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Francesca Albanese: qui est «l’ennemi commun de l’humanité» ?

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Sans grande surprise, c’est dans le très « altermondialiste » Monde Diplo que la rapporteuse anti-Israël de l’ONU répond à ses détracteurs.


Tous nos lecteurs doivent connaître Francesca Albanese, la juriste italienne qui exerce les fonctions de « Rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967 ». Nommée en 2022 par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies, elle exerce un premier mandat jusqu’en 2025, année où elle est renouvelée pour un deuxième jusqu’en 2028.

Une figure controversée

Souvent accusée de partialité anti-israélienne voire d’antisémitisme, grand promoteur de la thèse d’un génocide des Palestiniens, elle est depuis de longues années une figure controversée qui, avant d’assumer sa fonction actuelle, a travaillé pour l’UNWRA, institution onusienne également accusée de partialité. Malgré les accusations portées contre Mme Albanese – ou peut-être grâce à elles – la Rapporteuse reste la coqueluche de tous les peoples propalestiniens et jouit d’une indulgence sans limite dans les médias. Dernier exemple en date : dans son numéro de mars, la revue ultra-progressiste Le Monde diplomatique lui accorde une tribune qui s’étale sur deux grandes pages (au total). Elle y prétend réfuter toutes les critiques qui lui ont été adressées, notamment celles provoquées par son intervention, le 7 février, au Forum Al-Jazeera organisée à Doha par la chaîne de télévision qatarie sous le titre cette année de « La cause palestinienne et l’équilibre du pouvoir régional dans le contexte d’un monde multipolaire émergent ».

A la suite de l’intervention d’Albanese, une vidéo a circulé sur internet qui la montre en train de prononcer les paroles « Israël est l’ennemi commun de l’humanité ». Or, cette vidéo est un montage. Pourtant, elle a provoqué un esclandre au cours duquel plusieurs pays, dont la France, la République tchèque, l’Allemagne, l’Italie et l’Autriche, ont appelé à ce que la Rapporteuse spéciale soit relevée de ses fonctions. C’est le gouvernement français qui a mené la charge à travers des déclarations musclées du ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, et ensuite du Premier ministre, Sébastien Lecornu. De manière parfaitement prévisible, le gratin des fanatiques propalestiniens est venu à la rescousse d’Albanese, dénonçant le montage vidéo et insistant – en vain – pour que le gouvernement français lui présente des excuses. Une lettre ouverte est publiée sur le site du collectif Artistes pour la Palestine, signée par plus de 100 peoples du monde des arts, d’Annie Ernaux, prix Nobel de littérature, à Annie Lennox, ex-chanteuse des Eurythmics devenue partisane enragée de la cause gazaouie. Peu après, paraît une autre lettre ouverte signée par plus de mille universitaires et intellectuels. M. Barrot rétorque que sa dénonciation de la Rapporteuse n’avait pas été provoquée uniquement par son intervention à Doha.

Le Monde Diplo et les « fake news »

Dans les colonnes du Monde diplomatique, Albanese est invitée par le journal à répondre à « la vaste campagne de dénigrement dont elle est victime ». Sous le titre, « Réponse à mes détracteurs. Anatomie d’une diffamation », elle balaie d’un revers de main dédaigneux la charge portée contre elle, en affirmant que les paroles qu’elle a vraiment prononcées ne ciblaient pas Israël : « mon discours visait les pays qui ont armé Israël, ainsi que les algorithmes des réseaux sociaux qui ont amplifié le discours génocidaire ». Cette défense est reprise dans un article signé par Serge Halimi et Pierre Rimbert et imprimé juste après le sien sous le titre, « Les « fake news » du Quai d’Orsay ». Mme Albanese se targue aussi d’être une « experte indépendante » et prétend que son mandat « fait l’objet de polémiques soigneusement orchestrées ».

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Mais quelles sont les paroles qu’elle a vraiment prononcées dans son intervention à Doha et sont-elles aussi innocentes qu’elle le prétend ? Dans la version mise en ligne par Al-jazeera, elle parle en visioconférence pendant quatre minutes devant une salle assez clairsemée. La plupart du temps, elle garde le demi-sourire d’autosatisfaction de celle qui sait qu’elle prêche aux convertis. Son allocution commence par l’affirmation qu’il y a un génocide en Palestine qui est maintenant « in full display », « visible pour tous ». Dans un anglais parfois maladroit voire bizarre, elle s’empresse de flatter la chaîne qatarie pour ses reportages et prétend que les Palestiniens eux-mêmes « narrate the déluge of conscience that fell on them relentlessly » (« racontent le déluge de conscience qui leur est tombé dessus sans répit »), phrase que, en tant qu’anglophone, je ne comprends pas. Voici ce qu’elle dit ensuite, dans la version en anglais avec une traduction française :

« This is a challenge, the fact that instead of stopping Israel, most of the world has armed, given it political, excuses, political sheltering, economic and financial support, this is a challenge, the fact that most of the media in the Western world has been amplifying the pro-apartheid, the genocidal narrative, is a challenge. And at the same time, here also lays [sic] the opportunity, because if international law has been stabbed in the heart, it’s also true that never before the global community has seen the challenges that we all face, we who do not control large amounts of financial capitals [sic], algorithms and weapons, we now see that we as a humanity [sic] had a common enemy, enemy, and freedoms, the respect of fundamental freedoms is the last peaceful avenue, the last peaceful toolbox that we have to regain our freedom ».« Ceci représente un défi, le fait que, au lieu d’arrêter Israël, la majeure partie du monde l’ait armé, lui ait donné des justifications politiques, une protection politique, un soutien économique et financier. Ceci représente un défi… le fait que la plupart des médias dans le monde occidental ait amplifié le narratif pro-apartheid, génocidaire, constitue un défi. Et en même temps, c’est ici que se trouve une opportunité, car si le droit international a été poignardé au cœur, il est également vrai que jamais auparavant la communauté globale n’a vu les défis auxquels nous faisons face, nous qui ne contrôlons pas d’énormes quantités de capitaux financiers, d’algorithmes et d’armes, nous voyons maintenant que, en tant qu’humanité, nous avions un ennemi commun. Et les libertés, le respect des libertés fondamentales, est la dernière voie pacifique, la dernière boîte à outils pacifique, qui nous reste pour reconquérir notre liberté »

Dans ce passage, la Rapporteuse spéciale développe une vision manichéenne : d’un côté, ceux qui incarnent l’« humanité », qui représentent une « communauté globale », qui ne contrôlent pas le capital, les algorithmes, les armes ; de l’autre côté, il y a les soutiens d’Israël, ceux qui contrôlent les médias occidentaux, la finance, l’industrie des armes et qui sont « l’ennemi commun de l’humanité ». Autrement dit, ce passage rassemble, de manière à peine voilée, les éléments de la vieille théorie du complot qui veut que les juifs manipulent le monde à travers les médias, l’argent et même l’industrie de la défense et Internet.

La vision que développe Albanese à Doha n’est qu’une version édulcorée de thèses concernant le « lobby juif » qu’elle a exprimées plus clairement dans le passé et que l’on peut découvrir dans le texte. Voici ce qu’elle a posté le 31 juillet 2014 sur sa page Facebook :

« l’America e l’Europa, soggiogati dalla lobby ebraica gli uni, e dal senso di colpa per l’Olocausto gli altri, restano al margine e continuano a condannare gli oppressi- i Palestinesi – che si difendono con i soli mezzi che hanno (missili squinternati), invece di richiamare Israele alle proprie responsabilità secondo la legge internazionale, fare pressione affinché desista da ulteriori aggressioni e avvii un negoziato di pace serio con i Palestinesi ».« L’Amérique et l’Europe, l’une soumise par le lobby juif, l’autre par le sentiment de culpabilité liée à la Shoah, restent en retrait et continuent de condamner les opprimés — les Palestiniens — qui se défendent par les seuls moyens dont ils disposent (des missiles de fortune), au lieu de forcer Israël à assumer ses responsabilités en droit international, de le pousser à cesser toute nouvelle agression et à engager de sérieuses négociations de paix avec les Palestiniens ».  

Par la suite, elle a dit regretter le choix des mots, « lobby juif », et a soutenu qu’elle voulait dire « lobby pro-israélien ». En tout cas, pour elle, il s’agit toujours d’un lobby. Le 25 juillet 2014, dans un autre post sur Facebook, elle raconte qu’elle a envoyé l’e-mail suivant à la BBC qui n’a pas parlé d’une grande manifestation pro-Gaza en Cisjordanie :

The Israeli lobby is clearly inside your veins and system and you will be remembered to have been on the big brother’s side of this orwellian nightmare caused once again by Israel’s greed.Le lobby israélien est clairement dans vos veines et votre système, et on se souviendra de vous comme ayant été du côté de Big Brother dans ce cauchemar orwellien provoqué une fois de plus par la cupidité d’Israël.

Qui est lesé ?

Encore une fois, les médias sont sous l’emprise d’un lobby. Si on objecte que ces publications appartiennent au passé, voici un texte qu’elle aurait posté sur la page Facebook d’un groupuscule italien d’extrême-gauche, Gruppo di Internazionale Demokratika e Socialista, le 11 juin 2021 :

« Non sono tanto le lobby ebraiche a influenzare le politiche di stati europei e nord-americani nei confronti d’Israele. Piuttosto è l’esistenza di lobby politico-economiche pro-israeliane in Francia, Inghilterra, Germania, Italia e Stati Uniti che difendono il business internazionale della sicurezza e della vendita di armi a permettere di meglio spiegare il silenzio dei governi occidentali durante l’ultima guerra a Gaza (come nelle precedenti). Un’escursione nel mondo opaco della ‘sicurezza’ e degli armamenti, dei costi e dei profitti del complesso militar-industriale israeliano svela alcuni lati nascosti dell’appoggio incondizionato allo Stato ebraico ».« Ce ne sont pas tant les lobbies juifs qui influencent les politiques des États européens et nord-américains envers Israël. C’est plutôt l’existence de lobbies politico-économiques pro-israéliens en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie et aux États-Unis, qui défendent les affaires internationales de la sécurité et de la vente d’armes, qui permet d’expliquer mieux le silence des gouvernements occidentaux lors de la dernière guerre à Gaza (comme lors des précédentes). Une incursion dans le monde opaque de la « sécurité » et de l’armement, les coûts et profits du complexe militaro-industriel israélien révèlent certains aspects cachés du soutien inconditionnel à l’État juif ».

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Maintenant, il n’y a pas que des « lobbys juifs », mais à ceux-ci répondent des lobbys dans d’autres pays qu’on suppose non-juifs mais pro-israéliens. Dans cette vision typique de l’extrême-gauche, le monde occidental est régi par des forces obscures qui sont à la fois juives et capitalistes. Cette thématique reparait dans un texte posté le 15 octobre 2024 sur X par le journaliste militant Chris Hedges, reposté avec une recommandation chaleureuse par Albanese le 17. La diatribe de Hedges contient le passage suivant :

« I fear, given that the Israel lobby has bought and paid for Congress and the two ruling parties, as well as cowed the media and universities, the rivers of blood will continue to swell. There is money to be made in war. A lot of it. And the influence of the war industry, buttressed by hundreds of millions of dollars spent on political campaigns by the Zionists, will be a formidable barrier to peace, not to mention sanity ».« Je crains que, étant donné que le lobby israélien a acheté et financé le Congrès et les deux partis au pouvoir, et qu’il a intimidé les médias et les universités, les rivières de sang ne continuent de gonfler. Il y a de l’argent à gagner dans la guerre. Beaucoup. Et l’influence de l’industrie de guerre, soutenue par des centaines de millions de dollars dépensés par les sionistes en campagnes politiques, constituera un obstacle redoutable à la paix, sans parler de la santé mentale ».

Contrôle des médias, de la finance, du monde politique, de l’industrie de la défense… tous les éléments de l’allocution de Doha prononcée par Albanese sont là.

La seule chose, au fond, qu’on ne peut pas lui reprocher, c’est d’être incohérente. Ce qu’elle dit aujourd’hui, c’est exactement ce qu’elle a dit dans le passé. La seule différence, c’est qu’aujourd’hui elle choisit des termes un peu moins explicites quand elle veut dénoncer « l’ennemi commun de l’humanité » qui est à la fois, Israël et le capitalisme. Mais en termes de couverture médiatique, Mme Albanese est-elle lésée ? En termes d’argent, qui est-ce qui finance la Rapporteuse ? En termes d’algorithmes, les propalestiniens manquent-ils d’influenceurs en keffieh sur les réseaux sociaux ?

Age ingrat


C’est peu dire que l’objectif aimante le visage éphébique et la gracile anatomie de Samuel Kircher, beau gosse à l’opulente et blonde chevelure : d’un bout à l’autre de ce premier long métrage, signé du réalisateur belge Valéry Carmoy, présenté l’an passé à Cannes dans la sélection de la Quinzaine des cinéastes, le jeune acteur photogénique se voit, pour ainsi dire, amoureusement dévoré par la caméra. Décidément éprise de gros plans sur les mines du mignon.

Douleur persistante

Sous les traits du comédien susnommé, aujourd’hui âgé de 21 ans (découvert il y a trois ans dans L’été dernier, ultime perle noire de l’irremplaçable Catherine Breillat) et frère cadet de Paul Kircher (tous deux confrères dans le métier), Camille, adolescent taciturne, accessoirement complexé, hé oui, de puer des pieds, a intégré une classe Sport Etude de haut niveau, en compétition pour des championnats de boxe inter-écoles, puis européens. Son hobby ? Flanqué de son meilleur pote Matteo (Faycal Anaflous), qui pratique également la boxe anglaise au sein de cet internat majoritairement peuplé de garçons, suspendre à des cordages, au cœur de la forêt avoisinante, des appâts carnassiers pour le plaisir candide de surprendre les renards sauvages s’emparer du bout de bidoche – d’où le titre du film : La danse des renards.

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Or il advient qu’au cours d’une de ces équipées Camille chute accidentellement d’une falaise. Sauvé par Matteo, lequel a courageusement rejoint les secours en portant l’ami blessé sur son dos jusqu’à la ville, le garçon peine à reprendre ses entraînements et à obéir au volontarisme viril du coach : une douleur térébrante l’assaille à l’endroit de la longue cicatrice qui lui strie l’avant-bras. Ses congénères soupçonnent Camille de fabuler, d’autant que les toubibs ne diagnostiquent aucune séquelle. La solidarité des jeunes mâles, tout comme l’amitié fusionnelle avec l’incontrôlable Matteo sont mises à l’épreuve… Baume à cette juvénile et belliqueuse masculinité, la tendresse secourable de la génitrice, mais surtout la prude délicatesse de Yasmine, adolescente un peu hommasse, championne de taekwondo et trompettiste à ses heures, sur l’épaule de qui Camille, ostracisé par le groupe, se consolera…

Consternante jeunesse

On comprend la portée symbolique que Valéry Carnoy semble prêter au canidé à grosse queue dont les meutes envahissantes seront promises à se voir décimées, au cours d’une chasse organisée par la municipalité, dans le dernier tiers du film. Sur le ring, un ultime combat décidera du destin futur de Camille, mais aussi du sort de sa vieille amitié fusionnelle avec Matteo.

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Le réalisateur confesse que ce premier « long » serait une manière d’extrapolation d’un court métrage antérieur de 18mn, Titan, qu’à l’instar de votre serviteur vous pourrez d’ailleurs visionner en accès libre sur Vimeo : une petite bande d’ados passablement débiles s’infligent sadiquement des épreuves de virilité à coups de scarifications, de déshabillage forcé et de tirs de revolvers à plombs, le mouflet Titan, victime de ce bizutage en bande, s’apaisant in fine dans les bras de sa maman…

Il est à craindre que la fascination manifeste – légitime au demeurant, pourquoi pas ? – de Carnoy pour la chair vulnérable des petites brutes testostéronées ne suffise pas à véhiculer un suspense très accrocheur, sur une heure et demie que dure le film. Reste que, à travers un naturalisme anthropologique assumé, La danse des renards portraiture hélas avec exactitude cette consternante jeunesse bigarrée de 2026, dont le lexique à l’oral, entre deux gnons, se résume tout au plus à une dizaine d’interjections : mytho, sa mère, bâtard, t’es ouf, frère, j’men bats les couilles, je kiffe, etc.


1h30. En salles le 18 mars 2026

Peut-on encore filmer un salaud?

Plus personne ne se risquerait à produire Taxi Driver, Mort à Venise ou Salò ou les 120 journées de Sodome aujourd’hui.


On ne brûle plus les films. On les finance mais à la condition qu’ils soient moralement solvables. Voilà le progrès. Plus de ciseaux, plus d’interdits affichés. Simplement des dossiers qui ne passent pas, des budgets qui s’évaporent, des validations qui tardent. L’époque ne censure pas, elle filtre. Elle ne condamne pas, elle évalue.

