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Pablo Neruda, Trump, «Bibi» et nos élites

Guerre en Iran. « C’est une guerre que nous n’avons pas choisie. Notre action et les appuis que nous apportons restent entièrement défensifs. Quant aux bases situées sur notre sol, la France a exigé qu’aucun des avions ravitailleurs qui y stationneraient ne participe à des opérations menées en dehors du droit international. Elle en a obtenu la garantie complète », affirme Maud Brégeon, porte-parole du gouvernement. S’ils ne rejettent pas l’atlantisme et le sionisme avec autant de virulence que les lfistes ou Dominique de Villepin, bien sûr, les macronistes, en refusant de prendre leur part dans la guerre, finissent selon notre chroniqueur par faire preuve d’une certaine bienveillance à l’égard d’une pensée totalitaire.


Emmanuel Macron ne viendra pas au secours des Iraniens opprimés. Le terrorisme des ayatollahs tétanise le matamore de l’Elysée.
L’assaut israélo-américain lancé le 28 février contre la dictature apocalyptique des mollahs laisse voir la peur du président d’affronter semblablement le totalitarisme du XXIe siècle.

« Une guerre que nous n’avons pas choisie »

L’ennemi s’est pourtant introduit également en France. Cependant Macron juge plus valorisant de jouer à la guerre nucléaire avec la Russie de Poutine. Hier, dans le JDD, la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, a réaffirmé le refus français d’ouvrir les bases militaires aux avions de chasse américains : position identique à celle de l’Espagne du socialiste Pedro Sanchez, qui « sauve l’honneur de l’Europe » selon Dominique de Villepin (BFMTV, dimanche). Ce dernier, exalté par son rejet de l’atlantisme et du sionisme, en est à souhaiter l’échec du duo Trump-Netanyahou.

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« C’est une guerre que nous n’avons pas choisie », explique pour sa part le gouvernement en retrait. La violation du droit international est l’autre argument des défaitistes. Il est celui des « pacifistes » qui donnent raison à un régime théocratique qui, depuis 47 ans, tue son peuple quand il se révolte, les femmes en première ligne. En France, la communication officielle insiste sur les efforts, logistiques et militaires, mis en place pour protéger les Français au Moyen Orient. C’est bien le moins. Mais rien n’insupporte plus Macron, et les antisémites de tous bords, que le courage du petit Etat d’Israël (10 millions d’habitants) à se débarrasser une fois pour toute du nazislamisme, qui a juré sa perte et celle du Liban.
L’Occident est la prochaine cible. Pourtant, ce totalitarisme renaissant recueille beaucoup de bienveillance. Elle est d’abord la marque de l’extrême gauche communiste, qui a pactisé avec l’islam anti-occidental. Toutefois, ce monde manichéen attire aussi les faibles et les paresseux.

Gamineries

Ils sont pléthore parmi les « élites » françaises. Celles-ci s’horripilent de voir deux dirigeants du monde libre – Trump et « Bibi » – oser défier par les armes l’obscurantisme djihadiste qui fait trembler les pleutres. Or l’islamisme est rejeté par le peuple iranien, lui-même musulman de tradition à commencer par l’ancien shah. En fait, Macron a gardé une fascination d’adolescent rebelle pour la pensée stalinienne. Lors de son intervention du 3 mars il avait exposé sur son bureau un épais recueil des œuvres de Pablo Neruda (Résidence sur la terre), avec un visible marque-page suggérant une lecture quasi-complète. Il se trouve que j’ai eu comme ami cher, aujourd’hui disparu, le poète franco-uruguayen Ricardo Paseyro, qui fut son adjoint alors que Paseyro était lui-même jeune communiste débarquant en France.

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Ayant vite coupé avec le PC, il ne cessa de dénoncer par la suite « Le mythe Neruda » (Cahier de l’Herne, 1965) en reprochant notamment au prix Staline (1952), puis au prix Nobel, ses odes soviétophiles dont son « Staline, plus savant que tous les hommes ensemble ». Paseyro a expliqué[1] que Neruda se faisait payer ses poésies au nombre de lignes, ce qui explique que les vers de Chant général (568 pages), qui compose en partie le livre de Macron, sont « débités en tranches de trois ou quatre mots pour s’achever sur un ridicule A mon Parti ». Comment l’admirateur d’un homme faux peut-il avoir un jugement clair sur le monde ?

La révolution des oubliés

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[1] Ricardo Paseyro, Toutes les circonstances sont aggravantes, le Rocher, 2007

Quand les missiles parlent et que les mythes mentent

Les nuits de Tel-Aviv sont désormais rythmées par les sirènes et les abris. Mais au-delà de la guerre des drones et des missiles, une autre guerre se joue: celle des récits. Et dans cette bataille symbolique resurgit un vieux mythe, celui qui fait du Juif — aujourd’hui de l’État juif — la source du mal qu’on lui inflige.


La nuit commence par une sirène. À Tel-Aviv, ce son est devenu familier. Il déchire soudain l’air de la ville, traverse les rues, les appartements, les cafés encore ouverts. En quelques secondes, tout change. Les conversations s’interrompent, les pas s’accélèrent, chacun sait exactement ce qu’il doit faire.

On ne regarde pas le ciel.

On descend les escaliers, on pousse une porte blindée, on se serre dans un abri. Les enfants se taisent. Les adultes attendent. La ville entière retient son souffle derrière des murs de béton.

Au-dessus, dans l’obscurité, passent les drones et les missiles.

Ils viennent parfois de très loin, de l’Iran lui-même, ou de ces territoires où Téhéran a installé, année après année, les instruments de sa guerre indirecte : le Hezbollah au Liban, le Hamas à Gaza, les Houthis au Yémen, les milices chiites disséminées dans la région. Dans ce ciel nocturne se croisent les trajectoires d’un système militaire construit patiemment : un réseau de forces capables de frapper Israël depuis plusieurs directions.

Parmi ces armes apparaissent désormais des missiles d’une nouvelle génération, comme le Khorramshahr-4, parfois appelé Kheibar. Deux mille kilomètres de portée. Une ogive lourde capable de se multiplier en plusieurs charges explosives. Une vitesse qui rend l’interception plus difficile.

Mais ces missiles ne sont qu’un élément d’un ensemble plus vaste : drones lancés par essaims, arsenaux balistiques en expansion, programme nucléaire poursuivi obstinément depuis des années. Il faut partir de cette réalité matérielle. La puissance de destruction iranienne n’est plus une hypothèse stratégique. Elle existe déjà. Et selon toute logique militaire et technologique, elle était appelée à croître.

Mais cette puissance ne s’arrête pas aux frontières de l’Iran. Elle s’étend à travers un réseau d’organisations armées qui forment aujourd’hui un véritable système de confrontation régional. Hezbollah, Hamas, Houthis : autant de fronts possibles, autant de vecteurs de guerre. Ainsi se dessine un encerclement stratégique.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’histoire d’Israël. Depuis sa naissance en 1948, l’État juif a vécu dans un environnement où ses voisins musulmans refusait sa légitimité même. Les guerres qui ont marqué son existence — de 1948 à aujourd’hui — furent d’abord des guerres existentielles.

La puissance militaire israélienne est née de cette réalité. Non comme une promesse de domination, mais comme une protection. Une conclusion tirée d’une histoire plus longue encore : celle d’un peuple qui, pendant des siècles, fut privé de la possibilité de se défendre lui-même.

Car la menace antisémite, elle, n’a presque jamais disparu. Elle change de langage, de justification et d’idéologie, mais elle demeure remarquablement constante à travers les siècles. Tantôt religieuse, tantôt raciale, tantôt politique, elle revient toujours aux mêmes images : le Juif conspirateur, manipulateur, puissance cachée qui contrôlerait les peuples.

Cette permanence explique en partie la singularité de l’expérience israélienne : un État fondé aussi pour empêcher que l’histoire de la vulnérabilité juive puisse se répéter sans défense possible.

Mais le paradoxe de notre époque est frappant. Car, dans la guerre contemporaine, les images comptent presque autant que les armes — et les apparences semblent souvent jouer contre Israël. La destruction de quartiers entiers à Gaza, les bombardements actuels au Liban contre le Hezbollah, les infrastructures détruites, les populations civiles déplacées : ces images dominent l’espace médiatique mondial. Elles nourrissent l’idée d’une puissance militaire écrasant des populations vulnérables. Pour beaucoup d’observateurs, la scène paraît simple : un État puissant face à des populations meurtries. Mais la réalité stratégique est plus complexe. Le Hamas à Gaza comme le Hezbollah au Liban ont construit leurs infrastructures militaires au cœur même des zones civiles : tunnels sous les quartiers habités, dépôts d’armes dans les immeubles, tirs de roquettes depuis des zones densément peuplées. Dans ces conditions, toute riposte militaire produit inévitablement des destructions et des victimes civiles.

À cette dimension s’ajoute une autre source de polémique : la confrontation avec l’Iran lui-même. Les frappes ou opérations préventives envisagées ou menées par Israël — parfois avec l’appui ou l’ombre portée des États-Unis — contre les installations militaires ou nucléaires iraniennes sont souvent perçues, dans le débat international, comme des initiatives offensives.

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Ainsi se construit un récit puissant : celui d’un Israël devenu la principale force de guerre de la région.

Mais c’est précisément ici que commence la guerre des récits.

Car ces images ne racontent qu’une partie de l’histoire. L’autre partie concerne l’environnement stratégique dans lequel Israël se trouve : un réseau d’acteurs armés soutenus par l’Iran — Hamas, Hezbollah, Houthis et milices régionales — dont l’objectif déclaré est la disparition de l’État juif.

Dans cette guerre des récits, les mêmes événements produisent des interprétations opposées. Les uns parlent de résistance, les autres d’agression. Les uns annoncent des victoires, les autres des défaites.

Mais dans le cas d’Israël, cette bataille narrative rencontre un imaginaire beaucoup plus ancien.

À mesure que l’Iran accumule missiles et drones et que ses alliés encerclent Israël, le soupçon se déplace paradoxalement vers Israël lui-même. On affirme alors que l’État juif chercherait à dominer la région pour créer « un grand Israël » du Nil à l’Euphrate, qu’il manipulerait les puissances occidentales, qu’il pousserait les États-Unis à la guerre.

Ce discours se présente comme une analyse géopolitique. Il reproduit en réalité un schéma très ancien.

Depuis des siècles, l’antisémitisme attribue aux Juifs une volonté de domination universelle. Au début du XXᵉ siècle, cette fiction prit la forme grotesque des Protocoles des Sages de Sion, faux document fabriqué dans la Russie tsariste et repris ensuite par la propagande nazie ainsi que la création de faux talmuds qui prêtaient aux rabbins juifs des paroles monstrueuses sur les « goys », traités de sous-hommes ou d’animaux que les juifs, peuple élu, auraient le droit d’exploiter et de dominer.

Aujourd’hui, la vieille accusation a simplement changé d’échelle. Ce n’est plus seulement « le Juif » qui serait censé dominer le monde : c’est l’État des Juifs.

Dans certains milieux militants européens, ces thèmes circulent désormais sous des formes nouvelles, mêlant rhétorique complotiste, anti-impérialisme radical et dénonciation obsessionnelle du « sionisme ». Des discours naguère confinés aux marges — ceux popularisés par des polémistes comme Alain Soral — ont contribué à diffuser ces cadres d’interprétation bien au-delà de leurs cercles d’origine, jusque dans certaines franges de la gauche radicale et dans une partie de la jeunesse politisée issue de l’immigration musulmane.

Ainsi se produit une inversion presque parfaite du réel. Un régime qui développe missiles, drones et programme nucléaire tout en proclamant depuis des décennies la disparition d’Israël devient, dans certains récits, un acteur secondaire. L’accusé principal reste Israël. C’est le mécanisme classique du bouc émissaire. Dans des sociétés traversées par des crises, par des humiliations ou par des fractures internes, il devient tentant de projeter ses propres échecs sur une figure extérieure. L’Occident en crise morale comme certaines sociétés du monde islamique trouvent parfois dans Israël — et derrière lui dans les Juifs — une explication commode à leurs propres impasses. Ainsi la guerre que nous voyons aujourd’hui possède plusieurs dimensions à la fois : une guerre militaire faite de drones et de missiles, une guerre stratégique entre États et organisations armées, et une guerre des propagandes où chacun proclame ses victoires et annonce les défaites de l’autre.

Mais pendant que ces récits s’affrontent, pendant que chacun réécrit les événements à l’avantage de sa cause, une chose demeure. Les drones continuent d’être produits. Les missiles continuent d’être assemblés. Et l’histoire possède une ironie tragique : les mythes peuvent survivre très longtemps, mais les armes, elles, finissent toujours par parler.

La société malade

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Epstein: la machine à complots

Jeffrey Epstein était juif, pédophile, milliardaire et jet-setteur. Du pain bénit pour les complotistes. Il aurait été à la tête d’un vaste réseau de traite humaine pour les uns, figure pédosataniste pour les autres, voire agent du Mossad ou du FSB… Les fantasmes sur les élites censées tirer les ficelles du monde n’ont pas pris une ride


Dis-moi quel complot tu vois dans les « Epstein Files », et je te dirais qui tu es. Depuis le 30 janvier, date à laquelle le ministère de la Justice américain a publié une vague inédite de documents relatifs au richissime pédocriminel américain, nombreux sont ceux qui ont trouvé dans cette gigantesque base d’information de quoi nourrir tous types de suspicions.

