais on protège les paysages et on en fait sortir de nulle part. Dans les ministères, l’art paysager est devenu un art martial. On parle de lutte contre l’artificialisation des sols, on « convoque » (sic) le paysage, on lance des « Opérations Grands Sites », on distribue des labels Grands Sites qui « valorisent des paysages remarquables », on se félicite d’une « démarche paysagère » et on vise « l’excellence paysagère », bref on pourrit par la pire des langues qui soit la part subjective de notre territoire. L’architecte Paul Andreu (1937- 2018) se disait moins en rage de voir un paysage massacré que de se voir « imposer un paysage détestable là où il n’y avait rien ». Il a parlé comme nul autre de ces panneaux qui attirent l’attention sur les beautés à voir et qui nuisent au vide et au silence dont nous avons besoin.

Le collier ras-de-cou Belle Époque, imaginé par John Galliano pour Dior en 1998 (c) Musée Christian Dior

Notre rapport à la nature a changé. Après avoir été les enfants de nos parents et les copains de nos enfants, nous voilà devenus les nounous de l’environnement. Des nounous un peu névrosées sur les bords, en quête de résonance tantrique autour d’une mare aux canards, désireuses de faire du glamping (camping glamour) dans une yourte en Vendée et de nous ressourcer sur un site inspirant pour booster durablement nos défenses immunitaires. Pour ceux qui ne seraient pas encore tentés par l’animisme occidental, rien de mieux que les paysages du coin, hors label Grands Sites – la médiocrité paysagère, en somme – pour regarder avec délice le monde sous la lumière estivale. Sans oublier les belles expositions du moment : « Maximilien Luce, l’instinct du paysage » et « David Hockney 25 » à Paris, « Dior, jardins enchanteurs » à Granville, « Philippe Jaccottet et ses peintres », à Vevey, en Suisse. Nos paysages de l’été ressembleront un peu aux images que l’on aura vues. Les pommiers de Normandie auront les couleurs acidulées des arbres d’un peintre anglais, les jardins porteront les robes Vilmorin et Andrieux d’un grand couturier, les baignades auront la clarté de celles peintes à Rolleboise par un artiste néo-impressionniste.

« Avant Turner, il n’y avait pas de brouillard à Londres », écrivait Oscar Wilde.


À voir

« David Hockney 25 », Fondation Louis Vuitton, 8, av. du Mahatma Gandhi, 75116 Paris, jusqu’au 31 août.

« Dior, jardins enchanteurs », musée Christian Dior, 1, rue d’Estouteville, 50400 Granville (Manche), jusqu’au 2 novembre.

« Maximilien Luce, l’instinct du paysage », musée de Montmartre, 12, rue Cortot, 7518 Paris, jusqu’au 14 septembre.

« Philippe Jaccottet et ses peintres », musée Jenisch, Vevey (Suisse), jusqu’au 17 août.

À lire

Philippe Jaccottet, Paysages avec figures absentes, Gallimard, 1970. 181 pages

Paysages avec figures absentes

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Un monument à la grandeur

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Jean-Michel Delacomptée © Hannah Assouline

Notre ami Jean-Michel Delacomptée signe une somme remarquable. Sa galerie de portraits, d’Ambroise Paré à Saint-Simon, célèbre la Grandeur de l’esprit français dans une langue qui ne dépareille pas celle de ses modèles. Une révérence aux génies du Grand Siècle qui fut celui des armes et des arts.


L’un des films les plus fascinants du début de notre siècle, La Grande bellezza, du cinéaste napolitain Paolo Sorrentino, débute sur une scène d’anthologie : un touriste japonais, sortant du car où il était entassé avec ses semblables et se trouvant subitement nez à nez avec les splendeurs de Rome, s’écroule sans un mot sur le marbre de l’immense terrasse qui domine la Ville éternelle, foudroyé par la beauté. Tel est le sentiment de stupeur que risque d’éprouver le lecteur non prévenu qui ouvrirait par hasard Grandeur de l’esprit français, le recueil des « portraits » de Jean-Michel Delacomptée, et qui tomberait par exemple sur l’incipit de « Madame, la Cour, la mort », consacré à Henriette d’Angleterre : « Elle n’a laissé que sa mort. Une tasse de chicorée suspecte, une agonie foudroyante, la Cour et la ville en pleurs, une oraison magnifique, des funérailles comme on n’en vit jamais. » Ou un peu plus loin, à propos d’une autre mort, celle, aussi tragique et presque aussi subite, du jeune duc de Bourgogne, le petit-fils de Louis XIV, « le merveilleux Dauphin » en qui Saint-Simon avait placé toutes ses espérances : pour le mémorialiste, écrit Delacomptée, « l’avenir se retira comme la mer se retire, laissant les galets à nu sur la grève »

