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Si Cinecittà nous était conté

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Le célèbre critique de cinéma Philippe d’Hugues publie Viva Cinecittà !, un panorama du cinéma italien d’après-guerre à travers l’étude de ses douze cinéastes les plus représentatifs.


Une petite anecdote personnelle pour commencer : au mitan des années 90, on m’offrit un ouvrage qui combla le jeune cinéphile que j’étais alors. Il s’agissait d’un Almanach du cinéma confectionné au moment du centenaire du septième art. Cet ouvrage de Philippe d’Hugues, synthétique et richement illustré, fut une mine pour moi à une époque où il n’était pas forcément facile d’avoir des informations sur l’histoire du cinéma, mis à part les traditionnels dictionnaires et autres guides des films. En revanche, j’ignorais tout de l’auteur de cette « bible » qui a pourtant beaucoup écrit sur le cinéma et qui collabora aussi bien à Positif qu’aux Cahiers du cinéma.

Viva Cinecittà ! qui vient de sortir est un panorama du cinéma italien d’après-guerre à travers l’étude des douze cinéastes les plus représentatifs selon l’auteur : Blasetti, Soldati, De Sica, Rossellini, Visconti, Fellini, Antonioni, Pasolini, Cottavafi, Comencini, Rosi et Olmi. D’Hugues justifie ce choix en annonçant que son ambition n’était pas de faire un nouveau dictionnaire.

Cette subjectivité avait tout pour nous réjouir mais l’auteur n’évite malheureusement pas l’écueil de la notice encyclopédique. En revenant sur ces douze cinéastes, d’Hugues se contente généralement de passer en revue leurs carrières respectives de manière très factuelle, s’appuyant notamment sur les avis d’autres critiques (essentiellement Tulard, Gili, Bardèche et Brasillach voire Rebatet) pour étayer son tableau. En 1995, le jeune cinéphile que j’étais aurait sans doute trouvé l’ouvrage passionnant et enrichissant. En 2018, à l’heure où toutes les informations données dans le livre se trouvent en un clic sur Internet, on aurait aimé quelque chose de plus personnel, de plus tranchant, de plus « intime ».

Philippe d’Hugues est, bien évidemment, quelqu’un de très cultivé et son livre, bien écrit, se lit très agréablement. On est même plutôt surpris par ses goûts que l’on aurait pu penser plus « classiques » : s’il défend avec ferveur L’Evangile selon saint Mathieu de Pasolini, il ne crache pas pour autant sur la « trilogie de la vie ». De la même manière, s’il estime que Zabriskie Point est le plus raté des films d’Antonioni (à mon humble avis, c’est le meilleur !), il fait un bel éloge du pourtant très « moderne » Profession : Reporter du même cinéaste. Mais il faut reconnaitre qu’on ne trouvera pas dans ce livre des informations qui n’aient déjà été écrites mille fois ailleurs. Même le seul point où d’Hugues se veut un peu original (le néoréalisme n’est pas né avec Rome, ville ouverte mais existait déjà, par certains aspects, durant la période fasciste du cinéma italien) est déjà suffisamment connu.

Ce qui manque cruellement à cet ouvrage, c’est un angle d’attaque plus percutant. Quitte à lire quelqu’un ayant des goûts différents, on aurait préféré la verve provocatrice et rigolarde d’un Alain Paucard ou les lectures très analytiques, stylistiques et esthétiques d’un Jacques Lourcelles. Mais les portraits que nous proposent d’Hugues ne sont pas inintéressants car l’auteur a du style. Les amateurs et les curieux liront néanmoins sans déplaisir ce panorama concis de l’âge d’or du cinéma italien et auront envie de (re)voir tous les films dont il a été question… N’est-ce pas l’essentiel

Viva Cinecittà ! Les douze rois du cinéma italien (2019) de Philippe d’Hugues (Editions de Fallois, 2019)


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Expo: Sécheret, le ciel vu de la terre


Le Salon du dessin consacre une exposition au peintre paysagiste Jean-Baptiste Sécheret. La terre, le ciel, les mortels et les dieux s’unissent dans ses oeuvres qui témoignent du temps où l’industrie et la nature coexistaient en paix. 


C’est un nom que vous n’avez jamais entendu, et qu’un petit groupe de connaisseurs et d’amateurs se repasse clandestinement, sous le manteau. Celui d’un peintre d’une cinquantaine d’années, vivant à Paris, qui est déjà étudié et imité par de nombreux disciples dans les écoles des beaux-arts ; que Marc Fumaroli et Jean Clair se désolèrent de n’avoir pu embarquer dans leur exposition sur la peinture française de 2017 ; et que moi-même, après ces grandes autorités, je tiens pour le plus grand peintre de sa génération.

Il s’appelle Sécheret, Jean-Baptiste. Ancien élève des Beaux-Arts, ayant longuement étudié Velázquez et Goya à Madrid, il fut aimé de James Lord, le biographe et le modèle de Giacometti ; et de Raymond Mason, le grand sculpteur sur lequel Bonnefoy a écrit. Ainsi s’inscrit-il dans l’histoire véritable, qui reste encore à écrire, de l’art en France depuis les années 1960, un art qui a pris le maquis, et dont un Sam Szafran est, sachez-le, le bien involontaire général clandestin.

À vous qui ne connaissez pas Sécheret, l’occasion est donnée de vous rattraper à la fin du mois de mars, au Salon du dessin, palais Brongniart, où son galeriste Jacques Elbaz organise une exposition à lui seul consacrée.

Qu’y verra-t-on, à cette exposition one-man-show ?

Sécheret est principalement peintre de paysages. La plage de Trouville, les campagnes du Loir-et-Cher ou de Normandie, les villes et les montagnes italiennes, mais aussi la ligne des toits de New York, lui inspirent désormais la plupart de ses motifs. Il n’y a pas de mise en scène, pas d’histoire, pas de narration.

Sécheret appartient à une école, très française, et dont le point culminant fut sans doute Cézanne, pour qui l’étude du motif, du rapport qu’entretiennent entre elles les formes géométriques des bâtiments et des arbres, ou les couleurs du ciel et de la terre, ou l’étude des innombrables variations de la lumière selon l’heure et les saisons, constitue à soi seul l’objet du travail du peintre. Le peintre est à l’école du motif, c’est ce dernier qui donne sa dignité au tableau, il n’a pas besoin de mettre en scène un « sujet », car l’observation de la simple réalité peut être le travail d’une vie.

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Partout dans ce travail apparaît le souvenir prégnant du xixe siècle, d’un xixe qui précéda immédiatement l’impressionnisme et le rendit possible, celui des paysages de Corot et de Courbet. L’histoire de la peinture hante Sécheret, qui n’hésite pas à remettre ses pas à l’endroit exact où Corot, Cézanne, Seurat ont peint certaines de leurs œuvres les plus célèbres.

Mais Sécheret n’est pas resté figé au xixe siècle et, s’il en reprend les principes esthétiques, il les utilise pour peindre un monde nouveau, ou plutôt un monde que Corot et Courbet n’ont pas vu, mais qui est déjà en train de mourir pour nous, celui de la révolution industrielle. Les gratte-ciel de New York, les cheminées d’usine du Havre au loin de ses vues des Roches noires, et surtout la vieille usine désaffectée de Mondeville lui fournissent l’occasion de certaines de ces études de formes et de tons qu’il aime tant, en même temps que le témoignage précieux d’une époque où l’industrie et la nature ont su coexister en paix.

Il n’y a pas d’êtres humains dans les paysages de Sécheret, lors même que ce dernier a, dans ses tiroirs secrets, des portraits, dessinés ou peints, de toute beauté. Mais partout il y a la terre et le ciel, et sur la terre les beautés de la nature (forêts, montagnes) et celles des constructions humaines (immeubles, fabriques). Cette œuvre retrouve sans même avoir besoin de le savoir (car ici c’est la pensée qui apprend auprès des artistes, et non l’inverse) les quatre éléments du Quadriparti (Geviert) heideggérien, l’union de la terre et du ciel, des mortels et des dieux. Pour l’auguste Teuton, en effet, si l’œuvre d’art avait un sens quelconque, c’était bien de nous faire reconnaître que, comme mortels, nous sommes parties d’un tout, d’une alliance, et partant de nous apprendre à habiter la Terre en regardant vers le haut. « Le regard vers le haut [du poète] parcourt tout l’entre-deux du ciel et de la Terre. Cet entre-deux est la mesure assignée à l’habitation de l’homme », écrivait-il dans L’homme habite en poète.

Si le lecteur m’autorise à rester chez Heidegger, c’est finalement cette chose mystérieuse qu’on pourrait appeler la « présence », après laquelle semble courir notre peintre. Le fait qu’il y ait quelque chose plutôt que rien, l’éternel miracle que représente une habitation ou un arbre qui se dresse devant nous, dans leur solidité, au milieu d’un ciel et d’une lumière que nous ne pouvons toucher, la surprise du « il y a », voilà cet invisible que la peinture de Sécheret nous donne à voir. Voilà ce qui me touche tant dans la façon qu’il a de peindre une ruine romaine qui se détache dans le ciel.

Le résultat est, pour utiliser un mot devenu aujourd’hui tabou dans le monde de l’art, d’une immense beauté. Il faut dire que Sécheret a un don pour la couleur, et peint notamment des ciels extraordinaires, des « beautés météorologiques » analogues à celles que Baudelaire voyait chez Boudin.

Mais prenez garde, même si un penseur allemand m’aide à comprendre cette peinture, celle-ci n’a rien de romantique. Sa tranquille beauté peut décontenancer notre époque habituée, depuis Picasso, les Stones, Scorsese ou Tarantino, à une esthétique du choc, du coup de poing dans la gueule.

La peinture de Sécheret est classique, c’est-à-dire française. Fille de Poussin et de Chardin, elle nous bouleverse en silence, sans roulement de tambour. Elle demande de l’attention, de la lenteur, de la rumination. La lumière qu’il y avait dans le ciel ce soir-là et que le peintre a saisie n’a duré qu’un instant ; mais le fait qu’il y a une terre et un ciel, un matin et un soir, un printemps et un automne, ce fait-là est éternel.

Salon du dessin, palais Brongniart, 75002 Paris, du 27 mars au 1er avril 2019. 

Bégaudeau, le révolutionnaire « prolo » du XIe arrondissement

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Dans Histoire de ta bêtise, François Bégaudeau s’attaque aux électeurs bourgeois de Macron. Lui est différent d’eux: il vit comme un bourgeois mais ne pense pas comme tel, alors ça va. 


François Bégaudeau vient de commettre un libelle intitulé Histoire de ta bêtise dans lequel il s’adresse, en le tutoyant tout au long de deux cents et quelques pages, à l’électeur de Macron pour lui faire honte, tout à la fois, de sa sottise, de son inculture et de son appartenance à la bourgeoisie. Etant donné que lui-même vit fort bourgeoisement dans Paris intramuros, il pressent l’objection qu’on pourrait lui adresser et il la prévient. Certes, il appartient à la bourgeoisie mais il en « envisage » la destitution.

Je ne suis pas bourgeois, la preuve: je ne fais pas le ménage

Il précisera les choses dans une interview accordée à Ouest France le 21 février 2019 : « J’ai accédé à un patrimoine bourgeois sans en emprunter le cadre de pensée. » Comprenons bien : il est bourgeois matériellement, mais pas spirituellement. N’est-ce pas l’essentiel ? L’esprit ne l’emporte-t-il pas sur la matière ? Il possède un appartement dans le XIe arrondissement de Paris. Cependant, nous dit-il, « je suis propriétaire, et je délégitime la propriété ». Mais attention, délégitimer la propriété, ce n’est pas y renoncer (par exemple pour y installer des SDF ou des migrants), c’est la condamner par la pensée tout en la conservant dans la réalité. Pour comprendre cela, il faut, là encore, croire à la force de l’esprit et à sa supériorité sur les conditions matérielles d’existence.

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Bégaudeau est un bourgeois, mais avec un « habitus non bourgeois ». Et il le prouve ! Pour ne pas risquer d’être confondu avec un bourgeois, il ne fait pas le ménage chez lui : « Ici, la règle est le sale ». N’est-il pas bien connu que le peuple est crade et qu’un vrai communiste ne se lave pas ?

« Les morts passés et futurs du communisme n’invalident pas les livres qui dessinent l’hypothèse communiste »

« Le propre du bourgeois, écrit Bégaudeau, c’est de ne jamais se reconnaître comme tel ». Zarathoustra lui répondrait sans doute, comme à l’écumant bouffon : « Si tu me fis avertissement, qu’à toi-même ne le fis-tu ? », mais on le lui accordera volontiers car les choses ont sans doute changé depuis Goblot[tooltips content= »En 1925 Edmond Goblot écrivait : « La bourgeoisie a la prétention d’être une élite et d’être reconnue pour telle »La barrière et le niveau PUF, 1967, p. 9″]1[/tooltips].

Cependant, Bégaudeau dispose d’un autre argument de poids pour prouver qu’il n’est pas vraiment le bourgeois dont il a l’apparence et qu’on peut trouver en lui la présence réelle du prolétariat souffrant sous les Saintes espèces de son appartement parisien : c’est qu’il est marxiste et qu’il ne tient pas pour réfutée « l’hypothèse communiste ». La façon dont il l’expose vaut la peine qu’on s’y arrête : « Les morts passés et futurs du communisme n’invalident pas les livres qui dessinent l’hypothèse communiste, parce qu’un fait est un citron et une pensée une orange. Un citron n’invalide pas une orange ».