À Londres et à Paris notamment, plusieurs instructions judiciaires ont ainsi été ouvertes – ou relancées – contre diverses personnalités citées dans les fichiers, tels le prince déchu dAngleterre Andrew, l’ancienne éminence grise du New Labour Peter Mandelson ou l’ex-président de l’Institut du monde arabe Jack Lang.

Les réseaux sociaux enquêtent

Seulement, à côté de ces enquêtes officielles – qui reposent sur des éléments avérés –, de nombreuses spéculations, beaucoup moins étayées, font florès sur les réseaux sociaux, et même dans une certaine presse. Du fait qu’il était pédophile, juif, multimillionnaire et jet-setteur, l’homme d’affaires new-yorkais alimente tous les fantasmes, y compris les pires. Décédé il y a plus de six ans, le voilà en train de devenir, post mortem, un éclatant révélateur de nos peurs collectives et de nos représentations sociales les plus inavouées.

La théorie la plus populaire à son sujet est relative à sa pédophilie. Elle affirme qu’Epstein n’aurait pas été un simple prédateur isolé, mais le maillon d’un vaste réseau international d’exploitation sexuelle de mineures impliquant dirigeants politiques, chefs d’entreprise et stars du show-business. Avec son amie Ghislaine Maxwell (condamnée en 2022 à vingt ans de prison par la justice fédérale américaine), l’homme d’affaires aurait servi d’intermédiaire dans l’organisation de bals roses dont les convives s’appelaient entre autres Bill Clinton, Bill Gates et Michael Jackson.

Il est vrai que tous ces VIP ont été reçus par l’homme d’affaires new-yorkais dans ses somptueuses résidences, comme en témoignent des photos extraites des 180 000 que comptent lesEpstein Files. Mais avoir dîné avec le diable fait-il de vous automatiquement un serviteur du Mal ?

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Pour Philippe de Villiers, la réponse ne semble pas faire de doute. Le 12 février, il écrivait carrément dans le JDNews, avec un art consommé de l’amalgame : « Le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire pour viols et agressions sexuelles, notamment sur mineurs. Il y a donc une French Connection. La pêche au gros commence. Dans les filets qui traînent, on remonte bientôt de la vase des hauts-fonds de belles pieuvres à tentacules, dont quelques icônes des années mitterrandiennes. On apprend que Mister Jack démissionne de l’Institut du monde arabe. »

Pure calomnie ! Rien, absolument rien dans les Files – et quelle que soit l’aversion que puisse par ailleurs inspirer le personnage – ne permet d’affirmer que Jack Lang aurait trempé dans les activités pédophiles de Jeffrey Epstein. Plus loin dans le même article, Philippe de Villiers avance que la « prédation sataniste » est le fruit du libéralisme économique et de la libération des mœurs. À croire que, dans les sociétés traditionnelles, aucun enfant n’a jamais été violé, et pas plus dans les familles conservatrices et dans les écoles catholiques…

Mansuétude troublante et Etat profond

Mais revenons à Epstein. Aux Etats-Unis, les conspirationnistes les plus résolus croient pouvoir raccrocher ses crimes à une théorie plus globale et délirante : celle développée depuis 2017 par le mouvement QAnon, selon laquelle une élite secrète pédosataniste, combattue héroïquement par Donald Trump, contrôlerait rien de moins que l’État fédéral américain. Ce qui expliquerait pourquoi l’homme d’affaires new-yorkais a reçu une peine clémente (dix-huit mois de prison, dont treize effectués) quand il a été condamné en 2008 par un tribunal de Floride pour ses activités hautement coupables envers des jeunes filles. Cependant, rien n’indique dans les Epstein Files que cette mansuétude, certes fort troublante, ait été ordonnée en haut lieu dans quelque cabinet noir de l’État profond.

Évidemment, il existe une variante antisémite de cette théorie du complot. Ses promoteurs ont notamment été enchantés de découvrir dans lesFilesdes échanges d’e-mails entre Jeffrey Esptein et la banquière Ariane de Rothschild, qui pourtant interroge l’homme d’affaires new-yorkais uniquement sur des questions financières techniques et des sujets d’actualité générale. Qu’à cela ne tienne, Dieudonné, mentionné dans ces conversations tout simplement parce que les informations parlaient de lui, y a vu la preuve que ses problèmes avec la justice avaient été commandités par les « sionistes ». Les meilleures blagues de l’humoriste sont souvent involontaires.

Les accords d’Abraham, c’est lui aussi !

Dans un tout autre registre, nettement moins haineux, une autre hypothèse circule abondamment sur le Web au sujet d’Epstein : celle de la fabrique de « kompromats ». Au service d’une puissance étrangère, l’homme d’affaires aurait été en réalité un agent secret ayant reçu mission d’élaborer des documents compromettants – en particulier des photos – afin de faire chanter des personnalités influentes. Il aurait agi pour le compte soit des services israéliens soit du FSB russe, à vous de décider, le choix du pays en dira long sur vos opinions politiques.

Certains prétendent même que les accords d’Abraham seraient le chef-d’œuvre de la carrière d’Epstein. L’homme d’affaires aurait invité de hauts dignitaires arabes à des parties fines et aurait fait filmer les agapes derrière des vitres sans tain. Pour éviter la diffusion de ces images, les princes auraient accepté de reconnaître l’existence de l’État d’Israël.

Last but not least, voici la théorie du complot la plus chic. Celle-là ne vous vaudra pas d’être regardé de travers dans les dîners en ville. Car elle est antitrumpiste. Que dit-elle ? Que si le ministère de la Justice a publié seulement la moitié des 6 millions de pièces contenues dans le dossier Epstein, et s’il a caviardé de nombreux noms dans les fichiers mis en ligne, c’est pour cacher la véritable « liste de clients » du pédocriminel et faire diversion avec des informations inoffensives. Le but de l’opération serait de blanchir l’image de Donald Trump, véritable salaud de l’affaire. Une extrapolation séduisante, mais pas davantage démontrée que les précédentes.

Il est compréhensible, car humain, qu’une histoire aussi abjecte donne lieu aux conjectures les plus extrêmes. Raison de plus de revenir aux faits, et rien qu’aux faits : jusqu’à plus ample informé, la totalité des pédocriminels confondus par les Epstein Files sont au nombre de deux et ils ont été mis en prison.

Ils voient des fachos partout

Ces derniers temps, les lfistes évoquent le fascisme à tout bout de champ…


On doit l’admettre : le délire idéologique, la confusion historique et la banalisation du pire ont déjà gagné.

Le Conseil d’État a récemment validé la qualification d’extrême gauche donnée à La France insoumise (LFI) par le ministre de l’Intérieur. On continue, par commodité et paresse, à qualifier systématiquement d’extrême droite des structures politiques diverses : de droite extrême, de droite radicale ou de droite identitaire. Ce que le plus grand spécialiste de l’extrême droite, Jean-Yves Camus, ne cesse de dénoncer.

Controverses surréalistes

Tout cela s’inscrit dans les aberrations partisanes d’aujourd’hui, avec un langage républicain qui est devenu sens dessus dessous. Ce n’est pas anodin, mais c’est infiniment moins grave que l’abus, depuis quelque temps, dû essentiellement à une extrême gauche se croyant revenue des années en arrière, au temps de la « bête immonde » et de la « peste brune », des termes de fascisme, de nazisme, de néonazisme ou, au mieux, de pré-fascisme.

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Cette passion rétrospective pour une Histoire terrifiante, et à nulle autre comparable, est dangereuse à plus d’un titre, mais personne ne paraît s’en émouvoir. Après le meurtre de Quentin Deranque, on a vu surabonder, de la part de tous les adversaires qui avaient peu ou prou approuvé son massacre, ces mots chargés d’Histoire et d’horreurs dont l’usage, dans notre climat démocratique, aussi imparfait qu’il puisse apparaître à certains, représentait une odieuse résurrection du passé dans un présent aux antipodes de ce dernier.

J’ai été frappé par le caractère surréaliste des controverses et des anathèmes qui semblaient tous accepter de se situer dans le registre de ce vocabulaire rétrospectif, pour mieux s’abandonner à une frénésie polémique s’enrichissant, si l’on peut dire, de ces références absurdement passéistes.

Pourtant la bonne foi, à défaut du savoir, aurait dû conduire à mettre en cause cette lamentable comparaison entre hier et aujourd’hui qui, dénaturant les caractéristiques fondamentales du fascisme et du nazisme et se faisant peur, délibérément ou non, engendrait cette conséquence : banaliser ces régimes totalitaires et atténuer leur terrifiante et singulière identité.

Antifascistes aux petits pieds

Il y a probablement dans cette comédie, qui dévoie les mots, mélange les époques, dilue les spécificités historiques et personnelles et occulte l’ampleur désastreuse des bilans humains du fascisme et du nazisme, une envie, à la fois, de s’imaginer héros de combats admirables, résistants face à un péril et à des défis sans merci, et de peindre nos jours aux couleurs affreuses de temps heureusement révolus.

Répéter en permanence que ceux-ci vont revenir ou qu’ils sont déjà là, c’est jeter une pierre pour encore charger notre République de tous les maux, alors que la coupe est pleine, et surtout interdire, dans une atmosphère lucidement démocratique, des débats dont la qualité tiendra d’abord à une juste perception de l’Histoire et de la hiérarchie de ses séquences et tragédies.

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Cette dérive préoccupante, qui prend de plus en plus d’importance, se retrouve aussi, mais sur un autre registre, quand on dilapide le terme de révolutionnaire en l’appliquant à un Jean-Luc Mélenchon parce qu’il a du talent, qu’il parle fort, qu’il invective les journalistes et qu’il se pose en gourou, n’espérant aucune subversion, mais seulement une installation à l’Élysée en 2027. Trop conscient de son importance pour prendre acte que le Rassemblement national n’attend que lui pour gagner !

Dans cette furie qui s’acharne, contre toute évidence, à voir du nazisme et du fascisme à tout coup, face à n’importe quelle péripétie de violences verbales ou physiques, ciblons le rôle lamentable de la plupart des historiens qui n’ont pas le courage de nous apporter leurs lumières pour remettre les pendules de l’Histoire à l’heure ! Certes, ce n’est pas un Gérard Noiriel ou un Patrick Boucheron qui le feront, mais il en est d’autres dont l’abstention est dommageable pour la vérité.

Ce fascisme et ce nazisme à tout bout de champ apposent du ridicule sur ce qui a été, avec le communisme sanglant, le comble de l’horreur historique : conséquence paradoxale et absurde d’un usage immodéré de l’esprit partisan !

Paris: tous les coups sont permis

Jean-Mathieu Pernin raconte dans Jeux de massacres cinquante ans de campagnes municipales à Paris. Qu’ils soient de gauche ou de droite, les candidats ne s’interdisent rien pour s’emparer de l’Hôtel de Ville.


Rien de mieux qu’un enfant de la balle pour nous faire la visite guidée. L’auteur du récent Jeux de massacres. Le Roman des campagnes municipales à Paris est fils et petit-fils de conseillers municipaux à Paris, époque Jacques Chirac, puis Jean Tiberi. Ayant grandi au milieu des dorures de la République, le journaliste d’Arte connaît bien les tiroirs et les placards de l’Hôtel de Ville, ainsi que les cadavres politiques qu’on y trouve.

Tout débute par une incongruité historique. Durant une bonne partie du xxe siècle, Paris s’est contentée d’élire un conseil municipal qui devait partager le pouvoir avec le préfet de la Seine. Un reliquat de la vieille méfiance du pouvoir central à l’égard d’une capitale frondeuse et de ses faubourgs turbulents.

Candidats maudits de l’Elysée

En 1974, soucieux de donner un coup de jeune aux institutions, le candidat Giscard promet aux Parisiens qu’ils pourront choisir leur maire comme des grands. La réforme est fin prête pour l’élection de 1977. Le président a son candidat : Michel d’Ornano. C’était sans compter l’irruption de Jacques Chirac, désormais dissident à droite.

Pourtant poussé par ses mentors Pierre Juillet et Marie-France Garaud, l’ancien Premier ministre de VGE entre à reculons dans la course. Il faut dire que, trois ans plus tôt, il a déclaré que « le caractère très spécifique de la Ville de Paris ne permet en aucun cas d’envisager un maire élu ».

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Durant la campagne, Chirac ne s’interdit pas de se moquer du style « un peu aristocratique » de son adversaire qui, de son côté, inaugure la malédiction des candidats de l’Élysée à la Mairie de Paris, de Pierre Joxe à Françoise de Panafieu en passant par Benjamin Griveaux pris, si l’on ose dire, la main dans le sac en 2020.

Emplois fictifs

Le règne de Chirac, marqué par les fameuses motocrottes, prend fin en 1995 quand le Corrézien devient président. Seulement, en adoubant Jean Tiberi, qui se fait élire dans la foulée, il suscite l’amertume dans ses troupes. En 1998, Jacques Toubon crée un groupe gaulliste municipal dissident. Si Tiberi arrive à déjouer l’opération, il ne parvient pas, en revanche, à endiguer le flot de révélations sur le système RPR à Paris, généreux en emplois fictifs.