Énorme et stupéfiant : tel est donc le livre, ou plutôt le monument, que le lecteur tient entre les mains, tout entier dressé en l’honneur de l’esprit français – c’est-à-dire, pour l’essentiel, à la gloire ce que l’on appelait jadis le « Grand siècle », ou le « Siècle de Louis le Grand ». Si l’on excepte en effet les portraits, admirablement ciselés, d’Ambroise Paré, de Montaigne et de François II, «  le roi miniature », monté sur le trône à l’âge de quinze ans et mort un an et demi plus tard, en décembre 1560, alors que débutent les guerres de religion, si l’on met à part l’émouvante conclusion en forme d’autoportrait et même, l’évocation d’Henriette d’Angleterre, dont la légende doit tant au mot de Bossuet, «  Madame se meurt, Madame est morte ! », on constate que la galerie de ces portraits se concentre sur la miraculeuse ribambelle de génies qui côtoyèrent le Roi-Soleil entre le dernier tiers du dix-septième siècle et les premières décennies du dix-huitième. On y rencontre donc Racine, « en majesté », La Bruyère, « portrait de nous-mêmes », Bossuet, naturellement, le merveilleux La Fontaine, et Saint-Simon, tout à ses rêves de grandeur – lesquels ne cessent d’en croiser d’autres du même acabit, et qui auraient pu inspirer des portraits de la même eau, Molière, Fénelon, Boileau, Bussy-Rabutin, Fontenelle et Charles Perrault, Mesdames de Sévigné, de Scudéry et de La Fayette, et tous les autres… Tandis que le Japonais de Sorrentino s’effondre devant le Janicule – que l’on termina d’ailleurs à la même époque –, le lecteur de Delacomptée défaille en songeant que la France – longtemps avant d’être deux fois championne du monde de football –, a pu compter au même moment une telle concentration de talents. Il défaille, puis soupire d’aise, en contemplant le monument qu’il tient à la main.  

Un monument bâti « à la française », entre classicisme et baroque, au moyen d’une langue – ce que Delacomptée dit de de Saint-Simon vaut aussi pour lui-même – dont «  l’étourdissante maîtrise laisse pantois tout lecteur qui l’aborde de bonne foi, sans préjugés ni crainte de s’y noyer (…), une langue foncièrement libérée des régents de collège » –ou de leurs équivalents contemporains, chroniqueurs sur France Inter-, et qui « a ceci de particulier (mais sans doute est-ce la marque des véritables écrivains) de n’être pas collée au style dominant de son époque », une langue embrassée « dans l’intégralité de ses différentes couches, dans l’étendue intemporelle d’une naissance toujours actuelle et jamais terminée », une langue qui ne craint ni les archaïsmes, ni les familiarités, ni les audaces : en un mot, « une langue qui ne renie rien »« Le style est l’homme même », déclarait Buffon en 1753, dans un discours à l’Académie prononcé deux ans avant la mort de Saint-Simon. Le style est l’homme, mais au-delà, peut-être est-il le siècle même, son esprit, et celui de la France…

Le Grand Siècle, rappelle Jean-Michel Delacomptée, fut celui des arts, mais aussi des armes – les maréchaux fourmillent à la cour tandis que jusqu’au printemps 1693, le roi, suivi par Racine, son historiographe officiel, marche à la tête de ses armées et ne manque jamais d’y emmener « les dames contempler les remparts ».

Des armes, et des lois : car on ne saurait parler du pays dont Voltaire, dans son Siècle de Louis XIV, écrit qu’il était de toute la terre « le plus sociable et le plus poli », sans parler de politique. De fait, plus ou moins directement, tous les grands esprits du temps s’en mêlent, nul n’ignorant qu’on ne chante bien qu’à l’abri des murs de la cité, et qu’à l’inverse, comme le rappelle La Fontaine dans une lettre de 1663, « on perd des deux côtés dans les guerres civiles ».

Sur ce point, Delacomptée s’attarde sur Saint-Simon, le duc, et sur l’opposition tracée par lui entre « Louis le Juste » et « Louis le Grand » : entre Louis XIII, qui « ne visa qu’au bonheur de ses peuples, œuvra incessamment à leur prospérité, se voulut et fut chaste, désintéressé, modeste, sobre, charitable », et qui ce faisant «  fut la grandeur même », et son fils, Louis XIV, qui en toutes choses semble avoir été l’inverse de son père, oubliant «  d’où il tenait son sceptre », substituant à «  la grandeur séculaire du trône » la sienne propre, et sa volonté despotique aux lois fondamentales de Dieu et du Royaume.

Dans l’ordre politique, rien ne change vraiment : c’est pour cela que les catégories d’Aristote demeurent globalement valides, et les expériences du passé, pertinentes pour le présent. À cet égard, les pages subtiles consacrées par Delacomptée à Jean Racine, « synthèse éclatante et ponctuelle de systèmes incompatibles, l’un de majesté, l’autre d’égalité », constituent de profondes leçons de choses politiques. Ainsi, à partir de Bérénice et de Britannicus, l’auteur s’efforce de distinguer la majesté, incarnée par Titus, de la tyrannie personnifiée par Néron : «  meurtrier de (…) son frère, livré à la totalité qui le conduit à tout posséder , à tout vouloir », ce dernier « contamine son sceptre, le pervertit et le dément », tandis qu’à l’inverse, la majesté de Titus, instaurant « une distance sans limite », « a pour fonction (…) d’expulser du pouvoir monarchique toute trace d’égalité, de le sauvegarder des miasmes de l’envie. (…) L’essence de la majesté réside dans la différence absolue qui distingue le plus du moins, le major du magnus (…) Ce plus que possède le roi constitue un privilège sans égal. C’est par là que la majesté englobe. Elle relie la partie au tout. Elle ordonne, classe, hiérarchise, apaise. Elle est le fléau de la balance. Elle est la frontière du fort, le sanctuaire du faible ». Une remarque à la lumière de laquelle on pourrait de relire l’histoire de France, jusqu’à celle de la « monarchie républicaine » instaurée par cet amoureux de Racine que fut le général De Gaulle.

