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La flottille ou le théâtre de la cruauté consentie

Les individus embarqués dans la énième flottille pour Gaza ne risquent pas grand-chose, malgré les tweets inquiétants ou indignés de l’extrême gauche commentant chaque étape du parcours en mer. Sinon de manquer leur grande scène.


L’armée israélienne a arrêté environ 175 militants de la « flottille pour Gaza » au large de la Crète, ont indiqué jeudi le ministère des Affaires étrangères israélien et les organisateurs ; elle les a ensuite relâchés en Grèce, sauf deux qui seront interrogés en Israël.

« Environ 175 militants provenant de plus de 20 bateaux de la flottille des préservatifs (la dernière appellation israélienne de la flottille, ndla) font actuellement route de façon pacifique vers Israël », écrit le ministère sur X en diffusant une vidéo montrant selon lui « les militants en train de s’amuser à bord de navires israéliens ».

Les organisateurs de cette nouvelle flottille de militants pro-palestiniens souhaitant briser le blocus imposé par Israël sur la bande de Gaza avaient annoncé peu avant que leurs bateaux étaient entourés de navires militaires israéliens alors qu’ils se trouvaient au large de la Crète (Grèce).

Un mauvais casting

Il n’y a pas eu de tempête, cette fois, ni de grandes figures sacrificielles offertes à la ferveur des foules. Ni Greta Thunberg, ni Rima Hassan à l’horizon de cette flottille d’avril 2026. Rien que des silhouettes plus modestes, presque interchangeables, mais d’autant plus disponibles pour la mise en scène. Comme si, débarrassée de ses saintes médiatiques, la liturgie pouvait enfin apparaître dans sa nudité : non plus la compassion, mais son imitation ; non plus l’engagement, mais sa grimace.

Car il ne s’agit pas d’aller à Gaza. Il ne s’est jamais agi d’y aller. La mer, ici, n’est qu’un décor. L’horizon, un trompe-l’œil. La destination réelle est ailleurs : dans l’image, dans le récit, dans cette minute suspendue où l’arrestation — attendue, désirée, presque répétée comme une scène de théâtre — vient donner son sens à l’ensemble.

On embarque pour être arrêté. On s’expose pour être saisi. On parle déjà comme si l’on avait été violenté. La cruauté est anticipée, intériorisée, jouée d’avance. Elle devient un rôle à tenir, une partition à exécuter avec gravité, comme dans ces tragédies pauvres où l’on confond le cri avec la vérité.

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Mais il faut aller plus loin : comprendre où cela se joue. Ce n’est pas seulement en mer. C’est dans la distance. L’arraisonnement n’a pas lieu au seuil d’un port, ni dans la matérialité triviale d’un contrôle côtier. Il survient loin, très loin — dans cet espace abstrait où la terre disparaît et où le monde peut projeter ses fantasmes. À des centaines de kilomètres des côtes, il n’y a plus de rivage : il n’y a plus que l’image.

Et c’est là que la scène devient parfaite. Car plus l’interception est lointaine, plus elle est pure. Délivrée de toute épaisseur concrète — frontières, procédures, ambiguïtés — elle se donne comme un geste absolu : un acte sans contexte, livré à la seule interprétation morale.

Ce n’est plus une opération : c’est une apparition. Et ceux qui embarquent le savent. Ils ne vont pas vers Gaza : ils vont vers ce point invisible où l’arrestation aura lieu. Ils avancent vers cet instant où, saisis dans l’éloignement absolu, ils deviendront enfin ce qu’ils sont venus être: non pas des acteurs d’un conflit, mais les figurants d’une innocence.

Spectacle moral

Il y a, dans cette flottille, quelque chose de profondément occidental — au sens le plus épuisé du terme: une incapacité à affronter le réel autrement que sous la forme d’un spectacle moral. Gaza n’est plus une réalité tragique, contradictoire, traversée de violences multiples ; elle est une image fixe, une icône, une blessure exhibée dont il faut garantir la pureté. Et pour cela, il faut des corps — non pas pour secourir, mais pour signifier.

Ces corps ne risquent pas grand-chose, au fond, sinon de manquer leur scène. Leur véritable peur n’est pas l’arrestation, mais son insuffisance: qu’elle ne soit pas assez brutale, pas assez lisible, pas assez conforme à ce que l’on en attend. Il faut que la main qui saisit soit visible, que la contrainte soit perceptible, que l’injustice soit immédiatement reconnaissable.

Alors on accentue, on dramatise, on précède le geste par le récit qu’on en fera. On joue la peur avant qu’elle n’advienne. On donne à la retenue des forces d’intervention la couleur d’une violence. On fabrique, avec une application presque religieuse, les signes de la victime. Ce n’est plus la cruauté qui est subie : c’est la cruauté qui est requise. Et dans cette exigence, il y a plus que de la mauvaise foi. Il y a un besoin. Le besoin d’être du côté du bien, sans reste, sans ambiguïté. Le besoin de s’innocenter soi-même en s’exposant comme innocent. Le besoin, enfin, de désigner un coupable dont l’existence même justifie la scène.

Car la flottille n’existe que par ce qu’elle accuse. Sans l’obstacle, elle serait vide. Sans l’arrestation, elle serait ridicule. Sans la possibilité d’un récit de violence, elle serait insignifiante. Elle a besoin d’un adversaire qui la confirme.

Et c’est là que le théâtre devient implacable : tout ce qui advient est déjà interprété. Si l’intervention est ferme, elle prouve la brutalité. Si elle est mesurée, elle révèle une violence dissimulée. Si elle n’a pas lieu, elle devient une esquive. Rien n’échappe au dispositif.

On ne cherche pas à comprendre : on veut condamner.

Il faudrait alors dire ce que cette flottille révèle, au-delà de ses acteurs provisoires: une fatigue spirituelle, une incapacité à soutenir la complexité, une passion pour les récits simples où l’innocence et la faute se distribuent sans effort. Le monde est trop difficile ; on le remplace par une scène. Et sur cette scène, chacun vient jouer sa part : non pour transformer quoi que ce soit, mais pour être vu, pour être reconnu, pour être sauvé — au moins symboliquement — de l’incertitude et du doute.

La flottille ne navigue pas. Elle dérive dans les eaux closes de la représentation. Et les arrestations qu’elle appelle ne sont que les stations d’un rituel moderne, où la souffrance n’est plus ce qui advient, mais ce qu’il faut produire pour donner un sens à une époque qui ne sait plus regarder le réel sans le mettre en scène.

La société malade

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En quoi le rap réinsère-t-il les délinquants?

Concerts et « ateliers » de rap ont été annulés ou fortement réduits en prison, à la suite d’un durcissement de la politique pénitentiaire initié en 2025 par Gérald Darmanin. Le but, supprimer les activités jugées ludiques ou « provocantes », apprend-on dans un reportage du journal Le Monde. Mais, les progressistes un peu angéliques alertent sur les conséquences de cette nouvelle orientation: «Assumons que la prison n’est que punition et que le détenu qu’on envoie en prison ne sera jamais réinséré» se plaignent-ils.


L’animateur de Skyrock Fred Musa et l’ancien trafiquant et producteur de musique Mouloud Mansouri, de l’association FU-JO, n’ont pas vu leur contrat renouvelé par l’administration pénitentiaire, au motif que « des concerts et des ateliers de rap ont été jugés inutiles en prison. » Cette annulation semble évidente pour le commun des citoyens, dont le bon sens est choqué par l’inadaptation totale de ces exercices au régime carcéral, même le plus bienveillant. Pourtant, dans le climat d’humanisme lénifiant qui continue de prospérer au sein d’une partie du monde judiciaire, politique et médiatique, des voix ne manqueront pas de s’élever pour dénoncer cette suppression.

Progressisme délétère

Parce que le syndrome d’une mauvaise conscience frappe encore certains esprits qui, implicitement, ont du mal à admettre qu’entre les détenus et eux, il existe une différence fondamentale: les premiers ont été coupables et condamnés, quand eux sont innocents.

Cette absurdité continue de justifier un progressisme délétère, dont le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, a pris la mesure pour mener une politique inverse. Pour lui, « il est hors de question de proposer des activités ludiques qui choquent l’ensemble de nos concitoyens… d’où l’obligation de mettre fin à toutes les activités jugées ludiques ou provocantes ». Il entend ne privilégier que « le soutien scolaire, l’apprentissage et l’enseignement de la langue française, le travail ou le sport ».

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Qui a pu penser qu’un genre comme le rap, dont les textes n’expriment pas forcément une exigence intellectuelle et sociale, pourrait avoir la moindre incidence sur l’avenir des détenus libérés? Qui a été assez irénique pour imaginer qu’il pourrait lutter contre la récidive et faire émerger un sens de l’honnêteté là où régnait la malfaisance?

Dérive française

Avec cette réflexion, nous ne quittons pas le domaine politique et social. Nous sommes même, si j’ose dire, au cœur d’une dérive française qui affecte toutes les institutions et les services publics. Comme les pouvoirs, de droite comme de gauche, ne savent plus comment les rendre performants dans leur mission essentielle voire exclusive, en assurant et en renforçant les fondamentaux qu’ils ont à transmettre et à faire respecter, ils se détournent de l’essentiel.

Faute de réussir au centre, ils s’égarent à la périphérie. La prison échoue dans sa mission première, mais on y fait du rap. L’école est en chute libre, mais on y multiplie les divertissements et les activités sans rapport avec sa vocation. La culture ne sait plus être populaire, et l’on surabonde en programmes obscurs ou vulgaires.

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Cette déliquescence a des effets redoutables. À force d’accumuler une multitude de substituts à la réalité – qu’il aurait fallu affronter autrement, avec plus de rigueur, d’intelligence et de constance – on a fini par créer une infinité d’illusions. Chez le détenu, d’abord, qui finit par considérer que la prison devrait lui offrir un mode de vie adouci ; trop pour le détourner, demain, des crimes et des délits. La morale et le réalisme imposent que l’enfermement soit plus rude que la liberté! Chez les responsables politiques, ensuite, enclins à faire preuve de libéralisme au détriment des Français et au prix de leurs souffrances, qui devront constater que tous les laxismes et les facilités accordés dedans sont autant d’incitations à transgresser dehors.

Sera-ce suffisamment pédagogique pour mettre à bas les poncifs : « la prison, école du crime », « la société est coupable », « la nature humaine est bonne »? On peut toujours l’espérer. Le responsable de l’une des associations visées par ce recentrage pénitentiaire s’est d’ores et déjà désolé, redoutant qu’on en vienne à dire que « les détenus s’amusent ». Poursuivre dans le même registre ne pouvait en effet que nourrir ce sentiment. Admettons que la prison doit d’abord être utile à tous ceux qui n’y sont pas.

L'Heure des crocs - De CNews et du délit d'opinion

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Mine de rien

Une free party illégale rassemblant environ 20 000 participants s’est déroulée ce week-end sur un ancien terrain militaire près de Bourges, jugé dangereux par les autorités. Les démineurs de la DGA, propriétaire du site, sont intervenus après la découverte d’un obus près de la route départementale traversant le champ de tir, «en bordure du site du Teknival», selon la préfecture du Cher. Mais les fêtards ont continué comme si de rien n’était, les organisateurs ayant délibérément choisi ce lieu près de la ville natale du ministre de l’Intérieur pour protester contre sa politique «répressive».


La foule est là, en transe, écrasée par les murs de basses. Des corps tatoués, à moitié dénudés ou vêtus de tenues bariolées. Ils ont des rastas, des cheveux à moitié rasés ou décolorés en couleurs fluo, des lunettes de soleil vissées sur le nez, la bière à la main, la cigarette roulée au coin des lèvres. Les mouvements sont saccadés. Les bras se lèvent, mollement ou fébrilement, tentant de suivre le rythme lourd de la techno. Les jambes martèlent le sol dans une cadence désarticulée, presque hypnotique. Une transe collective, compacte, indifférente au monde extérieur. Depuis le vendredi 1er mai, une rave party illégale s’est installée à Cornusse, petit village de 250 habitants près de Bourges, sur un terrain militaire créé en 1917 pendant la Première Guerre mondiale, devenu un champ de tir pour l’armée, potentiellement miné. Six cents gendarmes ont été mobilisés. Les pompiers étaient en alerte. Et un obus a déjà été découvert. Mais rien ne semble arrêter les teufeurs. Ils continuent à piétiner en guise de danse, à s’enivrer, à fumer, à rire, insouciants du danger. Certains s’éloignent dans les champs pour satisfaire un besoin pressant et tombent sur des engins enfouis. Peu importe que le danger soit là, tangible : il n’existe pas à leurs yeux. Ce qui compte, c’est la fête. L’ivresse. La transe.

Il est troublant de voir à quel point certaines situations réelles semblent rejoindre la fiction. En effet, cette scène semble sortie tout droit de Sirat, le film du réalisateur franco-espagnol Oliver Laxe, récompensé au Festival de Cannes l’an dernier. On y suivait un père à la recherche de sa fille disparue lors d’une rave perdue dans les montagnes du sud du Maroc… Dans l’une des scènes les plus saisissantes, les teufeurs avancent sans le savoir sur un champ de mines. Puis surviennent les explosions. Les corps sont projetés, disloqués. Une violence brutale, injuste, absurde. Ici, on n’est pas au Maroc, mais dans le Cher. Il ne s’agit pas d’une fiction, mais de la réalité. Et pourtant, ce sont les mêmes images et le même risque : une foule qui danse sur un sol qui pourrait exploser.

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Revenons à la symbolique du lieu : il a été conçu pour préparer la guerre, pour former des hommes appelés à mourir. C’est un sol potentiellement chargé d’obus et de mines, mais aussi un sol d’histoire et de sacrifice. Et c’est précisément là que l’on danse, ou plutôt que l’on gesticule. Le contraste est vertigineux. En 1917, des jeunes gens allaient s’entraîner avant de partir au front et défendre une certaine idée de la France et, au fond, la liberté même dont jouissent aujourd’hui ces teufeurs. Mourir pour que d’autres puissent vivre libres. Mourir pour que d’autres puissent… danser. Ce décalage n’est pas seulement historique. Il est moral. On objectera que chaque époque a ses formes d’expression, ses excès, ses rites. Mais ce qui frappe ici, c’est moins la fête que l’indifférence au lieu, à ce qu’il signifie. Comme si tout se valait. Comme si un champ de tir, un champ de bataille ou un terrain vague pouvaient être investis de la même manière, simple support d’une expérience immédiate. À croire que seule l’ivresse de l’adrénaline sous ecstasy compte ! Ce brouillage du sens n’est pas nouveau. Il a même été, parfois, encouragé par les institutions.

