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Karim Akouche: « L’Algérie est un non-État »


Réfugié au Canada, l’écrivain kabyle algérien Karim Akouche est connu pour ses courageuses prises de positions contre l’islamisme. Pour Causeur, il analyse le bras de fer entre le système Bouteflika et le peuple, non sans écorner l’historiographie officielle algérienne.


Jérôme Blanchet-Gravel. Karim Akouche, vous êtes un écrivain et dramaturge algérien (kabyle) reconnu dans votre pays d’origine, en France et au Québec. Vous habitez toujours Montréal, métropole québécoise, même si vos projets vous emmènent régulièrement à Paris. Comment la crise actuelle est-elle perçue par la communauté algérienne au Québec ?

Karim Akouche. Les Algériens du Québec perçoivent ce vent de révolte diversement, souvent avec espoir et crainte mêlés. Globalement, hormis les opportunistes qui ont intérêt que perdure le régime actuel, tout le monde applaudit. Mais la nature des aspirations varie selon les convictions des uns et des autres. Les plus lucides sont non seulement pour le départ de Bouteflika, mais pour la fin de tout le système. Les plus déterminés sont contre cet État artificiel qui nie leur existence, qui a fait d’eux des citoyens de seconde zone.

Dans un article publié récemment dans Libération, vous écrivez que la jeunesse algérienne ne doit pas se « laisser voler ses rêves », même après le renoncement au pouvoir du président Bouteflika. Selon vous, le combat des Algériens pour la liberté ne fait que commencer. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Bouteflika veut mourir sur le trône. Comme un morpion, il refuse de desserrer les pinces, quitte à plonger le pays dans les ténèbres et le sang. Lui et son clan feront tout pour rester aux affaires et, pour y parvenir, ils useront de toutes les manigances pour faire avorter le mouvement citoyen. Bouteflika, c’est l’antipode de Boudiaf, l’ancien président assassiné en direct à la télévision en 1992, qui disait « L’Algérie avant tout ». Pour Bouteflika, imbu de lui-même, ivre de pouvoir et de mépris, c’est « moi au-dessus de tout ». À peine est-il revenu, en 1999, de sa traversée de désert, qu’il a déclaré : « Si je n’ai pas un soutien franc et massif du peuple algérien, je considère qu’il doit être heureux dans sa médiocrité. » Avant d’envoyer ses flics mater les Kabyles, il a maintes fois provoqué ces derniers : « Je suis venu dégonfler votre ballon de baudruche », « les Kabyles sont des nains… » En réalité, il n’est qu’un roitelet qui se prend pour un roi. La couronne et le fauteuil sont trop grands pour son petit corps de tyran. Dans une ultime pirouette, en guise de réponse aux millions de voix qui réclament son renoncement au cinquième mandat, il prolonge, toute honte bue, le quatrième. Il a fait de l’Algérie sa propriété privée, composée de sa famille, de ses ouailles, de son clan de généraux et un ramassis de notables et de patrons corrompus.

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Quelques questions sur l’après-Bouteflika : quand celui-ci ne sera plus aux rênes du pays, ou de ce monde, qui le remplacera ? Un de ses avatars ? Son clan rival ? Les islamistes qui rôdent comme des vautours autour de « la momie » ? Et si, par miracle, le peuple accédait aux affaires de la cité, qu’en fera-t-il ? Pratiquera-t-il la vraie démocratie ou se contentera-t-il d’une démocratie sélective ? En « vraie » démocratie, l’ennemi et l’adversaire ne sont pas synonymes, les coups de poing sont remplacés par la guerre des idées et on a le droit de cracher sur l’opinion de son détracteur, mais jamais sur son visage… Une fois « la liberté » arrachée, si les Algériens veulent bâtir un pays digne de ce nom, ils ne devront pas trier les thèmes, éviter les sujets qui fâchent, s’offrir seulement des roses et éviter tout contact avec les épines. Leur dépossession identitaire, l’intrusion de l’islam dans les affaires de leur cité, les palissades qui séparent les hommes des femmes, leur rapport à la sexualité… sont autant de sujets qu’ils devront aborder sans fard ni tabou dans les agoras, les écoles et les foyers.

Votre œuvre littéraire est ponctuée de réflexions sur votre pays d’origine. Dans votre roman La Religion de ma mère (Édition Écriture 2017), par exemple, vous parlez d’une Algérie divisée, voire même « schizophrène ». Abdelaziz Bouteflika est-il responsable de cette division ?

Oui, en grande partie. Bouteflika est l’incarnation de l’Algérie officielle, cette Algérie stagnée, rouillée, en panne. C’est le clan d’Oujda, dont fait partie Bouteflika, qui a confisqué l’indépendance au peuple en 1962. Postés à la frontière marocaine, ils ont attendu le départ de la France pour rentrer et prendre le pouvoir d’où ils ont écarté les « vrais » révolutionnaires, des Kabyles et des Chaouis. Bouteflika, Boumédième et leurs compères ont gouverné contre les Berbères, les progressistes et la femme. Pour régner et durer, ils ont endormi le peuple, ont arabisé et islamisé de fond en comble la société. Chaque fois qu’ils étaient menacés par un vent de révolte, pour faire peur au peuple, ils brandissaient un spectre à quatre têtes : la main étrangère (la France), l’ennemi intérieur (les Kabyles), l’ennemi voisin (le Maroc) et l’ennemi juif (Israël).

Comme essayiste, vous vous êtes aussi intéressé à la montée de l’islamisme en Occident et dans les pays arabes. Quel rôle l’islamisme joue-t-il en Algérie et y a-t-il encore un risque que ce courant s’impose ?

Biberonné aux ruses et à la manipulation, Bouteflika est un animal politique perfide. Il a réussi à atomiser aussi bien les opposants démocrates que les islamistes qu’il a intégrés dans son système. Mais ces derniers n’ont pas encore dit leur dernier mot. Ils ont opté pour une stratégie plus sournoise : la salafisation de la société par le bas. Ils font un travail de fond, à pas feutrés, surfent sur la misère et la peur des gens, en leur injectant leur poison idéologique. L’islamisme et ses avatars sont partout en Algérie, banalisés dans les institutions, les rues, les cafés, les lois, la presse, la télévision, les téléphones. Patients, ils ont le temps et l’argent. L’avenir joue en leur faveur. Bref, Bouteflika n’a stoppé le djihadisme qu’en nourrissant l’islamisme, lequel deviendra, à son tour, un jour ou l’autre, du djihadisme, car l’islamisme n’est que le terrorisme qui n’est pas encore passé à l’acte.

Vous soutenez le projet d’une plus grande autonomie pour la Kabylie, une région culturellement distincte en Algérie. Ce combat politique vous a rapproché du mouvement souverainiste au Québec. Quel espoir pour la Kabylie dans un contexte post-Bouteflika ?

Fer de lance de tous les combats démocratiques en Algérie depuis les années 1920, la Kabylie connaît bien la rue, que ses enfants investissent régulièrement, massivement et pacifiquement, pour chanter leur soif de liberté et de justice. D’ailleurs, le premier Printemps algérien est berbère, il a eu lieu en avril 1980 lorsque les étudiants ont défié le pouvoir de Chadli. Il y a eu ensuite le Printemps d’octobre 1988, suivi du Printemps noir de 2001 où les gendarmes de Bouteflika ont assassiné plus de 128 manifestants kabyles.

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La vérité est que l’Algérie est la fille illégitime de la France. C’est en 1839, au café Les Deux Magots, à Saint-Germain-des-Prés, que le général Schneider a remplacé la longue appellation « Possessions françaises en Afrique du Nord » par « Algérie », extrapolation du mot « Alger », et a tracé à la règle les frontières du pays. Le problème algérien est donc structurel, identitaire : son ADN est falsifié, ses fondations sont de pacotille, son drapeau et son hymne sonnent faux, ses valeurs sont factices…

L’Algérie est un non-État, tout est à reconstruire : les institutions, l’histoire officielle, la mémoire douloureuse, l’école, l’économie, la justice, les partis, les syndicats, le patronat, tout, absolument tout. La constitution et la gouvernance, en décalage avec la cartographie du terrain, doivent être révisées, remises à plat. « L’Algérie arabe et musulmane, une et indivisible », dont nous bercent depuis l’Indépendance les dirigeants, est une farce. Le pays est une mosaïque de nations et l’État actuel, centralisé, jacobinisé, « arabe et musulman », étouffe toutes les cultures et les richesses qui le composent.

Allah au pays des enfants perdus

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Les vérités cachées de la Guerre d'Algérie

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Etudes de médecine: une réforme saine pour un corps sain?


L’Assemblée nationale a voté un texte qui prévoit notamment la fin de la première année commune aux études de santé (PACES) et du numerus clausus. C’est une bonne nouvelle: la sélection est nécessaire mais doit se faire différemment. 


Bouleversement en vue pour les études de médecine. On a envie de crier : enfin ! Enfin le système qui broie les vocations et lamine les personnalités, entretenant l’amertume chez les uns et la pénurie chez les autres, ce système néfaste, inhumain et injuste, va être réformé !

Mieux vaut plus mais mieux

Passé l’enthousiasme l’initial et les velléités de table rase, il faut examiner ce qui doit être fait. Et ce, sans parti pris idéologique ni refus des questions qui fâchent. Sans doute faut-il former plus de médecins, mais surtout les former mieux. L’examen de ce qui se fait ailleurs – dans d’autres secteurs que la médecine et dans d’autres pays que la France – peut ici nous aider.