En 2001, Philippe Séguin est désigné par le parti, mais Tiberi maintient ses listes. Une configuration idéale pour le candidat PS Bertrand Delanoë. Au soir du premier tour, le naufrage Séguin (cruellement moqué par les Guignols de l’info en masochiste sponsorisé par 3615 code Domina) se précise. Les listes Tiberi, elles, résistent mieux que prévu. Refusant de s’allier à un homme compromis dans des scandales politico-financiers, Séguin écarte toute fusion de listes.

Forteresse socialiste

Paris devient une forteresse de gauche. De ses deux mandats à Paris, Delanoë gardera une double déception : l’incapacité à prendre le PS lors du congrès de Reims en 2008, et l’échec à décrocher l’organisation des JO. C’est son héritière Anne Hidalgo qui récupérera sans enthousiasme le hochet olympique, pour 2024, faute de villes concurrentes. Cruelle ironie que d’obtenir quelque chose que l’on ne désire plus.

Paris, marchepied pour l’Élysée ? L’expérience de Chirac l’avait laissé penser, la tentative infructueuse d’Anne Hidalgo a nettement nuancé cette idée. Reste que la liste des ténors politiques qui ont rêvé de la capitale avant de vite renoncer est encore plus longue : Borloo, Douste-Blazy, Strauss-Kahn, Lang… Si elle n’est pas automatiquement faiseuse de roi, Paris est surtout une ville farouche qui ne se donne pas au premier séducteur venu.

Jean-Mathieu Pernin, Jeux de massacres. Le Roman des campagnes municipales à Paris de 1977 à 2026, Le Cherche-Midi, 2026. 336 pages

Ce que LFI n’ose pas dire

Inversion accusatoire, morale absolue et phrases-choc prêtes à servir: les tribuns de l’extrême gauche alignent leurs formules bien huilées. Présentation du fast-food rhétorique des lfistes. Eux sont convaincus de faire dans le gastronomique…


« La beauté de tuer des fascistes. » Cette citation est le sous-titre de Catarina, pièce de théâtre à succès du directeur du Festival d’Avignon, Tiago Rodrigues. À la dernière scène, un jeune homme dont le sort est d’être abattu délivre à mi-voix la tirade finale, un éloge du fascisme – lors d’une représentation à Bochum, le plateau est pris d’assaut par des spectateurs qui tentent de lyncher l’acteur. Les « jeunes gardes » allemands ont confondu théâtre et réalité, s’indigne un chorus d’intellectuels nourris d’Habermas.

Les « jeunes gardes » allemands ont-ils confondu ? Non : l’ultra-gauche n’admet pas la mise en scène de ce qu’elle combat. Ils n’ont pas confondu car ils savent que les mots portent en eux l’Estado Novo. Les déclamer c’est représenter une réalité. Voilà pourquoi au XVIIe siècle l’Église interdisait le théâtre car immoral. La banalité rhétorique de la tirade fasciste en fait la force présentielle.

Donc cette interrogation : que disent les fanatiques de l’ultra-gauche quand ils disent quelque chose ? Quelle est leur « rhétorique » ?

Mais, par « rhétorique », il ne s’agit pas des éclats de gosier à la Raphaël Arnault, des gueuseries comparées aux outrances verbales des parlementaires lettrés de jadis, aptes cependant à entraîner la parole dans le caniveau. Mélenchon et Arnault donnent malgré tout raison à Céline : « La merde a de l’avenir. Vous verrez qu’un jour on en fera des discours. »

Être saisi de frénésie médiatique, « mais écoutez ce qu’Arnault a dit ! » c’est tomber dans un piège. En rhétorique ce n’est pas l’écart de langage qui importe, mais au contraire la rengaine, bref : les « lieux communs ». Or, comme ces tours de phrase, qui sont des tours de pensée, sont routiniers ils sont difficiles à débusquer. Ils ne peuvent pas faire le buzz. L’écart de langage détourne l’attention du discours de fond. L’arbre cache la forêt.

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C’est dans la masse des lieux communs de la rhétorique d’ultra-gauche qu’il faut débusquer le cochon. Voici quelques prises rabattues.

Mathilde Panot (en commission) : « Je trouve qu’il ne faut pas instrumentaliser la question des violences sexuelles faites aux femmes en temps de guerre et qu’il faut les combattre, toutes, sans exception. Aucune n’est plus acceptable que d’autres. » Lieu commun : elle passe d’une touche personnelle à une déclaration à valeur universelle qui n’admet aucune contradiction. Ce lieu commun est « normatif » : il renforce la cohésion du groupe, en normant comment cadrer un problème. Il ne sert à rien d’autre. Si on hurle au double standard, après une agression non-condamnée, c’est qu’on n’a pas compris.

Louis Boyard (Facebook) : « Il n’y a aucune différence entre les mollahs iraniens qui imposent le voile et ceux qui veulent l’interdire de force en France. » Que veut dire Ubu Junior par ce renversement de perspective, un truc rhétorique ? Lieu commun : pour toute situation politique de victimisation, nous, LFI, inversons l’optique. Perdez du temps à décortiquer, nous avons occupé le terrain.

Rima Hassan (X) : « Israël est une monstruosité sans nom. Personne n’échappera à la justice. Ni les criminels génocidaires ni leurs soutiens. » On bâille : encore du Rosa Luxemburg en keffieh. Lieu commun efficace, au contraire : nous, LFI, avons une idée « polarisée » de notre combat, sans ambiguïté, sans marge, au contraire de vous qui passez votre temps à louvoyer. Ce lieu commun est la basse continue de la rhétorique LFI.

Paul Vannier (son site) : « C’est un jour de souvenir de cette guerre meurtrière, mais également l’occasion de nous rappeler du combat pour la liberté, les droits humains et la paix qu’ont mené la Résistance et les Alliés. » Ce disciple du « stratège » Mélenchon auprès duquel il apprit comment « créer une situation » révèle un autre lieu commun : l’affirmation froide par un récit argumenté (le « narrative ») de la supériorité morale du groupe LFI, qui s’approprie une histoire considérée exemplaire. Qui peut s’élever contre elle à propos de 1939-1945 sans être immédiatement disqualifié du discours public ? S’arroger la supériorité morale à partir d’une opinion générale est une constante de la rhétorique LFI.  

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Manuel Bompard (Facebook) : « Depuis 2022, les groupuscules d’extrême droite ont tué 12 personnes. Quand le rugbyman Federico Aramburu a été tué par des membres du GUD est-ce que vous avez posé à Marine Le Pen la question de sa responsabilité ? » C’est verbeux, mais c’est rodé. Pour une situation A, LFI dégaine une situation -A. LFI a un stock de contre-arguments. Ce n’est pas leur qualité qui compte, mais leur disponibilité instantanée.

Murielle Lepvraud (en commission) : « Je tiens à préciser que c’est un travail assez minutieux. Je remercie d’ailleurs mon collaborateur de l’avoir effectué pour moi. » On se dit : elle est payée pour quoi faire ? Recadrons : un lieu commun est activé, que LFI travaille bien (« minutieux ») et solidairement, contrairement (sous-entendu) aux députés qui exploitent leurs assistants. Lieu commun : nous sommes un « soviet » intellectuel. Nous avançons ensemble, sans distinction de rang.

D’autre lieux communs arment la rhétorique LFI. Une distribution intuitive des rôles rhétoriques est notable : à Panot la harangue, à Boyard l’emporte-pièce, à Hassan la grandiloquence, à Vannier le phrasé, à Bompard la gouaille, et à Lepvraud le ton zéro. Et chacun possède, en outre, le physique de son rôle : car, en stratégie rhétorique, la posture et l’apparence doivent être en congruence avec ce qu’on dit, comment on le dit. LFI coche toutes les cases.

Une compétence rhétorique équivalente dans « l’ultra » ? Lénine et le bolchevisme, Mussolini et ses fasci. La beauté à tuer l’adversaire y trouve son cadre de performance : un extrémisme organiquement rhétorique, face à des opposants en ordre et parole dispersés.

La fabrique du fanatisme: Paroles armées

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La boîte du bouquiniste

« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites


On sait peu de choses de Gabriel-Louis Pringué (1885-1965). Issu de la grande bourgeoisie, maîtrisant les codes et les bonnes manières à la perfection, cet homme a passé sa vie à vivoter de salons en châteaux, en intime des plus grands du grand monde. Et c’est seulement au crépuscule de son existence qu’il s’est mis à écrire ses souvenirs.

Sous le vernis du snobinard se nourrissant avec appétit de name dropping affleure l’observateur avisé, le témoin sensible ayant conscience que « cette société toute en précieuse porcelaine de Saxe » ne résistera pas aux assauts de la modernité, d’ailleurs, « elle s’est effondrée, brisée en mille morceaux », reconnaît-il en guise de conclusion. Avant d’arriver à ce constat amer, Pringué édifie une galerie de portraits inouïe, et, d’une plume remarquablement vive et juste – il voit tout –, redonne chair à ses amis : Youssoupov, Boni de Castellane, la Païva, La Rochefoucauld, Rohan, Deux-Siciles, La Tour d’Auvergne, Broglie, Tour et Taxis, Wagram, Bibesco, Orléans-Bragance, Bourbon-Parme, les grands ducs russes, le sultan du Maroc, le maharadjah de Kapurthala… et tant d’autres pages du Bottin mondain.

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À la différence de Proust qui a fait « une carrière de bout de table » (marquis de Ségur), Pringué est un invité réclamé et attendu, un ami fidèle. Sa conversation brillante, sa mémoire prodigieuse, les effluves de parfum qu’il dégage et son bouquet de fleurs à la boutonnière, dixit Maurice Sachs, en font un personnage à part. Mais ce qui le distingue, surtout, est sa nostalgie du temps présent. Il s’entoure de noms qui ont fait l’histoire de France pour être en prise directe avec le passé tout en sachant que ce qu’il est en train de vivre va s’effondrer. Les maisons qu’il fréquente à la Belle Époque sont encore régies comme au xviiie siècle, le duc de Noailles pouvant lui dire : « Ma belle-mère, même seule à table, a toujours son service fait par sept valets de pied en grande tenue, en plus des maîtres d’hôtel » ; et Pringué s’enivre d’évoluer dans des décors inchangés depuis l’Ancien Régime qui témoignent d’un « sens héréditaire de la magnificence ». Familier du château Chaumont, chez la princesse de Broglie, il assiste un jour à cet échange : avant d’allumer une cigarette, un jeune homme de passage demande à la maîtresse des lieux si la fumée l’incommode ; la réponse fuse : « Je l’ignore, monsieur, car personne ne s’est jamais permis de fumer devant moi. » Notre chroniqueur ne se prive pas de fréquenter aussi les cercles de financiers qui, « à l’instar des fermiers généraux de la Régence, s’intoxiquaient d’opulence, habitant des palais transformés en véritables musées, et recevaient dans le domaine du grandiose ». Toujours entouré de souverains en exil, de princes et de duchesses, de diplomates et de gens de lettres, Pringué ne se lasse pas d’égrainer et de décrire par le détail les chasses, les bals, les petits et grands dîners auxquels il a participé. Non pour dire « j’y étais », mais pour certifier qu’ils ont existé.

30 ans de dîners en ville, Gabriel-Louis Pringué, Édition Revue Adam, 1946 (réédité par les Éditions Lacurne, 2012).