Trigger warning

Essayez donc de produire aujourd’hui Taxi Driver dans son état brut. Un homme isolé, insomniaque, saturé de porno minable, traversé d’élans racistes, persuadé que la ville est une infection à purger. Il fantasme l’attentat politique, collectionne les armes, envisage le carnage. Puis il abat des proxénètes pour « sauver » une prostituée mineure et se retrouve sacré héros par les médias. Ambigu, dérangeant, sans panneau lumineux pour indiquer au spectateur quoi penser.

Qui finance ? Qui assure le tournage ? Quelle plateforme valide le scénario sans exiger qu’on « clarifie le message » ? Le problème n’est pas d’écrire Travis Bickle. Le problème est de le faire exister à l’écran sans l’entourer de garde-fous, de notes d’intention rassurantes, de signaux pédagogiques.

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L’époque ne redoute pas la violence ; elle redoute l’ambiguïté. Elle veut qu’on précise que l’on condamne, que l’on distance, que l’on contextualise. Autrement dit : que l’on neutralise. Un personnage immoral peut encore apparaître, à condition d’être compensé par un dispositif rassurant, par un équilibre statistique, par une conformité aux nouvelles grilles d’évaluation qui mesurent la diversité des corps et des rôles avant même la nécessité dramatique.

Ecriture sous surveillance

Les quotas – appelons-les objectifs, indicateurs, engagements – ne sont pas en soi le problème. Ils répondent à des revendications légitimes. Mais ils transforment insensiblement l’écriture : on ne part plus seulement d’un personnage, on part d’un tableau à remplir. On ajuste la distribution, on vérifie la représentativité, on sécurise la réception. Le récit devient une équation où l’ombre doit toujours être compensée par une lumière identifiable.

Regardez Mort à Venise. Un homme vieillissant fasciné par la beauté d’un adolescent. Tout repose sur le regard, le trouble, la décadence intérieure. Rien n’est expliqué. Rien n’est excusé. La zone grise fait toute la force de l’œuvre. Aujourd’hui, cette zone serait l’objet principal du dossier juridique et communicationnel – avant même le premier clap.

Regardez Salò ou les 120 journées de Sodome. Une expérience-limite, une démonstration politique par l’horreur. Ce qui dérangerait désormais, ce n’est pas seulement la crudité des images, mais l’absence de cadre explicatif intégré au récit. Le malaise pur, non commenté, devient suspect dans un environnement où l’on anticipe la réaction des réseaux avant celle du public en salle.

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Et si l’on pousse plus loin, que ferait-on du roman Crime et châtiment de Dostoïevski ? Un étudiant théorise le meurtre, tue, délire, doute sans qu’un dispositif narratif ne vienne baliser la morale. Aujourd’hui, on demanderait à l’adaptation d’afficher clairement sa position éthique, d’inscrire la condamnation dans la structure même du film, de prévenir toute lecture jugée problématique.

Nous vivons un moment où l’industrie culturelle parle sans cesse de responsabilité. À force d’anticiper les mauvaises interprétations, on réduit la part de risque. À force de vouloir protéger le public, on lui retire la possibilité de se confronter seul à ce qui le dérange.

On pourra toujours écrire un nouveau Taxi Driver. On pourra même en faire un scénario brillant. Mais le faire advenir sans le corriger par avance, sans le rendre compatible avec les matrices morales et les tableaux de conformité contemporains – voilà ce qui devient improbable.

Le danger n’est pas la provocation. Le danger est l’autorisation morale. Car dès qu’on réduit le monde à deux camps impeccables, on glisse vers une forme de fascisme intellectuel : celui qui ne tolère plus la complexité.

Daniel Rondeau, ou l’art majeur du roman


Daniel Rondeau, académicien-voyageur, arpentant la planète avec l’énergie de Malraux et la vitesse de Morand, signe un nouveau roman ébouriffant de plus de 300 pages qui s’inscrit dans la lignée des grandes fresques pour comprendre les enjeux du monde où nous vivons. Après Mécanique du chaos et Arrière-pays, voici Le Système de l’argent, une plongée terrifiante au cœur de la mondialisation mercantile. Sur fond d’attentats islamistes, trafics de drogue, tabassage des classes sociales appauvries par la dette abyssale des États, une petite caste de privilégiés, biberonnée aux dernières technologies de la Silicon Valley, contrôle les nations, en particulier celles de l’Europe occidentale, rongées par l’immigration et incapable de préserver leur identité culturelle. Elle surfe sur l’entropie généralisée.

Technofascisme

Daniel Rondeau, pour illustrer son propos, met en scène deux personnages antinomiques. Le premier se nomme Christian Alexander Smith. Il a la trentaine triomphante, le sourire carnassier, c’est un self made man d’origine européenne, startupper friqué chic, ne connaissant qu’une patrie, celle du profit. Il est l’ami de tous les milliardaires libertariens de la tech, ceux qui contrôlent nos misérables vies. Macron le reçoit et l’écoute. Ils parlent la novlangue, celle de la « start-up nation ». La folie shakespearienne de Chris l’incite à vouloir acheter à prix d’or de gigantesques zones franches pour la survie des plus riches, hors du contrôle des États ruinés – la Ligue des Territoires de demain. Son discours progressiste est parfaitement huilé. Il est l’un des plus brillants représentants du technofascisme d’essence américaine. Il a jeté son dévolu sur le sud de la France, l’arrière-pays du Mont Tomis. Mais il songe également à la Libye, ce vieux pays qui vit naître Septime Sévère, empereur de Rome, aujourd’hui totalement hors de de contrôle depuis la mort de Kadhafi orchestrée par les États-Unis et la France de Sarkozy.

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Face à lui, Luc Desanges, 73 ans, khâgneux, ancien militant mao, travailleur un temps en usine dans les Vosges, un livre de Barrès dans sa sacoche, traînant ses idéaux révolutionnaires comme on traîne un cadavre derrière une Buick bleu ciel dans les rues de la Havane. Ce narrateur est un peu le fantôme de ce que fut jadis le jeune Rondeau. On le retrouve pendant la révolution des Œillets au Portugal, où il pille les superbes bibliothèques privées pour faire commerce de livres anciens. Devenu bibliophile, il vend quelques précieux ouvrages à un certain François Mitterrand. Il y a de très belles pages consacrées à l’ancien président de la République. On les croise notamment dans le cabinet des livres anciens de la Librairie Gallimard. Mitterrand vient d’acquérir une édition originale de Lucien Leuwen. Eh oui, c’était le temps où la France avait à sa tête de grands lecteurs amoureux des livres. Depuis, le système a promu des êtres interchangeables, binaires et cyniques, gouvernant à coup de formules creuses.

Le roman va bien

Luc Desanges, prénommé Lux par une belle brune prostituée, devient riche à son tour. Il ne sait plus quoi faire de tout cet argent gagné facilement. Il se retire dans une île de l’archipel de Malte, menant une existence contemplative assez stérile. Seul le spectacle de la mer l’apaise. L’amour le fuit. Cet homme, pas très beau, aux oreilles en feuilles de choux, finira par tomber amoureux de Marguerite, âgée de 20 ans – ils partagent un jambon-beurre au Rouquet, Boulevard Saint-Germain. Une folie avant l’entrée en scène de la camarde. Luc est contacté par Smith et devient l’un de ses plus fidèles lieutenants. La période mao est enterrée, le mot de révolution avec. Le « système de l’argent » fonctionne à plein régime. Il est décrit avec précision et efficacité par Daniel Rondeau. Le roman devient symphonique, il nous emporte, on ne le lâche plus. Les constats de la globalisation sont accablants. Les citoyens n’existent plus, ce sont des consommateurs apatrides manipulés, sans mémoire, sans racines, sans identité, sans valeurs spirituelles. Le cauchemar est bouclé, les spectres y sont innombrables. Desanges : « J’étais devenu le commentateur de l’Évangile. L’Évangile de la vision globale, de l’audace, de l’intelligence suprême du big business, Évangile de la multiplication de l’argent qui rentre. »

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Et l’Europe dans tout ça ? Une proie facile qui pourrit lentement de l’intérieur. Constat : « Dans les lycées, les gosses ne veulent même plus suivre de cours d’allemand. Comment veux-tu qu’ils s’intéressent aux poèmes de Goethe ? Qu’est-ce qu’une Europe sans Goethe ? »

Le Système de l’argent est la preuve éclatante que le roman se porte bien, qu’il donne à réfléchir en même temps qu’il divertit. À condition qu’il saisisse à bras le corps l’Histoire, dont la fin n’est pas pour demain, et s’éloigne des histoires nombrilistes et familiales, désespérantes d’ennui. En rappelant, à travers une vigoureuse trame romanesque, portée par de solides personnages, les racines culturelles de l’Europe occidentale, Daniel Rondeau met ses pas dans ceux de Kundera qui écrit : « La culture, c’est la mémoire du peuple, la conscience collective de la continuité historique, le mode de penser et de vivre. »

Daniel Rondeau, de l’Académie française, Le Système de l’argent, Grasset. 300 pages

Le système de l'argent: Roman

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Coup de rouge

À la campagne, les agriculteurs disparaissent peu à peu. À l’Assemblée nationale, les élus débattent de « l’aide à mourir ». À Lyon, Quentin a été massacré par des salopards. Triste époque.


Avez-vous des nouvelles récentes des trumpistes français ? Où sont passées les casquettes rouges des MAGA tricolores ? Ils vont très certainement retrouver les plateaux TV pour dire leur soutien à leur héros de Mar-a-Lago, qui vient d’enregistrer une spectaculaire défaite après la décision de la Cour suprême des États-Unis. Alors que D. Trump y dispose d’une majorité de juges, l’humiliation est d’autant plus grande. Se pose aujourd’hui la question de l’éventuel remboursement de plus de 175 milliards de dollars de droits de douane déjà versés par des pays importateurs et illégalement taxés.

« Si la décision est défavorable, nous sommes foutus », aurait dit Trump à ses plus proches conseillers. Réagissant à chaud à la décision de la Cour suprême, il dénonce, au sein même de la juridiction suprême, « l’influence indue d’intérêts étrangers ».

Un récent sondage indique que six Américains sur dix sont insatisfaits, ramenant Trump au niveau d’impopularité qui était le sien après l’attaque du Capitole, en janvier 2021.

* * *

Nous avons eu un Salon de l’agriculture sans bovins. Et sans vision pour l’avenir des fermes françaises, de celles et ceux qui nous nourrissent. De moins en moins, puisque la France a perdu l’an dernier sa souveraineté alimentaire, avec un solde commercial nul. Il en a été si peu question dans nos débats publics, alors que c’est essentiel.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Ceux qui ont, de tout temps, approuvé les traités de libre-échange dénoncent aujourd’hui le Mercosur. Allez, encore un petit effort, et vous reconnaîtrez les conséquences désastreuses de la surtransposition des normes européennes.

A-t-on connu un « plan social » aussi massif dans les dernières décennies ? Les agriculteurs ne représentent plus aujourd’hui que 1 % des actifs. On compte 350 000 exploitations. Il y en avait un million à la fin des années 1980. La disparition des paysans est le véritable grand remplacement de notre époque. Et cela commence à se savoir, comme quand les consommateurs constatent la pénurie d’œufs dans les rayons.

* * *

« L’aide à mourir » est de retour. Comme lors de la première lecture du texte à l’Assemblée nationale, je n’aime pas ce qui m’apparaît de plus en plus comme un basculement vertigineux. Rien ne va.

D’abord, l’hypocrisie qui consiste à ne pas bien nommer les choses. Il faut donc parler d’« euthanasie » et de « suicide assisté ». Et dire combien la puissance publique devrait d’abord et avant tout garantir une « aide à vivre ».

Car on le sait bien : les plus pauvres, les plus vulnérables, les plus fragiles et les plus isolés seront les premiers à se considérer comme inutiles, comme un « coût » pour notre système de santé. À quoi bon vivre, alors, quand la vie n’est que survie ?

En 2016, la loi Claeys-Leonetti a clarifié les conditions de l’arrêt des traitements au titre du refus de l’obstination déraisonnable, en réaffirmant le droit du malade à bénéficier d’une sédation profonde et continue jusqu’au décès lorsque le pronostic vital est engagé à court terme. Il s’agissait d’un véritable joyau législatif.

En dix ans, rien n’a été fait pour le développement des unités de soins palliatifs. « Oui, mais cela coûte cher »… Quand j’ai entendu cette réflexion dans la bouche d’un chroniqueur, j’ai éteint ma télévision. Ad nauseam.

* * *

J’ai fait de même quand il a été question de l’organisation de la marche en mémoire de Quentin Deranque. L’une des organisatrices est une militante anti-avortement qui juge que Simone Veil a « causé le plus grand massacre de l’histoire de France ». J’aurais quelques difficultés à établir un dialogue avec un tel postulat de départ.

Mais, après ce que j’ai lu sur Quentin, j’aurais aimé échanger avec lui. Qu’il m’explique ses chemins personnels, le conduisant à la foi et à l’engagement politique sur une rive à l’extrême opposée de la mienne, quand j’avais son âge.

Sa tête a été massacrée par des salopards. Je n’ai pas aimé les réactions commençant par « aucune idée ne mérite… ». Le fond de l’air est putride.

L’art d’être père

Fabrice Luchini dans son propre rôle ou presque


« Habité par Victor Hugo, le comédien Robert Zucchini traîne une douce mélancolie lorsqu’il n’est pas sur scène. Chaque soir, il remplit les salles en transmettant son amour des mots. Jusqu’au jour où réapparaît sa fille qu’il n’a pas vue grandir… Et si aimer, pour une fois, valait mieux qu’admirer ? » Le synopsis du nouveau film de Pascal Bonitzer, Victor comme tout le monde, vaut ce qu’il vaut, mais un mois à peine après la sortie de son précédent film, Maigret et le mort amoureux, on salue un doublé gagnant. Cette proximité s’explique par le contexte singulier de la production de ce nouvel opus : à l’origine, il s’agissait d’un scénario écrit par la scénariste et réalisatrice Sophie Fillières. Mais le décès de cette dernière a contraint ses producteurs à lui trouver un remplaçant. Et c’est finalement son ex-compagnon et père de ses deux enfants qui a été choisi. Pour Pascal Bonitzer, réaliser un film dont il n’a pas écrit le scénario est une grande première. Il s’est donc coulé dans le texte existant pour tourner cette histoire d’un double fictionnel de Fabrice Luchini, tout en changeant Luchini en Zucchini et en le prénommant Robert (prénom qu’il avait déjà donné à l’acteur dans son film Rien sur Robert). Mais, comme le dit Bonitzer, « c’est un personnage issu d’un monde parallèle, à la fois complètement lui et pas du tout ». Ainsi Zucchini donne-t-il un spectacle sur Hugo, alors qu’au moment de l’écriture du scénario, celui de Luchini consacré au père des Misérables n’existait pas encore ! La fiction était en avance sur la réalité. C’est dire combien Sophie Fillières avait su capter l’essence du personnage Luchini et combien, avec lui, on passe sans cesse de la vraie vie à la scène ou à l’écran.

On s’amuse également de la façon dont la scénariste a voulu confronter deux images de Victor Hugo, d’une part à travers la légende littéraire que vénère littéralement Zucchini, et d’autre part, à travers une contes tation « féministe » de l’écrivain. D’où la présence de plusieurs jeunes comédiennes qui préparent un spectacle sur les femmes, les compagnes et les nombreuses maîtresses et conquêtes du vaillant Victor, notamment les trois principales : Adèle Foucher, son épouse et la mère de ses enfants, Juliette Drouet, sa maîtresse « officielle » et Léonie d’Aunet, épouse Biard, l’une de ses grandes amours. Le ton n’est cependant jamais hargneux et on reste dans le domaine de la pure comédie, grâce notamment au jeu toujours efficace et drolatique de Suzanne de Baecque.

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Mais la plus grande réussite du film réside dans la note très mélancolique qu’il parvient à tenir jusqu’à la fin, évitant à Fabrice Luchini toute tentative d’en faire trop et de lasser ses spectateurs. Comme Nicolas Pariser en son temps, avec son très délicat Alice et le maire, Pascal Bonitzer est une nouvelle fois parvenu à ce résultat qui tient du petit miracle, si l’on songe aux trop nombreux films où des cinéastes n’ont pas su dompter le remuant acteur. Dans Victor comme tout le monde, c’est précisément la mort qui donne son tempo mélancolique, puisque dès le début on annonce la disparition de l’ex-compagne de Zucchini. Un décès qui, ensuite, ne cesse de planer sur les personnages et fait inévitable ment écho à celui qui, dans la réalité, a ravagé la vie de l’écrivain : la mort accidentelle de sa fille adorée, Léopoldine. Les fantômes hantent forcément le film qui, selon Bonitzer lui-même, aurait pu s’ouvrir par ces vers sublimes tirés du poème d’Hugo À quoi songeaient les deux cavaliers dans la forêt : « Les morts gisent couchés sous nos pieds dans la terre / […] Comme à travers un rêve, ils entendent nos voix. »


À Saint-Malo, la peur de “devenir Rennes” fait campagne

Même à Saint-Malo, la sécurité est au cœur de la campagne municipale. La ville, réputée pour sa tranquillité bourgeoise, a été récemment le théâtre de violences inédites…


A Saint-Malo (35), le maire sortant, Gilles Lurton (LR), sera-t-il réélu à l’issue des prochaines municipales ?  Si l’on se fie à ses résultats lors du précédent scrutin (70%), tout porte à le croire. Si l’on se fie aussi à la tradition politique de la ville natale de Chateaubriand  – une terre de centre droit où le député-maire René Couanau, successeur de Pierre Méhaignerie à l’Assemblée nationale, a régné entre 1989 et 2014 -, le très modéré Lurton, qui a soutenu Bruno Le Maire lors de la dernière primaire de son parti, n’a pas trop de soucis à se faire.

