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Macron à la une de Paris Match: faites le méchant, Monsieur le président!

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Au-delà du choc de la photo, la posture du président à la Une de Paris Match reflète le décalage du camp Macron par rapport à la réalité. Les incantations des députés de la majorité face au Sénat – qui a osé toucher à Benalla – en sont le dernier exemple en date. La provocation maladroite semble être le dernier rempart du nouveau monde: Emmanuel Macron surjoue sa présidence.


– Faites le méchant, monsieur le président.

– Comme ça ?

– Euh… Oui, comme ça.

Revenez me chercher

Ce dialogue que j’imaginais dans un tweet, découvrant la dernière une de Paris Match, pourrait passer pour une blague de potache. Il était en réalité beaucoup plus sérieux qu’il en avait l’air. Mais plutôt que de se mettre en colère, mieux vaut mettre les rieurs de son côté. Prendre le parti de la légèreté. Et si la situation du pays ne méritait pas qu’on se mette en colère devant ce président sans cesse en représentation ? On nous a tant répété que le théâtre avait compté dans sa vie, au point d’épouser celle qui lui en avait appris les rudiments au lycée. La couverture de Match est ridicule. Le président n’est pas content. Il est fâché. Match n’a pas ajouté l’émoticône « Grrr » de Facebook mais l’intention y était.

Et puis cette main, avec le doigt recourbé qui semble encore nous dire – comme un acte manqué – « venez me chercher », comme une nouvelle provocation, huit mois après. Cette main qui nous rappelle le péché originel. Qui nous rappelle le jour où il avait tué Jupiter. Révélant qu’il n’était en fait qu’un homme de clan. J’avais alors expliqué dans ces colonnes qu’Emmanuel Macron ne parviendrait jamais à faire oublier cette phrase. Elle a été un mot d’ordre des gilets jaunes dès le 17 novembre : « Nous venons te chercher » entendait-on dans les rues.

La mauvaise main de dieu

La main, on nous expliquait que le président l’avait reprise. Avec son « grand débat ». Parce que le mouvement gilets jaunes tournait au vinaigre, aussi. Peu à peu, le président et LREM se mettaient dans la peau du Parti de l’Ordre qui finit toujours par l’emporter en France, après les poussées révolutionnaires ou pré-révolutionnaires. Certains observateurs commençaient même à y croire. La posture ridicule de l’acteur Macron à la une de Paris Match devrait en toute logique doucher leur optimisme.

A lire aussi: Benalla: quand la Macronie reproche au Sénat de respecter la loi…

Et s’il n’y avait que ça… Les avez-vous entendus, les petits soldats du mauvais comédien, lorsque le Sénat a pris la décision de renvoyer le sieur Benalla, son comparse Crase et trois collaborateurs de l’Elysée aux bons soins du procureur ? Avez-vous entendu M. Griveaux fustiger le tribunal politique ? Avez-vous entendu Mme Bergé reprendre cette antienne toutes les trois minutes – « Le Sénat fait de la politique. Le Sénat fait de la politique. Le Sénat fait de la politique » ? Oui, Madame. Le Sénat fait de la politique. Il se mêle de ce qui le regarde et ce pourquoi la Constitution l’entretient. Avez-vous lu ce député LREM, Sacha Houlié, tweeter de rage qu’il fallait « traiter le problème du Sénat » ? Au napalm ?

Avez-vous lu Le Monde, ce week-end, et constaté qu’à la présidence de la République, on ne se cachait même plus pour dire devant des journalistes que la question de la disparition du Sénat devait être envisagée désormais ?

Les mauvaises fréquentations du président Macron

On n’a pas forcément eu tort de dénoncer les excès voire les outrances d’un Maxime Nicolle, l’un des porte-parole du mouvement des gilets jaunes. Mais Benjamin Griveaux, Aurore Bergé ou Sacha Houlié ne sont-ils pas à son diapason outrancier ? Emmanuel Macron qui joue le méchant à la une de Paris Match ne tombe-t-il pas dans le même ridicule ? Et n’est-ce pas dix fois, cent fois, mille fois plus grave ?

Cet automne, Gérard Collomb, l’homme qui avait cru en Emmanuel Macron, a annoncé son dépit à la France entière. Le maire de Lyon croyait-il provoquer une prise de conscience de la part de son ancien protégé ? Si c’est le cas, c’est raté. Pour incarner le Parti de l’Ordre, Christophe Castaner a été installé Place Beauvau. Défense de rire. Quelques mois plus tard, on a peine à croire que cette grande maison a été occupée par Clémenceau, Frey, Pasqua, Chevènement et même Valls ou Vaillant. Au retour de La Mongie, il y a une semaine, le président aurait paraît-il pesté sur le mode : « Que je suis mal entouré, il faut que je fasse tout ». Mais oui, Monsieur le président, vous êtes mal entouré. Il paraît même que le Sénat a rédigé un rapport complet sur le sujet. Après le quinquennat Hollande, on se disait que peut-être, on allait en finir avec l’amateurisme. Naïveté. Le président est si mal entouré qu’il n’en finit plus de chercher sa tête de liste aux élections européennes. On exagère : il se dit que la décision serait prise ; ce serait Madame Loiseau, qui n’a pourtant pas fait des étincelles face à Marine Le Pen (confier l’entretien d’embauche de sa tête de liste à la présidente du RN, quelle idée avant-gardiste !) et qui nous a montré toute l’étendue de ses qualités de comédienne. Elle a dû prendre des leçons auprès du couple présidentiel. Décidément !

L’Europe, l’Europe…

Les élections européennes arrivent, Monsieur le président, et vous devriez vous méfier. Ce scrutin ne permet presque jamais à ses vainqueurs de pousser un avantage durable, mais ceux qui subissent un gros revers ont toujours beaucoup de mal à s’en relever. Si Michel Rocard était encore de ce monde, il serait plus prolixe que moi pour vous en parler. Il est bien possible que François-Xavier Bellamy apparaisse au final comme plus crédible que Madame Loiseau comme représentant de ce fameux Parti de l’Ordre, et que l’électorat de centre-droit que vous cherchez tant à séduire depuis des mois, ne finisse par revenir là où il était avant que vous n’arriviez à l’Elysée. Choper Raffarin, cela impressionne quelques éditorialistes. Beaucoup moins les électeurs.

Que fera le président si la liste de Madame Loiseau se crashe au point de finir en troisième position derrière Bellamy et Bardella ? Il ne lui restera plus qu’à nommer Bayrou Premier ministre. Et jouer au roi fainéant quand le maître du palais sera à Matignon. L’ancien monde sera un peu de retour. Pas sûr que nous y perdions tant que ça.

Verdun, j’oublierai ton nom?


Le quotidien L’Est Républicain a annoncé, samedi, la disparition de la bataille de Verdun des programmes d’histoire du lycée. Devant l’indignation d’une partie de la classe politique, le ministre de l’Education nationale a dû intervenir. Si elle n’est pas explicitement au programme, elle peut tout de même être enseignée… mais n’est pas obligatoire. 


Il y a bientôt trois ans, j’avais pris la plume dans Causeur pour dénoncer la mascarade de commémoration de la bataille de Verdun qui avait vu des dizaines de jeunes français et allemands courir au milieu des tombes de leurs ancêtres dans une ambiance plus proche de la kermesse que de la commémoration. L’article avait beaucoup fait réagir et je n’imaginais pas que, trois ans plus tard, il me faudrait reprendre la plume, non pas pour une nouvelle profanation de ce lieu de mémoire, mais pour sa disparition pure et simple des livres et des programmes d’histoire dans les lycées de France, un peu comme les déviants déclarés « ennemis du peuple » disparaissaient des photos dans feu l’Union soviétique.

Verdun, s’ils le veulent bien

Car oui, on l’a appris hier, la bataille de Verdun ne sera plus obligatoire dans les livres d’histoire au lycée à la rentrée 2019 pour y être remplacée par la bataille de la Somme en raison, accrochez-vous bien, de son caractère « plus international », selon L’Est Républicain. Devant le tollé, le ministre de l’Education nationale Jean-Michel Blanquer a tweeté dès dimanche : « Verdun sera évidemment étudiée en 1ère » et « était déjà enseigné en 3ème » (sic), tweet auquel le Syndicat national des lycées et collèges (SNALC) a répondu que la bataille de Verdun figurait bien au programme de 3ème de 2008 mais en avait déjà été retirée en 2016 et pas rétablie depuis, tandis qu’une professeur d’histoire-géographie, Clem Bukowski, a tweeté le nouveau programme de 1ère dans lequel Verdun n’apparaît pas aux dépens de la bataille de la Somme. Son évocation au lycée serait en fait laissée au bon vouloir des professeurs d’histoire.

 

Verdun, que les soviétiques appelaient « le Stalingrad français » risque donc de disparaître de la mémoire collective qui se transmet génération après génération. Verdun, ses 163 000 morts et ses 203 000 blessés français, où sont passés en rotation 70% des poilus français. Verdun et sa voie sacrée, son ossuaire de Douaumont, ses forts de Vaux, de Tavanne ou de Souville, tous ces mots mythiques destinés à graver une mémoire collective dans l’inconscient d’un peuple. Verdun ou Erich von Falkenhayn voulait « saigner à blanc l’armée française », armée française qui résistera bec et ongles pendant près de 10 mois de bataille au prix de sacrifices que peu de nations auront fait dans leur histoire. Verdun où la France seule tint dans ses mains le destin du monde libre alors que tous les alliés se battaient dans la Somme où notre armée laissera 67 000 morts et 136 000 blessés car, si Verdun était tombé, la Somme serait aussi tombée et la guerre aurait été perdue.

C’était Verdun

Vous me permettrez d’avoir la larme à l’œil en pensant à mon grand-père paternel, qui arriva le 5 mars 1916 à Verdun avec le 17ème Régiment d’Infanterie et qui dut avec ses camarades trois jours plus tard faire face à une offensive où les Allemands utilisèrent pour la première fois une arme qui terrifiait nos hommes : le lance-flammes. Il reçut un éclat d’obus dans le crane huit mois plus tard dans la Somme ce qui signifia fin de la guerre et grande invalidité pour lui. Une pensée également pour mon grand oncle maternel qui, avec ses camarades du 14ème Régiment d’Infanterie, brisa la dernière offensive allemande de la bataille, le 11 juillet, contre le fort de Souville. Il allait fêter ses 22 ans avant de mourir à 23 dans l’Aisne. Une dernière pensée pour mon grand-père maternel qui combattit au Chemin des Dames mais pas à Verdun et qui voulut y aller avant de mourir. Car pour lui Verdun, c’était la mère de toutes les batailles, la bataille qu’il suivait de son village de Bretagne car, âgé de 16 ans, il avait été refusé par l’armée pour y être intégré début 1918 à 18 ans. Il voulait, avant de partir, visiter ce lieu mythique. Le sort fît qu’il mourut deux mois plus tard. Une pensée également pour mon ami Régis de Castelnau dont un des ancêtres fût un des officiers généraux ayant mené nos troupes à la victoire dans cette bataille dantesque.

A lire aussi: Centenaire du 11 Novembre: nos ancêtres les victimes…

En trois ans, la France est passée d’une parodie de Boris Vian, avec j’irai sprinter sur vos tombes, à une parodie de Johnny Hallyday, Verdun j’oublierai ton nom. Pauvre France…

Pourquoi le cinéma politique français est-il si nul?

J’ai vu coup sur coup deux excellents films politiques, au meilleur sens du terme: Vice d’Adam McKay, en janvier, et la Chute de l’empire américain, de Denys Arcand, sorti ces dernières semaines. Deux réussites totales dans des genres a priori différents — car le film politique est d’une grande plasticité.

De l’art d’être un salopard

D’un côté, la biographie d’un salopard en chef bien réel, épaulant pour son plus grand profit un crétin patenté (Bush Junior, magnifiquement interprété par Sam Rockwell), de l’autre une fiction autour des aventures d’un naïf aux prises avec quelques dizaines de millions de dollars indéclarables au fisc canadien.

De part et d’autre, le fric — car comme disait l’autre barbu, le facteur économique est déterminant en dernière instance. Deux fictions — le documentaire politique, c’est encore autre chose, et de Frédéric Rossif à Romain Goupil, nous savons faire. Et la fiction, écrite ou filmée, bien mieux que le documentaire ou l’essai, est capable de dire l’essentiel d’une époque sans se préoccuper de l’exactitude de détail, que les vrais créateurs laissent aux historiens et aux comptables de poils à couper en quatre.

Pendant ce temps, le cinéma français se regarde le nombril avec insistance, et s’enfonce dans des histoires de couples plus ou moins recomposés ou différents, de la grosse rigolade franchouillarde aux problèmes existentiels en gros plans interminablement muets.

Un Z qui veut dire Zéro

J’ai commencé par penser que nous avions perdu la main — puis je me suis demandé si nous l’avions jamais eue. Certes, tout Godard est politique — mais parfois de si loin, et dans un langage cinématographique si abscons (Remember Weekend ?) qu’il en devient illisible, étant entendu qu’on « lit » un film de Godard, on ne le regarde pas. Alors quoi ? Le Président, d’Henri Verneuil ? 1961 ! Les Grandes familles, de Denys de la Patellière ? 1958 ! La Belle équipe, de Duvivier ? 1936 ! Comme la Marseillaise… Je vais finir par croire que le Professionnel (Lautner, 1981, avec une célèbre musique de Morricone) était un film politique…

Les films politiques qui ont nourri mes années de formation étaient italiens — Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon (Elio Petri, 1970), le Conformiste (Bertolucci, 1971), l’Affaire Mattei (Francesco Rosi, 1972). Quand les capitaux étaient français, le metteur en scène — Costa-Gavras — était grec (et les Grecs savent faire du cinéma politique, ô combien !). Voir Z ou l’Aveu.

Qui liquidera l’Algérie ?

Pendant que les Américains liquidaient cinématographiquement le Viet Nam, d’Apocalypse now à Voyage au bout de l’enfer ou Platoon, quel film avons-nous produit sur la guerre d’Algérie ? Une allusion à la torture dans le film d’Alain Resnais, Muriel, a failli rapporter au metteur en scène une interdiction totale, heureusement qu’il était marié avec la fille de Malraux. Rien qui soit à la hauteur des Centurions (Mark Robson, 1966, adaptant un livre écrit par un Français, Jean Lartéguy — mais voilà, il n’a pas eu le bonheur d’être aimé à gauche, son éloge des paras gênait les admirateurs du Petit Père des peuples) ou de la Bataille d’Alger, de Gillo Pontecorvo (1971 — un film que les militaires américains ont passé et repassé en boucle aux stagiaires et apprentis en coups d’Etat de l’Ecole des Amériques, un film que les gouvernements uruguayen et mexicain ont interdit de peur qu’il ne donne des idées aux peuples les mieux asservis).

A lire aussi: Jean Sévillia dévoile « les vérités cachées de la guerre d’Algérie »

Même les Algériens ont fait un film (admirablement lyrique) sur une guerre qu’ils n’ont jamais gagnée sur le terrain, mais qu’ils ont su revendiquer pendant que nous nous enfouissions la tête dans le sable du désert (Mohamed Lakhdar-Amina, Chronique des années de braise, 1975, revenu de Cannes en 1975 avec la Palme d’or).

Soyons objectif : Avoir vingt ans dans les Aurès, malgré ses naïvetés cinématographiques, était un film intéressant. Mais à part ça ? On me dit du bien de l’Ennemi intime — mais je ne l’ai pas vu, si Dupontel est un immense acteur, Benoît Magimel me donne des boutons.

Le cinéma des bons sentiments

Et depuis ? Les Espagnols savent en finir avec la guerre civile (la Isla minimachroniquée ici-même, avait un arrière-fond politique tenace), les Argentins savent régler les comptes de la dictature (l’Histoire officielle en 1986, ou Dans ses yeux, en 2009), les Allemands savent liquider l’Allemagne de l’Est (Good Bye Lenin ! en 2003, et mieux encore, la Vie des autres en 2007). Les Britanniques même savent faire — voir Billy Elliott, les Virtuoses, The Full Monty et la plupart des films de Ken Loach ou de Stephen Frears. Et j’en passe.

Pendant ce temps, les Français creusent encore leur nombril, et vu l’hypertrophie de ce point d’ancrage dans l’utilisation du compas national, ils n’ont pas fini de forer… L’auto-fiction a saisi le cinéma après avoir englouti la littérature. Il ne reste plus qu’à mettre en scène les mésaventures d’Edouard Louis et de…

>>> Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli <<<

 

Eloge d’Alain Finkielkraut face à la meute

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Insulté à Paris en marge d’une manifestation et accusé sur les réseaux après l’attentat de Christchurch, Alain Finkielkraut paye en ce début d’année la justesse de sa pensée. Réponse filiale et personnelle aux lettres ouvertes qui lui ont été adressées.


Il y a quelques jours, dans une lettre ouverte publiée dans BibliObs, le philosophe Alain Badiou accusait Alain Finkielkraut de s’être « irrésistiblement tourné vers le Mal de notre époque » (par le « culte mortifère » des « identités nationales » voire « ethniques »). Le 12 mars 2019, l’écrivaine libanaise Dominique Eddé lui emboîtait le pas, en accusant à son tour, sur un ton faussement amical, Alain Finkielkraut d’avoir développé la « phobie du contact » (l’expression est de Canetti) et de rester sourd aux questions d’islamophobie. Enfin, l’analyse majoritaire de l’attentat de Christchurch voudrait faire d’Alain Finkielkraut « et consorts » les suppôts de la haine et les responsables de ce passage à l’acte insensé. Ces accusations, drapées dans une morale simpliste et politisée, méconnaissent gravement la pensée et la personnalité du philosophe.

Le camp des Miens

J’ai 19 ans, je suis étudiant, j’essaye de me nourrir plus de Milan Kundera, de Witold Gombrowicz, de Franz Kafka et de Robert Musil que de YouTube et de Snapchat. Je me nourris aussi d’Alain Finkielkraut, parce qu’il est à mes yeux l’un des derniers questionneurs du monde qui advient, l’un des derniers sceptiques de l’enchantement éternel où nous tiennent les militants du progrès de l’humanité. C’est la raison pour laquelle, au cœur de ma formation pour le monde si enthousiasmant des adultes, pris dans la sidération de cette curée que l’espace public réserve compulsivement à ce penseur, j’ai décidé de rédiger avec mes petits doigts malhabiles ce court éloge, dont je connais à l’avance la faible portée.

A lire aussi: Christchurch, du « grand remplacement » à la grande récupération

La pensée sur le temps présent, telle qu’elle s’affiche aujourd’hui, s’englue inlassablement dans les jugements moraux : elle est devenue captive de l’injonction permanente de séparer le Bien du Mal, c’est-à-dire de distinguer ceux qui façonnent un monde meilleur de ceux qui ralentissent le train de l’Histoire, les optimistes des pessimistes, les Modernes des Anciens, les progressistes des réactionnaires. Dans le débat public, nul n’échappe à cette loi implacable et surtout pas ceux qui osent la dénoncer comme un rabougrissement de la pensée. L’hypnose dualiste, qui règne en maître, se révèle le produit même du format médiatique et, du mauvais côté du clivage, doivent s’échouer les indésirables, les conservateurs, les fascistes…

Alain Finkielkraut, le mécontemporain

Alain Finkielkraut est devenu au fil du temps, par une curieuse contagion des réseaux où personne pourtant ne semble le lire, l’indésirable de service, le grand paria, le réactionnaire des réactionnaires et même, m’a-t-on dit récemment, un « sous-produit de la pensée » (les quelques lettres ouvertes qui lui furent adressées ces derniers jours et qui firent grand bruit semblent nourrir encore l’allergie). Cette bêtise fate et ventrue, qui aurait été vécue dans d’autres temps comme un signe d’ignorance, s’affiche désormais sans vergogne, entre perroquets, mais elle n’apparaît pas vraiment menaçante : pas besoin d’avocat, une œuvre juste est un système immunitaire. Car Alain Finkielkraut souffre du mal qui frappe aujourd’hui certains intellectuels : un esprit de rigueur – et de nuance obstinée – qui se voit affublé du double visage de l’intellectualisme et de la réaction. Un masque de froideur et d’élitisme qui alimente le grand paradoxe du personnage : se confrontant à toutes les questions de la modernité, il est le porteur de mauvaises nouvelles dont on aimerait couper la tête. Pourtant, dans le gros-plan de son état, le moteur de sa pensée est plutôt facile à identifier : c’est l’émotion. Elle est chez lui la première condition d’émergence du raisonnement, sa source vive, le carburant de son esprit, de ses mots, de son style : l’homme de cœur qui se donne à voir est en réalité un homme du cœur, du cœur intelligent.