Première évidence : il ne peut être question d’ouvrir la profession à tous ceux qui, à 18 ans, à peine sortis d’une école secondaire dont on connaît les limites, émettent le souhait d’être médecin, sans s’assurer qu’ils en ont les capacités intellectuelles et morales. Capacités intellectuelles : cela va sans explication ; capacités morales : il ne faut pas entendre ici la simple gentillesse dans laquelle on voit aujourd’hui « l’humanité », mais plutôt le courage, l’énergie, l’opiniâtreté, le fait de prendre sur soi, de s’imposer rigueur et détermination dans le travail. À cet âge, cela se concrétise par la disposition à étudier sans relâche et, quoi qu’on en dise, l’aptitude à préparer et réussir un concours est une bonne façon de le vérifier – les étudiants en classe préparatoire en savent quelque chose.

Une sélection, des sélections

Ainsi, ouverture du numerus clausus ne doit pas signifier absence de sélection. Cette sélection indispensable, il faudrait dans l’idéal l’avancer avant l’entrée dans le supérieur. On éviterait ainsi d’entretenir les jeunes qui n’ont pas les qualités requises dans une illusion préjudiciable à leurs véritables intérêts, et on pourrait concentrer les efforts sur ceux dont le projet a des chances d’aboutir. Une présélection sur dossier serait sans doute la modalité la plus efficace. Là encore, des pistes sont à trouver dans ce qui se fait pour les classes préparatoires.

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Mais la sélection précoce ne doit pas se transformer en couperet. Si le concours actuel est vécu de façon si dramatique, c’est qu’il est irrémédiable. En cas d’échec, l’espoir de devenir médecin est brisé pour toujours, ce qui est terrible pour ceux qui se sentent une forte vocation. Il faut donc une deuxième chance. Celle-ci devrait permettre la maturation de certains jeunes qui ont besoin de plus de temps pour réaliser pleinement leur potentiel. Il faut donc développer les admissions dites « alter PACES » (première année commune aux études de santé), qui se font au niveau bac+3. Des étudiants motivés devraient pouvoir intégrer la deuxième année de médecine après une licence de biologie, une école d’ingénieur (agronomie ou vétérinaire par exemple), un institut de formation en soins infirmiers ou une école de kinésithérapie. Modalité d’admission qui ressemblerait à ce qui se fait dans la plupart des autres pays, notamment aux États-Unis, où on ne commence sa médecine qu’après le cycle généraliste « undergraduate ». Autre intérêt de l’alter PACES, la diversification des profils des nouveaux médecins, que ce soit sur le plan social ou psychologique.

Un projet réaliste ?

Ouverture du numerus clausus, présélection et passerelles entre filières sont donc les moyens pour desserrer l’étau qui comprime les aspirants médecins. Restera à absorber les flux… Ici la bonne volonté ne suffira pas. À l’heure des réductions budgétaires dans les universités et les hôpitaux, cet autre débat risque d’être la pierre d’achoppement qui menace un projet éminemment honorable.

Glyphosate sur Wikipédia: dangereux en France, inoffensif partout ailleurs


Conformément aux conclusions de l’OMS, l’encyclopédie en ligne Wikipedia affirme l’innocuité du glyphosate. Sauf dans sa version francophone. Cette singularité est due au zèle militant d’un seul internaute.


« Le consensus parmi les agences nationales de régulation des pesticides et les organisations scientifiques est qu’il n’y a pas de preuve d’un effet cancérigène pour l’homme du glyphosate utilisé selon les règles. » Cette phrase est extraite de Wikipédia, mais en version anglaise. Vous ne la trouverez pas sur la version française, enjeu de ce qu’on appelle dans le jargon maison une « guerre d’édition ».

Encyclopédie collaborative lancée en 2001, Wikipédia fédère des dizaines de milliers de contributeurs bénévoles, qui peuvent créer et modifier des articles à leur guise, sous l’encadrement a minima pour la partie française de quelque 150 administrateurs. Mi-février 2019, celle-ci comptait deux millions d’articles, dont 0,8 % seulement étaient considérés par les administrateurs du site comme « de qualité ».[tooltips content= »Un article de qualité est « bien écrit, complet, argumenté et neutre », dit la charte de l’encyclopédie en ligne. »]1[/tooltips] L’article « Glyphosate » n’en fait pas partie. Et pour cause. Dans notre pays, et dans notre pays seulement, le glyphosate est un sujet hautement polémique. Les pages en anglais, en italien ou en allemand de Wikipédia ne présentent pas du tout cet herbicide comme un risque majeur pour la santé publique.

Un seul contributeur peut influencer un article

Breveté en 1974 sous la marque Roundup par l’américain Monsanto (racheté en 2018 par l’allemand Bayer), tombé dans le domaine public en 2000, le glyphosate est un des phytosanitaires les plus utilisés dans le monde. Sa toxicité a été régulièrement examinée, comme celle de tous les pesticides. À l’issue de multiples vérifications, il est toujours en vente dans l’UE (contrairement au paraquat, à l’atrazine, à la roténone, etc.). Plus encore, même selon Wikipédia (français), l’Autorité européenne de sécurité des aliments ainsi que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) estiment « improbable » qu’il soit « cancérigène par voie alimentaire ». Seul contre-avis : le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), agence de l’OMS, l’a classé « probablement cancérogène », sur la base de résultats en laboratoire, sans se prononcer sur le risque en usage normal. Le CIRC est basé à Lyon. Est-ce la cause ou la conséquence de la défiance envers le glyphosate en France ? Difficile à dire, mais cette défiance déteint sur Wikipédia.

Sur Wikipédia, toutes les contributions sont archivées et consultables en ligne. Leur lecture montre qu’un seul contributeur motivé peut influencer un article. En l’espèce, il signe « Factsory ». L’énergie qu’il consacre à ce sujet force le respect, mais elle est à sens unique, à charge, mettant exclusivement en avant ce qui peut accréditer la toxicité du produit pour l’homme.

« Pas d’association entre glyphosate et cancer »

En mai 2016, Factsory introduit une référence à une étude relevant un lien entre le glyphosate et des cancers. Quand un autre contributeur souligne que l’étude en question établit une corrélation, pas un lien de causalité, Factsory répond : « Oui, mais c’est une première étape. Je prenais l’exemple du tabac plus haut, où on a d’abord montré la corrélation. » En d’autres termes, le glyphosate est un poison, le démontrer est seulement une question de temps. Or, le temps, en réalité, a joué en faveur du glyphosate. Au fil des années, les études se suivent et l’innocentent. En novembre 2017, le Journal of the National Cancer Institute publie les résultats de l’enquête « AHS ». Pendant vingt ans, 54 000 agriculteurs dont 45 000 utilisateurs de glyphosate ont été suivis. Résultat : pas de hausse significative des cancers. Or, le 13 novembre, quand le contributeur « Nbonneel »signale qu’il y a « une nouvelle étude à grande échelle particulièrement importante par son ampleur », Factsory fait immédiatement savoir qu’il est « défavorable pour plusieurs raisons » à ce qu’elle soit citée sur Wikipédia. L’étude aurait des biais, des limites. Elle est finalement citée, mais sous une forme pour le moins bizarre : les centaines de données rassurantes sont expédiées en sept mots – « pas d’association entre glyphosate et cancer » – tandis que les quelques réserves des chercheurs émises au conditionnel sont minutieusement rapportées – « doublement du risque de leucémie myéloïde aiguë chez les plus gros utilisateurs, le tiers des utilisateurs les plus exposés, avec un recul de 20 ans, présente un risque augmenté de + 5 % à + 297 % ».

À peu près à la même époque, la presse relate qu’un expert consulté par le CIRC, Christopher Potier, a été rémunéré par des cabinets d’avocats défendant des victimes de cancers attribués au glyphosate. Un contributeur le mentionne sur la page. « Je suis pour la suppression de cet ajout », fait savoir Factsory le 21 octobre 2017. Il se bat également pour que l’avis du CIRC, bien que minoritaire, soit cité en premier parmi ceux des différentes instances sanitaires qui suivent le dossier. Le contributeur « M Felipe » n’est pas d’accord. Les échanges s’éternisent, s’enveniment. « Ce sujet est fortement idéologisé et Factsory bloque toute modification objective, ça n’est pas acceptable », s’énerve M Felipe le 17 décembre 2018.

Pas de Wikipédia pour les gouverner tous

Début février 2019, le contributeur Nbonneel s’émeut de citations du Monde, trop fréquentes à son goût. Selon Nbonneel, « dans le contexte des sciences exactes », un quotidien généraliste n’est pas une source de premier plan. Sans surprise, Factsory défend avec ardeur cette référence qui penche depuis des années pour une interdiction du glyphosate. La page Wikipédia sur le glyphosate, selon lui, « n’est pas un article de science ! Cela porte sur un sujet scientifique, mais avec des dimensions politiques, économiques, sociétales, éthiques. » Le Monde a sorti en 2017 des documents internes de Monsanto, détaillant le lobbying mis en œuvre par la firme pour défendre son produit. L’agence Santé Canada a examiné ces « Monsanto Papers », sans y trouver la preuve que le glyphosate était périlleux. Le 11 janvier 2019, elle a maintenu l’autorisation d’emploi, écartant tout « risque de cancer pour les humains ». Wikipédia francophone n’en parle pas.