Celui-ci aurait aimé – et jalousé -le monument de Jean-Michel Delacomptée, et il y aurait relu avec intérêt la remarque que Louis XIV  inscrit dans ses Mémoires pour l’année 1662 : « Il y a des nations où la majesté des rois consiste (…) à ne se point laisser voir, et cela peut avoir des raisons parmi des esprits accoutumés à la servitude, qu’on ne gouverne que par la crainte et la terreur ; mais ce n’est pas là le génie de nos Français , et , d’aussi loin que nos histoires nous en peuvent instruire, s’il y a quelque caractère singulier dans cette monarchie, c’est l’accès libre et facile des sujets au prince. C’est une égalité de justice entre lui et eux, qui les tient pour ainsi dire dans une société douce et honnête (…). »

En revanche, ce qui aurait sans doute troublé le Général, c’est le fait que « nos Français » semblent avoir de moins en moins conscience de ces trésors, de cette grandeur qu’illustrèrent ces merveilleux poètes dont ils sont en train d’oublier le nom comme eux-mêmes finissent par perdre le leur, en même temps que leur langue.

Dans toute cette galerie, il n’y a guère qu’une exception à ce mouvement général, Jean de la fontaine, « auteur de l’Ancien régime » que la République a néanmoins daigné placer « sur un piédestal (…) jusqu’à se reconnaître en lui comme elle se reconnaît en Marianne ou en la devise qui orne le fronton de ses mairies. C’est reconnaître que l’histoire de France plonge bien au-delà de la Révolution, (…) qu’elle enveloppe tous les siècles qui la composent ». 

C’est mieux que rien, dira-t-on : mais ce n’est tout de même pas grand-chose. Car pour le reste, le sentiment qui domine est celui du déclin, de l’estompage, de l’effacement, l’exemple le plus net étant celui de Bossuet, « un géant qui se consume, un aigle sans aile ni serres »

Le puissant portrait qu’en brosse Delacomptée, « Bossuet, langue du maître », s’intitulait initialement, dans l’édition de 2009, « Langue morte, Bossuet », ce qui correspond mieux au propos. Bossuet, que Sainte-Beuve, au milieu du dix-neuvième siècle, saluait comme « l’une des religions de la France », et que Paul Claudel considérait encore comme « le grand maître de la prose française », celui dont les écrits pourraient le plus admirablement « témoigner devant le monde de ce que furent la langue et l’esprit français », Bossuet n’est plus aujourd’hui qu’un astre mort. En 2004, c’est à peine si quelques manifestations locales, à Metz ou à Meaux, furent organisées pour célébrer le tricentenaire de sa disparition. Un grand éditeur parisien projeta de publier ses œuvres oratoires complètes avant d’y renoncer, et un autre, plus confidentiel, se contenta de publier un « beau livre » richement illustré, Bossuet, miroir du Grand Siècle. Mais « en 2027, pour le quatrième centenaire de sa naissance, il est envisageable que ni son nom, ni l’expression Grand Siècle n’éveillent dans le pays le moindre écho ».

Un pays qui ne se rappellera peut-être plus, bientôt, qu’il s’était appelé la France. Ou du moins, qui courrait ce risque si des monuments tels que celui de Jean-Michel Delacomptée, « aere perennius », n’étaient érigés de place en place, « au seuil du crépuscule », comme autant d’amers chargés d’indiquer ce que fut l’esprit français.  « Nostalgie (…) devant l’horizon plat qui s’offre à nos regards, d’un passé où la France portait une haute flamme, où son éclat, son génie, sa langue, créaient des ambitions, des rêves. Ou, comme le dit lui-même Saint-Simon, elle était de tout ».

Grandeur de l’esprit français. Dix portraits d’Ambroise Paré à Saint-Simon, Jean-Michel Delacomptée, Le Cherche Midi, 2025. 1392 pages

King Donald, roi du monde ?

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Donald Trump crie en jouant au golf sur son terrain de Turnberry en Ecosse, dimanche 27 juillet 2025 © Alastair Grant/AP/SIPA

L’opération « Liberation Day », lancée le 2 avril, par laquelle Donald Trump visait à révolutionner le commerce mondial, vient d’entrer dans une nouvelle phase avec l’annonce, jeudi soir, des tarifs que les États-Unis vont imposer aux autres pays à partir du 7 août. Cette annonce, ainsi que d’autres concernant les gouvernements de la Russie et d’Israël, clôt une semaine qui, pour Trump, a commencé par la mise en scène, en Écosse, de l’humiliation de la présidente de la Commission européenne, suivie de la semi-humiliation du Premier ministre britannique. Qu’on l’approuve ou non, Trump occupe largement l’espace stratégique et médiatique et rappelle sans cesse sa propre imprévisibilité ainsi que la puissance immense de l’État qu’il dirige.


