J’y étais. Sur les Champs-Elysées, samedi 24 novembre dernier. Venu manifester aux côtés des gilets jaunes, j’ai fini les yeux rougis et vu, de l’intérieur, les « scènes de guerre » dont parle Macron. Récit d’une journée qui ne m’a pas fait changer d’avis sur les CRS.


Je n’ai jamais beaucoup aimé les CRS. C’est tout de même des types dont le travail consiste à taper sur des grévistes, des étudiants, des zadistes, des cathos tradis. Drôle de vocation. C’est un peu comme vouloir être huissier ou proctologue : selon moi, ça doit attirer les vicieux. La journée de samedi ne me fera pas changer d’avis à leur sujet.

« La police, avec nous. »

Partisan des « gilets jaunes », je décide de me rendre à leur manifestation parisienne. Absent des réseaux sociaux, je suis vers neuf heures sur le Champ de Mars, espérant y apprendre où auront lieu les rassemblements. Je m’agrège à un groupe de Seine-et-Marnais qui, tout juste descendus de leurs bus, se dirigent vers les Champs-Élysées. Retraités, jeunes couples, groupes d’amis trentenaires affichant, sur leurs gilets, des « Macron démission », des « Pour un référendum d’initiative populaire » : de toute évidence, je n’ai pas choisi les plus méchants. Preuve ultime, il y a même un golden retriever. Mes camarades en profitent pour faire du tourisme ; une dame dit à son mari : « Tu as vu ? L’Assemblée nationale. » Il pleuviote. Arrivé sur « la plus belle avenue du monde », curieux de nature, je file vers la tête du cortège.

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Détachée du gros des troupes, l’avant-garde doit compter deux cents personnes. Il y a quelques punks sans leurs chiens, des bonhommes foutus comme des dockers, quelques nostalgiques des camps scouts (d’Europe) de leur enfance, et une majorité de gens normaux : tout ce petit monde observe les CRS, qui bloquent les Champs et les rues adjacentes. Le dispositif est costaud. Soudain, un attroupement sur ma gauche. Ça hurle : « La police, avec nous. » Pourquoi pas, après tout ? Dans nos manuels, on lit que, parfois, les soldats mettent crosse en l’air et fraternisent avec le peuple.

De fait, je suis avec les « casseurs »

Cette fois, ce ne sera pas le cas : alors que nous essayons de « pousser », nous recevons des volées de gel anti-agression. Je ne vois plus rien ; une femme me guide vers l’arrière ; je me donne un second baptême à l’aide de la grande bouteille d’eau que j’ai avec moi et qui sera fort utile par la suite. Les lacrymo pleuvent déjà ; les « pacifiques » retraitent en gueulant. Dès lors, en effet, ça se tend. Tous ceux qui sont équipés – casque, gants, foulard, lunettes de plongée ou de ski – viennent à nouveau titiller les « collabos ». Chauffé, je reviens moi aussi au contact. De fait, je suis avec les « casseurs », ma foi.

Au début, le gaz surprend les bronches et les glandes lacrymales. Mais l’on s’y habitue vite – être fumeur doit aider – et ça donne à Paris, surtout sous ce joli ciel de marbre, un air très onirique. Parce qu’elles tombent comme à Gravelotte, ces fichues bombes ; on les fuit, les évite ou les renvoie vers leurs propriétaires. Très vite, derrière moi, j’aperçois des gaillards qui dévalisent les terrasses, traînent les jardinières, les tables, les chaises, mais aussi des barrières, des grilles d’arbre, des poubelles, toutes sortes de trucs en fer, en alu, en bois, en béton : la première barricade, très élégante, est dressée en cinq minutes à peine. Le camion anti-émeute de la police démarre.

« Mais pourquoi ils ne sont pas avec nous ? » 

Tandis que les CRS progressent sur l’avenue à grands coups de grenades assourdissantes, de canon à eau et de flash-ball, d’autres barricades s’élèvent sur leur chemin ; le but de leur manœuvre est de nous coincer sur l’Étoile. Vers une heure, nous y sommes. Tout le matériel de chantier disponible est jeté sur l’immense rond-point ; bientôt il n’est plus possible d’y circuler ; je m’approche d’un petit groupe qui discute posément avec quelques gendarmes mobiles. « J’y étais, moi, le 17, dit l’un d’entre eux, gêné, mais ça ne sert à rien de casser… » Puis gel, encore ; c’est un tantinet redondant, cette histoire. Les « gilets jaunes » se jettent alors dans les avenues Marceau, d’Iéna, de Friedland, de Wagram, redescendent les Champs où, au croisement de la rue de Tilsit, un grand feu aimante une foule compacte. Je reste un long moment dans les parages. Soutenu par sa copine, un jeune homme se malaxe les yeux ; cependant que je l’asperge d’eau, il me demande, triste à crever : « Mais pourquoi ils ne sont pas avec nous ? » Un contemplatif s’agenouille et prie à dix mètres des forces de l’ordre ; une anarchiste entonne : « CRS, police du capital » Bientôt ces derniers se replient vers la Concorde. Nous reprenons rapidement le terrain perdu durant la matinée.

« Cette fois, on va prendre l’Elysée, l’ami ! »

Un Carcassonnais me lance : « Cette fois, on va prendre l’Elysée, l’ami ! » En fait, nous n’irons pas plus loin que Franklin-Roosevelt, où se concentre à nouveau « la milice de l’État », selon le mot d’une charmante Bretonne avec qui je glisse dans l’avenue Montaigne. Une voiture brûle. Là, re-barricades, re-lacrymo, re-grenades. La nuit tombe et trois mecs s’acharnent sur un lampadaire. Au deuxième étage d’un immeuble, amusé, un type filme la scène ; il se fait traiter de « bobo », de « nanti » et récolte des insultes à caractère homophobe. Lentement, nous reculons, encore, toujours. Les racailles affluent ; les abribus et les vitrines ne m’ont jamais fait de mal ; pour moi, c’est fini.

Il est six heures du soir quand je m’engage avec d’autres dans la rue François-Ier. Les péniches et les bateaux-mouches nous saluent lorsque nous traversons le pont des Invalides. J’ai très envie d’une bière. Sur l’Esplanade, les « Policiers en colère » rendent hommage à Maggy Biskupski. Avant de m’engouffrer dans la rue de Grenelle, je me retourne, allume une clope et, dans la masse sombre des flics en deuil, je vois des « gilets jaunes » qui brillent comme des lucioles.

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