Mais qui est Factsory ? Un lobbyiste travaillant pour des concurrents de Monsanto ? Un mercenaire œuvrant pour un avocat en procédure contre la firme ? Rien de tout cela. Après enquête, il se trouve être maître de conférence en informatique à l’université de Lille 1. Il milite occasionnellement sous son vrai nom (Mikaël Salson) contre la « désinformation » tendant à innocenter le glyphosate. Le 15 septembre 2018, sur Twitter, il fait la leçon à Géraldine Woessner, journaliste d’Europe 1. « Pour le glyphosate, votre tweet est du cherry-picking : vous ne citez pas de synthèse de la littérature scientifique. »

Contacté, il n’a pas souhaité commenter, mais rien ne permet de penser qu’il a d’autres motivations que l’envie sincère de lutter contre le lobby, bien réel, de l’agro-industrie. S’il cessait d’intervenir sur l’article glyphosate, un autre prendrait probablement le relais, car Factsory est représentatif d’un authentique courant d’opinion en France. Ce n’est pas un groupe de pression structuré. Tout repose sur des convictions, et c’est une force considérable. Dans La Démocratie des crédules (PUF, 2013), le sociologue Gérald Bronner relevait que, tous sujets confondus, les « lanceurs d’alerte » sont systématiquement plus actifs que les sceptiques. À l’origine, l’encyclopédie en ligne fonctionnait avec un comité de validation scientifique. Elle prenait forme avec une lenteur si désespérante que les deux fondateurs, Jimmy Wales et Larry Sanger, ont lancé une œuvre coopérative. Le résultat est là : chaque pays a un Wikipédia à son image, somme de la totalité des connaissances, corrigée par les préjugés nationaux.

Quand la pédophilie était un jeu d’enfants…


Gide défendait autrefois les relations intimes entre adulte et enfant au nom de l’émancipation sexuelle. Ce crime pédérastique n’a heureusement plus droit de cité. 


Il est impossible et impensable de ne pas dénoncer par principe la pédophilie, mais on est aussi contraint de s’interroger sur le fait que cette réprobation, pour être unanime, n’en est pas moins récente. Il y a une quarantaine d’années, la mode était à la libération sexuelle des très jeunes, sans qu’on s’interroge sur la mise en œuvre inégalitaire et oppressive de ce programme. Ce ne fut qu’une mode, mais si l’on remonte un peu plus le temps, on observe que Gide, pédophile proclamé, fut il y a un siècle un écrivain considérable, un maître à penser, le titulaire d’un prix Nobel qui ne surprit ni n’indigna personne.

Gide et la justification de l’ « amour grec »

Pour comprendre le changement d’époque, on peut partir de Gide et plus précisément de Corydon (publié en 1921), où il fait la théorie et l’éloge de ce qu’il appelle la pédérastie. L’homosexualité (l’ « uranisme ») est, dit-il, une chose aussi naturelle que répandue, chez les animaux aussi bien que chez les humains, par rapport à quoi l’hétérosexualité semble une construction culturelle, une exception comme l’est l’union féconde, alors que la « volupté » est une constante qui peut prendre toutes les formes. La pédérastie promue par Gide est une forme de l’homosexualité, mais pas la seule. Le porte-parole de l’auteur, Corydon, l’oppose à l’ « inversion » de l’homme efféminé, l’homosexuel passif, qu’il reproche à Proust d’avoir mis en avant. À la pédérastie en revanche, il trouve des justifications et propose un statut, celui de l’ « amour grec », caractéristique, juge-t-il, des périodes de grande culture, de Périclès à Shakespeare en passant par l’Italie de Michel-Ange. La pédérastie correspond à l’éveil de la sexualité chez les garçons, qui jusque vers 18 ans, reste « sans exigence bien précise ». Cette indétermination devient, grâce au lien avec un aîné, une initiation. En « fixant » ainsi les jeunes gens, elle a pour effet de garantir « la pureté du gynécée », de protéger les femmes et de rehausser leur image au niveau d’Andromaque et d’Antigone. L’embellissement hellénique de la pédérastie pouvait laisser sceptique. Au nom de la morale, du contrôle de soi, on pouvait condamner la frénésie de celui qui prenait l’initiative, mais on supposait que l’objet de ce désir déréglé n’avait guère à en souffrir.

Dans son désir d’instituer à part la sexualité erratique et précoce des garçons, Gide rencontre un de ses contemporains, Léon Blum, qui dans un essai publié en 1907 (Du mariage) défend, contre l’initiation par les prostituées, une période d’essais et de vagabondage commune aux garçons et aux filles. Gide trouve cette proposition irréaliste. Elle l’était sans doute alors, mais, depuis, le changement des mentalités et surtout le progrès de la contraception ont fait de cette anticipation la pratique commune. Du coup, la proposition « grecque » de Gide, qui avait d’emblée le défaut d’ignorer les désirs des adolescentes, ne correspond plus du tout à notre situation.

La sorte d’utopie dont Gide enveloppe son homosexualité est en décalage avec les valeurs d’égalité des sexes et d’autonomie de l’enfant qui, depuis un siècle, n’ont cessé de s’affirmer. De ce décalage, qui n’est pas récent, Gide devait être conscient puisqu’il a choisi des pays exotiques pour ses pratiques personnelles. Ses frasques au Maghreb avaient peu à voir avec « la formation uranienne des enfants de l’Antiquité » décrite par Corydon, mais il y a trouvé ou cru y trouver un monde où, dans le cadre doublement inégalitaire de mœurs anciennes et d’une situation coloniale, l’enfant pouvait apparaître comme le partenaire d’un amusement correspondant à son âge et surtout à sa condition.

Dolto anéantit Gide

Les cultures acceptant la pédophilie ont en commun, au contraire de la nôtre, d’assigner les enfants et adolescents à une condition inférieure. Le vocabulaire est éclairant : dans la culture qui, pour Gide, fait référence, le mot païs peut désigner un garçon, un esclave ou un jeune esclave, ce qui montre que la condition de l’esclave et celle de l’enfant sont proches. Tous deux sont des dominés irresponsables, étrangers à toute culpabilité pour les jeux dont ils sont l’objet. Cette proximité « statutaire » de l’enfant et de l’esclave en contexte gréco-romain apparaît directement dans le récit que deux évangélistes, Matthieu (8, 5-13) et Luc (7, 3-10) font de la guérison à Capharnaüm du « serviteur » d’un centurion : pour indiquer la condition de ce serviteur, ils emploient parfois païs et parfois doulos (esclave, sans ambiguïté).

Les conditions de l’utopie pédérastique de Gide sont ce que notre société rejette de plus en plus. La répression de la sexualité des femmes hors du mariage favorisait l’existence d’un « marché sexuel » entre hommes et la différence de statut entre les générations rendait supportable l’inégalité des échanges. Quant à nous, au contraire, en proscrivant les violences éducatives, nous avons aboli la dernière trace du statut inférieur qui rapprochait l’enfant de l’esclave. Ce statut pouvait être justifié par l’idée (que reprend Gide) que l’enfant n’est encore que le matériau d’une humanité à venir. En montrant que la psychanalyse intervenait trop tard pour guérir les traumatismes du début de la vie, Françoise Dolto a réfuté cette idée. Ayant reconnu pleinement nos devoirs envers l’enfant, nous sommes devenus des antipédophiles vigilants. L’infériorité irresponsable de l’enfant avait pu recouvrir et dédramatiser la pédophilie, l’émancipation de l’enfant la montre désormais dans sa brutalité.

Il est vrai que cette conséquence n’est pas apparue tout de suite. Dans un premier temps, l’émancipation juvénile a été associée à la promotion des relations sexuelles entre adolescents et adultes, dont Gabriel Matzneff a fait l’apologie. Mais ce ne fut qu’un intermède : l’émancipation générale a buté sur l’inégalité réelle. Des faits divers ont montré la réalité sordide que cette libération pouvait recouvrir, la pédophilie est apparue insupportable et cynique, l’indéfendable par excellence.

L’impossibilité de la pédophilie n’a pas supprimé la pédophilie

L’impossibilité de la pédérastie revendiquée n’a pas entraîné la fin de la pédophilie, mais elle l’a déplacée, privatisée, de sorte qu’elle est devenue une pratique de proximité, concernant les filles et les garçons. Elle peut être le fait d’un très proche, comme l’ami de la famille que montre « à l’œuvre » le film autobiographique d’Andréa Bescond, Les Chatouilles. Elle peut résulter, comme dans la troupe de Bernard Preynat, de l’exploitation d’une relation éducative chaleureuse. Dans tous les cas, elle trahit la confiance accordée par le plus jeune, auquel elle inflige une blessure encore plus profonde d’être associée à la séduction.

L’Église catholique se trouve au centre des débats actuels sur la pédophilie, la cible principale des dénonciations, au prix de certaines confusions. Doit-on dire que le « pouvoir sacré » des prêtres qu’incrimine Christine Pedotti, favorise les abus ? On peut en douter pour la France où le peuple catholique est depuis longtemps distant voire méfiant à l’égard du pouvoir clérical. En revanche, le cléricalisme fonctionnel de l’institution a évidemment favorisé sa prétention de tout régler en interne, donc la dissimulation et l’ignorance des séquelles pour les victimes.

A lire aussi: La pédophilie est-elle vraiment si catholique?

La focalisation du débat sur les institutions catholiques a pour inconvénient de faire oublier une question générale, celle de la relation pédagogique dans une société qui veut émanciper l’enfant. On se demande souvent si cette société individualiste est capable d’éduquer, de fournir aux arrivants plus qu’une information rationnelle, un pur enseignement. Dans l’école, la tendance est à présenter les valeurs de la démocratie de manière tout abstraite, sans les rattacher à aucune appartenance, en particulier nationale, laissant aux jeunes toute la responsabilité de l’affiliation. Sauf dans la famille, la société des individus voit les générations comme à part, laissant à ceux qui entrent dans la vie le choix de leurs orientations fondamentales. Mais sur ce fond disloqué, émietté subsistent, se développent peut-être, des lieux d’implication éducative forte, d’initiation, où les entrants sont guidés par des anciens : clubs sportifs, ateliers de théâtre, mouvements de jeunes, groupes religieux… Ces lieux sont légitimes et sans doute nécessaires, mais l’affectivité qu’ils mobilisent peut (pédophilie ou non) être pervertie, comme l’a montré la théologienne Geneviève Médevielle dans La Croix à propos des religieuses en formation.