La pêche me manque

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


A chaque fois que nous passons, par beau temps, la Sauvageonne et moi, sur le pont de la rivière Selle, près de l’hippodrome d’Amiens, subrepticement, tout mon être se sent envahi d’une bouffée de vitalité. Mon ébouriffée adorée et vénérée, souvent, s’en rend compte. « Tu as l’air heureux, vieux Yak ; que se passe-t-il ? », me dit-elle, presque inquiète. « C’est vrai mais ce n’est pas grave ; ne t’inquiète pas, c’est que je pense que, sous peu, je pourrai retourner à la pêche. » Lorsque je songe à cette dernière, ma mélancolie légendaire de détestable Cioran picard, s’envole comme une théorie de sansonnets braillards et moqueurs. La pêche est ma passion ; lorsque je n’y vais pas, j’en rêve. (« C’est mieux que tes bagarres incessantes et dangereuses, vieux Yak », déclare encore ma chérie ; il est vrai qu’il m’arrive, la nuit, de me bagarrer contre d’anciens collègues de travail, ou d’anciens copains de la cité Roosevelt, à Tergnier, dans l’Aisne, ville rouge, cheminote et ouvrière de mon enfance. La dernière fois, je me battais au couteau contre un soldat teuton à casque à pointe qui hurlait dans son jargon tonitruant, guttural, péremptoire, un ton ignoble du type à envahir la Pologne. Mes rêves ne sont pas sans conséquence ; je me débats et il m’arrive de donner des coups de pieds à mon adorable, sensuelle et délurée maîtresse. D’où ses récriminations.) La pêche donc. Oui, j’en rêve ; ça me rend fou. Il me tarde que nous soyons le 25 avril, date de l’ouverture au brochet et au sandre en deuxième catégorie, pour que je fonce à l’étang du Courrier picard, près d’Argœuvres. A ce propos, Aymeric, si tu me lis, pourrais-tu me confirmer que le code du cadenas de la porte d’entrée, n’a pas été changé ? Merci. – N.D.A. : Aymeric, salarié du journal, est responsable de l’étang. -) Dans quelques jours, je vais procéder à une complète révision de mon matériel : vérifier le plombage des lignes, graisser la mécanique des moulinets, tester la résistance des cannes et des scions, et surtout, surtout, m’assurer que la sonde, objet indispensable, se trouve bien dans ma musette. Comme beaucoup de filles, la Sauvageonne n’aime pas trop m’accompagner sur les rives incertaines (eût dit Robert Mallet) de l’étang. Il lui est arrivé de me traiter de barbare, d’être cruel. En effet, j’adore pêcher au vif. Cela signifie qu’on utilise comme appât, un petit gardon ou un vairon ou un goujon ; on lui accroche un hameçon trident dans le dos et on balance la ligne dans l’onde avec l’espoir d’attraper un brochet, une perche, un sandre ou une anguille. J’avoue qu’aujourd’hui, arrivé à soixante-dix piges, je ne suis pas très fier de cette pratique d’un autre âge, mais qui puis-je ? Je suis accro ; je suis une manière de junky de la pêche au vif à part que mes héroïnes à moi ce sont les carpes, les ablettes et les vandoises. (Quand les wokes auront pris le pouvoir, cette pêche sera interdite mais je n’en ai cure car je serai dévoré par les asticots depuis longtemps.) En parlant d’asticots, je pêche aussi au blanc avec ces derniers comme appâts ; j’utilise aussi leurs collègues vers de terre et vers de vase. Là encore, quelques filles ne se sont pas privées de me faire remarquer que cette pauvres petites bestioles rondelettes et couleur crème ne m’avaient strictement rien fait et, qu’au final, je n’étais qu’un odieux individu. Il faut dire, lectrice, que le pêcheur est aujourd’hui presque autant détesté que le chasseur. (En des temps, immémoriaux, il m’arrivait d’en parler avec deux connaissances, écrivains adulés, rois de la gâchette, que j’adorais : Michel Déon et Jean-Jacques Brochier ; tous deux avaient beaucoup aimé mon roman Le pêcheur de nuages, publié au Dilettante, et Jean-Jacques, membre du jury du prix François-Sommer, avait fait en sorte que cette belle distinction me fût accordée en 1996.) Je rétorquais donc à ces filles trop sensibles que ce seraient autant d’asticots qui ne dévoreraient pas ma sinistre dépouille quand je me reposerai au cimetière de Tergnier. Qu’importe : personne ne parviendra à briser ma passion et mes rêves peuplés de rotengles aux nageoires vermillon, de tanches brunes comme des señoritas de Tolède, de brèmes crémeuses comme des Paris-Brest, de perches sortes de petits zèbres aquatiques. Et, comble de l’ignominie, je ne pratique pas le « no kill » : je ne relâche pas les poissons que je capture ; je les cuisine et je les mange. Quoi de meilleur qu’un filet de perche poêlé, ou un brochet au beurre blanc ? Il m’arrive de parler de tout ça avec mon bon copain, l’écrivain-pêcheur Franck Maubert ; on se comprend. Quand, je capture un beau brochet ou une grosse tanche, je le/la prends en photo et la lui envoie ; il en fait de même. Un vrai bonheur ! Les wokes me diront que, sur cette terre, j’ai beaucoup péché. Ils n’auront pas tort. Mais je leur rétorquerai que si l’étang du Courrier picard, n’est pas le lac de Galilée, il n’empêche que la majorité des apôtres était constituée des pêcheurs. « Na ! » comme dirait ma Sauvageonne.

Le pêcheur de nuages

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Feu, La Cinq!

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Monsieur Nostalgie se souvient avec émotion du lancement de La Cinq le 20 février 1986 et rétrospectivement considère qu’elle fut une expérience télévisuelle quasi-fantastique…


Patrick Sabatier. Débuts de la chaine. DR

Je revois mon camarade, Alexandre, les yeux embués, lui le plus fidèle téléspectateur, l’indéboulonnable laudateur des programmes américano-italiens, le Berlusconien-Berrichon de cœur s’effondrer en 1992 dans son salon. Seul devant l’écran noir. Hébété. Perdu. Chien sans collier. Son principal repère venait de tomber. La Démocratie avait perdu. Ne comprenant pas pourquoi cette chaîne avait généré tant de haine et de jalousie. La Cinq n’était plus. Elle n’émettrait plus. Il l’avait soutenue dès le mois de février 1986, dès son origine. Il fut à la fois un disciple et un théoricien de cette aventure rocambolesque. Aucune émission de cette grille baroque tirant sur le rococo ne lui était étrangère.

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Il fut pour moi, un passeur, mieux un professeur. Sans lui, jamais, je n’aurais mesuré la portée métaphysique de cet objet. Alexandre analysait les séries et les variétés comme s’il découvrait un nouveau monde. Il avait compris, avant les autres, le pouvoir féérique et disruptif, flamboyant et un brin neurasthénique de cette création surréaliste aux reflets « m’as-tu vu ». Il regardait La Cinq avec les yeux purs d’un adolescent qui a peur du lendemain et qui cherche un moyen d’évasion, une porte de sortie à cet enfer rural. Notre environnement d’alors était comprimé dans un collège unique et la rotation d’un seul car par jour reliant la préfecture berruyère à notre village abandonné. Bien plus tard, il m’avoua que La Cinq l’avait sauvé, sauvé des raisonneurs, sauvé des injonctions civiques et des crises démocratiques, sauvé d’une pensée toute faite imposée au forceps. Là où certains virent l’avènement du mercantilisme et la fin d’une civilisation culturelle, lui avait saisi son pouvoir magique. Il n’était pas resté bloqué sur le côté outrancier de l’image, sa surabondance, son déversement, sa théâtralité assumée. La saturation fut certainement le plus grand atout de cette antenne ; La Cinq sidérait quand ses concurrents plus habiles, plus introduits, plus compatibles avec notre fausse souveraineté, louvoyaient. La Cinq ne mentait pas sur la marchandise, elle n’avait pas vocation à donner du sens ou à renforcer notre citoyenneté, elle était le terrain vague, ouvert à toutes les fantaisies et à toutes les constructions possibles. Son néant était un nouvel existentialisme. Alexandre s’était attaché à elle comme à un ami imaginaire. Quant il était face à un adversaire qui attaquait sa télé-champagne et ricanait sur sa profusion de paillettes, il souriait tout en regrettant que son interlocuteur ne perçoive pas l’exacerbation assumée, l’entrée dans un univers parallèle, bien plus profond et tentateur qu’il n’y paraissait.

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Selon lui, La Cinq ouvrait de nouvelles perspectives, sa décorrélation avec la réalité n’était pas un drame, son côté anesthésiant avait même des vertus curatives. Je le revois dans la cour de récréation argumenter, défendre la télé de Sivio devant des écoliers sceptiques, déjà perclus par l’esprit de la cohabitation et le sérieux des années 1980. Un jour, il me dit qu’il n’y avait rien de plus beau et de plus troublant qu’une émission présentée par Christian Morin et Amanda Lear où étaient invités Jean-Pierre Rives et Jeane Manson. Alexandre aimait Roger Zabel et Hubert Auriol, mais surtout le déferlement des séries le comblait de bonheur. Sur ce point-là, j’étais d’accord avec lui. Dans une Europe grossissante, dans une lutte des classes vieillissante, sur quoi la jeunesse de France pouvait-elle bien s’appuyer ? Alexandre répondait calmement : Happy Days, Kojak, Supercopter, Riptide, Chips, Arabesque, Mike Hammer, Arnold et Willy, Shérif fais-moi peur, Star Trek, Baretta, K 2000 ou l’Homme de l’Atlantide. C’était implacable. J’ai compris très récemment pourquoi cette chaîne avait tant séduit ma génération. En lisant Un nouveau fantastique de Jean-Baptiste Baronian, éditions l’Age d’Homme paru en1977, j’ai vu enfin clair. La Cinq était un objet éminemment fantastique car elle répondait aux deux facteurs constitutifs du fantastique selon l’auteur: « D’une part, le facteur qui amène, sinon provoque la déroute du réel. D’autre part celui qui suggère une ambiguïté. Autrement dit, tout ce qui, d’une manière ou d’une autre, de façon tout à fait spectaculaire ou purement allusive, entretient une atmosphère d’étrangeté immédiate, irréductible à la raison raisonnante ».

Le nouveau fantastique

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Autopsie du vieux monde aux idées tordues

L’écroulement du régime peut intervenir à tout moment. Après les médias d’État, d’autres citadelles de la gauche seront sommées de rendre des comptes. Jack Lang, tout un symbole, est déjà tombé.


Comme à ses plus belles heures, le vieux monde progressiste rameute ses pétitionnaires. Mais, cette fois, le camp du Bien se sait en danger de mort. Il a du sang sur les mains, avec le meurtre à Lyon, le 14 février, de Quentin Deranque, lynché par la milice « antifa » de LFI. Comment prendre encore au sérieux ces clercs aux idées tordues ? Jadis, il s’agissait pour les soixante-huitards de réclamer, dans Le Monde ou Libération, la dépénalisation des rapports sexuels entre adultes et enfants. Puis la gauche caviar sonna la diane contre le peuple oublié, assimilé à l’extrême droite qu’il fallait éradiquer. Cette fois, la pensée mondaine se retrouve, entre anciens combattants radoteurs, pour faire le procès du député (UDR) Charles Alloncle : le 10 février, 350 représentants du people (de Laure Adler à Laurent Joffrin en passant par Eva Joly) ont accusé, dans Le Monde, le rapporteur de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public de manquer de respect à France Télévisions, chasse gardée d’une intelligentsia réduite au rôle de garde-chiourme d’un système qui coule.

L’époque est un château de cartes. L’écroulement du régime peut intervenir à tout moment1. Outre les médias d’État sommés de rendre des comptes sur leurs pratiques devant des parlementaires, les citadelles de la gauche peuvent s’attendre aux mêmes assauts démocratiques, à commencer par l’Éducation antinationale et la Justice militante. Non seulement la « mondialisation heureuse » confirme sa fumisterie, mais son élite déracinée est bien cette caste claquemurée et arrogante dont les « complotistes » dénonçaient les abus de pouvoir et le mépris des gens. L’omerta mafieuse, qui a couvert les turpitudes du financier et pédocriminel américain Jeffrey Epstein, disqualifie cette oligarchie qui exhibe ses attirails vertueux au nez des infréquentables « populistes ». Ses larmes de crocodile sur la mort de Quentin ne font pas oublier sa détestation du patriote qu’il était. Le 20 février, l’appel de 180 personnalités à « réaffirmer notre antifascisme » a attisé la confrontation.

La chute de Jack Lang, qui a dû démissionner le 7 février de la présidence de l’Institut du monde arabe, symbolise la débâcle morale des donneurs de leçons. Le beau monde socialiste avait aussi choisi de taire les désinvoltures du pique-assiette de luxe et ses ardoises impayées. Lang et sa fille Caroline sont soupçonnés par le Parquet national financier de « blanchiment de fraude fiscale aggravée » à travers la création, avec Epstein, d’une société offshore dans un paradis fiscal des îles Vierges, pour commercer l’art contemporain. Mais la ligne de défense de la gauche à la ramasse désigne déjà la Russie ou les antisémites comme causes de ses déboires. Ces gens-là sont incapables de se remettre en question.

Le dégoût est le mot qui revient. Un sondage du Monde (9 février) montre que 78 % des sondés n’ont plus confiance en la politique. La même proportion se dit dégoûtée par l’affaire Epstein (Le Figaro, 13 février). Rien ne tient plus debout dans cette république coupée de ses citoyens les plus vulnérables. Le 7 juillet, Marine Le Pen saura si les juges d’appel lui laissent le champ libre pour 2027. Mais même ce couperet n’est plus supportable dans son principe. Ce vieux monde sent le sapin. Il est à fuir.

La révolution des oubliés

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  1. Une même réflexion s’impose évidemment concernant le régime iranien, menacé dans sa survie après les bombardements d’Israël et des Etats-Unis lancés depuis samedi, qui ont notamment tué l’ayatollah Ali Khamenei. ↩︎

Pablo Neruda, Trump, «Bibi» et nos élites

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La porte-parole du gouvernemnet Maud Bregeon, Paris, 4 mars 2026 © J.E.E/SIPA

Guerre en Iran. « C’est une guerre que nous n’avons pas choisie. Notre action et les appuis que nous apportons restent entièrement défensifs. Quant aux bases situées sur notre sol, la France a exigé qu’aucun des avions ravitailleurs qui y stationneraient ne participe à des opérations menées en dehors du droit international. Elle en a obtenu la garantie complète », affirme Maud Brégeon, porte-parole du gouvernement. S’ils ne rejettent pas l’atlantisme et le sionisme avec autant de virulence que les lfistes ou Dominique de Villepin, bien sûr, les macronistes, en refusant de prendre leur part dans la guerre, finissent selon notre chroniqueur par faire preuve d’une certaine bienveillance à l’égard d’une pensée totalitaire.