L’homme face à qui on ne sait pas réagir

C’est en ce sens que Milan Kundera le baptisa amicalement « l’homme qui ne sait pas comment ne pas réagir ». En cela, Kundera ne suggère aucune image de tireur compulsif, à l’esprit aux aguets braqué comme une arme sur le monde. Au contraire, l’idée apparaît davantage paternelle, désignant un enfant blessé, impatient et entier, rappelant qu’il y a, au cœur de son action, une sincérité de diamant, un refus de laisser l’époque s’abandonner à l’ivresse de son temps, cette invention d’une existence numérique sans père ni modèle, sans précédent et donc sans histoire utile. C’est ce sentiment de perte des origines, des racines fondatrices (la culture, l’histoire, la langue, l’école), repères dont il se sent lui-même composé, qui le tient tout entier.

Alain Finkielkraut, au nom de lui-même

Alain Finkielkraut ne parle au nom de personne, c’est sa particularité. Contrairement à ce qu’on lit souvent, il n’est au service d’aucune morale à la mode, d’aucun lobby d’intérêt, d’aucun conformisme idéologique, il n’est pas le miroir de ses détracteurs : il ne défend que lui-même, des convictions issues de ses peurs et, quand il met son nez dans les sujets les plus dangereux du débat (l’identité, l’islam, l’antisémitisme, l’immigration, l’école…), nous voyons qu’il y apparaît sans fard, pour lui-même, sans autre allié que sa pensée et la beauté de sa langue. Derrière lui pas d’école ni d’enseigne, pas de think-tank, pas de médias, pas d’actionnaires ni de commanditaires cachés, pas d’autre enjeu que lui-même. Il ne raisonne que pour se sauver, contre la bêtise des ondes, la mollesse consensuelle, les idéologies tournantes… Il se bat contre la perte, la transformation, l’oubli. Il se bat aussi pour un monde qui disparaît, qui fut l’écrin de sa vie d’homme, ses grâces, ses moments de silence, ses éblouissements… Toute l’œuvre d’Alain Finkielkraut vient ainsi de son cœur. Sans jamais pour autant délivrer une pensée affective. Les combats qu’il mène ne le blessent pas à l’esprit mais à l’âme. On s’aperçoit alors que ses peurs ne sont pas différentes des nôtres, qu’il les partage même mieux que quiconque, qu’il n’est pas un Don Quichotte qui pourfend des mirages mais un témoin qui tente, pour lui, pour nous, seul et debout comme un philosophe, de sauver quelques meubles. Parfois, il ressemble à Mgr Dupanloup qui, dans l’héritage des Lumières, voyait l’univers de sa foi se faire emporter par l’esprit scientiste balayant le XIXe siècle et qui, avec obstination, venait à l’Assemblée retenir entre ses mains l’eau du temps… Parfois, il ressemble à Cyrano, portant jusqu’au bout le panache sans honte de l’esprit singulier. Souvent, il ne ressemble qu’à lui-même, précis, concentré à l’extrême, redoutable dans ses flèches, soucieux d’être compris jusqu’à des fièvres d’impatience, drôle à souhait, comme souvent les désespérés qui se connaissent…

De toute façon, a-t-on vraiment l’embarras dans le choix du camp ? Celui de quelques personnalités médiatiques, journalistes, artistes, enseignants, cortège de procureurs éternels au doigt levé, convaincus à jamais de la beauté du progrès ? Ou celui de Milan Kundera, Philip Roth, Luc Ferry, Fabrice Lucchini, Elisabeth de Fontenay…, ce nid intime des affinités électives ?

« Que du donné demeure ! »

Voici, au hasard, le cœur qui parle :

« Nous ne voyons pas les choses décliner, nous les voyons disparaître. L’élevage fermier est peu à peu abandonné au profit des productions animales. Et l’ingénierie génétique donnera bientôt aux parents la possibilité de décider à l’avance des caractéristiques de leur enfant. […] ‘Que du donné demeure !’ Cette supplique, je la reprends à mon compte. Cette impérative anxiété, je la fais mienne en disant que l’éthique et la politique du perfectionnement indéfini doivent aujourd’hui céder la place à une éthique et à une politique de la préservation, du ménagement, de la sauvegarde. » (En terrain miné) ;

« Le Moderne, c’est celui à qui le passé pèse. Le survivant, c’est celui à qui le passé manque. Le Moderne voit dans le présent un champ de bataille entre la vie et la mort, un passé étouffant et un futur libérateur. Parce qu’il aime un mort, l’élan du survivant vers le futur est cassé. Le Moderne, c’est celui qui court plus vite que le vieux monde parce qu’il a peur d’être rattrapé par lui – ‘Cours, Camarade, le vieux monde est derrière toi’ disait un des plus fameux slogans de 68 –, le survivant court après le vieux monde, en sachant qu’il n’a aucune chance de le rattraper. Le Moderne se réjouit de dépasser le passé, le survivant en est inconsolable. Car le passé, pour lui, n’est pas mortifère, mais mortel ; n’est pas oppressif, mais précaire. Être moderne, c’est se séparer, c’est surmonter, progresser, avancer, dépasser, transcender : mouvement actif, conquérant, volontaire. Survivre, c’est être quitté. Le Moderne va de l’avant, le survivant regarde vers l’arrière. L’un est projet ; l’autre, regret. » (Nous autres, modernes) ;

Ils aimeront Finkielkraut

Dans tout cela, quoi de neuf sous le soleil finalement ? Nietzsche, désespérément incompris, n’avait en son temps qu’un disciple. L’œuvre de Lévinas n’était connue, dans les années d’après-guerre, que par une poignée d’initiés. Cioran, à la même époque, seul en France, avait son nom inscrit sur les listes noires. Philippe Muray ne serait-il pas tombé dans l’oubli sans les efforts prométhéens de sa femme ? Réjouissez-vous donc, cher Alain Finkielkraut, et voyez dans cette regrettable tendance à l’ostracisme du présent la prometteuse manifestation d’un amour posthume !…

Car nul doute que, dans quelques décennies, quand vous aurez, contraint et forcé, mis un point final à votre œuvre, quand nous ne pourrons plus, chaque semaine, penser avec vous l’époque et le monde que nous habitons, quand notre (dés)ordre humain paraîtra toujours plus opaque, nous viendrons nous éclairer à la bougie de votre pensée inquiète, courageuse, subtile, et nous finirons par entendre cette voix si précieuse qui nous vient de l’autre rive.

L'identité malheureuse

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Certains n’ont pas besoin de casser pour « abîmer » l’image de la France

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Si les images de casse sur les Champs-Elysées ne sont pas comparables au plug anal un temps installé place Vendôme, chacun a sa part dans la dégradation de l’image de la France. 


Personne n’a oublié l’inacceptable saccage de l’Arc de Triomphe par des casseurs lors de la manifestation des gilets jaunes du 1er décembre 2018. « Une atteinte à l’image de la France », avait titré Le Parisien. Personne n’oubliera non plus la défiguration des Champs-Elysées, lors des manifestations du 16 mars dernier. Dans l’un et l’autre cas, même si dans celui des Champs-Elysées ce furent les symboles du monde de l’argent et d’une presse estimée aux ordres qui furent visés, il s’agit d’une atteinte portée à notre patrimoine architectural auquel nous sommes tous profondément attachés. Les touristes étrangers peut-être encore plus que nous.

Le ministère des plasticiens

Jamais, bien entendu, nous ne mettrons ces outrages sur le même plan que celui dont est victime l’Opéra Garnier depuis la fin décembre. S’il s’agit là aussi d’une atteinte à notre patrimoine, celle-ci est de nature fort différente. En effet, l’installation de deux immenses pneus de tracteur dorés à la feuille d’or au pied du double escalier de notre opéra national n’est en rien une détérioration matérielle de celui-ci. Aucun vandalisme, aucune mise à sac, aucun dommage matériel. Si dommage il y a, il est d’un autre type, plus insidieux, et peut-être plus grave tant il paraît plus difficilement réparable. Il prend place à la suite d’une longue chaîne de dommages dont nos politiques depuis quarante ans se sont fait les complices, par lâcheté et avec une inconséquence dont ils n’ont toujours pas mesuré les effets dévastateurs sur les esprits, notamment des plus jeunes.

A lire aussi: Comment en est-on arrivé à exposer deux pneus de tracteur dorés à l’Opéra Garnier?

Ce ne sont pas les tags, les coups de barre à mine ou les flammes qui, depuis des années, portent atteinte aux lieux emblématiques de notre patrimoine, ce sont la puérilité, la vulgarité, et l’impuissance de plasticiens encouragés par le ministère de la Culture et son armée d’inspecteurs généraux de la création. Qui imagine l’un de ces inspecteurs – eh, oui ! c’est un titre et un salaire – frapper à la porte de l’atelier d’un Matisse, d’un Braque ou d’un Picasso ? Il se serait fait immédiatement jeter dehors ! Qui imagine ces mêmes artistes accepter de se faire appeler « plasticiens » par une aussi insignifiante administration ?

Pourquoi, lorsqu’on visitait l’abbaye du Mont-Saint-Michel il y a quelques années, voyait-on soudain sa propre image projetée dans la salle où l’on entrait et, lorsqu’on se penchait par-dessus les remparts, découvrait-on des espèces de méduses en tissus qui les prenaient d’assaut ? Ce n’est certes pas plus méchant que de déverser des tonnes de sable dans les salles capitulaires de l’abbaye de Maubuisson en espérant que les enfants iraient parachever ces dunes en les dévalant. Reconnaissons toutefois qu’il faut une belle dose de bêtise ou d’inculture non seulement chez les plasticiens qui présentent de tels dossiers mais également chez ceux qui se réunissent pour les examiner, les retenir et les subventionner. Il faut n’avoir vraiment rien compris à l’aventure de l’art moderne inaugurée par Manet pour en être arrivé à pareille insignifiance dans les projets culturels.

Du côté de la Rue de Valois, il faut n’avoir jamais soupçonné que les principes qui gouvernèrent hier la politique culturelle d’André Malraux prenaient leur source dans la réflexion sur l’art qu’il avait conduite depuis ses vingt ans, pour livrer la salle des Rubens du Musée du Louvre à un plasticien qui y déversera des tombereaux de pierres tombales. On se demande d’ailleurs pourquoi se trouve en poste dans ce musée une personne en charge des manifestations d’art contemporain. Rien d’étonnant à ce qu’elle soit chargée, de fait, de parasiter la vocation du musée, notamment auprès des jeunes publics, puisqu’elle fut à bonne école avec le directeur du Centre d’Arts plastiques contemporains de Bordeaux qui fut attaqué devant le tribunal par une association de parents pour avoir laissé diffuser sur des écrans de télévision des scènes de masturbation. Lui-même avait enrôlé Roland Barthes, post mortem, dans l’aventure de l’art contemporain en trafiquant honteusement l’une de ses citations. Il fut finalement nommé à la tête de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris.

Le nom de la prose

On peut se demander si l’inauguration de deux pneus de tracteurs à l’Opéra Garnier en pleine crise des gilets jaunes est en mesure d’enrayer le discrédit des politiques dans l’opinion publique. Rappelons que leur auteur, plasticien assurant très certainement le rayonnement de la France à l’étranger, s’est illustré avec des enseignes lumineuses du style « mon cul, ma vie, mes couilles ».

Le « Plug anal » installé en 2014 place Vendôme par un autre plasticien, sans doute soucieux de s’adresser à la meilleure part des individus, était-il susceptible de contribuer à l’enrayement du manque de respect avec lequel nos ministres de l’Education nationale sont quotidiennement aux prises ? Il paraît que la Commission culture, éducation et communication du Sénat n’avait pas souhaité s’exprimer sur le sujet de peur qu’on puisse lui reprocher de prôner un retour à l’ordre moral. Avec une pareille inquiétude chez nos parlementaires, la restauration du respect à l’école est devenue un défi aussi peu relevable que celui de la quadrature du cercle. D’autant que ces parlementaires ont un argument imparable : « Que faites-vous de la liberté d’expression ? »

Quelle misère ! Il est vrai qu’en permettant au plasticien McCarthy d’installer son plug anal sur une des plus belles places de Paris, à Claude Lévêque, ses pneus au Palais Garnier, à Manzoni, sa « merda d’artista » au Centre Pompidou, ce sont les portes de la liberté d’expression qui ont été ouvertes en grand dans notre pays. On ne pouvait solliciter que ces plasticiens ! Personne d’autre ! Aucune autre liberté d’expression ne s’était présentée au guichet ! Aucune autre ne s’était vue fermer la porte au nez par un inspecteur général de la création ! D’ailleurs tout autre candidat n’aurait pu être qu’un infréquentable partisan du retour à l’ordre moral. C’est tellement évident !

« N’écoutez pas ce que je dis, regardez ce que je fais ! »

Afin que soit examinée cette aveuglante évidence, j’ai adressé une lettre le 1er février dernier au président du Sénat dans laquelle je lui proposais de mettre en place une commission d’enquête. « La question qui intéresse nos concitoyens, lui disais-je, n’est pas de savoir si, devant cette paire de pneus en or, vous partagez leur indignation ; si vous aimez cette installation ou si vous la détestez. (…) La question qui intéresse les Français n’est pas là. Il s’agit, Monsieur le président, de l’Opéra national (dont le directeur est nommé par le ministre) et peut-être de l’argent public, celui des contribuables. Peut-être cet argent, s’il est public, a-t-il été correctement utilisé conformément aux règles en vigueur, peut-être le projet s’est-il imposé pour les 350 ans de l’Opéra avec une nécessité si évidente qu’il n’y a rien à redire. Eh bien, c’est de cela que nous aimerions être assurés. »

Une copie de cette lettre fut également adressée à la présidente de la commission Culture de cette assemblée, Catherine Morin-Desailly. Aucune réponse. Ni de l’un, ni de l’autre. Le président du Sénat Gérard Larcher, troisième personnage de l’Etat, fut pourtant un des premiers à appeler les gilets jaunes à passer des ronds-points aux tables rondes. Six semaines après avoir reçu la lettre, il n’a toujours pas répondu. On peut citer le philosophe Henri Bergson : « N’écoutez pas ce que je dis, regardez ce que je fais ! »

Eût-ce été à ses yeux commencer de donner raison à tous ceux qui depuis des années dénoncent l’imposture de l’art contemporain et sa financiarisation que d’envisager une commission d’enquête ou d’organiser une audition du ministre ? Eût-ce été se mettre à dos ses amis centristes qui tiennent la commission Culture et hypothéquer ainsi leur soutien lors du renouvellement de sa candidature à la présidence ? Beaucoup de Français en ont assez de ces petits jeux. Ils attendent que les élus sortent de toute urgence de ces sables mouvants de la politique politicienne dans lesquels le pays s’enlise élection après élection. Ils attendent qu’un président de la Haute Assemblée, prétendument gaulliste, ne se contente pas d’aller sur les pas du général De Gaulle en Irlande à l’occasion du 50ème anniversaire de son départ du pouvoir. Ils attendent qu’il assume la France et sa situation préoccupante avec conscience et courage.

« Merda d’artista » et DJ party de l’Elysée

Mais il est clair que Gérard Larcher ne mesure pas, comme nombre de ses collègues hier et aujourd’hui, combien ces pneus de tracteur, ce plug anal, cette sodomie géante sur la piazza du Centre Pompidou, ce Vagin de la reine dans les jardins de Le Nôtre, cette monumentale paire d’escarpins dans une salle du Château de Versailles, ce chaos de dalles funéraires au Louvre, ces boîtes de « merda d’artista » au Musée national d’art moderne, abîment les esprits et coupent insidieusement l’herbe sous les pieds du ministre de l’Education nationale en place. Aux prises avec la disparition de plus en plus inquiétante chez les élèves du respect des enseignants et des contenus d’enseignement, celui-ci ne peut que s’arracher les cheveux  en constatant le soutien que les politiques ne cessent d’apporter, par lâcheté et par ignorance, à la puérilité, la stupidité et la vulgarité. En un mot, au nihilisme.

Rentrant précipitamment de son week-end à la neige, le président de la République a eu beau jeu de déclarer : « Nous avons aujourd’hui des gens qui essayent par tous les moyens (…) d’abîmer la République pour casser, pour détruire au risque de tuer. » Mais qu’abîme-t-il, lui, quand, pour la fête de la musique, il invite dans la cour du palais de l’Elysée un groupe électro dont le DJ arbore sur son T-shirt ce slogan : « Fils d’immigrés, noir et pédé » ? Et la ministre de la Culture qu’il avait nommée, qu’abîme-t-elle quand sa maison d’édition publie un livre sur Van Gogh dans lequel on nous explique que ceux qui pensent que « Van Gogh était pauvre et peu intéressé par les finances » seront surpris, « car, en vérité, Van Gogh était un privilégié, obsédé par l’argent et la réussite (…) un génie du placement financier (…) qui commercialement a certainement eu raison de se suicider ».

Oui, les casseurs qui « abîment la République » doivent être poursuivis et condamnés. Mais ceux qui abîment insidieusement la cohésion nationale avec une inacceptable invitation dans la cour de l’Elysée destinée sans doute à faire progresser le Rassemblement national, ceux qui abîment le consensus autour du patrimoine architectural de l’Opéra avec une paire de pneus en or inaugurée en pleine crise des gilets jaunes, ceux qui abîment l’admiration portée à un de nos plus grands peintres par une ignominie qui aimerait dédouaner le marché de l’art contemporain, ceux qui abîment ainsi la France, n’abîment-ils pas, sans casser, beaucoup plus que la République ? Nous n’avons pas besoin d’un grand débat national. Des réponses aux questions que je posais dans ma lettre suffiraient à rappeler la vocation du ministère de la Culture, en dissipant la démagogie et la confusion qui l’inspirent depuis trop d’années.

Cette lettre a eu les honneurs de Beaux-Arts Magazine. Nicolas Bourriaud, qui fut chef de l’inspection de la création artistique au ministère de la Culture puis directeur de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts, lui a consacré la page entière de sa chronique mensuelle. Laissons de côté le fait qu’il passe sous silence son objet, à savoir l’organisation d’une commission d’enquête au Sénat. L’important est ailleurs. Je n’aurais, écrit-il, « pas compris qu’en faisant passer en contrebande la boue des cours de ferme sous les lambris de l’opéra, Lévêque utilise la feuille d’or comme on joue de l’ironie ». Puisque, lorsqu’on « inspecte la création », on a le droit de dire n’importe quoi, pourquoi ne pas dire qu’il s’agit tout bonnement d’une œuvre engagée qui entend dénoncer la cupidité de céréaliers qui se font des pneus en or sur le dos de leurs saisonniers. J’ai donc écrit à Fabrice Bousteau, rédacteur en chef du magazine, pour lui proposer de répondre dans ses colonnes. Lui non plus ne m’a pas répondu. Il avait pourtant été mandaté pour organiser, dans le cadre du grand débat national, le grand débat de la culture à l’Ecole des beaux-arts avec le concours de la Fondation du Patrimoine.

Claude Lévêque a de beaux jours devant lui. Pourquoi ne demanderait-il pas à un joaillier de la place Vendôme de monter ses pneus de tracteur en boucles d’oreilles ? Il y a sûrement pour pareil snobisme une clientèle mondialisée. Attention toutefois aux casseurs ! A la suite de quoi, il pourrait actualiser sa lumineuse enseigne : « mon cul, ma vie, mes couilles », en y ajoutant : « en or ».

Richard Millet, Alain Corbin et Louis Roubaud font le printemps

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Avec leurs ouvrages respectifs, Richard Millet, Alain Corbin et Louis Roubaud illuminent le printemps de Thomas Morales.