Cela porte à considérer avec un peu de distance nos propres indignations. Le meilleur peut connaître la pire des corruptions, ce n’est pas une raison pour s’en priver. Comme la famille est exposée à l’inceste, les lieux de formation le sont à la pédophilie. Quand une relation dépasse le domaine du juste et de l’injuste, quand il s’agit de partager quelque chose de plus substantiel, un Bien ou une idée du Bien, autrement dit : quand cette relation est humainement productive, elle comporte une part de danger. Nos dénonciations sont trompeuses quand elles font croire que ce qui nous indigne n’a aucune prise sur nous.

Christchurch, du « grand remplacement » à la grande récupération

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L’épouvantable attentat de Christchurch, qui a fait au moins 50 morts en Nouvelle-Zélande, a réveillé la gauche antiraciste française. Depuis vendredi, tout est bon pour faire porter le chapeau à l’écrivain du « grand remplacement » Renaud Camus et, par extension, à l’académicien Alain Finkielkraut. Le « padamalgam » a vécu. 


L’horrible attentat contre les musulmans de Christchurch en Nouvelle-Zélande a illustré les mécanismes d’un scénario désormais bien rodé. Comme chaque massacre, celui de Christchurch a contribué au déni du risque islamiste, ajouté une pierre à la construction d’un ennemi d’extrême droite marginal (reductio ad hitlerum) et porté atteinte à la liberté d’expression. Après chaque massacre, la gauche dite progressiste tente d’asseoir son hégémonie idéologique.

L’extrême droite n’est pas une religion de paix et d’amour

Quand les islamistes tuent, le déni entre en action selon deux modes particuliers : l’injonction et l’intimidation. L’injonction est généralement d’Etat. Fin 2014, après une série de micro-attentats contre un commissariat à Joué-lès-Tours, contre une foule par une voiture-bélier à Dijon, contre un marché de Noël à Nantes, François Hollande dira : « Nous ne devons pas céder à la panique, aux amalgames ». Debut 2015, après les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de Vincennes, le même François Hollande ajoutera que ces fanatiques « n’ont rien à voir avec l’islam ». « Padamalgam » et « Cépaçalislam », sont deux injonctions d’Etat qui ont empêché qu’émerge un débat critique sur l’islam.

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La force desdites injonctions présidentielles ne tenait pas à leur caractère incantatoire. Elles ont été accompagnées d’une féroce judiciarisation de l’ « antiracisme » et un authentique pilonnage médiatique justifiant cette judiciarisation. Christiane Taubira, alors garde des Sceaux a certes réaffirmé les principes de la liberté d’expression, mais a expliqué qu’en certaines occasions, cette liberté pouvait être amenuisée. Les procès ont dégringolé en cascade par pur souci d’intimidation. Georges Bensoussan, Éric Zemmour, la « fachosphère » n’en finissent pas de s’en déprêtrer. Parallèlement, nombre de médias dits « progressistes » (L’Obs, Le Monde, Libération…) ont accompagné le mouvement, en le justifiant bien entendu.

Quand il arrive – comme à Christchurch – que des musulmans meurent assassinés, cette gauche progressiste qui stigmatise toute critique de l’islamisme exulte : la preuve est là, l’extrême droite « blanche », raciste et meurtrière est le véritable ennemi, le « ventre de la bête est encore fécond », blablabla. Et le déni du risque islamiste en sort consolidé.

Aude Lancelin et les professionnels de la récupération

L’attentat de Christchurch a irradié jusqu’à Paris d’autant plus facilement que l’auteur du massacre, Brenton Tarrant, un Australien d’extrême droite, a affirmé, dans un « manifeste » qui a été mis en ligne, avoir puisé les justifications de ses violences dans les écrits de l’écrivain français Renaud Camus, hanté par le « grand remplacement », dans la défaite de Marine Le Pen à la présidentielle de 2017 et dans une attaque au camion qui fit cinq morts à Stockholm en avril 2017, dont une fillette de 11 ans.

Il n’en a pas fallu davantage pour que Renaud Camus, qui n’a jamais appelé au meurtre de quiconque, soit cloué au pilori par Aude Lancelin, ex-diva de l’Obs, qui s’est fait un plaisir de marteler que « les idéologies criminelles que la France exporte aujourd’hui sont d’extrême-droite » mais aussi que « le tueur de Christchurch, 49 morts, se revendique de Renaud Camus ».

Et que « Anders Breivik, 77 morts, se revendique de son ami Alain Finkielkraut (2011) qui l’invite sur la radio publique » (sic). Le tweet d’Aude Lancelin a été étayé par celui d’une ancienne ministre de l’Education nationale, Najat Vallaud-Belkacem dénonçant les « indignations hypocrites » d’une foultitude de médias islamophobes (Le Figaro, L’Express, Valeurs Actuelles…) « qui ont contribué à promouvoir ça »; « ça » était la haine meurtrière contre les musulmans.

Bien entendu, l’islamophère s’est engouffrée dans la brèche et un certain Davut Pusa qui se dit historien a tweeté que « la responsabilité pénale des idéologues de la haine Camus, Finkielkraut, Houellebecq et Zemmour (était) engagée ».

Yasser Louati ex-porte-parole du Collectif contre l’islamophobie(CCIF) et aujourd’hui à la tête d’un « comité justice et libertés » a, lui, anathémiser Alain Finkielkraut qui a fait « intervenir le porteur de la thèse du grand remplacement sur le service public ».

Bref, la gauche progressiste qui interdit de questionner le rôle du Coran dans les milliers de meurtres et d’attentats commis par les groupes islamistes, stigmatise comme criminelles les interrogations angoissées de Renaud Camus, Alain Finkielkraut, Michel Houellebecq… et de quelques autres encore.

Aux Etats-Unis, les premières têtes sont tombées

La polémique Christchurch a réverbéré bien au-delà de Paris. A New-York, la gentille Chelsea Clinton – fille de Bill et Hillary – a été prise à parti pour avoir pointé l’antisémitisme de l’élue musulmane du Minnesota, Ilhan Omar. Chelsea Clinton a carrément été accusée d’avoir inspiré l’attentat de Christchurch. Et la vidéo de son altercation avec un groupe d’étudiants a été diffusée sur les réseaux sociaux.

Jeanine Pirro, animatrice d’une émission de débat sur Fox News, aurait été suspendue pour avoir déclaré que l’hijab de la même Ilan Omar suggérait une meilleure allégeance à la charia qu’à la constitution des Etats-Unis. Le parti Démocratie et les organisations islamiques ont alors fait pression sur les sponsors de l’émission de Jeanine Pirro pour qu’ils retirent leurs budgets publicitaires. Jeanine Pirro, une des rares voix non politiquement correctes de la télévision américaine, a peut-être perdu son émission.

La droite s’écrase

Ce combat pour savoir qui de l’extrême droite « blanche » ou de l’islamisme est le meilleur épurateur ethnique, est en réalité un combat entre la gauche et la droite en France, mais aussi au sein des sociétés occidentales. Partout, la gauche « progressiste » instrumentalise l’antiracisme pour mieux stigmatiser la droite et faire de tous les musulmans des victimes. La force de cette idéologie est telle, qu’en France, la droite institutionnelle – la bonne vieille droite française à la Pasqua – a préféré se dissoudre plutôt que d’être assimilée à l’extrême droite (raciste et criminelle).

Pendant ce temps, benoîtement, profitant de ce conflit idéologique interne qui ne les concerne nullement, les organisations islamistes poussent leurs pions au sein des sociétés occidentales.

« Le lien entre les dérèglements climatiques et l’activité humaine n’est pas clairement démontré »


Pour l’ancien PDG d’Elf, la croissance galopante du nombre d’humains est problématique. Bien que la fin du pétrole ne soit pas pour demain, la généralisation du mode de vie occidental exige des investissements colossaux dans les énergies alternatives.


Gil Mihaely. De l’avis quasi général, nous sommes en train de vivre un dérèglement climatique sévère, principalement dû à l’activité humaine. Nombre de scientifiques soutiennent que la planète risque de devenir difficilement habitable si rien n’est fait d’ici quelques décennies. Adhérez-vous à ce consensus ?

Loïk Le Floch-Prigent. Le lien de causalité entre les dérèglements climatiques et l’activité humaine n’est pas clairement démontré. Pour l’instant, on constate une corrélation qu’on n’arrive pas à expliquer de manière convaincante. Alors que l’attention générale se focalise sur les gaz à effet de serre émis par l’utilisation des énergies fossiles, je vois dans la démographie la première grande question écologique mondiale. En effet, la population mondiale a fortement augmenté au cours des deux derniers siècles : on est passé d’un à sept milliards d’individus, et on risque de monter à dix milliards. La planète est-elle capable de contenir autant d’individus qui aspirent tous au mode de vie des plus chanceux ? N’est-ce pas simplement cette surpopulation qui conduit aux changements ? Par ailleurs, il faut se demander si le réchauffement est vraiment un mal absolu. Après tout, la planète a connu des périodes de réchauffement sans pour autant disparaître.