La campagne de trop ?

Pourtant, à la sortie de la messe, à Saint-Servan, quelques langues se délient. « C’est la campagne de trop pour Lurton », entend-on dans certaines bouches. Un adjoint plus cruel lâche: « C’est la dernière campagne de Bouteflika ! ». Une partie de la bourgeoisie malouine s’interroge et commence à regarder vers la candidate RN-UDR. A l’origine de cette droitisation: l’insécurité.

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A Saint-Malo, 50 000 habitants, des voitures ont été brûlées et des immeubles ont été visés par des tirs durant l’été dernier. Pourtant, contrairement à la voisine Dinard, l’équipe en place se refuse à armer la police municipale. « Les questions de sécurité sont le grand tabou de Gilles Lurton, déplore Thidalack Abhay, la tête de liste ciotto-mariniste aux élections. Son équipe n’en parle jamais, mais y pense toujours. Nous avons appris que les quartiers qui ont été visés par des cambriolages reçoivent des SMS de « réconfort » et des rondes de police pour rassurer tout le monde. Nous préfèrerions une action plus concrète. »

Jusqu’au mois de décembre 2025, le candidat RN-UDR à Saint-Malo s’appelait Romain Le Goaster. Patron d’une petite entreprise morbihannaise, il a dû abandonner le gouvernail un peu à cause de difficultés rencontrées par sa PME, un peu à cause d’une propension, si l’on en croit Médiapart, à poser avec Dieudonné et à se mettre à dos les tenanciers de bistrots du cru. Compliqué, dans une ville qui compte un bar pour 364 habitants.

Ce nom, c’est pas de chez nous !

C’est la numéro 2, Thidalack Abhay, qui a donc repris les commandes de la liste Malouin je suis. Son patronyme exotique s’explique par des origines laotiennes. « Mes grands-parents ont fui le communisme, explique-t-elle. Ils sont d’abord arrivés en région parisienne puis ont découvert Saint-Malo par hasard. Ça a été le coup de foudre immédiat. Ils ont tenu intra-muros un célèbre restaurant asiatique pendant trente ans ».

Thidalack Abhay. DR.

Pour sa campagne, Mme Abhay a adopté un slogan qui veut tout dire : « Pour que Saint-Malo ne devienne pas Rennes ». Comprenez : pour que la cité corsaire ne ressemble jamais à la capitale bretonne, où se joue une impitoyable guerre des gangs, avec encore trois fusillades et un mort en décembre dernier.

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Longtemps, les habitants de la cité corsaire se sont crus à l’abri de l’insécurité. Mais désormais, chaque été, les Airbnb de la vieille ville font office de points de deal et de lupanar. « A Saint-Malo, il y a des gens qui ont les moyens, et c’est parmi eux que l’on retrouve aussi les consommateurs de stupéfiants, décrypte Jérôme Besnard, numéro 2 de Thidalack Abhay. Sans compter l’effet frontière, avec les îles anglo-normandes voisines.»

Face à M. Lurton et Mme Abhay, quatre autres candidatures sont en lice. Tout d’abord celle de Marc Nouvion, un dissident du centre-droit, sans étiquette. Cet ancien élu municipal, vice-procureur au parquet de Nanterre, est notamment soutenu par le chef d’entreprise le plus puissant du cru, Roland Beaumanoir, qui contrôle en autres les marques de prêt-à-porter Cache-Cache, La Halle et Morgan. Enfin il faut compter avec les deux inévitables listes de gauche : celle de Carole Le Bechec, conseillère régionale. A Rennes, la quinquagénaire siège avec le groupe « Bretagne Sociale Démocrate, Écologiste et Régionalistes ». Mais à Saint-Malo, pas de logo sur les affiches. Le Bechec incarne assez bien une nouvelle population malouine, assez bobo, qui a investi massivement le quartier de Saint-Servan largement gentrifié. Plus à gauche encore, Céline Yadav mène la liste estampillée plus classiquement « Nouveau Front populaire ». Parmi les colistiers, quelques monomaniaques de la cause palestinienne. A Saint-Malo, certains confondent hélas le keffieh et le Gwen ha Du.

Iran: chercher le réel à l’ère de la guerre des récits

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Dans notre monde saturé d’informations et de propagandes, les événements sont de plus en plus interprétés à travers des récits idéologiques préexistants qui remplacent la recherche des faits. La guerre en Iran déclenchée le 28 février ne fait pas exception.


La scène est devenue familière. Sur un plateau de télévision, les images défilent en boucle : immeubles détruits, colonnes de fumée, civils qui fuient, sirènes qui hurlent. Gaza, le Liban, Israël, l’Iran — peu importe finalement. Les images arrivent déjà chargées d’une signification avant même que les invités commencent à parler.

Autour de la table, les positions sont prêtes. Pour les uns, la séquence confirme l’agression permanente d’un État colonial soutenu par l’Occident. Pour les autres, elle illustre la guerre menée par des organisations islamistes et leurs parrains régionaux contre une démocratie assiégée. Les arguments se succèdent, les indignations se répondent, les chiffres circulent.

Propagandes

Mais quelque chose d’étrange se produit : chacun parle du même événement, et pourtant personne ne parle du même réel. Les faits ne servent plus à comprendre ce qui se passe. Ils servent à confirmer ce que chacun croit déjà. Nous sommes entrés dans l’ère de la guerre des récits.

Dans cette guerre, les événements n’ont plus de signification propre. Ils deviennent des matériaux narratifs que chaque camp intègre dans une histoire préexistante. Un bombardement devient la preuve d’un génocide ou d’une riposte légitime. Une manifestation devient la preuve d’un soulèvement populaire ou d’une manipulation islamiste. Une bavure policière devient la preuve d’un racisme structurel ou d’une société livrée au désordre.

Le mécanisme est toujours le même : le réel est sélectionné, découpé, réinterprété pour correspondre au récit que l’on veut défendre.

Les propagandistes les plus efficaces ont parfaitement compris cette logique.

Pour eux, aucun événement n’existe en soi. Tout événement doit être intégré dans une narration globale. C’est pourquoi ils sont capables d’utiliser n’importe quelle affaire pour nourrir leur vision du monde.

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On l’a vu récemment avec l’affaire Epstein. Dans certains milieux complotistes, elle a été immédiatement intégrée dans un récit déjà prêt : celui d’un pouvoir occulte attribué aux Juifs ou à Israël contrôlant les élites occidentales. En France, certains polémistes comme Alain Soral ou Dieudonné ont fait de ce procédé une véritable spécialité : chaque scandale, chaque crise, chaque événement devient la confirmation d’une même théorie. Peu importent les faits réels ou les contradictions. L’événement n’est plus ce qui oblige à penser autrement.
Il devient simplement une pièce supplémentaire dans un récit déjà construit.

Mais cette guerre des récits ne se limite pas aux marges complotistes. Elle structure désormais une grande partie du débat public.

Nous l’avons vu avec George Floyd, avec Nahel, avec tant d’autres drames médiatisés. Avant même l’enquête, avant même les faits, le verdict est prononcé. Les images circulent, les mots d’ordre suivent, la rue s’enflamme, les plateaux s’alignent. Chaque mort devient un symbole. Chaque drame devient un argument.
Chaque corps devient un drapeau. La complexité disparaît. Le temps judiciaire est aboli. La vérité est remplacée par l’émotion collective.

L’ « axe de la résistance » en petite forme

Mais c’est peut-être au Moyen-Orient que cette logique apparaît aujourd’hui avec le plus de netteté.

La guerre qui oppose Israël, l’Iran et les organisations armées que Téhéran soutient — au premier rang desquelles le Hezbollah au Liban — est aussi une guerre narrative permanente.

Pour les uns, l’Iran incarne la résistance à l’impérialisme occidental et au « sionisme ». Pour les autres, il représente une puissance théocratique cherchant à étendre son influence à travers un réseau de milices régionales. Chaque camp possède ses images, ses slogans, ses indignations. Chaque immeuble détruit, chaque victime, chaque ruine devient une arme narrative. Avant même que les faits soient établis, le récit est déjà prêt.

Le réel est englouti par la propagande. Dans cette bataille mondiale des perceptions, la cause palestinienne joue un rôle particulier. Elle est devenue bien plus qu’un conflit territorial : elle fonctionne désormais comme un langage moral universel. Elle permet d’organiser l’indignation. Elle permet de structurer les camps. Elle permet de transformer un conflit géopolitique complexe en récit simple opposant oppresseurs et opprimés. Peu importe alors la diversité des situations historiques ou la complexité des responsabilités : le récit est déjà écrit.

Or plus un récit est simple, plus il est puissant.

Nous vivons ainsi dans un monde saturé d’informations et pourtant déserté par le réel.

Jamais les sociétés humaines n’ont produit autant d’images, d’analyses et d’expertises. Et pourtant jamais elles n’ont été aussi incapables de comprendre ce qui leur arrive.

La philosophe Hannah Arendt avait déjà observé, en analysant les totalitarismes du XXᵉ siècle, que le mensonge politique ne consiste pas seulement à dissimuler la vérité. Son objectif est plus radical : détruire la capacité même de distinguer le vrai du faux. Dans un univers saturé de récits contradictoires, les citoyens finissent par perdre leurs repères. Ils ne croient plus vraiment aux faits, mais ils ne croient pas davantage aux démentis. Tout devient incertain. C’est alors que la manipulation devient possible.

On recherche : boussole !

C’est ici que la question décisive se pose. Comment se repérer dans cette guerre des récits ? La tentation est grande de mettre tous les récits sur le même plan. Beaucoup se réfugient dans un scepticisme confortable : tout serait propagande, tout se vaudrait, il n’y aurait plus que des interprétations. Mais cette position est une illusion.

Car certaines forces politiques utilisent délibérément le mensonge, la manipulation et la mort comme instruments stratégiques. D’autres, malgré leurs fautes, restent encore liées à des principes qui limitent la violence et permettent la discussion.

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Mettre ces réalités sur le même plan reviendrait à renoncer à juger.

Or l’époque ne permet plus cette facilité.

Elle est tragique. Et dans une époque tragique, il faut choisir. Choisir ne signifie pas croire aveuglément un camp. Choisir ne signifie pas fermer les yeux sur les fautes de ceux que l’on soutient. Choisir signifie accepter de se déterminer à partir de critères simples, presque archaïques, que le bon sens et l’esprit critique permettent encore de reconnaître. Je ne cherche pas l’innocence parfaite des acteurs. Je regarde les méthodes. Je regarde les intentions. Je regarde la direction dans laquelle les forces politiques entraînent les sociétés.

Il y a ceux qui acceptent encore le débat — et ceux qui ne l’acceptent pas. Il y a ceux pour qui la vie humaine demeure une valeur, même fragile, même compromise par la guerre — et ceux qui glorifient la mort. Il y a ceux qui tentent, imparfaitement, d’éviter de tuer des innocents — et ceux qui en font une stratégie. Ces distinctions ne résolvent pas toutes les ambiguïtés du monde. Mais elles permettent de ne pas sombrer dans l’indifférenciation morale. Il faut accepter d’être contredit lorsque de véritables arguments apparaissent. L’esprit critique exige cette vigilance. Mais il faut aussi savoir s’arquebouter sur les choix que l’on estime justes lorsque le bon sens et l’expérience nous indiquent une direction.

Car une société qui renonce à juger finit toujours par devenir la proie des propagandes. Les régimes totalitaires l’ont compris depuis longtemps : pour détruire une société, il suffit de détruire sa relation au réel. Lorsque plus personne ne peut distinguer le vrai du faux, la vie politique cesse d’être un espace de jugement. Elle devient une guerre permanente de récits. Le mensonge devient alors une technologie du pouvoir. Dans un tel monde, la première résistance n’est pas l’indignation. C’est la lucidité. Chercher le réel. Choisir. Et accepter de défendre ce choix. Car la guerre des récits n’accompagne plus les guerres. Elle les prépare.

La société malade

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Tractons sous la pluie

Sarah Knafo est aussi à l’aise en campagne qu’à son bureau pour éplucher des rapports de la Cour des comptes. Causeur l’a suivie une journée à la rencontre des commerçants et des hôteliers restaurateurs parisiens, touchés de plein fouet par la circulation calamiteuse dans la capitale. Reportage.


Jaune et polie ! Depuis des semaines, c’est ainsi que la presse mainstream décrit la candidate à la Mairie de Paris Sarah Knafo. C’est peut-être un peu court. L’eurodéputée de 32 ans, connue jusqu’à présent pour avoir été la cheville ouvrière de la campagne présidentielle d’Éric Zemmour, pour avoir contribué au lancement d’un parti politique situé à la droite du RN, et pour être la compagne de l’auteur du Suicide français (un demi-million d’exemplaires vendus chez Albin Michel depuis 2014), est également assez unanimement présentée comme brillante. Mais l’énarque nous réserve-t-elle une botte secrète pour le scrutin parisien ? Sa mue, de stratège mystérieuse en potentielle élue locale accessible, est-elle achevée ? Longtemps dans l’ombre de M. Zemmour ou de Marion Maréchal, comment mène-t-elle sa campagne ? Le jour où Causeur se décide à la suivre pour voir de quoi il retourne, son équipe affiche un optimisme prudent. Quelques jours plus tôt, un sondage a crédité Sarah Knafo de 12 %, devant la LFiste Sophia Chikirou, présentée comme très proche de Jean-Luc Mélenchon. « Maintenant, on espère passer devant Bournazel », confie Diane Ouvry, en charge de la presse, devant le premier café de la journée. Nous verrons ce qu’il en sera au soir du 15 mars. C’est à la fin de la foire qu’on compte les bouses ! En ce mercredi 18 février, Sarah Knafo est en opération séduction auprès des restaurateurs et des petits commerçants. Elle ira samedi à l’ouverture du Salon de l’agriculture, mais pas de bouses de vache cette année.

Mission séduction chez les hôteliers et restaurateurs

Avec ses propositions disruptives et concrètes (réouverture des voies sur berge, détection des agressions par IA, par exemple), Sarah Knafo est venue perturber le duel annoncé entre la LR Dati et le socialiste Grégoire. Ce matin, elle a donné rendez-vous à 10 heures aux restaurateurs parisiens au Sacré Frenchy, établissement de la rive droite situé boulevard de Sébastopol, à l’angle de la rue aux Ours. Petite déception : la candidate n’a pas revêtu la robe jaune qui a contribué au début de sa légende dans la capitale. Face aux adhérents restaurateurs et hôteliers de l’UMIH et du GHR, elle promet plus de terrasses et moins de paperasse. Elle leur apporte trois bonnes nouvelles : geler la taxe de séjour, autoriser les terrasses chauffées – quitte à engager un bras de fer avec l’État – et instaurer un tarif unique de stationnement à cinq euros de l’heure. La première heure serait en outre gratuite, et le stationnement offert entre midi et 14 heures. Objectif : permettre aux clients de déjeuner plus facilement à Paris. « Ce que vos clients ne mettront plus dans l’horodateur, ils pourront le dépenser chez vous », détaille-t-elle lors de la table ronde. Voir des terrasses vides l’hiver lui « crève le cœur ». Quant aux terrasses éphémères datant du Covid, dont certains riverains dénoncent les nuisances, pourquoi ne pas prolonger d’une heure l’autorisation nocturne ? s’interroge-t-elle devant nos bistrotiers dont les yeux se mettent à briller. Elle promet également que les professionnels respectueux des règles pourront obtenir des autorisations pluriannuelles, afin de ne plus devoir constituer un dossier chaque année. Ces questions de voirie occupent une bonne partie de la matinée. Le succès du vélo à Paris ou la baisse de la pollution doivent davantage aux initiatives privées qu’à la municipalité. JCDecaux est à l’origine du Vélib’ sous Delanoé qui initialement n’en voulait pas. Et Renault et PSA dont les moteurs se sont améliorés pour la qualité de l’air sont bien plus humbles qu’Anne Hidalgo, estime Mme Knafo. « On avait à peine obtenu l’autorisation d’installer des bacs à fleurs devant notre établissement que tout a été annulé parce qu’un parking à vélos a été installé sans concertation par la mairie centrale », peste Valérie Saas-Lovich, du Patio, situé près de l’Opéra Garnier. « Je ne fais pas de politique au sens politicien du terme », précise-t-elle. « Nous ne donnons pas de consignes de vote, mais nous posons des questions précises aux candidats et transmettons leurs réponses à nos adhérents. » Elle reconnaît néanmoins que, dans le 9e arrondissement, la maire Delphine Bürkli est proche des commerces, tout en regrettant ses marges de manœuvre limitées. Sarah Knafo promet justement de renforcer les pouvoirs des mairies d’arrondissement sur toutes ces questions pratiques. Pour qui votera Mme Saas-Lovich ? « Je sais, mais je ne vous le dirai pas », répond-elle en souriant. « Parlez-nous, on a besoin d’alliance, d’alternative », s’était-elle exclamée pendant la réunion. Sarah Knafo y a indiqué que seule sa candidature est en dynamique dans les sondages, et que son but est d’arriver au second tour pour faire une alliance avec Mme Dati. Tant que les socialistes quittent la Mairie, tout conviendra aux hôteliers et restaurateurs… Il n’y a que pour la verbalisation des automobilistes que la gauche fait confiance au privé, déplore-t-on ici.