Donald Trump est le président des États-Unis. Et peut-être du monde… Du moins, il en a l’air en ce moment. Il a le bras long: ses bombardiers furtifs B-2 Spirit font la moitié du tour de la planète pour frapper l’Iran. Sa grande stratégie tarifaire secoue toutes les nations du monde, les grandes comme les petites. Enfin, il semble être partout chez lui, car c’est en Ecosse, la terre ancestrale de sa mère, sur son terrain de golf de Trump Turnberry, qu’il a racheté en 2014, que le président a conclu un accord commercial préliminaire avec l’Union européenne et tenu des pourparlers avec son allié britannique, sir Keir Starmer. Dimanche dernier, il a accueilli Ursula Von der Leyen comme un prince accueillerait un vassal. Ils ont scellé par une de ces vigoureuses poignées de main qu’affectionne le président américain ce que Trump a qualifié de “plus grand deal jamais conclu”. Si quelque chose comme cet accord préliminaire – dont les deux partenaires ont retenu des versions sensiblement différentes – est approuvé par les États-Unis (la Cour d’appel américaine doit prononcer pour ou contre l’usage par Trump des décrets dans ce contexte), ainsi que par le Conseil européen (à la majorité qualifiée) et le Parlement européen (à la majorité simple), on pourra dire au moins qu’aucune puissance commerciale comparable à l’UE n’a accepté un accord aussi déséquilibré en se montrant apparemment reconnaissante. 

Les Chinois bénéficient d’un sursis jusqu’au 12 août

Le lendemain, c’était le Premier ministre britannique qui, bien que chez lui à proprement parler, est venu chez Trump baiser la pantoufle. Certes, son pays avait obtenu un meilleur accord avec les États-Unis que l’UE, avec un tarif de base de 10% plutôt que 15% – un des avantages du Brexit – mais le leader travailliste a été contraint d’occuper une place de subalterne. Les deux dirigeants ont tenu une conférence de presse où le chevalier Starmer a eu du mal à en placer une, tandis que King Donald a soulevé les différents dossiers où son interlocuteur aurait failli : l’immigration (il est vrai que le nombre des migrants illégaux traversant la Manche a déjà atteint 25 000 cette année, un record) ; la transition énergétique (Starmer aurait dû continuer à exploiter les ressources en pétrole et gaz de la Mer du Nord, au lieu de sacrifier au dieu de l’énergie verte) ; et le maire musulman de Londres, Sadiq Khan (selon Starmer, « mon ami », pour Trump « un type méchant »). Dans la foulée, Trump a mis la pression sur son allié, Benyamin Netanyahou, en annonçant que, selon lui, le problème de famine à Gaza était réel, et brusqué celui que le commentariat progressiste tenait pour son allié, Vladimir Poutine, en lui donnant un nouveau délai, beaucoup plus court, pour mettre fin à la guerre en Ukraine. Mardi, il a ouvert un nouveau terrain de golf en Écosse, avant de retourner à Washington pour – comme il l’a dit – « éteindre des incendies autour du monde », c’est-à-dire mettre fin à des guerres et d’autres crises.

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Les Français ont surnommé Nicolas Sarkozy « l’omni-président » et Emmanuel Macron « Jupiter », mais ces deux présidents de la République n’arrivent même pas à la cheville de cet Américain de 79 ans en termes d’omniprésence, d’outrecuidance et de chutzpah. On n’a nullement besoin de croire que Trump est un génie ou qu’il a raison pour reconnaître que cet homme est un véritable phénomène. À peine deux jours après son retour « chez lui » à la Maison Blanche (plutôt que « chez lui » en Ecosse), Trump annonçait par décret les gagnants (relatifs) et les perdants (probables) de sa grande opération de renégociation des échanges commerciaux internationaux. Si le Royaume Uni, l’UE, le Japon et le Vietnam ont pu s’arranger avec les États-Unis, 17 pays n’ont pas pu négocier un accord pour réduire les tarifs douaniers, dont Trump les menace, avant la date-limite de minuit le 31 juillet. Pour tous, les nouveaux tarifs entreront en vigueur le 7 août, plutôt que le 1er (comme prévu), afin de donner aux fonctionnaires des douanes le temps de se préparer. Les pays les plus sévèrement punis ne sont pas les plus grands : ainsi, la Suisse écope de 39%, Laos et le Myanmar de 40%, et la Syrie de 41%. Le Brésil, dont le président Lula a un différend avec Trump qui l’accuse de persécuter juridiquement son prédécesseur Jair Bolsonaro, tout comme les Démocrates ont persécuté Trump après la marche sur le Capitole, aura un tarif de base de pas moins de 50%. Le Japon, qui a un accord, a 15%, ainsi que la Corée du Sud qui n’en a pas. Taïwan, un proche allié des États-Unis qui est menacé d’invasion par la Chine, est à 20% mais espère toujours arriver à un accord. Le Canada, qui a un accord de longue date avec les États-Unis et le Mexique, aura 35% sur les produits qui ne sont pas couverts par ce traité. Pourquoi ? Parce que son Premier ministre Mark Carney a osé riposter aux premiers tarifs imposés par Trump et parce que, selon ce dernier, le pays du sirop d’érable n’a pas suffisamment entravé l’exportation illégale du fentanyl vers les États-Unis. Les négociations avec la Chine étant toujours en cours, ce pays a une extension jusqu’au 12 août avant une décision sur les tarifs par la Maison Blanche…

S’il y a une cohérence derrière le chaos apparent de ces différentes décisions, c’est une combinaison entre une logique purement économique et commerciale et des besoins d’influence géopolitique. C’est ainsi que le Pakistan a vu les tarifs réduits de 29% initialement, à 19% grâce à un accord sur l’exploitation commune des réserves pétrolières de ce pays. En revanche, l’Inde reste à 25%, non seulement parce que le pays n’a pas encore pu négocier un accord avec les Etats-unis, mais aussi parce qu’il continue à permettre à la Russie de Poutine d’éviter les sanctions occidentales visant l’exportation du pétrole russe. Comme le dit Trump dans le texte de son récent décret : « certains partenaires commerciaux […] ont signalé leur intention sincère […] de s’aligner sur les Etats-Unis sur des questions économiques et de sécurité nationale ». Notez bien : les questions économiques ne sont pas nécessairement séparables de celles de la sécurité nationale (il est vrai que cela conforte la justification invoquée par Trump pour fixer des tarifs, question commerciale, par décret présidentiel, outil sécuritaire).