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Sans doute, mais pas aussi rapides. Et il n’y avait pas toute une activité humaine à sauver…

Sur la rapidité du changement, on a tendance à confondre deux phénomènes. Le premier est le dérèglement conduisant à des catastrophes qui sont ressenties comme plus graves que par le passé dans un certain nombre de régions. Le second est lié à la fonte des glaciers, à l’augmentation du niveau de la mer et à la disparition annoncée d’un certain nombre de territoires. De ce point de vue, nous ne sommes pas dans une situation d’urgence absolue qui devrait nous faire oublier tout le reste : d’après les observations actuelles, la peur de voir des territoires envahis par les eaux demain n’est nullement fondée. Dire le contraire relève d’une manipulation des résultats scientifiques. En revanche, les phénomènes climatiques de dérèglement sont une véritable urgence. Mais, il faut y regarder de plus près, car le gaz carbonique (CO2) n’est pas l’unique élément dans l’équation. L’urbanisation – avec le béton et l’asphalte – et la déforestation (tous deux liés à la démographie galopante de l’humanité) devraient être prises en compte. En réalité, le nombre d’individus a augmenté de façon dramatique, ce qui a conduit à une urbanisation délirante et une augmentation générale de l’activité. C’est cette transformation-là qui est la cause de nos difficultés. La planète peut probablement supporter sept ou huit milliards d’individus – s’ils ne vivent pas comme des Américains –, mais difficilement le double. Voilà le défi.

Mais le réchauffement risque de déréguler les courants océaniques et de tuer des ensembles coralliens, deux phénomènes dont les conséquences sur la viabilité de la planète sont catastrophiques !

Votre propos relève du catastrophisme ! L’homme s’est toujours servi de la nature à son profit en la transformant, et c’est pourquoi la science s’est autant développée. Lorsqu’il y a péril, il trouve les moyens de réagir. Le catastrophisme a conduit les COP successives à vouloir contraindre la population de la planète à changer de mode de vie et à diminuer les émissions de CO2 pour maintenir la planète à peu près à l’état actuel en condamnant les énergies fossiles. Or, je préconise, d’une part, de contenir la croissance démographique grâce à l’éducation et à la mise à disposition d’une énergie abondante et bon marché, et, d’autre part, d’utiliser les résultats de la recherche pour piéger ou utiliser le CO2.

Focalisons-nous sur la pierre angulaire du débat sur le climat, l’énergie, qui est d’ailleurs votre métier.

J’ai en effet été dans le nucléaire, le pétrole, l’hydraulique, le ferroviaire, le stockage électrochimique et les énergies nouvelles. Lors du choc pétrolier de 1973, j’ai été un des artisans du rapport qui a conduit à la création du Commissariat à l’énergie solaire (Comes). J’ai étudié – et pratiqué – l’ensemble des alternatives énergétiques.

Commençons donc par les hydrocarbures : sommes-nous proches de l’épuisement des réserves pétrolières mondiales ?

Pour répondre à cette question, il suffit de se souvenir d’une idée simple : ce qui est rare est cher. Donc si le pétrole ou le gaz naturel sont rares, pourquoi ne sont-ils pas chers ? Le baril en prix indexé coûte moins qu’en 1973 !

Pourquoi ?

Parce que derrière les gisements actuels – de gaz, de pétrole et de charbon –, il y a des réserves énormes, plus chères à exploiter. Mais si le prix du baril augmente, cela devient alors rentable de les exploiter, et ensuite l’expérience de la production conduit à une baisse des coûts. Donc si le prix augmente, les réserves augmentent ! Lorsque j’avais commencé à exploiter des gisements de pétrole en eaux profondes en Angola, le baril avait un prix de sortie équivalent au prix de vente. Aujourd’hui, par rapport à ce qui se pratiquait à l’époque, le coût a été divisé par trois. Nous avons tout simplement appris à le faire moins cher.

Il y aura donc toujours du gaz et du pétrole dans le sous-sol demain. Mais, à un moment donné, le gaz et le pétrole vont devenir plus chers que les énergies alternatives, donc économiquement sans intérêt. Par conséquent, ils ne seront plus utilisés que pour l’industrie. Mais nous en sommes loin, une bonne centaine d’années…

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Donc aussi longtemps que le baril de pétrole restera autour de 50, 60 ou 70 dollars, la transformation énergétique sera une chimère ?

Tout à fait. La transition énergétique dépend du renchérissement et de la raréfaction des hydrocarbures d’un côté et du prix des alternatives de l’autre. Si on décide de produire ces énergies avant qu’elles soient au bon prix, on devient un laboratoire pour le futur, mais ce laboratoire, il faut le payer. Et il faut être très riche.

Sommes-nous obligés d’attendre que le marché fasse le travail ? Et si les gouvernements intervenaient à travers la fiscalisation pour fixer les prix ?

Cela peut avoir une efficacité dans des pays développés sur certains points, mais ce n’est absolument pas une solution globale, tout simplement parce qu’il n’y a pas de politique incitative mondiale. Il n’y a pas de gouvernement mondial et donc ça ne marchera pas ! Les différents pays ne vivent pas de la même façon ! Et si vous essayez de renchérir artificiellement une marchandise, c’est voué à l’échec. Tôt ou tard, l’offre et la demande vont se retrouver. La Pologne étant riche en charbon, elle fabrique des centrales à charbon pour produire de l’électricité tout en essayant de diminuer leurs émissions de pollution et d’augmenter leur rendement. Aussi longtemps que c’est rentable, il est illusoire d’attendre d’eux qu’ils s’arrêtent.

Il existe aujourd’hui en France cinq centrales à charbon. Faut-il les fermer d’ici 2022 comme le souhaite le gouvernement ?

Toute la question est de savoir par quoi elles seront remplacées. Elles servent à produire lors des pics de consommation, comme les centrales à gaz. Ces centrales thermiques sont les seules à assurer une disponibilité rapide et abondante. Elles ne peuvent pas être remplacées par les énergies renouvelables, solaire et éolienne, qui sont intermittentes et chères. Quant à l’hydraulique, on en exploite déjà tout le potentiel et cela représente 11 % de notre bilan énergétique. Si on rappelle que 75 % de notre production d’électricité vient du nucléaire, on ne réduira pas le poids de ce dernier uniquement avec du renouvelable, ça ne marchera pas. Diminuer la part du charbon revient à augmenter celle du gaz, pourquoi pas, mais il faudra remplacer des installations amorties par de nouveaux investissements ! Avons-nous les moyens de gaspiller notre argent ?

Tout cela concerne l’électricité. Quid du transport ? La politique actuelle se fixe pour objectif la fin du moteur thermodynamique à 2030. Où trouverons-nous de l’électricité pour faire marcher toutes ces voitures électriques ?

Pour répondre à cette demande, il faut construire beaucoup de centrales et vite ! Or, aujourd’hui, personne n’y travaille parce que ce n’est même pas envisageable. Techniquement, c’est impossible. Le discours du gouvernement sur ce sujet est donc un mensonge. C’est une expression purement idéologique : il n’existe pas, aujourd’hui, de possibilité de changer en dix ans l’ensemble du parc automobile, de diminuer le nucléaire, de ne pas utiliser les énergies fossiles… Les objectifs fixés ou suggérés par le gouvernement dans ce domaine relèvent de la politique-fiction qui nous mène dans le mur, en particulier parce que notre industrie comme notre population n’y sont pas prêtes ! Cette idéologie de l’écologie politique française est responsable entre autres de la révolte des gilets jaunes.

Avez-vous une piste plus prometteuse pour une transition énergétique raisonnable ?

En ce qui concerne les énergies renouvelables, plutôt que de faire des « fermes » utilisant une surface au sol importante, il faut réfléchir aux installations plus modestes et aux circuits courts. Les rendements énergétiques sont loin du 100 % et, donc, on n’a jamais intérêt à effectuer plusieurs transformations. Par exemple, il faut utiliser directement le méthane produit par des déchets organiques plutôt que l’envoyer ailleurs sous une autre forme, par exemple électrique ; un toit animé par des panneaux photovoltaïques devrait apporter de l’électricité dans son environnement immédiat, et ainsi de suite. Sous prétexte de consommer de l’« électricité verte » à tout prix, on crée des absurdités dont les rendements sont insignifiants – ainsi parle-t-on d’hydrogène « vert » issu des déchets ! Stupide ! Autrement dit, il faut évoluer vers un système décentralisé où des consommateurs, notamment les particuliers, produisent leur propre énergie. C’est une révolution qui implique fortement l’urbanisme et le BTP, car la plupart des maisons pourraient devenir autonomes en énergie. C’est compliqué, car nous voulons aussi avoir l’assurance de ne pas avoir de coupures de courant ! Il faut donc un réseau puissant qui dispose de capacités importantes et mobilisables, c’est-à-dire que la multiplication de sources nombreuses d’énergies renouvelables va nécessairement avec le maintien d’une industrie nucléaire, hydraulique et thermique, un mix énergétique. Écoutons les techniciens et non les idéologues, car ces derniers nous préparent des difficultés lors des pics de consommation. En ce qui concerne les panneaux solaires, je rappelle que leur multiplication exigerait que nous ayons l’industrie nationale correspondante, nous ne pouvons pas préconiser des solutions techniques qui conduisent à importer massivement des matériels que nous ne produisons pas tandis que des usines ferment dans notre pays. La responsabilité dans l’énergie, c’est aussi de prendre en compte et de favoriser la production nationale des matériels.

Pourquoi pas, en ce cas, le tout-nucléaire ou un mix nucléaire/énergies renouvelables ?