Nettoyage à sec

On n’ouvre jamais un livre de Richard Millet à la légère, distraitement, par inadvertance. L’écrivain réprouvé ne fait pas dans la littérature récréative à tendance progressiste. Avec lui, nous savons que le voyage sera âpre et chahuté, pénible et lumineux. Il n’est pas l’homme des croisières tranquilles, de cette prose doucereuse pleine d’espoirs vains qui envahit trop souvent les librairies. Sans concession, dans le beau style d’une langue clinique, rugueuse à la manière d’un Chardonne, son récit secoue les entrailles. Millet, portraitiste de l’intime dit tout de sa maladie, n’épargne personne, surtout pas lui-même. Chez d’autres écrivains, le cancer a valeur de rédemption ou de béquille psychologique à un texte bancal, sorte de faire-valoir qu’on affiche au revers de son veston comme une rosette miroitante. Aussi fier de sa maladie que de sa réussite professionnelle, telle est notre époque. Chez lui, la recherche d’une vérité crue, cette noirceur incandescente a quelque chose d’absolu et de paradoxalement « apaisant ». La littérature de la couche au cabinet de toilette peut vite basculer dans la vulgarité crasse, le déversoir aux pulsions les plus honteuses. On peut tout reprocher à Millet, sa figure de martyre des lettres françaises, sa supériorité christique, cette solitude monastique forgée par les épreuves, mais pas son élégance. L’écriture n’est pas un divertissement, il pratique cet art avec une violence thébaïque, une frénésie du mot adéquat qui l’empêche parfois de respirer.

Et, il en faut du talent pour évoquer son transit intestinal, sa libido réparatrice, l’acte tarifé et son rapport aux femmes sans tomber dans le fumier de la banalité. Millet est probablement l’auteur le plus féministe du paysage éditorial. Il connait les désirs et les foucades de l’autre sexe, il ne les enrobe pas d’une idéologie sentimentale. Son héroïne, Yelizevata, une aide-ménagère qui se déshabille aussi froidement qu’elle récure avec méthode, happe le lecteur. Elle m’a fait penser au titre de Sagan : Un peu de soleil dans l’eau froide adapté au cinéma par Jacques Deray avec Claudine Auger. Yelizevata n’a pas le déhanché soyeux de l’ex-James Bond girl, sa distance slave mal dégrossie n’en demeure pas moins séduisante. « Étude pour un homme seul », le court récit que Millet publie aux éditions Pierre-Guillaume de Roux, a la sécheresse flamboyante d’un éclair dans la nuit.

Étude pour un homme seul, Richard Millet – éditions Pierre-Guillaume de Roux

Etude pour un homme seul

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Travail de mémoire

Nous sommes saturés d’enquêtes et de sondages, sans eux les chaînes d’info n’existeraient pas. Notre opinion est auscultée pour lui faire dire ce que les commanditaires ont décidé, par avance. Pour qui voter ? Quoi acheter ? C’est aujourd’hui un outil de propagande et d’intimidation. Alors, quand on plonge dans « Paroles de Français anonymes » d’Alain Corbin paru chez Albin Michel, on est saisi par la fraîcheur du propos, l’écoute attentive, le travail scrupuleux de l’historien et le parfum de ces provinces oubliées. Il y a le plaisir gourmand du découvreur de trésor, mettre la main sur des témoignages non avariés. En 1967, le professeur agrégé Corbin, trente ans au compteur, part sonder 183 électeurs de la Haute-Vienne, pour l’essentiel des hommes du peuple, équitablement répartis entre les zones rurales et la ville de Limoges, bastion du socialisme.

Corbin ne les interroge pas sur l’actualité brûlante, l’Eurovision, le dernier Godard (La Chinoise) ou le Grand Prix de l’Académie française décerné à Michel Tournier, il leur demande de se souvenir de leurs impressions entre 1934 et 1936 : sur les événements du 6 février 1934, la politique de Laval et ses décrets-lois, les Croix de Feu, le chômage naissant, l’arrivée des immigrés italiens, le Négus, la SDN, l’attitude des Allemands, Anglais, Russes et bien sûr le Front Populaire et la personnalité de Léon Blum. Instituteurs, négociants en vins, exploitants agricoles, ouvriers porcelainiers, tous se rappellent de cette époque charnière. L’historien du silence réussit à recréer au plus près le décor et l’ambiance de ces années 30 sans les raccourcis idéologiques d’aujourd’hui.

Paroles de Français anonymes, Alain Corbin – Albin Michel

Qui a tué ?

Les éditions L’Éveilleur continuent de ressusciter l’œuvre de Louis Roubaud (1887-1941), grand reporter aussi célèbre, en son temps, qu’Albert Londres et Joseph Kessel. Sa mort mystérieuse en Espagne n’a jamais été élucidée. Ses articles publiés dans Marianne, Le Gaulois, Le Quotidien, Détective et surtout le Petit Parisien ont fasciné des milliers de lecteurs. Ce journaliste d’investigation a toujours fourré son nez dans les sales draps de l’Histoire en marche : bagne de Guyane, prisons d’enfants, prostitution, montée du nazisme ou internement en asiles psychiatriques.

Ses reportages ont fait l’objet de compilations. Par contre, il ne s’est guère aventuré sur le terrain du roman et de la fiction pure. « Un homme nu dans une malle » n’avait jamais été réédité depuis 1945. Ce polar publié en feuilleton dans Le Petit Parisien du 24 août au 22 septembre 1938 sous le titre « Le Crime des quatre jeudis » est donc un objet rare. « Un grand reportage documentaire et romancé » qui lorgne du côté de Gaston Leroux et brouille les lignes entre le vrai et le faux. Pourquoi a-t-on retrouvé le cadavre d’un homme nu dans une malle à la consigne de la gare de Nantes P.-0 ?

Un homme nu dans une malle, Louis Roubaud – L’Éveilleur Polar.

Un homme nu dans une malle

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Alec Scouffi, la traversée du Paris sordide

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Aujourd’hui réédité, le roman Au Poiss’d’or, (1929) d’Alec Scouffi ressuscite les bas-fonds de Paris dans une écriture somptueuse. Jean Genet n’est pas loin.


Vous aimez les romans de Francis Carco et de Mac Orlan ? Les goualantes de Fréhel et de Damia ? Cette atmosphère de demi-brume où rôdent les petites gouapes et les bourgeoises coiffées à la garçonne ? Les smokings des riches fêtards et les casquettes prolétaires qui trinquent dans ces bistrots ouverts trop tard de la rue de Lappe et ces boites de Pigalle où pourrait apparaître la silhouette d’un Maigret à la recherche d’un fils de famille en fuite ?

Une ambiance qui sent bon le pavé humide

Bref, une ambiance qui sent bon le pavé humide des pluies de la déveine et les années folles, les errances de l’aube dans des décors de Trauner et les Hispano-Suiza qui feulent dans les contre-allées du Bois de Boulogne ? Alors il y a de fortes chances que vous aimiez  Au Poiss’ d’or, d’Alec Scouffi,  auteur oublié mais flamboyant dont la vie ressemble à une nouvelle de Morand mais la mort à un article de Détective et qui a été, sous son nom, un personnage de Modiano, notamment dans Rue des Boutiques Obscures.

C’est aux excellentes et toujours élégantes éditions Séguier ainsi qu’à l’érudit buissonnier Cédric Meletta que l’on doit cette exhumation du Poiss’ d’or, roman sorti en 1929, de manière relativement confidentielle mais qui révèle un style étonnant, où la boue et l’or se mélangent, où l’argot des fortifs et la préciosité symboliste se confondent, comme si Albert Simonin et Sar Péladan s’étaient rencontrés  pour raconter le destin de P’tit Pierre, fils d’un boulanger de Saint-Germain en Laye, adolescent torturé par des désirs inavouables qui vole la caisse paternelle et devient Chouchou, prostitué homosexuel travaillé par une contradiction permanente entre son goût pour l’avilissement et son aspiration à la pureté.

Des hommes qui en sont

Si Au Poiss’ d’or n’est pas autobiographique, il n’empêche que Scouffi, né en 1886, rejeton d’une famille grecque et francophone d’Alexandrie, était ouvertement homosexuel comme son compatriote alexandrin le grand Constantin Cavafy. Après avoir été blessé lors de la guerre Gréco-Turque, Scouffi débarque à Paris. Il a déjà publié une poésie qui doit plus à Robert de Montesquiou qu’à André Breton, il est aussi chanteur d’opéra à l’occasion et côtoie tout le gratin des années vingt.

Ce qu’il montre très bien d’ailleurs, c’est à quel point l’homosexualité, du fait de sa répression, produit dans la société une circulation secrète et étonnante entre tous les milieux. On en avait déjà eu de beaux aperçus dans Proust, on en a avec Scouffi un exposé minutieux, amusé, effrayé : p’tit Pierre devenu Chouchou, au frais minois, ne passe pas sa vie dans sa chambre au mois de l’hôtel borgne Au poisson d’or. Non, il est partout avec tout le monde et il sait que les étreintes dans les « théières » unissent aussi bien le poète que l’ouvrier qui arrondit là ses fins de mois, l’académicien à légion d’honneur et le maçon aux mains poudreuses. Même des policiers « en sont » et se retrouvent utilisés par leurs supérieurs pour coincer ou transformer en indic les prostitués comme Chouchou car il y a aussi du roman noir dans les pages de Scouffi.

Du côté de Jean Genet

Mais ce qui fait d’Au Poiss’ d’or un roman qui dépasse de loin la « curiosa » pour amateur de bouquinistes, c’est le regard posé sur l’homosexualité. On n’est pas seulement ici, grâce la description incroyablement vivante, dans la condamnation d’une hypocrisie généralisée d’une époque et d’un milieu. Non, on est déjà du côté de Jean Genet, d’une homosexualité comme subversion de l’ordre établi et comme travail du négatif, comme esthétique de la provocation et du danger qui peut à tout instant se retourner contre vous.

Alec Scouffi, d’ailleurs, sera retrouvé mort en 1932 dans son appartement de la rue de Rome, assassiné par une de ses conquêtes que la police ne retrouvera jamais. Comme pour parapher ce roman qui a tout d’un défi.

Casseurs: combien de temps va-t-on laisser faire l’extrême gauche?


Le très violent acte XVIII du 16 mars dernier sur les Champs-Elysées l’a montré: les black blocs d’extrême gauche cassent et ce sont la police et les vrais gilets jaunes qui prennent. Combien de temps vont durer ce laisser-faire et cette manipulation ?


Le saccage des Champs-Élysées lors de l’acte XVIII des gilets jaunes signe tristement l’échec simultané de l’État et du mouvement des ronds-points. Il signe aussi une odieuse instrumentalisation, peut-être double. Instrumentalisation certaine des gilets jaunes par l’extrême gauche, instrumentalisation possible de l’État par le gouvernement. Mais plus profondément, c’est surtout la marque d’un échec de notre société tout entière, dont nous devons absolument prendre collectivement conscience si nous voulons redresser la barre avant qu’il ne soit trop tard.

La police a ses responsabilités

Il ne s’agit pas d’exonérer les forces de l’ordre de toute responsabilité dans la situation du samedi 16 mars. Certes, les règlements de compte de l’affaire Benalla ne sont probablement pas étrangers aux divers limogeages au sein de la police nationale. D’un autre côté, il n’est pas anormal qu’un tel fiasco opérationnel ait des conséquences pour les chefs du dispositif. Mais il serait injuste de faire porter à outrance sur les hommes les dysfonctionnements d’un système, depuis longtemps identifiés.

A lire aussi: Comment le système a récupéré les gilets jaunes

La préfecture de police de Paris est un Etat dans l’Etat au sein de la Police nationale, et les dissensions entre les deux structures ne sont un secret pour personne – je renvoie notamment aux tensions entre la BRI et le RAID lors des attentats. Ajoutons à cela les gendarmes, de plus en plus employés en zone police nationale pour pallier les difficultés de celle-ci à engager massivement ses effectifs, en raison d’une part des rythmes horaires de ses fonctionnaires, et d’autre part du cloisonnement entre services qui limite considérablement les possibilités de bascules de forces. Les difficultés de coordination sont inévitables, et tout cela est bien connu.

Qui le gouvernement protège-t-il vraiment ?

Moins connue sans doute est la concentration des forces autour des palais nationaux qui, depuis le début des manifestations des gilets jaunes, prend une ampleur inédite. Il n’est pas choquant de veiller à la sécurité de l’Élysée, de l’Assemblée et du Sénat, bien au contraire. Mais le regroupement des moyens autour de ces lieux, imposé par l’autorité politique, atteint désormais des proportions gênantes sans justification opérationnelle, et s’ajoute à la concentration des moyens sur Paris au détriment de la Province. Tout ceci impose de se demander si la sécurité des gouvernants ne finit pas par se faire au prix de la sécurité des gouvernés…

Et s’il serait absurde d’accuser le gouvernement de provoquer les débordements – l’extrême gauche s’en charge très bien sans qu’il soit nécessaire de l’y aider – il serait tout aussi absurde de nier les avantages politiques qu’il en retire. Alors même que le Premier ministre Édouard Philippe tente de désamorcer un « risque déceptif important » à l’annonce des résultats du « grand débat », décrédibiliser un peu plus le mouvement qui en est à l’origine ne peut pas nuire. De là à penser qu’il est préférable de guérir que de prévenir, et que cela limite l’attention portée aux alertes des services de renseignement, il n’y a qu’un pas…

Exiger que des têtes tombent est peut-être inutilement vindicatif, mais puisque le gouvernement a lui-même cédé à la tentation de la « purge », un geste fort comme la démission du ministre de l’Intérieur serait au moins de nature à éviter que l’on soupçonne l’autorité politique de « laisser faire » en utilisant les cadres de la police comme fusibles. En d’autres temps, on appelait cela l’honneur.

Les black blocs ne sont pas des gilets jaunes

Du point de vue des gilets jaunes, force est de reconnaître que l’échec est plus grave encore. Beaucoup de commentateurs ont fait un parallèle avec la fameuse journée du 1er décembre, et les affrontements de l’Arc de Triomphe. La comparaison est largement fondée, mais il y a tout de même une différence de taille. En décembre, alors que des casseurs voulaient s’en prendre à la tombe du Soldat inconnu, des gilets jaunes l’avaient défendue. Ceux-là auraient-ils été immédiatement reçus à l’Élysée, marque de respect pour leur courage républicain malgré les désaccords, que bien des difficultés auraient été évitées depuis. Malheureusement, il n’en fut rien. À présent, il semble que les défenseurs de la tombe aient quitté les manifestations parisiennes, et que seuls les casseurs y reviennent. Les gilets jaunes de la première heure, ceux des agoras spontanées sur les ronds-points, ont été dépossédés de leur mouvement par l’extrême gauche. Cette même extrême gauche, d’ailleurs, qui au commencement les traitait de fascistes et de chemises brunes, n’est-ce pas Jean-Luc Mélenchon ?

Et le patron de la France Insoumise a beau jeu de feindre de s’offusquer de l’engagement des militaires de Sentinelle : contrairement à ce qu’il prétend, il n’est pas prévu de les employer pour des missions de maintien de l’ordre face à des manifestants, mais de protection d’édifices publics contre des groupes qui voudraient les saccager. Ne confondons pas.

L’extrême gauche, idiote utile de Macron

Hélas ! Le magnifique élan citoyen des débuts sert désormais trop souvent de caution à une idéologie délétère que l’on voyait déjà noyauter les ZAD comme Notre-Dame-des-Landes, ou encore Nuit Debout, mélange étrange de fantasmes sur le « grand soir » et de complotisme de bas étage, de gauche-bobo et d’islamo-gauchisme, d’anarchisme chaotique et de tentation totalitaire sous couvert d’écologie. Alain Finkielkraut en a d’ailleurs fait la douloureuse expérience… Il est rageant de voir le mouvement des gilets jaunes, qui à l’origine était une exigence de citoyenneté et de démocratie, être ainsi récupéré et trahi par des gens dont le point commun essentiel est de fantasmer sur la « violence purificatrice » et la condamnation des désaccords au détriment du débat démocratique.

Dans cette récupération écœurante, Emmanuel Macron et son gouvernement ont aussi une part de responsabilité. Attachés à décrédibiliser leurs opposants, ils n’ont pas voulu voir qu’il était nécessaire de distinguer ceux qui voulaient profaner la tombe du Soldat inconnu de ceux qui l’avaient défendue, et qu’il fallait impérativement apporter aux deux des réponses radicalement différentes, tant au plan politique qu’au plan sécuritaire. Il y a ceux qu’il faut écouter, et ceux qu’il faut réprimer. Las ! En s’empressant de se tourner vers les « banlieues » sous prétexte de répondre à la « France périphérique », Emmanuel Macron ne faisait que préparer le terrain à Eric Drouet pour s’engager vers la « convergence des luttes » et adouber, sans forcément le vouloir, les destructeurs de l’Arc de Triomphe : mélange de blacks blocs et de casseurs de « cités », déjà. C’est, au fond, le même choix que celui qui conduisit Jean-Luc Mélenchon à rejeter Djordje Kuzmanovic.

Les conséquences du mépris

Il y a plus. En refusant de prendre au sérieux dès le départ le besoin de dignité des gilets jaunes, le gouvernement a envoyé un message délétère, à l’image de ses prédécesseurs depuis trop longtemps : seule la casse permet d’être entendu. En réprimant sans discernement, en étant fort avec les faibles et faible avec les forts, il a contribué à décrédibiliser l’idée même de répression, pourtant nécessaire. En accumulant depuis décembre les « petites phrases » méprisantes, le président a favorisé la radicalisation du mouvement, ou du moins l’influence en son sein de ses éléments les plus radicaux. En esquivant soigneusement toute interrogation sur la légitimité de son pouvoir et de son action pour ne parler que de leur légalité, en faisant volontairement l’amalgame entre ces deux notions, il a favorisé la confusion qui aboutit aujourd’hui à ce que le rejet du gouvernement devienne un rejet de l’État et de la légalité.

A lire aussi: Christophe Guilluy: « Les gilets jaunes demandent du respect, le pouvoir répond par l’insulte! »

Responsabilité partagée par tous ceux qui ont voulu présenter les ronds-points comme des repères de la « peste brune », ou qui à l’inverse se montrent bien indulgents face à des violences absurdes. Combien d’intellectuels et de médias se donnent encore la peine de distinguer les gilets jaunes de la première heure des casseurs d’aujourd’hui ? Combien argumentent en faveur des fondements citoyens du mouvement des premiers, et simultanément savent démonter les discours spécieux des seconds ? Combien savent voir que, depuis des décennies, la France est devenue une « gueulocratie », où la légitimité et la pertinence d’une revendication comptent infiniment moins que la capacité de nuisance de ceux qui la portent ? Combien dénoncent les préjugés bien-pensants de ceux qui ont l’hypocrisie de se prétendre démocrates « en même temps » qu’ils passent leur temps à condamner les demandes du peuple ? Combien font ces élémentaires efforts d’honnêteté et de rigueur ? Des contributeurs de Causeur, de Marianne, Alain Finkielkraut, Michel Onfray, quelques autres, trop peu nombreux.

Mais ce n’est pas tout. Ce n’est peut-être même plus l’essentiel.

L’ordre réclame la force

Le 16 mars, la France a donné une image d’impuissance et de chaos. Cette image n’est évidemment pas la réalité, elle n’est qu’un focus déformant, mais elle est. Et elle risque d’encourager à l’avenir d’autres débordements du même ordre, voire pire, quels qu’en soient les auteurs, quelles que soient leurs motivations.

Comme à Notre-Dame-des-Landes, comme lors des occupations d’universités et de la désastreuse « commune libre de Tolbiac », comme face à des « violences urbaines » dans les quartiers dits sensibles, ou pompeusement renommés de reconquête républicaine, l’autorité politique n’a qu’une obsession, qu’une priorité : pas de « bavure ». Le « camp d’en face » désire par-dessus tout un martyr, ne lui en offrons pas. Et jamais on ne se préoccupe de démonter les mécanismes qui conduisent à faire d’un casseur blessé une figure héroïque…

Légitime ou non, cette approche revient à envoyer les forces de l’ordre au « front » avec un bras attaché dans le dos, et les dernières évolutions législatives n’y changent rien. Si la priorité est d’épargner l’adversaire et non de mettre fin à ses exactions, il serait hypocrite de s’étonner de la relative impuissance des gendarmes et policiers face à des groupes qui, eux, sont déterminés à faire usage d’une extrême brutalité.