Bégaudeau le rouge et la planète Marx

Qu’un fait ne puisse invalider une pensée surprendra évidemment tous ceux qui, ayant fréquenté un lycée jusqu’à la classe terminale, ont suivi un cours de philosophie sur Théorie et expérience. Si le 19 septembre 1648, Florin Périer, s’étant élevé au sommet du Puy-de-Dôme, n’avait pas constaté que la hauteur du vif-argent dans son tuyau était moindre qu’elle ne l’était dans le jardin des pères Minimes, cela n’aurait-il pas invalidé l’hypothèse de Torricelli que Pascal se proposait de vérifier ? Et, s’agissant du communisme, ceux que leur professeur de philosophie aura initiés à la lecture de Marx s’étonneront qu’on puisse tenir pour marxiste l’idée que la théorie est aussi hétérogène à la pratique que l’orange au citron, du moins s’ils ont lu L’idéologie allemande jusqu’à la fin de la première partie. Y figure en effet une certaine deuxième thèse sur Feuerbach où Marx écrit : « C’est dans la pratique qu’il faut que l’homme prouve la vérité, c’est-à-dire la réalité, et la puissance de sa pensée, dans ce monde et pour notre temps. » Autrement dit, c’est le citron qui prouve la vérité de l’orange, ce dont Lénine se souviendra en disant que « la théorie de Marx est toute-puissante parce qu’elle est vraie ».

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Louis Althusser, qui avait manifestement lu Marx un peu plus attentivement que François Bégaudeau, faisait observer qu’un marxiste, dès lors qu’il professait le primat de la pratique sur la théorie, ne pouvait pas ne pas reconnaître « que la théorie marxiste est bel et bien engagée dans la pratique politique qu’elle inspire ou qui se réclame d’elle »[tooltips content= »Althusser Enfin la crise du marxisme ! in Solitude de Machiavel PUF, 1998, p. 267-279″]2[/tooltips]. Et il précisait : « En tant que marxistes, nous ne pouvons pas nous satisfaire de l’idée que la théorie marxiste existerait quelque part dans sa pureté, sans être engagée et compromise dans l’épreuve des luttes et des résultats historiques où elle est partie prenante comme « guide » pour l’action ».

Bégaudeau se satisfait, pour sa part, de cette idée qui lui permet de justifier le matérialisme historique avec les moyens de l’idéalisme. Il y a là un coup de force théorique qui mérite d’être salué.

Histoire de ta bêtise

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La culture, c’est 500 euros le pass!


Chaque citoyen français de 18 ans pourra bientôt bénéficier d’un « pass culture »: un crédit de 500 euros prélevé sur nos impôts « pour qu’il affirme ses goûts et développe sa curiosité culturelle ». En clair, qu’il joue aux jeux vidéo. Parce que tout est culture et que la culture est partout.


En plus de ses centaines de fromages, de ses ponts qui semblent avoir été construits pour que d’heureux jeunes mariés chinois viennent s’y faire photographier et de ses Gaulois réfractaires qui font cauchemarder leurs gouvernants, la France possède un inépuisable réservoir de bureaucrates progressistes dont l’imagination ne s’arrête jamais de turbiner. Pendant qu’on râlait sur les ronds-points contre un État qui se mêle de tout et ne comprend rien, les têtes d’œuf du ministère de la Culture phosphoraient en bande organisée sur la meilleure façon d’emplir de ce qu’ils appellent « culture » les cervelles de la jeunesse connectée. Ils ont évidemment pondu une allocation, appelée « pass culture » parce qu’ils croient que « pass », ça fait jeune, grâce à laquelle 10 000 heureux bénéficiaires de l’expérimentation peuvent déjà se gaver de mangas et de jeux vidéo aux frais du contribuable.

La crétinisation par les bons sentiments

Le pass culture semble avoir été confectionné sur mesure pour les cyber-Gédéons annoncés par Gilles Châtelet, « tout ce cyber-bétail de “jeunes à baladeur nomades et libres dans leur tête”, un peu râleurs mais au fond malléables, facilement segmentables en tranches d’âge et en générations, et donc gibier sociologique idéal pour les modes ». Il se présente (forcément) sous la forme d’une « appli », car « en donnant accès à la totalité des propositions culturelles disponibles sur le territoire et en ligne (…) le pass Culture se veut l’utilisation la plus intelligente du téléphone intelligent », peut-on lire dans la très distrayante documentation du ministère. Vu que l’intelligence humaine semble être inversement proportionnelle à celle des objets dont elle peuple le monde, si on voulait les rendre cons, ces jeunes, on ne ferait pas autrement.

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« La crétinisation postmoderne par la communication remplace avantageusement la caporalisation perpétrée par les conservatismes d’autrefois, décrits par Ernest Renan », écrit Châtelet. Sauf que les agents de cette crétinisation ne sont pas inspirés par le cynisme, mais par d’excellents sentiments. Et de nobles ambitions, tambourinées dans l’édito du ministre, Frank Riester : « La transmission de notre culture est ce qui fait de nos enfants des citoyens français. » Suggère-t-il que l’on reconstruise autour des salles de classe des murs aussi hauts que possible, ou que l’on s’abstienne de demander aux jeunes ce qu’ils voudraient ou ce qu’ils accepteraient qu’on leur transmette ? Que nenni. « L’accès aux arts et à la culture partout et pour tous est la mission première de mon ministère. »

La preuve de la culture, c’est la consommation

Dans le lexique (et l’imaginaire) postmoderne des saccageurs de la Rue de Valois, la preuve de la culture, c’est la consommation. Cependant, ils refusent que la culture soit un truc de riches. Comme chacun sait, la lente dégringolade de la lecture évoquée par Livres Hebdo récemment s’explique par le prix faramineux des livres – combien de poches pour un iPhone ? Le ministre n’a donc pas annoncé un grand plan bibliothèque ou un tarif jeunes pour les théâtres subventionnés, mais le versement à chaque jeune de 18 ans de 500 euros à dépenser à sa guise ou presque : « Places de cinéma, de spectacle, d’exposition, livres, instruments de musique, œuvres d’art, abonnements à des services de vidéo à la demande, rencontres, pratique artistique, découverte de métiers… »

Attention, il y a des règles : pas plus de 200 euros en « produits numériques », c’est-à-dire en jeux vidéo et autres séries. Cher jeune, tu n’es pas là pour rigoler, mais pour te cultiver. Et devenir meilleur que tes parents : « Les arts et la culture, écrit encore le ministre, doivent retrouver leur place dans la construction de la citoyenneté et de la sociabilité des jeunes Français, y compris pour les aider à s’émanciper des nouvelles formes d’obscurantisme et d’intolérance qui sévissent ici et là. »

Le jeune est une appli

On pourrait attendre du monde adulte, qui est supposé être celui de l’État, qu’il offre à la jeunesse ce qu’elle ne trouve pas spontanément, et qu’au lieu de l’encourager dans son addiction numérique, qu’il l’aide à se libérer de l’écran de son portable. Dans le monde d’avant, on appelait cela « éduquer ». Seulement, pour ceux qui sont chargés de la défendre, le mot « culture » ne désigne plus les grandes œuvres du passé, ces machins poussiéreux avec lesquels de vieux réacs ronchons découragent les jeunes, il se décline en « propositions », « parcours » et autres « explorations ». « Le pass Culture se veut une mosaïque, un juke-box, un carrousel, un grand bazar, avec de l’ordre et du désordre », s’emballe Éric Gérondeau, ancien conseiller de je ne sais plus quel président. Ouverture, flexibilité, choix, il permettra à chacun de « vivre des expériences au gré des envies et des localisations ». Le jeune naviguera à l’aide d’onglets : « applaudir », « jouer », « pratiquer », « regarder », « écouter », « rencontrer ». Avec, bien sûr, des trucs qui bougent et qui font du bruit. On remarque l’absence notable du terme « lire », on ne va pas effrayer ces bambins avec des gros mots. Ni avec des mots tout court d’ailleurs, cela pourrait freiner leur créativité. L’utilisateur pourra donc se repérer grâce à des images, est-il encore précisé dans la doc. Reste à espérer que YouPorn ne soit pas référencé comme un site culturel.

Les Rien-pensants

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L’écriture inclusive ne marchera pas (non plus) chez les chimpanzés


Il manquait une rubrique scientifique à Causeur. Peggy Sastre comble enfin cette lacune. A vous les labos !


Mesdames et messieurs les chimpanzé.e.s

Dans le langage, comme partout, il existe des lois universelles. Parmi celles-ci, la loi de Zipf et la loi de Menzerath. La première, dite aussi principe d’abréviation ou d’efficience, établit que l’amplitude d’un signal est inversement proportionnelle à sa fréquence – voilà pourquoi les mots les plus usités sont en général les plus courts. Selon la seconde, la taille d’une structure linguistique est inversement proportionnelle à celle des éléments qui la constituent. Exemple : plus un mot est long, plus ses syllabes sont brèves. Ce qu’il y a de cocasse avec ces formules, c’est qu’elles sont loin de se limiter au langage articulé. La loi de Zipf se retrouve ainsi chez les cris de macaques, de ouistitis, de chauves-souris ou encore dans les mouvements des dauphins lorsqu’ils remontent à la surface pour faire le plein d’oxygène. Plus fort encore, la loi de Menzerath a été dénichée en biologie moléculaire. Exemples : plus une espèce compte de chromosomes dans son caryotype, plus ils sont petits ; dans le génome humain, le nombre d’exons (des « briques » d’ADN codant) est inversement proportionnel à la taille des gènes qui les composent. Autant dire que le langage n’est visiblement pas une pure « construction sociale » arbitraire, mais semble bien relever de lois naturelles organisant déjà les tout premiers échelons de la vie.

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Plus près de notre arbre, une équipe interdisciplinaire et internationale de scientifiques vient de discerner leur présence dans la communication non verbale des chimpanzés – les positions des mains, du corps, les expressions du visage et autres cris dont les animaux se servent pour se transmettre une palanquée de messages. Conformément aux lois de Zipf et de Menzerath, chez ces primates, les gestes les plus courants sont aussi les plus brefs, et plus une séquence est longue et complexe, plus elle est constituée de gestes courts. Des résultats obtenus grâce à l’analyse de près de 2 000 occurrences de 58 gestuelles filmées chez les chimpanzés de la réserve forestière de Budongo (Ouganda). Il semblerait bien que, malgré leurs énormes différences, un langage de chimpanzé et celui d’un humain reposent sur des principes mathématiques identiques. Des principes constituant le lien évolutionnaire entre gestuelle animale et langage articulé et dévoilant le goût de la nature pour la compression, la parcimonie et l’économie de moyens. Soit la direction à peu près radicalement opposée à celle de l’écriture inclusive. Bienheureuses et bienheureux mesdames et messieurs les chimpanzé.e.s, il leur reste encore un peu de temps avant de tous et toutes devoir s’y faire.

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Tomber amoureux, c’est aussi se préparer à tomber malade

Parmi les manifestations les plus courantes d’un amour naissant, il y a cette impression diffuse de péter le feu, de pouvoir résister à tout, de déborder d’énergie pulsée par un cœur battant. Pardon pour les romantiques, mais l’origine de ce sentiment d’invincibilité semble se nicher non pas dans l’union des âmes, mais au fin fond de nos cellules immunitaires. Selon une étude menée sur 47 étudiantes (moyenne d’âge 20,5 ans) surveillées pendant deux ans avant, pendant et après une relation hétérosexuelle et monogame, l’amour s’accompagne de modifications dans l’expression des gènes associés à l’immunité, indépendamment de l’état de santé ou de l’activité sexuelle des individus concernés. De fait, ces changements peuvent s’avérer très utiles lorsqu’on entre en contact avec une flore bactérienne jusqu’ici étrangère, comme pour plusieurs processus immunitaires bénéfiques à la reproduction. En particulier, les modifications observées sont impliquées dans l’atténuation des réactions immunitaires inflammatoires, un mécanisme qui permet d’éviter que le fœtus, porteur pour moitié de l’ADN du géniteur, ne soit considéré comme un corps étranger, histoire de garantir une grossesse menée jusqu’à son terme. Le signe des histoires d’amour qui se terminent bien selon le carnet de bal de l’évolution.

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De la loi de la jungle en milieu vaginal

Depuis les années 1970 (grosso modo), l’idée que la reproduction sexuée en passerait par un mâle conquérant venant planter de force sa graine dans une femelle purement et passivement réceptacle a volé en éclats grâce aux avancées de la biologie moléculaire. Ces dernières décennies, la recherche a ainsi complété et complexifié le tableau de la compétition spermatique – la guéguerre que se livrent 60 à 100 millions de spermatozoïdes avant qu’un seul ne gagne les faveurs de l’ovule – et souligne notamment le rôle primordial que joue la physiologie femelle dans tout ce bordel. Publiée la veille de la Saint-Valentin (c’est ce qu’on appelle du timing), une étude analysant de la semence d’homme et de taureau détaille les principaux obstacles que les gamètes mâles doivent surmonter pour rendre une éjaculation féconde. Conduite par Meisam Zaferani, Gianpiero D. Palermo et Alireza Abbaspourrad, chercheurs à l’université Cornell, elle montre en particulier comment les variations de largeur du tube utérin menant à l’ovule forment de véritables goulets d’étranglement qui ne laissent passer que les spermatozoïdes les plus vaillants (en vrai, on dit « motiles »). En outre, la nage caractéristique des spermatozoïdes (par ailleurs super pour leur faire économiser un maximum d’énergie à contre-courant) fait que si, par un coup de bol, les gamètes les plus flagadas arrivent les premiers devant un rétrécissement, ils seront repoussés à l’arrière et verront les plus véloces reprendre la pôle position. Où l’on comprend que l’appareil reproducteur féminin fait tout ce qu’il peut pour garantir la victoire du meilleur spermatozoïde, et ce dans un mépris flagrant pour l’égalité des chances.