Un coup médiatique inattendu

Diane Ouvry se félicite de son coup du jour. Peu avant midi, Paris Match révèle que la rappeuse Koxie, interprète du tube Garçon qui dénonçait le harcèlement de rue avec humour à l’été 2007, sera tête de liste dans le 14e arrondissement. L’annonce amuse et intrigue les réseaux sociaux, et fait beaucoup de reprises dans les journaux. La chanteuse, passée par la radio aux côtés d’Arthur, Camille Combal ou Laurent Baffie, assume son engagement : « Ce sont des élections municipales. Sarah présente une liste ouverte à tous les Parisiens. Il n’y a pas de bla-bla chez elle. » Il est vrai que le logo du parti Reconquête ! a été gommé dans la communication, et que les thèmes identitaires se font plus discrets pour ne pas trop effrayer le bobo. Reste que certains adversaires jugent évidemment ce recrutement complètement ringard. Et que la vieille garde de Reconquête ! n’est en réalité pas bien loin : Samuel Lafont est ainsi investi dans le 15e, et Olivier Ubéda devrait chorégraphier le meeting prévu au Palais des sports le 9 mars.

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À 14 heures, rendez-vous est donné aux journalistes au métro Mouton-Duvernet, dans le 14e arrondissement, pour une déambulation jusqu’à la porte d’Orléans. Koxie rejoint le groupe. Thierry Véron, représentant des commerçants, sert de guide. Deux gardes du corps accompagnent les candidates, bien qu’aucun incident n’ait été signalé depuis le début de la campagne. Matthieu Louves filme absolument tout pour les réseaux sociaux, où la candidate est très active. La revue Nature, citant une étude de l’agence de veille Arago[1], créée par Pierre-Étienne Pommier, ancien conseiller numérique LREM et candidat écarté à la présidence de France Télévisions constate que les vidéos de Sarah Knafo sur X affichent des audiences trop élevées pour être « organiques » et se demande si l’algorithme du réseau social d’Elon Musk ne favoriserait pas à dessein la jeune femme. Vous avez dit conspirationnisme ?

Laure Cohen, dite Koxie, Sarah Knafo et Thierry Véron. Photo : Hannah Assouline

Balade rive gauche

Les échanges avec les commerçants se succèdent sous la pluie. « Que préférez-vous : faire campagne dans la rue ou éplucher des rapports de la Cour des comptes ou de l’UE ? » lui demande-t-on. « Les deux », répond-elle, sans hésiter – et on ne va pas vexer M. Véron qui a déjà tant de remontrances à faire aux élus. Il évoque auprès de nous la vacance commerciale : « Sur 110 commerces de l’avenue du Général-Leclerc, une trentaine ont fermé. Nous sommes largement au-dessus de la moyenne parisienne. » Giovanni Lorenzo, poissonnier à l’angle de la rue Bezout, confirme les difficultés : livraisons compliquées, charges élevées, accès restreint. « Le programme de Mme Knafo parle aux commerçants, et aux Parisiens qui regrettent l’ambiance d’autrefois », dit-il. Il me confie avoir voté pour M. Zemmour en 2022, et pour Marine Le Pen au second tour. Il est parfois tenté de baisser les bras, voire de s’exiler aux États-Unis. Il amuse la galerie en présentant les trois tables qu’il a installées en terrasse et que les services de la Ville veulent lui faire retirer. Il y propose une formule buffet à 35 euros qui rencontre un franc succès, et il y a largement la place pour le passage des piétons. « La moitié des commerces ont vu leur fréquentation baisser ici. Pourquoi ? Les difficultés pour rentrer dans Paris depuis Montrouge ou Châtenay-Malabry ont été multipliées par 100 ! Pour ma part, j’ai vendu la boutique que j’avais rue Cadet dans le 9e parce que mes gars mettaient cinq heures pour aller livrer là-bas ».

La visite s’achève dans la boutique de prêt-à-porter Caprices, tenue depuis trente-six ans par Brigitte et sa fille Leslie. Une cliente âgée habituée qui passe des heures dans cette boutique comme on n’en voit plus trop, et qui s’amuse à se faire passer pour plus folle ou plus sénile qu’elle n’est vraiment, lance bruyamment, faussement ingénue : « C’est la gauche ou la droite ? Ce n’est pas le FN, quand même ? » Oh non, pensez-vous, s’entend-elle répondre. On la félicite, car elle distribue chaque jour à manger aux clochards du quartier. Sarah Knafo prend le temps d’échanger avec les commerçantes et, pour les convaincre de voter pour elle, du retard pour un important interview prévu dans le centre. Elle ressort finalement délestée de 130 euros et parée d’un nouveau blouson en jean, offert par la maison. Toujours pas de jaune.


[1] « L’algorithme de X boosterait les vidéos de Sarah Knafo », arago.app, 18 février 2026.

Privilège rouge sang

En 1990, la gauche a fait croire que la profanation du cimetière juif de Carpentras était l’œuvre du FN. Un mensonge qui a permis l’excommunication définitive de Jean-Marie Le Pen. En 2026, malgré les liens avérés entre les agresseurs de Quentin Deranque et LFI, la droite est incapable d’obtenir la mise au ban de Jean-Luc Mélenchon. Quand prendra-t-elle enfin une leçon de politique ?


On peut penser le plus grand mal de la gauche, mais elle sait faire de la politique. Si la droite comptait dans ses rangs quelques anciens trotskystes capables de fomenter manigances et coups tordus pour exploiter jusqu’à la corde toute faiblesse de l’adversaire, la mort dramatique de Quentin Deranque serait, comme le pronostiquait judicieusement mais imprudemment l’un d’entre nous, le « Carpentras de LFI » : un point de non-retour dans la marche vers l’ostracisation du parti mélenchoniste et l’érection d’un front républicain contre lui. Le souvenir du jeune homme lynché alors qu’il était à terre ferait office d’interdit pour tout élu tenté de fricoter avec un parti qui couve une milice fascistoïde. Autrement dit, ce serait le début de la fin des Insoumis qui, privés d’alliés, seraient réduits à brailler sur leurs bancs de l’Assemblée et à pleurnicher devant d’obscurs médias s’enfonçant avec eux dans la marginalité politique, Reporterre et autres Blast jouant à merveille le rôle de propagateurs d’idées dangereuses hier dévolu à Rivarol et consorts.

Mélenchon sonné

À l’évidence, ce scénario n’est pas près de se réaliser. Certes, pendant quelques jours après le drame, les troupes de notre général Tapioca paraissent sonnées, au point qu’elles se tiennent à peu près bien pendant la minute de silence observée par l’Assemblée nationale. On les voit même vaguement penauds, encaissant reproches et accusations quasiment sans broncher. Très vite, une autre musique se fait entendre, d’abord par notes discrètes. « Aucune idée ne vaut qu’on meure pour elle », répètent des élus de gauche l’œil humide. Sous-entendu, même pas les idées nauséabondes de Quentin Deranque. Puis le jeune homme est progressivement affublé d’épithètes qui, sous couvert de précision descriptive, visent à distiller l’idée qu’il l’avait bien cherché. Ses affiliations, réelles ou supposées, surtout supposées, remplacent la jupe trop courte de la fille violée. Le 15 février, alors que Jean-Luc Mélenchon exprime sa « compassion » et son « empathie », le jeune homme est déjà qualifié dans Libération de militant d’extrême droite[1]. Le 16, Le Monde, refusant de choisir entre les stigmates, évoque « un étudiant traditionaliste au croisement des chapelles de l’extrême droite radicale », n’en jetez plus. Le 20, sous la plume de Daniel Schneidermann, il devient un « militant néo-fasciste ». Le même jour, Ségolène Royal décroche haut la main le pompon de la dégueulasserie en s’indignant que l’Assemblée ait rendu hommage à « un militant présumé néo-nazi et antisémite » – aussi condamnable que soit cet assassinat croit-elle bon de préciser.

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La messe est dite. Après la marche de Lyon, passablement noyautée par des groupuscules authentiquement fascistoïdes ou néo-nazis, ce qui n’a pas empêché beaucoup de braves gens d’y participer mais explique la faible mobilisation, on oublie opportunément que « l’extrême gauche tue », comme le proclament Gérald Darmanin, Bruno Retailleau et quelques autres, pour revenir au business as usual, c’est-à-dire au combat contre la bête immonde, toujours tapie dans le même terrier brun. Quant au président, il finit bien sûr par renvoyer tout le monde dos à dos, dénonçant la violence politique, qu’elle vienne d’extrême gauche ou d’extrême droite,et appelant lesdits extrêmes à « faire le ménage » dans leurs rangs. Les extrêmes, c’est pas bien. Merci Macron.

La profanation du cimetière juif de Carpentras, le 10 mai 1990, n’a strictement rien à voir avec le Front national. Mais avec un cynisme érigé au rang d’art, l’Élysée et sa bande de stratèges trotsko-antiracistes font avaler à la France entière qu’il s’agit d’un crime lepéno-fasciste et, dans la foulée s’emploient à frapper d’infamie toute personne qui oserait s’allier ou même simplement parler avec le diable. La légende est devenue vérité, si bien qu’en janvier 2007, tout en reconnaissant que les auteurs de la profanation étaient des skinheads, une certaine Julie Legac ose écrire sur le site de l’INA que « la profanation de Carpentras, macabre par nature, a été rendue bien plus sordide encore par les manipulations du Front national ». Dans cette affaire, on voit surtout les manipulations de François Mitterrand, mais foin du réel. Assurée du monopole du récit face à une droite qui a intériorisé son infériorité morale, la gauche s’emploie dans la foulée à disqualifier les préoccupations des électeurs lepénistes, à commencer par la question migratoire – avec les glorieux résultats que l’on sait.

Nouveau cordon sanitaire

La mort de Quentin, le 14 février 2026, a clairement partie liée (pour être prudent) avec les agissements de la Jeune Garde, proxy notoire et assumé de LFI. Pourtant, à l’exception, il est vrai notable de François Hollande et des francs-tireurs habituels comme Guedj et Glucksman, personne n’ose prononcer le divorce définitif. Tandis que Verts et Insoumis serrent les rangs autour de leurs camarades injustement diffamés, nombre de hiérarques socialistes assurent que « plus jamais », tout en précisant en petits caractères que, face au vrai danger, ils feront toujours le bon choix. En somme, Mélenchon exagère, mais ce n’est pas le diable. À la différence de Jean-Marie Le Pen et de sa descendance.

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On dira que, justement, on en a assez soupé de la grandiloquence antifasciste, de la diabolisation, du cordon sanitaire (qui revenait à psychiatriser les mauvais électeurs et les mauvaises idées) et des hautes postures morales pour ne pas recommencer en sens inverse. Du reste, contre LFI, il n’est nul besoin d’inventer des méfaits ou des arrière-pensées. Le parti de Mélenchon excuse ou encourage ouvertement la violence, qu’elle émane du Hamas ou des nervis de Raphaël Arnault. Et il laisse volontiers entendre que, dans certaines circonstances, pour le salut de la patrie, il s’affranchira du verdict des urnes. Cela devrait suffire pour que plus personne n’accepte de travailler avec lui. Encore faut-il s’adresser à ses électeurs. Outre son public islamisé, Mélenchon séduit toute une frange de fonctionnaires, intellectuels et chercheurs-militants prolétarisés qui, grâce à lui, peuvent se rêver en héroïques résistants, face au capitalisme colonialiste et masculiniste qui est, selon le caudillo Insoumis « la deuxième peau du Système ». Il n’existe pas de recette miracle pour les libérer de leur fantasme victimaire. Les mépriser ou les ignorer, comme on l’a fait avec les électeurs de Jean-Marie Le Pen, ne les fera pas disparaître.

Laurent Wauquiez, Retailleau et d’autres appellent à la constitution d’un nouveau cordon sanitaire contre LFI, le premier disputant de façon un brin infantile la paternité de cette fausse bonne idée au second. L’un et l’autre oublient que la politique, c’est du rapport de forces. Pour obliger la droite à se soumettre à son chantage moral, la gauche mitterrandienne a fait descendre des centaines de milliers de personnes dans la rue. Redoutant (non sans raison) d’être associés à l’extrême droite, quand personne n’a peur d’être pris en photo avec un Insoumis ou un « antifa », Bardella et les autres n’ont probablement même pas pensé qu’ils pourraient eux-mêmes appeler à une grande marche contre la violence politique et contre LFI. Ils ont abandonné le pavé à leurs adversaires.

Hommage à Quentin Deranque, place de la Sorbonne, Paris, 15 février 2026 (C) WELSCHINGER/OLA NEWS/SIPA

En attendant, la comparaison entre la profanation de Carpentras et le meurtre de Quentin Deranque prouve que la gauche sait fabriquer un croquemitaine, pas la droite. Pour Gil Mihaely, cette dissymétrie tient au fait que la droite n’a pas engendré de François Mitterrand, orfèvre en matière de manœuvre politique. Sans doute. Mais c’est au moins autant une affaire de superstructure idéologique, pour parler comme Marx, de privilège rouge, pour parler comme notre cher Goldnadel, ou de combat culturel, comme on dit désormais à droite, que de nullité tactique. Les Insoumis et leur idéologie prospèrent dans un écosystème multiforme qui se déploie dans nombre d’universités où Raphaël Arnault est un héros et François Hollande, un traître, dans la Justice, d’une admirable lenteur pour instruire les innombrables plaintes contre des élus LFI et bien sûr, dans les médias publics où le mélenchonisme syndical est une seconde nature. Dans notre magazine de février, Pierre Vermeren remonte aux origines révolutionnaires de cette hégémonie qui campe sur un inaltérable sentiment de supériorité morale. Et explore cette singularité française qu’est la persistance d’un et même de plusieurs partis revendiquant toujours les crimes de masse de la Terreur : « De nos jours, les héritiers des coupeurs de têtes ont toujours pignon sur rue dans la scène politique française. » Le carburant inépuisable de cette violence, c’est la bonne conscience. Sans la Terreur, disait Robespierre, la vertu est impuissante. Autrement dit, il y a toujours une fin supérieure qui justifie les moyens les plus abjects, un ennemi de l’humanité contre lequel tout est permis, y compris le lynchage d’un homme à terre.

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Après la mort de Quentin Deranque, de bons esprits assurent que rien ne sera plus comme avant. On attend de voir. En tout cas, face à une extrême gauche que la décence n’arrête jamais, les mantras usés de la moraline républicaine et les grands sentiments ne sont d’aucune aide. On ne la vaincra pas non plus par la censure, comme le suggère Caroline Yadan qui s’est mis en tête de pénaliser l’antisionisme – ce qui supposerait de poursuivre tout imbécile qui braille « génocide » –, ou l’interdiction que notre ami Naulleau appelle de ses vœux. Mélenchon disparaîtra du paysage quand une majorité d’électeurs sanctionnera dans les urnes tous ceux qui pactisent avec lui.


[1]. Il faut cependant noter l’éditorial de Thomas Legrand intitulé : « Lyncher un homme à terre, ce n’est pas antifa, c’est fa. » On ne saurait mieux dire.

Francesca Albanese: qui est «l’ennemi commun de l’humanité» ?

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Rome, 3 février 2026 © Monaldo/LaPresse/Shutterstock/SIPA

Sans grande surprise, c’est dans le très « altermondialiste » Monde Diplo que la rapporteuse anti-Israël de l’ONU répond à ses détracteurs.


Tous nos lecteurs doivent connaître Francesca Albanese, la juriste italienne qui exerce les fonctions de « Rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967 ». Nommée en 2022 par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies, elle exerce un premier mandat jusqu’en 2025, année où elle est renouvelée pour un deuxième jusqu’en 2028.