Car il faut le répéter : ce ne sont pas des gilets jaunes des ronds-points qui ont saccagé les Champs-Élysées, ce ne sont pas des citoyens arrivés au bout d’une légitime exaspération que l’État refuserait d’entendre. Ce sont des black blocs, des pillards, des casseurs issus des « quartiers », des « antifas » et des militants d’extrême gauche, dont certains sont même venus de l’étranger pour l’occasion. Il est impossible de les maîtriser en se contentant des modes d’action qui seraient légitimes face à de « simples » manifestants en colère, et il est ridicule de prétendre vouloir le faire.

Quand les casseurs portent une robe

Mais le gouvernement n’est pas seul responsable de l’écosystème culturel et médiatique du pays qu’il gouverne, même s’il l’influence. Il n’est pas responsable de la réaction inévitable de nombreux médias, qui s’empresseraient de dénoncer d’intolérables brutalités policières là où ils dénoncent aujourd’hui l’inaction. Et c’est la raison pour laquelle nous avons le devoir de nous interroger sur notre responsabilité collective. Policiers, gendarmes ou militaires ne peuvent pas se cantonner à des postures défensives face à la sauvagerie des casseurs. Ils ont besoin de reprendre l’initiative, de dissuader, en somme de pouvoir rendre les coups, au propre comme au figuré. L’opinion publique, centre de gravité stratégique d’une démocratie, est-elle prête à l’accepter ?

Au passage, cela inclut également la riposte judiciaire, qui comme souvent laisse à désirer : trop sévère envers les citoyens ordinaires qui se laissent emporter, mais trop douce pour être dissuasive envers les véritables casseurs. Juridiquement parlant, qui risque le plus : le commerçant qui tente de repousser des pillards, ou les pillards qui s’en prennent à son magasin ? Dramatique inversion des valeurs.

Les bienveillants de l’extrême gauche

Plus généralement, ce qui s’est passé le 16 mars aux Champs-Élysées n’est que la conséquence logique de décennies de complaisance envers l’extrême gauche, complaisance politique, médiatique et judiciaire. L’aveuglement surréaliste d’Anne Hidalgo, qui accuse l’extrême droite d’être responsable des saccages de l’acte XVIII pour en exonérer une idéologie que manifestement elle protège, en est l’illustration ubuesque. En réalité, si l’extrême gauche était traitée de la même manière que l’extrême droite il n’y aurait pas eu tous ces débordements. J’irai plus loin : si l’extrême gauche était traitée comme l’ont été les simples gilets jaunes, la Manif pour Tous, ou les ouvriers victimes de délocalisations et abandonnés par les gouvernements successifs, il n’y aurait pas eu tous ces débordements.

Pour l’illustrer, c’est de la même absurde complaisance que bénéficient les djihadistes. On a envers eux des pudeurs indécentes, et des égards dont ne bénéficient pas leurs victimes, ni les citoyens ordinaires. Combien l’État investit-il pour un djihadiste, pour le rapatrier, essayer de le réinsérer, le faire bénéficier de la mascarade de la « déradicalisation » ? Et combien ce même État investit-il pour un jeune qui ne demande qu’à vivre honnêtement, qui n’agresse pas, ne trafique pas, ne casse pas ?

Il est urgent de méditer les analyses que faisait Ibn Khaldoun dès le XIVe siècle sur la mort des empires, et d’en tirer les conséquences nécessaires. N’oublions pas qu’entre autres choses, le père de la sociologie pointait les dérives de l’hyper-fiscalisation qui s’abat sur le citoyen solvable, pendant que les marginaux insolvables bénéficient d’une lâche complaisance. Il parlait aussi de l’acceptabilité de l’emploi de la force, et de l’angélisme suicidaire des sociétés qui se désarment moralement. Un Etat qui renonce à défendre ses citoyens se condamne et les trahit, tout comme ses alliés et tous ceux qui ont accepté de respecter ses lois. Le « droitdelhommisme » est une trahison des Droits de l’Homme.

Il faut être prêt à riposter

Il n’est évidemment pas question de faire l’apologie d’une quelconque violence débridée de la part de l’État ou des forces de l’ordre. Celle-ci serait d’ailleurs aussi inutile qu’illégitime. Les véritables bavures, car il y en a, doivent être suivies de sanctions implacables. Mais il est indispensable et urgent de rappeler qu’il existe une différence fondamentale entre l’usage de la violence et l’emploi de la force. Ce n’est en rien révolutionnaire : au cœur de toutes les doctrines efficaces de maintien ou de rétablissement de l’ordre, il y a l’idée que la force maîtrisée est le meilleur moyen d’éviter l’escalade de la violence.

Les casseurs sont déterminés et organisés. Ils ont leurs appuis idéologiques, leur soutien médical, leurs conseillers juridiques, leurs spécialistes médias qui filment chaque incident. Ils sont prêts à blesser, peut-être même à tuer. Contre eux, il est impossible de « protéger les personnes et les biens » si l’on n’est pas prêt à riposter. Qu’on le veuille ou non, la violence de certains au détriment de tous ne pourra être contenue que par la force.

Après le 16 mars, le véritable enjeu est double et nous concerne tous.

Il relève d’abord du discernement : il faut distinguer les manifestants, fussent-ils en colère, des blacks blocs et associés. Ce qu’il est nécessaire de faire contre des extrémistes désireux d’abattre l’État, il serait inacceptable de le faire contre des citoyens qui ne font que ce qu’ils croient devoir faire pour obliger l’État à les écouter enfin. Les forces de l’ordre s’astreignent au quotidien à cette distinction. Le gouvernement, les médias, les intellectuels, l’opinion publique ont le devoir de faire de même.

Il relève enfin de l’acceptabilité sociale et médiatique de l’emploi de la force. Les citoyens doivent prendre conscience d’une chose simple : CRS et gendarmes mobiles ne pourront pas contenir les casseurs uniquement avec leurs boucliers. Il faut aussi, culturellement, leur rendre leurs matraques.

Attentats de Bruxelles : trois ans après, rien n’a changé

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Trois ans après les attentats de Bruxelles, la Belgique poursuit sa politique de l’autruche face à l’islamisme. Au grand dam des rescapés.


Le 22 mars 2016, un épais manteau de brume enveloppait Bruxelles au lever du jour. Une fois dissipé, le soleil a repris ses droits. Les seules préoccupations du jour auraient dû se limiter au registre vestimentaire. Laisser sa grosse veste au porte-manteau? Oser les sandales (non sans avoir pris le temps de poser du vernis) ?

Au chaos succède l’oubli

En cette journée marquée du sceau de l’insouciance printanière, bien peu de choses étaient là pour rappeler à la population que des vies et des membres ont été arrachés par des bombes de l’Etat islamique et qu’il y a trois ans, l’aéroport de Zaventem et la station de métro de Malbeek située en plein cœur du quartier européen se sont subitement transformés en théâtre de guerre.

Hier, 22 mars, on aurait pu imaginer toutes les sirènes de Bruxelles retentir pour célébrer le dévouement des services de secours et associer l’ensemble de la population à la douleur de ceux qui ont péri ou survécu aux attentats. Rien de cela !

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Par la grâce du déni, au chaos succède l’oubli. Il y a bien eu une minute de silence et quelques discours de victimes. Mais comme son nom l’indique, la minute de silence ne fait pas de bruit ; elle ne fait pas de vague. Elle offre à ceux qui souffrent l’occasion de continuer à souffrir en silence alors qu’ils seraient nombreux à vouloir hurler leur douleur.

On parle de commémorations. Mais sur quoi devraient-elles porter ? Sur l’énième acte d’une guerre que l’on n’en finit pas de déclarer à l’Occident depuis le 11 septembre 2001 ? Au lendemain de chaque attentat, les autorités se fendent d’un discours au ton martial avec du « war on terror » en guise de refrain. Et puis rien. Tout s’évanouit faute d’un Churchill et d’un Patton pour donner un peu de consistance à ces postures guerrières.

32 morts et des centaines de blessés

En Belgique, l’incompétence des ministres qui se sont succédé durant de trop longues années à la tête de la Justice et de l’Intérieur a eu un terrible coût : 32 morts et des centaines de blessés, sans compter les victimes de Nemmouche, un autre soldat de l’EI dont la condamnation a perpétuité est tombée la semaine dernière.

Ironie du sort, l’ex-ministre de l’intérieur, Joëlle Milquet, qui ne refusait pas un selfie avec un djihadiste, avait démissionné en 2014 après avoir été inquiétée par la justice pour de possibles emplois fictifs destinés à « sensibiliser » des électorats de niches ethniques. Recasée à la Commission auprès de Jean-Claude Junker qui l’avait mandatée pour remettre un rapport portant sur les victimes du terrorisme, elle a finalement accouché le 11 mars dernier d’un document ponctué de yakas, véritable un manuel d’enfonçage de portes ouvertes.

De leur côté, les victimes des attentats attendent beaucoup plus des autorités qu’elles jugent défaillantes tant sur l’action préventive par rapport à cette vague d’attentats que sur la prise en charge et la réparation des dommages.

Assumons la guerre

Parmi les voix qui parviennent à déchirer le silence de bon aloi, celle de Karen Northshield, vent debout. Ancienne nageuse de haut-niveau, elle doit son salut à une condition physique hors du commun et à un mental à l’épreuve des balles. Polytraumatisée et toujours hospitalisée pour une durée encore indéterminée elle demande aux autorités de reconnaître le statut d’invalide de guerre aux victimes d’actes terroristes. Une telle reconnaissance serait de nature à faciliter les démarches des victimes. Mais ce serait aussi une grande avancée sur le plan symbolique. A l’heure où de nombreux Etats s’ouvrent sérieusement à la perspective d’un retour des familles de combattants djihadistes, pas sûr qu’ils choisissent de se ranger du côté des victimes en édictant des dispositions qui conduiraient à coucher le mot « guerre » dans une disposition légale.

A Zaventem, la statue emblématique qui habitait le hall des départs de l’aéroport, « flight in mind », endommagée lors des attentats a été restaurée pour être pudiquement exfiltrée et reléguée dès 2017 à l’extérieur du bâtiment dans un « Memorial Garden » qu’aucun voyageur ne visitera. Planquez cet attentat que je ne saurais voir ! In memoriam, oui, mais a minima ! Ceci n’est pas une guerre…

Immigration et intégration: avant qu'il ne soit trop tard...

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Benalla: quand la Macronie reproche au Sénat de respecter la loi…


Edouard Philippe, Richard Ferrand, Benjamin Griveaux… Les hommes du président se livrent à une drôle de guerre contre le Sénat à qui ils reprochent – sans le savoir ? – d’avoir fait son devoir. L’affaire Benalla perturbe la Macronie de façon bien surprenante…


C’est une banalité que de constater l’impéritie et l’amateurisme qui caractérisent le gouvernement d’Édouard Philippe et l’entourage d’Emmanuel Macron. On y rencontre des personnages accablants chez lesquels se mélangent médiocrité, inculture, cupidité et absence du sens du ridicule.

Le coq et les perroquets

Mais finalement, le pire est atteint lorsque l’Élysée sollicite les parlementaires, leur fournissant un kit d’éléments de langage absurdes et antirépublicains. La principale qualité exigée par LREM pour ses candidats devait être le psittacisme. Spectacle inquiétant que celui de ces petits télégraphistes mandatés pour aller faire le tour des plateaux multipliant les énormités. C’est ce qui vient de se produire avec le nouvel épisode sénatorial du feuilleton Benalla.

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On rappelle brièvement qu’utilisant ses prérogatives prévues par la Constitution, la commission des lois de la Haute assemblée s’est constituée en commission d’enquête. Elle a réalisé son travail, notamment par de nombreuses auditions, rédigé et publié son rapport, avant de respecter ses obligations et de saisir le parquet du tribunal de Paris pour des faits susceptibles de recevoir des qualifications pénales, dont elle avait eu connaissance. Respecter la Constitution et la loi française, manifestement, dès qu’il s’agit d’Alexandre Benalla, à l’Élysée on n’aime pas. Donc, pendant les travaux, multiplication des obstructions, des rodomontades et déploiement d’une propagande passablement scandaleuse.

Séparer Benjamin Griveaux du pouvoir

On ne reviendra pas sur tous les épisodes. On peut simplement rappeler l’offensive élyséenne relayée par les perroquets habituels au moment de la publication du rapport. Avec, sortant du bec, la dénonciation du crime abject soi-disant commis par le Sénat : « L’atteinte à la séparation des pouvoirs ». Avec Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement, on possède un exemplaire de ce que le macronisme peut produire de pire. On prendra donc ses propos comme emblème de l’inanité des arguments invoqués pour tenter de désamorcer le caractère accablant du rapport sénatorial. Que nous dit l’homme qui coche toutes les cases : « L’Elysée aura l’occasion d’apporter des réponses factuelles sur manifestement beaucoup de contre-vérités qui se trouvent présentes dans le rapport ». Première observation : un mois plus tard, l’Élysée n’a apporté absolument aucune réponse factuelle malgré cette promesse…

Notre virtuose du droit constitutionnel poursuit : « Nous sommes très attachés à la séparation stricte des pouvoirs dans notre pays […] Mais je trouve curieux que les assemblées aient à se prononcer sur l’organisation du pouvoir exécutif. Si le pouvoir exécutif se prononçait sur l’organisation du travail des assemblées, on crierait à la fin de la séparation des pouvoirs. » On se pince pour être sûr que l’on n’est pas dans un cauchemar, celui qui nous fait constater que le porte-parole du gouvernement de la République française se permet de proférer de pareilles énormités. Comme on va le voir, la séparation des pouvoirs a bon dos quand il s’agit de dire absolument n’importe quoi.

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Il serait donc curieux que les assemblées aient à se prononcer sur l’organisation du pouvoir exécutif. C’est pourtant ce que dit explicitement la Constitution dans son article 24 : « Le Parlement vote la loi. Il CONTRÔLE l’action du Gouvernement. Il ÉVALUE les politiques publiques. » L’article 51–2 indique explicitement que pour exercer ses missions les assemblées peuvent constituer en leur sein des commissions d’enquête. Qui dit mieux Monsieur Griveaux ? Mais comme pour vous la vérité ne semble pas être quelque chose d’important, vous ne vous arrêtez pas en si bon chemin et enfilez une deuxième perle avec cette sidérante affirmation qu’on va répéter pour être bien sûr de l’avoir entendue : « Si le pouvoir exécutif se prononçait sur l’organisation du travail des assemblées, on crierait à la fin de la séparation des pouvoirs » Heu… Monsieur le porte-parole, c’est exactement ce que prévoit la Constitution. Jusqu’à la réforme de 2008, dans le parlementarisme « rationalisé » initialement instauré en 1958, c’était le gouvernement qui fixait par priorité l’ordre du jour des assemblées. La réforme de juillet 2008 en a fait une compétence partagée, et la simple lecture de l’article 48 démontre bien que l’exécutif dispose encore et toujours de prérogatives très fortes et essentielles concernant « l’organisation du travail des assemblées ». Alors Monsieur Griveaux, soit vous vous moquez du monde – ce qui compte tenu de votre arrogance habituelle est l’hypothèse la plus probable -, soit vous devez lire la Constitution. Ce que tout cela démontre en tout cas c’est que vous n’avez pas grand-chose à faire à la place que vous a offerte Emmanuel Macron.

On ne touche pas à Benalla

Dernier épisode en date du feuilleton Benalla, la transmission au parquet par le bureau du Sénat d’un « signalement » au parquet de Paris. Immédiate levée de boucliers au sein de la Macronie en panique : on ne touche pas à Alexandre Benalla ! Face à l’abominable affront, le Premier ministre Édouard Philippe, entre deux déplacements au Havre pour faire démissionner son successeur à la mairie, a trouvé intelligent d’insulter le Sénat en refusant de s’y présenter pour la séance des questions au gouvernement. Richard Ferrand des mutuelles de Bretagne a, quant à lui, refusé d’apparaître sur une tribune aux côtés du président du Sénat. Bravades ridicules et déshonorantes, qui font peu de cas du fonctionnement de la République et du cadre juridique dans lequel tout ceci se déroule.

Une fois de plus, il faut revenir aux règles qui s’appliquent et dont l’examen démontre l’absence totale de culture républicaine des deux hauts personnages de l’État qui se livrent à ces pantalonnades.

Le Sénat n’a fait que son devoir

Le bureau du Sénat n’a fait que son devoir. On rappellera que les auditions devant les commissions d’enquête sont organisées par la loi et en application de l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958, tout mensonge y est considéré comme un faux témoignage lourdement sanctionné par l’article 434–13 du Code pénal. Par conséquent, si la commission d’enquête a relevé des faits susceptibles de recevoir les qualifications prévues par le Code pénal, elle devait en informer le parquet, en application du texte de l’ordonnance qui stipule : « Les poursuites prévues au présent article sont exercées à la requête du président de la commission ou, lorsque le rapport de la commission a été publié, à la requête du bureau de l’assemblée intéressée. » Dès lors que les faits étaient apparus suffisamment caractérisés, le bureau de la haute assemblée avait compétence liée et était tenu d’en saisir le parquet.

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Comment peut-on donc affirmer, comme le font Premier ministre et autres chevau-légers de la Macronie, que l’application et le respect de la Constitution et de la loi puissent constituer des « opérations politiciennes » et des « atteintes à la séparation des pouvoirs ». Cette obligation de signalement pèse sur tous les agents publics. Et les sénateurs en seraient dispensés ? C’est d’autant plus inadmissible que c’est l’autorité de poursuite, c’est-à-dire le parquet soumis au pouvoir exécutif qui pourra donner suite ou non à ce signalement. De ce point de vue, compte tenu de l’attitude du parquet de Paris depuis l’arrivée de son nouveau « patron », l’entourage d’Emmanuel Macron n’a pas grand-chose à craindre.

La République des « factieux »

Dûment chapitrés, des petits soldats LREM sont montés au front. Munis de leurs éléments de langage concoctés en haut lieu et proférant force contrevérités, ils sont venus se déshonorer à leur tour. Une prime pour Florian Bachelier, avocat de son état, et donc juriste, qui n’a pas hésité à tweeter : « La justice est un sujet suffisamment complexe et sensible pour ne la laisser qu’à des professionnels dont c’est le métier et la formation. Je pense que les parlementaires ne savent pas rendre justice ».

Culot d’acier que de prétendre que les sénateurs ont rendu justice ou voulu le faire alors qu’ils n’ont que saisi l’autorité de la République compétente pour le faire. Monsieur Bachelier n’a même pas l’excuse de l’ignorance.

Les réseaux sont pleins de ces agressions politiques et mensongères contre le Sénat proférées par des députés qui ne voient aucun inconvénient à affaiblir les institutions républicaines. La palme cependant à un récidiviste : Sacha Houlié, avocat également et issu du Mouvement des Jeunes socialistes (MJS) que Mitterrand qualifiait d’école du crime. Il ajoute la menace au mensonge: « Coup de force du Sénat qui s’érige accusateur public. La confusion des genres est totale. Sa méprise sur son rôle est une forme de déconnexion. Celle-ci devra être traitée ». Traitée comment Monsieur Houlié ? En supprimant le Sénat ? Ou mieux, en provoquant sa dissolution avec vos petits bras musclés ?

Décidément, qui sont ces gens, qui sont ces ministres, ces présidents d’Assemblée, ces parlementaires, ces collaborateurs, ces hauts fonctionnaires qui passent leur temps à brutaliser les institutions et à applaudir les violations de la loi ? Qui sont ces gens qui se précipitent pour défendre bec et ongles des dévoyés qui ont entouré et probablement entourent encore le président de la République. La réponse est simple : des factieux. Dont il est urgent que la République se débarrasse.

Macron à la une de Paris Match: faites le méchant, Monsieur le président!

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Une de Paris Match du 21 mars 2019.

Au-delà du choc de la photo, la posture du président à la Une de Paris Match reflète le décalage du camp Macron par rapport à la réalité. Les incantations des députés de la majorité face au Sénat – qui a osé toucher à Benalla – en sont le dernier exemple en date. La provocation maladroite semble être le dernier rempart du nouveau monde: Emmanuel Macron surjoue sa présidence.


– Faites le méchant, monsieur le président.

– Comme ça ?

– Euh… Oui, comme ça.

