Le pamphlet de François Bégaudeau, Histoire de ta bêtise, s’attaque au bourgeois de gauche qui oublie d’être de gauche.


L’avantage d’être marxiste, comme François Bégaudeau dans Histoire de ta bêtise, c’est qu’on ne hiérarchise pas les luttes entre luttes « branchées » et luttes moins sexy pour ces bourgeois de gauche qui sont toujours gênés quand on leur parle des pauvres. Pendant des années, par exemple, la Ligue du LOL, sous couvert de l’humour, s’est complu dans les pires saloperies sur le Net à l’égard des femmes, des homos, des gros, des collègues stagiaires ou précarisés avec des insultes qui sont dignes de l’extrême droite la plus hardcore.

L’antifascisme a triomphé dans la capitale

De la part de journalistes qui le jour se comportaient en chevaliers blancs de l’émancipation pour les gays, les femmes, les migrants et comme des porcs la nuit sur les réseaux sociaux, on a l’impression d’une sacrée hypocrisie ou pire, d’apercevoir à l’état brut un certain état d’esprit qui est celui de cette gauche de moins en moins à gauche qui est passée en 2017 avec armes et bagages au macronisme dès le premier tour pour assurer une élection de maréchal à Macron au second tour, notamment à Paris intra-muros où il a fait plus de 90% contre Marine Le Pen. On peut s’en réjouir. L’antifascisme a triomphé dans la capitale. Mais si les antifascistes d’une ville à 10 000 euros le mètre carré se comportent comme des beaufs droitards ainsi que l’ont fait les journalistes et les publicitaires de la ligue du LOL, on peut sérieusement douter de la validité de cet antifascisme. Et si on rajoute les 10 000 euros le mètre carré, on comprend que cet antifascisme-là est une façon confortable d’être de gauche sans se poser de questions sociales, uniquement des questions morales.

Quand la gauche tombe dans le mépris de classe

C’est tout le propos de l’excellente Histoire de ta bêtise. L’écrivain fait le portrait dans cet essai du bourgeois de gauche et explique très bien que dans l’expression « bourgeois de gauche », il y a une constante et une variable : la constante, c’est « bourgeois », la variable, c’est « de gauche ». Ce livre ne prend pas en compte les derniers développements de l’actualité comme les gilets jaunes ou la Ligue du Lol, anecdotique mais révélatrice. Et pourtant, la grille de lecture que Bégaudeau met en place, le portrait complet qu’il fait de ce bourgeois de gauche qui domine dans les médias mais aussi dans la sphère politique depuis la victoire de Macron, tout cela convient parfaitement pour comprendre pourquoi tel éditorialiste dit de gauche a pu, avant que la trouille ne l’ait gagné, insulter impunément dans le plus parfait mépris de classe, les prolos des ronds-points ou que tel petit marquis des pages culture des hebdos officiels de la bourgeoisie de gauche ait harcelé par Twitter une subordonnée en surpoids avant de célébrer la beauté humaniste d’un film kalmouk ou la force subversive d’un spectacle féministe. Attention, Bégaudeau sachant le genre d’objections bourrines que l’on pourrait lui faire en indiquant qu’il est lui-même un de ces bourgeois de gauche, rappelle quelques principes de base et notamment une vieille distinction marxiste: l’appartenance de classe et la conscience de classe qui sont deux choses bien différentes.

La colère et l’élégance d’un Bernanos

La première est de l’ordre du réflexe conditionné alors que la seconde permet en permanence une distanciation. On peut très bien critiquer la propriété en étant propriétaire (on serait même le mieux placé pour le faire) comme on défendra mieux ses positions au sens militaire du terme en sachant où elles sont placées dans les rapports de production. C’est pour cela, note Bégaudeau dans ce livre bernanosien qui mélange la colère et la suprême élégance qui consiste à tirer contre son camp, que c’est la droite (ou cette gauche devenue droite) qui réfute la lutte des classes précisément parce qu’elle a une conscience de classe poussée à l’extrême, qu’elle sait où sont ses intérêts, comment les défendre et surtout comment empêcher que le peuple, notion bien confortable et floue qui permet l’accusation de « populisme », ne se mue lui aussi en classe consciente d’elle-même, c’est-à-dire une entité infiniment moins manipulable qui ne se trompera plus de colère.

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Bégaudeau, Dans Histoire de ta Bêtise, s’adresse à la deuxième personne à ce bourgeois de gauche ou plutôt qui était de gauche : « Tu es un fait idéologique total ». Ce fait idéologique total se caractérise par ce qu’il appelle le « cool » et qui est la pire hypocrisie : « Réaliseras-tu un jour que c’est justement ce « cool » qui est haïssable ? Qu’au-delà de la violence sociale, c’est le coulis de framboise qui l’enrobe qui est obscène ? C’est l’écrin d’humanité dans lequel tu feutres ta brutalité structurelle. C’est les 20 000 euros d’indemnités avalant un plan social. C’est ta façon d’appeler « plan de sauvegarde de l’emploi, une vague de licenciements ; et modernisation d’un service public, sa privatisation. »

Inutile, pourtant, d’espérer de la part du camp d’en face une quelconque récupération. Bégaudeau est de cette gauche irréductible, qui a fait la synthèse entre Marx, Bakounine et Foucault et qui dans ce texte rit avec autant de cruauté des gesticulations identitaires des uns que du sociétalisme pseudo-humaniste des autres.

Histoire de ta bêtise de François Bégaudeau, Editions Pauvert, 2019.

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