Le nucléaire pose un autre problème : c’est bon et pas cher si ça tourne toujours à 100 %. Techniquement, un fonctionnement modulable est possible mais, outre qu’il est beaucoup moins rentable, il fragilise la centrale et raccourcit sa durée de vie de plusieurs décennies. C’est pourquoi on utilise l’énergie produite dans les heures de basse consommation pour remplir les barrages qui sont les piles électriques de la France. C’est là où la production thermique entre en jeu : c’est souple et cela assure l’approvisionnement pendant les pics de consommation ! Il faut du thermique pour donner un coup de pouce, c’est le back-up du système. C’est pourquoi ces centrales coûtent cher : elles ne sont que très peu utilisées. C’est le prix de l’assurance…

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Quelle stratégie préconisez-vous pour une évolution énergétique ? 

Le nœud du problème est lié à la démographie et à l’urbanisme, et c’est à partir de ces deux éléments qu’il faut construire les solutions. Il faut revenir à la raison. Or, la raison commande de travailler sur les circuits courts pour assurer un approvisionnement à prix économique. Prenons l’exemple de Cordemais, la centrale à charbon près de Nantes. Il faut la garder comme solution de sauvegarde pour la Bretagne tout en encourageant les gens qui veulent faire des circuits courts. N’encourageons surtout pas les grands parcs éoliens : c’est du racket de subventions ! Ce qu’on est en train d’organiser avec les parcs éoliens en mer est une absurdité technique, économique et financière, aucun parc éolien ne peut remplacer une centrale thermique !

Deuxième élément d’évolution important : la pollution – qui n’a rien à voir avec le climat. La pollution nous oblige à appréhender autrement la ville, en réfléchissant à la logique des circuits courts, aux habitations énergétiquement autonomes et à la grande question démographique. C’est très compliqué, car l’urbanisation s’est concentrée dans des métropoles, qui ont vu les services publics se développer et les prix de l’immobilier grimper. Ceux qui ont moins d’argent quittent la métropole pour la périphérie et sont taxés de pollueurs parce qu’ils utilisent leurs voitures pour avoir accès aux services publics et aux emplois de la métropole… On ne peut pas vouloir une chose et son contraire : évacuer les classes moyennes dans les périphéries, et en même temps leur interdire d’accéder facilement et pour pas cher aux centres-villes. C’est ce qui arrive aujourd’hui à Paris et à Bordeaux, deux des villes qui ont été les plus visées par les gilets jaunes…

Alain Destexhe: « Je rêve encore de la Belgique de Papa »

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Le sénateur belge Alain Destexhe a quitté le Mouvement réformateur (MR, centre belge) et créé son propre parti, « Liste Destexhe ». D’aucuns le voyaient rejoindre l’une des nombreuses micro formations qui émaillent la droite de la droite francophone. Très peu pour lui. Il y a, pense-t-il, un espace politique à remplir entre le MR et la droite extrême.


Sophie Flamand. Vous dites vouloir être le pendant francophone de l’Alliance néo-flamande (NV-A) ?

Alain Destexhe. Oui, contrairement aux discours à l’emporte-pièce de certains, je suis pragmatique, comme l’est la NV-A. Les slogans genre « Tous pourris ! » ne mènent nulle part. Mais la NV-A propose un réel programme et je les rejoins sur les domaines de l’immigration, du nucléaire et de l’économie. Par contre, contrairement à eux, je ne suis ni séparatiste, ni nationaliste. Je rêve encore de la Belgique de Papa, celle des années 70, où nous étions 10 millions de Belges. Bien sûr, c’est de la nostalgie et de l’utopie. Mais je rejoins souvent ceux qui pensent que c’était mieux avant.

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Vous avez été longtemps membre du MR, malgré vos divergences. Quelle est la goutte qui a fait déborder le vase ?

J’étais déjà très agacé par diverses prises de positions du MR. La sortie du nucléaire en 2025, par exemple, qui est une utopie présentée par des « experts » porteurs d’idéologie. Sous le masque de l’expert, on trouve souvent le militant peu respectueux du débat contradictoire et de la démocratie qui s’oppose à la volonté des élus et donc au principe de démocratie. Mais aussi l’adhésion de principe du MR à une résolution qui ouvre la voie de la « restitution » d’œuvres congolaises du Musée de Tervuren ou sa décision de signer la « Loi Climat » concoctée par Ecolo et approuvée par toutes les formations politiques francophones, y compris l’extrême gauche PTB. Tout comme les trois plus grands partis flamands, le MR aurait dû s’y opposer. Je ne reconnaissais plus mon parti. Je le reconnais moins encore lorsqu’il ne s’oppose pas à la proposition de loi orwellienne d’une ministre bruxelloise qui veut « piéger » les propriétaires immobiliers qui se montreraient un peu trop récalcitrants pour louer leur bien à des étrangers.

Mais le point de départ fut sans aucun doute le soutien au pacte de Marrakech par le Premier ministre Charles Michel (MR). Le divorce était consommé. Il faut à la Belgique francophone un parti de droite qui ait un programme clair et qui ne louvoie pas entre l’écologisme et l’immigrationisme au gré des sondages.

Le MR ne vous semble plus libéral. On pense par exemple à l’impôt sur les revenus boursiers que ce gouvernement a fait passer au taux record de 30%.

Je ne m’intéresse pas particulièrement au système boursier, mais fondamentalement, le MR n’est plus libéral. Les dépenses publiques belges totalisent 53% du PIB, ce qui nous fait figurer dans le top 3 mondial. Par comparaison, elles représentent 44% en Allemagne et aux Pays-Bas et 49% en Suède. Engrangeons-nous pour autant de meilleurs résultats ? Pas du tout ! Qu’il s’agisse de nos routes ou de notre enseignement, nous payons très cher des services publics peu performants. A l’exception de quelques postes primordiaux, tels la santé, la justice, les pensions ou encore la police et l’armée, toutes les administrations doivent baisser leurs dépenses afin de parvenir sous le seuil de 50% du PIB. Il faut aussi réduire de moitié le nombre d’élus, de parlementaires et d’intercommunales.

Quant aux dépenses sociales, elles se chiffrent à 30% du PIB. Mais personne n’a une vision claire de qui en sont les bénéficiaires. La situation actuelle est une superposition de « droits », au logement, à des aides diverses, aux allocations, à des réductions de tarifs… De nouveaux « droits » se créent sans cesse sans que l’on ne puisse déterminer quelle est la philosophie qui sous-tend cette solidarité. De plus, chaque commune est dotée d’un Centre public d’Aide sociale (CPAS) qui distribue toutes sortes d’aides. Ce sont eux qui distribuent les « revenus d’intégration ». Mais à qui sont-ils distribués ? C’est très flou, cela dépend des élus locaux, qui peuvent les attribuer selon leur idéologie ou par choix électoraliste. Ainsi, à Bruxelles, 90% de ces revenus d’intégration sont attribués à des personnes d’origine étrangère, et c’est 70% pour l’ensemble de la Belgique !

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Un autre bon exemple est le GRAPA. Il s’agit d’une allocation aux personnes âgées. Par le biais du regroupement familial, une personne d’origine étrangère pouvait faire venir ses ascendants, qui bénéficiaient du GRAPA sans jamais avoir cotisé un cent dans le système de sécurité sociale, alors que des Belges, ayant travaillé et cotisé toute leur vie, se retrouvent avec une pension de retraite inférieure. A un moment, le système est « tombé sur sa tête ». Les aides sociales, financées par la classe moyenne, créent et entretiennent un système d’assistanat, et sont devenues une machine électorale clientéliste pour le Parti socialiste. Il conviendrait d’établir un cadastre de ces aides qui se multiplient et de déterminer quelle est la part qui provient réellement des cotisations sociales et que le parlement puisse décider lors d’un débat public, des montants qui sont financés, non par des cotisations mais par l’impôt. Il faudrait passer d’une logique de « droits », à une logique politique.

Quand on lit votre programme, il semble qu’il n’y ait pas que dans le domaine social que vous dénonciez la superposition de droits et de lois.

En effet ! Il y a d’innombrables couches politiques et administratives en Belgique. Ca devient une vraie lasagne, dont le coût de fonctionnement est exorbitant. Pourquoi ne pas re-fédéraliser des compétences telles que le sport de haut niveau ou le Commerce extérieur au lieu d’éparpiller les compétences et les coûts ?

On vous sent aussi assez énervé quant à l’enseignement. Pourquoi ?

L’enseignement en Belgique francophone est un désastre ! Il n’y a qu’à voir nos piteux résultats aux concours PISA de l’OCDE. Or, notre enseignement est l’un des plus coûteux de la planète. Ce n’est donc pas le moins du monde une question de moyens. Je plaide pour une autonomie beaucoup plus grande des écoles. Elles doivent être libres d’engager qui elles veulent, de gérer leur budget et d’appliquer la pédagogie qui leur semble la plus adaptée à leurs élèves. Je dis « halte ! » au pédagogisme qui a envahi les programmes. Il faut revenir à une transmission des savoirs, et donc les programmes scolaires ne devraient porter que sur les matières à acquérir. On est loin du compte ! Quelle est à présent l’utilité de l’Inspection scolaire ? Vérifier que les profs ont bien respecté la méthodologie en vigueur. Mais ce qui est réellement important, ce sont les résultats. L’Inspection devrait plutôt vérifier que les élèves ont progressé selon les facultés de chacun et photographier cette évolution. Ce serait plus productif que l’actuel nivellement par le bas. L’égalitarisme est à ce point devenu LA référence qu’il nuit à l’intérêt général et aux performances des élèves.

Vous pointez également la fameuse « transition énergétique ». A vous lire, il semblerait qu’il s’agisse d’une fumisterie.