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Comment l'amour empoisonne les femmes

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La guerre au français

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Comment le système a récupéré les gilets jaunes


Pendant quelques semaines, le mouvement des gilets jaunes était un soulèvement populaire. Et puis la gauche est arrivée, l’a transformé en mouvement social et l’a rallié au système, le détournant de son but et le décrédibilisant aux yeux de l’opinion à coups de « casseurs » et de « peste brune ».


Le mouvement des gilets jaunes s’inscrit dans la longue tradition des soulèvements populaires. Il a plus à voir avec les jacqueries d’autrefois qu’avec les manifs des syndicats officiels qui, chaque 1er mai, viennent d’abord rappeler au pouvoir qu’il doit financer les comités d’entreprise et recaser les chefs au Conseil économique et social. Durant un mois merveilleux, il aura joué avec le feu ; les 1er et 8 décembre, l’oligarchie aura eu peur comme jamais. Hélas, cent fois hélas, force est de constater que le système libéral-libertaire est encore plus fort qu’on ne l’imaginait. Il est en train d’avaler les gilets jaunes. Aujourd’hui, c’est évident : ce mouvement politique de type insurrectionnel se transforme en simple mouvement social.

La gauche est étrangère aux gilets jaunes

En démocratie d’opinion, le réel est fabriqué par le complexe économico-médiatique. C’est lui, Bien incarné, qui décide ce qui « fait sens » et ce qui ne le « fait » pas, ce qui est noble et ce qui est sordide. Une procession de cinquante féministes et autant de « people », par exemple, est rien moins qu’ « historique ». En revanche, cent mille ouvriers, artisans, employés qui défilent pour réclamer de mieux vivre de leur travail et d’exercer effectivement le pouvoir, c’est au mieux étrange, au pire fascisant.

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Il fallait voir les duplex, en novembre, en direct des ronds-points ; tels des explorateurs, les journalistes se demandaient sérieusement : qui sont ces gens ? que veulent-ils ? pourquoi ne sont-ils pas contents ? Très vite, pouvoir et médias ont tenté de nazifier la révolte de la France périphérique. Mais la manœuvre ne fonctionnait pas, l’opinion continuait de soutenir très largement les gilets jaunes. Alors, malins au sens propre, plutôt que d’affronter frontalement ce mouvement, ils l’ont réduit à un problème de « fins de mois ». Pour ce faire, sur les plateaux de télé, on a vu défiler les leaders obsédés en premier lieu voire uniquement par le pouvoir d’achat. Des « experts », des associatifs, des personnalités, tous progressistes, venaient défendre dans une certaine mesure les marcheurs du samedi. Le Système a sélectionné ses opposants et leurs soutiens. Qui est allé sur les Champs en novembre et début décembre sait que la gauche y était infiniment minoritaire – d’ailleurs, durant trois semaines, ses leaders liaient les gilets jaunes au 6 février 1934. Oui, en ce temps-là, les seuls drapeaux que l’on voyait, c’étaient le tricolore et ceux de nos vieilles provinces. Mais face aux journalistes, il n’y avait ni patriote, ni identitaire, ni monarchiste, ni péguyste, ni droitard.

Détournement de bien social

La gauche, parfaitement étrangère au mouvement, put ainsi l’infiltrer et le corrompre. Semaine après semaine, bénéficiant sur le terrain de l’appui des antifas – ses enfants turbulents – qui ont, eux, le droit de tabasser en toute impunité quand un ouvrier ligérien qui lance un pot de rillettes sur les CRS écope de trois mois ferme, elle a modifié la trajectoire des gilets jaunes. Il s’agissait à l’origine de prendre l’Elysée ; à présent, on marche sans but dans les rues de Paris et d’ailleurs, sous les gémissements des assis, des rentiers, des cocus volontaires, des retraités, des fatalistes qui n’en peuvent plus de ne pas pouvoir faire tranquillement les boutiques le week-end et sont au bord du malaise vagal lorsqu’une jardinière brûle.

L’incontestable baisse du nombre de manifestants s’explique, outre la peur légitime de perdre un œil ou une main, par le changement de nature du mouvement, dans lequel les « petits blancs » de province ne se reconnaissent plus – quand ils n’en ont pas été chassés manu militari. Aucune de leurs revendications n’a été satisfaite. Le président de la République continue de jouer la montre et du gourdin ; grâce à son grand débat que les journalistes commentent avec l’enthousiasme de collégiennes à un concert de Justin Bieber et dans lequel, comme eût dit Muray, le réel se dissout, il reforme les rangs de la bourgeoisie trouillarde qui l’a élu et dont il est, plus encore face aux gueux-analphabètes-ratés, le héros de classe.

Il était une fois l’a-révolution

Peut-on encore faire la révolution, c’est-à-dire renverser l’ordre établi, au temps de MeToo et alors que le salut de l’humanité – excusez du peu – dépendrait d’une adolescente suédoise qui donne envie à toute personne sensée de manger une vache vivante en s’aspergeant d’huile de palme ? Les formes de la lutte conditionnent son résultat. L’oligarchie ne fera pas seppuku ; elle est persuadée qu’elle a le droit de gouverner à la place des peuples ; en France, elle prouve depuis quatre mois qu’elle est prête à devenir martiale afin de se défendre. N’en déplaise aux sociaux-démocrates pour qui elle est un séminaire de travail, la politique est un rapport de force. Et un changement radical implique forcément de recourir à une violence proportionnée à la résistance du pouvoir en place. Le syndrome Malik Oussekine hante constamment l’Etat, à qui un peuple dévirilisé – du moins dans les métropoles – réclame de maintenir l’ordre sans faire de victime.

Les milliers de blessés, les dizaines de mutilés, les matraqués parfois par sadisme auraient dû à tout le moins faire tomber le gouvernement et nous ramener aux urnes. Mais qui décide de cela ? Le système. Or, pour ce dernier, jamais la violence monopolisée par l’Etat n’a été plus légitime que contre, au début, « la peste brune », aujourd’hui, « les casseurs ». Il n’entend pas négocier avec ceux qui, supposément agis par la « haine », ressembleraient aux djihadistes. Pour les enfants du pays réel qui continuent de manifester le samedi, le courage physique n’est pas, contrairement à ce que nous ont répété nos institutrices socialistes, un reste de barbarie ; ils ont l’habitude, y compris les filles, de monter au carton à la sortie des bars. Du reste, le flashball et une justice aux ordres calment – et c’est bien normal – l’ardeur de nombre d’entre eux. L’Acte 18, du moins à Paris, ne doit pas faire illusion : comme les semaines précédentes, la violence qui s’y est déployée est surtout celle de ces black blocs dont l’idéologie est fort éloignée des revendications fixées en décembre par les gilets jaunes dans leurs 42 Doléances. Cette brutalité-là se manifeste d’autant plus qu’elle est tolérée par le pouvoir : les gauchistes, éternels idiots utiles du capital, ne font peur qu’aux lectrices de Madame Figaro.

L’école des drames

Le mouvement des gilets jaunes est condamné à moyen terme. Il meurt d’avoir été trop poli, de n’avoir pas assumé son caractère réactionnaire face à un système qui le lui a d’ailleurs interdit, prophétisant les récupérations les plus torves pour mieux le récupérer lui-même. N’empêche, un temps très court, dans la rue, souverainistes de gauche et de droite, jacobins et gaullistes, vrais anars et scouts d’Europe, ont manifesté ensemble. Seule cette alliance est politiquement en mesure de redonner le pouvoir au peuple. L’oligarchie le sait et c’est pourquoi, dans le pays européen où le système électoral est par ailleurs le moins démocratique, elle réprime avec une férocité inédite. Elle va gagner une bataille. Mais pour des milliers de jeunes gens sans formation politique, ces longs samedis sous les bombes lacrymogènes auront été une formidable école.

La bassesse morale de soutiens du pouvoir capables de dire « bien fait ! » en voyant une personne en fauteuil roulant se faire renverser par des gendarmes, les interpellés « préventivement », les filles traînées par les cheveux, les dames âgées molestées par des CRS rigolards ; les jérémiades des Griveaux, Schiappa, des éditocrates « fatigués », le racisme social assumé des Gantzer, Berléand, Bernard-Henri Lévy, le cynisme de Castaner ne seront pas oubliés de sitôt. Et dans six mois, deux ans, quand tout recommencera, nourris de cette expérience, peut-être les gilets jaunes iront-ils au bout, cette fois. Car la peur décroît, et ça, c’est immense.

Ce wikinaute obsessionnel qui recense les personnalités juives

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Le Journal du dimanche a révélé qu’un internaute recensait des personnalités d’origines juives sur l’encyclopédie en ligne. Il n’a tenu aucun propos antisémite, mais des indices sérieux rendent néanmoins sa démarche préoccupante.


Dans son édition du 16 mars, le Journal du dimanche révélait qu’un internaute était intervenu sur les fiches Wikipedia d’une soixantaine de personnalités pour mentionner leurs origines juives. Reprise par Le Point, Europe 1 puis l’édition en français du Times of Israel, l’information a semé le trouble. Agissant sous le pseudonyme de « Kouassijp », l’intéressé n’a pas tenu de propos antisémites. Les origines juives des personnalités sur lesquelles il s’est penché sont en général inscrites dans leur patronyme (la cinéaste Josée Dayan, le violoniste Isaac Stern, la journaliste Judith Silberfeld, etc.).

Concernant des célébrités basques ou aveyronnaises, l’entreprise serait anodine. Envers des personnalités d’origines juives, elle peut être ambiguë et suscite immédiatement un débat sur le « Bistro » de Wikipedia, le forum où les contributeurs expérimentés débattent du fonctionnement de l’encyclopédie en ligne.

« La majorité des contributions de l’utilisateur porte là-dessus »

D’emblée, « Epsilon0 » souligne que le Wikipedia anglophone comprend des « Lists of Jews » et des « Lists of people by belief » (liste de juifs et liste de gens par croyance) « qui ne posent pas de problème ». « C’est plus insidieux », lui répond Christophe Benoit. « Ce qui est douteux, c’est que la majorité des contributions de l’utilisateur porte là-dessus », abonde Jules. S’ensuit un débat un peu abstrait sur le sourçage et la pertinence des informations. « Quoi qu’on pense des contributions de @Kouassijp« , finit par relever Guise, « je constate que l’intéressé ne prend pas la peine d’expliquer sa démarche ».

Il suit pourtant la polémique de très près. Dès le 18 mars, en effet, Kouassijp enclenche la marche arrière. Il efface ses contributions à toute vitesse, remaniant 78 fiches entre 17h05 et 17h46, soit deux à la minute ! La manœuvre ne saute pas aux yeux, car Kouassijp a un autre pseudonyme sur Wikipedia, Junisso12.

Des nouvelles de Léon Degrelle

Et c’est ce second pseudonyme qui éclaire son comportement. Junisso12 est actif sur Wikipedia depuis janvier 2017. De prime abord, la liste de ses interventions est déconcertante. Il écrit sur des auteurs très confidentiels. Il faut peu de temps, néanmoins, pour vérifier que ces auteurs, vivants ou décédés, sont presque tous des traditionalistes catholiques de droite ou d’extrême droite. La première contribution de Junisso12 concernait Léon Degrelle (1906-1994), homme de presse belge catholique, qui a fini la Seconde Guerre mondiale sous l’uniforme SS. Peut-on vraiment s’intéresser à Léon Degrelle et recenser des origines juives en toute innocence ?

Autre constat facile à établir, un grand nombre des auteurs sur lesquels a d’abord écrit Junisso12 (Marion SigautJean-Pierre DickesBernard Tissier de MalleraixFrançois-Marie AlgoudJacques d’ArnouxEtienne CouvertJean-Claude Lozac’hmeur, Jacques Ploncard d’AssacJean VaquiéLouis JugnetJean-Pierre Dickès...) ont étés édités ou sont distribués par la même maison, les éditions de Chiré. Egalement connues sous l’intitulé Diffusion de la pensée française, il s’agit d’une petite structure basée dans le village de Chiré-en-Montreuil (Vienne). Contacté, l’éditeur ne voit pas du tout qui, dans ses rangs ou parmi ses très fidèles lecteurs, pourrait être Junisso12. La sphère catholique traditionaliste d’extrême droitn’est pourtant pas si large. 

Da Vinci code

Causeur est en mesure de donner un indice supplémentaire. Junisso12 a au minimum quelques rudiments de japonais. « Ju-ni » veut dire douze dans cette langue, et « So » signifie moines, ou apôtres. Le pseudonyme choisi est une référence transparente aux 12 apôtres. Jamais de pseudonyme à clé, ils sont trop faciles à percer ! Les résistants anti-nazis le savaient, mais Junisso12 n’a peut-être pas eu le temps ou l’envie de lire leurs mémoires.

« L’Arche russe », le grand film « réactionnaire » ressort au cinéma


Le très beau film d’Alexandre Sokourov, L’Arche russe, ressort au cinéma. Ce qui ne doit pas ravir la critique qui en avait fait en 2002 un film « réactionnaire ».


On ne saurait trop féliciter les responsables de cette nouvelle sortie du sublime film L’Arche russe, que le cinéaste Alexandre Sokourov réalisa en 2002. Un joli pied-de-nez tout d’abord à une certaine critique bien-pensante qui a toujours détesté cette œuvre immédiatement classée « réactionnaire ». Et une belle occasion de la découvrir ou de la redécouvrir sous son meilleur jour, c’est-à-dire sur le grand écran d’une salle de cinéma.

Un monde perdu

L’arche du titre, c’est le coffre qui au XVIe siècle contenait des trésors et des archives. Soit une véritable plongée dans les salles du musée de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg. Naviguant de pièce et pièce, Sokourov filme le temps de l’Histoire en marche, embrassant dans un même mouvement des siècles disparates et des destins divers.