Emmanuel Macron ne viendra pas au secours des Iraniens opprimés. Le terrorisme des ayatollahs tétanise le matamore de l’Elysée.
L’assaut israélo-américain lancé le 28 février contre la dictature apocalyptique des mollahs laisse voir la peur du président d’affronter semblablement le totalitarisme du XXIe siècle.

« Une guerre que nous n’avons pas choisie »

L’ennemi s’est pourtant introduit également en France. Cependant Macron juge plus valorisant de jouer à la guerre nucléaire avec la Russie de Poutine. Hier, dans le JDD, la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, a réaffirmé le refus français d’ouvrir les bases militaires aux avions de chasse américains : position identique à celle de l’Espagne du socialiste Pedro Sanchez, qui « sauve l’honneur de l’Europe » selon Dominique de Villepin (BFMTV, dimanche). Ce dernier, exalté par son rejet de l’atlantisme et du sionisme, en est à souhaiter l’échec du duo Trump-Netanyahou.

A lire aussi, Patrick Atlan: Les tyrans finissent mal, en général…

« C’est une guerre que nous n’avons pas choisie », explique pour sa part le gouvernement en retrait. La violation du droit international est l’autre argument des défaitistes. Il est celui des « pacifistes » qui donnent raison à un régime théocratique qui, depuis 47 ans, tue son peuple quand il se révolte, les femmes en première ligne. En France, la communication officielle insiste sur les efforts, logistiques et militaires, mis en place pour protéger les Français au Moyen Orient. C’est bien le moins. Mais rien n’insupporte plus Macron, et les antisémites de tous bords, que le courage du petit Etat d’Israël (10 millions d’habitants) à se débarrasser une fois pour toute du nazislamisme, qui a juré sa perte et celle du Liban.
L’Occident est la prochaine cible. Pourtant, ce totalitarisme renaissant recueille beaucoup de bienveillance. Elle est d’abord la marque de l’extrême gauche communiste, qui a pactisé avec l’islam anti-occidental. Toutefois, ce monde manichéen attire aussi les faibles et les paresseux.

Gamineries

Ils sont pléthore parmi les « élites » françaises. Celles-ci s’horripilent de voir deux dirigeants du monde libre – Trump et « Bibi » – oser défier par les armes l’obscurantisme djihadiste qui fait trembler les pleutres. Or l’islamisme est rejeté par le peuple iranien, lui-même musulman de tradition à commencer par l’ancien shah. En fait, Macron a gardé une fascination d’adolescent rebelle pour la pensée stalinienne. Lors de son intervention du 3 mars il avait exposé sur son bureau un épais recueil des œuvres de Pablo Neruda (Résidence sur la terre), avec un visible marque-page suggérant une lecture quasi-complète. Il se trouve que j’ai eu comme ami cher, aujourd’hui disparu, le poète franco-uruguayen Ricardo Paseyro, qui fut son adjoint alors que Paseyro était lui-même jeune communiste débarquant en France.

A lire aussi, Jeremy Stubbs: Francesca Albanese: qui est «l’ennemi commun de l’humanité» ?

Ayant vite coupé avec le PC, il ne cessa de dénoncer par la suite « Le mythe Neruda » (Cahier de l’Herne, 1965) en reprochant notamment au prix Staline (1952), puis au prix Nobel, ses odes soviétophiles dont son « Staline, plus savant que tous les hommes ensemble ». Paseyro a expliqué[1] que Neruda se faisait payer ses poésies au nombre de lignes, ce qui explique que les vers de Chant général (568 pages), qui compose en partie le livre de Macron, sont « débités en tranches de trois ou quatre mots pour s’achever sur un ridicule A mon Parti ». Comment l’admirateur d’un homme faux peut-il avoir un jugement clair sur le monde ?

La révolution des oubliés

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[1] Ricardo Paseyro, Toutes les circonstances sont aggravantes, le Rocher, 2007

Quand les missiles parlent et que les mythes mentent

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Un religieux parle au téléphone devant des missiles exposés lors d’un rassemblement annuel marquant l'anniversaire de la Révolution islamique de 1979 sur la place Azadi, ou place de la Liberté, à Téhéran, en Iran, le mercredi 11 février 2026 © Vahid Salemi/AP/SIPA

Les nuits de Tel-Aviv sont désormais rythmées par les sirènes et les abris. Mais au-delà de la guerre des drones et des missiles, une autre guerre se joue: celle des récits. Et dans cette bataille symbolique resurgit un vieux mythe, celui qui fait du Juif — aujourd’hui de l’État juif — la source du mal qu’on lui inflige.


La nuit commence par une sirène. À Tel-Aviv, ce son est devenu familier. Il déchire soudain l’air de la ville, traverse les rues, les appartements, les cafés encore ouverts. En quelques secondes, tout change. Les conversations s’interrompent, les pas s’accélèrent, chacun sait exactement ce qu’il doit faire.

On ne regarde pas le ciel.

On descend les escaliers, on pousse une porte blindée, on se serre dans un abri. Les enfants se taisent. Les adultes attendent. La ville entière retient son souffle derrière des murs de béton.

Au-dessus, dans l’obscurité, passent les drones et les missiles.

Ils viennent parfois de très loin, de l’Iran lui-même, ou de ces territoires où Téhéran a installé, année après année, les instruments de sa guerre indirecte : le Hezbollah au Liban, le Hamas à Gaza, les Houthis au Yémen, les milices chiites disséminées dans la région. Dans ce ciel nocturne se croisent les trajectoires d’un système militaire construit patiemment : un réseau de forces capables de frapper Israël depuis plusieurs directions.

Parmi ces armes apparaissent désormais des missiles d’une nouvelle génération, comme le Khorramshahr-4, parfois appelé Kheibar. Deux mille kilomètres de portée. Une ogive lourde capable de se multiplier en plusieurs charges explosives. Une vitesse qui rend l’interception plus difficile.

Mais ces missiles ne sont qu’un élément d’un ensemble plus vaste : drones lancés par essaims, arsenaux balistiques en expansion, programme nucléaire poursuivi obstinément depuis des années. Il faut partir de cette réalité matérielle. La puissance de destruction iranienne n’est plus une hypothèse stratégique. Elle existe déjà. Et selon toute logique militaire et technologique, elle était appelée à croître.

Mais cette puissance ne s’arrête pas aux frontières de l’Iran. Elle s’étend à travers un réseau d’organisations armées qui forment aujourd’hui un véritable système de confrontation régional. Hezbollah, Hamas, Houthis : autant de fronts possibles, autant de vecteurs de guerre. Ainsi se dessine un encerclement stratégique.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’histoire d’Israël. Depuis sa naissance en 1948, l’État juif a vécu dans un environnement où ses voisins musulmans refusait sa légitimité même. Les guerres qui ont marqué son existence — de 1948 à aujourd’hui — furent d’abord des guerres existentielles.

La puissance militaire israélienne est née de cette réalité. Non comme une promesse de domination, mais comme une protection. Une conclusion tirée d’une histoire plus longue encore : celle d’un peuple qui, pendant des siècles, fut privé de la possibilité de se défendre lui-même.

Car la menace antisémite, elle, n’a presque jamais disparu. Elle change de langage, de justification et d’idéologie, mais elle demeure remarquablement constante à travers les siècles. Tantôt religieuse, tantôt raciale, tantôt politique, elle revient toujours aux mêmes images : le Juif conspirateur, manipulateur, puissance cachée qui contrôlerait les peuples.

Cette permanence explique en partie la singularité de l’expérience israélienne : un État fondé aussi pour empêcher que l’histoire de la vulnérabilité juive puisse se répéter sans défense possible.

Mais le paradoxe de notre époque est frappant. Car, dans la guerre contemporaine, les images comptent presque autant que les armes — et les apparences semblent souvent jouer contre Israël. La destruction de quartiers entiers à Gaza, les bombardements actuels au Liban contre le Hezbollah, les infrastructures détruites, les populations civiles déplacées : ces images dominent l’espace médiatique mondial. Elles nourrissent l’idée d’une puissance militaire écrasant des populations vulnérables. Pour beaucoup d’observateurs, la scène paraît simple : un État puissant face à des populations meurtries. Mais la réalité stratégique est plus complexe. Le Hamas à Gaza comme le Hezbollah au Liban ont construit leurs infrastructures militaires au cœur même des zones civiles : tunnels sous les quartiers habités, dépôts d’armes dans les immeubles, tirs de roquettes depuis des zones densément peuplées. Dans ces conditions, toute riposte militaire produit inévitablement des destructions et des victimes civiles.

À cette dimension s’ajoute une autre source de polémique : la confrontation avec l’Iran lui-même. Les frappes ou opérations préventives envisagées ou menées par Israël — parfois avec l’appui ou l’ombre portée des États-Unis — contre les installations militaires ou nucléaires iraniennes sont souvent perçues, dans le débat international, comme des initiatives offensives.

A lire aussi, Charles Rojzman: Alliance États-unis et Israël: le retour d’un ancien mythe

Ainsi se construit un récit puissant : celui d’un Israël devenu la principale force de guerre de la région.

Mais c’est précisément ici que commence la guerre des récits.

Car ces images ne racontent qu’une partie de l’histoire. L’autre partie concerne l’environnement stratégique dans lequel Israël se trouve : un réseau d’acteurs armés soutenus par l’Iran — Hamas, Hezbollah, Houthis et milices régionales — dont l’objectif déclaré est la disparition de l’État juif.

Dans cette guerre des récits, les mêmes événements produisent des interprétations opposées. Les uns parlent de résistance, les autres d’agression. Les uns annoncent des victoires, les autres des défaites.

Mais dans le cas d’Israël, cette bataille narrative rencontre un imaginaire beaucoup plus ancien.

À mesure que l’Iran accumule missiles et drones et que ses alliés encerclent Israël, le soupçon se déplace paradoxalement vers Israël lui-même. On affirme alors que l’État juif chercherait à dominer la région pour créer « un grand Israël » du Nil à l’Euphrate, qu’il manipulerait les puissances occidentales, qu’il pousserait les États-Unis à la guerre.

Ce discours se présente comme une analyse géopolitique. Il reproduit en réalité un schéma très ancien.

Depuis des siècles, l’antisémitisme attribue aux Juifs une volonté de domination universelle. Au début du XXᵉ siècle, cette fiction prit la forme grotesque des Protocoles des Sages de Sion, faux document fabriqué dans la Russie tsariste et repris ensuite par la propagande nazie ainsi que la création de faux talmuds qui prêtaient aux rabbins juifs des paroles monstrueuses sur les « goys », traités de sous-hommes ou d’animaux que les juifs, peuple élu, auraient le droit d’exploiter et de dominer.

Aujourd’hui, la vieille accusation a simplement changé d’échelle. Ce n’est plus seulement « le Juif » qui serait censé dominer le monde : c’est l’État des Juifs.

Dans certains milieux militants européens, ces thèmes circulent désormais sous des formes nouvelles, mêlant rhétorique complotiste, anti-impérialisme radical et dénonciation obsessionnelle du « sionisme ». Des discours naguère confinés aux marges — ceux popularisés par des polémistes comme Alain Soral — ont contribué à diffuser ces cadres d’interprétation bien au-delà de leurs cercles d’origine, jusque dans certaines franges de la gauche radicale et dans une partie de la jeunesse politisée issue de l’immigration musulmane.

Ainsi se produit une inversion presque parfaite du réel. Un régime qui développe missiles, drones et programme nucléaire tout en proclamant depuis des décennies la disparition d’Israël devient, dans certains récits, un acteur secondaire. L’accusé principal reste Israël. C’est le mécanisme classique du bouc émissaire. Dans des sociétés traversées par des crises, par des humiliations ou par des fractures internes, il devient tentant de projeter ses propres échecs sur une figure extérieure. L’Occident en crise morale comme certaines sociétés du monde islamique trouvent parfois dans Israël — et derrière lui dans les Juifs — une explication commode à leurs propres impasses. Ainsi la guerre que nous voyons aujourd’hui possède plusieurs dimensions à la fois : une guerre militaire faite de drones et de missiles, une guerre stratégique entre États et organisations armées, et une guerre des propagandes où chacun proclame ses victoires et annonce les défaites de l’autre.

Mais pendant que ces récits s’affrontent, pendant que chacun réécrit les événements à l’avantage de sa cause, une chose demeure. Les drones continuent d’être produits. Les missiles continuent d’être assemblés. Et l’histoire possède une ironie tragique : les mythes peuvent survivre très longtemps, mais les armes, elles, finissent toujours par parler.

La société malade

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Epstein: la machine à complots

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Manifestation devant le Capitole pour la divulgation des dossiers Epstein, Washington, 18 novembre 2025 © Samuel Corum/SIPA

Jeffrey Epstein était juif, pédophile, milliardaire et jet-setteur. Du pain bénit pour les complotistes. Il aurait été à la tête d’un vaste réseau de traite humaine pour les uns, figure pédosataniste pour les autres, voire agent du Mossad ou du FSB… Les fantasmes sur les élites censées tirer les ficelles du monde n’ont pas pris une ride


Dis-moi quel complot tu vois dans les « Epstein Files », et je te dirais qui tu es. Depuis le 30 janvier, date à laquelle le ministère de la Justice américain a publié une vague inédite de documents relatifs au richissime pédocriminel américain, nombreux sont ceux qui ont trouvé dans cette gigantesque base d’information de quoi nourrir tous types de suspicions.