Une figure controversée

Souvent accusée de partialité anti-israélienne voire d’antisémitisme, grand promoteur de la thèse d’un génocide des Palestiniens, elle est depuis de longues années une figure controversée qui, avant d’assumer sa fonction actuelle, a travaillé pour l’UNWRA, institution onusienne également accusée de partialité. Malgré les accusations portées contre Mme Albanese – ou peut-être grâce à elles – la Rapporteuse reste la coqueluche de tous les peoples propalestiniens et jouit d’une indulgence sans limite dans les médias. Dernier exemple en date : dans son numéro de mars, la revue ultra-progressiste Le Monde diplomatique lui accorde une tribune qui s’étale sur deux grandes pages (au total). Elle y prétend réfuter toutes les critiques qui lui ont été adressées, notamment celles provoquées par son intervention, le 7 février, au Forum Al-Jazeera organisée à Doha par la chaîne de télévision qatarie sous le titre cette année de « La cause palestinienne et l’équilibre du pouvoir régional dans le contexte d’un monde multipolaire émergent ».

A la suite de l’intervention d’Albanese, une vidéo a circulé sur internet qui la montre en train de prononcer les paroles « Israël est l’ennemi commun de l’humanité ». Or, cette vidéo est un montage. Pourtant, elle a provoqué un esclandre au cours duquel plusieurs pays, dont la France, la République tchèque, l’Allemagne, l’Italie et l’Autriche, ont appelé à ce que la Rapporteuse spéciale soit relevée de ses fonctions. C’est le gouvernement français qui a mené la charge à travers des déclarations musclées du ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, et ensuite du Premier ministre, Sébastien Lecornu. De manière parfaitement prévisible, le gratin des fanatiques propalestiniens est venu à la rescousse d’Albanese, dénonçant le montage vidéo et insistant – en vain – pour que le gouvernement français lui présente des excuses. Une lettre ouverte est publiée sur le site du collectif Artistes pour la Palestine, signée par plus de 100 peoples du monde des arts, d’Annie Ernaux, prix Nobel de littérature, à Annie Lennox, ex-chanteuse des Eurythmics devenue partisane enragée de la cause gazaouie. Peu après, paraît une autre lettre ouverte signée par plus de mille universitaires et intellectuels. M. Barrot rétorque que sa dénonciation de la Rapporteuse n’avait pas été provoquée uniquement par son intervention à Doha.

Le Monde Diplo et les « fake news »

Dans les colonnes du Monde diplomatique, Albanese est invitée par le journal à répondre à « la vaste campagne de dénigrement dont elle est victime ». Sous le titre, « Réponse à mes détracteurs. Anatomie d’une diffamation », elle balaie d’un revers de main dédaigneux la charge portée contre elle, en affirmant que les paroles qu’elle a vraiment prononcées ne ciblaient pas Israël : « mon discours visait les pays qui ont armé Israël, ainsi que les algorithmes des réseaux sociaux qui ont amplifié le discours génocidaire ». Cette défense est reprise dans un article signé par Serge Halimi et Pierre Rimbert et imprimé juste après le sien sous le titre, « Les « fake news » du Quai d’Orsay ». Mme Albanese se targue aussi d’être une « experte indépendante » et prétend que son mandat « fait l’objet de polémiques soigneusement orchestrées ».

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Mais quelles sont les paroles qu’elle a vraiment prononcées dans son intervention à Doha et sont-elles aussi innocentes qu’elle le prétend ? Dans la version mise en ligne par Al-jazeera, elle parle en visioconférence pendant quatre minutes devant une salle assez clairsemée. La plupart du temps, elle garde le demi-sourire d’autosatisfaction de celle qui sait qu’elle prêche aux convertis. Son allocution commence par l’affirmation qu’il y a un génocide en Palestine qui est maintenant « in full display », « visible pour tous ». Dans un anglais parfois maladroit voire bizarre, elle s’empresse de flatter la chaîne qatarie pour ses reportages et prétend que les Palestiniens eux-mêmes « narrate the déluge of conscience that fell on them relentlessly » (« racontent le déluge de conscience qui leur est tombé dessus sans répit »), phrase que, en tant qu’anglophone, je ne comprends pas. Voici ce qu’elle dit ensuite, dans la version en anglais avec une traduction française :

« This is a challenge, the fact that instead of stopping Israel, most of the world has armed, given it political, excuses, political sheltering, economic and financial support, this is a challenge, the fact that most of the media in the Western world has been amplifying the pro-apartheid, the genocidal narrative, is a challenge. And at the same time, here also lays [sic] the opportunity, because if international law has been stabbed in the heart, it’s also true that never before the global community has seen the challenges that we all face, we who do not control large amounts of financial capitals [sic], algorithms and weapons, we now see that we as a humanity [sic] had a common enemy, enemy, and freedoms, the respect of fundamental freedoms is the last peaceful avenue, the last peaceful toolbox that we have to regain our freedom ».« Ceci représente un défi, le fait que, au lieu d’arrêter Israël, la majeure partie du monde l’ait armé, lui ait donné des justifications politiques, une protection politique, un soutien économique et financier. Ceci représente un défi… le fait que la plupart des médias dans le monde occidental ait amplifié le narratif pro-apartheid, génocidaire, constitue un défi. Et en même temps, c’est ici que se trouve une opportunité, car si le droit international a été poignardé au cœur, il est également vrai que jamais auparavant la communauté globale n’a vu les défis auxquels nous faisons face, nous qui ne contrôlons pas d’énormes quantités de capitaux financiers, d’algorithmes et d’armes, nous voyons maintenant que, en tant qu’humanité, nous avions un ennemi commun. Et les libertés, le respect des libertés fondamentales, est la dernière voie pacifique, la dernière boîte à outils pacifique, qui nous reste pour reconquérir notre liberté »

Dans ce passage, la Rapporteuse spéciale développe une vision manichéenne : d’un côté, ceux qui incarnent l’« humanité », qui représentent une « communauté globale », qui ne contrôlent pas le capital, les algorithmes, les armes ; de l’autre côté, il y a les soutiens d’Israël, ceux qui contrôlent les médias occidentaux, la finance, l’industrie des armes et qui sont « l’ennemi commun de l’humanité ». Autrement dit, ce passage rassemble, de manière à peine voilée, les éléments de la vieille théorie du complot qui veut que les juifs manipulent le monde à travers les médias, l’argent et même l’industrie de la défense et Internet.

La vision que développe Albanese à Doha n’est qu’une version édulcorée de thèses concernant le « lobby juif » qu’elle a exprimées plus clairement dans le passé et que l’on peut découvrir dans le texte. Voici ce qu’elle a posté le 31 juillet 2014 sur sa page Facebook :

« l’America e l’Europa, soggiogati dalla lobby ebraica gli uni, e dal senso di colpa per l’Olocausto gli altri, restano al margine e continuano a condannare gli oppressi- i Palestinesi – che si difendono con i soli mezzi che hanno (missili squinternati), invece di richiamare Israele alle proprie responsabilità secondo la legge internazionale, fare pressione affinché desista da ulteriori aggressioni e avvii un negoziato di pace serio con i Palestinesi ».« L’Amérique et l’Europe, l’une soumise par le lobby juif, l’autre par le sentiment de culpabilité liée à la Shoah, restent en retrait et continuent de condamner les opprimés — les Palestiniens — qui se défendent par les seuls moyens dont ils disposent (des missiles de fortune), au lieu de forcer Israël à assumer ses responsabilités en droit international, de le pousser à cesser toute nouvelle agression et à engager de sérieuses négociations de paix avec les Palestiniens ».  

Par la suite, elle a dit regretter le choix des mots, « lobby juif », et a soutenu qu’elle voulait dire « lobby pro-israélien ». En tout cas, pour elle, il s’agit toujours d’un lobby. Le 25 juillet 2014, dans un autre post sur Facebook, elle raconte qu’elle a envoyé l’e-mail suivant à la BBC qui n’a pas parlé d’une grande manifestation pro-Gaza en Cisjordanie :

The Israeli lobby is clearly inside your veins and system and you will be remembered to have been on the big brother’s side of this orwellian nightmare caused once again by Israel’s greed.Le lobby israélien est clairement dans vos veines et votre système, et on se souviendra de vous comme ayant été du côté de Big Brother dans ce cauchemar orwellien provoqué une fois de plus par la cupidité d’Israël.

Qui est lesé ?

Encore une fois, les médias sont sous l’emprise d’un lobby. Si on objecte que ces publications appartiennent au passé, voici un texte qu’elle aurait posté sur la page Facebook d’un groupuscule italien d’extrême-gauche, Gruppo di Internazionale Demokratika e Socialista, le 11 juin 2021 :

« Non sono tanto le lobby ebraiche a influenzare le politiche di stati europei e nord-americani nei confronti d’Israele. Piuttosto è l’esistenza di lobby politico-economiche pro-israeliane in Francia, Inghilterra, Germania, Italia e Stati Uniti che difendono il business internazionale della sicurezza e della vendita di armi a permettere di meglio spiegare il silenzio dei governi occidentali durante l’ultima guerra a Gaza (come nelle precedenti). Un’escursione nel mondo opaco della ‘sicurezza’ e degli armamenti, dei costi e dei profitti del complesso militar-industriale israeliano svela alcuni lati nascosti dell’appoggio incondizionato allo Stato ebraico ».« Ce ne sont pas tant les lobbies juifs qui influencent les politiques des États européens et nord-américains envers Israël. C’est plutôt l’existence de lobbies politico-économiques pro-israéliens en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie et aux États-Unis, qui défendent les affaires internationales de la sécurité et de la vente d’armes, qui permet d’expliquer mieux le silence des gouvernements occidentaux lors de la dernière guerre à Gaza (comme lors des précédentes). Une incursion dans le monde opaque de la « sécurité » et de l’armement, les coûts et profits du complexe militaro-industriel israélien révèlent certains aspects cachés du soutien inconditionnel à l’État juif ».

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Maintenant, il n’y a pas que des « lobbys juifs », mais à ceux-ci répondent des lobbys dans d’autres pays qu’on suppose non-juifs mais pro-israéliens. Dans cette vision typique de l’extrême-gauche, le monde occidental est régi par des forces obscures qui sont à la fois juives et capitalistes. Cette thématique reparait dans un texte posté le 15 octobre 2024 sur X par le journaliste militant Chris Hedges, reposté avec une recommandation chaleureuse par Albanese le 17. La diatribe de Hedges contient le passage suivant :

« I fear, given that the Israel lobby has bought and paid for Congress and the two ruling parties, as well as cowed the media and universities, the rivers of blood will continue to swell. There is money to be made in war. A lot of it. And the influence of the war industry, buttressed by hundreds of millions of dollars spent on political campaigns by the Zionists, will be a formidable barrier to peace, not to mention sanity ».« Je crains que, étant donné que le lobby israélien a acheté et financé le Congrès et les deux partis au pouvoir, et qu’il a intimidé les médias et les universités, les rivières de sang ne continuent de gonfler. Il y a de l’argent à gagner dans la guerre. Beaucoup. Et l’influence de l’industrie de guerre, soutenue par des centaines de millions de dollars dépensés par les sionistes en campagnes politiques, constituera un obstacle redoutable à la paix, sans parler de la santé mentale ».

Contrôle des médias, de la finance, du monde politique, de l’industrie de la défense… tous les éléments de l’allocution de Doha prononcée par Albanese sont là.

La seule chose, au fond, qu’on ne peut pas lui reprocher, c’est d’être incohérente. Ce qu’elle dit aujourd’hui, c’est exactement ce qu’elle a dit dans le passé. La seule différence, c’est qu’aujourd’hui elle choisit des termes un peu moins explicites quand elle veut dénoncer « l’ennemi commun de l’humanité » qui est à la fois, Israël et le capitalisme. Mais en termes de couverture médiatique, Mme Albanese est-elle lésée ? En termes d’argent, qui est-ce qui finance la Rapporteuse ? En termes d’algorithmes, les propalestiniens manquent-ils d’influenceurs en keffieh sur les réseaux sociaux ?

Age ingrat

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Un film coup de poing ? Bof... © Hélicotronc / Les Films du Poisson

C’est peu dire que l’objectif aimante le visage éphébique et la gracile anatomie de Samuel Kircher, beau gosse à l’opulente et blonde chevelure : d’un bout à l’autre de ce premier long métrage, signé du réalisateur belge Valéry Carmoy, présenté l’an passé à Cannes dans la sélection de la Quinzaine des cinéastes, le jeune acteur photogénique se voit, pour ainsi dire, amoureusement dévoré par la caméra. Décidément éprise de gros plans sur les mines du mignon.

Douleur persistante

Sous les traits du comédien susnommé, aujourd’hui âgé de 21 ans (découvert il y a trois ans dans L’été dernier, ultime perle noire de l’irremplaçable Catherine Breillat) et frère cadet de Paul Kircher (tous deux confrères dans le métier), Camille, adolescent taciturne, accessoirement complexé, hé oui, de puer des pieds, a intégré une classe Sport Etude de haut niveau, en compétition pour des championnats de boxe inter-écoles, puis européens. Son hobby ? Flanqué de son meilleur pote Matteo (Faycal Anaflous), qui pratique également la boxe anglaise au sein de cet internat majoritairement peuplé de garçons, suspendre à des cordages, au cœur de la forêt avoisinante, des appâts carnassiers pour le plaisir candide de surprendre les renards sauvages s’emparer du bout de bidoche – d’où le titre du film : La danse des renards.

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Or il advient qu’au cours d’une de ces équipées Camille chute accidentellement d’une falaise. Sauvé par Matteo, lequel a courageusement rejoint les secours en portant l’ami blessé sur son dos jusqu’à la ville, le garçon peine à reprendre ses entraînements et à obéir au volontarisme viril du coach : une douleur térébrante l’assaille à l’endroit de la longue cicatrice qui lui strie l’avant-bras. Ses congénères soupçonnent Camille de fabuler, d’autant que les toubibs ne diagnostiquent aucune séquelle. La solidarité des jeunes mâles, tout comme l’amitié fusionnelle avec l’incontrôlable Matteo sont mises à l’épreuve… Baume à cette juvénile et belliqueuse masculinité, la tendresse secourable de la génitrice, mais surtout la prude délicatesse de Yasmine, adolescente un peu hommasse, championne de taekwondo et trompettiste à ses heures, sur l’épaule de qui Camille, ostracisé par le groupe, se consolera…

Consternante jeunesse

On comprend la portée symbolique que Valéry Carnoy semble prêter au canidé à grosse queue dont les meutes envahissantes seront promises à se voir décimées, au cours d’une chasse organisée par la municipalité, dans le dernier tiers du film. Sur le ring, un ultime combat décidera du destin futur de Camille, mais aussi du sort de sa vieille amitié fusionnelle avec Matteo.

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Le réalisateur confesse que ce premier « long » serait une manière d’extrapolation d’un court métrage antérieur de 18mn, Titan, qu’à l’instar de votre serviteur vous pourrez d’ailleurs visionner en accès libre sur Vimeo : une petite bande d’ados passablement débiles s’infligent sadiquement des épreuves de virilité à coups de scarifications, de déshabillage forcé et de tirs de revolvers à plombs, le mouflet Titan, victime de ce bizutage en bande, s’apaisant in fine dans les bras de sa maman…

Il est à craindre que la fascination manifeste – légitime au demeurant, pourquoi pas ? – de Carnoy pour la chair vulnérable des petites brutes testostéronées ne suffise pas à véhiculer un suspense très accrocheur, sur une heure et demie que dure le film. Reste que, à travers un naturalisme anthropologique assumé, La danse des renards portraiture hélas avec exactitude cette consternante jeunesse bigarrée de 2026, dont le lexique à l’oral, entre deux gnons, se résume tout au plus à une dizaine d’interjections : mytho, sa mère, bâtard, t’es ouf, frère, j’men bats les couilles, je kiffe, etc.


1h30. En salles le 18 mars 2026

Peut-on encore filmer un salaud?

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Robert de Niro, 1976 © REX FEATURES/SIPA

Plus personne ne se risquerait à produire Taxi Driver, Mort à Venise ou Salò ou les 120 journées de Sodome aujourd’hui.


On ne brûle plus les films. On les finance mais à la condition qu’ils soient moralement solvables. Voilà le progrès. Plus de ciseaux, plus d’interdits affichés. Simplement des dossiers qui ne passent pas, des budgets qui s’évaporent, des validations qui tardent. L’époque ne censure pas, elle filtre. Elle ne condamne pas, elle évalue.

Trigger warning

Essayez donc de produire aujourd’hui Taxi Driver dans son état brut. Un homme isolé, insomniaque, saturé de porno minable, traversé d’élans racistes, persuadé que la ville est une infection à purger. Il fantasme l’attentat politique, collectionne les armes, envisage le carnage. Puis il abat des proxénètes pour « sauver » une prostituée mineure et se retrouve sacré héros par les médias. Ambigu, dérangeant, sans panneau lumineux pour indiquer au spectateur quoi penser.