Comme en 2016, lors des commémorations du centenaire de la bataille de Verdun, sous la présidence de François Hollande : 3 400 lycéens français et allemands participaient à un « jogging mémoriel » au rythme de percussions, courant en tenues fluo entre les tombes — parfois dessus — de soldats morts, jusque dans l’enceinte de l’ossuaire de Douaumont. Derrière la célébration de la paix, certains ont alors vu une profanation du sacré et de la mémoire. Autre exemple en 2022, lors de la présidence française de l’Union européenne : avant le discours d’Emmanuel Macron au Parlement européen, une « chorégraphie participative et inclusive », imaginée par le chorégraphe Angelin Preljocaj, voyait de jeunes danseurs gesticuler de manière désarticulée sur les marches de l’hémicycle, sur une musique de Jeanne Added…

Le paradoxe est peut-être là : la profanation du sacré n’est plus seulement subversive, elle est parfois orchestrée, accompagnée, légitimée par les institutions elles-mêmes. Dès lors, pourquoi s’étonner que, quelques années plus tard, d’autres jeunes gens dansent sans y penser sur un champ de tir, au-dessus de mines oubliées ? Pourquoi s’étonner que les slogans néo-anarchistes contre l’État et les forces de l’ordre coexistent avec une sécurité assurée… par ces mêmes forces ? Pourquoi s’étonner, enfin, que la liberté héritée soit consommée sans mémoire de ce qui l’a rendue possible ? Mine de rien…

Charles III a la langue bien pendue


La conquête peut attacher ensemble, enchaîner des parties hostiles, mais jamais les unir.
Jules Michelet


L’histoire est souvent instrumentalisée en politique. Certains Américains aiment à rappeler que, sans leur intervention dans les deux guerres mondiales, la France et l’Europe seraient tombés sous le joug germanique et, surtout, parleraient la langue de Joseph Goebbels aujourd’hui, entre deux plats de choucroute. Ce qui est probablement exact. Abonde dans ce sens, comme l’on pouvait s’en douter, l’actuel titulaire d’un bail (quasi-emphytéotique) pour la Maison Blanche à Washington, le petit-fils de Friedrich Trumpf, qui s’enrichit d’abord dans l’industrie hôtelière au Yukon (Canada) et dont les établissements offraient, outre le gîte et le couvert, des services nocturnes très personnalisés destinés à réchauffer les cœurs des chercheurs d’or.

(Rien de nouveau sous le soleil : le père du président John Kennedy fut trafiquant d’alcool à l’époque de la prohibition).

Cependant, il s’agit là d’une vérité partielle car, si l’on remonte plus haut dans le temps, les Etats-Unis n’auraient sans doute pas eu leur indépendance du Royaume-Uni sans l’aide française; ils doivent une fière chandelle au roi Louis XVI. Heureusement, la gratitude n’est pas à sens unique. Le 4 juillet 1917, moins de trois mois après l’entrée en guerre des États-Unis d’Amérique, le lieutenant-colonel Charles E. Stanton, officier de l’état-major du général Pershing, s’exprima ainsi sur la tombe du général marquis de La Fayette : « La Fayette, we are here », en v.o. (« Lafayette, nous voilà » en v.f.).

Donald J. Trump lirait d’ailleurs avec profit cet émouvant discours prononcé par Hugh C. Wallace, ambassadeur des États-Unis d’Amérique en France, le 4 juillet 1919 :

Je viens aujourd’hui, ici où tant d’Américains sont venus avant moi, déposer dans un esprit de respect et de dévouement une couronne sur la tombe de La Fayette. Le geste même est simple mais rien ne saurait rendre plus parfaitement le sentiment de l’Amérique. C’est comme si mon pays étendait la main au-delà des mers et déposait un emblème d’affection sur l’autel de notre meilleur ami. Il est vraiment bienséant que nous venions en France et fassions un pèlerinage sur le lieu où repose La Fayette.
De tous les grands Français, c’est lui qui nous est le mieux connu – mieux connu à vrai dire en Amérique qu’en France. Pour vous, ce n’est qu’un de vos héros – pour nous, c’est le chevalier à l’armure resplendissante qui en une heure sombre est venu porter secours à notre cause. L’enfant qui naît parmi nous apprend à lier ce nom à celui de Washington; devenu homme il continue à révérer le héros de sa jeunesse. Quand nos armées traversèrent l’Océan pour défendre la liberté que la France elle-même avait conquise, elles ne cherchaient qu’à payer une dette sacrée. Cependant cette dette subsiste toujours – une charge portée avec joie et un lien puissant unissant à jamais deux grands peuples.
Ceux qui jouissent des bienfaits de la liberté les méritent mieux lorsqu’ils les partagent avec leurs frères, car ce qu’ils donnent revient à eux pour augmenter un fonds commun. En saluant à cette heure un monde rendu à la paix, nous constatons que la pierre de voûte de cette liberté que vient d’acquérir l’Europe est l’exemple d’antan donné par l’Amérique. C’est le nouvel Évangile ; et de même que La Fayette le vit alors, nous l’élevons à présent là où l’humanité entière pourra le contempler.

Pour sa part, le 28 avril dernier, Charles III, roi de Belize par la grâce de Dieu, en visite officielle aux Etats-Unis, a pris langue avec le président américain qui se veut monarque et lui a fait un exposé sur la démocratie et sur la séparation des pouvoirs. Il a ajouté, « tongue in cheek », en v.o., (« avec une pointe d’ironie » en v.f., digne de George Bernard Shaw), que n’eût été de l’Angleterre, l’Amérique parlerait français aujourd’hui.

Les médias français y ont vu une allusion à la vente de la Louisiane par Napoléon à la république américaine, tandis que les commentateurs québécois dénoncent une crasse méconnaissance de l’histoire québécoise chez les Français : le roi des Îles Salomon aurait eu à l’esprit la défaite française à Québec en 1759, et donc la cession formelle de la Nouvelle-France à l’Angleterre par le traité de Paris en 1763.

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Disposons d’abord d’une première légende linguistique, celle dite de Muhlenberg, qui veut que, en 1795, les Etats-Unis ont presque choisi comme langue administrative l’allemand et renoncé à la langue anglaise par haine de l’ancienne puissance coloniale. La rancune ne rend pas tout possible; il n’y a que dans la comédie « Bananas » de Woody Allen où la république latino-américaine de San Marcos a pu adopter du jour au lendemain le suédois comme langue officielle.

Mais quid du français? Rappelons cette simple vérité historique : la défaite française de 1759 à Québec ne fut qu’un épisode très mineur du premier conflit mondial que fut la guerre de sept ans, au terme de laquelle l’Angleterre convoitait les considérables richesses sucrières de la Martinique et de la Guadeloupe et non pas les quelques arpents de neige qui étaient un gouffre financier. Contre toute attente, alors qu’elle avait plutôt les bonnes cartes en main, l’Angleterre s’est vu refourguer le Canada suite aux basses manœuvres des producteurs sucriers anglais qui se sont ainsi débarrassés d’une amère canne concurrente; l’on n’est jamais trahi que par les siens. Il est permis de supposer que si les Français l’avaient emporté aux plaines d’Abraham, ces planteurs auraient fait une tout aussi énergique promotion du Canada. A signaler que, une décennie plus tard, la perte de celui-ci n’empêcha nullement la France de soutenir à fond les rebelles américains, sans que ceux-ci finissent par adopter le français comme langue nationale au moment de l’indépendance.

(Cela dit, la conservation de la Nouvelle-France par la mère-patrie eût-elle constitué une victoire pour la langue de Montesquieu en Amérique? Peut-être un répit. Mais l’on peut conjecturer que, en 1803, Napoléon (dit « le Grand ») eût négocié avec les Etats-Unis un juteux forfait (en v.f., ou « package deal » en v.o.) en ajoutant en rab le Canada à la Louisiane, lequel eût alors aussi fini englouti dans l’Amérique anglo-saxonne comme le fut le bayou. Ni la baguette ni le croissant ne l’auraient envahie. Ironique paradoxe : c’est sans doute le souverain anglais qui a, bien involontairement, permis la survie des Français sur les rives du Saint-Laurent, même si, par la suite, l’autorité coloniale tentera, en vain, de faire marche arrière).

Le sibyllin message du monarque des Bahamas au président affectionnant les dorures résistera probablement au décryptage. Évidemment, l’on peut raisonnablement y voir une référence très générale à la séculaire rivalité anglo-française sur le continent, comme le pense le journal Le Monde, mais on voit mal le rapport avec l’acquisition de la Louisiane, une mercantile transaction immobilière purement franco-américaine.

Quant aux commentateurs québécois qui y voient une perfide allusion à la conquérante Albion, ils succombent aussi au mythe du peuple vaincu et conquis, inlassablement propagé par les autorités coloniales depuis l’an de grâce 1763 afin de subjuguer leurs nouveaux sujets, ce qui était de bonne guerre : il n’y a alors pas eu « conquête », mais « cession » de territoire, conclue, dans la ville-lumière, le 10 février, par les grandes puissances. Vu les conditions à l’époque, les pauvres rosbifs furent les dindons de la farce. Rien n’était donc joué le 14 septembre 1759 (honni soit qui mal y pense), alors que tel fut le cas pour les Anglo-Saxons étrillés par le Normand Guillaume, le bien nommé Conquérant, à Hastings le 14 octobre 1066.

Le sirop d’érable fut allègrement sacrifié par Louis XV, friand de chocolat chaud, car il était infiniment moins rentable que la mélasse.

Si Chuck Windsor, beau-père de Meghan, et surtout roi de Tuvalu, s’est révélé un constitutionnaliste averti, sa régalienne pique linguistique uchronique, bien que drolatique, ne fut que vain badinage.

Sabine Devieilhe triomphe, la mise en scène déraille

Lyrique: Lucie de Lammermoor en VF, à l’Opéra-Comique. Un spectacle rédimé par la soprano Sabine Devieilhe.


Au tomber de rideau du premier acte, un philistin éructe, depuis un rang du balcon : « Coupez les micros ! c’est une honte ! ». Confondant spectacle lyrique et show de Céline Dion, le gougnafier croyait, de bonne foi, qu’une sono se chargeait de hausser le volume de l’orchestre et des voix – pratique évidemment contraire à tous les usages dans l’opéra, sauf à la rigueur dans le cas d’une production en plein air, – cf. Le trouvère au lac de Bregenz, par exemple. Louis Langrée, le directeur de l’Opéra-Comique, a dû se fendre après l’entracte d’une mise au point propre à rassurer les ignorants, et à rendre justice, au passage, à l’acoustique hors pair de cette petite salle Favart « qui a vu naître Pelléas et Mélisande » : n’en déplaise aux rustres châtrés de l’oreille, nul besoin de décibels augmentés pour faire sonner au naturel la fosse et le plateau de Lucie de Lammermoor.

Il n’en est pas moins vrai que, Speranza Scappucci au pupitre, la phalange Insula Orchestra joue fortissimo, décidément trop articulé, et sur un tempo prisant à l’excès le rubato. Aussi bien le chœur bien nommé accentus impose-t-il aux solistes sa surenchère de décibels, à lointaine distance de l’original en italien Lucia di Lammermoor (livret signé Salvadore Cammarano) pétri de plaintes déchirantes, et dont le legato, l’ample et ductile respiration laissent s’épanouir la mélodie dans une délectable onctuosité romantique.

Trois ans après son triomphe napolitain, le chef d’œuvre, quintessence du génie de Gaetano Donizetti, se voit versifié par les soins du duo Alphonse Royer & Gustave Vaëz, pour correspondre au goût français d’alors, et Lucie de Lammermoor triomphe en VF au Théâtre de la Renaissance. Moins traduite qu’authentiquement réécrite, c’est cette version qui prédominera chez nous au moins jusqu’au second XXème siècle, dans la partition révisée en son temps par Donizetti lui-même. Le spécialiste y repère aujourd’hui sans peine les coupures, les numéros reconfigurés, etc. qui tranchent avec la version transalpine – par exemple la disparition des personnages d’Alisa et de Normanno au profit du rôle de Gilbert, le perfide factotum, un duo du 2ème acte supprimé…

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Il faut souligner surtout – et c’est là l’essentiel – que, remontée d’un ton par le compositeur, la partition de Lucie… se colore très différemment de celle de Lucia…  A l’âpreté dramatique se substitue ainsi une légèreté, une suavité presque guillerette par instants, percée d’aigus stridents, en particulier dans les pages confiées au rôle-titre. Dans la présente production, celui-ci se voit magnifié par la soprano Sabine Devieilhe, sylphide gracile toute de blanc vêtue, douée de cette aisance, de ce naturel éblouissant que lui confèrent une maîtrise technique superlative, mariée à une virtuosité sans égal dans les trilles et autres ornements redoutables dont l’écriture est émaillée – jusque dans la fameuse scène de la folie, à l’acte final : au soir de la première, le 30 avril, la salle en restait véritablement pétrifiée. S’ensuivait un tonnerre d’applaudissements et de bravos.

N’était cette réserve quant au surrégime auquel carbure le moteur de la cheffe, et à son volume sonore immodéré, on peut d’ailleurs s’enthousiasmer de l’ensemble de la distribution vocale. A commencer par le baryton Etienne Dupuis, qui campe l’intraitable et sombre frère de Lucie, Henri Ashton, avec une souveraine intensité. Sous les traits du jeune ténor Léo Vermot-Desroches dans cette première prise de rôle, Edgard Raverswood offre une expressivité riche en nuances, dans un phrasé d’une clarté absolue et un vibrato impeccablement tendu. Ténor malgache à la diction parfaite également, Sahy Ratia incarne quant à lui Sir Arthur avec un timbre solidement charpenté. Dans l’emploi du ministre Raymond Bidebent, le baryton-basse franco-irlandais Edwin Crossley-Mercer impose sa finesse et sa roide élégance, jusque dans une gestuelle singulièrement éloquente.

Les partis pris de mise en scène laissent davantage dubitatifs. Né au Kazakhstan en 1980, le Russe Evgeny Titov, également acteur, a choisi de poser sur un plateau tournant, recouvertes du même sinistre papier peint omniprésent, hideusement petit-bourgeois, fichées d’appliques verticales dispensant une violente lumière rouge, les parois d’un château labyrinthique dont se découvrent les pièces tour à tour, à la faveur des changements de tableaux successifs. Epaissement harnachés de cuir noir, les chasseurs écossais (qui forment le chœur) sont montrés ici comme une bande de soudards prédateurs violentant à l’occasion, torse nu voire froc aux chevilles, un double improbable de Lucie, exclave sexuelle évidemment. Signe de l’état de victime régressive à laquelle l’héroïne est assignée, la chambre de Lucie perdure dans son décor puéril, meublée de deux petits lits jumeaux, le sien et celui d’Henri, son frère, mâle dominant comme on l’aura compris. A un moment, on le verra d’ailleurs pousser de la fonte dans sa salle de gym. Cette lecture passablement schématique, mais bien conforme à la doxa du temps, culminera dans un climax sanguinaire empruntant à l’esthétique gore. L’indécision, d’un bout à l’autre, entre comique et tragique, joint à cette désinvolture frappée au coin de l’idéologie, interdit malheureusement au spectacle de trouver son équilibre. Le public d’ailleurs ne s’y trompe pas, qui ovationne à raison les chanteurs, Sabine Devieilhe au premier chef, et réserve ses huées à la régie.