Revenez me chercher

Ce dialogue que j’imaginais dans un tweet, découvrant la dernière une de Paris Match, pourrait passer pour une blague de potache. Il était en réalité beaucoup plus sérieux qu’il en avait l’air. Mais plutôt que de se mettre en colère, mieux vaut mettre les rieurs de son côté. Prendre le parti de la légèreté. Et si la situation du pays ne méritait pas qu’on se mette en colère devant ce président sans cesse en représentation ? On nous a tant répété que le théâtre avait compté dans sa vie, au point d’épouser celle qui lui en avait appris les rudiments au lycée. La couverture de Match est ridicule. Le président n’est pas content. Il est fâché. Match n’a pas ajouté l’émoticône « Grrr » de Facebook mais l’intention y était.

Et puis cette main, avec le doigt recourbé qui semble encore nous dire – comme un acte manqué – « venez me chercher », comme une nouvelle provocation, huit mois après. Cette main qui nous rappelle le péché originel. Qui nous rappelle le jour où il avait tué Jupiter. Révélant qu’il n’était en fait qu’un homme de clan. J’avais alors expliqué dans ces colonnes qu’Emmanuel Macron ne parviendrait jamais à faire oublier cette phrase. Elle a été un mot d’ordre des gilets jaunes dès le 17 novembre : « Nous venons te chercher » entendait-on dans les rues.

La mauvaise main de dieu

La main, on nous expliquait que le président l’avait reprise. Avec son « grand débat ». Parce que le mouvement gilets jaunes tournait au vinaigre, aussi. Peu à peu, le président et LREM se mettaient dans la peau du Parti de l’Ordre qui finit toujours par l’emporter en France, après les poussées révolutionnaires ou pré-révolutionnaires. Certains observateurs commençaient même à y croire. La posture ridicule de l’acteur Macron à la une de Paris Match devrait en toute logique doucher leur optimisme.

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Et s’il n’y avait que ça… Les avez-vous entendus, les petits soldats du mauvais comédien, lorsque le Sénat a pris la décision de renvoyer le sieur Benalla, son comparse Crase et trois collaborateurs de l’Elysée aux bons soins du procureur ? Avez-vous entendu M. Griveaux fustiger le tribunal politique ? Avez-vous entendu Mme Bergé reprendre cette antienne toutes les trois minutes – « Le Sénat fait de la politique. Le Sénat fait de la politique. Le Sénat fait de la politique » ? Oui, Madame. Le Sénat fait de la politique. Il se mêle de ce qui le regarde et ce pourquoi la Constitution l’entretient. Avez-vous lu ce député LREM, Sacha Houlié, tweeter de rage qu’il fallait « traiter le problème du Sénat » ? Au napalm ?

Avez-vous lu Le Monde, ce week-end, et constaté qu’à la présidence de la République, on ne se cachait même plus pour dire devant des journalistes que la question de la disparition du Sénat devait être envisagée désormais ?

Les mauvaises fréquentations du président Macron

On n’a pas forcément eu tort de dénoncer les excès voire les outrances d’un Maxime Nicolle, l’un des porte-parole du mouvement des gilets jaunes. Mais Benjamin Griveaux, Aurore Bergé ou Sacha Houlié ne sont-ils pas à son diapason outrancier ? Emmanuel Macron qui joue le méchant à la une de Paris Match ne tombe-t-il pas dans le même ridicule ? Et n’est-ce pas dix fois, cent fois, mille fois plus grave ?

Cet automne, Gérard Collomb, l’homme qui avait cru en Emmanuel Macron, a annoncé son dépit à la France entière. Le maire de Lyon croyait-il provoquer une prise de conscience de la part de son ancien protégé ? Si c’est le cas, c’est raté. Pour incarner le Parti de l’Ordre, Christophe Castaner a été installé Place Beauvau. Défense de rire. Quelques mois plus tard, on a peine à croire que cette grande maison a été occupée par Clémenceau, Frey, Pasqua, Chevènement et même Valls ou Vaillant. Au retour de La Mongie, il y a une semaine, le président aurait paraît-il pesté sur le mode : « Que je suis mal entouré, il faut que je fasse tout ». Mais oui, Monsieur le président, vous êtes mal entouré. Il paraît même que le Sénat a rédigé un rapport complet sur le sujet. Après le quinquennat Hollande, on se disait que peut-être, on allait en finir avec l’amateurisme. Naïveté. Le président est si mal entouré qu’il n’en finit plus de chercher sa tête de liste aux élections européennes. On exagère : il se dit que la décision serait prise ; ce serait Madame Loiseau, qui n’a pourtant pas fait des étincelles face à Marine Le Pen (confier l’entretien d’embauche de sa tête de liste à la présidente du RN, quelle idée avant-gardiste !) et qui nous a montré toute l’étendue de ses qualités de comédienne. Elle a dû prendre des leçons auprès du couple présidentiel. Décidément !

L’Europe, l’Europe…

Les élections européennes arrivent, Monsieur le président, et vous devriez vous méfier. Ce scrutin ne permet presque jamais à ses vainqueurs de pousser un avantage durable, mais ceux qui subissent un gros revers ont toujours beaucoup de mal à s’en relever. Si Michel Rocard était encore de ce monde, il serait plus prolixe que moi pour vous en parler. Il est bien possible que François-Xavier Bellamy apparaisse au final comme plus crédible que Madame Loiseau comme représentant de ce fameux Parti de l’Ordre, et que l’électorat de centre-droit que vous cherchez tant à séduire depuis des mois, ne finisse par revenir là où il était avant que vous n’arriviez à l’Elysée. Choper Raffarin, cela impressionne quelques éditorialistes. Beaucoup moins les électeurs.

Que fera le président si la liste de Madame Loiseau se crashe au point de finir en troisième position derrière Bellamy et Bardella ? Il ne lui restera plus qu’à nommer Bayrou Premier ministre. Et jouer au roi fainéant quand le maître du palais sera à Matignon. L’ancien monde sera un peu de retour. Pas sûr que nous y perdions tant que ça.

Verdun, j’oublierai ton nom?

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Commémoration du centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale à Douaumont, près de Verdun, novembre 2018. ©Francois Mori/AP/SIPA / AP22267405_000012

Le quotidien L’Est Républicain a annoncé, samedi, la disparition de la bataille de Verdun des programmes d’histoire du lycée. Devant l’indignation d’une partie de la classe politique, le ministre de l’Education nationale a dû intervenir. Si elle n’est pas explicitement au programme, elle peut tout de même être enseignée… mais n’est pas obligatoire. 


Il y a bientôt trois ans, j’avais pris la plume dans Causeur pour dénoncer la mascarade de commémoration de la bataille de Verdun qui avait vu des dizaines de jeunes français et allemands courir au milieu des tombes de leurs ancêtres dans une ambiance plus proche de la kermesse que de la commémoration. L’article avait beaucoup fait réagir et je n’imaginais pas que, trois ans plus tard, il me faudrait reprendre la plume, non pas pour une nouvelle profanation de ce lieu de mémoire, mais pour sa disparition pure et simple des livres et des programmes d’histoire dans les lycées de France, un peu comme les déviants déclarés « ennemis du peuple » disparaissaient des photos dans feu l’Union soviétique.

Verdun, s’ils le veulent bien

Car oui, on l’a appris hier, la bataille de Verdun ne sera plus obligatoire dans les livres d’histoire au lycée à la rentrée 2019 pour y être remplacée par la bataille de la Somme en raison, accrochez-vous bien, de son caractère « plus international », selon L’Est Républicain. Devant le tollé, le ministre de l’Education nationale Jean-Michel Blanquer a tweeté dès dimanche : « Verdun sera évidemment étudiée en 1ère » et « était déjà enseigné en 3ème » (sic), tweet auquel le Syndicat national des lycées et collèges (SNALC) a répondu que la bataille de Verdun figurait bien au programme de 3ème de 2008 mais en avait déjà été retirée en 2016 et pas rétablie depuis, tandis qu’une professeur d’histoire-géographie, Clem Bukowski, a tweeté le nouveau programme de 1ère dans lequel Verdun n’apparaît pas aux dépens de la bataille de la Somme. Son évocation au lycée serait en fait laissée au bon vouloir des professeurs d’histoire.

 

Verdun, que les soviétiques appelaient « le Stalingrad français » risque donc de disparaître de la mémoire collective qui se transmet génération après génération. Verdun, ses 163 000 morts et ses 203 000 blessés français, où sont passés en rotation 70% des poilus français. Verdun et sa voie sacrée, son ossuaire de Douaumont, ses forts de Vaux, de Tavanne ou de Souville, tous ces mots mythiques destinés à graver une mémoire collective dans l’inconscient d’un peuple. Verdun ou Erich von Falkenhayn voulait « saigner à blanc l’armée française », armée française qui résistera bec et ongles pendant près de 10 mois de bataille au prix de sacrifices que peu de nations auront fait dans leur histoire. Verdun où la France seule tint dans ses mains le destin du monde libre alors que tous les alliés se battaient dans la Somme où notre armée laissera 67 000 morts et 136 000 blessés car, si Verdun était tombé, la Somme serait aussi tombée et la guerre aurait été perdue.

C’était Verdun

Vous me permettrez d’avoir la larme à l’œil en pensant à mon grand-père paternel, qui arriva le 5 mars 1916 à Verdun avec le 17ème Régiment d’Infanterie et qui dut avec ses camarades trois jours plus tard faire face à une offensive où les Allemands utilisèrent pour la première fois une arme qui terrifiait nos hommes : le lance-flammes. Il reçut un éclat d’obus dans le crane huit mois plus tard dans la Somme ce qui signifia fin de la guerre et grande invalidité pour lui. Une pensée également pour mon grand oncle maternel qui, avec ses camarades du 14ème Régiment d’Infanterie, brisa la dernière offensive allemande de la bataille, le 11 juillet, contre le fort de Souville. Il allait fêter ses 22 ans avant de mourir à 23 dans l’Aisne. Une dernière pensée pour mon grand-père maternel qui combattit au Chemin des Dames mais pas à Verdun et qui voulut y aller avant de mourir. Car pour lui Verdun, c’était la mère de toutes les batailles, la bataille qu’il suivait de son village de Bretagne car, âgé de 16 ans, il avait été refusé par l’armée pour y être intégré début 1918 à 18 ans. Il voulait, avant de partir, visiter ce lieu mythique. Le sort fît qu’il mourut deux mois plus tard. Une pensée également pour mon ami Régis de Castelnau dont un des ancêtres fût un des officiers généraux ayant mené nos troupes à la victoire dans cette bataille dantesque.

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En trois ans, la France est passée d’une parodie de Boris Vian, avec j’irai sprinter sur vos tombes, à une parodie de Johnny Hallyday, Verdun j’oublierai ton nom. Pauvre France…

Pourquoi le cinéma politique français est-il si nul?

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Les affiches de Vice (2019), Goodbye Lenin (2003) et Apocalypse Now (1979). ©ANNAPURNA PICTURES / GARY SANC / COLLECTION CHRISTOPHEL - RONALDGRANT/MARY EVANS/SIPA - REX FEATURES/SIPA (51405891_000001 / REX43011984_000001)

J’ai vu coup sur coup deux excellents films politiques, au meilleur sens du terme: Vice d’Adam McKay, en janvier, et la Chute de l’empire américain, de Denys Arcand, sorti ces dernières semaines. Deux réussites totales dans des genres a priori différents — car le film politique est d’une grande plasticité.

De l’art d’être un salopard

D’un côté, la biographie d’un salopard en chef bien réel, épaulant pour son plus grand profit un crétin patenté (Bush Junior, magnifiquement interprété par Sam Rockwell), de l’autre une fiction autour des aventures d’un naïf aux prises avec quelques dizaines de millions de dollars indéclarables au fisc canadien.

De part et d’autre, le fric — car comme disait l’autre barbu, le facteur économique est déterminant en dernière instance. Deux fictions — le documentaire politique, c’est encore autre chose, et de Frédéric Rossif à Romain Goupil, nous savons faire. Et la fiction, écrite ou filmée, bien mieux que le documentaire ou l’essai, est capable de dire l’essentiel d’une époque sans se préoccuper de l’exactitude de détail, que les vrais créateurs laissent aux historiens et aux comptables de poils à couper en quatre.

Pendant ce temps, le cinéma français se regarde le nombril avec insistance, et s’enfonce dans des histoires de couples plus ou moins recomposés ou différents, de la grosse rigolade franchouillarde aux problèmes existentiels en gros plans interminablement muets.

Un Z qui veut dire Zéro

J’ai commencé par penser que nous avions perdu la main — puis je me suis demandé si nous l’avions jamais eue. Certes, tout Godard est politique — mais parfois de si loin, et dans un langage cinématographique si abscons (Remember Weekend ?) qu’il en devient illisible, étant entendu qu’on « lit » un film de Godard, on ne le regarde pas. Alors quoi ? Le Président, d’Henri Verneuil ? 1961 ! Les Grandes familles, de Denys de la Patellière ? 1958 ! La Belle équipe, de Duvivier ? 1936 ! Comme la Marseillaise… Je vais finir par croire que le Professionnel (Lautner, 1981, avec une célèbre musique de Morricone) était un film politique…

Les films politiques qui ont nourri mes années de formation étaient italiens — Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon (Elio Petri, 1970), le Conformiste (Bertolucci, 1971), l’Affaire Mattei (Francesco Rosi, 1972). Quand les capitaux étaient français, le metteur en scène — Costa-Gavras — était grec (et les Grecs savent faire du cinéma politique, ô combien !). Voir Z ou l’Aveu.

Qui liquidera l’Algérie ?

Pendant que les Américains liquidaient cinématographiquement le Viet Nam, d’Apocalypse now à Voyage au bout de l’enfer ou Platoon, quel film avons-nous produit sur la guerre d’Algérie ? Une allusion à la torture dans le film d’Alain Resnais, Muriel, a failli rapporter au metteur en scène une interdiction totale, heureusement qu’il était marié avec la fille de Malraux. Rien qui soit à la hauteur des Centurions (Mark Robson, 1966, adaptant un livre écrit par un Français, Jean Lartéguy — mais voilà, il n’a pas eu le bonheur d’être aimé à gauche, son éloge des paras gênait les admirateurs du Petit Père des peuples) ou de la Bataille d’Alger, de Gillo Pontecorvo (1971 — un film que les militaires américains ont passé et repassé en boucle aux stagiaires et apprentis en coups d’Etat de l’Ecole des Amériques, un film que les gouvernements uruguayen et mexicain ont interdit de peur qu’il ne donne des idées aux peuples les mieux asservis).

A lire aussi: Jean Sévillia dévoile « les vérités cachées de la guerre d’Algérie »

Même les Algériens ont fait un film (admirablement lyrique) sur une guerre qu’ils n’ont jamais gagnée sur le terrain, mais qu’ils ont su revendiquer pendant que nous nous enfouissions la tête dans le sable du désert (Mohamed Lakhdar-Amina, Chronique des années de braise, 1975, revenu de Cannes en 1975 avec la Palme d’or).

Soyons objectif : Avoir vingt ans dans les Aurès, malgré ses naïvetés cinématographiques, était un film intéressant. Mais à part ça ? On me dit du bien de l’Ennemi intime — mais je ne l’ai pas vu, si Dupontel est un immense acteur, Benoît Magimel me donne des boutons.

Le cinéma des bons sentiments

Et depuis ? Les Espagnols savent en finir avec la guerre civile (la Isla minimachroniquée ici-même, avait un arrière-fond politique tenace), les Argentins savent régler les comptes de la dictature (l’Histoire officielle en 1986, ou Dans ses yeux, en 2009), les Allemands savent liquider l’Allemagne de l’Est (Good Bye Lenin ! en 2003, et mieux encore, la Vie des autres en 2007). Les Britanniques même savent faire — voir Billy Elliott, les Virtuoses, The Full Monty et la plupart des films de Ken Loach ou de Stephen Frears. Et j’en passe.

Pendant ce temps, les Français creusent encore leur nombril, et vu l’hypertrophie de ce point d’ancrage dans l’utilisation du compas national, ils n’ont pas fini de forer… L’auto-fiction a saisi le cinéma après avoir englouti la littérature. Il ne reste plus qu’à mettre en scène les mésaventures d’Edouard Louis et de…

>>> Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli <<<

 

Eloge d’Alain Finkielkraut face à la meute

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Alain Finkielkraut, novembre 2018. Photos: EDMOND SADAKA EDMOND/SIPA / 00895527_000001

Insulté à Paris en marge d’une manifestation et accusé sur les réseaux après l’attentat de Christchurch, Alain Finkielkraut paye en ce début d’année la justesse de sa pensée. Réponse filiale et personnelle aux lettres ouvertes qui lui ont été adressées.


Il y a quelques jours, dans une lettre ouverte publiée dans BibliObs, le philosophe Alain Badiou accusait Alain Finkielkraut de s’être « irrésistiblement tourné vers le Mal de notre époque » (par le « culte mortifère » des « identités nationales » voire « ethniques »). Le 12 mars 2019, l’écrivaine libanaise Dominique Eddé lui emboîtait le pas, en accusant à son tour, sur un ton faussement amical, Alain Finkielkraut d’avoir développé la « phobie du contact » (l’expression est de Canetti) et de rester sourd aux questions d’islamophobie. Enfin, l’analyse majoritaire de l’attentat de Christchurch voudrait faire d’Alain Finkielkraut « et consorts » les suppôts de la haine et les responsables de ce passage à l’acte insensé. Ces accusations, drapées dans une morale simpliste et politisée, méconnaissent gravement la pensée et la personnalité du philosophe.

Le camp des Miens

J’ai 19 ans, je suis étudiant, j’essaye de me nourrir plus de Milan Kundera, de Witold Gombrowicz, de Franz Kafka et de Robert Musil que de YouTube et de Snapchat. Je me nourris aussi d’Alain Finkielkraut, parce qu’il est à mes yeux l’un des derniers questionneurs du monde qui advient, l’un des derniers sceptiques de l’enchantement éternel où nous tiennent les militants du progrès de l’humanité. C’est la raison pour laquelle, au cœur de ma formation pour le monde si enthousiasmant des adultes, pris dans la sidération de cette curée que l’espace public réserve compulsivement à ce penseur, j’ai décidé de rédiger avec mes petits doigts malhabiles ce court éloge, dont je connais à l’avance la faible portée.

A lire aussi: Christchurch, du « grand remplacement » à la grande récupération

La pensée sur le temps présent, telle qu’elle s’affiche aujourd’hui, s’englue inlassablement dans les jugements moraux : elle est devenue captive de l’injonction permanente de séparer le Bien du Mal, c’est-à-dire de distinguer ceux qui façonnent un monde meilleur de ceux qui ralentissent le train de l’Histoire, les optimistes des pessimistes, les Modernes des Anciens, les progressistes des réactionnaires. Dans le débat public, nul n’échappe à cette loi implacable et surtout pas ceux qui osent la dénoncer comme un rabougrissement de la pensée. L’hypnose dualiste, qui règne en maître, se révèle le produit même du format médiatique et, du mauvais côté du clivage, doivent s’échouer les indésirables, les conservateurs, les fascistes…

Alain Finkielkraut, le mécontemporain

Alain Finkielkraut est devenu au fil du temps, par une curieuse contagion des réseaux où personne pourtant ne semble le lire, l’indésirable de service, le grand paria, le réactionnaire des réactionnaires et même, m’a-t-on dit récemment, un « sous-produit de la pensée » (les quelques lettres ouvertes qui lui furent adressées ces derniers jours et qui firent grand bruit semblent nourrir encore l’allergie). Cette bêtise fate et ventrue, qui aurait été vécue dans d’autres temps comme un signe d’ignorance, s’affiche désormais sans vergogne, entre perroquets, mais elle n’apparaît pas vraiment menaçante : pas besoin d’avocat, une œuvre juste est un système immunitaire. Car Alain Finkielkraut souffre du mal qui frappe aujourd’hui certains intellectuels : un esprit de rigueur – et de nuance obstinée – qui se voit affublé du double visage de l’intellectualisme et de la réaction. Un masque de froideur et d’élitisme qui alimente le grand paradoxe du personnage : se confrontant à toutes les questions de la modernité, il est le porteur de mauvaises nouvelles dont on aimerait couper la tête. Pourtant, dans le gros-plan de son état, le moteur de sa pensée est plutôt facile à identifier : c’est l’émotion. Elle est chez lui la première condition d’émergence du raisonnement, sa source vive, le carburant de son esprit, de ses mots, de son style : l’homme de cœur qui se donne à voir est en réalité un homme du cœur, du cœur intelligent.