À Londres et à Paris notamment, plusieurs instructions judiciaires ont ainsi été ouvertes – ou relancées – contre diverses personnalités citées dans les fichiers, tels le prince déchu dAngleterre Andrew, l’ancienne éminence grise du New Labour Peter Mandelson ou l’ex-président de l’Institut du monde arabe Jack Lang.

Les réseaux sociaux enquêtent

Seulement, à côté de ces enquêtes officielles – qui reposent sur des éléments avérés –, de nombreuses spéculations, beaucoup moins étayées, font florès sur les réseaux sociaux, et même dans une certaine presse. Du fait qu’il était pédophile, juif, multimillionnaire et jet-setteur, l’homme d’affaires new-yorkais alimente tous les fantasmes, y compris les pires. Décédé il y a plus de six ans, le voilà en train de devenir, post mortem, un éclatant révélateur de nos peurs collectives et de nos représentations sociales les plus inavouées.

La théorie la plus populaire à son sujet est relative à sa pédophilie. Elle affirme qu’Epstein n’aurait pas été un simple prédateur isolé, mais le maillon d’un vaste réseau international d’exploitation sexuelle de mineures impliquant dirigeants politiques, chefs d’entreprise et stars du show-business. Avec son amie Ghislaine Maxwell (condamnée en 2022 à vingt ans de prison par la justice fédérale américaine), l’homme d’affaires aurait servi d’intermédiaire dans l’organisation de bals roses dont les convives s’appelaient entre autres Bill Clinton, Bill Gates et Michael Jackson.

Il est vrai que tous ces VIP ont été reçus par l’homme d’affaires new-yorkais dans ses somptueuses résidences, comme en témoignent des photos extraites des 180 000 que comptent lesEpstein Files. Mais avoir dîné avec le diable fait-il de vous automatiquement un serviteur du Mal ?

A lire aussi, Gabriel Robin: Jeffrey Epstein, l’homme aux 100 000 contacts

Pour Philippe de Villiers, la réponse ne semble pas faire de doute. Le 12 février, il écrivait carrément dans le JDNews, avec un art consommé de l’amalgame : « Le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire pour viols et agressions sexuelles, notamment sur mineurs. Il y a donc une French Connection. La pêche au gros commence. Dans les filets qui traînent, on remonte bientôt de la vase des hauts-fonds de belles pieuvres à tentacules, dont quelques icônes des années mitterrandiennes. On apprend que Mister Jack démissionne de l’Institut du monde arabe. »

Pure calomnie ! Rien, absolument rien dans les Files – et quelle que soit l’aversion que puisse par ailleurs inspirer le personnage – ne permet d’affirmer que Jack Lang aurait trempé dans les activités pédophiles de Jeffrey Epstein. Plus loin dans le même article, Philippe de Villiers avance que la « prédation sataniste » est le fruit du libéralisme économique et de la libération des mœurs. À croire que, dans les sociétés traditionnelles, aucun enfant n’a jamais été violé, et pas plus dans les familles conservatrices et dans les écoles catholiques…

Mansuétude troublante et Etat profond

Mais revenons à Epstein. Aux Etats-Unis, les conspirationnistes les plus résolus croient pouvoir raccrocher ses crimes à une théorie plus globale et délirante : celle développée depuis 2017 par le mouvement QAnon, selon laquelle une élite secrète pédosataniste, combattue héroïquement par Donald Trump, contrôlerait rien de moins que l’État fédéral américain. Ce qui expliquerait pourquoi l’homme d’affaires new-yorkais a reçu une peine clémente (dix-huit mois de prison, dont treize effectués) quand il a été condamné en 2008 par un tribunal de Floride pour ses activités hautement coupables envers des jeunes filles. Cependant, rien n’indique dans les Epstein Files que cette mansuétude, certes fort troublante, ait été ordonnée en haut lieu dans quelque cabinet noir de l’État profond.

Évidemment, il existe une variante antisémite de cette théorie du complot. Ses promoteurs ont notamment été enchantés de découvrir dans lesFilesdes échanges d’e-mails entre Jeffrey Esptein et la banquière Ariane de Rothschild, qui pourtant interroge l’homme d’affaires new-yorkais uniquement sur des questions financières techniques et des sujets d’actualité générale. Qu’à cela ne tienne, Dieudonné, mentionné dans ces conversations tout simplement parce que les informations parlaient de lui, y a vu la preuve que ses problèmes avec la justice avaient été commandités par les « sionistes ». Les meilleures blagues de l’humoriste sont souvent involontaires.

Les accords d’Abraham, c’est lui aussi !

Dans un tout autre registre, nettement moins haineux, une autre hypothèse circule abondamment sur le Web au sujet d’Epstein : celle de la fabrique de « kompromats ». Au service d’une puissance étrangère, l’homme d’affaires aurait été en réalité un agent secret ayant reçu mission d’élaborer des documents compromettants – en particulier des photos – afin de faire chanter des personnalités influentes. Il aurait agi pour le compte soit des services israéliens soit du FSB russe, à vous de décider, le choix du pays en dira long sur vos opinions politiques.

Certains prétendent même que les accords d’Abraham seraient le chef-d’œuvre de la carrière d’Epstein. L’homme d’affaires aurait invité de hauts dignitaires arabes à des parties fines et aurait fait filmer les agapes derrière des vitres sans tain. Pour éviter la diffusion de ces images, les princes auraient accepté de reconnaître l’existence de l’État d’Israël.

Last but not least, voici la théorie du complot la plus chic. Celle-là ne vous vaudra pas d’être regardé de travers dans les dîners en ville. Car elle est antitrumpiste. Que dit-elle ? Que si le ministère de la Justice a publié seulement la moitié des 6 millions de pièces contenues dans le dossier Epstein, et s’il a caviardé de nombreux noms dans les fichiers mis en ligne, c’est pour cacher la véritable « liste de clients » du pédocriminel et faire diversion avec des informations inoffensives. Le but de l’opération serait de blanchir l’image de Donald Trump, véritable salaud de l’affaire. Une extrapolation séduisante, mais pas davantage démontrée que les précédentes.

Il est compréhensible, car humain, qu’une histoire aussi abjecte donne lieu aux conjectures les plus extrêmes. Raison de plus de revenir aux faits, et rien qu’aux faits : jusqu’à plus ample informé, la totalité des pédocriminels confondus par les Epstein Files sont au nombre de deux et ils ont été mis en prison.

Ils voient des fachos partout

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En campagne pour la mairie de Paris, la lfiste Sophia Chikirou entonne avec sa clique le slogan "Siamo tutti antifascisti", quand elle ne traite pas les journalistes qui lui déplaisent de "nazis aux petits pieds"... Paris, 22 février 2026 © Stephane Lemouton/SIPA

Ces derniers temps, les lfistes évoquent le fascisme à tout bout de champ…


On doit l’admettre : le délire idéologique, la confusion historique et la banalisation du pire ont déjà gagné.

Le Conseil d’État a récemment validé la qualification d’extrême gauche donnée à La France insoumise (LFI) par le ministre de l’Intérieur. On continue, par commodité et paresse, à qualifier systématiquement d’extrême droite des structures politiques diverses : de droite extrême, de droite radicale ou de droite identitaire. Ce que le plus grand spécialiste de l’extrême droite, Jean-Yves Camus, ne cesse de dénoncer.

Controverses surréalistes

Tout cela s’inscrit dans les aberrations partisanes d’aujourd’hui, avec un langage républicain qui est devenu sens dessus dessous. Ce n’est pas anodin, mais c’est infiniment moins grave que l’abus, depuis quelque temps, dû essentiellement à une extrême gauche se croyant revenue des années en arrière, au temps de la « bête immonde » et de la « peste brune », des termes de fascisme, de nazisme, de néonazisme ou, au mieux, de pré-fascisme.

A lire aussi, Philippe-Joseph Salazar: Ce que LFI n’ose pas dire

Cette passion rétrospective pour une Histoire terrifiante, et à nulle autre comparable, est dangereuse à plus d’un titre, mais personne ne paraît s’en émouvoir. Après le meurtre de Quentin Deranque, on a vu surabonder, de la part de tous les adversaires qui avaient peu ou prou approuvé son massacre, ces mots chargés d’Histoire et d’horreurs dont l’usage, dans notre climat démocratique, aussi imparfait qu’il puisse apparaître à certains, représentait une odieuse résurrection du passé dans un présent aux antipodes de ce dernier.

J’ai été frappé par le caractère surréaliste des controverses et des anathèmes qui semblaient tous accepter de se situer dans le registre de ce vocabulaire rétrospectif, pour mieux s’abandonner à une frénésie polémique s’enrichissant, si l’on peut dire, de ces références absurdement passéistes.

Pourtant la bonne foi, à défaut du savoir, aurait dû conduire à mettre en cause cette lamentable comparaison entre hier et aujourd’hui qui, dénaturant les caractéristiques fondamentales du fascisme et du nazisme et se faisant peur, délibérément ou non, engendrait cette conséquence : banaliser ces régimes totalitaires et atténuer leur terrifiante et singulière identité.

Antifascistes aux petits pieds

Il y a probablement dans cette comédie, qui dévoie les mots, mélange les époques, dilue les spécificités historiques et personnelles et occulte l’ampleur désastreuse des bilans humains du fascisme et du nazisme, une envie, à la fois, de s’imaginer héros de combats admirables, résistants face à un péril et à des défis sans merci, et de peindre nos jours aux couleurs affreuses de temps heureusement révolus.

Répéter en permanence que ceux-ci vont revenir ou qu’ils sont déjà là, c’est jeter une pierre pour encore charger notre République de tous les maux, alors que la coupe est pleine, et surtout interdire, dans une atmosphère lucidement démocratique, des débats dont la qualité tiendra d’abord à une juste perception de l’Histoire et de la hiérarchie de ses séquences et tragédies.

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Cette dérive préoccupante, qui prend de plus en plus d’importance, se retrouve aussi, mais sur un autre registre, quand on dilapide le terme de révolutionnaire en l’appliquant à un Jean-Luc Mélenchon parce qu’il a du talent, qu’il parle fort, qu’il invective les journalistes et qu’il se pose en gourou, n’espérant aucune subversion, mais seulement une installation à l’Élysée en 2027. Trop conscient de son importance pour prendre acte que le Rassemblement national n’attend que lui pour gagner !

Dans cette furie qui s’acharne, contre toute évidence, à voir du nazisme et du fascisme à tout coup, face à n’importe quelle péripétie de violences verbales ou physiques, ciblons le rôle lamentable de la plupart des historiens qui n’ont pas le courage de nous apporter leurs lumières pour remettre les pendules de l’Histoire à l’heure ! Certes, ce n’est pas un Gérard Noiriel ou un Patrick Boucheron qui le feront, mais il en est d’autres dont l’abstention est dommageable pour la vérité.

Ce fascisme et ce nazisme à tout bout de champ apposent du ridicule sur ce qui a été, avec le communisme sanglant, le comble de l’horreur historique : conséquence paradoxale et absurde d’un usage immodéré de l’esprit partisan !

Paris: tous les coups sont permis

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© Cherche midi

Jean-Mathieu Pernin raconte dans Jeux de massacres cinquante ans de campagnes municipales à Paris. Qu’ils soient de gauche ou de droite, les candidats ne s’interdisent rien pour s’emparer de l’Hôtel de Ville.


Rien de mieux qu’un enfant de la balle pour nous faire la visite guidée. L’auteur du récent Jeux de massacres. Le Roman des campagnes municipales à Paris est fils et petit-fils de conseillers municipaux à Paris, époque Jacques Chirac, puis Jean Tiberi. Ayant grandi au milieu des dorures de la République, le journaliste d’Arte connaît bien les tiroirs et les placards de l’Hôtel de Ville, ainsi que les cadavres politiques qu’on y trouve.

Tout débute par une incongruité historique. Durant une bonne partie du xxe siècle, Paris s’est contentée d’élire un conseil municipal qui devait partager le pouvoir avec le préfet de la Seine. Un reliquat de la vieille méfiance du pouvoir central à l’égard d’une capitale frondeuse et de ses faubourgs turbulents.

Candidats maudits de l’Elysée

En 1974, soucieux de donner un coup de jeune aux institutions, le candidat Giscard promet aux Parisiens qu’ils pourront choisir leur maire comme des grands. La réforme est fin prête pour l’élection de 1977. Le président a son candidat : Michel d’Ornano. C’était sans compter l’irruption de Jacques Chirac, désormais dissident à droite.

Pourtant poussé par ses mentors Pierre Juillet et Marie-France Garaud, l’ancien Premier ministre de VGE entre à reculons dans la course. Il faut dire que, trois ans plus tôt, il a déclaré que « le caractère très spécifique de la Ville de Paris ne permet en aucun cas d’envisager un maire élu ».

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Durant la campagne, Chirac ne s’interdit pas de se moquer du style « un peu aristocratique » de son adversaire qui, de son côté, inaugure la malédiction des candidats de l’Élysée à la Mairie de Paris, de Pierre Joxe à Françoise de Panafieu en passant par Benjamin Griveaux pris, si l’on ose dire, la main dans le sac en 2020.