Lucie de Lammermoor, opéra de Gaetano Donizetti. Durée : 2h40. Opéra-Comique, Paris. Les 4, 6, 8 mai à 20h, le 10 mai à 15h.

Debussy: un philtre purifié par Suarès

Un peu plus d’un siècle après sa première parution, le plus grand livre jamais écrit sur Debussy est réédité.


André Suarès signe avec Debussy (Éditions Le Condottiere) un livre inclassable, à rebours des discours critiques établis. Consacré au compositeur, l’ouvrage ne relève ni de l’essai savant ni de la biographie. Suarès y propose une approche intuitive, presque charnelle, de la musique. Il substitue à l’analyse une expérience vécue de l’œuvre, au risque de l’excès. Dans un paysage critique en perte de relief, ce geste retrouve une force inattendue.

Brûler plutôt qu’éclairer

Là où la critique contemporaine avance avec des précautions infinies – situant, contextualisant, entourant ses objets de références comme pour éviter d’avoir à les affronter directement – Suarès, lui, brûle. Comme le souligne Émilie de Fautereau Vassel dans sa préface, il refuse la distance ; son intuition « fonce comme un vautour au cœur de l’objet ». Dès qu’il parle de Claude Debussy, il ne cherche pas à équilibrer son propos. Il affirme : « Il a tout renouvelé ». La sentence est abrupte, brutale, sans l’abri d’aucune nuance. Elle ne s’embarrasse d’aucune réserve car elle revendique un point de vue absolu : celui de la ferveur.

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Le jet d’eau sonore

C’est que là où l’analyse musicologique se perd parfois dans les « tiges de plomb » de la technique, Suarès nous rend la matière même du son. Pour lui, Debussy est le « poète du vent et de l’écume ». Il ne s’agit pas d’une métaphore littéraire, mais d’une compréhension profonde de la révolution harmonique : l’accord n’est plus un système, c’est « le jet d’eau sonore », et la mélodie, « la gerbe qui s’éparpille ». Il admire cette économie du génie où « un seul accent doit tout dire ». Chez Suarès, on ne dissèque pas une partition : on boit un philtre. Il nous rappelle que pour comprendre Debussy, il faut « penser harmoniquement » et rejeter les « vapeurs stagnantes » des traditions stériles.

La décision nue

Certes, cette méthode a ses limites. L’absence de hiérarchie et la répétition des intuitions peuvent donner le sentiment d’un discours qui tourne sur lui-même. Mais ces faiblesses sont inséparables de sa force. Suarès ne corrige pas ses excès : ce sont eux qui rendent possible l’intensité de sa perception. Il accepte de se tromper pour ne pas affadir ce qu’il saisit. Comme le pressentait Jacques Rivière, Suarès finit par « faire chair » avec son sujet : il ne commente plus Debussy, il le recommence sous nos yeux.

Il nous rappelle ainsi une exigence oubliée : juger suppose de s’exposer. Il n’y a pas de critique sans prise de risque, sans possibilité d’erreur, sans engagement personnel. Suarès ne se dérobe jamais à cette « décision nue ». Face aux consensus mous, il nous offre ce qui manque le plus à notre siècle : une conscience en feu capable de reconnaître le divin dans l’éphémère.

198 pages

Debussy

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Dénazification (des mainates)

Histoire d’oiseaux


J’ai la chance d’habiter près d’une grande librairie, et chaque jour, à l’heure de ma promenade, mes pas m’y conduisent inexorablement. Je suis attiré par toutes ces piles de livres neufs ou de rééditions, dont le stock se renouvelle à l’envi au fil des saisons. Cela me permet d’en feuilleter en toute tranquillité quelques exemplaires, l’art de feuilleter étant pour moi l’un des plaisirs les plus délicats de l’existence. C’est aussi l’occasion d’échanger avec des libraires, et même d’écouter leurs conseils, quelquefois avisés. Vendre des livres n’est pas un métier facile. Le libraire doit deviner quel lecteur potentiel vous êtes, pour savoir quels ouvrages vous recommander. Un libraire ne doit pas tant servir ses propres goûts, que ceux, souvent cachés, de celui qui, déboursant une petite somme d’argent, espère trouver, dans cette transaction de confiance, rien de moins qu’une raison fiable de vivre.

L’oiseau mainate

C’est ce qui m’est arrivé il y a peu avec une jeune libraire, qui, ce jour-là, m’a déclaré : « Monsieur Miriel, j’ai peut-être un roman pour vous ! » Elle m’a conduit vers la table basse où sont présentées les parutions que les libraires ont lues et recommandent, et elle m’a tendu un exemplaire du roman de Jean-Yves Jouannais, Une forêt, aux éditions Albin Michel. Je ne connaissais pas cet auteur, mais j’avais déjà remarqué ce livre, grâce à son bandeau où est reproduit, peint à l’aquarelle, un oiseau au plumage violet, à la tête noire et au bec jaune. La légende indique qu’il s’agit d’un mainate, communément appelé merle des Indes. Originaire d’Indo-Malaisie, cet oiseau a la particularité d’imiter la voix humaine. On va voir que c’est un détail important pour l’histoire qui nous est racontée par Jean-Yves Jouannais. 

Une belle rencontre

Mais, avant de vous dire quelques mots de l’intrigue fascinante de ce livre, je voudrais relater qu’à quelque temps de là, j’eus la chance d’assister à une rencontre dans cette librairie avec Jean-Yves Jouannais lui-même. J’étais a priori intrigué par cet écrivain discret, spécialiste de l’histoire militaire et organisateur au Centre Pompidou d’un cycle de conférences à succès, L’Encyclopédie des guerres. J’étais heureux de pouvoir l’approcher. Pendant une heure, ce soir-là, Jouannais ne nous parla pas directement de son livre, mais de littérature en général.

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J’aurais dû prendre des notes, car j’ai tout oublié. Puis vint, après les questions du public, la séance finale de dédicaces. J’avais apporté mon exemplaire. J’arrivai devant lui et nous échangeâmes quelques mots au sujet de stratégie, matière qui m’a toujours passionné (c’est mon côté « situationniste »), et il écrivit la phrase suivante sur la page de garde, que j’ai trouvée très intuitive et parfaitement juste : « Pour Jacques-Émile Miriel, Une forêt, une profonde forêt, après la bataille, après la stratégie. » Une inoubliable dédicace donc, en tout cas pour moi, qui me toucha, car je suis obsédé, comme une poignée d’autres d’ailleurs, par le déclin et la fin des empires, notamment de l’Europe.

L’Europe après la bataille

Revenons brièvement au roman de Jouannais, il en vaut la peine. Nous sommes ici, cela me frappe dès les premières pages, proche de l’univers d’un W. G. Sebald, cet écrivain culte allemand mort en 2001, auteur entre autres du livre essentiel De la destruction (sorti en 2004). Une forêt débute de manière assez simple : un capitaine de réserve de l’armée américaine arrive, en février 1947, dans la ville de Brême, alors en ruine. Jouannais décrit cette sensation d’un monde englouti, deux ans après la fin de la guerre : « La cendre, augmentée des vapeurs échappées des crématoriums — mercure de plombages dentaires —, était le résumé d’un monde qui venait de s’achever. » En attendant de connaître l’objet de sa mission, l’officier va s’immerger à loisir dans cette atmosphère prégnante d’Europe centrale. Le paysage, dévasté lui aussi, ressemble de fait à « une profonde forêt, après la bataille, après la stratégie », pour reprendre les mots de Jouannais dans sa dédicace. La dénazification est alors toujours en œuvre, et l’on se demande si la blafarde Allemagne pourra renaître un jour de ses cendres. Jean-Yves Jouannais fait très bien ressentir cette sensation de désolation irrémédiable, à travers la description presque phénoménologique de la solitude de son personnage principal et des paysages dans lesquels il marche de manière interminable.

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Sa mission de dénazification lui est communiquée. Eh bien, figurez-vous, elle a trait aux oiseaux, et plus précisément aux fameux mainates, dont j’ai parlé plus haut, qui peuplent la forêt. Ils ont appris, par mimétisme, à siffler les chants nazis quand les SS campaient au pied des arbres. On lui précise les faits suivants : « les mainates de la forêt de Hasbruch chantaient ce qu’ils entendaient, sans souci de la saison, ni de l’idéologie. Ils sifflaient à tue-tête le Horst-Wessel-Lied. » Or, une loi de 1945 l’interdisait expressément : « le Horst-Wessel-Lied, était-ilédicté, fait partie des signes d’organisations anticonstitutionnelles dont l’interprétation et la diffusion sont interdites, en raison de leur origine nationale-socialiste ». Je vous laisse découvrir comment la mission du capitaine va évoluer. Avouons que c’est une histoire intrigante, inattendue, sans doute dérisoire, et peut-être en même temps tellement significative de cet instant de l’humanité où tout sombre dans le non-sens et le chaos. C’est donc une histoire parfaitement moderne. Thomas Bernhard aurait pu l’intégrer à son recueil L’Imitateur, collection d’anecdotes étranges à portée philosophique. Je retrouve aussi avec délectation cet esprit-là dans Une forêt.

La conscience de l’insupportable

Une dernière remarque, très importante. Jean-Yves Jouannais a donné un nom particulier à son capitaine américain, dont la famille, comme il le note, émigrée au XIXᵉ siècle aux USA, est justement originaire d’Allemagne : il se nomme Lenz. Et plus précisément : Jacob Michael Lenz. Cela vous rappelle quelque chose ? C’est quasi l’exact homonyme du poète et dramaturge du Sturm und Drang, l’ami de Goethe. Lenz est surtout un texte posthume et inachevé de Georg Büchner, paru en  1839, qui met en scène la folie de ce personnage historique. C’est un classique de la littérature européenne. Il annonce Kafka et tous les autres. Il me semble que Jouannais a voulu nous dire deux choses qui lui tiennent à cœur, à travers cette reprise du nom de Lenz : d’abord, que son récit, Une forêt, est celui de la crise profonde de la culture européenne, qui a continué encore après-guerre. Et puis, il souligne que son personnage incarne lui aussi cette conscience douloureuse, qui finit chez Büchner dans la folie, comme il se concluait chez Heinrich von Kleist (autre incontournable) par le suicide. La folie ou le suicide, seule alternative à notre disposition désormais ? Je voudrais croire que non, mais le grave message d’Une forêt nous remet face aux réalités sérieuses. 

Jean-Yves Jouannais, Une forêt. Éd. Albin Michel, 107 pages.

Une forêt

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W. G. Sebald, De la destruction comme élément de l’histoire naturelle. Éd. Actes Sud, coll. « Babel », 153 pages. 

De la destruction (Romans)

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Que lira-t-on durant les ponts de mai?

Monsieur Nostalgie, toujours aussi attaché au style et à la fantasmagorie, nous propose quelques pistes de lecture pour les week-ends à rallonge de mai, entre l’allumage du barbecue et la tonte des vertes pelouses…


On me reproche de vénérer seulement les écrivains morts. Par facilité, par jalousie, par idéologie, par ruse, par goût. C’est vrai que mon premier élan naturel, de lecteur et de critique, me porte vers les valeurs polies par le temps, presque usées par des milliers d’yeux, la couverture souillée et les pages écornées. Le jaunissement est le tanin du livre, le dépôt des longues maturations. Le livre neuf, frais, jouvenceau à peine sorti de chez l’imprimeur, a quelque chose d’imberbe, de vaguement sucré, de faussement duveteux ; il est frivole donc inconséquent comme l’affirmait Julien Guiomar face à la désinvolture de l’Incorrigible Jean-Paul Belmondo.

Le livre de saison est plein de colorants, plein de vitalité, plein de promesses ; sa naïveté est touchante et aussi agaçante. Il veut réussir. Il a des ambitions littéraires et commerciales. Il fait le beau au micro ou dans les salons. Il se veut catégorique et prophétique, il divague carrément. Il se croit unique. Il est attiré par la lumière, il cherche des retombées à la pelle et des lettres de pâmoison. Ce livre-là n’est pas sérieux. Alors que le livre ancien, planqué dans notre bibliothèque, recroquevillé sur sa tranche, a déjà connu les cycles infernaux de la vie, les cahotements incertains, l’éclat des jours d’après-parution, les débuts en fanfare, les sélections dans les prix, les inflammations de l’égo, puis les doutes, le ressassement et enfin, l’inévitable oubli. C’est à ce moment-là souvent que j’interviens, après ce purgatoire qui peut durer des décennies, après cette vie d’errance de papier, moi le bras rédempteur et le mégalomane des boîtes vertes, j’exhibe, non sans fierté, mon offrande païenne du dimanche. C’est moi qui l’ai trouvé !

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Le livre est le royaume des impostures, chacun s’estime légitime à juger un texte, à l’encenser ou à le recaler. Pour les ponts de mai à venir, j’avais d’abord pensé évoquer Paris, ô Paris d’Alberto Arbasino (1930 – 2020) dans la belle collection Le Promeneur des années 1990. On savait encore fabriquer des objets à rabats, de belle tenue, au grain lourd et à la prise soyeuse. Monsieur Nostalgie et sa fichue manie de nous parler d’écrivains italiens confidentiels… Mes « italianités exacerbées » commencent à vous gaver. Arbasino n’était pourtant pas un inconnu de l’autre côté des Alpes. Entre les années 1950 et 1960, le jeune journaliste avait même fréquenté le tout-Paris littéraire. Dans ce recueil, il va à la rencontre de Raymond Aron dans son appartement du quai de Passy « au milieu d’une multitude énorme de revues et de livres qui remplissent les pièces » ou chez le Docteur Destouches, route des Gardes, « entre habitations en ruine et petits jardins potagers bourbeux pleins de chats ». Céline, prévisible prédicateur, lui balance ses formules toutes faites qu’il récite à merveille: « Seul m’importe le style, donc seul m’intéresse la couleur… Du reste, il n’y a plus rien à attendre du roman… ni à apprendre ». Fermez le ban ! À l’évidence, je faisais fausse route. Le soleil revient timidement, l’élection présidentielle ne démarrera qu’en septembre, nous ne sommes pas encore des citoyens cernés et assaillis par la prose politicienne. Alors, je me permets de vous faire partager quelques nouveautés du printemps, des vivants et des morts – soyons magnanimes.