Wall Street mise au pas

Il y a surtout deux leçons essentielles à retenir des actions récentes de Trump, du moins à court terme. D’abord, l’Amérique est de retour. Il est trop tôt pour dire si le président a rendu à l’Amérique sa grandeur – « made America great again ». Mais c’est un camouflet pour tous ces commentateurs tellement doctes – surtout en France – qui prétendaient pouvoir lire et prédire les intentions de l’imprévisible président en soutenant qu’il voulait que les Etats-Unis reviennent au XIXe siècle, qu’il cherchait un repli sur soi de son pays, qu’il envisageait une division du monde entre les sphères d’influence de l’Amérique, de la Russie et de la Chine. Non seulement un enfant devrait se rendre compte qu’une telle vision est impossible à notre époque, mais la grandeur américaine, telle qu’elle est conçue par Trump, ne peut pas accepter de céder du terrain à des rivaux. Trump vient de montrer que, selon lui, le président des Etats-Unis doit influer sur tout ce qui se passe sur la planète, non pas en envoyant ses GIs se battre en terre hostile, mais par des opérations militaires ciblées et en exerçant une pression économique non seulement sur ses ennemis, mais aussi sur ses alliés peu coopératifs.

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La seconde grande leçon est le retour de l’Etat. En combinant intérêt économique et intérêt géopolitique, Donald Trump nous montre que l’Etat, du moins le plus puissant des Etats, n’a pas à être le jouet des multinationales et des bourses. En imposant, que ce soit dans un premier temps, ses quatre volontés, sans consulter Wall Street (la finance) ou Main Street (l’industrie), il fait penser à ce mot de Boris Johnson apprenant que les entreprises britanniques redoutaient le Brexit: « F*ck business » (au diable le monde des affaires). Il ne s’agit pas de faire fi des intérêts des entreprises – loin de là – mais de rappeler qu’elles sont là pour servir la nation et pas le contraire.

Il faudra du temps pour arriver à une conclusion sur le bien-fondé de l’approche de Trump sur le plan économique. Mais entre-temps, nous pouvons au moins saluer son affirmation de la primauté de la politique. Dans les « Papiers fédéralistes », grand recueil d’essais définissant un plan d’action politique pour la nouvelle république américaine à la fin du XVIIIe siècle, Alexander Hamilton proclame que « la vigueur du gouvernement est essentielle pour la sécurité de la liberté ». Quelle nation démocratique aujourd’hui ne voudrait pas avoir un dirigeant plus vigoureux que les Macron, Starmer et Carney (ce dernier étant un peu au-dessus des deux autres) à sa tête ? Dernière nouvelle : pour tous les commentateurs qui prétendaient que Trump n’était que le fantoche de Poutine, le président américain vient d’ordonner le déploiement de deux sous-marins nucléaires en réponse à des commentaires « provocateurs » de la part de Dmitri Medvedev, le vice-président du Conseil de sécurité de la Fédération de Russie.

Philippe Sollers, l’été, souvenirs

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L'éditeur et écrivain Philippe Sollers (1936-2023) © Hannah Assouline

Les cartes postales de l’été de Pascal Louvrier (5)


Je n’ai plus l’année en tête. Peut-être 1999. Je rends visite à Philippe Sollers, chez lui, sur l’île de Ré, au Martray. Le ciel est bleu, net, les mouettes majestueuses volent au-dessus des marais. Les feuilles fragiles de l’acacia vibrent à la brise d’ouest. On est dehors, on regarde le spectacle scintillant. On s’installe sur la pelouse, en tailleur. Il me parle de la guerre d’Espagne. « C’est le tournant des relations entre les démocraties, me dit-il, en allumant une cigarette. Très peu d’intellectuels comprennent l’enjeu de la lutte entre les franquistes et les républicains. Le jeune Claude Simon, futur prix Nobel, m’intéresse, car il est sur place. Il prend des notes tout en faisant de la contrebande d’armes. Il écrira un roman étrange, très maîtrisé, où il en parle sous une forme codée. » Son visage est hâlé, reposé, malgré l’écriture quotidienne de son nouveau roman. Il me demande ce que je lis. Je lui réponds : La Fête à Venise. « Bon choix », dit-il en éclatant de rire. Dans ce livre, c’est une nouvelle fois, la lutte de l’artiste contre la société qui ne veut que sa mort. « C’est pour cela que j’ai choisi Venise, me rappelle-t-il. Ce n’est pas une ville décadente abritant la mort ; Venise respire, elle chante, jouit, vit et resplendit. Balayons les miasmes romantiques. » Pour vivre heureux, il faut vivre dans la clandestinité, savoir échapper à la surveillance de la collectivité, de plus en plus efficace, il faut avoir la capacité d’être à la fois à l’intérieur du système et à l’extérieur. C’est une gymnastique périlleuse mais vitale.

