« Ils ont fait tout ce qu’ils ont pu pour lui rendre la vie la plus simple possible, comme ces types qui balayent devant la pierre de curling pour qu’elle glisse bien… » Ainsi parle Jussi Adler Olsen dans Selfies — la dernière traduite des enquêtes du fameux « Département V », dont le romancier danois a narré les exploits dans Miséricorde, Profanation, Délivrance, et quelques autres polars mémorables dont les adaptations au cinéma ne déméritent pas.

Pâtir, c’est nourrir un peu

Celle à qui l’on a rendu ainsi la vie aussi simple que possible, dans le roman, est l’une des représentantes émérites de la « génération α », comme il est convenu d’appeler les gosses nés aux alentours de l’an 2000 — après les génération x, y et z. Des enfants choyés, sur-protégés, par des parents-poules et un système scolaire dont on a évacué tout problème traumatisant. Des gosses qui pensent que la vie est facile, que tout leur est dû, qu’un excellent boulot les attend à la sortie du Grand N’Importe Quoi éducatif dans lequel ils auront traîné leurs fesses et leur ennui pendant une quinzaine d’années, et que même si ce n’est pas le cas, la société les prendra en charge et leur fournira une allocation confortable (ou un salaire à vie) pour ne rien faire d’autre que s’offrir du vert à lèvres, des robes obsolètes à peine portées, tout en écoutant sur leur précieux Smartphone les tubes affligeants du dernier DJ. Et de se flasher entre copines, comme si leur vie n’était qu’une longue succession de selfies… Du coup, quand on les tue, les unes après les autres, le lecteur ne s’afflige guère…

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Je suis mentalement passé du roman d’Adler Olsen aux Tribulations d’un Chinois en Chine, le merveilleux roman de Jules Verne paru en 1879 — dont Philippe de Broca, réalisateur trop sous-estimé, a tiré un film parfaitement délirant en 1965, avec Belmondo, Ursula Andress et Jean Rochefort. Un délice.

Que raconte Verne ? Qu’un jeune milliardaire de l’Empire céleste s’ennuie fort — tout lui est tombé tout rôti dans la bouche depuis sa tendre enfance. Il est riche à millions, il n’a aucun souci, « jamais un pli de rose n’a troublé son repos ». Son meilleur ami, Wang, un philosophe chargé d’un passé tumultueux, lui explique donc que « si tu n’es pas heureux ici-bas, c’est que jusqu’ici ton bonheur n’a été que négatif. C’est qu’il en est du bonheur comme de la santé. Pour en bien jouir, il faut en avoir été privé quelquefois. » Et de conclure qu’il « souhaite un peu d’ombre au soleil de son hôte, et quelques douleurs à sa vie. »

Génération curling

Et croyez-moi, il va lui procurer quelques sensations rares et délicates — la crainte d’être tué dans l’instant pendant tout un mois, « quelques terribles angoisses », « presque au-delà de ce qu’il était humain de faire » — et ce, comme il le précise, « bien que son cœur en saignât »…

On a aplani la pédagogie. On a supprimé tout effort, en supprimant toute difficulté. Peut-être vous rappelez-vous cette BD si drôle de Franquin, montrant Gaston allergique au mot « effort » ?

Voilà un désagrément qui ne saurait toucher les enfants d’aujourd’hui — en Occident tout au moins. Les problèmes de maths sont reformulés sous un énoncé immuable — « montrez que » — et la solution est avancée. Les questions de Français sont de la même farine : « Dans le poème « Liberté » d’Eluard, quel est le mot le plus fréquent ? » Ou encore : « Say something in english » — « Fuck you » — « Wonderful ! » Jusqu’au Bac, et au-delà dans bien des formations universitaires, la route est lisse, un vrai billard.

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En Classes préparatoires, c’est un peu plus ardu. C’est parfois même escarpé. C’est que l’on a décidé de sélectionner — sauf quand (ça m’est arrivé récemment) un Inspecteur Général décide que vos méthodes sont définitivement trop brutales. Hé quoi ! Vous croyiez dégager des élites, mais on vous somme d’aplanir la route aux plus incompétents, on vous accuserait presque de l’échec de certains… Comme dans certaines épreuves cyclistes où l’on balaie les gravillons avant le passage des coureurs de peur qu’un champion dérape…

L’image du curling est pleinement adéquate. En balayant très fort et très vite devant la grosse boule de granit poli, on lui permet de glisser au mieux jusqu’au rond central, en produisant par frottement une mince pellicule d’eau sur laquelle la pierre fait de l’aquaplaning. Un velours…

« Imaginez le marquis de Sade à la tête d’un IUFM »

J’ai dit ici, il y a bientôt quatre ans, mon admiration pour Whiplash, le remarquable film de Damien Chazelle sur l’univers des batteurs de jazz.

Bien sûr, le chef d’orchestre qui pousse le jeune héros au-delà de ses limites, et jusqu’à la perfection, peut être accusé de manipulation ou de cruauté mentale — et alors ? Je me rappelle y avoir évoqué la critique de Télérama, écrivant : « Imaginez le marquis de Sade à la tête d’un IUFM ». Eh bien oui, qui d’autre que le Divin Marquis devrait être chargé de…

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