Qui finance ? Qui assure le tournage ? Quelle plateforme valide le scénario sans exiger qu’on « clarifie le message » ? Le problème n’est pas d’écrire Travis Bickle. Le problème est de le faire exister à l’écran sans l’entourer de garde-fous, de notes d’intention rassurantes, de signaux pédagogiques.

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L’époque ne redoute pas la violence ; elle redoute l’ambiguïté. Elle veut qu’on précise que l’on condamne, que l’on distance, que l’on contextualise. Autrement dit : que l’on neutralise. Un personnage immoral peut encore apparaître, à condition d’être compensé par un dispositif rassurant, par un équilibre statistique, par une conformité aux nouvelles grilles d’évaluation qui mesurent la diversité des corps et des rôles avant même la nécessité dramatique.

Ecriture sous surveillance

Les quotas – appelons-les objectifs, indicateurs, engagements – ne sont pas en soi le problème. Ils répondent à des revendications légitimes. Mais ils transforment insensiblement l’écriture : on ne part plus seulement d’un personnage, on part d’un tableau à remplir. On ajuste la distribution, on vérifie la représentativité, on sécurise la réception. Le récit devient une équation où l’ombre doit toujours être compensée par une lumière identifiable.

Regardez Mort à Venise. Un homme vieillissant fasciné par la beauté d’un adolescent. Tout repose sur le regard, le trouble, la décadence intérieure. Rien n’est expliqué. Rien n’est excusé. La zone grise fait toute la force de l’œuvre. Aujourd’hui, cette zone serait l’objet principal du dossier juridique et communicationnel – avant même le premier clap.

Regardez Salò ou les 120 journées de Sodome. Une expérience-limite, une démonstration politique par l’horreur. Ce qui dérangerait désormais, ce n’est pas seulement la crudité des images, mais l’absence de cadre explicatif intégré au récit. Le malaise pur, non commenté, devient suspect dans un environnement où l’on anticipe la réaction des réseaux avant celle du public en salle.

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Et si l’on pousse plus loin, que ferait-on du roman Crime et châtiment de Dostoïevski ? Un étudiant théorise le meurtre, tue, délire, doute sans qu’un dispositif narratif ne vienne baliser la morale. Aujourd’hui, on demanderait à l’adaptation d’afficher clairement sa position éthique, d’inscrire la condamnation dans la structure même du film, de prévenir toute lecture jugée problématique.

Nous vivons un moment où l’industrie culturelle parle sans cesse de responsabilité. À force d’anticiper les mauvaises interprétations, on réduit la part de risque. À force de vouloir protéger le public, on lui retire la possibilité de se confronter seul à ce qui le dérange.

On pourra toujours écrire un nouveau Taxi Driver. On pourra même en faire un scénario brillant. Mais le faire advenir sans le corriger par avance, sans le rendre compatible avec les matrices morales et les tableaux de conformité contemporains – voilà ce qui devient improbable.

Le danger n’est pas la provocation. Le danger est l’autorisation morale. Car dès qu’on réduit le monde à deux camps impeccables, on glisse vers une forme de fascisme intellectuel : celui qui ne tolère plus la complexité.

Daniel Rondeau, ou l’art majeur du roman

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L'écrivain Daniel Rondeau © Christophe Beauregard

Daniel Rondeau, académicien-voyageur, arpentant la planète avec l’énergie de Malraux et la vitesse de Morand, signe un nouveau roman ébouriffant de plus de 300 pages qui s’inscrit dans la lignée des grandes fresques pour comprendre les enjeux du monde où nous vivons. Après Mécanique du chaos et Arrière-pays, voici Le Système de l’argent, une plongée terrifiante au cœur de la mondialisation mercantile. Sur fond d’attentats islamistes, trafics de drogue, tabassage des classes sociales appauvries par la dette abyssale des États, une petite caste de privilégiés, biberonnée aux dernières technologies de la Silicon Valley, contrôle les nations, en particulier celles de l’Europe occidentale, rongées par l’immigration et incapable de préserver leur identité culturelle. Elle surfe sur l’entropie généralisée.

Technofascisme

Daniel Rondeau, pour illustrer son propos, met en scène deux personnages antinomiques. Le premier se nomme Christian Alexander Smith. Il a la trentaine triomphante, le sourire carnassier, c’est un self made man d’origine européenne, startupper friqué chic, ne connaissant qu’une patrie, celle du profit. Il est l’ami de tous les milliardaires libertariens de la tech, ceux qui contrôlent nos misérables vies. Macron le reçoit et l’écoute. Ils parlent la novlangue, celle de la « start-up nation ». La folie shakespearienne de Chris l’incite à vouloir acheter à prix d’or de gigantesques zones franches pour la survie des plus riches, hors du contrôle des États ruinés – la Ligue des Territoires de demain. Son discours progressiste est parfaitement huilé. Il est l’un des plus brillants représentants du technofascisme d’essence américaine. Il a jeté son dévolu sur le sud de la France, l’arrière-pays du Mont Tomis. Mais il songe également à la Libye, ce vieux pays qui vit naître Septime Sévère, empereur de Rome, aujourd’hui totalement hors de de contrôle depuis la mort de Kadhafi orchestrée par les États-Unis et la France de Sarkozy.

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Face à lui, Luc Desanges, 73 ans, khâgneux, ancien militant mao, travailleur un temps en usine dans les Vosges, un livre de Barrès dans sa sacoche, traînant ses idéaux révolutionnaires comme on traîne un cadavre derrière une Buick bleu ciel dans les rues de la Havane. Ce narrateur est un peu le fantôme de ce que fut jadis le jeune Rondeau. On le retrouve pendant la révolution des Œillets au Portugal, où il pille les superbes bibliothèques privées pour faire commerce de livres anciens. Devenu bibliophile, il vend quelques précieux ouvrages à un certain François Mitterrand. Il y a de très belles pages consacrées à l’ancien président de la République. On les croise notamment dans le cabinet des livres anciens de la Librairie Gallimard. Mitterrand vient d’acquérir une édition originale de Lucien Leuwen. Eh oui, c’était le temps où la France avait à sa tête de grands lecteurs amoureux des livres. Depuis, le système a promu des êtres interchangeables, binaires et cyniques, gouvernant à coup de formules creuses.

Le roman va bien

Luc Desanges, prénommé Lux par une belle brune prostituée, devient riche à son tour. Il ne sait plus quoi faire de tout cet argent gagné facilement. Il se retire dans une île de l’archipel de Malte, menant une existence contemplative assez stérile. Seul le spectacle de la mer l’apaise. L’amour le fuit. Cet homme, pas très beau, aux oreilles en feuilles de choux, finira par tomber amoureux de Marguerite, âgée de 20 ans – ils partagent un jambon-beurre au Rouquet, Boulevard Saint-Germain. Une folie avant l’entrée en scène de la camarde. Luc est contacté par Smith et devient l’un de ses plus fidèles lieutenants. La période mao est enterrée, le mot de révolution avec. Le « système de l’argent » fonctionne à plein régime. Il est décrit avec précision et efficacité par Daniel Rondeau. Le roman devient symphonique, il nous emporte, on ne le lâche plus. Les constats de la globalisation sont accablants. Les citoyens n’existent plus, ce sont des consommateurs apatrides manipulés, sans mémoire, sans racines, sans identité, sans valeurs spirituelles. Le cauchemar est bouclé, les spectres y sont innombrables. Desanges : « J’étais devenu le commentateur de l’Évangile. L’Évangile de la vision globale, de l’audace, de l’intelligence suprême du big business, Évangile de la multiplication de l’argent qui rentre. »

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Et l’Europe dans tout ça ? Une proie facile qui pourrit lentement de l’intérieur. Constat : « Dans les lycées, les gosses ne veulent même plus suivre de cours d’allemand. Comment veux-tu qu’ils s’intéressent aux poèmes de Goethe ? Qu’est-ce qu’une Europe sans Goethe ? »

Le Système de l’argent est la preuve éclatante que le roman se porte bien, qu’il donne à réfléchir en même temps qu’il divertit. À condition qu’il saisisse à bras le corps l’Histoire, dont la fin n’est pas pour demain, et s’éloigne des histoires nombrilistes et familiales, désespérantes d’ennui. En rappelant, à travers une vigoureuse trame romanesque, portée par de solides personnages, les racines culturelles de l’Europe occidentale, Daniel Rondeau met ses pas dans ceux de Kundera qui écrit : « La culture, c’est la mémoire du peuple, la conscience collective de la continuité historique, le mode de penser et de vivre. »

Daniel Rondeau, de l’Académie française, Le Système de l’argent, Grasset. 300 pages

Le système de l'argent: Roman

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Coup de rouge

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Le chroniqueur Olivier Dartigolles © Hannah Assouline

À la campagne, les agriculteurs disparaissent peu à peu. À l’Assemblée nationale, les élus débattent de « l’aide à mourir ». À Lyon, Quentin a été massacré par des salopards. Triste époque.


Avez-vous des nouvelles récentes des trumpistes français ? Où sont passées les casquettes rouges des MAGA tricolores ? Ils vont très certainement retrouver les plateaux TV pour dire leur soutien à leur héros de Mar-a-Lago, qui vient d’enregistrer une spectaculaire défaite après la décision de la Cour suprême des États-Unis. Alors que D. Trump y dispose d’une majorité de juges, l’humiliation est d’autant plus grande. Se pose aujourd’hui la question de l’éventuel remboursement de plus de 175 milliards de dollars de droits de douane déjà versés par des pays importateurs et illégalement taxés.

« Si la décision est défavorable, nous sommes foutus », aurait dit Trump à ses plus proches conseillers. Réagissant à chaud à la décision de la Cour suprême, il dénonce, au sein même de la juridiction suprême, « l’influence indue d’intérêts étrangers ».

Un récent sondage indique que six Américains sur dix sont insatisfaits, ramenant Trump au niveau d’impopularité qui était le sien après l’attaque du Capitole, en janvier 2021.

* * *

Nous avons eu un Salon de l’agriculture sans bovins. Et sans vision pour l’avenir des fermes françaises, de celles et ceux qui nous nourrissent. De moins en moins, puisque la France a perdu l’an dernier sa souveraineté alimentaire, avec un solde commercial nul. Il en a été si peu question dans nos débats publics, alors que c’est essentiel.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Ceux qui ont, de tout temps, approuvé les traités de libre-échange dénoncent aujourd’hui le Mercosur. Allez, encore un petit effort, et vous reconnaîtrez les conséquences désastreuses de la surtransposition des normes européennes.

A-t-on connu un « plan social » aussi massif dans les dernières décennies ? Les agriculteurs ne représentent plus aujourd’hui que 1 % des actifs. On compte 350 000 exploitations. Il y en avait un million à la fin des années 1980. La disparition des paysans est le véritable grand remplacement de notre époque. Et cela commence à se savoir, comme quand les consommateurs constatent la pénurie d’œufs dans les rayons.

* * *

« L’aide à mourir » est de retour. Comme lors de la première lecture du texte à l’Assemblée nationale, je n’aime pas ce qui m’apparaît de plus en plus comme un basculement vertigineux. Rien ne va.

D’abord, l’hypocrisie qui consiste à ne pas bien nommer les choses. Il faut donc parler d’« euthanasie » et de « suicide assisté ». Et dire combien la puissance publique devrait d’abord et avant tout garantir une « aide à vivre ».

Car on le sait bien : les plus pauvres, les plus vulnérables, les plus fragiles et les plus isolés seront les premiers à se considérer comme inutiles, comme un « coût » pour notre système de santé. À quoi bon vivre, alors, quand la vie n’est que survie ?

En 2016, la loi Claeys-Leonetti a clarifié les conditions de l’arrêt des traitements au titre du refus de l’obstination déraisonnable, en réaffirmant le droit du malade à bénéficier d’une sédation profonde et continue jusqu’au décès lorsque le pronostic vital est engagé à court terme. Il s’agissait d’un véritable joyau législatif.

En dix ans, rien n’a été fait pour le développement des unités de soins palliatifs. « Oui, mais cela coûte cher »… Quand j’ai entendu cette réflexion dans la bouche d’un chroniqueur, j’ai éteint ma télévision. Ad nauseam.

* * *

J’ai fait de même quand il a été question de l’organisation de la marche en mémoire de Quentin Deranque. L’une des organisatrices est une militante anti-avortement qui juge que Simone Veil a « causé le plus grand massacre de l’histoire de France ». J’aurais quelques difficultés à établir un dialogue avec un tel postulat de départ.

Mais, après ce que j’ai lu sur Quentin, j’aurais aimé échanger avec lui. Qu’il m’explique ses chemins personnels, le conduisant à la foi et à l’engagement politique sur une rive à l’extrême opposée de la mienne, quand j’avais son âge.

Sa tête a été massacrée par des salopards. Je n’ai pas aimé les réactions commençant par « aucune idée ne mérite… ». Le fond de l’air est putride.

L’art d’être père

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© Pyramide Distribution

Fabrice Luchini dans son propre rôle ou presque


« Habité par Victor Hugo, le comédien Robert Zucchini traîne une douce mélancolie lorsqu’il n’est pas sur scène. Chaque soir, il remplit les salles en transmettant son amour des mots. Jusqu’au jour où réapparaît sa fille qu’il n’a pas vue grandir… Et si aimer, pour une fois, valait mieux qu’admirer ? » Le synopsis du nouveau film de Pascal Bonitzer, Victor comme tout le monde, vaut ce qu’il vaut, mais un mois à peine après la sortie de son précédent film, Maigret et le mort amoureux, on salue un doublé gagnant. Cette proximité s’explique par le contexte singulier de la production de ce nouvel opus : à l’origine, il s’agissait d’un scénario écrit par la scénariste et réalisatrice Sophie Fillières. Mais le décès de cette dernière a contraint ses producteurs à lui trouver un remplaçant. Et c’est finalement son ex-compagnon et père de ses deux enfants qui a été choisi. Pour Pascal Bonitzer, réaliser un film dont il n’a pas écrit le scénario est une grande première. Il s’est donc coulé dans le texte existant pour tourner cette histoire d’un double fictionnel de Fabrice Luchini, tout en changeant Luchini en Zucchini et en le prénommant Robert (prénom qu’il avait déjà donné à l’acteur dans son film Rien sur Robert). Mais, comme le dit Bonitzer, « c’est un personnage issu d’un monde parallèle, à la fois complètement lui et pas du tout ». Ainsi Zucchini donne-t-il un spectacle sur Hugo, alors qu’au moment de l’écriture du scénario, celui de Luchini consacré au père des Misérables n’existait pas encore ! La fiction était en avance sur la réalité. C’est dire combien Sophie Fillières avait su capter l’essence du personnage Luchini et combien, avec lui, on passe sans cesse de la vraie vie à la scène ou à l’écran.

On s’amuse également de la façon dont la scénariste a voulu confronter deux images de Victor Hugo, d’une part à travers la légende littéraire que vénère littéralement Zucchini, et d’autre part, à travers une contes tation « féministe » de l’écrivain. D’où la présence de plusieurs jeunes comédiennes qui préparent un spectacle sur les femmes, les compagnes et les nombreuses maîtresses et conquêtes du vaillant Victor, notamment les trois principales : Adèle Foucher, son épouse et la mère de ses enfants, Juliette Drouet, sa maîtresse « officielle » et Léonie d’Aunet, épouse Biard, l’une de ses grandes amours. Le ton n’est cependant jamais hargneux et on reste dans le domaine de la pure comédie, grâce notamment au jeu toujours efficace et drolatique de Suzanne de Baecque.

A lire aussi: Houellebecq poète? Chronique d’un refus annoncé

Mais la plus grande réussite du film réside dans la note très mélancolique qu’il parvient à tenir jusqu’à la fin, évitant à Fabrice Luchini toute tentative d’en faire trop et de lasser ses spectateurs. Comme Nicolas Pariser en son temps, avec son très délicat Alice et le maire, Pascal Bonitzer est une nouvelle fois parvenu à ce résultat qui tient du petit miracle, si l’on songe aux trop nombreux films où des cinéastes n’ont pas su dompter le remuant acteur. Dans Victor comme tout le monde, c’est précisément la mort qui donne son tempo mélancolique, puisque dès le début on annonce la disparition de l’ex-compagne de Zucchini. Un décès qui, ensuite, ne cesse de planer sur les personnages et fait inévitable ment écho à celui qui, dans la réalité, a ravagé la vie de l’écrivain : la mort accidentelle de sa fille adorée, Léopoldine. Les fantômes hantent forcément le film qui, selon Bonitzer lui-même, aurait pu s’ouvrir par ces vers sublimes tirés du poème d’Hugo À quoi songeaient les deux cavaliers dans la forêt : « Les morts gisent couchés sous nos pieds dans la terre / […] Comme à travers un rêve, ils entendent nos voix. »


À Saint-Malo, la peur de “devenir Rennes” fait campagne

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Saint Malo.