D’abord le sémillant Bernard Chapuis, Bernie des Tuileries, œil vif, mémoire intacte, mètre-étalon de l’esprit parisien dans ce qu’il a de plus sauvage et de pertinent, vient de faire paraître son dernier roman Ça va si vite, Monsieur Charvet aux éditions Herodios avec une magnifique illustration de couverture de Yoko Ueta. Bernie nous emmène dans une société mondaine, phagocytée, des soirées huppées aux mélancolies nourricières, des appartements parisiens au sud carnassier, de l’amour aux fêlures. Bernie pratique une littérature champagne et hautement romanesque. Son écriture nostalgique n’a pas pris une ride, elle miroite au coucher du soleil.

Au mois de mai, on a aussi des envies de tarte à la crème et de fruits acides. Les éditions Noir sur Blanc, publient une version revue et augmentée de Anthologie de la subversion carabinée de Noël Godin. Dans ce ball-trap, on retrouve les figures de Ravachol, d’Octave Mirbeau, d’Alphonse Allais, de Gaston Leroux et évidemment des Pieds Nickelés. Tout ça, c’est de la dynamite !

Faisons un peu de sport avec Le fantôme de Stockholm d’Arnaud Ramsay aux éditions « Les livres de la promenade ». Le journaliste connu pour « ses » autobiographies de stars du ballon rond ou ovale s’intéresse à Shizō Kanakuri, un étudiant japonais de 20 ans qui a participé au marathon des Jeux Olympiques de Stockholm en 1912 et a disparu mystérieusement. Et puis saluons le travail du Dilettante avec la reparution de Délicieuses frayeurs de Maurice Pons, préfacé par Denis Lavant, ces nouvelles à l’émotion comprimée vibrent d’une onde insidieuse, étrange et pénétrante, dont l’écrivain avait le secret. Elles nous poursuivent.  

Ça va si vite, Monsieur Charvet ! – Bernard Chapuis – éditions Herodios

Ca va si vite, Monsieur Charvet !

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Anthologie de la subversion carabinée – Noël Godin – Les éditions Noir sur Blanc

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Le fantôme de Stockholm – Arnaud Ramsay – Les livres de la promenade

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Délicieuses frayeurs – Maurice Pons – Le Dilettante

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Le régime nazi, au gramme près

Végétarisme d’Hitler, appétit d’ogre de Göring: jusqu’ici, la question culinaire dans les rangs nazis se réduisait à quelques anecdotes. Mais en ouvrant les portes des salles à manger et des celliers du IIIe Reich, Antoine Dreyfus a découvert tout un pan encore méconnu de la Seconde Guerre mondiale et des camps de la mort.


L’appétit vient en mangeant, mais il est des sujets qui vous le coupent. Les Nazis à table, d’Antoine Dreyfus, ne ressert cependant pas les plats d’obscènes ripailles, son étude échappant à toute complaisance morbide. L’essayiste et documentariste s’appuie sur un corpus d’archives tardivement mises au jour ainsi que sur les recherches les plus récentes pour mettre en perspective la question alimentaire, non seulement sur la durée du IIIe Reich, mais aussi dans ses prémices liées au traumatisme de la Première Guerre mondiale, puis dans ses prolongements industriels, et au-delà de la défaite allemande de 1945.

Au banquet des vermines

Aussi le spectacle du banquet des hiérarques et de ses affidés n’occupe-t-il qu’une portion du livre. Hitler, entre 1933 et 1945, passe six mois par an à l’Obersalzberg, retraite paisible agrémentée d’une vue imprenable. Le Berghof « incarne l’idéologie nazie, la mainmise du chef, avec un service orchestré au millimètre » : jus de cerise, soupe d’orge, tartelettes, bouillies – « le végétarisme devient allégorie de pureté morale ». Ni viande ni poisson. Autour du Führer, cigarettes et alcool sont proscrits. Cependant, amateur de pâtisseries, il cède à « des élans de gourmandise incontrôlés ». Dans la Wolfsschanze, sa tanière de Prusse-Orientale, en 1942, le « loup » paranoïaque, qui craint d’être empoisonné, fait goûter quotidiennement son menu par une quinzaine de jeunes filles. Margot Woelk, seule survivante de ce commando, ne dévoilera son expérience qu’en 2012, deux ans avant son décès. Quant à Constanze Manziarly, cuisinière personnelle d’Adolf Hitler jusque dans le bunker berlinois, elle a mystérieusement disparu en avril 1945, sans laisser de traces.

Goebbels ? « Fervent propagandiste de la sobriété et du rejet de “l’individualisme bourgeois” », il n’en arrose pas moins ses banquets privés de champagne et de liqueurs de luxe. Göring ? Lui incarne l’antithèse absolue de cette frugalité « où la retenue gustative se mue en discipline de l’âme ». Collectionneur de grands crus, le Reichsmarschall joue au satrape oriental en son château de Carinhall, « où l’art culinaire est l’écho de son extravagance ». Un avion en provenance d’Istanbul l’approvisionne chaque jeudi en homards, caviar et crustacés. Comble de l’ironie, plus Göring grossit plus il planifie la famine, nanti des pleins pouvoirs pour l’exécution du plan global d’exploitation économique des territoires à l’est de l’Europe. Dreyfus détaille le processus de confiscation des grands celliers français pour l’usage personnel du dignitaire. Sa déchéance physique, au fil des ans, « reflète la gangrène interne du Reich, affaibli par ses contradictions et son appétit insatiable ».

Cuisine politique

Théorisée dès les années 1920 par l’homme qui sera ministre de l’Alimentation et de l’Agriculture jusqu’en 1942, Richard Walther Darré, l’idéologie du Blut and Boden (« le sang et le sol ») trouve ses racines dans le traumatisme de la faim durant la Grande Guerre, puis dans les conséquences du traité de Versailles sur l’alimentation. Elle tranche sur le bouillonnement du Bauhaus dans la République de Weimar. Cette « philosophie du plaisir », dont « la cuisine de Francfort » (Frankfurter Küche) est l’expression fonctionnelle, trouve son antithèse dans la vision réactionnaire portée par les nazis : « La cuisine doit symboliser la place assignée à la femme – mère et gardienne du foyer – et non constituer un espace de travail optimisé. » Le programme sur « l’emploi et le pain » (Arbeit und Brot) du NSDAP en est l’aboutissement.

De là l’entreprise de « prédation nutritionnelle, où la question du pain quotidien sert d’alibi à la conquête et à l’extermination » : le Hungerplan fonde la politique d’exaction et de mort dans l’Europe de l’Est. Réquisitions, blocage des aides humanitaires, planification rationnelle de la famine… Après-guerre, souligne Dreyfus, l’historiographie opposera l’école « intentionnaliste » (cohérence structurelle entre l’idéologie et la méthode) à la thèse « fonctionnaliste » (la famine comme aboutissement des contraintes logistiques, mais sans directive explicite).

Zéro déchet

L’extermination alimentaire des juifs ? La faim légitime « leur annihilation, sous couvert d’économie de guerre et de hiérarchisation raciale ». Elle n’est pas moins planifiée dans les ghettos que dans les camps de concentration. Éprouvants chapitres qui détaillent les allocations caloriques des déportés, mais également de l’encadrement SS. Tout est rationalisé. Jusqu’aux laboratoires agricoles qui fleurissent dans les camps de la mort. Chimistes, agronomes, nutritionnistes pratiquent sur leurs détenus maintes expérimentations pour les aliments de substitution : « Les chercheurs SS notent scrupuleusement les performances avant d’ajuster les formules. » Algues, racines, ersatz produits à partir de déchets, tout y passe ! Les camps fabriquent, par exemple, le Treberbrot (« pain de drêches »), le Borkenkaffee (« café d’écorce »), le Papierfrocken-Müsli (« muesli aux flocons de papier ») ou même le Lederwurst (« saucisse de cuir »), invention tardive de Buchenwald, « aboutissement d’une logique de “zéro déchet”… ». Ce pan encore mal documenté du génocide doit beaucoup aux travaux d’une historienne, Anne Berg : « La violence nazie est envisagée non seulement comme une machine de mort, mais comme un réseau de recyclage systématique : un monde où même la souffrance humaine est un matériau brut à transformer. »

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Le cynisme étant soluble dans l’abjection, l’agroalimentaire et chimique SS se reconvertit, après-guerre, dans l’industrie civile : de Knorr à Maggi/Nestlé, d’IG Farben (fabriquant du Zyklon B), et sa filiale Hoechst, à Siemens, le trésor accumulé des brevets sert à reconstruire les économies occidentales. Combien de scientifiques nazis ont rejoint les instituts de recherche ouest-allemands, voire français1 ? « Le commerce avant tout. Le commerce avant la morale », constate l’auteur.

Les Nazis à table, Antoine Dreyfus, Le Cherche-Midi, 2025, 256 pages.

  1. Sur ces questions, Antoine Dreyfus s’appuie sur les travaux pionniers du chercheur et historien des sciences américain Robert N. Proctor, puis de son disciple Stephan H. Lindner. ↩︎

La Cisse: un délice du Loir-et-Cher


J’ai été invité, dimanche dernier, au festival Artecisse, à Molineuf, dans le Loir-et-Cher, pour y signer mes livres et en lire des passages, par la créatrice de l’événement, la sympathique et talentueuse Isabel Da Rocha. J’ai, bien sûr, entraîné dans mes pérégrinations la Sauvageonne. Elle en fut ravie. Mieux: elle est tombée sous le charme de ce secteur, plus précisément de la vallée de la Cisse, adorable rivière, affluent de la Loire, calme et aussi poétique qu’un « Dormeur du val » d’Arthur Rimbaud.

Je tombai, moi aussi, amoureux du lieu et du délicieux cours d’eau. « Nos prochaines vacances, nous les passerons là et pas en Bretagne, vieux Yak ! », fit-elle, décidée et un brin autoritaire comme la petite-fille qu’elle est d’un commandant de la Gendarmerie nationale. Isabel Da Rocha a mené à bien une carrière épatante dans le monde des arts. Née à Paris, elle a passé toute son enfance à Saint-Quentin, dans l’Aisne, où elle est restée jusqu’à l’âge de 18 ans; « je suis Picarde mais je me soigne », a-t-elle précisé en souriant à mon attention pour faire référence à l’un de mes essais. Elle a suivi les cours de l’école des beaux-arts Maurice-Quentin de La Tour dans la capitale du Vermandois, puis ceux de l’école des Beaux-Arts d’Amiens, et ensuite ceux de l’école des arts appliqués Duperré, à Paris. À sa sortie, elle est devenue une artiste designer, décoratrice, œuvrant pour de prestigieuses maisons de couture (Christian Dior, Givenchy, Louis Feraud, etc.). « Trente-cinq ans dans le luxe », explique-t-elle. « J’étais la première à faire des installations artistiques dans les vitrines. Je travaillais aussi dans l’architecture d’intérieur et le design de mobilier. En même temps, j’étais artiste peintre ; je suis arrivée dans la vallée de la Cisse en février 2009 pour m’adonner à 100% à la peinture. J’ai pris mon parachute ; j’ai sauté dans l’inconnu à 55 ans. » Rapidement, elle fonde l’association Artcecisse (mot qui veut dire au plus près de la Cisse ou les arts de la Cisse ; il y a deux significations en latin) pour valoriser le territoire et pour valoriser la culture contemporaine, défendre l’environnement et l’eau. « Le festival Artcessice a été surnommé H2O à une époque par la presse et c’est resté », précise Isabel. « On parle beaucoup de l’eau ; la Cisse est une rivière importante. C’est un affluent de la Loire. Je crée des liens entre l’histoire de l’humanité et l’histoire de la nature ; j’aime bien ce qui est invisible. Souvent dans mon travail, je parle de ce qui est invisible. Et, en fait, les affluents sont aussi des invisibles. On cite toujours des grands fleuves, mais on n’évoque pas ceux qui les façonnent. Sans leurs affluents, la Seine, la Loire, le Rhin, le Rhône, etc., n’existeraient pas. Les affluents sont les invisibles de la nature. L’eau est devenue quelque chose de très sensible à notre époque puisqu’on connaît aujourd’hui des guerres de l’eau. Les technologies utilisent trop d’eau ; d’où la crise de l’eau. Pour cela je veux défendre la préservation de l’eau ; il ne faut pas que l’industrie agricole vole l’eau aux petits agriculteurs, aux paysans. Il faut que tout soit réparti équitablement. C’est l’un des sujets de ce festival au travers de la musique, de la littérature, des arts en général. »

A lire aussi: Quand il arrivait en ville…

Dimanche dernier, à Nervault, une magnifique propriété située sur le domaine de la commune de Molineuf, à la faveur de la 11e édition du festival, de nombreux créateurs et écrivains étaient présents : Zazü, artiste plasticienne qui a mené à bien un travail à quatre mains avec le photographe Jean-Gabriel Pujol ; Sylvie Joubel, chanteuse, pianiste, compositrice, qui accompagna avec un talent fou les lectures des textes des écrivains et poètes ; Coralie Pineau, animatrice et conteuse du Conservatoire d’espaces naturels du Loir-et-Cher ; Samuel Tasinage, écrivain et artiste ; Nicole Lierre, poétesse ; et bien sûr, Isabel Da Rocha, auteur d’un premier roman-, Les tabous voyageurs (éd. Artecisse), et d’un autre livre Les murmures de l’eau, sous-titré « Miscellanées aquatiques de la Vallée de la Cisse » (éd. Artecisse, 2017), un opus de poésies richement illustré. Le dimanche matin, avant le festival, Isabel nous fit visiter les châteaux d’eau décorés par de grands artistes de street art : ceux d’Averdon, dans la petite Beauce (mis en valeur par Pantonio, un artiste portugais), de Valloire-sur-Cisse (embelli par Liska Llorca), de Limeray (avec des œuvres d’Adec, du Sud-Ouest de la France) et de Monteaux (avec des peintures d’Alegria del Prado). Grâce à Isabel et Artecisse, l’eau, dans son cours ou dans son château, est gâtée, chouchoutée, magnifiée. La Cisse le mérite. Je crois que la Sauvageonne et moi, allons passer nos prochaines vacances dans le Loir-et-Cher.

Les Tabous voyageurs

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Je suis picard mais je me soigne

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La flottille ou le théâtre de la cruauté consentie

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L’activiste brésilien Thiago Ávila, au centre, membre de la flottille, ramené en Israël pour être interrogé, Ashkelon, le dimanche 3 mai 2026 © Ohad Zwigenberg/AP/SIPA

Les individus embarqués dans la énième flottille pour Gaza ne risquent pas grand-chose, malgré les tweets inquiétants ou indignés de l’extrême gauche commentant chaque étape du parcours en mer. Sinon de manquer leur grande scène.