L’homme face à qui on ne sait pas réagir

C’est en ce sens que Milan Kundera le baptisa amicalement « l’homme qui ne sait pas comment ne pas réagir ». En cela, Kundera ne suggère aucune image de tireur compulsif, à l’esprit aux aguets braqué comme une arme sur le monde. Au contraire, l’idée apparaît davantage paternelle, désignant un enfant blessé, impatient et entier, rappelant qu’il y a, au cœur de son action, une sincérité de diamant, un refus de laisser l’époque s’abandonner à l’ivresse de son temps, cette invention d’une existence numérique sans père ni modèle, sans précédent et donc sans histoire utile. C’est ce sentiment de perte des origines, des racines fondatrices (la culture, l’histoire, la langue, l’école), repères dont il se sent lui-même composé, qui le tient tout entier.

Alain Finkielkraut, au nom de lui-même

Alain Finkielkraut ne parle au nom de personne, c’est sa particularité. Contrairement à ce qu’on lit souvent, il n’est au service d’aucune morale à la mode, d’aucun lobby d’intérêt, d’aucun conformisme idéologique, il n’est pas le miroir de ses détracteurs : il ne défend que lui-même, des convictions issues de ses peurs et, quand il met son nez dans les sujets les plus dangereux du débat (l’identité, l’islam, l’antisémitisme, l’immigration, l’école…), nous voyons qu’il y apparaît sans fard, pour lui-même, sans autre allié que sa pensée et la beauté de sa langue. Derrière lui pas d’école ni d’enseigne, pas de think-tank, pas de médias, pas d’actionnaires ni de commanditaires cachés, pas d’autre enjeu que lui-même. Il ne raisonne que pour se sauver, contre la bêtise des ondes, la mollesse consensuelle, les idéologies tournantes… Il se bat contre la perte, la transformation, l’oubli. Il se bat aussi pour un monde qui disparaît, qui fut l’écrin de sa vie d’homme, ses grâces, ses moments de silence, ses éblouissements… Toute l’œuvre d’Alain Finkielkraut vient ainsi de son cœur. Sans jamais pour autant délivrer une pensée affective. Les combats qu’il mène ne le blessent pas à l’esprit mais à l’âme. On s’aperçoit alors que ses peurs ne sont pas différentes des nôtres, qu’il les partage même mieux que quiconque, qu’il n’est pas un Don Quichotte qui pourfend des mirages mais un témoin qui tente, pour lui, pour nous, seul et debout comme un philosophe, de sauver quelques meubles. Parfois, il ressemble à Mgr Dupanloup qui, dans l’héritage des Lumières, voyait l’univers de sa foi se faire emporter par l’esprit scientiste balayant le XIXe siècle et qui, avec obstination, venait à l’Assemblée retenir entre ses mains l’eau du temps… Parfois, il ressemble à Cyrano, portant jusqu’au bout le panache sans honte de l’esprit singulier. Souvent, il ne ressemble qu’à lui-même, précis, concentré à l’extrême, redoutable dans ses flèches, soucieux d’être compris jusqu’à des fièvres d’impatience, drôle à souhait, comme souvent les désespérés qui se connaissent…

De toute façon, a-t-on vraiment l’embarras dans le choix du camp ? Celui de quelques personnalités médiatiques, journalistes, artistes, enseignants, cortège de procureurs éternels au doigt levé, convaincus à jamais de la beauté du progrès ? Ou celui de Milan Kundera, Philip Roth, Luc Ferry, Fabrice Lucchini, Elisabeth de Fontenay…, ce nid intime des affinités électives ?

« Que du donné demeure ! »

Voici, au hasard, le cœur qui parle :

« Nous ne voyons pas les choses décliner, nous les voyons disparaître. L’élevage fermier est peu à peu abandonné au profit des productions animales. Et l’ingénierie génétique donnera bientôt aux parents la possibilité de décider à l’avance des caractéristiques de leur enfant. […] ‘Que du donné demeure !’ Cette supplique, je la reprends à mon compte. Cette impérative anxiété, je la fais mienne en disant que l’éthique et la politique du perfectionnement indéfini doivent aujourd’hui céder la place à une éthique et à une politique de la préservation, du ménagement, de la sauvegarde. » (En terrain miné) ;

« Le Moderne, c’est celui à qui le passé pèse. Le survivant, c’est celui à qui le passé manque. Le Moderne voit dans le présent un champ de bataille entre la vie et la mort, un passé étouffant et un futur libérateur. Parce qu’il aime un mort, l’élan du survivant vers le futur est cassé. Le Moderne, c’est celui qui court plus vite que le vieux monde parce qu’il a peur d’être rattrapé par lui – ‘Cours, Camarade, le vieux monde est derrière toi’ disait un des plus fameux slogans de 68 –, le survivant court après le vieux monde, en sachant qu’il n’a aucune chance de le rattraper. Le Moderne se réjouit de dépasser le passé, le survivant en est inconsolable. Car le passé, pour lui, n’est pas mortifère, mais mortel ; n’est pas oppressif, mais précaire. Être moderne, c’est se séparer, c’est surmonter, progresser, avancer, dépasser, transcender : mouvement actif, conquérant, volontaire. Survivre, c’est être quitté. Le Moderne va de l’avant, le survivant regarde vers l’arrière. L’un est projet ; l’autre, regret. » (Nous autres, modernes) ;

Ils aimeront Finkielkraut

Dans tout cela, quoi de neuf sous le soleil finalement ? Nietzsche, désespérément incompris, n’avait en son temps qu’un disciple. L’œuvre de Lévinas n’était connue, dans les années d’après-guerre, que par une poignée d’initiés. Cioran, à la même époque, seul en France, avait son nom inscrit sur les listes noires. Philippe Muray ne serait-il pas tombé dans l’oubli sans les efforts prométhéens de sa femme ? Réjouissez-vous donc, cher Alain Finkielkraut, et voyez dans cette regrettable tendance à l’ostracisme du présent la prometteuse manifestation d’un amour posthume !…

Car nul doute que, dans quelques décennies, quand vous aurez, contraint et forcé, mis un point final à votre œuvre, quand nous ne pourrons plus, chaque semaine, penser avec vous l’époque et le monde que nous habitons, quand notre (dés)ordre humain paraîtra toujours plus opaque, nous viendrons nous éclairer à la bougie de votre pensée inquiète, courageuse, subtile, et nous finirons par entendre cette voix si précieuse qui nous vient de l’autre rive.

L'identité malheureuse

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Certains n’ont pas besoin de casser pour « abîmer » l’image de la France

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LIONEL BONAVENTURE / AFP - NICOLAS MESSYASZ/SIPA - Thibault Camus/AP/SIPA

Si les images de casse sur les Champs-Elysées ne sont pas comparables au plug anal un temps installé place Vendôme, chacun a sa part dans la dégradation de l’image de la France. 


Personne n’a oublié l’inacceptable saccage de l’Arc de Triomphe par des casseurs lors de la manifestation des gilets jaunes du 1er décembre 2018. « Une atteinte à l’image de la France », avait titré Le Parisien. Personne n’oubliera non plus la défiguration des Champs-Elysées, lors des manifestations du 16 mars dernier. Dans l’un et l’autre cas, même si dans celui des Champs-Elysées ce furent les symboles du monde de l’argent et d’une presse estimée aux ordres qui furent visés, il s’agit d’une atteinte portée à notre patrimoine architectural auquel nous sommes tous profondément attachés. Les touristes étrangers peut-être encore plus que nous.

Le ministère des plasticiens

Jamais, bien entendu, nous ne mettrons ces outrages sur le même plan que celui dont est victime l’Opéra Garnier depuis la fin décembre. S’il s’agit là aussi d’une atteinte à notre patrimoine, celle-ci est de nature fort différente. En effet, l’installation de deux immenses pneus de tracteur dorés à la feuille d’or au pied du double escalier de notre opéra national n’est en rien une détérioration matérielle de celui-ci. Aucun vandalisme, aucune mise à sac, aucun dommage matériel. Si dommage il y a, il est d’un autre type, plus insidieux, et peut-être plus grave tant il paraît plus difficilement réparable. Il prend place à la suite d’une longue chaîne de dommages dont nos politiques depuis quarante ans se sont fait les complices, par lâcheté et avec une inconséquence dont ils n’ont toujours pas mesuré les effets dévastateurs sur les esprits, notamment des plus jeunes.

A lire aussi: Comment en est-on arrivé à exposer deux pneus de tracteur dorés à l’Opéra Garnier?

Ce ne sont pas les tags, les coups de barre à mine ou les flammes qui, depuis des années, portent atteinte aux lieux emblématiques de notre patrimoine, ce sont la puérilité, la vulgarité, et l’impuissance de plasticiens encouragés par le ministère de la Culture et son armée d’inspecteurs généraux de la création. Qui imagine l’un de ces inspecteurs – eh, oui ! c’est un titre et un salaire – frapper à la porte de l’atelier d’un Matisse, d’un Braque ou d’un Picasso ? Il se serait fait immédiatement jeter dehors ! Qui imagine ces mêmes artistes accepter de se faire appeler « plasticiens » par une aussi insignifiante administration ?

Pourquoi, lorsqu’on visitait l’abbaye du Mont-Saint-Michel il y a quelques années, voyait-on soudain sa propre image projetée dans la salle où l’on entrait et, lorsqu’on se penchait par-dessus les remparts, découvrait-on des espèces de méduses en tissus qui les prenaient d’assaut ? Ce n’est certes pas plus méchant que de déverser des tonnes de sable dans les salles capitulaires de l’abbaye de Maubuisson en espérant que les enfants iraient parachever ces dunes en les dévalant. Reconnaissons toutefois qu’il faut une belle dose de bêtise ou d’inculture non seulement chez les plasticiens qui présentent de tels dossiers mais également chez ceux qui se réunissent pour les examiner, les retenir et les subventionner. Il faut n’avoir vraiment rien compris à l’aventure de l’art moderne inaugurée par Manet pour en être arrivé à pareille insignifiance dans les projets culturels.

Du côté de la Rue de Valois, il faut n’avoir jamais soupçonné que les principes qui gouvernèrent hier la politique culturelle d’André Malraux prenaient leur source dans la réflexion sur l’art qu’il avait conduite depuis ses vingt ans, pour livrer la salle des Rubens du Musée du Louvre à un plasticien qui y déversera des tombereaux de pierres tombales. On se demande d’ailleurs pourquoi se trouve en poste dans ce musée une personne en charge des manifestations d’art contemporain. Rien d’étonnant à ce qu’elle soit chargée, de fait, de parasiter la vocation du musée, notamment auprès des jeunes publics, puisqu’elle fut à bonne école avec le directeur du Centre d’Arts plastiques contemporains de Bordeaux qui fut attaqué devant le tribunal par une association de parents pour avoir laissé diffuser sur des écrans de télévision des scènes de masturbation. Lui-même avait enrôlé Roland Barthes, post mortem, dans l’aventure de l’art contemporain en trafiquant honteusement l’une de ses citations. Il fut finalement nommé à la tête de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris.

Le nom de la prose

On peut se demander si l’inauguration de deux pneus de tracteurs à l’Opéra Garnier en pleine crise des gilets jaunes est en mesure d’enrayer le discrédit des politiques dans l’opinion publique. Rappelons que leur auteur, plasticien assurant très certainement le rayonnement de la France à l’étranger, s’est illustré avec des enseignes lumineuses du style « mon cul, ma vie, mes couilles ».

Le « Plug anal » installé en 2014 place Vendôme par un autre plasticien, sans doute soucieux de s’adresser à la meilleure part des individus, était-il susceptible de contribuer à l’enrayement du manque de respect avec lequel nos ministres de l’Education nationale sont quotidiennement aux prises ? Il paraît que la Commission culture, éducation et communication du Sénat n’avait pas souhaité s’exprimer sur le sujet de peur qu’on puisse lui reprocher de prôner un retour à l’ordre moral. Avec une pareille inquiétude chez nos parlementaires, la restauration du respect à l’école est devenue un défi aussi peu relevable que celui de la quadrature du cercle. D’autant que ces parlementaires ont un argument imparable : « Que faites-vous de la liberté d’expression ? »

Quelle misère ! Il est vrai qu’en permettant au plasticien McCarthy d’installer son plug anal sur une des plus belles places de Paris, à Claude Lévêque, ses pneus au Palais Garnier, à Manzoni, sa « merda d’artista » au Centre Pompidou, ce sont les portes de la liberté d’expression qui ont été ouvertes en grand dans notre pays. On ne pouvait solliciter que ces plasticiens ! Personne d’autre ! Aucune autre liberté d’expression ne s’était présentée au guichet ! Aucune autre ne s’était vue fermer la porte au nez par un inspecteur général de la création ! D’ailleurs tout autre candidat n’aurait pu être qu’un infréquentable partisan du retour à l’ordre moral. C’est tellement évident !

« N’écoutez pas ce que je dis, regardez ce que je fais ! »

Afin que soit examinée cette aveuglante évidence, j’ai adressé une lettre le 1er février dernier au président du Sénat dans laquelle je lui proposais de mettre en place une commission d’enquête. « La question qui intéresse nos concitoyens, lui disais-je, n’est pas de savoir si, devant cette paire de pneus en or, vous partagez leur indignation ; si vous aimez cette installation ou si vous la détestez. (…) La question qui intéresse les Français n’est pas là. Il s’agit, Monsieur le président, de l’Opéra national (dont le directeur est nommé par le ministre) et peut-être de l’argent public, celui des contribuables. Peut-être cet argent, s’il est public, a-t-il été correctement utilisé conformément aux règles en vigueur, peut-être le projet s’est-il imposé pour les 350 ans de l’Opéra avec une nécessité si évidente qu’il n’y a rien à redire. Eh bien, c’est de cela que nous aimerions être assurés. »

Une copie de cette lettre fut également adressée à la présidente de la commission Culture de cette assemblée, Catherine Morin-Desailly. Aucune réponse. Ni de l’un, ni de l’autre. Le président du Sénat Gérard Larcher, troisième personnage de l’Etat, fut pourtant un des premiers à appeler les gilets jaunes à passer des ronds-points aux tables rondes. Six semaines après avoir reçu la lettre, il n’a toujours pas répondu. On peut citer le philosophe Henri Bergson : « N’écoutez pas ce que je dis, regardez ce que je fais ! »

Eût-ce été à ses yeux commencer de donner raison à tous ceux qui depuis des années dénoncent l’imposture de l’art contemporain et sa financiarisation que d’envisager une commission d’enquête ou d’organiser une audition du ministre ? Eût-ce été se mettre à dos ses amis centristes qui tiennent la commission Culture et hypothéquer ainsi leur soutien lors du renouvellement de sa candidature à la présidence ? Beaucoup de Français en ont assez de ces petits jeux. Ils attendent que les élus sortent de toute urgence de ces sables mouvants de la politique politicienne dans lesquels le pays s’enlise élection après élection. Ils attendent qu’un président de la Haute Assemblée, prétendument gaulliste, ne se contente pas d’aller sur les pas du général De Gaulle en Irlande à l’occasion du 50ème anniversaire de son départ du pouvoir. Ils attendent qu’il assume la France et sa situation préoccupante avec conscience et courage.

« Merda d’artista » et DJ party de l’Elysée

Mais il est clair que Gérard Larcher ne mesure pas, comme nombre de ses collègues hier et aujourd’hui, combien ces pneus de tracteur, ce plug anal, cette sodomie géante sur la piazza du Centre Pompidou, ce Vagin de la reine dans les jardins de Le Nôtre, cette monumentale paire d’escarpins dans une salle du Château de Versailles, ce chaos de dalles funéraires au Louvre, ces boîtes de « merda d’artista » au Musée national d’art moderne, abîment les esprits et coupent insidieusement l’herbe sous les pieds du ministre de l’Education nationale en place. Aux prises avec la disparition de plus en plus inquiétante chez les élèves du respect des enseignants et des contenus d’enseignement, celui-ci ne peut que s’arracher les cheveux  en constatant le soutien que les politiques ne cessent d’apporter, par lâcheté et par ignorance, à la puérilité, la stupidité et la vulgarité. En un mot, au nihilisme.

Rentrant précipitamment de son week-end à la neige, le président de la République a eu beau jeu de déclarer : « Nous avons aujourd’hui des gens qui essayent par tous les moyens (…) d’abîmer la République pour casser, pour détruire au risque de tuer. » Mais qu’abîme-t-il, lui, quand, pour la fête de la musique, il invite dans la cour du palais de l’Elysée un groupe électro dont le DJ arbore sur son T-shirt ce slogan : « Fils d’immigrés, noir et pédé » ? Et la ministre de la Culture qu’il avait nommée, qu’abîme-t-elle quand sa maison d’édition publie un livre sur Van Gogh dans lequel on nous explique que ceux qui pensent que « Van Gogh était pauvre et peu intéressé par les finances » seront surpris, « car, en vérité, Van Gogh était un privilégié, obsédé par l’argent et la réussite (…) un génie du placement financier (…) qui commercialement a certainement eu raison de se suicider ».

Oui, les casseurs qui « abîment la République » doivent être poursuivis et condamnés. Mais ceux qui abîment insidieusement la cohésion nationale avec une inacceptable invitation dans la cour de l’Elysée destinée sans doute à faire progresser le Rassemblement national, ceux qui abîment le consensus autour du patrimoine architectural de l’Opéra avec une paire de pneus en or inaugurée en pleine crise des gilets jaunes, ceux qui abîment l’admiration portée à un de nos plus grands peintres par une ignominie qui aimerait dédouaner le marché de l’art contemporain, ceux qui abîment ainsi la France, n’abîment-ils pas, sans casser, beaucoup plus que la République ? Nous n’avons pas besoin d’un grand débat national. Des réponses aux questions que je posais dans ma lettre suffiraient à rappeler la vocation du ministère de la Culture, en dissipant la démagogie et la confusion qui l’inspirent depuis trop d’années.

Cette lettre a eu les honneurs de Beaux-Arts Magazine. Nicolas Bourriaud, qui fut chef de l’inspection de la création artistique au ministère de la Culture puis directeur de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts, lui a consacré la page entière de sa chronique mensuelle. Laissons de côté le fait qu’il passe sous silence son objet, à savoir l’organisation d’une commission d’enquête au Sénat. L’important est ailleurs. Je n’aurais, écrit-il, « pas compris qu’en faisant passer en contrebande la boue des cours de ferme sous les lambris de l’opéra, Lévêque utilise la feuille d’or comme on joue de l’ironie ». Puisque, lorsqu’on « inspecte la création », on a le droit de dire n’importe quoi, pourquoi ne pas dire qu’il s’agit tout bonnement d’une œuvre engagée qui entend dénoncer la cupidité de céréaliers qui se font des pneus en or sur le dos de leurs saisonniers. J’ai donc écrit à Fabrice Bousteau, rédacteur en chef du magazine, pour lui proposer de répondre dans ses colonnes. Lui non plus ne m’a pas répondu. Il avait pourtant été mandaté pour organiser, dans le cadre du grand débat national, le grand débat de la culture à l’Ecole des beaux-arts avec le concours de la Fondation du Patrimoine.

Claude Lévêque a de beaux jours devant lui. Pourquoi ne demanderait-il pas à un joaillier de la place Vendôme de monter ses pneus de tracteur en boucles d’oreilles ? Il y a sûrement pour pareil snobisme une clientèle mondialisée. Attention toutefois aux casseurs ! A la suite de quoi, il pourrait actualiser sa lumineuse enseigne : « mon cul, ma vie, mes couilles », en y ajoutant : « en or ».

Richard Millet, Alain Corbin et Louis Roubaud font le printemps

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richard millet alain corbin
Richard Millet, 2018 © ULF ANDERSEN / AURIMAGES

Avec leurs ouvrages respectifs, Richard Millet, Alain Corbin et Louis Roubaud illuminent le printemps de Thomas Morales.