A lire aussi: « Nos vies formidables »: le cinéma français dépendant de la compassion

Une insondable nostalgie mélancolique préside aux destinées de ce voyage ininterrompu. Les époques, les artistes et les œuvres revivent sous nos yeux émerveillés. C’est un monde disparu que filme le cinéaste, à la manière de Visconti dans Le Guépard. Les deux films ont d’ailleurs en commun une virtuose scène de bal, comme s’il s’agissait de filmer le deuil au travail à travers ces couples virevoltants.

Mais le propre du cinéma est alors de les fixer à jamais : si ni la mort ni le soleil ne se peuvent fixer en face, comme le disait La Rochefoucauld, le cinéma est capable, lui, d’accomplir ce prodige, tout en nous faisant demeurer vivants.

L’Arche russe, d’Alexandre Sokourov. Sortie le 20 mars 2019. 

C’est le marquis de Sade qui devrait former les profs

« Ils ont fait tout ce qu’ils ont pu pour lui rendre la vie la plus simple possible, comme ces types qui balayent devant la pierre de curling pour qu’elle glisse bien… » Ainsi parle Jussi Adler Olsen dans Selfies — la dernière traduite des enquêtes du fameux « Département V », dont le romancier danois a narré les exploits dans Miséricorde, Profanation, Délivrance, et quelques autres polars mémorables dont les adaptations au cinéma ne déméritent pas.

Pâtir, c’est nourrir un peu

Celle à qui l’on a rendu ainsi la vie aussi simple que possible, dans le roman, est l’une des représentantes émérites de la « génération α », comme il est convenu d’appeler les gosses nés aux alentours de l’an 2000 — après les génération x, y et z. Des enfants choyés, sur-protégés, par des parents-poules et un système scolaire dont on a évacué tout problème traumatisant. Des gosses qui pensent que la vie est facile, que tout leur est dû, qu’un excellent boulot les attend à la sortie du Grand N’Importe Quoi éducatif dans lequel ils auront traîné leurs fesses et leur ennui pendant une quinzaine d’années, et que même si ce n’est pas le cas, la société les prendra en charge et leur fournira une allocation confortable (ou un salaire à vie) pour ne rien faire d’autre que s’offrir du vert à lèvres, des robes obsolètes à peine portées, tout en écoutant sur leur précieux Smartphone les tubes affligeants du dernier DJ. Et de se flasher entre copines, comme si leur vie n’était qu’une longue succession de selfies… Du coup, quand on les tue, les unes après les autres, le lecteur ne s’afflige guère…

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Je suis mentalement passé du roman d’Adler Olsen aux Tribulations d’un Chinois en Chine, le merveilleux roman de Jules Verne paru en 1879 — dont Philippe de Broca, réalisateur trop sous-estimé, a tiré un film parfaitement délirant en 1965, avec Belmondo, Ursula Andress et Jean Rochefort. Un délice.

Que raconte Verne ? Qu’un jeune milliardaire de l’Empire céleste s’ennuie fort — tout lui est tombé tout rôti dans la bouche depuis sa tendre enfance. Il est riche à millions, il n’a aucun souci, « jamais un pli de rose n’a troublé son repos ». Son meilleur ami, Wang, un philosophe chargé d’un passé tumultueux, lui explique donc que « si tu n’es pas heureux ici-bas, c’est que jusqu’ici ton bonheur n’a été que négatif. C’est qu’il en est du bonheur comme de la santé. Pour en bien jouir, il faut en avoir été privé quelquefois. » Et de conclure qu’il « souhaite un peu d’ombre au soleil de son hôte, et quelques douleurs à sa vie. »

Génération curling

Et croyez-moi, il va lui procurer quelques sensations rares et délicates — la crainte d’être tué dans l’instant pendant tout un mois, « quelques terribles angoisses », « presque au-delà de ce qu’il était humain de faire » — et ce, comme il le précise, « bien que son cœur en saignât »…

On a aplani la pédagogie. On a supprimé tout effort, en supprimant toute difficulté. Peut-être vous rappelez-vous cette BD si drôle de Franquin, montrant Gaston allergique au mot « effort » ?

Voilà un désagrément qui ne saurait toucher les enfants d’aujourd’hui — en Occident tout au moins. Les problèmes de maths sont reformulés sous un énoncé immuable — « montrez que » — et la solution est avancée. Les questions de Français sont de la même farine : « Dans le poème « Liberté » d’Eluard, quel est le mot le plus fréquent ? » Ou encore : « Say something in english » — « Fuck you » — « Wonderful ! » Jusqu’au Bac, et au-delà dans bien des formations universitaires, la route est lisse, un vrai billard.

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En Classes préparatoires, c’est un peu plus ardu. C’est parfois même escarpé. C’est que l’on a décidé de sélectionner — sauf quand (ça m’est arrivé récemment) un Inspecteur Général décide que vos méthodes sont définitivement trop brutales. Hé quoi ! Vous croyiez dégager des élites, mais on vous somme d’aplanir la route aux plus incompétents, on vous accuserait presque de l’échec de certains… Comme dans certaines épreuves cyclistes où l’on balaie les gravillons avant le passage des coureurs de peur qu’un champion dérape…

L’image du curling est pleinement adéquate. En balayant très fort et très vite devant la grosse boule de granit poli, on lui permet de glisser au mieux jusqu’au rond central, en produisant par frottement une mince pellicule d’eau sur laquelle la pierre fait de l’aquaplaning. Un velours…

« Imaginez le marquis de Sade à la tête d’un IUFM »

J’ai dit ici, il y a bientôt quatre ans, mon admiration pour Whiplash, le remarquable film de Damien Chazelle sur l’univers des batteurs de jazz.

Bien sûr, le chef d’orchestre qui pousse le jeune héros au-delà de ses limites, et jusqu’à la perfection, peut être accusé de manipulation ou de cruauté mentale — et alors ? Je me rappelle y avoir évoqué la critique de Télérama, écrivant : « Imaginez le marquis de Sade à la tête d’un IUFM ». Eh bien oui, qui d’autre que le Divin Marquis devrait être chargé de…

>>> Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli <<<

 

C'est le français qu'on assassine

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Couper des arbres tue des gorilles, pas forcément le climat


Incontestablement néfaste à la biodiversité, la déforestation est aussi dénoncée comme une cause majeure de réchauffement climatique. Arguments scientifiques à l’appui, le professeur de chimie atmosphérique Nadine Unger conteste ce lien de cause à effet. A ses risques et périls. 


Toute cause a ses symboles. Une réalité qui n’est pas si difficile à comprendre sur le plan cognitif. L’action militante étant très gourmande sur plein d’aspects (économique, énergétique, affectif, etc.), tout ce qui peut en minimiser les coûts et maximiser les bénéfices est bon à prendre. Investir un emblème, c’est mettre sa cervelle sur pilote automatique, s’épargner les scories de l’esprit critique, avoir des éléments de langage à portée de bouche et des images pour galvaniser l’enthousiasme des foules.

Conscience sans science n’est que ruine…

Du côté de la cause environnementale, le trope d’une nature non humaine en voie d’agonie avancée fait florès depuis ses origines et a pu ainsi s’incarner dans l’ours blanc rachitique ou les forêts « poumons verts » de la planète frôlant le collapsus. Mais là où le catastrophisme et le manichéisme sont effectivement de redoutables carburants à prise de conscience – pour ne pas dire à pénitence –, ils s’avèrent bien plus pernicieux en matière d’action politique, condamnée à n’être jamais efficace si elle n’est pas scientifiquement informée. Ce qui exige une prise en compte de la complexité des données et une saine mitigation de l’agit-prop.

A lire aussi: « Le lien entre les dérèglements climatiques et l’activité humaine n’est pas clairement démontré »

Le cas des forêts est à ce titre éloquent. L’idée que la déforestation serait l’un des pires péchés de la civilisation industrielle et la couverture forestière, à l’inverse, l’un des souverains biens de la protection de l’environnement, semble désormais relever de la certitude. Dans ce sens, en 2015, le sommet climatique de Paris (COP 21) allait être le premier à comptabiliser les initiatives nationales visant à compenser par les forêts – la protection des anciennes et la plantation de nouvelles – les émissions de CO2 générées par les énergies fossiles. La Chine promit de reboiser un million de kilomètres carrés et, en Europe, on s’engagea à débourser plusieurs milliards de dollars pour financer la préservation de la forêt tropicale. De même, lors de la COP 19 à Varsovie deux ans plus tôt, les félicitations avaient fusé autour d’un « accord historique » visant à soutenir l’exploitation forestière durable. Et les États-Unis, la Grande-Bretagne ou la Norvège avaient fait de gros chèques à des pays moins économiquement avantagés pour qu’ils luttent contre la déforestation tropicale.

« Nous avons de bonnes raisons de craindre un effet radicalement inverse »

Sauf que les liens entre forêts et changement climatique pourraient ne pas être aussi simples, comme le laissent entendre les recherches de Nadine Unger, professeur de chimie atmosphérique à l’université d’Exeter (Royaume-Uni). La scientifique met en garde contre une confusion devenue courante dans les discours écologistes : l’amalgame entre les effets (indéniablement bénéfiques) de la forêt en matière de biodiversité et ceux (plus ambigus) qu’elle aurait sur un plan climatique. Ce qu’elle résumait en ces termes en 2014, dans une tribune publiée par le New York Times : « Planter des arbres et lutter contre la déforestation offrent des bénéfices certains à la biodiversité […]. Mais il en va tout autrement de vouloir ralentir ou inverser le changement climatique par la sylviculture. Scientifiquement parlant, dépenser dans l’exploitation forestière les précieux dollars de la lutte contre le changement climatique est une entreprise à haut risque : nous ne savons pas si cela va refroidir la planète et nous avons de bonnes raisons de craindre un effet radicalement inverse. »

En cause, l’un des objets d’étude d’Unger : les composés organiques volatils (COV) émis par les arbres. Parmi eux, l’isoprène, un hydrocarbure susceptible de réchauffer l’atmosphère de plusieurs façons. D’abord en réagissant avec les oxydes d’azote de l’air pour former de l’ozone, connu pour augmenter les températures lorsqu’il se trouve dans les basses couches de l’atmosphère. Ensuite, en ralentissant la dégradation du méthane, autre puissant gaz à effet de serre. Et comme rien n’est jamais simple, l’isoprène possède aussi des effets refroidissant lorsqu’il contribue à générer des aérosols bloquant la lumière du soleil.

A lire aussi: Réponse à ceux qui doutent du changement climatique

Selon les modélisations d’Unger, à l’époque maître de conférences à Yale, le remplacement des forêts par des terres agricoles au cours de l’ère industrielle n’aurait eu que très peu, voire pas d’effet sur le climat. Certes, selon ses calculs, cette disparition des forêts et prairies primitives – représentant environ 50 % de la surface terrestre – a bien libéré le carbone stocké dans les arbres, mais elle a aussi augmenté l’albédo terrestre (à l’effet inverse de l’effet de serre) et diminué les émissions de COV, susceptibles de refroidir comme de réchauffer l’atmosphère.

Plus le temps de penser ?

Des recherches qui n’ont pas plu à tout le monde. En janvier 2019, dans un article de Nature faisant le point sur la « controverse » sur les liens entre valorisation des forêts et changement climatique, Gabriel Popkin relatait les contrecoups bien peu scientifiques qu’Unger avait dû subir après sa sortie du bois. En effet, la chercheuse déclarait avoir reçu des menaces de mort et vu certains de ses collègues lui refuser la plus élémentaire des politesses après la publication de son article. D’ailleurs, quelques jours plus tard, une trentaine de chercheurs avaient signé une contre-tribune déplorant la faiblesse scientifique des travaux d’Unger. Unger était aussi accusée de contrecarrer, sciemment ou non, les très vulnérables réussites de décennies de labeur militant grâce auxquelles l’ampleur de l’urgence climatique commençait tout juste à être saisie par les citoyens et leurs gouvernants. Face à l’imminence de la catastrophe, écrivaient-ils en substance, le temps n’était plus à la réflexion et encore moins à la remise en question d’une sagesse conventionnelle – davantage d’arbres, moins de changement climatique – applaudie dans les grands raouts internationaux. Qu’importe qu’Unger la jugeât « fausse » et présentât des données pour corroborer son jugement.

A lire aussi: Causeur : Contre la religion du climat

Et c’est bien là que le bât blesse. Si la panique est rarement bonne conseillère, elle l’est d’autant moins dans un domaine aussi complexe que la protection de l’environnement. Au début des années 2000, c’est en arguant d’une telle urgence que Luiz Inácio Lula da Silva avait fait adopter au Brésil l’un des programmes de développement des biocarburants les plus ambitieux au monde. Mais parce que son étayage scientifique était inversement proportionnel à son clinquant, près de vingt ans plus tard, sa nocivité environnementale, mais aussi économique et sociale ne cesse de se faire jour.

Peu de certitudes sont peut-être aussi solides que celle-ci : si l’on vous dit que le temps de la réflexion est révolu et que seule doit primer l’action, alors on vous dicte les meilleures recettes de catastrophe. Surtout si votre cause prend des airs de religion et entend réduire au silence, par tous les moyens, les dissidents ne voulant que signaler des accrocs dans votre orthodoxie.

Si Cinecittà nous était conté

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cinecitta pasolini hugues sica
Sophia Loren. Auteurs : Lennox McLendon/AP/SIPA. Numéro de reportage : AP22123627_000008

Le célèbre critique de cinéma Philippe d’Hugues publie Viva Cinecittà !, un panorama du cinéma italien d’après-guerre à travers l’étude de ses douze cinéastes les plus représentatifs.