Il y a en tout cas une hystérie autour du climat. On croirait qu’il n’y a pas de sujets plus importants, alors que nous sommes confrontés à de grands défis dans le domaine du chômage, de la mobilité, de l’enseignement, des migrations ! La Belgique, qui ne totalise que 0,3% des émissions de CO2, ne peut pas se passer du nucléaire et le MR voudrait fermer les centrales en 2025 ! C’est absurde et irresponsable. Le nucléaire couvre 50% de nos dépenses énergétiques. Par quoi allons-nous le remplacer ? Par des centrales à gaz ? Le taux de CO2 augmenterait nettement et en outre cela alourdirait drastiquement la facture d’électricité des ménages, alors que nous sommes déjà l’un des pays les plus chers dans ce domaine.

Revenons au Pacte de Marrakech qui a contribué à provoquer votre rupture d’avec le MR. En quoi vous déplaît-il ?

Le Pacte de Marrakech risque d’être utilisé par des juges et des ONG pour contraindre le gouvernement à mener une politique contraire à la volonté de la majorité de la population. La Belgique est bien plus touchée par l’immigration que ses voisins. Cela se traduit par une augmentation de la population qui mine la cohésion sociale. Un islam, souvent de plus en plus virulent et revendicateur, s’installe sous nos cieux et s’oppose à l’intégration des personnes étrangères. En outre, cette immigration se révèle très coûteuse pour le contribuable mais il n’y a aucune volonté politique de mener une enquête sérieuse et détaillée sur ce sujet.

Et que proposez-vous ?

Il faut freiner l’immigration en restreignant le regroupement familial. Nous devons nous limiter strictement à ce qui est exigé par les directives européennes et, idéalement, revoir ces directives. Mais surtout, il faut traiter les demandes d’asiles hors du territoire belge, via les ambassades ou les pays limitrophes. Quand un migrant a posé le pied sur le sol européen, il est très difficile de l’expulser. Bien sûr, il existe les fameux « Ordres de Quitter le Territoire », mais en pratique, ces ordres sont rarement exécutés. Il s’agit d’êtres humains, parfois avec une famille ; on ne peut pas les expulser n’importe comment. Et très souvent, les pays d’origine ne veulent pas les reprendre. Les ONG font systématiquement opposition et aucun pays européen ne parvient réellement à les expulser. C’est pourquoi il faut empêcher l’entrée sur le sol européen de tous ceux qui n’ont pas le droit d’y être.

Immigration et intégration: avant qu'il ne soit trop tard...

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« Islamisation française », 40 ans de soumission médiatique


Un livre, écrit par un collectif d’auteurs, rassemble quarante ans de citations et de récits tirés d’archives sur « l’islamisation française ». Cette Histoire de l’islamisation française: 1979-2019 rappelle l’hypocrisie et le parti pris des grands médias, politiques et intellectuels en faveur de l’idée d’un islam, forcément bienveillant, offensé par les « racistes » et les laïcards.


Les auteurs de ce livre ont eu l’idée géniale de reprendre ce qui s’est dit et écrit sur l’immigration et l’islam au cours des quarante ans qui viennent de s’écouler en rappelant « les faits et les décisions », comme le mentionne la quatrième de couverture. Ce rappel se fait à travers de très nombreuses citations tirées d’archives. De ces auteurs nous ne savons rien, puisque la signature est celle d’un collectif anonyme. Mais on comprend, à la lecture, qu’ils se soient mis à plusieurs, compte tenu de la masse documentaire considérable qu’ils ont eu à travailler.

Le titre du livre, Histoire de l’islamisation française – et non Histoire de l’islamisation de la France – insiste sur la fabrication française d’un renoncement à être et à persévérer dans son être d’une nation abandonnée par des élites qui s’appliquent à domestiquer des autochtones qui renâclent à l’adaptation qu’elles attendent d’eux.

1979: « La joie fait son entrée à Téhéran »

Ce livre est l’occasion de nous rappeler tout ce que nous avons eu tendance à oublier ou que nous n’avons tout simplement pas remarqué et qui, au fil des ans, fait système. Il raconte la lente élaboration d’une idéologie islamophile, portée par une bonne partie des élites intellectuelles et médiatiques dont le bréviaire de gauche est en train de changer en début de période et qui va avoir tendance, au fil des ans, à devenir hégémonique.

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Chacun des titres des 40 chapitres est un millésime (de 1979 à 2018), accompagné d’une citation qui en donne la tonalité. Le premier chapitre démarre ainsi sur la révolution iranienne de 1979, avec ces mots de Serge July dans Libération : « La joie fait son entrée à Téhéran ». Le dernier chapitre s’ouvre sur le lapsus du décodeur de France Culture, Nicolas Martin, lapsus qui révèle « son incompétence et ses préjugés inconscients » : « Si les immigrés font plus d’enfants, seront-ils plus nombreux ? »

Le Monde et Libé, porte-parole de l’islam « modéré »

Ce livre est l’occasion de repérer les prémisses de ce que l’on entend aujourd’hui, de manière récurrente, sans y avoir toujours prêté attention alors. Qui se rappelle qu’en 1979, en réponse aux propos de Georges Marchais, Libération publiait une tribune de Fredj Stambouli de l’université de Tunis qui plaidait déjà pour une décolonisation des esprits des populations occidentales, afin de leur permettre « d’accepter et même d’encourager le droit légitime des Autres à rester ce qu’ils veulent être » ? Nous étions à la fin des années 1970 et, déjà, l’assimilation faisait figure de repoussoir. C’étaient déjà les autochtones qu’il fallait acclimater aux nouveaux venus.

Déjà, dans les années 1980, les propos des musulmans dits « modérés » étaient reçus avec politesse, même s’ils disaient la même chose que ceux proférés par d’autres qualifiés d’islamistes. Dans Le Monde de mars 1989, Mohammed Arkoun, grand « modéré » s’il en est, pouvait ainsi accuser, sans soulever le moindre tollé « la raison des Lumières d’avoir substitué le dogme de sa souveraineté à celui de la raison théologique ». On ne lui répondit pas.

2014, l’enfumage de Dalil Boubakeur

Vingt-cinq ans plus tard, le réflexe de l’inversion ou du mensonge par omission s’est si bien propagé que la presse rapporte parfois exactement l’inverse de ce qui est dit, tout en faisant silence sur les propos les plus gênants. C’est l’objet du chapitre 2014. Cette année là, le « modéré » Dalil Boubakeur, recteur de la Grande Mosquée de Paris et président du Conseil français du Culte musulman (CFCM), présente à la presse une Convention citoyenne des musulmans de France pour le vivre-ensemble concoctée par le CFCM. Ça sonne bien à nos oreilles. Lors de la conférence de presse, Dalil Boubakeur se garde bien d’évoquer l’article 5 de la convention sur les tenues vestimentaires qui fait du voile une obligation islamique. Les rares médias qui évoquent cette convention trouvent motif à se réjouir, sans jamais parler de l’article 5. Ainsi, Le Monde déclara que « ce message ne pouvait pas mieux tomber ». Il ajouta que « le texte s’attache aussi à lever les soupçons qui pèsent sur l’islam. “L’islam est parfaitement compatible avec les lois de la République” proclame-t-il […], le texte affirme que “les musulmans de France désirent se joindre au renouveau de la pensée religieuse sur l’islam” et “ajuster leurs pratiques” à la société française. » Le président de l’Observatoire de la laïcité Jean-Louis Bianco salua aussi cette avancée. Médiapart, Le Nouvel Observateur et la Ligue de l’enseignement ne furent pas en reste. La lettre ouverte de trois femmes du collectif « Femmes sans voile » d’Aubervilliers, parue dans Marianne et qui dénonçait le CFCM, n’aura aucun écho. Les féministes ne bougeront pas. Enhardi par cette méprise volontaire, Dalil Boubakeur récidive en juin 2017 lorsqu’il met en ligne, sur le site de la Grande Mosquée de Paris, des textes injurieux, méprisants et hostiles au christianisme et au judaïsme, textes qui reprennent en gros la doctrine islamique sur le sujet. Sans provoquer, là encore, la moindre réaction.

2006, le lynchage de Robert Redeker

Heureusement, le chapitre 2006 nous a déjà rappelé la veulerie dans laquelle se sont vautrés les contempteurs de Robert Redeker, menacé de mort et condamné à la clandestinité pour avoir écrit dans Le Figaro ce que d’autres avant lui avaient écrit sur l’islam. C’est vrai, c’est plus facile et moins risqué de se mettre du côté du plus fort. Olivier Roy y vit « un tissu d’imbécilités », Le Monde, « des vociférations ». Libération parla d’une « tribune satanique ». Et, n’écoutant que son courage, la responsable de la page « Débats » du Monde rassura les lecteurs du journal : si la tribune avait été proposée au Monde, « nous ne l’aurions certainement pas publiée ». On retrouve donc les “Usual Suspects”, dont Le Nouvel Observateur qui a l’audace d’écrire que Robert Redeker n’est pas victime d’islamistes, de musulmans vindicatifs mais « de son orgueil de roseau pensant », mettant ainsi en doute sa compétence de philosophe. C’est la curée. S’y joignent Témoignage chrétien qui voit dans la tribune de Robert Redeker une injure islamophobe digne de l’extrême droite et Paris Match qui pousse au maximum le renversement moral en parlant de chronique haineuse d’un « simplet » qui cherche la notoriété et n’est pas digne d’être défendu au nom de la liberté d’expression.