L’armée israélienne a arrêté environ 175 militants de la « flottille pour Gaza » au large de la Crète, ont indiqué jeudi le ministère des Affaires étrangères israélien et les organisateurs ; elle les a ensuite relâchés en Grèce, sauf deux qui seront interrogés en Israël.

« Environ 175 militants provenant de plus de 20 bateaux de la flottille des préservatifs (la dernière appellation israélienne de la flottille, ndla) font actuellement route de façon pacifique vers Israël », écrit le ministère sur X en diffusant une vidéo montrant selon lui « les militants en train de s’amuser à bord de navires israéliens ».

Les organisateurs de cette nouvelle flottille de militants pro-palestiniens souhaitant briser le blocus imposé par Israël sur la bande de Gaza avaient annoncé peu avant que leurs bateaux étaient entourés de navires militaires israéliens alors qu’ils se trouvaient au large de la Crète (Grèce).

Un mauvais casting

Il n’y a pas eu de tempête, cette fois, ni de grandes figures sacrificielles offertes à la ferveur des foules. Ni Greta Thunberg, ni Rima Hassan à l’horizon de cette flottille d’avril 2026. Rien que des silhouettes plus modestes, presque interchangeables, mais d’autant plus disponibles pour la mise en scène. Comme si, débarrassée de ses saintes médiatiques, la liturgie pouvait enfin apparaître dans sa nudité : non plus la compassion, mais son imitation ; non plus l’engagement, mais sa grimace.

Car il ne s’agit pas d’aller à Gaza. Il ne s’est jamais agi d’y aller. La mer, ici, n’est qu’un décor. L’horizon, un trompe-l’œil. La destination réelle est ailleurs : dans l’image, dans le récit, dans cette minute suspendue où l’arrestation — attendue, désirée, presque répétée comme une scène de théâtre — vient donner son sens à l’ensemble.

On embarque pour être arrêté. On s’expose pour être saisi. On parle déjà comme si l’on avait été violenté. La cruauté est anticipée, intériorisée, jouée d’avance. Elle devient un rôle à tenir, une partition à exécuter avec gravité, comme dans ces tragédies pauvres où l’on confond le cri avec la vérité.

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Mais il faut aller plus loin : comprendre où cela se joue. Ce n’est pas seulement en mer. C’est dans la distance. L’arraisonnement n’a pas lieu au seuil d’un port, ni dans la matérialité triviale d’un contrôle côtier. Il survient loin, très loin — dans cet espace abstrait où la terre disparaît et où le monde peut projeter ses fantasmes. À des centaines de kilomètres des côtes, il n’y a plus de rivage : il n’y a plus que l’image.

Et c’est là que la scène devient parfaite. Car plus l’interception est lointaine, plus elle est pure. Délivrée de toute épaisseur concrète — frontières, procédures, ambiguïtés — elle se donne comme un geste absolu : un acte sans contexte, livré à la seule interprétation morale.

Ce n’est plus une opération : c’est une apparition. Et ceux qui embarquent le savent. Ils ne vont pas vers Gaza : ils vont vers ce point invisible où l’arrestation aura lieu. Ils avancent vers cet instant où, saisis dans l’éloignement absolu, ils deviendront enfin ce qu’ils sont venus être: non pas des acteurs d’un conflit, mais les figurants d’une innocence.

Spectacle moral

Il y a, dans cette flottille, quelque chose de profondément occidental — au sens le plus épuisé du terme: une incapacité à affronter le réel autrement que sous la forme d’un spectacle moral. Gaza n’est plus une réalité tragique, contradictoire, traversée de violences multiples ; elle est une image fixe, une icône, une blessure exhibée dont il faut garantir la pureté. Et pour cela, il faut des corps — non pas pour secourir, mais pour signifier.

Ces corps ne risquent pas grand-chose, au fond, sinon de manquer leur scène. Leur véritable peur n’est pas l’arrestation, mais son insuffisance: qu’elle ne soit pas assez brutale, pas assez lisible, pas assez conforme à ce que l’on en attend. Il faut que la main qui saisit soit visible, que la contrainte soit perceptible, que l’injustice soit immédiatement reconnaissable.

Alors on accentue, on dramatise, on précède le geste par le récit qu’on en fera. On joue la peur avant qu’elle n’advienne. On donne à la retenue des forces d’intervention la couleur d’une violence. On fabrique, avec une application presque religieuse, les signes de la victime. Ce n’est plus la cruauté qui est subie : c’est la cruauté qui est requise. Et dans cette exigence, il y a plus que de la mauvaise foi. Il y a un besoin. Le besoin d’être du côté du bien, sans reste, sans ambiguïté. Le besoin de s’innocenter soi-même en s’exposant comme innocent. Le besoin, enfin, de désigner un coupable dont l’existence même justifie la scène.

Car la flottille n’existe que par ce qu’elle accuse. Sans l’obstacle, elle serait vide. Sans l’arrestation, elle serait ridicule. Sans la possibilité d’un récit de violence, elle serait insignifiante. Elle a besoin d’un adversaire qui la confirme.

Et c’est là que le théâtre devient implacable : tout ce qui advient est déjà interprété. Si l’intervention est ferme, elle prouve la brutalité. Si elle est mesurée, elle révèle une violence dissimulée. Si elle n’a pas lieu, elle devient une esquive. Rien n’échappe au dispositif.

On ne cherche pas à comprendre : on veut condamner.

Il faudrait alors dire ce que cette flottille révèle, au-delà de ses acteurs provisoires: une fatigue spirituelle, une incapacité à soutenir la complexité, une passion pour les récits simples où l’innocence et la faute se distribuent sans effort. Le monde est trop difficile ; on le remplace par une scène. Et sur cette scène, chacun vient jouer sa part : non pour transformer quoi que ce soit, mais pour être vu, pour être reconnu, pour être sauvé — au moins symboliquement — de l’incertitude et du doute.

La flottille ne navigue pas. Elle dérive dans les eaux closes de la représentation. Et les arrestations qu’elle appelle ne sont que les stations d’un rituel moderne, où la souffrance n’est plus ce qui advient, mais ce qu’il faut produire pour donner un sens à une époque qui ne sait plus regarder le réel sans le mettre en scène.

La société malade

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En quoi le rap réinsère-t-il les délinquants?

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Le directeur de l'administration pénitentiaire Sébastien Cauwel, le ministre de la Justice Gérald Darmanin et le ministre chargé de la Santé et de l'Accès aux soins Yannick Neuder tiennent une conférence de presse à l'issue de la première réunion du comité de pilotage sur la création de prisons de haute sécurité, au ministère de la Justice à Paris, le 7 avril 2025 © Lafargue Raphael-Pool/SIPA

Concerts et « ateliers » de rap ont été annulés ou fortement réduits en prison, à la suite d’un durcissement de la politique pénitentiaire initié en 2025 par Gérald Darmanin. Le but, supprimer les activités jugées ludiques ou « provocantes », apprend-on dans un reportage du journal Le Monde. Mais, les progressistes un peu angéliques alertent sur les conséquences de cette nouvelle orientation: «Assumons que la prison n’est que punition et que le détenu qu’on envoie en prison ne sera jamais réinséré» se plaignent-ils.


L’animateur de Skyrock Fred Musa et l’ancien trafiquant et producteur de musique Mouloud Mansouri, de l’association FU-JO, n’ont pas vu leur contrat renouvelé par l’administration pénitentiaire, au motif que « des concerts et des ateliers de rap ont été jugés inutiles en prison. » Cette annulation semble évidente pour le commun des citoyens, dont le bon sens est choqué par l’inadaptation totale de ces exercices au régime carcéral, même le plus bienveillant. Pourtant, dans le climat d’humanisme lénifiant qui continue de prospérer au sein d’une partie du monde judiciaire, politique et médiatique, des voix ne manqueront pas de s’élever pour dénoncer cette suppression.

Progressisme délétère

Parce que le syndrome d’une mauvaise conscience frappe encore certains esprits qui, implicitement, ont du mal à admettre qu’entre les détenus et eux, il existe une différence fondamentale: les premiers ont été coupables et condamnés, quand eux sont innocents.

Cette absurdité continue de justifier un progressisme délétère, dont le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, a pris la mesure pour mener une politique inverse. Pour lui, « il est hors de question de proposer des activités ludiques qui choquent l’ensemble de nos concitoyens… d’où l’obligation de mettre fin à toutes les activités jugées ludiques ou provocantes ». Il entend ne privilégier que « le soutien scolaire, l’apprentissage et l’enseignement de la langue française, le travail ou le sport ».

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Qui a pu penser qu’un genre comme le rap, dont les textes n’expriment pas forcément une exigence intellectuelle et sociale, pourrait avoir la moindre incidence sur l’avenir des détenus libérés? Qui a été assez irénique pour imaginer qu’il pourrait lutter contre la récidive et faire émerger un sens de l’honnêteté là où régnait la malfaisance?

Dérive française

Avec cette réflexion, nous ne quittons pas le domaine politique et social. Nous sommes même, si j’ose dire, au cœur d’une dérive française qui affecte toutes les institutions et les services publics. Comme les pouvoirs, de droite comme de gauche, ne savent plus comment les rendre performants dans leur mission essentielle voire exclusive, en assurant et en renforçant les fondamentaux qu’ils ont à transmettre et à faire respecter, ils se détournent de l’essentiel.

Faute de réussir au centre, ils s’égarent à la périphérie. La prison échoue dans sa mission première, mais on y fait du rap. L’école est en chute libre, mais on y multiplie les divertissements et les activités sans rapport avec sa vocation. La culture ne sait plus être populaire, et l’on surabonde en programmes obscurs ou vulgaires.

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Cette déliquescence a des effets redoutables. À force d’accumuler une multitude de substituts à la réalité – qu’il aurait fallu affronter autrement, avec plus de rigueur, d’intelligence et de constance – on a fini par créer une infinité d’illusions. Chez le détenu, d’abord, qui finit par considérer que la prison devrait lui offrir un mode de vie adouci ; trop pour le détourner, demain, des crimes et des délits. La morale et le réalisme imposent que l’enfermement soit plus rude que la liberté! Chez les responsables politiques, ensuite, enclins à faire preuve de libéralisme au détriment des Français et au prix de leurs souffrances, qui devront constater que tous les laxismes et les facilités accordés dedans sont autant d’incitations à transgresser dehors.

Sera-ce suffisamment pédagogique pour mettre à bas les poncifs : « la prison, école du crime », « la société est coupable », « la nature humaine est bonne »? On peut toujours l’espérer. Le responsable de l’une des associations visées par ce recentrage pénitentiaire s’est d’ores et déjà désolé, redoutant qu’on en vienne à dire que « les détenus s’amusent ». Poursuivre dans le même registre ne pouvait en effet que nourrir ce sentiment. Admettons que la prison doit d’abord être utile à tous ceux qui n’y sont pas.

L'Heure des crocs - De CNews et du délit d'opinion

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Mine de rien

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Le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez s'est déplacé sur les lieux du "teknival", dimanche 3 mai 2026, Bengy-sur-Craon © Kenzo Tribouillard/AP/SIPA

Une free party illégale rassemblant environ 20 000 participants s’est déroulée ce week-end sur un ancien terrain militaire près de Bourges, jugé dangereux par les autorités. Les démineurs de la DGA, propriétaire du site, sont intervenus après la découverte d’un obus près de la route départementale traversant le champ de tir, «en bordure du site du Teknival», selon la préfecture du Cher. Mais les fêtards ont continué comme si de rien n’était, les organisateurs ayant délibérément choisi ce lieu près de la ville natale du ministre de l’Intérieur pour protester contre sa politique «répressive».


La foule est là, en transe, écrasée par les murs de basses. Des corps tatoués, à moitié dénudés ou vêtus de tenues bariolées. Ils ont des rastas, des cheveux à moitié rasés ou décolorés en couleurs fluo, des lunettes de soleil vissées sur le nez, la bière à la main, la cigarette roulée au coin des lèvres. Les mouvements sont saccadés. Les bras se lèvent, mollement ou fébrilement, tentant de suivre le rythme lourd de la techno. Les jambes martèlent le sol dans une cadence désarticulée, presque hypnotique. Une transe collective, compacte, indifférente au monde extérieur. Depuis le vendredi 1er mai, une rave party illégale s’est installée à Cornusse, petit village de 250 habitants près de Bourges, sur un terrain militaire créé en 1917 pendant la Première Guerre mondiale, devenu un champ de tir pour l’armée, potentiellement miné. Six cents gendarmes ont été mobilisés. Les pompiers étaient en alerte. Et un obus a déjà été découvert. Mais rien ne semble arrêter les teufeurs. Ils continuent à piétiner en guise de danse, à s’enivrer, à fumer, à rire, insouciants du danger. Certains s’éloignent dans les champs pour satisfaire un besoin pressant et tombent sur des engins enfouis. Peu importe que le danger soit là, tangible : il n’existe pas à leurs yeux. Ce qui compte, c’est la fête. L’ivresse. La transe.

Il est troublant de voir à quel point certaines situations réelles semblent rejoindre la fiction. En effet, cette scène semble sortie tout droit de Sirat, le film du réalisateur franco-espagnol Oliver Laxe, récompensé au Festival de Cannes l’an dernier. On y suivait un père à la recherche de sa fille disparue lors d’une rave perdue dans les montagnes du sud du Maroc… Dans l’une des scènes les plus saisissantes, les teufeurs avancent sans le savoir sur un champ de mines. Puis surviennent les explosions. Les corps sont projetés, disloqués. Une violence brutale, injuste, absurde. Ici, on n’est pas au Maroc, mais dans le Cher. Il ne s’agit pas d’une fiction, mais de la réalité. Et pourtant, ce sont les mêmes images et le même risque : une foule qui danse sur un sol qui pourrait exploser.

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Revenons à la symbolique du lieu : il a été conçu pour préparer la guerre, pour former des hommes appelés à mourir. C’est un sol potentiellement chargé d’obus et de mines, mais aussi un sol d’histoire et de sacrifice. Et c’est précisément là que l’on danse, ou plutôt que l’on gesticule. Le contraste est vertigineux. En 1917, des jeunes gens allaient s’entraîner avant de partir au front et défendre une certaine idée de la France et, au fond, la liberté même dont jouissent aujourd’hui ces teufeurs. Mourir pour que d’autres puissent vivre libres. Mourir pour que d’autres puissent… danser. Ce décalage n’est pas seulement historique. Il est moral. On objectera que chaque époque a ses formes d’expression, ses excès, ses rites. Mais ce qui frappe ici, c’est moins la fête que l’indifférence au lieu, à ce qu’il signifie. Comme si tout se valait. Comme si un champ de tir, un champ de bataille ou un terrain vague pouvaient être investis de la même manière, simple support d’une expérience immédiate. À croire que seule l’ivresse de l’adrénaline sous ecstasy compte ! Ce brouillage du sens n’est pas nouveau. Il a même été, parfois, encouragé par les institutions.