Nettoyage à sec

On n’ouvre jamais un livre de Richard Millet à la légère, distraitement, par inadvertance. L’écrivain réprouvé ne fait pas dans la littérature récréative à tendance progressiste. Avec lui, nous savons que le voyage sera âpre et chahuté, pénible et lumineux. Il n’est pas l’homme des croisières tranquilles, de cette prose doucereuse pleine d’espoirs vains qui envahit trop souvent les librairies. Sans concession, dans le beau style d’une langue clinique, rugueuse à la manière d’un Chardonne, son récit secoue les entrailles. Millet, portraitiste de l’intime dit tout de sa maladie, n’épargne personne, surtout pas lui-même. Chez d’autres écrivains, le cancer a valeur de rédemption ou de béquille psychologique à un texte bancal, sorte de faire-valoir qu’on affiche au revers de son veston comme une rosette miroitante. Aussi fier de sa maladie que de sa réussite professionnelle, telle est notre époque. Chez lui, la recherche d’une vérité crue, cette noirceur incandescente a quelque chose d’absolu et de paradoxalement « apaisant ». La littérature de la couche au cabinet de toilette peut vite basculer dans la vulgarité crasse, le déversoir aux pulsions les plus honteuses. On peut tout reprocher à Millet, sa figure de martyre des lettres françaises, sa supériorité christique, cette solitude monastique forgée par les épreuves, mais pas son élégance. L’écriture n’est pas un divertissement, il pratique cet art avec une violence thébaïque, une frénésie du mot adéquat qui l’empêche parfois de respirer.

Et, il en faut du talent pour évoquer son transit intestinal, sa libido réparatrice, l’acte tarifé et son rapport aux femmes sans tomber dans le fumier de la banalité. Millet est probablement l’auteur le plus féministe du paysage éditorial. Il connait les désirs et les foucades de l’autre sexe, il ne les enrobe pas d’une idéologie sentimentale. Son héroïne, Yelizevata, une aide-ménagère qui se déshabille aussi froidement qu’elle récure avec méthode, happe le lecteur. Elle m’a fait penser au titre de Sagan : Un peu de soleil dans l’eau froide adapté au cinéma par Jacques Deray avec Claudine Auger. Yelizevata n’a pas le déhanché soyeux de l’ex-James Bond girl, sa distance slave mal dégrossie n’en demeure pas moins séduisante. « Étude pour un homme seul », le court récit que Millet publie aux éditions Pierre-Guillaume de Roux, a la sécheresse flamboyante d’un éclair dans la nuit.

Étude pour un homme seul, Richard Millet – éditions Pierre-Guillaume de Roux

Etude pour un homme seul

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Travail de mémoire

Nous sommes saturés d’enquêtes et de sondages, sans eux les chaînes d’info n’existeraient pas. Notre opinion est auscultée pour lui faire dire ce que les commanditaires ont décidé, par avance. Pour qui voter ? Quoi acheter ? C’est aujourd’hui un outil de propagande et d’intimidation. Alors, quand on plonge dans « Paroles de Français anonymes » d’Alain Corbin paru chez Albin Michel, on est saisi par la fraîcheur du propos, l’écoute attentive, le travail scrupuleux de l’historien et le parfum de ces provinces oubliées. Il y a le plaisir gourmand du découvreur de trésor, mettre la main sur des témoignages non avariés. En 1967, le professeur agrégé Corbin, trente ans au compteur, part sonder 183 électeurs de la Haute-Vienne, pour l’essentiel des hommes du peuple, équitablement répartis entre les zones rurales et la ville de Limoges, bastion du socialisme.

Corbin ne les interroge pas sur l’actualité brûlante, l’Eurovision, le dernier Godard (La Chinoise) ou le Grand Prix de l’Académie française décerné à Michel Tournier, il leur demande de se souvenir de leurs impressions entre 1934 et 1936 : sur les événements du 6 février 1934, la politique de Laval et ses décrets-lois, les Croix de Feu, le chômage naissant, l’arrivée des immigrés italiens, le Négus, la SDN, l’attitude des Allemands, Anglais, Russes et bien sûr le Front Populaire et la personnalité de Léon Blum. Instituteurs, négociants en vins, exploitants agricoles, ouvriers porcelainiers, tous se rappellent de cette époque charnière. L’historien du silence réussit à recréer au plus près le décor et l’ambiance de ces années 30 sans les raccourcis idéologiques d’aujourd’hui.

Paroles de Français anonymes, Alain Corbin – Albin Michel

Qui a tué ?

Les éditions L’Éveilleur continuent de ressusciter l’œuvre de Louis Roubaud (1887-1941), grand reporter aussi célèbre, en son temps, qu’Albert Londres et Joseph Kessel. Sa mort mystérieuse en Espagne n’a jamais été élucidée. Ses articles publiés dans Marianne, Le Gaulois, Le Quotidien, Détective et surtout le Petit Parisien ont fasciné des milliers de lecteurs. Ce journaliste d’investigation a toujours fourré son nez dans les sales draps de l’Histoire en marche : bagne de Guyane, prisons d’enfants, prostitution, montée du nazisme ou internement en asiles psychiatriques.

Ses reportages ont fait l’objet de compilations. Par contre, il ne s’est guère aventuré sur le terrain du roman et de la fiction pure. « Un homme nu dans une malle » n’avait jamais été réédité depuis 1945. Ce polar publié en feuilleton dans Le Petit Parisien du 24 août au 22 septembre 1938 sous le titre « Le Crime des quatre jeudis » est donc un objet rare. « Un grand reportage documentaire et romancé » qui lorgne du côté de Gaston Leroux et brouille les lignes entre le vrai et le faux. Pourquoi a-t-on retrouvé le cadavre d’un homme nu dans une malle à la consigne de la gare de Nantes P.-0 ?

Un homme nu dans une malle, Louis Roubaud – L’Éveilleur Polar.

Un homme nu dans une malle

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Alec Scouffi, la traversée du Paris sordide

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alec scouffi poiss or
Pépé le Moko. Auteur : Sipa. Numéro de reportage : 00349107_000001

Aujourd’hui réédité, le roman Au Poiss’d’or, (1929) d’Alec Scouffi ressuscite les bas-fonds de Paris dans une écriture somptueuse. Jean Genet n’est pas loin.


Vous aimez les romans de Francis Carco et de Mac Orlan ? Les goualantes de Fréhel et de Damia ? Cette atmosphère de demi-brume où rôdent les petites gouapes et les bourgeoises coiffées à la garçonne ? Les smokings des riches fêtards et les casquettes prolétaires qui trinquent dans ces bistrots ouverts trop tard de la rue de Lappe et ces boites de Pigalle où pourrait apparaître la silhouette d’un Maigret à la recherche d’un fils de famille en fuite ?

Une ambiance qui sent bon le pavé humide

Bref, une ambiance qui sent bon le pavé humide des pluies de la déveine et les années folles, les errances de l’aube dans des décors de Trauner et les Hispano-Suiza qui feulent dans les contre-allées du Bois de Boulogne ? Alors il y a de fortes chances que vous aimiez  Au Poiss’ d’or, d’Alec Scouffi,  auteur oublié mais flamboyant dont la vie ressemble à une nouvelle de Morand mais la mort à un article de Détective et qui a été, sous son nom, un personnage de Modiano, notamment dans Rue des Boutiques Obscures.

C’est aux excellentes et toujours élégantes éditions Séguier ainsi qu’à l’érudit buissonnier Cédric Meletta que l’on doit cette exhumation du Poiss’ d’or, roman sorti en 1929, de manière relativement confidentielle mais qui révèle un style étonnant, où la boue et l’or se mélangent, où l’argot des fortifs et la préciosité symboliste se confondent, comme si Albert Simonin et Sar Péladan s’étaient rencontrés  pour raconter le destin de P’tit Pierre, fils d’un boulanger de Saint-Germain en Laye, adolescent torturé par des désirs inavouables qui vole la caisse paternelle et devient Chouchou, prostitué homosexuel travaillé par une contradiction permanente entre son goût pour l’avilissement et son aspiration à la pureté.

Des hommes qui en sont

Si Au Poiss’ d’or n’est pas autobiographique, il n’empêche que Scouffi, né en 1886, rejeton d’une famille grecque et francophone d’Alexandrie, était ouvertement homosexuel comme son compatriote alexandrin le grand Constantin Cavafy. Après avoir été blessé lors de la guerre Gréco-Turque, Scouffi débarque à Paris. Il a déjà publié une poésie qui doit plus à Robert de Montesquiou qu’à André Breton, il est aussi chanteur d’opéra à l’occasion et côtoie tout le gratin des années vingt.

Ce qu’il montre très bien d’ailleurs, c’est à quel point l’homosexualité, du fait de sa répression, produit dans la société une circulation secrète et étonnante entre tous les milieux. On en avait déjà eu de beaux aperçus dans Proust, on en a avec Scouffi un exposé minutieux, amusé, effrayé : p’tit Pierre devenu Chouchou, au frais minois, ne passe pas sa vie dans sa chambre au mois de l’hôtel borgne Au poisson d’or. Non, il est partout avec tout le monde et il sait que les étreintes dans les « théières » unissent aussi bien le poète que l’ouvrier qui arrondit là ses fins de mois, l’académicien à légion d’honneur et le maçon aux mains poudreuses. Même des policiers « en sont » et se retrouvent utilisés par leurs supérieurs pour coincer ou transformer en indic les prostitués comme Chouchou car il y a aussi du roman noir dans les pages de Scouffi.

Du côté de Jean Genet

Mais ce qui fait d’Au Poiss’ d’or un roman qui dépasse de loin la « curiosa » pour amateur de bouquinistes, c’est le regard posé sur l’homosexualité. On n’est pas seulement ici, grâce la description incroyablement vivante, dans la condamnation d’une hypocrisie généralisée d’une époque et d’un milieu. Non, on est déjà du côté de Jean Genet, d’une homosexualité comme subversion de l’ordre établi et comme travail du négatif, comme esthétique de la provocation et du danger qui peut à tout instant se retourner contre vous.

Alec Scouffi, d’ailleurs, sera retrouvé mort en 1932 dans son appartement de la rue de Rome, assassiné par une de ses conquêtes que la police ne retrouvera jamais. Comme pour parapher ce roman qui a tout d’un défi.

Casseurs: combien de temps va-t-on laisser faire l’extrême gauche?

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Champs-Elysées, Paris, 16 mars 2019. ©Marin Driguez/SIPA

Le très violent acte XVIII du 16 mars dernier sur les Champs-Elysées l’a montré: les black blocs d’extrême gauche cassent et ce sont la police et les vrais gilets jaunes qui prennent. Combien de temps vont durer ce laisser-faire et cette manipulation ?


Le saccage des Champs-Élysées lors de l’acte XVIII des gilets jaunes signe tristement l’échec simultané de l’État et du mouvement des ronds-points. Il signe aussi une odieuse instrumentalisation, peut-être double. Instrumentalisation certaine des gilets jaunes par l’extrême gauche, instrumentalisation possible de l’État par le gouvernement. Mais plus profondément, c’est surtout la marque d’un échec de notre société tout entière, dont nous devons absolument prendre collectivement conscience si nous voulons redresser la barre avant qu’il ne soit trop tard.

La police a ses responsabilités

Il ne s’agit pas d’exonérer les forces de l’ordre de toute responsabilité dans la situation du samedi 16 mars. Certes, les règlements de compte de l’affaire Benalla ne sont probablement pas étrangers aux divers limogeages au sein de la police nationale. D’un autre côté, il n’est pas anormal qu’un tel fiasco opérationnel ait des conséquences pour les chefs du dispositif. Mais il serait injuste de faire porter à outrance sur les hommes les dysfonctionnements d’un système, depuis longtemps identifiés.

A lire aussi: Comment le système a récupéré les gilets jaunes

La préfecture de police de Paris est un Etat dans l’Etat au sein de la Police nationale, et les dissensions entre les deux structures ne sont un secret pour personne – je renvoie notamment aux tensions entre la BRI et le RAID lors des attentats. Ajoutons à cela les gendarmes, de plus en plus employés en zone police nationale pour pallier les difficultés de celle-ci à engager massivement ses effectifs, en raison d’une part des rythmes horaires de ses fonctionnaires, et d’autre part du cloisonnement entre services qui limite considérablement les possibilités de bascules de forces. Les difficultés de coordination sont inévitables, et tout cela est bien connu.

Qui le gouvernement protège-t-il vraiment ?

Moins connue sans doute est la concentration des forces autour des palais nationaux qui, depuis le début des manifestations des gilets jaunes, prend une ampleur inédite. Il n’est pas choquant de veiller à la sécurité de l’Élysée, de l’Assemblée et du Sénat, bien au contraire. Mais le regroupement des moyens autour de ces lieux, imposé par l’autorité politique, atteint désormais des proportions gênantes sans justification opérationnelle, et s’ajoute à la concentration des moyens sur Paris au détriment de la Province. Tout ceci impose de se demander si la sécurité des gouvernants ne finit pas par se faire au prix de la sécurité des gouvernés…

Et s’il serait absurde d’accuser le gouvernement de provoquer les débordements – l’extrême gauche s’en charge très bien sans qu’il soit nécessaire de l’y aider – il serait tout aussi absurde de nier les avantages politiques qu’il en retire. Alors même que le Premier ministre Édouard Philippe tente de désamorcer un « risque déceptif important » à l’annonce des résultats du « grand débat », décrédibiliser un peu plus le mouvement qui en est à l’origine ne peut pas nuire. De là à penser qu’il est préférable de guérir que de prévenir, et que cela limite l’attention portée aux alertes des services de renseignement, il n’y a qu’un pas…

Exiger que des têtes tombent est peut-être inutilement vindicatif, mais puisque le gouvernement a lui-même cédé à la tentation de la « purge », un geste fort comme la démission du ministre de l’Intérieur serait au moins de nature à éviter que l’on soupçonne l’autorité politique de « laisser faire » en utilisant les cadres de la police comme fusibles. En d’autres temps, on appelait cela l’honneur.

Les black blocs ne sont pas des gilets jaunes

Du point de vue des gilets jaunes, force est de reconnaître que l’échec est plus grave encore. Beaucoup de commentateurs ont fait un parallèle avec la fameuse journée du 1er décembre, et les affrontements de l’Arc de Triomphe. La comparaison est largement fondée, mais il y a tout de même une différence de taille. En décembre, alors que des casseurs voulaient s’en prendre à la tombe du Soldat inconnu, des gilets jaunes l’avaient défendue. Ceux-là auraient-ils été immédiatement reçus à l’Élysée, marque de respect pour leur courage républicain malgré les désaccords, que bien des difficultés auraient été évitées depuis. Malheureusement, il n’en fut rien. À présent, il semble que les défenseurs de la tombe aient quitté les manifestations parisiennes, et que seuls les casseurs y reviennent. Les gilets jaunes de la première heure, ceux des agoras spontanées sur les ronds-points, ont été dépossédés de leur mouvement par l’extrême gauche. Cette même extrême gauche, d’ailleurs, qui au commencement les traitait de fascistes et de chemises brunes, n’est-ce pas Jean-Luc Mélenchon ?

Et le patron de la France Insoumise a beau jeu de feindre de s’offusquer de l’engagement des militaires de Sentinelle : contrairement à ce qu’il prétend, il n’est pas prévu de les employer pour des missions de maintien de l’ordre face à des manifestants, mais de protection d’édifices publics contre des groupes qui voudraient les saccager. Ne confondons pas.

L’extrême gauche, idiote utile de Macron

Hélas ! Le magnifique élan citoyen des débuts sert désormais trop souvent de caution à une idéologie délétère que l’on voyait déjà noyauter les ZAD comme Notre-Dame-des-Landes, ou encore Nuit Debout, mélange étrange de fantasmes sur le « grand soir » et de complotisme de bas étage, de gauche-bobo et d’islamo-gauchisme, d’anarchisme chaotique et de tentation totalitaire sous couvert d’écologie. Alain Finkielkraut en a d’ailleurs fait la douloureuse expérience… Il est rageant de voir le mouvement des gilets jaunes, qui à l’origine était une exigence de citoyenneté et de démocratie, être ainsi récupéré et trahi par des gens dont le point commun essentiel est de fantasmer sur la « violence purificatrice » et la condamnation des désaccords au détriment du débat démocratique.

Dans cette récupération écœurante, Emmanuel Macron et son gouvernement ont aussi une part de responsabilité. Attachés à décrédibiliser leurs opposants, ils n’ont pas voulu voir qu’il était nécessaire de distinguer ceux qui voulaient profaner la tombe du Soldat inconnu de ceux qui l’avaient défendue, et qu’il fallait impérativement apporter aux deux des réponses radicalement différentes, tant au plan politique qu’au plan sécuritaire. Il y a ceux qu’il faut écouter, et ceux qu’il faut réprimer. Las ! En s’empressant de se tourner vers les « banlieues » sous prétexte de répondre à la « France périphérique », Emmanuel Macron ne faisait que préparer le terrain à Eric Drouet pour s’engager vers la « convergence des luttes » et adouber, sans forcément le vouloir, les destructeurs de l’Arc de Triomphe : mélange de blacks blocs et de casseurs de « cités », déjà. C’est, au fond, le même choix que celui qui conduisit Jean-Luc Mélenchon à rejeter Djordje Kuzmanovic.

Les conséquences du mépris

Il y a plus. En refusant de prendre au sérieux dès le départ le besoin de dignité des gilets jaunes, le gouvernement a envoyé un message délétère, à l’image de ses prédécesseurs depuis trop longtemps : seule la casse permet d’être entendu. En réprimant sans discernement, en étant fort avec les faibles et faible avec les forts, il a contribué à décrédibiliser l’idée même de répression, pourtant nécessaire. En accumulant depuis décembre les « petites phrases » méprisantes, le président a favorisé la radicalisation du mouvement, ou du moins l’influence en son sein de ses éléments les plus radicaux. En esquivant soigneusement toute interrogation sur la légitimité de son pouvoir et de son action pour ne parler que de leur légalité, en faisant volontairement l’amalgame entre ces deux notions, il a favorisé la confusion qui aboutit aujourd’hui à ce que le rejet du gouvernement devienne un rejet de l’État et de la légalité.

A lire aussi: Christophe Guilluy: « Les gilets jaunes demandent du respect, le pouvoir répond par l’insulte! »

Responsabilité partagée par tous ceux qui ont voulu présenter les ronds-points comme des repères de la « peste brune », ou qui à l’inverse se montrent bien indulgents face à des violences absurdes. Combien d’intellectuels et de médias se donnent encore la peine de distinguer les gilets jaunes de la première heure des casseurs d’aujourd’hui ? Combien argumentent en faveur des fondements citoyens du mouvement des premiers, et simultanément savent démonter les discours spécieux des seconds ? Combien savent voir que, depuis des décennies, la France est devenue une « gueulocratie », où la légitimité et la pertinence d’une revendication comptent infiniment moins que la capacité de nuisance de ceux qui la portent ? Combien dénoncent les préjugés bien-pensants de ceux qui ont l’hypocrisie de se prétendre démocrates « en même temps » qu’ils passent leur temps à condamner les demandes du peuple ? Combien font ces élémentaires efforts d’honnêteté et de rigueur ? Des contributeurs de Causeur, de Marianne, Alain Finkielkraut, Michel Onfray, quelques autres, trop peu nombreux.

Mais ce n’est pas tout. Ce n’est peut-être même plus l’essentiel.

L’ordre réclame la force

Le 16 mars, la France a donné une image d’impuissance et de chaos. Cette image n’est évidemment pas la réalité, elle n’est qu’un focus déformant, mais elle est. Et elle risque d’encourager à l’avenir d’autres débordements du même ordre, voire pire, quels qu’en soient les auteurs, quelles que soient leurs motivations.

Comme à Notre-Dame-des-Landes, comme lors des occupations d’universités et de la désastreuse « commune libre de Tolbiac », comme face à des « violences urbaines » dans les quartiers dits sensibles, ou pompeusement renommés de reconquête républicaine, l’autorité politique n’a qu’une obsession, qu’une priorité : pas de « bavure ». Le « camp d’en face » désire par-dessus tout un martyr, ne lui en offrons pas. Et jamais on ne se préoccupe de démonter les mécanismes qui conduisent à faire d’un casseur blessé une figure héroïque…

Légitime ou non, cette approche revient à envoyer les forces de l’ordre au « front » avec un bras attaché dans le dos, et les dernières évolutions législatives n’y changent rien. Si la priorité est d’épargner l’adversaire et non de mettre fin à ses exactions, il serait hypocrite de s’étonner de la relative impuissance des gendarmes et policiers face à des groupes qui, eux, sont déterminés à faire usage d’une extrême brutalité.