Emplois fictifs

Le règne de Chirac, marqué par les fameuses motocrottes, prend fin en 1995 quand le Corrézien devient président. Seulement, en adoubant Jean Tiberi, qui se fait élire dans la foulée, il suscite l’amertume dans ses troupes. En 1998, Jacques Toubon crée un groupe gaulliste municipal dissident. Si Tiberi arrive à déjouer l’opération, il ne parvient pas, en revanche, à endiguer le flot de révélations sur le système RPR à Paris, généreux en emplois fictifs.

En 2001, Philippe Séguin est désigné par le parti, mais Tiberi maintient ses listes. Une configuration idéale pour le candidat PS Bertrand Delanoë. Au soir du premier tour, le naufrage Séguin (cruellement moqué par les Guignols de l’info en masochiste sponsorisé par 3615 code Domina) se précise. Les listes Tiberi, elles, résistent mieux que prévu. Refusant de s’allier à un homme compromis dans des scandales politico-financiers, Séguin écarte toute fusion de listes.

Forteresse socialiste

Paris devient une forteresse de gauche. De ses deux mandats à Paris, Delanoë gardera une double déception : l’incapacité à prendre le PS lors du congrès de Reims en 2008, et l’échec à décrocher l’organisation des JO. C’est son héritière Anne Hidalgo qui récupérera sans enthousiasme le hochet olympique, pour 2024, faute de villes concurrentes. Cruelle ironie que d’obtenir quelque chose que l’on ne désire plus.

Paris, marchepied pour l’Élysée ? L’expérience de Chirac l’avait laissé penser, la tentative infructueuse d’Anne Hidalgo a nettement nuancé cette idée. Reste que la liste des ténors politiques qui ont rêvé de la capitale avant de vite renoncer est encore plus longue : Borloo, Douste-Blazy, Strauss-Kahn, Lang… Si elle n’est pas automatiquement faiseuse de roi, Paris est surtout une ville farouche qui ne se donne pas au premier séducteur venu.

Jean-Mathieu Pernin, Jeux de massacres. Le Roman des campagnes municipales à Paris de 1977 à 2026, Le Cherche-Midi, 2026. 336 pages

Ce que LFI n’ose pas dire

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Clémence Guetté, Jean-Luc Mélenchon et Mathilde Panot, Paris, 28 janvier 2025 © ISA HARSIN/SIPA

Inversion accusatoire, morale absolue et phrases-choc prêtes à servir: les tribuns de l’extrême gauche alignent leurs formules bien huilées. Présentation du fast-food rhétorique des lfistes. Eux sont convaincus de faire dans le gastronomique…


« La beauté de tuer des fascistes. » Cette citation est le sous-titre de Catarina, pièce de théâtre à succès du directeur du Festival d’Avignon, Tiago Rodrigues. À la dernière scène, un jeune homme dont le sort est d’être abattu délivre à mi-voix la tirade finale, un éloge du fascisme – lors d’une représentation à Bochum, le plateau est pris d’assaut par des spectateurs qui tentent de lyncher l’acteur. Les « jeunes gardes » allemands ont confondu théâtre et réalité, s’indigne un chorus d’intellectuels nourris d’Habermas.

Les « jeunes gardes » allemands ont-ils confondu ? Non : l’ultra-gauche n’admet pas la mise en scène de ce qu’elle combat. Ils n’ont pas confondu car ils savent que les mots portent en eux l’Estado Novo. Les déclamer c’est représenter une réalité. Voilà pourquoi au XVIIe siècle l’Église interdisait le théâtre car immoral. La banalité rhétorique de la tirade fasciste en fait la force présentielle.

Donc cette interrogation : que disent les fanatiques de l’ultra-gauche quand ils disent quelque chose ? Quelle est leur « rhétorique » ?

Mais, par « rhétorique », il ne s’agit pas des éclats de gosier à la Raphaël Arnault, des gueuseries comparées aux outrances verbales des parlementaires lettrés de jadis, aptes cependant à entraîner la parole dans le caniveau. Mélenchon et Arnault donnent malgré tout raison à Céline : « La merde a de l’avenir. Vous verrez qu’un jour on en fera des discours. »

Être saisi de frénésie médiatique, « mais écoutez ce qu’Arnault a dit ! » c’est tomber dans un piège. En rhétorique ce n’est pas l’écart de langage qui importe, mais au contraire la rengaine, bref : les « lieux communs ». Or, comme ces tours de phrase, qui sont des tours de pensée, sont routiniers ils sont difficiles à débusquer. Ils ne peuvent pas faire le buzz. L’écart de langage détourne l’attention du discours de fond. L’arbre cache la forêt.

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C’est dans la masse des lieux communs de la rhétorique d’ultra-gauche qu’il faut débusquer le cochon. Voici quelques prises rabattues.

Mathilde Panot (en commission) : « Je trouve qu’il ne faut pas instrumentaliser la question des violences sexuelles faites aux femmes en temps de guerre et qu’il faut les combattre, toutes, sans exception. Aucune n’est plus acceptable que d’autres. » Lieu commun : elle passe d’une touche personnelle à une déclaration à valeur universelle qui n’admet aucune contradiction. Ce lieu commun est « normatif » : il renforce la cohésion du groupe, en normant comment cadrer un problème. Il ne sert à rien d’autre. Si on hurle au double standard, après une agression non-condamnée, c’est qu’on n’a pas compris.

Louis Boyard (Facebook) : « Il n’y a aucune différence entre les mollahs iraniens qui imposent le voile et ceux qui veulent l’interdire de force en France. » Que veut dire Ubu Junior par ce renversement de perspective, un truc rhétorique ? Lieu commun : pour toute situation politique de victimisation, nous, LFI, inversons l’optique. Perdez du temps à décortiquer, nous avons occupé le terrain.

Rima Hassan (X) : « Israël est une monstruosité sans nom. Personne n’échappera à la justice. Ni les criminels génocidaires ni leurs soutiens. » On bâille : encore du Rosa Luxemburg en keffieh. Lieu commun efficace, au contraire : nous, LFI, avons une idée « polarisée » de notre combat, sans ambiguïté, sans marge, au contraire de vous qui passez votre temps à louvoyer. Ce lieu commun est la basse continue de la rhétorique LFI.

Paul Vannier (son site) : « C’est un jour de souvenir de cette guerre meurtrière, mais également l’occasion de nous rappeler du combat pour la liberté, les droits humains et la paix qu’ont mené la Résistance et les Alliés. » Ce disciple du « stratège » Mélenchon auprès duquel il apprit comment « créer une situation » révèle un autre lieu commun : l’affirmation froide par un récit argumenté (le « narrative ») de la supériorité morale du groupe LFI, qui s’approprie une histoire considérée exemplaire. Qui peut s’élever contre elle à propos de 1939-1945 sans être immédiatement disqualifié du discours public ? S’arroger la supériorité morale à partir d’une opinion générale est une constante de la rhétorique LFI.  

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Manuel Bompard (Facebook) : « Depuis 2022, les groupuscules d’extrême droite ont tué 12 personnes. Quand le rugbyman Federico Aramburu a été tué par des membres du GUD est-ce que vous avez posé à Marine Le Pen la question de sa responsabilité ? » C’est verbeux, mais c’est rodé. Pour une situation A, LFI dégaine une situation -A. LFI a un stock de contre-arguments. Ce n’est pas leur qualité qui compte, mais leur disponibilité instantanée.

Murielle Lepvraud (en commission) : « Je tiens à préciser que c’est un travail assez minutieux. Je remercie d’ailleurs mon collaborateur de l’avoir effectué pour moi. » On se dit : elle est payée pour quoi faire ? Recadrons : un lieu commun est activé, que LFI travaille bien (« minutieux ») et solidairement, contrairement (sous-entendu) aux députés qui exploitent leurs assistants. Lieu commun : nous sommes un « soviet » intellectuel. Nous avançons ensemble, sans distinction de rang.

D’autre lieux communs arment la rhétorique LFI. Une distribution intuitive des rôles rhétoriques est notable : à Panot la harangue, à Boyard l’emporte-pièce, à Hassan la grandiloquence, à Vannier le phrasé, à Bompard la gouaille, et à Lepvraud le ton zéro. Et chacun possède, en outre, le physique de son rôle : car, en stratégie rhétorique, la posture et l’apparence doivent être en congruence avec ce qu’on dit, comment on le dit. LFI coche toutes les cases.

Une compétence rhétorique équivalente dans « l’ultra » ? Lénine et le bolchevisme, Mussolini et ses fasci. La beauté à tuer l’adversaire y trouve son cadre de performance : un extrémisme organiquement rhétorique, face à des opposants en ordre et parole dispersés.

La fabrique du fanatisme: Paroles armées

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La boîte du bouquiniste

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DR.

« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites


On sait peu de choses de Gabriel-Louis Pringué (1885-1965). Issu de la grande bourgeoisie, maîtrisant les codes et les bonnes manières à la perfection, cet homme a passé sa vie à vivoter de salons en châteaux, en intime des plus grands du grand monde. Et c’est seulement au crépuscule de son existence qu’il s’est mis à écrire ses souvenirs.

Sous le vernis du snobinard se nourrissant avec appétit de name dropping affleure l’observateur avisé, le témoin sensible ayant conscience que « cette société toute en précieuse porcelaine de Saxe » ne résistera pas aux assauts de la modernité, d’ailleurs, « elle s’est effondrée, brisée en mille morceaux », reconnaît-il en guise de conclusion. Avant d’arriver à ce constat amer, Pringué édifie une galerie de portraits inouïe, et, d’une plume remarquablement vive et juste – il voit tout –, redonne chair à ses amis : Youssoupov, Boni de Castellane, la Païva, La Rochefoucauld, Rohan, Deux-Siciles, La Tour d’Auvergne, Broglie, Tour et Taxis, Wagram, Bibesco, Orléans-Bragance, Bourbon-Parme, les grands ducs russes, le sultan du Maroc, le maharadjah de Kapurthala… et tant d’autres pages du Bottin mondain.

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À la différence de Proust qui a fait « une carrière de bout de table » (marquis de Ségur), Pringué est un invité réclamé et attendu, un ami fidèle. Sa conversation brillante, sa mémoire prodigieuse, les effluves de parfum qu’il dégage et son bouquet de fleurs à la boutonnière, dixit Maurice Sachs, en font un personnage à part. Mais ce qui le distingue, surtout, est sa nostalgie du temps présent. Il s’entoure de noms qui ont fait l’histoire de France pour être en prise directe avec le passé tout en sachant que ce qu’il est en train de vivre va s’effondrer. Les maisons qu’il fréquente à la Belle Époque sont encore régies comme au xviiie siècle, le duc de Noailles pouvant lui dire : « Ma belle-mère, même seule à table, a toujours son service fait par sept valets de pied en grande tenue, en plus des maîtres d’hôtel » ; et Pringué s’enivre d’évoluer dans des décors inchangés depuis l’Ancien Régime qui témoignent d’un « sens héréditaire de la magnificence ». Familier du château Chaumont, chez la princesse de Broglie, il assiste un jour à cet échange : avant d’allumer une cigarette, un jeune homme de passage demande à la maîtresse des lieux si la fumée l’incommode ; la réponse fuse : « Je l’ignore, monsieur, car personne ne s’est jamais permis de fumer devant moi. » Notre chroniqueur ne se prive pas de fréquenter aussi les cercles de financiers qui, « à l’instar des fermiers généraux de la Régence, s’intoxiquaient d’opulence, habitant des palais transformés en véritables musées, et recevaient dans le domaine du grandiose ». Toujours entouré de souverains en exil, de princes et de duchesses, de diplomates et de gens de lettres, Pringué ne se lasse pas d’égrainer et de décrire par le détail les chasses, les bals, les petits et grands dîners auxquels il a participé. Non pour dire « j’y étais », mais pour certifier qu’ils ont existé.

30 ans de dîners en ville, Gabriel-Louis Pringué, Édition Revue Adam, 1946 (réédité par les Éditions Lacurne, 2012).