Comme en 2016, lors des commémorations du centenaire de la bataille de Verdun, sous la présidence de François Hollande : 3 400 lycéens français et allemands participaient à un « jogging mémoriel » au rythme de percussions, courant en tenues fluo entre les tombes — parfois dessus — de soldats morts, jusque dans l’enceinte de l’ossuaire de Douaumont. Derrière la célébration de la paix, certains ont alors vu une profanation du sacré et de la mémoire. Autre exemple en 2022, lors de la présidence française de l’Union européenne : avant le discours d’Emmanuel Macron au Parlement européen, une « chorégraphie participative et inclusive », imaginée par le chorégraphe Angelin Preljocaj, voyait de jeunes danseurs gesticuler de manière désarticulée sur les marches de l’hémicycle, sur une musique de Jeanne Added…

Le paradoxe est peut-être là : la profanation du sacré n’est plus seulement subversive, elle est parfois orchestrée, accompagnée, légitimée par les institutions elles-mêmes. Dès lors, pourquoi s’étonner que, quelques années plus tard, d’autres jeunes gens dansent sans y penser sur un champ de tir, au-dessus de mines oubliées ? Pourquoi s’étonner que les slogans néo-anarchistes contre l’État et les forces de l’ordre coexistent avec une sécurité assurée… par ces mêmes forces ? Pourquoi s’étonner, enfin, que la liberté héritée soit consommée sans mémoire de ce qui l’a rendue possible ? Mine de rien…

Charles III a la langue bien pendue

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Maison-Blanche, Washington, 30 avril 2026 © Andrea Hanks/White House/ZUMA/SIPA

La conquête peut attacher ensemble, enchaîner des parties hostiles, mais jamais les unir.
Jules Michelet


L’histoire est souvent instrumentalisée en politique. Certains Américains aiment à rappeler que, sans leur intervention dans les deux guerres mondiales, la France et l’Europe seraient tombés sous le joug germanique et, surtout, parleraient la langue de Joseph Goebbels aujourd’hui, entre deux plats de choucroute. Ce qui est probablement exact. Abonde dans ce sens, comme l’on pouvait s’en douter, l’actuel titulaire d’un bail (quasi-emphytéotique) pour la Maison Blanche à Washington, le petit-fils de Friedrich Trumpf, qui s’enrichit d’abord dans l’industrie hôtelière au Yukon (Canada) et dont les établissements offraient, outre le gîte et le couvert, des services nocturnes très personnalisés destinés à réchauffer les cœurs des chercheurs d’or.

(Rien de nouveau sous le soleil : le père du président John Kennedy fut trafiquant d’alcool à l’époque de la prohibition).

Cependant, il s’agit là d’une vérité partielle car, si l’on remonte plus haut dans le temps, les Etats-Unis n’auraient sans doute pas eu leur indépendance du Royaume-Uni sans l’aide française; ils doivent une fière chandelle au roi Louis XVI. Heureusement, la gratitude n’est pas à sens unique. Le 4 juillet 1917, moins de trois mois après l’entrée en guerre des États-Unis d’Amérique, le lieutenant-colonel Charles E. Stanton, officier de l’état-major du général Pershing, s’exprima ainsi sur la tombe du général marquis de La Fayette : « La Fayette, we are here », en v.o. (« Lafayette, nous voilà » en v.f.).

Donald J. Trump lirait d’ailleurs avec profit cet émouvant discours prononcé par Hugh C. Wallace, ambassadeur des États-Unis d’Amérique en France, le 4 juillet 1919 :

Je viens aujourd’hui, ici où tant d’Américains sont venus avant moi, déposer dans un esprit de respect et de dévouement une couronne sur la tombe de La Fayette. Le geste même est simple mais rien ne saurait rendre plus parfaitement le sentiment de l’Amérique. C’est comme si mon pays étendait la main au-delà des mers et déposait un emblème d’affection sur l’autel de notre meilleur ami. Il est vraiment bienséant que nous venions en France et fassions un pèlerinage sur le lieu où repose La Fayette.
De tous les grands Français, c’est lui qui nous est le mieux connu – mieux connu à vrai dire en Amérique qu’en France. Pour vous, ce n’est qu’un de vos héros – pour nous, c’est le chevalier à l’armure resplendissante qui en une heure sombre est venu porter secours à notre cause. L’enfant qui naît parmi nous apprend à lier ce nom à celui de Washington; devenu homme il continue à révérer le héros de sa jeunesse. Quand nos armées traversèrent l’Océan pour défendre la liberté que la France elle-même avait conquise, elles ne cherchaient qu’à payer une dette sacrée. Cependant cette dette subsiste toujours – une charge portée avec joie et un lien puissant unissant à jamais deux grands peuples.
Ceux qui jouissent des bienfaits de la liberté les méritent mieux lorsqu’ils les partagent avec leurs frères, car ce qu’ils donnent revient à eux pour augmenter un fonds commun. En saluant à cette heure un monde rendu à la paix, nous constatons que la pierre de voûte de cette liberté que vient d’acquérir l’Europe est l’exemple d’antan donné par l’Amérique. C’est le nouvel Évangile ; et de même que La Fayette le vit alors, nous l’élevons à présent là où l’humanité entière pourra le contempler.

Pour sa part, le 28 avril dernier, Charles III, roi de Belize par la grâce de Dieu, en visite officielle aux Etats-Unis, a pris langue avec le président américain qui se veut monarque et lui a fait un exposé sur la démocratie et sur la séparation des pouvoirs. Il a ajouté, « tongue in cheek », en v.o., (« avec une pointe d’ironie » en v.f., digne de George Bernard Shaw), que n’eût été de l’Angleterre, l’Amérique parlerait français aujourd’hui.

Les médias français y ont vu une allusion à la vente de la Louisiane par Napoléon à la république américaine, tandis que les commentateurs québécois dénoncent une crasse méconnaissance de l’histoire québécoise chez les Français : le roi des Îles Salomon aurait eu à l’esprit la défaite française à Québec en 1759, et donc la cession formelle de la Nouvelle-France à l’Angleterre par le traité de Paris en 1763.

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Disposons d’abord d’une première légende linguistique, celle dite de Muhlenberg, qui veut que, en 1795, les Etats-Unis ont presque choisi comme langue administrative l’allemand et renoncé à la langue anglaise par haine de l’ancienne puissance coloniale. La rancune ne rend pas tout possible; il n’y a que dans la comédie « Bananas » de Woody Allen où la république latino-américaine de San Marcos a pu adopter du jour au lendemain le suédois comme langue officielle.

Mais quid du français? Rappelons cette simple vérité historique : la défaite française de 1759 à Québec ne fut qu’un épisode très mineur du premier conflit mondial que fut la guerre de sept ans, au terme de laquelle l’Angleterre convoitait les considérables richesses sucrières de la Martinique et de la Guadeloupe et non pas les quelques arpents de neige qui étaient un gouffre financier. Contre toute attente, alors qu’elle avait plutôt les bonnes cartes en main, l’Angleterre s’est vu refourguer le Canada suite aux basses manœuvres des producteurs sucriers anglais qui se sont ainsi débarrassés d’une amère canne concurrente; l’on n’est jamais trahi que par les siens. Il est permis de supposer que si les Français l’avaient emporté aux plaines d’Abraham, ces planteurs auraient fait une tout aussi énergique promotion du Canada. A signaler que, une décennie plus tard, la perte de celui-ci n’empêcha nullement la France de soutenir à fond les rebelles américains, sans que ceux-ci finissent par adopter le français comme langue nationale au moment de l’indépendance.

(Cela dit, la conservation de la Nouvelle-France par la mère-patrie eût-elle constitué une victoire pour la langue de Montesquieu en Amérique? Peut-être un répit. Mais l’on peut conjecturer que, en 1803, Napoléon (dit « le Grand ») eût négocié avec les Etats-Unis un juteux forfait (en v.f., ou « package deal » en v.o.) en ajoutant en rab le Canada à la Louisiane, lequel eût alors aussi fini englouti dans l’Amérique anglo-saxonne comme le fut le bayou. Ni la baguette ni le croissant ne l’auraient envahie. Ironique paradoxe : c’est sans doute le souverain anglais qui a, bien involontairement, permis la survie des Français sur les rives du Saint-Laurent, même si, par la suite, l’autorité coloniale tentera, en vain, de faire marche arrière).

Le sibyllin message du monarque des Bahamas au président affectionnant les dorures résistera probablement au décryptage. Évidemment, l’on peut raisonnablement y voir une référence très générale à la séculaire rivalité anglo-française sur le continent, comme le pense le journal Le Monde, mais on voit mal le rapport avec l’acquisition de la Louisiane, une mercantile transaction immobilière purement franco-américaine.

Quant aux commentateurs québécois qui y voient une perfide allusion à la conquérante Albion, ils succombent aussi au mythe du peuple vaincu et conquis, inlassablement propagé par les autorités coloniales depuis l’an de grâce 1763 afin de subjuguer leurs nouveaux sujets, ce qui était de bonne guerre : il n’y a alors pas eu « conquête », mais « cession » de territoire, conclue, dans la ville-lumière, le 10 février, par les grandes puissances. Vu les conditions à l’époque, les pauvres rosbifs furent les dindons de la farce. Rien n’était donc joué le 14 septembre 1759 (honni soit qui mal y pense), alors que tel fut le cas pour les Anglo-Saxons étrillés par le Normand Guillaume, le bien nommé Conquérant, à Hastings le 14 octobre 1066.

Le sirop d’érable fut allègrement sacrifié par Louis XV, friand de chocolat chaud, car il était infiniment moins rentable que la mélasse.

Si Chuck Windsor, beau-père de Meghan, et surtout roi de Tuvalu, s’est révélé un constitutionnaliste averti, sa régalienne pique linguistique uchronique, bien que drolatique, ne fut que vain badinage.

Sabine Devieilhe triomphe, la mise en scène déraille

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© Opéra comique

Lyrique: Lucie de Lammermoor en VF, à l’Opéra-Comique. Un spectacle rédimé par la soprano Sabine Devieilhe.


Au tomber de rideau du premier acte, un philistin éructe, depuis un rang du balcon : « Coupez les micros ! c’est une honte ! ». Confondant spectacle lyrique et show de Céline Dion, le gougnafier croyait, de bonne foi, qu’une sono se chargeait de hausser le volume de l’orchestre et des voix – pratique évidemment contraire à tous les usages dans l’opéra, sauf à la rigueur dans le cas d’une production en plein air, – cf. Le trouvère au lac de Bregenz, par exemple. Louis Langrée, le directeur de l’Opéra-Comique, a dû se fendre après l’entracte d’une mise au point propre à rassurer les ignorants, et à rendre justice, au passage, à l’acoustique hors pair de cette petite salle Favart « qui a vu naître Pelléas et Mélisande » : n’en déplaise aux rustres châtrés de l’oreille, nul besoin de décibels augmentés pour faire sonner au naturel la fosse et le plateau de Lucie de Lammermoor.

Il n’en est pas moins vrai que, Speranza Scappucci au pupitre, la phalange Insula Orchestra joue fortissimo, décidément trop articulé, et sur un tempo prisant à l’excès le rubato. Aussi bien le chœur bien nommé accentus impose-t-il aux solistes sa surenchère de décibels, à lointaine distance de l’original en italien Lucia di Lammermoor (livret signé Salvadore Cammarano) pétri de plaintes déchirantes, et dont le legato, l’ample et ductile respiration laissent s’épanouir la mélodie dans une délectable onctuosité romantique.

Trois ans après son triomphe napolitain, le chef d’œuvre, quintessence du génie de Gaetano Donizetti, se voit versifié par les soins du duo Alphonse Royer & Gustave Vaëz, pour correspondre au goût français d’alors, et Lucie de Lammermoor triomphe en VF au Théâtre de la Renaissance. Moins traduite qu’authentiquement réécrite, c’est cette version qui prédominera chez nous au moins jusqu’au second XXème siècle, dans la partition révisée en son temps par Donizetti lui-même. Le spécialiste y repère aujourd’hui sans peine les coupures, les numéros reconfigurés, etc. qui tranchent avec la version transalpine – par exemple la disparition des personnages d’Alisa et de Normanno au profit du rôle de Gilbert, le perfide factotum, un duo du 2ème acte supprimé…

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Il faut souligner surtout – et c’est là l’essentiel – que, remontée d’un ton par le compositeur, la partition de Lucie… se colore très différemment de celle de Lucia…  A l’âpreté dramatique se substitue ainsi une légèreté, une suavité presque guillerette par instants, percée d’aigus stridents, en particulier dans les pages confiées au rôle-titre. Dans la présente production, celui-ci se voit magnifié par la soprano Sabine Devieilhe, sylphide gracile toute de blanc vêtue, douée de cette aisance, de ce naturel éblouissant que lui confèrent une maîtrise technique superlative, mariée à une virtuosité sans égal dans les trilles et autres ornements redoutables dont l’écriture est émaillée – jusque dans la fameuse scène de la folie, à l’acte final : au soir de la première, le 30 avril, la salle en restait véritablement pétrifiée. S’ensuivait un tonnerre d’applaudissements et de bravos.

N’était cette réserve quant au surrégime auquel carbure le moteur de la cheffe, et à son volume sonore immodéré, on peut d’ailleurs s’enthousiasmer de l’ensemble de la distribution vocale. A commencer par le baryton Etienne Dupuis, qui campe l’intraitable et sombre frère de Lucie, Henri Ashton, avec une souveraine intensité. Sous les traits du jeune ténor Léo Vermot-Desroches dans cette première prise de rôle, Edgard Raverswood offre une expressivité riche en nuances, dans un phrasé d’une clarté absolue et un vibrato impeccablement tendu. Ténor malgache à la diction parfaite également, Sahy Ratia incarne quant à lui Sir Arthur avec un timbre solidement charpenté. Dans l’emploi du ministre Raymond Bidebent, le baryton-basse franco-irlandais Edwin Crossley-Mercer impose sa finesse et sa roide élégance, jusque dans une gestuelle singulièrement éloquente.