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La fête à Venise met en scène Pierre Froissart, écrivain chargé de convoyer à Venise une toile inconnue de Watteau. Il est accompagné d’une jeune physicienne américaine. Luz, qui lit Le Dernier Nabad, de Fitzgerald, au bord de la piscine. Il s’entend bien avec elle, ce point est important pour échapper à l’ŒUF – l’ŒIL unifié fraternel – c’est-à-dire la police, l’armée, l’église, enfin bref, au contrôle généralisé. Sollers, fume-cigarette coincé entre les doigts, tient à préciser : « Le marché de l’art, avec ses courtiers incultes et leurs commentaires convenus, masque le travail de l’artiste. Personne ne voit l’essentiel. C’est du somnambulisme qu’on peut appliquer aux romans contemporains. » Je me souviens du passage où Sollers évoque ce que j’ai appelé dans mon essai[1] que je lui ai consacré « le coup de l’inceste ». Il faut rappeler cette anecdote de Cézanne sur le Tintoret : « Je crois qu’il a tout connu, ce Tintoret… Écoutez, je ne peux pas en parler sans trembler. Il se faisait endormir par sa fille, il se faisait jouer du violoncelle par sa fille, des heures… Seul avec elle, dans tous ces reflets rouges… » Le courtier ne peut comprendre ce qui se joue là et son résultat sur la toile. Comme cette description de Pierre Froissard, vaguement agent secret, avec la complicité sensuelle de Luz, dans son petit palais vénitien, l’été : « Le grand mur, bordé d’acacias, nous protège du quai, personne ne peut voir l’intérieur de la construction blanche et rose, la vie se résume bien à cela, trouver le lieu, l’autre qu’il faut. » Facile, me direz-vous. Je n’en suis pas certain.

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Sollers se lève, je le suis, on marche sur la pelouse, proche du clapotis de l’eau, le clocher d’Ars plante sa pointe noire dans le ciel sans nuage. Sollers évoque le philosophe et mathématicien Jean Cavaillès. « Je le cite longuement dans La Fête à Venise. Personne n’a relevé. Sa sœur écrit dans sa correspondance que l’activité intellectuelle de Jean était influencée par l’éclat du soleil. C’est pour ça que j’écris ici, et beaucoup à Venise. Elle dit aussi que, bien que protestant, il était sensible à la liturgie catholique. Il écoutait Mozart et lisait Spinoza. Pas mal, hein, Louvrier. Pétri d’humanisme, il est devenu l’inconnu n°5 du charnier d’Arras. Il fut identifié grâce à son portefeuille vert devenu noir au contact de la terre. C’était un résistant. À Londres, en 1943, il se faisait appeler Crillon. Il trouvait amusant de faire sauter un viaduc. Condamné à mort au début de l’année 1944, il fut immédiatement exécuté. Il habitait au 34 avenue de l’Observatoire, au dernier étage, dans un appartement qui dominait Paris. Je vous le montrerai quand nous irons déjeuner à La Closerie. » Sollers allume une cigarette, regarde le clocher et me dit : « Il avait quarante et un ans lors de son exécution, et une œuvre à écrire. Le livre de sa sœur est très beau, simple, direct, comme des bras tendus vers le ciel. »

Sollers me lance : « Allons nager. »

Philippe Sollers, La Fête à Venise, Folio. 280 pages


[1] Philippe Sollers entre les lignes, Le Passeur éditeur.

Sydney Sweeney: Make America Sexy Again

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New York, hier © John Angelillo/UPI/Shutterstock/SIPA

L’actrice a des formes généreuses, et en plus cela l’amuse qu’elles attirent le regard des hommes… Mais surtout, elle n’appartient même pas à une minorité ethnique ! L’extrême gauche wokiste voit dans son spot publicitaire un outrage et dans le slogan « Sydney Sweeney has great jeans » la signature du suprémacisme blanc.


Elle est blonde aux yeux bleus et, déjà, cela suffit pour faire d’elle une énième résurgence du nazisme. Elle est jolie et, forcément, cela déplait aux adeptes du « body positivism » pour qui le corps, surtout s’il est féminin, ne peut être beau que lorsqu’il gras, couvert de poils et torturé.

Elle a, selon la publicité qui fait d’elle la nouvelle star, « de bons gênes », de quoi faire pousser des cris d’orfraie aux antiracistes tout heureux de pouvoir dénoncer une nouvelle forme d’eugénisme. 

Sans doute malgré elle, Sydney Sweeney, égérie de la marque American Eagle, est devenue la nouvelle icône de la guerre culturelle contre le wokisme. Tel un tsunami, ce fléau a tout ravagé sur son passage ces dernières années, détruisant les statues, déconsidérant les vertus nobles, bafouant les réputations ; sur le champ de ruines, les thuriféraires du laid, du médiocre et des fausses valeurs pouvaient détrousser les cadavres, tels de vulgaires délinquants incapables de bâtir. Heureusement, il demeure dans nos tréfonds l’idée que la recherche du beau, de la grandeur, de l’esthétique font partie de notre ADN. 

La revanche d’une blonde

Appliqué à nos corps, cela signifie que, certes il existe des petits, des gros, des grands, des beaux et des laids, c’est-à-dire un peu de tout en raison de notre patrimoine génétique (en partie) et de nos choix de vie (beaucoup), mais surtout que nous ne devrions faire la promotion à l’identique de toutes les morphologies. Ce n’est pas être grossophobe de penser qu’il vaut mieux, lorsqu’on est un homme, être bâti par l’effort répété comme Tibo InShape qu’à l’exemple d’un sénateur se gavant à tous les buffets de la République et, quand on est une femme, avoir une silhouette filiforme plutôt qu’un corps qui croit pouvoir assumer tous les excès alimentaires. C’est avant tout une question de santé publique, de physique en adéquation avec les enjeux d’un monde aux défis nombreux, et de respect de soi-même. 