Une petite anecdote personnelle pour commencer : au mitan des années 90, on m’offrit un ouvrage qui combla le jeune cinéphile que j’étais alors. Il s’agissait d’un Almanach du cinéma confectionné au moment du centenaire du septième art. Cet ouvrage de Philippe d’Hugues, synthétique et richement illustré, fut une mine pour moi à une époque où il n’était pas forcément facile d’avoir des informations sur l’histoire du cinéma, mis à part les traditionnels dictionnaires et autres guides des films. En revanche, j’ignorais tout de l’auteur de cette « bible » qui a pourtant beaucoup écrit sur le cinéma et qui collabora aussi bien à Positif qu’aux Cahiers du cinéma.

Viva Cinecittà ! qui vient de sortir est un panorama du cinéma italien d’après-guerre à travers l’étude des douze cinéastes les plus représentatifs selon l’auteur : Blasetti, Soldati, De Sica, Rossellini, Visconti, Fellini, Antonioni, Pasolini, Cottavafi, Comencini, Rosi et Olmi. D’Hugues justifie ce choix en annonçant que son ambition n’était pas de faire un nouveau dictionnaire.

Cette subjectivité avait tout pour nous réjouir mais l’auteur n’évite malheureusement pas l’écueil de la notice encyclopédique. En revenant sur ces douze cinéastes, d’Hugues se contente généralement de passer en revue leurs carrières respectives de manière très factuelle, s’appuyant notamment sur les avis d’autres critiques (essentiellement Tulard, Gili, Bardèche et Brasillach voire Rebatet) pour étayer son tableau. En 1995, le jeune cinéphile que j’étais aurait sans doute trouvé l’ouvrage passionnant et enrichissant. En 2018, à l’heure où toutes les informations données dans le livre se trouvent en un clic sur Internet, on aurait aimé quelque chose de plus personnel, de plus tranchant, de plus « intime ».

Philippe d’Hugues est, bien évidemment, quelqu’un de très cultivé et son livre, bien écrit, se lit très agréablement. On est même plutôt surpris par ses goûts que l’on aurait pu penser plus « classiques » : s’il défend avec ferveur L’Evangile selon saint Mathieu de Pasolini, il ne crache pas pour autant sur la « trilogie de la vie ». De la même manière, s’il estime que Zabriskie Point est le plus raté des films d’Antonioni (à mon humble avis, c’est le meilleur !), il fait un bel éloge du pourtant très « moderne » Profession : Reporter du même cinéaste. Mais il faut reconnaitre qu’on ne trouvera pas dans ce livre des informations qui n’aient déjà été écrites mille fois ailleurs. Même le seul point où d’Hugues se veut un peu original (le néoréalisme n’est pas né avec Rome, ville ouverte mais existait déjà, par certains aspects, durant la période fasciste du cinéma italien) est déjà suffisamment connu.

Ce qui manque cruellement à cet ouvrage, c’est un angle d’attaque plus percutant. Quitte à lire quelqu’un ayant des goûts différents, on aurait préféré la verve provocatrice et rigolarde d’un Alain Paucard ou les lectures très analytiques, stylistiques et esthétiques d’un Jacques Lourcelles. Mais les portraits que nous proposent d’Hugues ne sont pas inintéressants car l’auteur a du style. Les amateurs et les curieux liront néanmoins sans déplaisir ce panorama concis de l’âge d’or du cinéma italien et auront envie de (re)voir tous les films dont il a été question… N’est-ce pas l’essentiel

Viva Cinecittà ! Les douze rois du cinéma italien (2019) de Philippe d’Hugues (Editions de Fallois, 2019)


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Expo: Sécheret, le ciel vu de la terre

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"Brouillard solaire à New-York", Jean-Baptiste Sécheret, 2011-2018. ©Galerie Jacques Elbaz

Le Salon du dessin consacre une exposition au peintre paysagiste Jean-Baptiste Sécheret. La terre, le ciel, les mortels et les dieux s’unissent dans ses oeuvres qui témoignent du temps où l’industrie et la nature coexistaient en paix. 


C’est un nom que vous n’avez jamais entendu, et qu’un petit groupe de connaisseurs et d’amateurs se repasse clandestinement, sous le manteau. Celui d’un peintre d’une cinquantaine d’années, vivant à Paris, qui est déjà étudié et imité par de nombreux disciples dans les écoles des beaux-arts ; que Marc Fumaroli et Jean Clair se désolèrent de n’avoir pu embarquer dans leur exposition sur la peinture française de 2017 ; et que moi-même, après ces grandes autorités, je tiens pour le plus grand peintre de sa génération.

Il s’appelle Sécheret, Jean-Baptiste. Ancien élève des Beaux-Arts, ayant longuement étudié Velázquez et Goya à Madrid, il fut aimé de James Lord, le biographe et le modèle de Giacometti ; et de Raymond Mason, le grand sculpteur sur lequel Bonnefoy a écrit. Ainsi s’inscrit-il dans l’histoire véritable, qui reste encore à écrire, de l’art en France depuis les années 1960, un art qui a pris le maquis, et dont un Sam Szafran est, sachez-le, le bien involontaire général clandestin.

À vous qui ne connaissez pas Sécheret, l’occasion est donnée de vous rattraper à la fin du mois de mars, au Salon du dessin, palais Brongniart, où son galeriste Jacques Elbaz organise une exposition à lui seul consacrée.

Qu’y verra-t-on, à cette exposition one-man-show ?

Sécheret est principalement peintre de paysages. La plage de Trouville, les campagnes du Loir-et-Cher ou de Normandie, les villes et les montagnes italiennes, mais aussi la ligne des toits de New York, lui inspirent désormais la plupart de ses motifs. Il n’y a pas de mise en scène, pas d’histoire, pas de narration.

Sécheret appartient à une école, très française, et dont le point culminant fut sans doute Cézanne, pour qui l’étude du motif, du rapport qu’entretiennent entre elles les formes géométriques des bâtiments et des arbres, ou les couleurs du ciel et de la terre, ou l’étude des innombrables variations de la lumière selon l’heure et les saisons, constitue à soi seul l’objet du travail du peintre. Le peintre est à l’école du motif, c’est ce dernier qui donne sa dignité au tableau, il n’a pas besoin de mettre en scène un « sujet », car l’observation de la simple réalité peut être le travail d’une vie.

A lire aussi: Théodule Ribot, le soleil noir du caravagisme

Partout dans ce travail apparaît le souvenir prégnant du xixe siècle, d’un xixe qui précéda immédiatement l’impressionnisme et le rendit possible, celui des paysages de Corot et de Courbet. L’histoire de la peinture hante Sécheret, qui n’hésite pas à remettre ses pas à l’endroit exact où Corot, Cézanne, Seurat ont peint certaines de leurs œuvres les plus célèbres.

Mais Sécheret n’est pas resté figé au xixe siècle et, s’il en reprend les principes esthétiques, il les utilise pour peindre un monde nouveau, ou plutôt un monde que Corot et Courbet n’ont pas vu, mais qui est déjà en train de mourir pour nous, celui de la révolution industrielle. Les gratte-ciel de New York, les cheminées d’usine du Havre au loin de ses vues des Roches noires, et surtout la vieille usine désaffectée de Mondeville lui fournissent l’occasion de certaines de ces études de formes et de tons qu’il aime tant, en même temps que le témoignage précieux d’une époque où l’industrie et la nature ont su coexister en paix.

Il n’y a pas d’êtres humains dans les paysages de Sécheret, lors même que ce dernier a, dans ses tiroirs secrets, des portraits, dessinés ou peints, de toute beauté. Mais partout il y a la terre et le ciel, et sur la terre les beautés de la nature (forêts, montagnes) et celles des constructions humaines (immeubles, fabriques). Cette œuvre retrouve sans même avoir besoin de le savoir (car ici c’est la pensée qui apprend auprès des artistes, et non l’inverse) les quatre éléments du Quadriparti (Geviert) heideggérien, l’union de la terre et du ciel, des mortels et des dieux. Pour l’auguste Teuton, en effet, si l’œuvre d’art avait un sens quelconque, c’était bien de nous faire reconnaître que, comme mortels, nous sommes parties d’un tout, d’une alliance, et partant de nous apprendre à habiter la Terre en regardant vers le haut. « Le regard vers le haut [du poète] parcourt tout l’entre-deux du ciel et de la Terre. Cet entre-deux est la mesure assignée à l’habitation de l’homme », écrivait-il dans L’homme habite en poète.

Si le lecteur m’autorise à rester chez Heidegger, c’est finalement cette chose mystérieuse qu’on pourrait appeler la « présence », après laquelle semble courir notre peintre. Le fait qu’il y ait quelque chose plutôt que rien, l’éternel miracle que représente une habitation ou un arbre qui se dresse devant nous, dans leur solidité, au milieu d’un ciel et d’une lumière que nous ne pouvons toucher, la surprise du « il y a », voilà cet invisible que la peinture de Sécheret nous donne à voir. Voilà ce qui me touche tant dans la façon qu’il a de peindre une ruine romaine qui se détache dans le ciel.

Le résultat est, pour utiliser un mot devenu aujourd’hui tabou dans le monde de l’art, d’une immense beauté. Il faut dire que Sécheret a un don pour la couleur, et peint notamment des ciels extraordinaires, des « beautés météorologiques » analogues à celles que Baudelaire voyait chez Boudin.

Mais prenez garde, même si un penseur allemand m’aide à comprendre cette peinture, celle-ci n’a rien de romantique. Sa tranquille beauté peut décontenancer notre époque habituée, depuis Picasso, les Stones, Scorsese ou Tarantino, à une esthétique du choc, du coup de poing dans la gueule.

La peinture de Sécheret est classique, c’est-à-dire française. Fille de Poussin et de Chardin, elle nous bouleverse en silence, sans roulement de tambour. Elle demande de l’attention, de la lenteur, de la rumination. La lumière qu’il y avait dans le ciel ce soir-là et que le peintre a saisie n’a duré qu’un instant ; mais le fait qu’il y a une terre et un ciel, un matin et un soir, un printemps et un automne, ce fait-là est éternel.

Salon du dessin, palais Brongniart, 75002 Paris, du 27 mars au 1er avril 2019. 

Bégaudeau, le révolutionnaire « prolo » du XIe arrondissement

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François Bégaudeau, 2016. ©Joël SAGET / AFP

Dans Histoire de ta bêtise, François Bégaudeau s’attaque aux électeurs bourgeois de Macron. Lui est différent d’eux: il vit comme un bourgeois mais ne pense pas comme tel, alors ça va. 


François Bégaudeau vient de commettre un libelle intitulé Histoire de ta bêtise dans lequel il s’adresse, en le tutoyant tout au long de deux cents et quelques pages, à l’électeur de Macron pour lui faire honte, tout à la fois, de sa sottise, de son inculture et de son appartenance à la bourgeoisie. Etant donné que lui-même vit fort bourgeoisement dans Paris intramuros, il pressent l’objection qu’on pourrait lui adresser et il la prévient. Certes, il appartient à la bourgeoisie mais il en « envisage » la destitution.

Je ne suis pas bourgeois, la preuve: je ne fais pas le ménage

Il précisera les choses dans une interview accordée à Ouest France le 21 février 2019 : « J’ai accédé à un patrimoine bourgeois sans en emprunter le cadre de pensée. » Comprenons bien : il est bourgeois matériellement, mais pas spirituellement. N’est-ce pas l’essentiel ? L’esprit ne l’emporte-t-il pas sur la matière ? Il possède un appartement dans le XIe arrondissement de Paris. Cependant, nous dit-il, « je suis propriétaire, et je délégitime la propriété ». Mais attention, délégitimer la propriété, ce n’est pas y renoncer (par exemple pour y installer des SDF ou des migrants), c’est la condamner par la pensée tout en la conservant dans la réalité. Pour comprendre cela, il faut, là encore, croire à la force de l’esprit et à sa supériorité sur les conditions matérielles d’existence.

A lire aussi: Bégaudeau contre les faux-culs de gauche

Bégaudeau est un bourgeois, mais avec un « habitus non bourgeois ». Et il le prouve ! Pour ne pas risquer d’être confondu avec un bourgeois, il ne fait pas le ménage chez lui : « Ici, la règle est le sale ». N’est-il pas bien connu que le peuple est crade et qu’un vrai communiste ne se lave pas ?

« Les morts passés et futurs du communisme n’invalident pas les livres qui dessinent l’hypothèse communiste »

« Le propre du bourgeois, écrit Bégaudeau, c’est de ne jamais se reconnaître comme tel ». Zarathoustra lui répondrait sans doute, comme à l’écumant bouffon : « Si tu me fis avertissement, qu’à toi-même ne le fis-tu ? », mais on le lui accordera volontiers car les choses ont sans doute changé depuis Goblot[tooltips content= »En 1925 Edmond Goblot écrivait : « La bourgeoisie a la prétention d’être une élite et d’être reconnue pour telle »La barrière et le niveau PUF, 1967, p. 9″]1[/tooltips].

Cependant, Bégaudeau dispose d’un autre argument de poids pour prouver qu’il n’est pas vraiment le bourgeois dont il a l’apparence et qu’on peut trouver en lui la présence réelle du prolétariat souffrant sous les Saintes espèces de son appartement parisien : c’est qu’il est marxiste et qu’il ne tient pas pour réfutée « l’hypothèse communiste ». La façon dont il l’expose vaut la peine qu’on s’y arrête : « Les morts passés et futurs du communisme n’invalident pas les livres qui dessinent l’hypothèse communiste, parce qu’un fait est un citron et une pensée une orange. Un citron n’invalide pas une orange ».