La pêche me manque

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La Selle près de l'hippodrome d'Amiens, mars 2026 © Philippe Lacoche-

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


A chaque fois que nous passons, par beau temps, la Sauvageonne et moi, sur le pont de la rivière Selle, près de l’hippodrome d’Amiens, subrepticement, tout mon être se sent envahi d’une bouffée de vitalité. Mon ébouriffée adorée et vénérée, souvent, s’en rend compte. « Tu as l’air heureux, vieux Yak ; que se passe-t-il ? », me dit-elle, presque inquiète. « C’est vrai mais ce n’est pas grave ; ne t’inquiète pas, c’est que je pense que, sous peu, je pourrai retourner à la pêche. » Lorsque je songe à cette dernière, ma mélancolie légendaire de détestable Cioran picard, s’envole comme une théorie de sansonnets braillards et moqueurs. La pêche est ma passion ; lorsque je n’y vais pas, j’en rêve. (« C’est mieux que tes bagarres incessantes et dangereuses, vieux Yak », déclare encore ma chérie ; il est vrai qu’il m’arrive, la nuit, de me bagarrer contre d’anciens collègues de travail, ou d’anciens copains de la cité Roosevelt, à Tergnier, dans l’Aisne, ville rouge, cheminote et ouvrière de mon enfance. La dernière fois, je me battais au couteau contre un soldat teuton à casque à pointe qui hurlait dans son jargon tonitruant, guttural, péremptoire, un ton ignoble du type à envahir la Pologne. Mes rêves ne sont pas sans conséquence ; je me débats et il m’arrive de donner des coups de pieds à mon adorable, sensuelle et délurée maîtresse. D’où ses récriminations.) La pêche donc. Oui, j’en rêve ; ça me rend fou. Il me tarde que nous soyons le 25 avril, date de l’ouverture au brochet et au sandre en deuxième catégorie, pour que je fonce à l’étang du Courrier picard, près d’Argœuvres. A ce propos, Aymeric, si tu me lis, pourrais-tu me confirmer que le code du cadenas de la porte d’entrée, n’a pas été changé ? Merci. – N.D.A. : Aymeric, salarié du journal, est responsable de l’étang. -) Dans quelques jours, je vais procéder à une complète révision de mon matériel : vérifier le plombage des lignes, graisser la mécanique des moulinets, tester la résistance des cannes et des scions, et surtout, surtout, m’assurer que la sonde, objet indispensable, se trouve bien dans ma musette. Comme beaucoup de filles, la Sauvageonne n’aime pas trop m’accompagner sur les rives incertaines (eût dit Robert Mallet) de l’étang. Il lui est arrivé de me traiter de barbare, d’être cruel. En effet, j’adore pêcher au vif. Cela signifie qu’on utilise comme appât, un petit gardon ou un vairon ou un goujon ; on lui accroche un hameçon trident dans le dos et on balance la ligne dans l’onde avec l’espoir d’attraper un brochet, une perche, un sandre ou une anguille. J’avoue qu’aujourd’hui, arrivé à soixante-dix piges, je ne suis pas très fier de cette pratique d’un autre âge, mais qui puis-je ? Je suis accro ; je suis une manière de junky de la pêche au vif à part que mes héroïnes à moi ce sont les carpes, les ablettes et les vandoises. (Quand les wokes auront pris le pouvoir, cette pêche sera interdite mais je n’en ai cure car je serai dévoré par les asticots depuis longtemps.) En parlant d’asticots, je pêche aussi au blanc avec ces derniers comme appâts ; j’utilise aussi leurs collègues vers de terre et vers de vase. Là encore, quelques filles ne se sont pas privées de me faire remarquer que cette pauvres petites bestioles rondelettes et couleur crème ne m’avaient strictement rien fait et, qu’au final, je n’étais qu’un odieux individu. Il faut dire, lectrice, que le pêcheur est aujourd’hui presque autant détesté que le chasseur. (En des temps, immémoriaux, il m’arrivait d’en parler avec deux connaissances, écrivains adulés, rois de la gâchette, que j’adorais : Michel Déon et Jean-Jacques Brochier ; tous deux avaient beaucoup aimé mon roman Le pêcheur de nuages, publié au Dilettante, et Jean-Jacques, membre du jury du prix François-Sommer, avait fait en sorte que cette belle distinction me fût accordée en 1996.) Je rétorquais donc à ces filles trop sensibles que ce seraient autant d’asticots qui ne dévoreraient pas ma sinistre dépouille quand je me reposerai au cimetière de Tergnier. Qu’importe : personne ne parviendra à briser ma passion et mes rêves peuplés de rotengles aux nageoires vermillon, de tanches brunes comme des señoritas de Tolède, de brèmes crémeuses comme des Paris-Brest, de perches sortes de petits zèbres aquatiques. Et, comble de l’ignominie, je ne pratique pas le « no kill » : je ne relâche pas les poissons que je capture ; je les cuisine et je les mange. Quoi de meilleur qu’un filet de perche poêlé, ou un brochet au beurre blanc ? Il m’arrive de parler de tout ça avec mon bon copain, l’écrivain-pêcheur Franck Maubert ; on se comprend. Quand, je capture un beau brochet ou une grosse tanche, je le/la prends en photo et la lui envoie ; il en fait de même. Un vrai bonheur ! Les wokes me diront que, sur cette terre, j’ai beaucoup péché. Ils n’auront pas tort. Mais je leur rétorquerai que si l’étang du Courrier picard, n’est pas le lac de Galilée, il n’empêche que la majorité des apôtres était constituée des pêcheurs. « Na ! » comme dirait ma Sauvageonne.

Le pêcheur de nuages

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Feu, La Cinq!

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DR.

Monsieur Nostalgie se souvient avec émotion du lancement de La Cinq le 20 février 1986 et rétrospectivement considère qu’elle fut une expérience télévisuelle quasi-fantastique…


Patrick Sabatier. Débuts de la chaine. DR

Je revois mon camarade, Alexandre, les yeux embués, lui le plus fidèle téléspectateur, l’indéboulonnable laudateur des programmes américano-italiens, le Berlusconien-Berrichon de cœur s’effondrer en 1992 dans son salon. Seul devant l’écran noir. Hébété. Perdu. Chien sans collier. Son principal repère venait de tomber. La Démocratie avait perdu. Ne comprenant pas pourquoi cette chaîne avait généré tant de haine et de jalousie. La Cinq n’était plus. Elle n’émettrait plus. Il l’avait soutenue dès le mois de février 1986, dès son origine. Il fut à la fois un disciple et un théoricien de cette aventure rocambolesque. Aucune émission de cette grille baroque tirant sur le rococo ne lui était étrangère.

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Il fut pour moi, un passeur, mieux un professeur. Sans lui, jamais, je n’aurais mesuré la portée métaphysique de cet objet. Alexandre analysait les séries et les variétés comme s’il découvrait un nouveau monde. Il avait compris, avant les autres, le pouvoir féérique et disruptif, flamboyant et un brin neurasthénique de cette création surréaliste aux reflets « m’as-tu vu ». Il regardait La Cinq avec les yeux purs d’un adolescent qui a peur du lendemain et qui cherche un moyen d’évasion, une porte de sortie à cet enfer rural. Notre environnement d’alors était comprimé dans un collège unique et la rotation d’un seul car par jour reliant la préfecture berruyère à notre village abandonné. Bien plus tard, il m’avoua que La Cinq l’avait sauvé, sauvé des raisonneurs, sauvé des injonctions civiques et des crises démocratiques, sauvé d’une pensée toute faite imposée au forceps. Là où certains virent l’avènement du mercantilisme et la fin d’une civilisation culturelle, lui avait saisi son pouvoir magique. Il n’était pas resté bloqué sur le côté outrancier de l’image, sa surabondance, son déversement, sa théâtralité assumée. La saturation fut certainement le plus grand atout de cette antenne ; La Cinq sidérait quand ses concurrents plus habiles, plus introduits, plus compatibles avec notre fausse souveraineté, louvoyaient. La Cinq ne mentait pas sur la marchandise, elle n’avait pas vocation à donner du sens ou à renforcer notre citoyenneté, elle était le terrain vague, ouvert à toutes les fantaisies et à toutes les constructions possibles. Son néant était un nouvel existentialisme. Alexandre s’était attaché à elle comme à un ami imaginaire. Quant il était face à un adversaire qui attaquait sa télé-champagne et ricanait sur sa profusion de paillettes, il souriait tout en regrettant que son interlocuteur ne perçoive pas l’exacerbation assumée, l’entrée dans un univers parallèle, bien plus profond et tentateur qu’il n’y paraissait.

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Selon lui, La Cinq ouvrait de nouvelles perspectives, sa décorrélation avec la réalité n’était pas un drame, son côté anesthésiant avait même des vertus curatives. Je le revois dans la cour de récréation argumenter, défendre la télé de Sivio devant des écoliers sceptiques, déjà perclus par l’esprit de la cohabitation et le sérieux des années 1980. Un jour, il me dit qu’il n’y avait rien de plus beau et de plus troublant qu’une émission présentée par Christian Morin et Amanda Lear où étaient invités Jean-Pierre Rives et Jeane Manson. Alexandre aimait Roger Zabel et Hubert Auriol, mais surtout le déferlement des séries le comblait de bonheur. Sur ce point-là, j’étais d’accord avec lui. Dans une Europe grossissante, dans une lutte des classes vieillissante, sur quoi la jeunesse de France pouvait-elle bien s’appuyer ? Alexandre répondait calmement : Happy Days, Kojak, Supercopter, Riptide, Chips, Arabesque, Mike Hammer, Arnold et Willy, Shérif fais-moi peur, Star Trek, Baretta, K 2000 ou l’Homme de l’Atlantide. C’était implacable. J’ai compris très récemment pourquoi cette chaîne avait tant séduit ma génération. En lisant Un nouveau fantastique de Jean-Baptiste Baronian, éditions l’Age d’Homme paru en1977, j’ai vu enfin clair. La Cinq était un objet éminemment fantastique car elle répondait aux deux facteurs constitutifs du fantastique selon l’auteur: « D’une part, le facteur qui amène, sinon provoque la déroute du réel. D’autre part celui qui suggère une ambiguïté. Autrement dit, tout ce qui, d’une manière ou d’une autre, de façon tout à fait spectaculaire ou purement allusive, entretient une atmosphère d’étrangeté immédiate, irréductible à la raison raisonnante ».

Le nouveau fantastique

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Autopsie du vieux monde aux idées tordues

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Le président Macron s’exprime lors d’une réunion du conseil de défense nationale au palais de l’Élysée, dimanche 1er mars 2026, à Paris © Aurelien Morissard/AP/SIPA

L’écroulement du régime peut intervenir à tout moment. Après les médias d’État, d’autres citadelles de la gauche seront sommées de rendre des comptes. Jack Lang, tout un symbole, est déjà tombé.


Comme à ses plus belles heures, le vieux monde progressiste rameute ses pétitionnaires. Mais, cette fois, le camp du Bien se sait en danger de mort. Il a du sang sur les mains, avec le meurtre à Lyon, le 14 février, de Quentin Deranque, lynché par la milice « antifa » de LFI. Comment prendre encore au sérieux ces clercs aux idées tordues ? Jadis, il s’agissait pour les soixante-huitards de réclamer, dans Le Monde ou Libération, la dépénalisation des rapports sexuels entre adultes et enfants. Puis la gauche caviar sonna la diane contre le peuple oublié, assimilé à l’extrême droite qu’il fallait éradiquer. Cette fois, la pensée mondaine se retrouve, entre anciens combattants radoteurs, pour faire le procès du député (UDR) Charles Alloncle : le 10 février, 350 représentants du people (de Laure Adler à Laurent Joffrin en passant par Eva Joly) ont accusé, dans Le Monde, le rapporteur de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public de manquer de respect à France Télévisions, chasse gardée d’une intelligentsia réduite au rôle de garde-chiourme d’un système qui coule.

L’époque est un château de cartes. L’écroulement du régime peut intervenir à tout moment1. Outre les médias d’État sommés de rendre des comptes sur leurs pratiques devant des parlementaires, les citadelles de la gauche peuvent s’attendre aux mêmes assauts démocratiques, à commencer par l’Éducation antinationale et la Justice militante. Non seulement la « mondialisation heureuse » confirme sa fumisterie, mais son élite déracinée est bien cette caste claquemurée et arrogante dont les « complotistes » dénonçaient les abus de pouvoir et le mépris des gens. L’omerta mafieuse, qui a couvert les turpitudes du financier et pédocriminel américain Jeffrey Epstein, disqualifie cette oligarchie qui exhibe ses attirails vertueux au nez des infréquentables « populistes ». Ses larmes de crocodile sur la mort de Quentin ne font pas oublier sa détestation du patriote qu’il était. Le 20 février, l’appel de 180 personnalités à « réaffirmer notre antifascisme » a attisé la confrontation.

La chute de Jack Lang, qui a dû démissionner le 7 février de la présidence de l’Institut du monde arabe, symbolise la débâcle morale des donneurs de leçons. Le beau monde socialiste avait aussi choisi de taire les désinvoltures du pique-assiette de luxe et ses ardoises impayées. Lang et sa fille Caroline sont soupçonnés par le Parquet national financier de « blanchiment de fraude fiscale aggravée » à travers la création, avec Epstein, d’une société offshore dans un paradis fiscal des îles Vierges, pour commercer l’art contemporain. Mais la ligne de défense de la gauche à la ramasse désigne déjà la Russie ou les antisémites comme causes de ses déboires. Ces gens-là sont incapables de se remettre en question.

Le dégoût est le mot qui revient. Un sondage du Monde (9 février) montre que 78 % des sondés n’ont plus confiance en la politique. La même proportion se dit dégoûtée par l’affaire Epstein (Le Figaro, 13 février). Rien ne tient plus debout dans cette république coupée de ses citoyens les plus vulnérables. Le 7 juillet, Marine Le Pen saura si les juges d’appel lui laissent le champ libre pour 2027. Mais même ce couperet n’est plus supportable dans son principe. Ce vieux monde sent le sapin. Il est à fuir.

La révolution des oubliés

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  1. Une même réflexion s’impose évidemment concernant le régime iranien, menacé dans sa survie après les bombardements d’Israël et des Etats-Unis lancés depuis samedi, qui ont notamment tué l’ayatollah Ali Khamenei. ↩︎