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On comprend pourquoi les progressistes déversent également leur racisme anti-blancs contre Sydney Sweeney. L’actrice américaine incarne la revanche de la blonde aux yeux bleus, archétype longtemps considéré comme modèle absolu de beauté, avant d’être déconsidéré et mis en concurrence, tout d’abord par les beautés italiennes et sud-américaines, de Gina Lollobrigida à Monica Bellucci et J.Lo, ensuite par les mannequins (nord-)africains, enfin, tentent de nous faire croire les wokistes, par l’élargissement du concept d’attraction physique à tout ce qui ressort de l’inclusion.

Fini la disruption ?

La publicité suit, depuis quelques années, ces nouveaux codes, jusqu’à l’absurde, comme Calvin Klein qui a publié la photo d’un « homme transgenre enceint » à l’occasion d’une… fête des mères, croyant ainsi voir décoller ses ventes de sous-vêtements. A rebours de cette folie, la campagne réussie d’American Eagle rend fou tous les progressistes qui tentent d’imposer en vain leur vision du monde, de l’homme et de la femme. Un quotidien belge a même cru bon y aller de sa fake news en écrivant que l’entreprise américaine se trouvait « dans la tourmente », alors que son action en bourse, en hausse de 20%, prouvait le contraire.

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Gageons que le succès de la campagne actuelle fasse des émules : fini alors les bourrelets, les piercings dans le nez, les cheveux verts, fini les couples multiculturels qui, pour le coup, sont trop beaux pour qu’on y croie, fini l’improbable qui ne fait pas vendre, fini enfin la fausse subversion.  

Qu’est-ce qu’une guerre civile d’atmosphère?

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Deauville, mai 2025 © SICCOLI PATRICK/SIPA

Le plus inquiétant n’est pas que les partis politiques s’opposent de plus en plus violemment à l’Assemblée nationale, ou que les débats médiatiques s’enflamment. Le plus inquiétant, c’est que les fractures sont descendues dans les consciences. Les citoyens ne forment plus vraiment un peuple uni, ils deviennent des camps retranchés et des forteresses de ressentiment…


Il y a des événements qui révèlent plus que mille discours. L’affaire de cette étudiante palestinienne de vingt-cinq ans, idéologiquement proche du Hamas et auteure de tweets d’un antisémitisme d’une violence nue, appartient à cette catégorie. Vingt-cinq ans : l’âge où les convictions ne sont plus des maladresses, mais des choix assumés. Ce qu’elle a écrit ne relève pas d’un excès de jeunesse mais d’un imaginaire formé dès l’enfance : la haine du juif comme principe fondateur et, derrière elle, la volonté d’anéantir ce qu’il incarne – un monde, une mémoire, une altérité – pour imposer à l’Occident sa conversion idéologique et religieuse. Le Juif n’est ici qu’un avant-poste : c’est l’Occident lui-même qui est visé, non seulement pour être détruit, mais pour être refondu dans un autre ordre moral, un autre récit de civilisation.

Et pourtant, cette jeune femme a été accueillie comme réfugiée, inscrite à Sciences Po Lille, hébergée par son directeur. Ce n’est pas simplement de la naïveté. Ce geste est un basculement. Il ne s’agit pas seulement d’offrir l’asile à une personne : en fermant les yeux sur ce qu’elle porte en elle, c’est une idéologie que nous introduisons au cœur de nos institutions. Et elle n’est pas seule. D’autres viendront. D’autres jeunes adultes, Palestiniens ou non, nourris depuis l’enfance à la haine du Juif et au rêve d’un Occident humilié, converti de force à leur récit.

Alliances douteuses

Il faut cesser de croire qu’il ne s’agit que d’un aveuglement. Ce sont déjà des complicités. Derrière la façade de l’humanisme, il y a des alliances silencieuses, des trahisons qui se préparent, certaines déjà à l’œuvre. Dans les années 30, les élites françaises et européennes, persuadées de défendre la paix universelle, ont tendu la main à des forces qui allaient devenir l’instrument de la collaboration. Elles croyaient défendre la civilisation ; elles en préparaient la reddition. Aujourd’hui, nous répétons ce geste : accueillir au nom de la générosité une idéologie dont le but avoué est la soumission et la transformation de notre monde.

Je n’ai pas découvert ce discours sur les réseaux sociaux. Il y a vingt ans, à Marseille, l’école de police avait choisi de loger ses élèves au cœur d’une cité sensible. Ces jeunes policiers vivaient plusieurs semaines dans les mêmes immeubles que les habitants. J’ai animé des rencontres entre les policiers et les adolescents de ce quartier. Et déjà, ces jeunes regardaient les vidéos du Hamas, glorifiaient ses combattants, commentaient les attentats comme des victoires. C’était il y a vingt-cinq ans. Cette culture n’a pas disparu ; elle s’est enracinée, consolidée, et elle entre désormais par nos frontières, protégée par le masque de l’asile.