Les partis pris de mise en scène laissent davantage dubitatifs. Né au Kazakhstan en 1980, le Russe Evgeny Titov, également acteur, a choisi de poser sur un plateau tournant, recouvertes du même sinistre papier peint omniprésent, hideusement petit-bourgeois, fichées d’appliques verticales dispensant une violente lumière rouge, les parois d’un château labyrinthique dont se découvrent les pièces tour à tour, à la faveur des changements de tableaux successifs. Epaissement harnachés de cuir noir, les chasseurs écossais (qui forment le chœur) sont montrés ici comme une bande de soudards prédateurs violentant à l’occasion, torse nu voire froc aux chevilles, un double improbable de Lucie, exclave sexuelle évidemment. Signe de l’état de victime régressive à laquelle l’héroïne est assignée, la chambre de Lucie perdure dans son décor puéril, meublée de deux petits lits jumeaux, le sien et celui d’Henri, son frère, mâle dominant comme on l’aura compris. A un moment, on le verra d’ailleurs pousser de la fonte dans sa salle de gym. Cette lecture passablement schématique, mais bien conforme à la doxa du temps, culminera dans un climax sanguinaire empruntant à l’esthétique gore. L’indécision, d’un bout à l’autre, entre comique et tragique, joint à cette désinvolture frappée au coin de l’idéologie, interdit malheureusement au spectacle de trouver son équilibre. Le public d’ailleurs ne s’y trompe pas, qui ovationne à raison les chanteurs, Sabine Devieilhe au premier chef, et réserve ses huées à la régie.


Lucie de Lammermoor, opéra de Gaetano Donizetti. Durée : 2h40. Opéra-Comique, Paris. Les 4, 6, 8 mai à 20h, le 10 mai à 15h.

Debussy: un philtre purifié par Suarès

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andre suares miroir temps
André Suarès. Wikipedia. CC BY-SA 3.0

Un peu plus d’un siècle après sa première parution, le plus grand livre jamais écrit sur Debussy est réédité.


André Suarès signe avec Debussy (Éditions Le Condottiere) un livre inclassable, à rebours des discours critiques établis. Consacré au compositeur, l’ouvrage ne relève ni de l’essai savant ni de la biographie. Suarès y propose une approche intuitive, presque charnelle, de la musique. Il substitue à l’analyse une expérience vécue de l’œuvre, au risque de l’excès. Dans un paysage critique en perte de relief, ce geste retrouve une force inattendue.

Brûler plutôt qu’éclairer

Là où la critique contemporaine avance avec des précautions infinies – situant, contextualisant, entourant ses objets de références comme pour éviter d’avoir à les affronter directement – Suarès, lui, brûle. Comme le souligne Émilie de Fautereau Vassel dans sa préface, il refuse la distance ; son intuition « fonce comme un vautour au cœur de l’objet ». Dès qu’il parle de Claude Debussy, il ne cherche pas à équilibrer son propos. Il affirme : « Il a tout renouvelé ». La sentence est abrupte, brutale, sans l’abri d’aucune nuance. Elle ne s’embarrasse d’aucune réserve car elle revendique un point de vue absolu : celui de la ferveur.

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Le jet d’eau sonore

C’est que là où l’analyse musicologique se perd parfois dans les « tiges de plomb » de la technique, Suarès nous rend la matière même du son. Pour lui, Debussy est le « poète du vent et de l’écume ». Il ne s’agit pas d’une métaphore littéraire, mais d’une compréhension profonde de la révolution harmonique : l’accord n’est plus un système, c’est « le jet d’eau sonore », et la mélodie, « la gerbe qui s’éparpille ». Il admire cette économie du génie où « un seul accent doit tout dire ». Chez Suarès, on ne dissèque pas une partition : on boit un philtre. Il nous rappelle que pour comprendre Debussy, il faut « penser harmoniquement » et rejeter les « vapeurs stagnantes » des traditions stériles.

La décision nue

Certes, cette méthode a ses limites. L’absence de hiérarchie et la répétition des intuitions peuvent donner le sentiment d’un discours qui tourne sur lui-même. Mais ces faiblesses sont inséparables de sa force. Suarès ne corrige pas ses excès : ce sont eux qui rendent possible l’intensité de sa perception. Il accepte de se tromper pour ne pas affadir ce qu’il saisit. Comme le pressentait Jacques Rivière, Suarès finit par « faire chair » avec son sujet : il ne commente plus Debussy, il le recommence sous nos yeux.

Il nous rappelle ainsi une exigence oubliée : juger suppose de s’exposer. Il n’y a pas de critique sans prise de risque, sans possibilité d’erreur, sans engagement personnel. Suarès ne se dérobe jamais à cette « décision nue ». Face aux consensus mous, il nous offre ce qui manque le plus à notre siècle : une conscience en feu capable de reconnaître le divin dans l’éphémère.

198 pages

Debussy

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Dénazification (des mainates)

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Jean-Yves Jouannais © Myriam Tirler

Histoire d’oiseaux


J’ai la chance d’habiter près d’une grande librairie, et chaque jour, à l’heure de ma promenade, mes pas m’y conduisent inexorablement. Je suis attiré par toutes ces piles de livres neufs ou de rééditions, dont le stock se renouvelle à l’envi au fil des saisons. Cela me permet d’en feuilleter en toute tranquillité quelques exemplaires, l’art de feuilleter étant pour moi l’un des plaisirs les plus délicats de l’existence. C’est aussi l’occasion d’échanger avec des libraires, et même d’écouter leurs conseils, quelquefois avisés. Vendre des livres n’est pas un métier facile. Le libraire doit deviner quel lecteur potentiel vous êtes, pour savoir quels ouvrages vous recommander. Un libraire ne doit pas tant servir ses propres goûts, que ceux, souvent cachés, de celui qui, déboursant une petite somme d’argent, espère trouver, dans cette transaction de confiance, rien de moins qu’une raison fiable de vivre.

L’oiseau mainate

C’est ce qui m’est arrivé il y a peu avec une jeune libraire, qui, ce jour-là, m’a déclaré : « Monsieur Miriel, j’ai peut-être un roman pour vous ! » Elle m’a conduit vers la table basse où sont présentées les parutions que les libraires ont lues et recommandent, et elle m’a tendu un exemplaire du roman de Jean-Yves Jouannais, Une forêt, aux éditions Albin Michel. Je ne connaissais pas cet auteur, mais j’avais déjà remarqué ce livre, grâce à son bandeau où est reproduit, peint à l’aquarelle, un oiseau au plumage violet, à la tête noire et au bec jaune. La légende indique qu’il s’agit d’un mainate, communément appelé merle des Indes. Originaire d’Indo-Malaisie, cet oiseau a la particularité d’imiter la voix humaine. On va voir que c’est un détail important pour l’histoire qui nous est racontée par Jean-Yves Jouannais. 

Une belle rencontre

Mais, avant de vous dire quelques mots de l’intrigue fascinante de ce livre, je voudrais relater qu’à quelque temps de là, j’eus la chance d’assister à une rencontre dans cette librairie avec Jean-Yves Jouannais lui-même. J’étais a priori intrigué par cet écrivain discret, spécialiste de l’histoire militaire et organisateur au Centre Pompidou d’un cycle de conférences à succès, L’Encyclopédie des guerres. J’étais heureux de pouvoir l’approcher. Pendant une heure, ce soir-là, Jouannais ne nous parla pas directement de son livre, mais de littérature en général.

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J’aurais dû prendre des notes, car j’ai tout oublié. Puis vint, après les questions du public, la séance finale de dédicaces. J’avais apporté mon exemplaire. J’arrivai devant lui et nous échangeâmes quelques mots au sujet de stratégie, matière qui m’a toujours passionné (c’est mon côté « situationniste »), et il écrivit la phrase suivante sur la page de garde, que j’ai trouvée très intuitive et parfaitement juste : « Pour Jacques-Émile Miriel, Une forêt, une profonde forêt, après la bataille, après la stratégie. » Une inoubliable dédicace donc, en tout cas pour moi, qui me toucha, car je suis obsédé, comme une poignée d’autres d’ailleurs, par le déclin et la fin des empires, notamment de l’Europe.

L’Europe après la bataille

Revenons brièvement au roman de Jouannais, il en vaut la peine. Nous sommes ici, cela me frappe dès les premières pages, proche de l’univers d’un W. G. Sebald, cet écrivain culte allemand mort en 2001, auteur entre autres du livre essentiel De la destruction (sorti en 2004). Une forêt débute de manière assez simple : un capitaine de réserve de l’armée américaine arrive, en février 1947, dans la ville de Brême, alors en ruine. Jouannais décrit cette sensation d’un monde englouti, deux ans après la fin de la guerre : « La cendre, augmentée des vapeurs échappées des crématoriums — mercure de plombages dentaires —, était le résumé d’un monde qui venait de s’achever. » En attendant de connaître l’objet de sa mission, l’officier va s’immerger à loisir dans cette atmosphère prégnante d’Europe centrale. Le paysage, dévasté lui aussi, ressemble de fait à « une profonde forêt, après la bataille, après la stratégie », pour reprendre les mots de Jouannais dans sa dédicace. La dénazification est alors toujours en œuvre, et l’on se demande si la blafarde Allemagne pourra renaître un jour de ses cendres. Jean-Yves Jouannais fait très bien ressentir cette sensation de désolation irrémédiable, à travers la description presque phénoménologique de la solitude de son personnage principal et des paysages dans lesquels il marche de manière interminable.

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Sa mission de dénazification lui est communiquée. Eh bien, figurez-vous, elle a trait aux oiseaux, et plus précisément aux fameux mainates, dont j’ai parlé plus haut, qui peuplent la forêt. Ils ont appris, par mimétisme, à siffler les chants nazis quand les SS campaient au pied des arbres. On lui précise les faits suivants : « les mainates de la forêt de Hasbruch chantaient ce qu’ils entendaient, sans souci de la saison, ni de l’idéologie. Ils sifflaient à tue-tête le Horst-Wessel-Lied. » Or, une loi de 1945 l’interdisait expressément : « le Horst-Wessel-Lied, était-ilédicté, fait partie des signes d’organisations anticonstitutionnelles dont l’interprétation et la diffusion sont interdites, en raison de leur origine nationale-socialiste ». Je vous laisse découvrir comment la mission du capitaine va évoluer. Avouons que c’est une histoire intrigante, inattendue, sans doute dérisoire, et peut-être en même temps tellement significative de cet instant de l’humanité où tout sombre dans le non-sens et le chaos. C’est donc une histoire parfaitement moderne. Thomas Bernhard aurait pu l’intégrer à son recueil L’Imitateur, collection d’anecdotes étranges à portée philosophique. Je retrouve aussi avec délectation cet esprit-là dans Une forêt.

La conscience de l’insupportable

Une dernière remarque, très importante. Jean-Yves Jouannais a donné un nom particulier à son capitaine américain, dont la famille, comme il le note, émigrée au XIXᵉ siècle aux USA, est justement originaire d’Allemagne : il se nomme Lenz. Et plus précisément : Jacob Michael Lenz. Cela vous rappelle quelque chose ? C’est quasi l’exact homonyme du poète et dramaturge du Sturm und Drang, l’ami de Goethe. Lenz est surtout un texte posthume et inachevé de Georg Büchner, paru en  1839, qui met en scène la folie de ce personnage historique. C’est un classique de la littérature européenne. Il annonce Kafka et tous les autres. Il me semble que Jouannais a voulu nous dire deux choses qui lui tiennent à cœur, à travers cette reprise du nom de Lenz : d’abord, que son récit, Une forêt, est celui de la crise profonde de la culture européenne, qui a continué encore après-guerre. Et puis, il souligne que son personnage incarne lui aussi cette conscience douloureuse, qui finit chez Büchner dans la folie, comme il se concluait chez Heinrich von Kleist (autre incontournable) par le suicide. La folie ou le suicide, seule alternative à notre disposition désormais ? Je voudrais croire que non, mais le grave message d’Une forêt nous remet face aux réalités sérieuses. 

Jean-Yves Jouannais, Une forêt. Éd. Albin Michel, 107 pages.

Une forêt

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W. G. Sebald, De la destruction comme élément de l’histoire naturelle. Éd. Actes Sud, coll. « Babel », 153 pages. 

De la destruction (Romans)

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Que lira-t-on durant les ponts de mai?

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Monsieur Nostalgie, toujours aussi attaché au style et à la fantasmagorie, nous propose quelques pistes de lecture pour les week-ends à rallonge de mai, entre l’allumage du barbecue et la tonte des vertes pelouses…


On me reproche de vénérer seulement les écrivains morts. Par facilité, par jalousie, par idéologie, par ruse, par goût. C’est vrai que mon premier élan naturel, de lecteur et de critique, me porte vers les valeurs polies par le temps, presque usées par des milliers d’yeux, la couverture souillée et les pages écornées. Le jaunissement est le tanin du livre, le dépôt des longues maturations. Le livre neuf, frais, jouvenceau à peine sorti de chez l’imprimeur, a quelque chose d’imberbe, de vaguement sucré, de faussement duveteux ; il est frivole donc inconséquent comme l’affirmait Julien Guiomar face à la désinvolture de l’Incorrigible Jean-Paul Belmondo.

Le livre de saison est plein de colorants, plein de vitalité, plein de promesses ; sa naïveté est touchante et aussi agaçante. Il veut réussir. Il a des ambitions littéraires et commerciales. Il fait le beau au micro ou dans les salons. Il se veut catégorique et prophétique, il divague carrément. Il se croit unique. Il est attiré par la lumière, il cherche des retombées à la pelle et des lettres de pâmoison. Ce livre-là n’est pas sérieux. Alors que le livre ancien, planqué dans notre bibliothèque, recroquevillé sur sa tranche, a déjà connu les cycles infernaux de la vie, les cahotements incertains, l’éclat des jours d’après-parution, les débuts en fanfare, les sélections dans les prix, les inflammations de l’égo, puis les doutes, le ressassement et enfin, l’inévitable oubli. C’est à ce moment-là souvent que j’interviens, après ce purgatoire qui peut durer des décennies, après cette vie d’errance de papier, moi le bras rédempteur et le mégalomane des boîtes vertes, j’exhibe, non sans fierté, mon offrande païenne du dimanche. C’est moi qui l’ai trouvé !

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Le livre est le royaume des impostures, chacun s’estime légitime à juger un texte, à l’encenser ou à le recaler. Pour les ponts de mai à venir, j’avais d’abord pensé évoquer Paris, ô Paris d’Alberto Arbasino (1930 – 2020) dans la belle collection Le Promeneur des années 1990. On savait encore fabriquer des objets à rabats, de belle tenue, au grain lourd et à la prise soyeuse. Monsieur Nostalgie et sa fichue manie de nous parler d’écrivains italiens confidentiels… Mes « italianités exacerbées » commencent à vous gaver. Arbasino n’était pourtant pas un inconnu de l’autre côté des Alpes. Entre les années 1950 et 1960, le jeune journaliste avait même fréquenté le tout-Paris littéraire. Dans ce recueil, il va à la rencontre de Raymond Aron dans son appartement du quai de Passy « au milieu d’une multitude énorme de revues et de livres qui remplissent les pièces » ou chez le Docteur Destouches, route des Gardes, « entre habitations en ruine et petits jardins potagers bourbeux pleins de chats ». Céline, prévisible prédicateur, lui balance ses formules toutes faites qu’il récite à merveille: « Seul m’importe le style, donc seul m’intéresse la couleur… Du reste, il n’y a plus rien à attendre du roman… ni à apprendre ». Fermez le ban ! À l’évidence, je faisais fausse route. Le soleil revient timidement, l’élection présidentielle ne démarrera qu’en septembre, nous ne sommes pas encore des citoyens cernés et assaillis par la prose politicienne. Alors, je me permets de vous faire partager quelques nouveautés du printemps, des vivants et des morts – soyons magnanimes.