Car il faut le répéter : ce ne sont pas des gilets jaunes des ronds-points qui ont saccagé les Champs-Élysées, ce ne sont pas des citoyens arrivés au bout d’une légitime exaspération que l’État refuserait d’entendre. Ce sont des black blocs, des pillards, des casseurs issus des « quartiers », des « antifas » et des militants d’extrême gauche, dont certains sont même venus de l’étranger pour l’occasion. Il est impossible de les maîtriser en se contentant des modes d’action qui seraient légitimes face à de « simples » manifestants en colère, et il est ridicule de prétendre vouloir le faire.

Quand les casseurs portent une robe

Mais le gouvernement n’est pas seul responsable de l’écosystème culturel et médiatique du pays qu’il gouverne, même s’il l’influence. Il n’est pas responsable de la réaction inévitable de nombreux médias, qui s’empresseraient de dénoncer d’intolérables brutalités policières là où ils dénoncent aujourd’hui l’inaction. Et c’est la raison pour laquelle nous avons le devoir de nous interroger sur notre responsabilité collective. Policiers, gendarmes ou militaires ne peuvent pas se cantonner à des postures défensives face à la sauvagerie des casseurs. Ils ont besoin de reprendre l’initiative, de dissuader, en somme de pouvoir rendre les coups, au propre comme au figuré. L’opinion publique, centre de gravité stratégique d’une démocratie, est-elle prête à l’accepter ?

Au passage, cela inclut également la riposte judiciaire, qui comme souvent laisse à désirer : trop sévère envers les citoyens ordinaires qui se laissent emporter, mais trop douce pour être dissuasive envers les véritables casseurs. Juridiquement parlant, qui risque le plus : le commerçant qui tente de repousser des pillards, ou les pillards qui s’en prennent à son magasin ? Dramatique inversion des valeurs.

Les bienveillants de l’extrême gauche

Plus généralement, ce qui s’est passé le 16 mars aux Champs-Élysées n’est que la conséquence logique de décennies de complaisance envers l’extrême gauche, complaisance politique, médiatique et judiciaire. L’aveuglement surréaliste d’Anne Hidalgo, qui accuse l’extrême droite d’être responsable des saccages de l’acte XVIII pour en exonérer une idéologie que manifestement elle protège, en est l’illustration ubuesque. En réalité, si l’extrême gauche était traitée de la même manière que l’extrême droite il n’y aurait pas eu tous ces débordements. J’irai plus loin : si l’extrême gauche était traitée comme l’ont été les simples gilets jaunes, la Manif pour Tous, ou les ouvriers victimes de délocalisations et abandonnés par les gouvernements successifs, il n’y aurait pas eu tous ces débordements.

Pour l’illustrer, c’est de la même absurde complaisance que bénéficient les djihadistes. On a envers eux des pudeurs indécentes, et des égards dont ne bénéficient pas leurs victimes, ni les citoyens ordinaires. Combien l’État investit-il pour un djihadiste, pour le rapatrier, essayer de le réinsérer, le faire bénéficier de la mascarade de la « déradicalisation » ? Et combien ce même État investit-il pour un jeune qui ne demande qu’à vivre honnêtement, qui n’agresse pas, ne trafique pas, ne casse pas ?

Il est urgent de méditer les analyses que faisait Ibn Khaldoun dès le XIVe siècle sur la mort des empires, et d’en tirer les conséquences nécessaires. N’oublions pas qu’entre autres choses, le père de la sociologie pointait les dérives de l’hyper-fiscalisation qui s’abat sur le citoyen solvable, pendant que les marginaux insolvables bénéficient d’une lâche complaisance. Il parlait aussi de l’acceptabilité de l’emploi de la force, et de l’angélisme suicidaire des sociétés qui se désarment moralement. Un Etat qui renonce à défendre ses citoyens se condamne et les trahit, tout comme ses alliés et tous ceux qui ont accepté de respecter ses lois. Le « droitdelhommisme » est une trahison des Droits de l’Homme.

Il faut être prêt à riposter

Il n’est évidemment pas question de faire l’apologie d’une quelconque violence débridée de la part de l’État ou des forces de l’ordre. Celle-ci serait d’ailleurs aussi inutile qu’illégitime. Les véritables bavures, car il y en a, doivent être suivies de sanctions implacables. Mais il est indispensable et urgent de rappeler qu’il existe une différence fondamentale entre l’usage de la violence et l’emploi de la force. Ce n’est en rien révolutionnaire : au cœur de toutes les doctrines efficaces de maintien ou de rétablissement de l’ordre, il y a l’idée que la force maîtrisée est le meilleur moyen d’éviter l’escalade de la violence.

Les casseurs sont déterminés et organisés. Ils ont leurs appuis idéologiques, leur soutien médical, leurs conseillers juridiques, leurs spécialistes médias qui filment chaque incident. Ils sont prêts à blesser, peut-être même à tuer. Contre eux, il est impossible de « protéger les personnes et les biens » si l’on n’est pas prêt à riposter. Qu’on le veuille ou non, la violence de certains au détriment de tous ne pourra être contenue que par la force.

Après le 16 mars, le véritable enjeu est double et nous concerne tous.

Il relève d’abord du discernement : il faut distinguer les manifestants, fussent-ils en colère, des blacks blocs et associés. Ce qu’il est nécessaire de faire contre des extrémistes désireux d’abattre l’État, il serait inacceptable de le faire contre des citoyens qui ne font que ce qu’ils croient devoir faire pour obliger l’État à les écouter enfin. Les forces de l’ordre s’astreignent au quotidien à cette distinction. Le gouvernement, les médias, les intellectuels, l’opinion publique ont le devoir de faire de même.

Il relève enfin de l’acceptabilité sociale et médiatique de l’emploi de la force. Les citoyens doivent prendre conscience d’une chose simple : CRS et gendarmes mobiles ne pourront pas contenir les casseurs uniquement avec leurs boucliers. Il faut aussi, culturellement, leur rendre leurs matraques.

Attentats de Bruxelles : trois ans après, rien n’a changé

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bruxelles attentats belgique milquet daech
Rassemblement contre le terrorisme, Molenbeek, novembre 2015. Auteurs : Frederic Sierakowski/ISOP/SIPA. Numéro de reportage : 00731247_000025

Trois ans après les attentats de Bruxelles, la Belgique poursuit sa politique de l’autruche face à l’islamisme. Au grand dam des rescapés.


Le 22 mars 2016, un épais manteau de brume enveloppait Bruxelles au lever du jour. Une fois dissipé, le soleil a repris ses droits. Les seules préoccupations du jour auraient dû se limiter au registre vestimentaire. Laisser sa grosse veste au porte-manteau? Oser les sandales (non sans avoir pris le temps de poser du vernis) ?

Au chaos succède l’oubli

En cette journée marquée du sceau de l’insouciance printanière, bien peu de choses étaient là pour rappeler à la population que des vies et des membres ont été arrachés par des bombes de l’Etat islamique et qu’il y a trois ans, l’aéroport de Zaventem et la station de métro de Malbeek située en plein cœur du quartier européen se sont subitement transformés en théâtre de guerre.

Hier, 22 mars, on aurait pu imaginer toutes les sirènes de Bruxelles retentir pour célébrer le dévouement des services de secours et associer l’ensemble de la population à la douleur de ceux qui ont péri ou survécu aux attentats. Rien de cela !

A lire aussi: Molenbeek, l’arbre qui cache la forêt islamiste

Par la grâce du déni, au chaos succède l’oubli. Il y a bien eu une minute de silence et quelques discours de victimes. Mais comme son nom l’indique, la minute de silence ne fait pas de bruit ; elle ne fait pas de vague. Elle offre à ceux qui souffrent l’occasion de continuer à souffrir en silence alors qu’ils seraient nombreux à vouloir hurler leur douleur.

On parle de commémorations. Mais sur quoi devraient-elles porter ? Sur l’énième acte d’une guerre que l’on n’en finit pas de déclarer à l’Occident depuis le 11 septembre 2001 ? Au lendemain de chaque attentat, les autorités se fendent d’un discours au ton martial avec du « war on terror » en guise de refrain. Et puis rien. Tout s’évanouit faute d’un Churchill et d’un Patton pour donner un peu de consistance à ces postures guerrières.

32 morts et des centaines de blessés

En Belgique, l’incompétence des ministres qui se sont succédé durant de trop longues années à la tête de la Justice et de l’Intérieur a eu un terrible coût : 32 morts et des centaines de blessés, sans compter les victimes de Nemmouche, un autre soldat de l’EI dont la condamnation a perpétuité est tombée la semaine dernière.

Ironie du sort, l’ex-ministre de l’intérieur, Joëlle Milquet, qui ne refusait pas un selfie avec un djihadiste, avait démissionné en 2014 après avoir été inquiétée par la justice pour de possibles emplois fictifs destinés à « sensibiliser » des électorats de niches ethniques. Recasée à la Commission auprès de Jean-Claude Junker qui l’avait mandatée pour remettre un rapport portant sur les victimes du terrorisme, elle a finalement accouché le 11 mars dernier d’un document ponctué de yakas, véritable un manuel d’enfonçage de portes ouvertes.

De leur côté, les victimes des attentats attendent beaucoup plus des autorités qu’elles jugent défaillantes tant sur l’action préventive par rapport à cette vague d’attentats que sur la prise en charge et la réparation des dommages.

Assumons la guerre

Parmi les voix qui parviennent à déchirer le silence de bon aloi, celle de Karen Northshield, vent debout. Ancienne nageuse de haut-niveau, elle doit son salut à une condition physique hors du commun et à un mental à l’épreuve des balles. Polytraumatisée et toujours hospitalisée pour une durée encore indéterminée elle demande aux autorités de reconnaître le statut d’invalide de guerre aux victimes d’actes terroristes. Une telle reconnaissance serait de nature à faciliter les démarches des victimes. Mais ce serait aussi une grande avancée sur le plan symbolique. A l’heure où de nombreux Etats s’ouvrent sérieusement à la perspective d’un retour des familles de combattants djihadistes, pas sûr qu’ils choisissent de se ranger du côté des victimes en édictant des dispositions qui conduiraient à coucher le mot « guerre » dans une disposition légale.

A Zaventem, la statue emblématique qui habitait le hall des départs de l’aéroport, « flight in mind », endommagée lors des attentats a été restaurée pour être pudiquement exfiltrée et reléguée dès 2017 à l’extérieur du bâtiment dans un « Memorial Garden » qu’aucun voyageur ne visitera. Planquez cet attentat que je ne saurais voir ! In memoriam, oui, mais a minima ! Ceci n’est pas une guerre…

Immigration et intégration: avant qu'il ne soit trop tard...

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Benalla: quand la Macronie reproche au Sénat de respecter la loi…

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Richard Ferrand et Edouard Philippe à l'Assemblée nationale. ©WITT/SIPA - CHAMUSSY/SIPA / 00882388_000043 -00882388_000043

Edouard Philippe, Richard Ferrand, Benjamin Griveaux… Les hommes du président se livrent à une drôle de guerre contre le Sénat à qui ils reprochent – sans le savoir ? – d’avoir fait son devoir. L’affaire Benalla perturbe la Macronie de façon bien surprenante…


C’est une banalité que de constater l’impéritie et l’amateurisme qui caractérisent le gouvernement d’Édouard Philippe et l’entourage d’Emmanuel Macron. On y rencontre des personnages accablants chez lesquels se mélangent médiocrité, inculture, cupidité et absence du sens du ridicule.

Le coq et les perroquets

Mais finalement, le pire est atteint lorsque l’Élysée sollicite les parlementaires, leur fournissant un kit d’éléments de langage absurdes et antirépublicains. La principale qualité exigée par LREM pour ses candidats devait être le psittacisme. Spectacle inquiétant que celui de ces petits télégraphistes mandatés pour aller faire le tour des plateaux multipliant les énormités. C’est ce qui vient de se produire avec le nouvel épisode sénatorial du feuilleton Benalla.

A lire aussi: Audition de Benalla: la panique de la Macronie

On rappelle brièvement qu’utilisant ses prérogatives prévues par la Constitution, la commission des lois de la Haute assemblée s’est constituée en commission d’enquête. Elle a réalisé son travail, notamment par de nombreuses auditions, rédigé et publié son rapport, avant de respecter ses obligations et de saisir le parquet du tribunal de Paris pour des faits susceptibles de recevoir des qualifications pénales, dont elle avait eu connaissance. Respecter la Constitution et la loi française, manifestement, dès qu’il s’agit d’Alexandre Benalla, à l’Élysée on n’aime pas. Donc, pendant les travaux, multiplication des obstructions, des rodomontades et déploiement d’une propagande passablement scandaleuse.

Séparer Benjamin Griveaux du pouvoir

On ne reviendra pas sur tous les épisodes. On peut simplement rappeler l’offensive élyséenne relayée par les perroquets habituels au moment de la publication du rapport. Avec, sortant du bec, la dénonciation du crime abject soi-disant commis par le Sénat : « L’atteinte à la séparation des pouvoirs ». Avec Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement, on possède un exemplaire de ce que le macronisme peut produire de pire. On prendra donc ses propos comme emblème de l’inanité des arguments invoqués pour tenter de désamorcer le caractère accablant du rapport sénatorial. Que nous dit l’homme qui coche toutes les cases : « L’Elysée aura l’occasion d’apporter des réponses factuelles sur manifestement beaucoup de contre-vérités qui se trouvent présentes dans le rapport ». Première observation : un mois plus tard, l’Élysée n’a apporté absolument aucune réponse factuelle malgré cette promesse…

Notre virtuose du droit constitutionnel poursuit : « Nous sommes très attachés à la séparation stricte des pouvoirs dans notre pays […] Mais je trouve curieux que les assemblées aient à se prononcer sur l’organisation du pouvoir exécutif. Si le pouvoir exécutif se prononçait sur l’organisation du travail des assemblées, on crierait à la fin de la séparation des pouvoirs. » On se pince pour être sûr que l’on n’est pas dans un cauchemar, celui qui nous fait constater que le porte-parole du gouvernement de la République française se permet de proférer de pareilles énormités. Comme on va le voir, la séparation des pouvoirs a bon dos quand il s’agit de dire absolument n’importe quoi.

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Il serait donc curieux que les assemblées aient à se prononcer sur l’organisation du pouvoir exécutif. C’est pourtant ce que dit explicitement la Constitution dans son article 24 : « Le Parlement vote la loi. Il CONTRÔLE l’action du Gouvernement. Il ÉVALUE les politiques publiques. » L’article 51–2 indique explicitement que pour exercer ses missions les assemblées peuvent constituer en leur sein des commissions d’enquête. Qui dit mieux Monsieur Griveaux ? Mais comme pour vous la vérité ne semble pas être quelque chose d’important, vous ne vous arrêtez pas en si bon chemin et enfilez une deuxième perle avec cette sidérante affirmation qu’on va répéter pour être bien sûr de l’avoir entendue : « Si le pouvoir exécutif se prononçait sur l’organisation du travail des assemblées, on crierait à la fin de la séparation des pouvoirs » Heu… Monsieur le porte-parole, c’est exactement ce que prévoit la Constitution. Jusqu’à la réforme de 2008, dans le parlementarisme « rationalisé » initialement instauré en 1958, c’était le gouvernement qui fixait par priorité l’ordre du jour des assemblées. La réforme de juillet 2008 en a fait une compétence partagée, et la simple lecture de l’article 48 démontre bien que l’exécutif dispose encore et toujours de prérogatives très fortes et essentielles concernant « l’organisation du travail des assemblées ». Alors Monsieur Griveaux, soit vous vous moquez du monde – ce qui compte tenu de votre arrogance habituelle est l’hypothèse la plus probable -, soit vous devez lire la Constitution. Ce que tout cela démontre en tout cas c’est que vous n’avez pas grand-chose à faire à la place que vous a offerte Emmanuel Macron.

On ne touche pas à Benalla

Dernier épisode en date du feuilleton Benalla, la transmission au parquet par le bureau du Sénat d’un « signalement » au parquet de Paris. Immédiate levée de boucliers au sein de la Macronie en panique : on ne touche pas à Alexandre Benalla ! Face à l’abominable affront, le Premier ministre Édouard Philippe, entre deux déplacements au Havre pour faire démissionner son successeur à la mairie, a trouvé intelligent d’insulter le Sénat en refusant de s’y présenter pour la séance des questions au gouvernement. Richard Ferrand des mutuelles de Bretagne a, quant à lui, refusé d’apparaître sur une tribune aux côtés du président du Sénat. Bravades ridicules et déshonorantes, qui font peu de cas du fonctionnement de la République et du cadre juridique dans lequel tout ceci se déroule.

Une fois de plus, il faut revenir aux règles qui s’appliquent et dont l’examen démontre l’absence totale de culture républicaine des deux hauts personnages de l’État qui se livrent à ces pantalonnades.

Le Sénat n’a fait que son devoir

Le bureau du Sénat n’a fait que son devoir. On rappellera que les auditions devant les commissions d’enquête sont organisées par la loi et en application de l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958, tout mensonge y est considéré comme un faux témoignage lourdement sanctionné par l’article 434–13 du Code pénal. Par conséquent, si la commission d’enquête a relevé des faits susceptibles de recevoir les qualifications prévues par le Code pénal, elle devait en informer le parquet, en application du texte de l’ordonnance qui stipule : « Les poursuites prévues au présent article sont exercées à la requête du président de la commission ou, lorsque le rapport de la commission a été publié, à la requête du bureau de l’assemblée intéressée. » Dès lors que les faits étaient apparus suffisamment caractérisés, le bureau de la haute assemblée avait compétence liée et était tenu d’en saisir le parquet.

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Comment peut-on donc affirmer, comme le font Premier ministre et autres chevau-légers de la Macronie, que l’application et le respect de la Constitution et de la loi puissent constituer des « opérations politiciennes » et des « atteintes à la séparation des pouvoirs ». Cette obligation de signalement pèse sur tous les agents publics. Et les sénateurs en seraient dispensés ? C’est d’autant plus inadmissible que c’est l’autorité de poursuite, c’est-à-dire le parquet soumis au pouvoir exécutif qui pourra donner suite ou non à ce signalement. De ce point de vue, compte tenu de l’attitude du parquet de Paris depuis l’arrivée de son nouveau « patron », l’entourage d’Emmanuel Macron n’a pas grand-chose à craindre.

La République des « factieux »

Dûment chapitrés, des petits soldats LREM sont montés au front. Munis de leurs éléments de langage concoctés en haut lieu et proférant force contrevérités, ils sont venus se déshonorer à leur tour. Une prime pour Florian Bachelier, avocat de son état, et donc juriste, qui n’a pas hésité à tweeter : « La justice est un sujet suffisamment complexe et sensible pour ne la laisser qu’à des professionnels dont c’est le métier et la formation. Je pense que les parlementaires ne savent pas rendre justice ».

Culot d’acier que de prétendre que les sénateurs ont rendu justice ou voulu le faire alors qu’ils n’ont que saisi l’autorité de la République compétente pour le faire. Monsieur Bachelier n’a même pas l’excuse de l’ignorance.

Les réseaux sont pleins de ces agressions politiques et mensongères contre le Sénat proférées par des députés qui ne voient aucun inconvénient à affaiblir les institutions républicaines. La palme cependant à un récidiviste : Sacha Houlié, avocat également et issu du Mouvement des Jeunes socialistes (MJS) que Mitterrand qualifiait d’école du crime. Il ajoute la menace au mensonge: « Coup de force du Sénat qui s’érige accusateur public. La confusion des genres est totale. Sa méprise sur son rôle est une forme de déconnexion. Celle-ci devra être traitée ». Traitée comment Monsieur Houlié ? En supprimant le Sénat ? Ou mieux, en provoquant sa dissolution avec vos petits bras musclés ?

Décidément, qui sont ces gens, qui sont ces ministres, ces présidents d’Assemblée, ces parlementaires, ces collaborateurs, ces hauts fonctionnaires qui passent leur temps à brutaliser les institutions et à applaudir les violations de la loi ? Qui sont ces gens qui se précipitent pour défendre bec et ongles des dévoyés qui ont entouré et probablement entourent encore le président de la République. La réponse est simple : des factieux. Dont il est urgent que la République se débarrasse.