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Pendant que nous sanctuarisons cette idéologie au nom d’un humanisme devenu aveugle, un autre signe retentit, implacable : les juifs quittent à nouveau l’Europe. Leur départ n’est jamais une donnée statistique, mais une alarme historique. Dans les années 30, leur exode annonçait que la civilisation européenne était prête à se trahir elle-même. Aujourd’hui, leur fuite nous dit que l’air est redevenu irrespirable, que la guerre civile d’atmosphère est déjà là, avant même que les armes ne parlent.

Le grand effacement

Ce n’est donc pas seulement de l’aveuglement. C’est un mouvement plus profond : l’acceptation passive, parfois complice, de l’anéantissement des juifs comme prélude à la conversion forcée de l’Occident. Une nation qui fait de ce projet le symbole de sa générosité n’est pas seulement perdue : elle prépare son effacement. Et c’est ainsi que commence une guerre civile d’atmosphère : par ces signes diffus, ces silences complices, ce brouillard moral qui précède toujours les catastrophes visibles.

Qu’est-ce qu’une guerre civile d’atmosphère ? Ce n’est pas la guerre ouverte, avec ses colonnes de fumée et ses cadavres au coin des rues. Ce n’est pas encore l’embrasement des quartiers, l’affrontement des milices, le fracas des armes. C’est autre chose, de plus sourd, de plus insinuant : une tension diffuse, qui s’épaissit dans l’air au point que chacun la respire sans même la nommer. C’est une guerre invisible, sans déclaration ni front officiel, mais dont tout le monde pressent qu’elle est déjà commencée dans les têtes et qu’elle pourrait, à la moindre étincelle, se matérialiser en actes.

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Avant les blessures irréparables, avant les pages sanglantes de l’Histoire, il y a l’ambiance. Ce mot, banal et pourtant décisif, dit tout : l’atmosphère sociale, ce climat d’invisible qui imprègne les gestes, les regards, les silences, jusqu’aux réseaux où circulent les colères anonymes. Une ambiance de guerre civile, c’est quand le lien social cesse d’être une évidence et devient un champ de suspicion. Ce n’est pas la rupture brutale mais la fissure progressive, le tissu du commun qui se délite fil après fil, jusqu’à ce que tout se rompe. Ce n’est pas encore l’odeur du sang, mais déjà la crispation des mâchoires, l’évitement de l’autre, la haine muette. On ne s’écoute plus. On ne parle plus que pour s’invectiver. La conversation se transforme en ligne de front.

Drôle d’ambiance

Le plus inquiétant n’est pas que les partis s’opposent, que les débats médiatiques s’enflamment. Le plus inquiétant, c’est que cette fracture est descendue dans les consciences. Les citoyens ne forment plus un peuple ; ils deviennent des camps retranchés, des forteresses de ressentiment. L’adversaire politique cesse d’être un contradicteur : il devient un traître. Dans une guerre civile d’atmosphère, l’autre n’est plus un partenaire de débat ; il est celui avec qui toute coexistence devient impossible. La politique ne consiste plus à chercher des compromis mais à désigner des ennemis.

Depuis longtemps, je l’affirme : la guerre civile commence dans les têtes avant de se manifester dans les rues. Avant les balles, il y a les regards qui se détournent. Avant les barricades, il y a les mots qui blessent. Avant la tragédie, il y a ce refus de reconnaître en face de soi un semblable.

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Et aujourd’hui ? Est-il trop tard ? Trop tard pour réparer les morceaux épars de ce corps social que tout semble pousser à la dislocation ? Peut-on encore recoudre l’esprit d’une nation quand chacun vit dans une mémoire blessée et une peur de l’avenir ? J’ai longtemps voulu y croire. J’ai voulu parier sur la possibilité d’un sursaut : que la conscience du péril nous ramène à l’essentiel. Mais je vois les lignes se durcir, les rancunes s’installer, les haines devenir habitudes. Et le doute s’insinue.

Ce qui glace, c’est que cette fissure ne concerne pas seulement la France. C’est tout l’Occident qui se défait. Non pas sous l’effet d’un ennemi extérieur, mais par usure intérieure : par ses divisions, ses rancunes accumulées, son épuisement spirituel. Nous devenons faibles parce que nous avons cessé de croire en un avenir commun. Et l’histoire nous donne un signe : déjà, des juifs commencent à quitter l’Europe. Encore. Toujours eux, éternels baromètres de la santé morale d’un continent. Leur départ n’est jamais anodin : il annonce la faillite d’un monde. Quand les juifs s’en vont, c’est que la civilisation se prépare à se trahir elle-même.

Il ne s’agit plus seulement de préserver une capacité abstraite à être ensemble. Nous sommes entrés dans un combat pour la survie même de la nation, avec tous ceux qui, quelles que soient leur confession, leur couleur de peau ou leurs origines, choisissent résolument d’en faire partie et de la défendre. Ce n’est plus une question morale mais une bataille existentielle : maintenir un pays vivant, ou le voir se dissoudre dans une guerre intérieure larvée dont nous aurons nous-mêmes pavé le chemin.

Sommes-nous encore capables de livrer ce combat ? De reconnaître nos alliés véritables et nos ennemis réels ? De briser la complaisance et de nommer ce qui menace ? Je l’ignore. Mais il reste peut-être un court instant avant la bascule. Alors, parlons. Écoutons. Rassemblons ceux qui veulent encore que ce pays vive, et faisons-le avec lucidité. Car une guerre civile d’atmosphère ne prévient pas. Elle est là, silencieuse, et un matin, elle a déjà changé l’air que l’on respire.