Bégaudeau le rouge et la planète Marx

Qu’un fait ne puisse invalider une pensée surprendra évidemment tous ceux qui, ayant fréquenté un lycée jusqu’à la classe terminale, ont suivi un cours de philosophie sur Théorie et expérience. Si le 19 septembre 1648, Florin Périer, s’étant élevé au sommet du Puy-de-Dôme, n’avait pas constaté que la hauteur du vif-argent dans son tuyau était moindre qu’elle ne l’était dans le jardin des pères Minimes, cela n’aurait-il pas invalidé l’hypothèse de Torricelli que Pascal se proposait de vérifier ? Et, s’agissant du communisme, ceux que leur professeur de philosophie aura initiés à la lecture de Marx s’étonneront qu’on puisse tenir pour marxiste l’idée que la théorie est aussi hétérogène à la pratique que l’orange au citron, du moins s’ils ont lu L’idéologie allemande jusqu’à la fin de la première partie. Y figure en effet une certaine deuxième thèse sur Feuerbach où Marx écrit : « C’est dans la pratique qu’il faut que l’homme prouve la vérité, c’est-à-dire la réalité, et la puissance de sa pensée, dans ce monde et pour notre temps. » Autrement dit, c’est le citron qui prouve la vérité de l’orange, ce dont Lénine se souviendra en disant que « la théorie de Marx est toute-puissante parce qu’elle est vraie ».

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Louis Althusser, qui avait manifestement lu Marx un peu plus attentivement que François Bégaudeau, faisait observer qu’un marxiste, dès lors qu’il professait le primat de la pratique sur la théorie, ne pouvait pas ne pas reconnaître « que la théorie marxiste est bel et bien engagée dans la pratique politique qu’elle inspire ou qui se réclame d’elle »[tooltips content= »Althusser Enfin la crise du marxisme ! in Solitude de Machiavel PUF, 1998, p. 267-279″]2[/tooltips]. Et il précisait : « En tant que marxistes, nous ne pouvons pas nous satisfaire de l’idée que la théorie marxiste existerait quelque part dans sa pureté, sans être engagée et compromise dans l’épreuve des luttes et des résultats historiques où elle est partie prenante comme « guide » pour l’action ».

Bégaudeau se satisfait, pour sa part, de cette idée qui lui permet de justifier le matérialisme historique avec les moyens de l’idéalisme. Il y a là un coup de force théorique qui mérite d’être salué.

Histoire de ta bêtise

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La culture, c’est 500 euros le pass!

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Elisabeth Lévy ©Hannah Assouline

Chaque citoyen français de 18 ans pourra bientôt bénéficier d’un « pass culture »: un crédit de 500 euros prélevé sur nos impôts « pour qu’il affirme ses goûts et développe sa curiosité culturelle ». En clair, qu’il joue aux jeux vidéo. Parce que tout est culture et que la culture est partout.


En plus de ses centaines de fromages, de ses ponts qui semblent avoir été construits pour que d’heureux jeunes mariés chinois viennent s’y faire photographier et de ses Gaulois réfractaires qui font cauchemarder leurs gouvernants, la France possède un inépuisable réservoir de bureaucrates progressistes dont l’imagination ne s’arrête jamais de turbiner. Pendant qu’on râlait sur les ronds-points contre un État qui se mêle de tout et ne comprend rien, les têtes d’œuf du ministère de la Culture phosphoraient en bande organisée sur la meilleure façon d’emplir de ce qu’ils appellent « culture » les cervelles de la jeunesse connectée. Ils ont évidemment pondu une allocation, appelée « pass culture » parce qu’ils croient que « pass », ça fait jeune, grâce à laquelle 10 000 heureux bénéficiaires de l’expérimentation peuvent déjà se gaver de mangas et de jeux vidéo aux frais du contribuable.

La crétinisation par les bons sentiments

Le pass culture semble avoir été confectionné sur mesure pour les cyber-Gédéons annoncés par Gilles Châtelet, « tout ce cyber-bétail de “jeunes à baladeur nomades et libres dans leur tête”, un peu râleurs mais au fond malléables, facilement segmentables en tranches d’âge et en générations, et donc gibier sociologique idéal pour les modes ». Il se présente (forcément) sous la forme d’une « appli », car « en donnant accès à la totalité des propositions culturelles disponibles sur le territoire et en ligne (…) le pass Culture se veut l’utilisation la plus intelligente du téléphone intelligent », peut-on lire dans la très distrayante documentation du ministère. Vu que l’intelligence humaine semble être inversement proportionnelle à celle des objets dont elle peuple le monde, si on voulait les rendre cons, ces jeunes, on ne ferait pas autrement.

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« La crétinisation postmoderne par la communication remplace avantageusement la caporalisation perpétrée par les conservatismes d’autrefois, décrits par Ernest Renan », écrit Châtelet. Sauf que les agents de cette crétinisation ne sont pas inspirés par le cynisme, mais par d’excellents sentiments. Et de nobles ambitions, tambourinées dans l’édito du ministre, Frank Riester : « La transmission de notre culture est ce qui fait de nos enfants des citoyens français. » Suggère-t-il que l’on reconstruise autour des salles de classe des murs aussi hauts que possible, ou que l’on s’abstienne de demander aux jeunes ce qu’ils voudraient ou ce qu’ils accepteraient qu’on leur transmette ? Que nenni. « L’accès aux arts et à la culture partout et pour tous est la mission première de mon ministère. »

La preuve de la culture, c’est la consommation

Dans le lexique (et l’imaginaire) postmoderne des saccageurs de la Rue de Valois, la preuve de la culture, c’est la consommation. Cependant, ils refusent que la culture soit un truc de riches. Comme chacun sait, la lente dégringolade de la lecture évoquée par Livres Hebdo récemment s’explique par le prix faramineux des livres – combien de poches pour un iPhone ? Le ministre n’a donc pas annoncé un grand plan bibliothèque ou un tarif jeunes pour les théâtres subventionnés, mais le versement à chaque jeune de 18 ans de 500 euros à dépenser à sa guise ou presque : « Places de cinéma, de spectacle, d’exposition, livres, instruments de musique, œuvres d’art, abonnements à des services de vidéo à la demande, rencontres, pratique artistique, découverte de métiers… »

Attention, il y a des règles : pas plus de 200 euros en « produits numériques », c’est-à-dire en jeux vidéo et autres séries. Cher jeune, tu n’es pas là pour rigoler, mais pour te cultiver. Et devenir meilleur que tes parents : « Les arts et la culture, écrit encore le ministre, doivent retrouver leur place dans la construction de la citoyenneté et de la sociabilité des jeunes Français, y compris pour les aider à s’émanciper des nouvelles formes d’obscurantisme et d’intolérance qui sévissent ici et là. »

Le jeune est une appli

On pourrait attendre du monde adulte, qui est supposé être celui de l’État, qu’il offre à la jeunesse ce qu’elle ne trouve pas spontanément, et qu’au lieu de l’encourager dans son addiction numérique, qu’il l’aide à se libérer de l’écran de son portable. Dans le monde d’avant, on appelait cela « éduquer ». Seulement, pour ceux qui sont chargés de la défendre, le mot « culture » ne désigne plus les grandes œuvres du passé, ces machins poussiéreux avec lesquels de vieux réacs ronchons découragent les jeunes, il se décline en « propositions », « parcours » et autres « explorations ». « Le pass Culture se veut une mosaïque, un juke-box, un carrousel, un grand bazar, avec de l’ordre et du désordre », s’emballe Éric Gérondeau, ancien conseiller de je ne sais plus quel président. Ouverture, flexibilité, choix, il permettra à chacun de « vivre des expériences au gré des envies et des localisations ». Le jeune naviguera à l’aide d’onglets : « applaudir », « jouer », « pratiquer », « regarder », « écouter », « rencontrer ». Avec, bien sûr, des trucs qui bougent et qui font du bruit. On remarque l’absence notable du terme « lire », on ne va pas effrayer ces bambins avec des gros mots. Ni avec des mots tout court d’ailleurs, cela pourrait freiner leur créativité. L’utilisateur pourra donc se repérer grâce à des images, est-il encore précisé dans la doc. Reste à espérer que YouPorn ne soit pas référencé comme un site culturel.

Les Rien-pensants

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L’écriture inclusive ne marchera pas (non plus) chez les chimpanzés

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©Johan Ordonez / AFP

Il manquait une rubrique scientifique à Causeur. Peggy Sastre comble enfin cette lacune. A vous les labos !


Mesdames et messieurs les chimpanzé.e.s

Dans le langage, comme partout, il existe des lois universelles. Parmi celles-ci, la loi de Zipf et la loi de Menzerath. La première, dite aussi principe d’abréviation ou d’efficience, établit que l’amplitude d’un signal est inversement proportionnelle à sa fréquence – voilà pourquoi les mots les plus usités sont en général les plus courts. Selon la seconde, la taille d’une structure linguistique est inversement proportionnelle à celle des éléments qui la constituent. Exemple : plus un mot est long, plus ses syllabes sont brèves. Ce qu’il y a de cocasse avec ces formules, c’est qu’elles sont loin de se limiter au langage articulé. La loi de Zipf se retrouve ainsi chez les cris de macaques, de ouistitis, de chauves-souris ou encore dans les mouvements des dauphins lorsqu’ils remontent à la surface pour faire le plein d’oxygène. Plus fort encore, la loi de Menzerath a été dénichée en biologie moléculaire. Exemples : plus une espèce compte de chromosomes dans son caryotype, plus ils sont petits ; dans le génome humain, le nombre d’exons (des « briques » d’ADN codant) est inversement proportionnel à la taille des gènes qui les composent. Autant dire que le langage n’est visiblement pas une pure « construction sociale » arbitraire, mais semble bien relever de lois naturelles organisant déjà les tout premiers échelons de la vie.

A lire aussi: « École d’ingénieur·e·s » et « Monsieur la directrice »: l’écriture inclusive envahit le champ universitaire

Plus près de notre arbre, une équipe interdisciplinaire et internationale de scientifiques vient de discerner leur présence dans la communication non verbale des chimpanzés – les positions des mains, du corps, les expressions du visage et autres cris dont les animaux se servent pour se transmettre une palanquée de messages. Conformément aux lois de Zipf et de Menzerath, chez ces primates, les gestes les plus courants sont aussi les plus brefs, et plus une séquence est longue et complexe, plus elle est constituée de gestes courts. Des résultats obtenus grâce à l’analyse de près de 2 000 occurrences de 58 gestuelles filmées chez les chimpanzés de la réserve forestière de Budongo (Ouganda). Il semblerait bien que, malgré leurs énormes différences, un langage de chimpanzé et celui d’un humain reposent sur des principes mathématiques identiques. Des principes constituant le lien évolutionnaire entre gestuelle animale et langage articulé et dévoilant le goût de la nature pour la compression, la parcimonie et l’économie de moyens. Soit la direction à peu près radicalement opposée à celle de l’écriture inclusive. Bienheureuses et bienheureux mesdames et messieurs les chimpanzé.e.s, il leur reste encore un peu de temps avant de tous et toutes devoir s’y faire.

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Tomber amoureux, c’est aussi se préparer à tomber malade

Parmi les manifestations les plus courantes d’un amour naissant, il y a cette impression diffuse de péter le feu, de pouvoir résister à tout, de déborder d’énergie pulsée par un cœur battant. Pardon pour les romantiques, mais l’origine de ce sentiment d’invincibilité semble se nicher non pas dans l’union des âmes, mais au fin fond de nos cellules immunitaires. Selon une étude menée sur 47 étudiantes (moyenne d’âge 20,5 ans) surveillées pendant deux ans avant, pendant et après une relation hétérosexuelle et monogame, l’amour s’accompagne de modifications dans l’expression des gènes associés à l’immunité, indépendamment de l’état de santé ou de l’activité sexuelle des individus concernés. De fait, ces changements peuvent s’avérer très utiles lorsqu’on entre en contact avec une flore bactérienne jusqu’ici étrangère, comme pour plusieurs processus immunitaires bénéfiques à la reproduction. En particulier, les modifications observées sont impliquées dans l’atténuation des réactions immunitaires inflammatoires, un mécanisme qui permet d’éviter que le fœtus, porteur pour moitié de l’ADN du géniteur, ne soit considéré comme un corps étranger, histoire de garantir une grossesse menée jusqu’à son terme. Le signe des histoires d’amour qui se terminent bien selon le carnet de bal de l’évolution.

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De la loi de la jungle en milieu vaginal

Depuis les années 1970 (grosso modo), l’idée que la reproduction sexuée en passerait par un mâle conquérant venant planter de force sa graine dans une femelle purement et passivement réceptacle a volé en éclats grâce aux avancées de la biologie moléculaire. Ces dernières décennies, la recherche a ainsi complété et complexifié le tableau de la compétition spermatique – la guéguerre que se livrent 60 à 100 millions de spermatozoïdes avant qu’un seul ne gagne les faveurs de l’ovule – et souligne notamment le rôle primordial que joue la physiologie femelle dans tout ce bordel. Publiée la veille de la Saint-Valentin (c’est ce qu’on appelle du timing), une étude analysant de la semence d’homme et de taureau détaille les principaux obstacles que les gamètes mâles doivent surmonter pour rendre une éjaculation féconde. Conduite par Meisam Zaferani, Gianpiero D. Palermo et Alireza Abbaspourrad, chercheurs à l’université Cornell, elle montre en particulier comment les variations de largeur du tube utérin menant à l’ovule forment de véritables goulets d’étranglement qui ne laissent passer que les spermatozoïdes les plus vaillants (en vrai, on dit « motiles »). En outre, la nage caractéristique des spermatozoïdes (par ailleurs super pour leur faire économiser un maximum d’énergie à contre-courant) fait que si, par un coup de bol, les gamètes les plus flagadas arrivent les premiers devant un rétrécissement, ils seront repoussés à l’arrière et verront les plus véloces reprendre la pôle position. Où l’on comprend que l’appareil reproducteur féminin fait tout ce qu’il peut pour garantir la victoire du meilleur spermatozoïde, et ce dans un mépris flagrant pour l’égalité des chances.