Même à Saint-Malo, la sécurité est au cœur de la campagne municipale. La ville, réputée pour sa tranquillité bourgeoise, a été récemment le théâtre de violences inédites…


A Saint-Malo (35), le maire sortant, Gilles Lurton (LR), sera-t-il réélu à l’issue des prochaines municipales ?  Si l’on se fie à ses résultats lors du précédent scrutin (70%), tout porte à le croire. Si l’on se fie aussi à la tradition politique de la ville natale de Chateaubriand  – une terre de centre droit où le député-maire René Couanau, successeur de Pierre Méhaignerie à l’Assemblée nationale, a régné entre 1989 et 2014 -, le très modéré Lurton, qui a soutenu Bruno Le Maire lors de la dernière primaire de son parti, n’a pas trop de soucis à se faire.

La campagne de trop ?

Pourtant, à la sortie de la messe, à Saint-Servan, quelques langues se délient. « C’est la campagne de trop pour Lurton », entend-on dans certaines bouches. Un adjoint plus cruel lâche: « C’est la dernière campagne de Bouteflika ! ». Une partie de la bourgeoisie malouine s’interroge et commence à regarder vers la candidate RN-UDR. A l’origine de cette droitisation: l’insécurité.

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A Saint-Malo, 50 000 habitants, des voitures ont été brûlées et des immeubles ont été visés par des tirs durant l’été dernier. Pourtant, contrairement à la voisine Dinard, l’équipe en place se refuse à armer la police municipale. « Les questions de sécurité sont le grand tabou de Gilles Lurton, déplore Thidalack Abhay, la tête de liste ciotto-mariniste aux élections. Son équipe n’en parle jamais, mais y pense toujours. Nous avons appris que les quartiers qui ont été visés par des cambriolages reçoivent des SMS de « réconfort » et des rondes de police pour rassurer tout le monde. Nous préfèrerions une action plus concrète. »

Jusqu’au mois de décembre 2025, le candidat RN-UDR à Saint-Malo s’appelait Romain Le Goaster. Patron d’une petite entreprise morbihannaise, il a dû abandonner le gouvernail un peu à cause de difficultés rencontrées par sa PME, un peu à cause d’une propension, si l’on en croit Médiapart, à poser avec Dieudonné et à se mettre à dos les tenanciers de bistrots du cru. Compliqué, dans une ville qui compte un bar pour 364 habitants.

Ce nom, c’est pas de chez nous !

C’est la numéro 2, Thidalack Abhay, qui a donc repris les commandes de la liste Malouin je suis. Son patronyme exotique s’explique par des origines laotiennes. « Mes grands-parents ont fui le communisme, explique-t-elle. Ils sont d’abord arrivés en région parisienne puis ont découvert Saint-Malo par hasard. Ça a été le coup de foudre immédiat. Ils ont tenu intra-muros un célèbre restaurant asiatique pendant trente ans ».

Thidalack Abhay. DR.

Pour sa campagne, Mme Abhay a adopté un slogan qui veut tout dire : « Pour que Saint-Malo ne devienne pas Rennes ». Comprenez : pour que la cité corsaire ne ressemble jamais à la capitale bretonne, où se joue une impitoyable guerre des gangs, avec encore trois fusillades et un mort en décembre dernier.

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Longtemps, les habitants de la cité corsaire se sont crus à l’abri de l’insécurité. Mais désormais, chaque été, les Airbnb de la vieille ville font office de points de deal et de lupanar. « A Saint-Malo, il y a des gens qui ont les moyens, et c’est parmi eux que l’on retrouve aussi les consommateurs de stupéfiants, décrypte Jérôme Besnard, numéro 2 de Thidalack Abhay. Sans compter l’effet frontière, avec les îles anglo-normandes voisines.»

Face à M. Lurton et Mme Abhay, quatre autres candidatures sont en lice. Tout d’abord celle de Marc Nouvion, un dissident du centre-droit, sans étiquette. Cet ancien élu municipal, vice-procureur au parquet de Nanterre, est notamment soutenu par le chef d’entreprise le plus puissant du cru, Roland Beaumanoir, qui contrôle en autres les marques de prêt-à-porter Cache-Cache, La Halle et Morgan. Enfin il faut compter avec les deux inévitables listes de gauche : celle de Carole Le Bechec, conseillère régionale. A Rennes, la quinquagénaire siège avec le groupe « Bretagne Sociale Démocrate, Écologiste et Régionalistes ». Mais à Saint-Malo, pas de logo sur les affiches. Le Bechec incarne assez bien une nouvelle population malouine, assez bobo, qui a investi massivement le quartier de Saint-Servan largement gentrifié. Plus à gauche encore, Céline Yadav mène la liste estampillée plus classiquement « Nouveau Front populaire ». Parmi les colistiers, quelques monomaniaques de la cause palestinienne. A Saint-Malo, certains confondent hélas le keffieh et le Gwen ha Du.

Iran: chercher le réel à l’ère de la guerre des récits

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Des secouristes et des habitants fouillent les décombres après la frappe sur une école primaire pour filles à Minab, en Iran, le samedi 28 février 2026. Israéliens et Américains affirment ne jamais cibler les civils, Téhéran affirme que la frappe a fait 168 morts, dont de nombreux enfants © AP/SIPA

Dans notre monde saturé d’informations et de propagandes, les événements sont de plus en plus interprétés à travers des récits idéologiques préexistants qui remplacent la recherche des faits. La guerre en Iran déclenchée le 28 février ne fait pas exception.


La scène est devenue familière. Sur un plateau de télévision, les images défilent en boucle : immeubles détruits, colonnes de fumée, civils qui fuient, sirènes qui hurlent. Gaza, le Liban, Israël, l’Iran — peu importe finalement. Les images arrivent déjà chargées d’une signification avant même que les invités commencent à parler.

Autour de la table, les positions sont prêtes. Pour les uns, la séquence confirme l’agression permanente d’un État colonial soutenu par l’Occident. Pour les autres, elle illustre la guerre menée par des organisations islamistes et leurs parrains régionaux contre une démocratie assiégée. Les arguments se succèdent, les indignations se répondent, les chiffres circulent.

Propagandes

Mais quelque chose d’étrange se produit : chacun parle du même événement, et pourtant personne ne parle du même réel. Les faits ne servent plus à comprendre ce qui se passe. Ils servent à confirmer ce que chacun croit déjà. Nous sommes entrés dans l’ère de la guerre des récits.

Dans cette guerre, les événements n’ont plus de signification propre. Ils deviennent des matériaux narratifs que chaque camp intègre dans une histoire préexistante. Un bombardement devient la preuve d’un génocide ou d’une riposte légitime. Une manifestation devient la preuve d’un soulèvement populaire ou d’une manipulation islamiste. Une bavure policière devient la preuve d’un racisme structurel ou d’une société livrée au désordre.

Le mécanisme est toujours le même : le réel est sélectionné, découpé, réinterprété pour correspondre au récit que l’on veut défendre.

Les propagandistes les plus efficaces ont parfaitement compris cette logique.

Pour eux, aucun événement n’existe en soi. Tout événement doit être intégré dans une narration globale. C’est pourquoi ils sont capables d’utiliser n’importe quelle affaire pour nourrir leur vision du monde.

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On l’a vu récemment avec l’affaire Epstein. Dans certains milieux complotistes, elle a été immédiatement intégrée dans un récit déjà prêt : celui d’un pouvoir occulte attribué aux Juifs ou à Israël contrôlant les élites occidentales. En France, certains polémistes comme Alain Soral ou Dieudonné ont fait de ce procédé une véritable spécialité : chaque scandale, chaque crise, chaque événement devient la confirmation d’une même théorie. Peu importent les faits réels ou les contradictions. L’événement n’est plus ce qui oblige à penser autrement.
Il devient simplement une pièce supplémentaire dans un récit déjà construit.

Mais cette guerre des récits ne se limite pas aux marges complotistes. Elle structure désormais une grande partie du débat public.

Nous l’avons vu avec George Floyd, avec Nahel, avec tant d’autres drames médiatisés. Avant même l’enquête, avant même les faits, le verdict est prononcé. Les images circulent, les mots d’ordre suivent, la rue s’enflamme, les plateaux s’alignent. Chaque mort devient un symbole. Chaque drame devient un argument.
Chaque corps devient un drapeau. La complexité disparaît. Le temps judiciaire est aboli. La vérité est remplacée par l’émotion collective.

L’ « axe de la résistance » en petite forme

Mais c’est peut-être au Moyen-Orient que cette logique apparaît aujourd’hui avec le plus de netteté.

La guerre qui oppose Israël, l’Iran et les organisations armées que Téhéran soutient — au premier rang desquelles le Hezbollah au Liban — est aussi une guerre narrative permanente.

Pour les uns, l’Iran incarne la résistance à l’impérialisme occidental et au « sionisme ». Pour les autres, il représente une puissance théocratique cherchant à étendre son influence à travers un réseau de milices régionales. Chaque camp possède ses images, ses slogans, ses indignations. Chaque immeuble détruit, chaque victime, chaque ruine devient une arme narrative. Avant même que les faits soient établis, le récit est déjà prêt.

Le réel est englouti par la propagande. Dans cette bataille mondiale des perceptions, la cause palestinienne joue un rôle particulier. Elle est devenue bien plus qu’un conflit territorial : elle fonctionne désormais comme un langage moral universel. Elle permet d’organiser l’indignation. Elle permet de structurer les camps. Elle permet de transformer un conflit géopolitique complexe en récit simple opposant oppresseurs et opprimés. Peu importe alors la diversité des situations historiques ou la complexité des responsabilités : le récit est déjà écrit.

Or plus un récit est simple, plus il est puissant.

Nous vivons ainsi dans un monde saturé d’informations et pourtant déserté par le réel.

Jamais les sociétés humaines n’ont produit autant d’images, d’analyses et d’expertises. Et pourtant jamais elles n’ont été aussi incapables de comprendre ce qui leur arrive.

La philosophe Hannah Arendt avait déjà observé, en analysant les totalitarismes du XXᵉ siècle, que le mensonge politique ne consiste pas seulement à dissimuler la vérité. Son objectif est plus radical : détruire la capacité même de distinguer le vrai du faux. Dans un univers saturé de récits contradictoires, les citoyens finissent par perdre leurs repères. Ils ne croient plus vraiment aux faits, mais ils ne croient pas davantage aux démentis. Tout devient incertain. C’est alors que la manipulation devient possible.

On recherche : boussole !

C’est ici que la question décisive se pose. Comment se repérer dans cette guerre des récits ? La tentation est grande de mettre tous les récits sur le même plan. Beaucoup se réfugient dans un scepticisme confortable : tout serait propagande, tout se vaudrait, il n’y aurait plus que des interprétations. Mais cette position est une illusion.

Car certaines forces politiques utilisent délibérément le mensonge, la manipulation et la mort comme instruments stratégiques. D’autres, malgré leurs fautes, restent encore liées à des principes qui limitent la violence et permettent la discussion.

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Mettre ces réalités sur le même plan reviendrait à renoncer à juger.

Or l’époque ne permet plus cette facilité.

Elle est tragique. Et dans une époque tragique, il faut choisir. Choisir ne signifie pas croire aveuglément un camp. Choisir ne signifie pas fermer les yeux sur les fautes de ceux que l’on soutient. Choisir signifie accepter de se déterminer à partir de critères simples, presque archaïques, que le bon sens et l’esprit critique permettent encore de reconnaître. Je ne cherche pas l’innocence parfaite des acteurs. Je regarde les méthodes. Je regarde les intentions. Je regarde la direction dans laquelle les forces politiques entraînent les sociétés.

Il y a ceux qui acceptent encore le débat — et ceux qui ne l’acceptent pas. Il y a ceux pour qui la vie humaine demeure une valeur, même fragile, même compromise par la guerre — et ceux qui glorifient la mort. Il y a ceux qui tentent, imparfaitement, d’éviter de tuer des innocents — et ceux qui en font une stratégie. Ces distinctions ne résolvent pas toutes les ambiguïtés du monde. Mais elles permettent de ne pas sombrer dans l’indifférenciation morale. Il faut accepter d’être contredit lorsque de véritables arguments apparaissent. L’esprit critique exige cette vigilance. Mais il faut aussi savoir s’arquebouter sur les choix que l’on estime justes lorsque le bon sens et l’expérience nous indiquent une direction.

Car une société qui renonce à juger finit toujours par devenir la proie des propagandes. Les régimes totalitaires l’ont compris depuis longtemps : pour détruire une société, il suffit de détruire sa relation au réel. Lorsque plus personne ne peut distinguer le vrai du faux, la vie politique cesse d’être un espace de jugement. Elle devient une guerre permanente de récits. Le mensonge devient alors une technologie du pouvoir. Dans un tel monde, la première résistance n’est pas l’indignation. C’est la lucidité. Chercher le réel. Choisir. Et accepter de défendre ce choix. Car la guerre des récits n’accompagne plus les guerres. Elle les prépare.

La société malade

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Tractons sous la pluie

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Sarah Knafo en visite chez les commerçants du 14e arrondissement, ici à la poissonnerie Ledreux, Paris, 18 février 2026 © Hannah Assouline

Sarah Knafo est aussi à l’aise en campagne qu’à son bureau pour éplucher des rapports de la Cour des comptes. Causeur l’a suivie une journée à la rencontre des commerçants et des hôteliers restaurateurs parisiens, touchés de plein fouet par la circulation calamiteuse dans la capitale. Reportage.


Jaune et polie ! Depuis des semaines, c’est ainsi que la presse mainstream décrit la candidate à la Mairie de Paris Sarah Knafo. C’est peut-être un peu court. L’eurodéputée de 32 ans, connue jusqu’à présent pour avoir été la cheville ouvrière de la campagne présidentielle d’Éric Zemmour, pour avoir contribué au lancement d’un parti politique situé à la droite du RN, et pour être la compagne de l’auteur du Suicide français (un demi-million d’exemplaires vendus chez Albin Michel depuis 2014), est également assez unanimement présentée comme brillante. Mais l’énarque nous réserve-t-elle une botte secrète pour le scrutin parisien ? Sa mue, de stratège mystérieuse en potentielle élue locale accessible, est-elle achevée ? Longtemps dans l’ombre de M. Zemmour ou de Marion Maréchal, comment mène-t-elle sa campagne ? Le jour où Causeur se décide à la suivre pour voir de quoi il retourne, son équipe affiche un optimisme prudent. Quelques jours plus tôt, un sondage a crédité Sarah Knafo de 12 %, devant la LFiste Sophia Chikirou, présentée comme très proche de Jean-Luc Mélenchon. « Maintenant, on espère passer devant Bournazel », confie Diane Ouvry, en charge de la presse, devant le premier café de la journée. Nous verrons ce qu’il en sera au soir du 15 mars. C’est à la fin de la foire qu’on compte les bouses ! En ce mercredi 18 février, Sarah Knafo est en opération séduction auprès des restaurateurs et des petits commerçants. Elle ira samedi à l’ouverture du Salon de l’agriculture, mais pas de bouses de vache cette année.

Mission séduction chez les hôteliers et restaurateurs

Avec ses propositions disruptives et concrètes (réouverture des voies sur berge, détection des agressions par IA, par exemple), Sarah Knafo est venue perturber le duel annoncé entre la LR Dati et le socialiste Grégoire. Ce matin, elle a donné rendez-vous à 10 heures aux restaurateurs parisiens au Sacré Frenchy, établissement de la rive droite situé boulevard de Sébastopol, à l’angle de la rue aux Ours. Petite déception : la candidate n’a pas revêtu la robe jaune qui a contribué au début de sa légende dans la capitale. Face aux adhérents restaurateurs et hôteliers de l’UMIH et du GHR, elle promet plus de terrasses et moins de paperasse. Elle leur apporte trois bonnes nouvelles : geler la taxe de séjour, autoriser les terrasses chauffées – quitte à engager un bras de fer avec l’État – et instaurer un tarif unique de stationnement à cinq euros de l’heure. La première heure serait en outre gratuite, et le stationnement offert entre midi et 14 heures. Objectif : permettre aux clients de déjeuner plus facilement à Paris. « Ce que vos clients ne mettront plus dans l’horodateur, ils pourront le dépenser chez vous », détaille-t-elle lors de la table ronde. Voir des terrasses vides l’hiver lui « crève le cœur ». Quant aux terrasses éphémères datant du Covid, dont certains riverains dénoncent les nuisances, pourquoi ne pas prolonger d’une heure l’autorisation nocturne ? s’interroge-t-elle devant nos bistrotiers dont les yeux se mettent à briller. Elle promet également que les professionnels respectueux des règles pourront obtenir des autorisations pluriannuelles, afin de ne plus devoir constituer un dossier chaque année. Ces questions de voirie occupent une bonne partie de la matinée. Le succès du vélo à Paris ou la baisse de la pollution doivent davantage aux initiatives privées qu’à la municipalité. JCDecaux est à l’origine du Vélib’ sous Delanoé qui initialement n’en voulait pas. Et Renault et PSA dont les moteurs se sont améliorés pour la qualité de l’air sont bien plus humbles qu’Anne Hidalgo, estime Mme Knafo. « On avait à peine obtenu l’autorisation d’installer des bacs à fleurs devant notre établissement que tout a été annulé parce qu’un parking à vélos a été installé sans concertation par la mairie centrale », peste Valérie Saas-Lovich, du Patio, situé près de l’Opéra Garnier. « Je ne fais pas de politique au sens politicien du terme », précise-t-elle. « Nous ne donnons pas de consignes de vote, mais nous posons des questions précises aux candidats et transmettons leurs réponses à nos adhérents. » Elle reconnaît néanmoins que, dans le 9e arrondissement, la maire Delphine Bürkli est proche des commerces, tout en regrettant ses marges de manœuvre limitées. Sarah Knafo promet justement de renforcer les pouvoirs des mairies d’arrondissement sur toutes ces questions pratiques. Pour qui votera Mme Saas-Lovich ? « Je sais, mais je ne vous le dirai pas », répond-elle en souriant. « Parlez-nous, on a besoin d’alliance, d’alternative », s’était-elle exclamée pendant la réunion. Sarah Knafo y a indiqué que seule sa candidature est en dynamique dans les sondages, et que son but est d’arriver au second tour pour faire une alliance avec Mme Dati. Tant que les socialistes quittent la Mairie, tout conviendra aux hôteliers et restaurateurs… Il n’y a que pour la verbalisation des automobilistes que la gauche fait confiance au privé, déplore-t-on ici.