D’abord le sémillant Bernard Chapuis, Bernie des Tuileries, œil vif, mémoire intacte, mètre-étalon de l’esprit parisien dans ce qu’il a de plus sauvage et de pertinent, vient de faire paraître son dernier roman Ça va si vite, Monsieur Charvet aux éditions Herodios avec une magnifique illustration de couverture de Yoko Ueta. Bernie nous emmène dans une société mondaine, phagocytée, des soirées huppées aux mélancolies nourricières, des appartements parisiens au sud carnassier, de l’amour aux fêlures. Bernie pratique une littérature champagne et hautement romanesque. Son écriture nostalgique n’a pas pris une ride, elle miroite au coucher du soleil.

Au mois de mai, on a aussi des envies de tarte à la crème et de fruits acides. Les éditions Noir sur Blanc, publient une version revue et augmentée de Anthologie de la subversion carabinée de Noël Godin. Dans ce ball-trap, on retrouve les figures de Ravachol, d’Octave Mirbeau, d’Alphonse Allais, de Gaston Leroux et évidemment des Pieds Nickelés. Tout ça, c’est de la dynamite !

Faisons un peu de sport avec Le fantôme de Stockholm d’Arnaud Ramsay aux éditions « Les livres de la promenade ». Le journaliste connu pour « ses » autobiographies de stars du ballon rond ou ovale s’intéresse à Shizō Kanakuri, un étudiant japonais de 20 ans qui a participé au marathon des Jeux Olympiques de Stockholm en 1912 et a disparu mystérieusement. Et puis saluons le travail du Dilettante avec la reparution de Délicieuses frayeurs de Maurice Pons, préfacé par Denis Lavant, ces nouvelles à l’émotion comprimée vibrent d’une onde insidieuse, étrange et pénétrante, dont l’écrivain avait le secret. Elles nous poursuivent.  

Ça va si vite, Monsieur Charvet ! – Bernard Chapuis – éditions Herodios

Ca va si vite, Monsieur Charvet !

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Anthologie de la subversion carabinée – Noël Godin – Les éditions Noir sur Blanc

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Le fantôme de Stockholm – Arnaud Ramsay – Les livres de la promenade

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Délicieuses frayeurs – Maurice Pons – Le Dilettante

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Le régime nazi, au gramme près

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Adolf Hitler à table au Berghof avec son médecin Theodor Morell et Gertrud Forster, Bavière, fin des années 1930.

Végétarisme d’Hitler, appétit d’ogre de Göring: jusqu’ici, la question culinaire dans les rangs nazis se réduisait à quelques anecdotes. Mais en ouvrant les portes des salles à manger et des celliers du IIIe Reich, Antoine Dreyfus a découvert tout un pan encore méconnu de la Seconde Guerre mondiale et des camps de la mort.


L’appétit vient en mangeant, mais il est des sujets qui vous le coupent. Les Nazis à table, d’Antoine Dreyfus, ne ressert cependant pas les plats d’obscènes ripailles, son étude échappant à toute complaisance morbide. L’essayiste et documentariste s’appuie sur un corpus d’archives tardivement mises au jour ainsi que sur les recherches les plus récentes pour mettre en perspective la question alimentaire, non seulement sur la durée du IIIe Reich, mais aussi dans ses prémices liées au traumatisme de la Première Guerre mondiale, puis dans ses prolongements industriels, et au-delà de la défaite allemande de 1945.

Au banquet des vermines

Aussi le spectacle du banquet des hiérarques et de ses affidés n’occupe-t-il qu’une portion du livre. Hitler, entre 1933 et 1945, passe six mois par an à l’Obersalzberg, retraite paisible agrémentée d’une vue imprenable. Le Berghof « incarne l’idéologie nazie, la mainmise du chef, avec un service orchestré au millimètre » : jus de cerise, soupe d’orge, tartelettes, bouillies – « le végétarisme devient allégorie de pureté morale ». Ni viande ni poisson. Autour du Führer, cigarettes et alcool sont proscrits. Cependant, amateur de pâtisseries, il cède à « des élans de gourmandise incontrôlés ». Dans la Wolfsschanze, sa tanière de Prusse-Orientale, en 1942, le « loup » paranoïaque, qui craint d’être empoisonné, fait goûter quotidiennement son menu par une quinzaine de jeunes filles. Margot Woelk, seule survivante de ce commando, ne dévoilera son expérience qu’en 2012, deux ans avant son décès. Quant à Constanze Manziarly, cuisinière personnelle d’Adolf Hitler jusque dans le bunker berlinois, elle a mystérieusement disparu en avril 1945, sans laisser de traces.

Goebbels ? « Fervent propagandiste de la sobriété et du rejet de “l’individualisme bourgeois” », il n’en arrose pas moins ses banquets privés de champagne et de liqueurs de luxe. Göring ? Lui incarne l’antithèse absolue de cette frugalité « où la retenue gustative se mue en discipline de l’âme ». Collectionneur de grands crus, le Reichsmarschall joue au satrape oriental en son château de Carinhall, « où l’art culinaire est l’écho de son extravagance ». Un avion en provenance d’Istanbul l’approvisionne chaque jeudi en homards, caviar et crustacés. Comble de l’ironie, plus Göring grossit plus il planifie la famine, nanti des pleins pouvoirs pour l’exécution du plan global d’exploitation économique des territoires à l’est de l’Europe. Dreyfus détaille le processus de confiscation des grands celliers français pour l’usage personnel du dignitaire. Sa déchéance physique, au fil des ans, « reflète la gangrène interne du Reich, affaibli par ses contradictions et son appétit insatiable ».

Cuisine politique

Théorisée dès les années 1920 par l’homme qui sera ministre de l’Alimentation et de l’Agriculture jusqu’en 1942, Richard Walther Darré, l’idéologie du Blut and Boden (« le sang et le sol ») trouve ses racines dans le traumatisme de la faim durant la Grande Guerre, puis dans les conséquences du traité de Versailles sur l’alimentation. Elle tranche sur le bouillonnement du Bauhaus dans la République de Weimar. Cette « philosophie du plaisir », dont « la cuisine de Francfort » (Frankfurter Küche) est l’expression fonctionnelle, trouve son antithèse dans la vision réactionnaire portée par les nazis : « La cuisine doit symboliser la place assignée à la femme – mère et gardienne du foyer – et non constituer un espace de travail optimisé. » Le programme sur « l’emploi et le pain » (Arbeit und Brot) du NSDAP en est l’aboutissement.

De là l’entreprise de « prédation nutritionnelle, où la question du pain quotidien sert d’alibi à la conquête et à l’extermination » : le Hungerplan fonde la politique d’exaction et de mort dans l’Europe de l’Est. Réquisitions, blocage des aides humanitaires, planification rationnelle de la famine… Après-guerre, souligne Dreyfus, l’historiographie opposera l’école « intentionnaliste » (cohérence structurelle entre l’idéologie et la méthode) à la thèse « fonctionnaliste » (la famine comme aboutissement des contraintes logistiques, mais sans directive explicite).

Zéro déchet

L’extermination alimentaire des juifs ? La faim légitime « leur annihilation, sous couvert d’économie de guerre et de hiérarchisation raciale ». Elle n’est pas moins planifiée dans les ghettos que dans les camps de concentration. Éprouvants chapitres qui détaillent les allocations caloriques des déportés, mais également de l’encadrement SS. Tout est rationalisé. Jusqu’aux laboratoires agricoles qui fleurissent dans les camps de la mort. Chimistes, agronomes, nutritionnistes pratiquent sur leurs détenus maintes expérimentations pour les aliments de substitution : « Les chercheurs SS notent scrupuleusement les performances avant d’ajuster les formules. » Algues, racines, ersatz produits à partir de déchets, tout y passe ! Les camps fabriquent, par exemple, le Treberbrot (« pain de drêches »), le Borkenkaffee (« café d’écorce »), le Papierfrocken-Müsli (« muesli aux flocons de papier ») ou même le Lederwurst (« saucisse de cuir »), invention tardive de Buchenwald, « aboutissement d’une logique de “zéro déchet”… ». Ce pan encore mal documenté du génocide doit beaucoup aux travaux d’une historienne, Anne Berg : « La violence nazie est envisagée non seulement comme une machine de mort, mais comme un réseau de recyclage systématique : un monde où même la souffrance humaine est un matériau brut à transformer. »

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Le cynisme étant soluble dans l’abjection, l’agroalimentaire et chimique SS se reconvertit, après-guerre, dans l’industrie civile : de Knorr à Maggi/Nestlé, d’IG Farben (fabriquant du Zyklon B), et sa filiale Hoechst, à Siemens, le trésor accumulé des brevets sert à reconstruire les économies occidentales. Combien de scientifiques nazis ont rejoint les instituts de recherche ouest-allemands, voire français1 ? « Le commerce avant tout. Le commerce avant la morale », constate l’auteur.

Les Nazis à table, Antoine Dreyfus, Le Cherche-Midi, 2025, 256 pages.

  1. Sur ces questions, Antoine Dreyfus s’appuie sur les travaux pionniers du chercheur et historien des sciences américain Robert N. Proctor, puis de son disciple Stephan H. Lindner. ↩︎

La Cisse: un délice du Loir-et-Cher

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P. Lacoche.

J’ai été invité, dimanche dernier, au festival Artecisse, à Molineuf, dans le Loir-et-Cher, pour y signer mes livres et en lire des passages, par la créatrice de l’événement, la sympathique et talentueuse Isabel Da Rocha. J’ai, bien sûr, entraîné dans mes pérégrinations la Sauvageonne. Elle en fut ravie. Mieux: elle est tombée sous le charme de ce secteur, plus précisément de la vallée de la Cisse, adorable rivière, affluent de la Loire, calme et aussi poétique qu’un « Dormeur du val » d’Arthur Rimbaud.

Je tombai, moi aussi, amoureux du lieu et du délicieux cours d’eau. « Nos prochaines vacances, nous les passerons là et pas en Bretagne, vieux Yak ! », fit-elle, décidée et un brin autoritaire comme la petite-fille qu’elle est d’un commandant de la Gendarmerie nationale. Isabel Da Rocha a mené à bien une carrière épatante dans le monde des arts. Née à Paris, elle a passé toute son enfance à Saint-Quentin, dans l’Aisne, où elle est restée jusqu’à l’âge de 18 ans; « je suis Picarde mais je me soigne », a-t-elle précisé en souriant à mon attention pour faire référence à l’un de mes essais. Elle a suivi les cours de l’école des beaux-arts Maurice-Quentin de La Tour dans la capitale du Vermandois, puis ceux de l’école des Beaux-Arts d’Amiens, et ensuite ceux de l’école des arts appliqués Duperré, à Paris. À sa sortie, elle est devenue une artiste designer, décoratrice, œuvrant pour de prestigieuses maisons de couture (Christian Dior, Givenchy, Louis Feraud, etc.). « Trente-cinq ans dans le luxe », explique-t-elle. « J’étais la première à faire des installations artistiques dans les vitrines. Je travaillais aussi dans l’architecture d’intérieur et le design de mobilier. En même temps, j’étais artiste peintre ; je suis arrivée dans la vallée de la Cisse en février 2009 pour m’adonner à 100% à la peinture. J’ai pris mon parachute ; j’ai sauté dans l’inconnu à 55 ans. » Rapidement, elle fonde l’association Artcecisse (mot qui veut dire au plus près de la Cisse ou les arts de la Cisse ; il y a deux significations en latin) pour valoriser le territoire et pour valoriser la culture contemporaine, défendre l’environnement et l’eau. « Le festival Artcessice a été surnommé H2O à une époque par la presse et c’est resté », précise Isabel. « On parle beaucoup de l’eau ; la Cisse est une rivière importante. C’est un affluent de la Loire. Je crée des liens entre l’histoire de l’humanité et l’histoire de la nature ; j’aime bien ce qui est invisible. Souvent dans mon travail, je parle de ce qui est invisible. Et, en fait, les affluents sont aussi des invisibles. On cite toujours des grands fleuves, mais on n’évoque pas ceux qui les façonnent. Sans leurs affluents, la Seine, la Loire, le Rhin, le Rhône, etc., n’existeraient pas. Les affluents sont les invisibles de la nature. L’eau est devenue quelque chose de très sensible à notre époque puisqu’on connaît aujourd’hui des guerres de l’eau. Les technologies utilisent trop d’eau ; d’où la crise de l’eau. Pour cela je veux défendre la préservation de l’eau ; il ne faut pas que l’industrie agricole vole l’eau aux petits agriculteurs, aux paysans. Il faut que tout soit réparti équitablement. C’est l’un des sujets de ce festival au travers de la musique, de la littérature, des arts en général. »

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Dimanche dernier, à Nervault, une magnifique propriété située sur le domaine de la commune de Molineuf, à la faveur de la 11e édition du festival, de nombreux créateurs et écrivains étaient présents : Zazü, artiste plasticienne qui a mené à bien un travail à quatre mains avec le photographe Jean-Gabriel Pujol ; Sylvie Joubel, chanteuse, pianiste, compositrice, qui accompagna avec un talent fou les lectures des textes des écrivains et poètes ; Coralie Pineau, animatrice et conteuse du Conservatoire d’espaces naturels du Loir-et-Cher ; Samuel Tasinage, écrivain et artiste ; Nicole Lierre, poétesse ; et bien sûr, Isabel Da Rocha, auteur d’un premier roman-, Les tabous voyageurs (éd. Artecisse), et d’un autre livre Les murmures de l’eau, sous-titré « Miscellanées aquatiques de la Vallée de la Cisse » (éd. Artecisse, 2017), un opus de poésies richement illustré. Le dimanche matin, avant le festival, Isabel nous fit visiter les châteaux d’eau décorés par de grands artistes de street art : ceux d’Averdon, dans la petite Beauce (mis en valeur par Pantonio, un artiste portugais), de Valloire-sur-Cisse (embelli par Liska Llorca), de Limeray (avec des œuvres d’Adec, du Sud-Ouest de la France) et de Monteaux (avec des peintures d’Alegria del Prado). Grâce à Isabel et Artecisse, l’eau, dans son cours ou dans son château, est gâtée, chouchoutée, magnifiée. La Cisse le mérite. Je crois que la Sauvageonne et moi, allons passer nos prochaines vacances dans le Loir-et-Cher.

Les Tabous voyageurs

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Je suis picard mais je me soigne

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