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Comment l'amour empoisonne les femmes

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La guerre au français

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Comment le système a récupéré les gilets jaunes

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La devanture du Fouquet's incendiée sur les Champs-Elysées, 16 mars 2019. ©Christophe Ena/AP/SIPA / AP22314003_000049

Pendant quelques semaines, le mouvement des gilets jaunes était un soulèvement populaire. Et puis la gauche est arrivée, l’a transformé en mouvement social et l’a rallié au système, le détournant de son but et le décrédibilisant aux yeux de l’opinion à coups de « casseurs » et de « peste brune ».


Le mouvement des gilets jaunes s’inscrit dans la longue tradition des soulèvements populaires. Il a plus à voir avec les jacqueries d’autrefois qu’avec les manifs des syndicats officiels qui, chaque 1er mai, viennent d’abord rappeler au pouvoir qu’il doit financer les comités d’entreprise et recaser les chefs au Conseil économique et social. Durant un mois merveilleux, il aura joué avec le feu ; les 1er et 8 décembre, l’oligarchie aura eu peur comme jamais. Hélas, cent fois hélas, force est de constater que le système libéral-libertaire est encore plus fort qu’on ne l’imaginait. Il est en train d’avaler les gilets jaunes. Aujourd’hui, c’est évident : ce mouvement politique de type insurrectionnel se transforme en simple mouvement social.

La gauche est étrangère aux gilets jaunes

En démocratie d’opinion, le réel est fabriqué par le complexe économico-médiatique. C’est lui, Bien incarné, qui décide ce qui « fait sens » et ce qui ne le « fait » pas, ce qui est noble et ce qui est sordide. Une procession de cinquante féministes et autant de « people », par exemple, est rien moins qu’ « historique ». En revanche, cent mille ouvriers, artisans, employés qui défilent pour réclamer de mieux vivre de leur travail et d’exercer effectivement le pouvoir, c’est au mieux étrange, au pire fascisant.

A lire aussi: Gilets jaunes : les bruns, les rouges et les juifs

Il fallait voir les duplex, en novembre, en direct des ronds-points ; tels des explorateurs, les journalistes se demandaient sérieusement : qui sont ces gens ? que veulent-ils ? pourquoi ne sont-ils pas contents ? Très vite, pouvoir et médias ont tenté de nazifier la révolte de la France périphérique. Mais la manœuvre ne fonctionnait pas, l’opinion continuait de soutenir très largement les gilets jaunes. Alors, malins au sens propre, plutôt que d’affronter frontalement ce mouvement, ils l’ont réduit à un problème de « fins de mois ». Pour ce faire, sur les plateaux de télé, on a vu défiler les leaders obsédés en premier lieu voire uniquement par le pouvoir d’achat. Des « experts », des associatifs, des personnalités, tous progressistes, venaient défendre dans une certaine mesure les marcheurs du samedi. Le Système a sélectionné ses opposants et leurs soutiens. Qui est allé sur les Champs en novembre et début décembre sait que la gauche y était infiniment minoritaire – d’ailleurs, durant trois semaines, ses leaders liaient les gilets jaunes au 6 février 1934. Oui, en ce temps-là, les seuls drapeaux que l’on voyait, c’étaient le tricolore et ceux de nos vieilles provinces. Mais face aux journalistes, il n’y avait ni patriote, ni identitaire, ni monarchiste, ni péguyste, ni droitard.

Détournement de bien social

La gauche, parfaitement étrangère au mouvement, put ainsi l’infiltrer et le corrompre. Semaine après semaine, bénéficiant sur le terrain de l’appui des antifas – ses enfants turbulents – qui ont, eux, le droit de tabasser en toute impunité quand un ouvrier ligérien qui lance un pot de rillettes sur les CRS écope de trois mois ferme, elle a modifié la trajectoire des gilets jaunes. Il s’agissait à l’origine de prendre l’Elysée ; à présent, on marche sans but dans les rues de Paris et d’ailleurs, sous les gémissements des assis, des rentiers, des cocus volontaires, des retraités, des fatalistes qui n’en peuvent plus de ne pas pouvoir faire tranquillement les boutiques le week-end et sont au bord du malaise vagal lorsqu’une jardinière brûle.

L’incontestable baisse du nombre de manifestants s’explique, outre la peur légitime de perdre un œil ou une main, par le changement de nature du mouvement, dans lequel les « petits blancs » de province ne se reconnaissent plus – quand ils n’en ont pas été chassés manu militari. Aucune de leurs revendications n’a été satisfaite. Le président de la République continue de jouer la montre et du gourdin ; grâce à son grand débat que les journalistes commentent avec l’enthousiasme de collégiennes à un concert de Justin Bieber et dans lequel, comme eût dit Muray, le réel se dissout, il reforme les rangs de la bourgeoisie trouillarde qui l’a élu et dont il est, plus encore face aux gueux-analphabètes-ratés, le héros de classe.

Il était une fois l’a-révolution

Peut-on encore faire la révolution, c’est-à-dire renverser l’ordre établi, au temps de MeToo et alors que le salut de l’humanité – excusez du peu – dépendrait d’une adolescente suédoise qui donne envie à toute personne sensée de manger une vache vivante en s’aspergeant d’huile de palme ? Les formes de la lutte conditionnent son résultat. L’oligarchie ne fera pas seppuku ; elle est persuadée qu’elle a le droit de gouverner à la place des peuples ; en France, elle prouve depuis quatre mois qu’elle est prête à devenir martiale afin de se défendre. N’en déplaise aux sociaux-démocrates pour qui elle est un séminaire de travail, la politique est un rapport de force. Et un changement radical implique forcément de recourir à une violence proportionnée à la résistance du pouvoir en place. Le syndrome Malik Oussekine hante constamment l’Etat, à qui un peuple dévirilisé – du moins dans les métropoles – réclame de maintenir l’ordre sans faire de victime.

Les milliers de blessés, les dizaines de mutilés, les matraqués parfois par sadisme auraient dû à tout le moins faire tomber le gouvernement et nous ramener aux urnes. Mais qui décide de cela ? Le système. Or, pour ce dernier, jamais la violence monopolisée par l’Etat n’a été plus légitime que contre, au début, « la peste brune », aujourd’hui, « les casseurs ». Il n’entend pas négocier avec ceux qui, supposément agis par la « haine », ressembleraient aux djihadistes. Pour les enfants du pays réel qui continuent de manifester le samedi, le courage physique n’est pas, contrairement à ce que nous ont répété nos institutrices socialistes, un reste de barbarie ; ils ont l’habitude, y compris les filles, de monter au carton à la sortie des bars. Du reste, le flashball et une justice aux ordres calment – et c’est bien normal – l’ardeur de nombre d’entre eux. L’Acte 18, du moins à Paris, ne doit pas faire illusion : comme les semaines précédentes, la violence qui s’y est déployée est surtout celle de ces black blocs dont l’idéologie est fort éloignée des revendications fixées en décembre par les gilets jaunes dans leurs 42 Doléances. Cette brutalité-là se manifeste d’autant plus qu’elle est tolérée par le pouvoir : les gauchistes, éternels idiots utiles du capital, ne font peur qu’aux lectrices de Madame Figaro.

L’école des drames

Le mouvement des gilets jaunes est condamné à moyen terme. Il meurt d’avoir été trop poli, de n’avoir pas assumé son caractère réactionnaire face à un système qui le lui a d’ailleurs interdit, prophétisant les récupérations les plus torves pour mieux le récupérer lui-même. N’empêche, un temps très court, dans la rue, souverainistes de gauche et de droite, jacobins et gaullistes, vrais anars et scouts d’Europe, ont manifesté ensemble. Seule cette alliance est politiquement en mesure de redonner le pouvoir au peuple. L’oligarchie le sait et c’est pourquoi, dans le pays européen où le système électoral est par ailleurs le moins démocratique, elle réprime avec une férocité inédite. Elle va gagner une bataille. Mais pour des milliers de jeunes gens sans formation politique, ces longs samedis sous les bombes lacrymogènes auront été une formidable école.

La bassesse morale de soutiens du pouvoir capables de dire « bien fait ! » en voyant une personne en fauteuil roulant se faire renverser par des gendarmes, les interpellés « préventivement », les filles traînées par les cheveux, les dames âgées molestées par des CRS rigolards ; les jérémiades des Griveaux, Schiappa, des éditocrates « fatigués », le racisme social assumé des Gantzer, Berléand, Bernard-Henri Lévy, le cynisme de Castaner ne seront pas oubliés de sitôt. Et dans six mois, deux ans, quand tout recommencera, nourris de cette expérience, peut-être les gilets jaunes iront-ils au bout, cette fois. Car la peur décroît, et ça, c’est immense.

Ce wikinaute obsessionnel qui recense les personnalités juives

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wikipedia juifs antisemitisme chire
Louis de Funès dans "Rabbi Jacob".

Le Journal du dimanche a révélé qu’un internaute recensait des personnalités d’origines juives sur l’encyclopédie en ligne. Il n’a tenu aucun propos antisémite, mais des indices sérieux rendent néanmoins sa démarche préoccupante.


Dans son édition du 16 mars, le Journal du dimanche révélait qu’un internaute était intervenu sur les fiches Wikipedia d’une soixantaine de personnalités pour mentionner leurs origines juives. Reprise par Le Point, Europe 1 puis l’édition en français du Times of Israel, l’information a semé le trouble. Agissant sous le pseudonyme de « Kouassijp », l’intéressé n’a pas tenu de propos antisémites. Les origines juives des personnalités sur lesquelles il s’est penché sont en général inscrites dans leur patronyme (la cinéaste Josée Dayan, le violoniste Isaac Stern, la journaliste Judith Silberfeld, etc.).

Concernant des célébrités basques ou aveyronnaises, l’entreprise serait anodine. Envers des personnalités d’origines juives, elle peut être ambiguë et suscite immédiatement un débat sur le « Bistro » de Wikipedia, le forum où les contributeurs expérimentés débattent du fonctionnement de l’encyclopédie en ligne.

« La majorité des contributions de l’utilisateur porte là-dessus »

D’emblée, « Epsilon0 » souligne que le Wikipedia anglophone comprend des « Lists of Jews » et des « Lists of people by belief » (liste de juifs et liste de gens par croyance) « qui ne posent pas de problème ». « C’est plus insidieux », lui répond Christophe Benoit. « Ce qui est douteux, c’est que la majorité des contributions de l’utilisateur porte là-dessus », abonde Jules. S’ensuit un débat un peu abstrait sur le sourçage et la pertinence des informations. « Quoi qu’on pense des contributions de @Kouassijp« , finit par relever Guise, « je constate que l’intéressé ne prend pas la peine d’expliquer sa démarche ».

Il suit pourtant la polémique de très près. Dès le 18 mars, en effet, Kouassijp enclenche la marche arrière. Il efface ses contributions à toute vitesse, remaniant 78 fiches entre 17h05 et 17h46, soit deux à la minute ! La manœuvre ne saute pas aux yeux, car Kouassijp a un autre pseudonyme sur Wikipedia, Junisso12.

Des nouvelles de Léon Degrelle

Et c’est ce second pseudonyme qui éclaire son comportement. Junisso12 est actif sur Wikipedia depuis janvier 2017. De prime abord, la liste de ses interventions est déconcertante. Il écrit sur des auteurs très confidentiels. Il faut peu de temps, néanmoins, pour vérifier que ces auteurs, vivants ou décédés, sont presque tous des traditionalistes catholiques de droite ou d’extrême droite. La première contribution de Junisso12 concernait Léon Degrelle (1906-1994), homme de presse belge catholique, qui a fini la Seconde Guerre mondiale sous l’uniforme SS. Peut-on vraiment s’intéresser à Léon Degrelle et recenser des origines juives en toute innocence ?

Autre constat facile à établir, un grand nombre des auteurs sur lesquels a d’abord écrit Junisso12 (Marion SigautJean-Pierre DickesBernard Tissier de MalleraixFrançois-Marie AlgoudJacques d’ArnouxEtienne CouvertJean-Claude Lozac’hmeur, Jacques Ploncard d’AssacJean VaquiéLouis JugnetJean-Pierre Dickès...) ont étés édités ou sont distribués par la même maison, les éditions de Chiré. Egalement connues sous l’intitulé Diffusion de la pensée française, il s’agit d’une petite structure basée dans le village de Chiré-en-Montreuil (Vienne). Contacté, l’éditeur ne voit pas du tout qui, dans ses rangs ou parmi ses très fidèles lecteurs, pourrait être Junisso12. La sphère catholique traditionaliste d’extrême droitn’est pourtant pas si large. 

Da Vinci code

Causeur est en mesure de donner un indice supplémentaire. Junisso12 a au minimum quelques rudiments de japonais. « Ju-ni » veut dire douze dans cette langue, et « So » signifie moines, ou apôtres. Le pseudonyme choisi est une référence transparente aux 12 apôtres. Jamais de pseudonyme à clé, ils sont trop faciles à percer ! Les résistants anti-nazis le savaient, mais Junisso12 n’a peut-être pas eu le temps ou l’envie de lire leurs mémoires.

« L’Arche russe », le grand film « réactionnaire » ressort au cinéma

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L'Arche russe d'Alexandre Sokourov. ©Celluloïd Dreams

Le très beau film d’Alexandre Sokourov, L’Arche russe, ressort au cinéma. Ce qui ne doit pas ravir la critique qui en avait fait en 2002 un film « réactionnaire ».


On ne saurait trop féliciter les responsables de cette nouvelle sortie du sublime film L’Arche russe, que le cinéaste Alexandre Sokourov réalisa en 2002. Un joli pied-de-nez tout d’abord à une certaine critique bien-pensante qui a toujours détesté cette œuvre immédiatement classée « réactionnaire ». Et une belle occasion de la découvrir ou de la redécouvrir sous son meilleur jour, c’est-à-dire sur le grand écran d’une salle de cinéma.