Un coup médiatique inattendu

Diane Ouvry se félicite de son coup du jour. Peu avant midi, Paris Match révèle que la rappeuse Koxie, interprète du tube Garçon qui dénonçait le harcèlement de rue avec humour à l’été 2007, sera tête de liste dans le 14e arrondissement. L’annonce amuse et intrigue les réseaux sociaux, et fait beaucoup de reprises dans les journaux. La chanteuse, passée par la radio aux côtés d’Arthur, Camille Combal ou Laurent Baffie, assume son engagement : « Ce sont des élections municipales. Sarah présente une liste ouverte à tous les Parisiens. Il n’y a pas de bla-bla chez elle. » Il est vrai que le logo du parti Reconquête ! a été gommé dans la communication, et que les thèmes identitaires se font plus discrets pour ne pas trop effrayer le bobo. Reste que certains adversaires jugent évidemment ce recrutement complètement ringard. Et que la vieille garde de Reconquête ! n’est en réalité pas bien loin : Samuel Lafont est ainsi investi dans le 15e, et Olivier Ubéda devrait chorégraphier le meeting prévu au Palais des sports le 9 mars.

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À 14 heures, rendez-vous est donné aux journalistes au métro Mouton-Duvernet, dans le 14e arrondissement, pour une déambulation jusqu’à la porte d’Orléans. Koxie rejoint le groupe. Thierry Véron, représentant des commerçants, sert de guide. Deux gardes du corps accompagnent les candidates, bien qu’aucun incident n’ait été signalé depuis le début de la campagne. Matthieu Louves filme absolument tout pour les réseaux sociaux, où la candidate est très active. La revue Nature, citant une étude de l’agence de veille Arago[1], créée par Pierre-Étienne Pommier, ancien conseiller numérique LREM et candidat écarté à la présidence de France Télévisions constate que les vidéos de Sarah Knafo sur X affichent des audiences trop élevées pour être « organiques » et se demande si l’algorithme du réseau social d’Elon Musk ne favoriserait pas à dessein la jeune femme. Vous avez dit conspirationnisme ?

Laure Cohen, dite Koxie, Sarah Knafo et Thierry Véron. Photo : Hannah Assouline

Balade rive gauche

Les échanges avec les commerçants se succèdent sous la pluie. « Que préférez-vous : faire campagne dans la rue ou éplucher des rapports de la Cour des comptes ou de l’UE ? » lui demande-t-on. « Les deux », répond-elle, sans hésiter – et on ne va pas vexer M. Véron qui a déjà tant de remontrances à faire aux élus. Il évoque auprès de nous la vacance commerciale : « Sur 110 commerces de l’avenue du Général-Leclerc, une trentaine ont fermé. Nous sommes largement au-dessus de la moyenne parisienne. » Giovanni Lorenzo, poissonnier à l’angle de la rue Bezout, confirme les difficultés : livraisons compliquées, charges élevées, accès restreint. « Le programme de Mme Knafo parle aux commerçants, et aux Parisiens qui regrettent l’ambiance d’autrefois », dit-il. Il me confie avoir voté pour M. Zemmour en 2022, et pour Marine Le Pen au second tour. Il est parfois tenté de baisser les bras, voire de s’exiler aux États-Unis. Il amuse la galerie en présentant les trois tables qu’il a installées en terrasse et que les services de la Ville veulent lui faire retirer. Il y propose une formule buffet à 35 euros qui rencontre un franc succès, et il y a largement la place pour le passage des piétons. « La moitié des commerces ont vu leur fréquentation baisser ici. Pourquoi ? Les difficultés pour rentrer dans Paris depuis Montrouge ou Châtenay-Malabry ont été multipliées par 100 ! Pour ma part, j’ai vendu la boutique que j’avais rue Cadet dans le 9e parce que mes gars mettaient cinq heures pour aller livrer là-bas ».

La visite s’achève dans la boutique de prêt-à-porter Caprices, tenue depuis trente-six ans par Brigitte et sa fille Leslie. Une cliente âgée habituée qui passe des heures dans cette boutique comme on n’en voit plus trop, et qui s’amuse à se faire passer pour plus folle ou plus sénile qu’elle n’est vraiment, lance bruyamment, faussement ingénue : « C’est la gauche ou la droite ? Ce n’est pas le FN, quand même ? » Oh non, pensez-vous, s’entend-elle répondre. On la félicite, car elle distribue chaque jour à manger aux clochards du quartier. Sarah Knafo prend le temps d’échanger avec les commerçantes et, pour les convaincre de voter pour elle, du retard pour un important interview prévu dans le centre. Elle ressort finalement délestée de 130 euros et parée d’un nouveau blouson en jean, offert par la maison. Toujours pas de jaune.


[1] « L’algorithme de X boosterait les vidéos de Sarah Knafo », arago.app, 18 février 2026.

Privilège rouge sang

Raphaël Arnault et des députés LFI lors d’une séance à l’Assemblée nationale, Paris, 18 mars 2025 © ARNAUD CESAR VILETTE/SIPA

En 1990, la gauche a fait croire que la profanation du cimetière juif de Carpentras était l’œuvre du FN. Un mensonge qui a permis l’excommunication définitive de Jean-Marie Le Pen. En 2026, malgré les liens avérés entre les agresseurs de Quentin Deranque et LFI, la droite est incapable d’obtenir la mise au ban de Jean-Luc Mélenchon. Quand prendra-t-elle enfin une leçon de politique ?


On peut penser le plus grand mal de la gauche, mais elle sait faire de la politique. Si la droite comptait dans ses rangs quelques anciens trotskystes capables de fomenter manigances et coups tordus pour exploiter jusqu’à la corde toute faiblesse de l’adversaire, la mort dramatique de Quentin Deranque serait, comme le pronostiquait judicieusement mais imprudemment l’un d’entre nous, le « Carpentras de LFI » : un point de non-retour dans la marche vers l’ostracisation du parti mélenchoniste et l’érection d’un front républicain contre lui. Le souvenir du jeune homme lynché alors qu’il était à terre ferait office d’interdit pour tout élu tenté de fricoter avec un parti qui couve une milice fascistoïde. Autrement dit, ce serait le début de la fin des Insoumis qui, privés d’alliés, seraient réduits à brailler sur leurs bancs de l’Assemblée et à pleurnicher devant d’obscurs médias s’enfonçant avec eux dans la marginalité politique, Reporterre et autres Blast jouant à merveille le rôle de propagateurs d’idées dangereuses hier dévolu à Rivarol et consorts.

Mélenchon sonné

À l’évidence, ce scénario n’est pas près de se réaliser. Certes, pendant quelques jours après le drame, les troupes de notre général Tapioca paraissent sonnées, au point qu’elles se tiennent à peu près bien pendant la minute de silence observée par l’Assemblée nationale. On les voit même vaguement penauds, encaissant reproches et accusations quasiment sans broncher. Très vite, une autre musique se fait entendre, d’abord par notes discrètes. « Aucune idée ne vaut qu’on meure pour elle », répètent des élus de gauche l’œil humide. Sous-entendu, même pas les idées nauséabondes de Quentin Deranque. Puis le jeune homme est progressivement affublé d’épithètes qui, sous couvert de précision descriptive, visent à distiller l’idée qu’il l’avait bien cherché. Ses affiliations, réelles ou supposées, surtout supposées, remplacent la jupe trop courte de la fille violée. Le 15 février, alors que Jean-Luc Mélenchon exprime sa « compassion » et son « empathie », le jeune homme est déjà qualifié dans Libération de militant d’extrême droite[1]. Le 16, Le Monde, refusant de choisir entre les stigmates, évoque « un étudiant traditionaliste au croisement des chapelles de l’extrême droite radicale », n’en jetez plus. Le 20, sous la plume de Daniel Schneidermann, il devient un « militant néo-fasciste ». Le même jour, Ségolène Royal décroche haut la main le pompon de la dégueulasserie en s’indignant que l’Assemblée ait rendu hommage à « un militant présumé néo-nazi et antisémite » – aussi condamnable que soit cet assassinat croit-elle bon de préciser.

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La messe est dite. Après la marche de Lyon, passablement noyautée par des groupuscules authentiquement fascistoïdes ou néo-nazis, ce qui n’a pas empêché beaucoup de braves gens d’y participer mais explique la faible mobilisation, on oublie opportunément que « l’extrême gauche tue », comme le proclament Gérald Darmanin, Bruno Retailleau et quelques autres, pour revenir au business as usual, c’est-à-dire au combat contre la bête immonde, toujours tapie dans le même terrier brun. Quant au président, il finit bien sûr par renvoyer tout le monde dos à dos, dénonçant la violence politique, qu’elle vienne d’extrême gauche ou d’extrême droite,et appelant lesdits extrêmes à « faire le ménage » dans leurs rangs. Les extrêmes, c’est pas bien. Merci Macron.

La profanation du cimetière juif de Carpentras, le 10 mai 1990, n’a strictement rien à voir avec le Front national. Mais avec un cynisme érigé au rang d’art, l’Élysée et sa bande de stratèges trotsko-antiracistes font avaler à la France entière qu’il s’agit d’un crime lepéno-fasciste et, dans la foulée s’emploient à frapper d’infamie toute personne qui oserait s’allier ou même simplement parler avec le diable. La légende est devenue vérité, si bien qu’en janvier 2007, tout en reconnaissant que les auteurs de la profanation étaient des skinheads, une certaine Julie Legac ose écrire sur le site de l’INA que « la profanation de Carpentras, macabre par nature, a été rendue bien plus sordide encore par les manipulations du Front national ». Dans cette affaire, on voit surtout les manipulations de François Mitterrand, mais foin du réel. Assurée du monopole du récit face à une droite qui a intériorisé son infériorité morale, la gauche s’emploie dans la foulée à disqualifier les préoccupations des électeurs lepénistes, à commencer par la question migratoire – avec les glorieux résultats que l’on sait.

Nouveau cordon sanitaire

La mort de Quentin, le 14 février 2026, a clairement partie liée (pour être prudent) avec les agissements de la Jeune Garde, proxy notoire et assumé de LFI. Pourtant, à l’exception, il est vrai notable de François Hollande et des francs-tireurs habituels comme Guedj et Glucksman, personne n’ose prononcer le divorce définitif. Tandis que Verts et Insoumis serrent les rangs autour de leurs camarades injustement diffamés, nombre de hiérarques socialistes assurent que « plus jamais », tout en précisant en petits caractères que, face au vrai danger, ils feront toujours le bon choix. En somme, Mélenchon exagère, mais ce n’est pas le diable. À la différence de Jean-Marie Le Pen et de sa descendance.

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On dira que, justement, on en a assez soupé de la grandiloquence antifasciste, de la diabolisation, du cordon sanitaire (qui revenait à psychiatriser les mauvais électeurs et les mauvaises idées) et des hautes postures morales pour ne pas recommencer en sens inverse. Du reste, contre LFI, il n’est nul besoin d’inventer des méfaits ou des arrière-pensées. Le parti de Mélenchon excuse ou encourage ouvertement la violence, qu’elle émane du Hamas ou des nervis de Raphaël Arnault. Et il laisse volontiers entendre que, dans certaines circonstances, pour le salut de la patrie, il s’affranchira du verdict des urnes. Cela devrait suffire pour que plus personne n’accepte de travailler avec lui. Encore faut-il s’adresser à ses électeurs. Outre son public islamisé, Mélenchon séduit toute une frange de fonctionnaires, intellectuels et chercheurs-militants prolétarisés qui, grâce à lui, peuvent se rêver en héroïques résistants, face au capitalisme colonialiste et masculiniste qui est, selon le caudillo Insoumis « la deuxième peau du Système ». Il n’existe pas de recette miracle pour les libérer de leur fantasme victimaire. Les mépriser ou les ignorer, comme on l’a fait avec les électeurs de Jean-Marie Le Pen, ne les fera pas disparaître.

Laurent Wauquiez, Retailleau et d’autres appellent à la constitution d’un nouveau cordon sanitaire contre LFI, le premier disputant de façon un brin infantile la paternité de cette fausse bonne idée au second. L’un et l’autre oublient que la politique, c’est du rapport de forces. Pour obliger la droite à se soumettre à son chantage moral, la gauche mitterrandienne a fait descendre des centaines de milliers de personnes dans la rue. Redoutant (non sans raison) d’être associés à l’extrême droite, quand personne n’a peur d’être pris en photo avec un Insoumis ou un « antifa », Bardella et les autres n’ont probablement même pas pensé qu’ils pourraient eux-mêmes appeler à une grande marche contre la violence politique et contre LFI. Ils ont abandonné le pavé à leurs adversaires.

Hommage à Quentin Deranque, place de la Sorbonne, Paris, 15 février 2026 (C) WELSCHINGER/OLA NEWS/SIPA

En attendant, la comparaison entre la profanation de Carpentras et le meurtre de Quentin Deranque prouve que la gauche sait fabriquer un croquemitaine, pas la droite. Pour Gil Mihaely, cette dissymétrie tient au fait que la droite n’a pas engendré de François Mitterrand, orfèvre en matière de manœuvre politique. Sans doute. Mais c’est au moins autant une affaire de superstructure idéologique, pour parler comme Marx, de privilège rouge, pour parler comme notre cher Goldnadel, ou de combat culturel, comme on dit désormais à droite, que de nullité tactique. Les Insoumis et leur idéologie prospèrent dans un écosystème multiforme qui se déploie dans nombre d’universités où Raphaël Arnault est un héros et François Hollande, un traître, dans la Justice, d’une admirable lenteur pour instruire les innombrables plaintes contre des élus LFI et bien sûr, dans les médias publics où le mélenchonisme syndical est une seconde nature. Dans notre magazine de février, Pierre Vermeren remonte aux origines révolutionnaires de cette hégémonie qui campe sur un inaltérable sentiment de supériorité morale. Et explore cette singularité française qu’est la persistance d’un et même de plusieurs partis revendiquant toujours les crimes de masse de la Terreur : « De nos jours, les héritiers des coupeurs de têtes ont toujours pignon sur rue dans la scène politique française. » Le carburant inépuisable de cette violence, c’est la bonne conscience. Sans la Terreur, disait Robespierre, la vertu est impuissante. Autrement dit, il y a toujours une fin supérieure qui justifie les moyens les plus abjects, un ennemi de l’humanité contre lequel tout est permis, y compris le lynchage d’un homme à terre.

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Après la mort de Quentin Deranque, de bons esprits assurent que rien ne sera plus comme avant. On attend de voir. En tout cas, face à une extrême gauche que la décence n’arrête jamais, les mantras usés de la moraline républicaine et les grands sentiments ne sont d’aucune aide. On ne la vaincra pas non plus par la censure, comme le suggère Caroline Yadan qui s’est mis en tête de pénaliser l’antisionisme – ce qui supposerait de poursuivre tout imbécile qui braille « génocide » –, ou l’interdiction que notre ami Naulleau appelle de ses vœux. Mélenchon disparaîtra du paysage quand une majorité d’électeurs sanctionnera dans les urnes tous ceux qui pactisent avec lui.


[1]. Il faut cependant noter l’éditorial de Thomas Legrand intitulé : « Lyncher un homme à terre, ce n’est pas antifa, c’est fa. » On ne saurait mieux dire.