Un monde perdu

L’arche du titre, c’est le coffre qui au XVIe siècle contenait des trésors et des archives. Soit une véritable plongée dans les salles du musée de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg. Naviguant de pièce et pièce, Sokourov filme le temps de l’Histoire en marche, embrassant dans un même mouvement des siècles disparates et des destins divers.

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Une insondable nostalgie mélancolique préside aux destinées de ce voyage ininterrompu. Les époques, les artistes et les œuvres revivent sous nos yeux émerveillés. C’est un monde disparu que filme le cinéaste, à la manière de Visconti dans Le Guépard. Les deux films ont d’ailleurs en commun une virtuose scène de bal, comme s’il s’agissait de filmer le deuil au travail à travers ces couples virevoltants.

Mais le propre du cinéma est alors de les fixer à jamais : si ni la mort ni le soleil ne se peuvent fixer en face, comme le disait La Rochefoucauld, le cinéma est capable, lui, d’accomplir ce prodige, tout en nous faisant demeurer vivants.

L’Arche russe, d’Alexandre Sokourov. Sortie le 20 mars 2019. 

C’est le marquis de Sade qui devrait former les profs

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Jean-Michel Blanquer, ministre de l'Education nationale, mars 2019. ©UGO AMEZ/SIPA / 00899214_000001

« Ils ont fait tout ce qu’ils ont pu pour lui rendre la vie la plus simple possible, comme ces types qui balayent devant la pierre de curling pour qu’elle glisse bien… » Ainsi parle Jussi Adler Olsen dans Selfies — la dernière traduite des enquêtes du fameux « Département V », dont le romancier danois a narré les exploits dans Miséricorde, Profanation, Délivrance, et quelques autres polars mémorables dont les adaptations au cinéma ne déméritent pas.

Pâtir, c’est nourrir un peu

Celle à qui l’on a rendu ainsi la vie aussi simple que possible, dans le roman, est l’une des représentantes émérites de la « génération α », comme il est convenu d’appeler les gosses nés aux alentours de l’an 2000 — après les génération x, y et z. Des enfants choyés, sur-protégés, par des parents-poules et un système scolaire dont on a évacué tout problème traumatisant. Des gosses qui pensent que la vie est facile, que tout leur est dû, qu’un excellent boulot les attend à la sortie du Grand N’Importe Quoi éducatif dans lequel ils auront traîné leurs fesses et leur ennui pendant une quinzaine d’années, et que même si ce n’est pas le cas, la société les prendra en charge et leur fournira une allocation confortable (ou un salaire à vie) pour ne rien faire d’autre que s’offrir du vert à lèvres, des robes obsolètes à peine portées, tout en écoutant sur leur précieux Smartphone les tubes affligeants du dernier DJ. Et de se flasher entre copines, comme si leur vie n’était qu’une longue succession de selfies… Du coup, quand on les tue, les unes après les autres, le lecteur ne s’afflige guère…

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Je suis mentalement passé du roman d’Adler Olsen aux Tribulations d’un Chinois en Chine, le merveilleux roman de Jules Verne paru en 1879 — dont Philippe de Broca, réalisateur trop sous-estimé, a tiré un film parfaitement délirant en 1965, avec Belmondo, Ursula Andress et Jean Rochefort. Un délice.

Que raconte Verne ? Qu’un jeune milliardaire de l’Empire céleste s’ennuie fort — tout lui est tombé tout rôti dans la bouche depuis sa tendre enfance. Il est riche à millions, il n’a aucun souci, « jamais un pli de rose n’a troublé son repos ». Son meilleur ami, Wang, un philosophe chargé d’un passé tumultueux, lui explique donc que « si tu n’es pas heureux ici-bas, c’est que jusqu’ici ton bonheur n’a été que négatif. C’est qu’il en est du bonheur comme de la santé. Pour en bien jouir, il faut en avoir été privé quelquefois. » Et de conclure qu’il « souhaite un peu d’ombre au soleil de son hôte, et quelques douleurs à sa vie. »

Génération curling

Et croyez-moi, il va lui procurer quelques sensations rares et délicates — la crainte d’être tué dans l’instant pendant tout un mois, « quelques terribles angoisses », « presque au-delà de ce qu’il était humain de faire » — et ce, comme il le précise, « bien que son cœur en saignât »…

On a aplani la pédagogie. On a supprimé tout effort, en supprimant toute difficulté. Peut-être vous rappelez-vous cette BD si drôle de Franquin, montrant Gaston allergique au mot « effort » ?

Voilà un désagrément qui ne saurait toucher les enfants d’aujourd’hui — en Occident tout au moins. Les problèmes de maths sont reformulés sous un énoncé immuable — « montrez que » — et la solution est avancée. Les questions de Français sont de la même farine : « Dans le poème « Liberté » d’Eluard, quel est le mot le plus fréquent ? » Ou encore : « Say something in english » — « Fuck you » — « Wonderful ! » Jusqu’au Bac, et au-delà dans bien des formations universitaires, la route est lisse, un vrai billard.

A lire aussi: Etudes de médecine: une réforme saine pour un corps sain?

En Classes préparatoires, c’est un peu plus ardu. C’est parfois même escarpé. C’est que l’on a décidé de sélectionner — sauf quand (ça m’est arrivé récemment) un Inspecteur Général décide que vos méthodes sont définitivement trop brutales. Hé quoi ! Vous croyiez dégager des élites, mais on vous somme d’aplanir la route aux plus incompétents, on vous accuserait presque de l’échec de certains… Comme dans certaines épreuves cyclistes où l’on balaie les gravillons avant le passage des coureurs de peur qu’un champion dérape…

L’image du curling est pleinement adéquate. En balayant très fort et très vite devant la grosse boule de granit poli, on lui permet de glisser au mieux jusqu’au rond central, en produisant par frottement une mince pellicule d’eau sur laquelle la pierre fait de l’aquaplaning. Un velours…

« Imaginez le marquis de Sade à la tête d’un IUFM »

J’ai dit ici, il y a bientôt quatre ans, mon admiration pour Whiplash, le remarquable film de Damien Chazelle sur l’univers des batteurs de jazz.

Bien sûr, le chef d’orchestre qui pousse le jeune héros au-delà de ses limites, et jusqu’à la perfection, peut être accusé de manipulation ou de cruauté mentale — et alors ? Je me rappelle y avoir évoqué la critique de Télérama, écrivant : « Imaginez le marquis de Sade à la tête d’un IUFM ». Eh bien oui, qui d’autre que le Divin Marquis devrait être chargé de…

>>> Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli <<<

 

Whiplash - Lauréat des Oscars® 2015

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C'est le français qu'on assassine

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Couper des arbres tue des gorilles, pas forcément le climat

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©Jean-Yves Grospas / Biosphoto / AFP

Incontestablement néfaste à la biodiversité, la déforestation est aussi dénoncée comme une cause majeure de réchauffement climatique. Arguments scientifiques à l’appui, le professeur de chimie atmosphérique Nadine Unger conteste ce lien de cause à effet. A ses risques et périls. 


Toute cause a ses symboles. Une réalité qui n’est pas si difficile à comprendre sur le plan cognitif. L’action militante étant très gourmande sur plein d’aspects (économique, énergétique, affectif, etc.), tout ce qui peut en minimiser les coûts et maximiser les bénéfices est bon à prendre. Investir un emblème, c’est mettre sa cervelle sur pilote automatique, s’épargner les scories de l’esprit critique, avoir des éléments de langage à portée de bouche et des images pour galvaniser l’enthousiasme des foules.

Conscience sans science n’est que ruine…

Du côté de la cause environnementale, le trope d’une nature non humaine en voie d’agonie avancée fait florès depuis ses origines et a pu ainsi s’incarner dans l’ours blanc rachitique ou les forêts « poumons verts » de la planète frôlant le collapsus. Mais là où le catastrophisme et le manichéisme sont effectivement de redoutables carburants à prise de conscience – pour ne pas dire à pénitence –, ils s’avèrent bien plus pernicieux en matière d’action politique, condamnée à n’être jamais efficace si elle n’est pas scientifiquement informée. Ce qui exige une prise en compte de la complexité des données et une saine mitigation de l’agit-prop.

A lire aussi: « Le lien entre les dérèglements climatiques et l’activité humaine n’est pas clairement démontré »

Le cas des forêts est à ce titre éloquent. L’idée que la déforestation serait l’un des pires péchés de la civilisation industrielle et la couverture forestière, à l’inverse, l’un des souverains biens de la protection de l’environnement, semble désormais relever de la certitude. Dans ce sens, en 2015, le sommet climatique de Paris (COP 21) allait être le premier à comptabiliser les initiatives nationales visant à compenser par les forêts – la protection des anciennes et la plantation de nouvelles – les émissions de CO2 générées par les énergies fossiles. La Chine promit de reboiser un million de kilomètres carrés et, en Europe, on s’engagea à débourser plusieurs milliards de dollars pour financer la préservation de la forêt tropicale. De même, lors de la COP 19 à Varsovie deux ans plus tôt, les félicitations avaient fusé autour d’un « accord historique » visant à soutenir l’exploitation forestière durable. Et les États-Unis, la Grande-Bretagne ou la Norvège avaient fait de gros chèques à des pays moins économiquement avantagés pour qu’ils luttent contre la déforestation tropicale.

« Nous avons de bonnes raisons de craindre un effet radicalement inverse »

Sauf que les liens entre forêts et changement climatique pourraient ne pas être aussi simples, comme le laissent entendre les recherches de Nadine Unger, professeur de chimie atmosphérique à l’université d’Exeter (Royaume-Uni). La scientifique met en garde contre une confusion devenue courante dans les discours écologistes : l’amalgame entre les effets (indéniablement bénéfiques) de la forêt en matière de biodiversité et ceux (plus ambigus) qu’elle aurait sur un plan climatique. Ce qu’elle résumait en ces termes en 2014, dans une tribune publiée par le New York Times : « Planter des arbres et lutter contre la déforestation offrent des bénéfices certains à la biodiversité […]. Mais il en va tout autrement de vouloir ralentir ou inverser le changement climatique par la sylviculture. Scientifiquement parlant, dépenser dans l’exploitation forestière les précieux dollars de la lutte contre le changement climatique est une entreprise à haut risque : nous ne savons pas si cela va refroidir la planète et nous avons de bonnes raisons de craindre un effet radicalement inverse. »

En cause, l’un des objets d’étude d’Unger : les composés organiques volatils (COV) émis par les arbres. Parmi eux, l’isoprène, un hydrocarbure susceptible de réchauffer l’atmosphère de plusieurs façons. D’abord en réagissant avec les oxydes d’azote de l’air pour former de l’ozone, connu pour augmenter les températures lorsqu’il se trouve dans les basses couches de l’atmosphère. Ensuite, en ralentissant la dégradation du méthane, autre puissant gaz à effet de serre. Et comme rien n’est jamais simple, l’isoprène possède aussi des effets refroidissant lorsqu’il contribue à générer des aérosols bloquant la lumière du soleil.

A lire aussi: Réponse à ceux qui doutent du changement climatique

Selon les modélisations d’Unger, à l’époque maître de conférences à Yale, le remplacement des forêts par des terres agricoles au cours de l’ère industrielle n’aurait eu que très peu, voire pas d’effet sur le climat. Certes, selon ses calculs, cette disparition des forêts et prairies primitives – représentant environ 50 % de la surface terrestre – a bien libéré le carbone stocké dans les arbres, mais elle a aussi augmenté l’albédo terrestre (à l’effet inverse de l’effet de serre) et diminué les émissions de COV, susceptibles de refroidir comme de réchauffer l’atmosphère.

Plus le temps de penser ?

Des recherches qui n’ont pas plu à tout le monde. En janvier 2019, dans un article de Nature faisant le point sur la « controverse » sur les liens entre valorisation des forêts et changement climatique, Gabriel Popkin relatait les contrecoups bien peu scientifiques qu’Unger avait dû subir après sa sortie du bois. En effet, la chercheuse déclarait avoir reçu des menaces de mort et vu certains de ses collègues lui refuser la plus élémentaire des politesses après la publication de son article. D’ailleurs, quelques jours plus tard, une trentaine de chercheurs avaient signé une contre-tribune déplorant la faiblesse scientifique des travaux d’Unger. Unger était aussi accusée de contrecarrer, sciemment ou non, les très vulnérables réussites de décennies de labeur militant grâce auxquelles l’ampleur de l’urgence climatique commençait tout juste à être saisie par les citoyens et leurs gouvernants. Face à l’imminence de la catastrophe, écrivaient-ils en substance, le temps n’était plus à la réflexion et encore moins à la remise en question d’une sagesse conventionnelle – davantage d’arbres, moins de changement climatique – applaudie dans les grands raouts internationaux. Qu’importe qu’Unger la jugeât « fausse » et présentât des données pour corroborer son jugement.

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Et c’est bien là que le bât blesse. Si la panique est rarement bonne conseillère, elle l’est d’autant moins dans un domaine aussi complexe que la protection de l’environnement. Au début des années 2000, c’est en arguant d’une telle urgence que Luiz Inácio Lula da Silva avait fait adopter au Brésil l’un des programmes de développement des biocarburants les plus ambitieux au monde. Mais parce que son étayage scientifique était inversement proportionnel à son clinquant, près de vingt ans plus tard, sa nocivité environnementale, mais aussi économique et sociale ne cesse de se faire jour.

Peu de certitudes sont peut-être aussi solides que celle-ci : si l’on vous dit que le temps de la réflexion est révolu et que seule doit primer l’action, alors on vous dicte les meilleures recettes de catastrophe. Surtout si votre cause prend des airs de religion et entend réduire au silence, par tous les moyens, les dissidents ne voulant que signaler des accrocs dans votre orthodoxie.