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Les auteurs du livre y voient une inversion, dénoncée au fil des chapitres, qui place la violence du côté de celui qui en est victime. Olivier Roy gagne le pompon de la lâcheté lorsque, dans Libération, en septembre 2006, il accuse Robert Redeker de « chatouiller la fatwa », lequel ne devrait pas s’étonner de ce qui lui arrive. Pour Olivier Roy, qui remet ça dans Esprit, « Robert Redeker est raciste ».

2005, les caricatures de Mahomet incitent « à la haine religieuse, au racisme et à la xénophobie »

Et, si l’on veut bien remonter au chapitre 1989, on trouvera le même genre de veulerie intellectuelle lors de l’affaire Rushdie. Rappelons simplement ce que le grand Jacques Berque écrivait dans Le Figaro à l’époque. Il aurait préféré que Les Versets sataniques ne soient pas diffusés en France et considérait que Salman Rushdie ne pouvait en aucun cas être pris pour un héros de la libre-pensée après avoir insulté si grossièrement le prophète de l’islam.

Sans oublier l’affaire des caricatures danoises publiées en 2005 qui donna l’occasion aux députés européens de montrer leur courage en adoptant une résolution dénonçant les abus de la liberté d’expression qui incitent « à la haine religieuse, au racisme et à la xénophobie » et exprimant leur « sympathie à l’égard de ceux qui se sont sentis offensés par les caricatures du prophète Mahomet ». Le Conseil des ministres de l’UE s’était fendu, rappelons-nous, d’un texte où il avait cru bon de préciser que « la liberté d’expression devait respecter les croyances et les convictions religieuse ». On a là un renversement de l’interprétation de l’incitation à la haine décrit par Flemming Rose, qui parle d’inversion de l’effet et de la cause dans son livre, jamais traduit en français, The Tyranny of Silence. Rappelons seulement la stupéfaction qui fut la sienne lorsqu’il fut accueilli le 10 décembre 2005 pour participer à un débat organisé par Amnesty International et l’Institut danois des droits de l’homme, lesquels avaient installé une bannière au titre orwellien « Victimes de la liberté d’expression ». Le livre illustre la progression de cette inversion et de l’activisme nécessaire pour, au moins, faire taire ceux qui seraient tentés par la lucidité.

Jacques Chirac lui-même avait condamné les caricatures, ce qui avait rendu le CFCM audacieux au point de demander une loi interdisant le blasphème, demande relayée par Éric Raoult qui fut un temps ministre de l’Intégration ! Cette affaire des caricatures a eu les conséquences que l’on sait et a renforcé la tyrannie du silence dénoncée par Flemming Rose, dont les effets désastreux sont parfaitement décrits au fil des pages de ce livre.

La liberté d’intimidation

Même sans loi écrite sur le blasphème, la liberté d’expression n’est plus qu’un lointain souvenir. Les poursuites en justice qui se sont multipliées ont un puissant pouvoir d’intimidation. Même lorsque les personnes poursuivies gagnent leur procès, l’intimidation dont elles ont fait l’objet tend à les rendre plus discrètes et plus prudentes et à dissuader celles qui seraient tentées de s’exprimer librement de le faire. Et, depuis Charlie Hebdo, la menace s’est concrétisée.

La peur a abîmé la notion de respect et de tolérance. Salman Rushdie craignait par dessus tout que des gens bien puissent céder à la peur en appelant cela du respect. Jens-Martin Eriksen et Frederik Stjernfelt, deux chercheurs danois, parlent de « respect-mafia ».

La peur a aussi démonétisé toute idée de subversion…

Amalgames et infantilisation

Alors qu’on attendait des élites politiques, intellectuelles et médiatiques qu’elles défendent la liberté d’expression, elles se sont trop souvent illusionnées en croyant défendre les faibles et les déshérités. Elles ont ainsi pratiqué l’amalgame qu’elles dénoncent tant par ailleurs en prétendant défendre les musulmans qu’elles considèrent authentiques, sans grand discernement, tout en abandonnant les dissidents acquis aux valeurs libérales. L’assimilation des critiques et des moqueries de l’islam à du racisme a produit cet amalgame et favorisé l’infantilisation des musulmans.

Ce livre permet de mesurer ce qui nous sépare aujourd’hui d’un temps pas si lointain où les connaisseurs de la question, tombés dans l’oubli pour ce qu’ils ont écrit sur l’islam (c’est le cas de Jacques Ellul), écrivaient ce qui leur vaudrait aujourd’hui un passage à la 17ème chambre, sans parler des menaces de mort. Et les livres scolaires sont à la pointe du « progrès ».

>> Toutes les analyses de Michèle Tribalat sont disponibles sur son site.

Margrethe Vestager, la femme qui a fait plier Apple, Macron et Merkel


La commissaire européenne à la Concurrence Margrethe Vestager a eu raison de s’opposer au projet de fusion Alstom-Siemens. Elle entend également frapper au porte-monnaie les mauvais payeurs que sont Apple et Google. Résultat, elle est tricarde à Bruxelles. 


Le séisme qui a secoué le paysage de la bureaucratie européenne ce mois de février devrait rester dans les annales. La commissaire à la concurrence, Margrethe Vestager, vient de se heurter de front aux deux premières puissances économiques en Europe, coalisées pour faire avancer un projet de fusion entre Alstom, inventeur du premier TGV, et son grand concurrent européen, Siemens. Comment une modeste fille de pasteurs danois, issue de la périphérie de l’Europe, a-t-elle pu défier Angela Merkel et notre Jupiter, en bloquant inconditionnellement le projet ? Ignore-t-elle qu’ils sont les hérauts de l’Europe en voie d’intégration et dotés, par-là, d’une pleine légitimité ?

Margrethe Vestager coupe l’Apple en deux

Elle ne fait là qu’aggraver son cas déjà pendable. En effet, cette décision, qui intervient quelques semaines avant le renouvellement de la Commission – qui aura lieu au lendemain du scrutin européen du 26 mai –, se situe dans le sillage de deux autres : frapper au porte-monnaie Apple et Google, l’un pour un arrangement douteux avec le gouvernement irlandais, l’autre pour abus de position dominante.

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Le cas d’Apple est de la plus grande simplicité. En établissant son siège européen à Dublin, la firme américaine bénéficiait légalement d’un taux d’imposition des bénéfices des plus favorables : 12,5 %. Mais ses dirigeants sont allés au-delà, négociant des conditions particulières, ramenant son impôt au taux effectif de 1 % ! Certains esprits candides suspecteront les Irlandais qui ont accordé des conditions aussi désavantageuses pour le Trésor public de vénalité. Soit. Mais l’Irlande, frappée par une des plus grandes faillites de l’histoire économique – 68 milliards d’euros pour une population de 4,5 millions d’habitants – a fait de la sous-imposition des entreprises étrangères un système. Elle accueille en particulier de grands laboratoires pharmaceutiques nord-américains qui profitent d’une taxation bien plus faible qu’au Canada et aux États-Unis. Son objectif caché est de permettre le transfert sur son territoire de la valeur ajoutée et des profits réalisés sur d’autres territoires. Le PIB irlandais, artificiellement gonflé, donne un gage de bonne santé aux financiers[tooltips content= »Le PIB représente la somme des valeurs ajoutées des entreprises sur le territoire concerné. »]1[/tooltips]. Cette falsification, car c’en est une, est l’une des clefs du rétablissement du crédit de notre partenaire.

Quoi qu’il en soit, malgré la défense sans scrupules de leurs intérêts par les politiques de Dublin, la sévère Margrethe a jugé qu’Apple avait franchi les bornes et a contraint la firme à la pomme à verser rétroactivement les sommes dues en application du taux de 12,5 %.

Margrethe, l’autre dame de fer

Après Apple, Google. Son cas nous fait entrer dans les arcanes de la concurrence sur internet. Cet autre monstre avait en effet restreint l’accès de ses concurrents à son système d’opération Android. Or, la concurrence des firmes du net suppose que les concurrents puissent s’appuyer sur certains éléments créés par d’autres entreprises du même secteur, tandis que l’étanchéité est de mise pour la production de produits comme les avions de ligne ou les automobiles. Google a ainsi été frappé d’une amende de 4,3 milliards d’euros sur laquelle il a engagé une procédure d’appel.

En revanche, le projet de fusion entre Alstom et Siemens devait passer comme dans du beurre. Il incarnait cette volonté affichée à Paris de créer des « champions européens »[tooltips content= »Rappelons cependant qu’Airbus, contrairement aux règles de la concurrence européenne depuis l’entrée en vigueur du marché unique, n’entre pas dans cette catégorie. »]2[/tooltips]. Le gouvernement allemand n’y faisait pas obstacle sans montrer pour autant, chose étrange, le même enthousiasme que le français. Or, coup sur coup, l’organe de la concurrence allemand, puis la Commission européenne ont opposé leur veto à la fusion. Un projet emblématique de la relance du tandem franco-allemand, qui a dominé la campagne présidentielle du chouchou de nos médias, est ainsi tombé à l’eau, au moment même où les démêlés de notre gouvernement avec les gilets jaunes donnent à notre partenaire allemand de solides raisons de ne pas s’engager dans l’aventure de l’intégration européenne avec un partenaire qui vacille. Dans cette perspective, le traité d’Aix-la-Chapelle, signé en janvier dernier, doit être considéré comme un acte d’allégeance de la France vassalisée à son suzerain allemand. Ni plus, ni moins. Le projet de fusion qui donnait la majorité de 51 % à Siemens dans la nouvelle entité témoigne au demeurant de notre vassalisation.

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Contrairement à ce que pense le chœur des indignés, la décision de Margrethe Vestager semble justifiée. D’un côté, en attendant l’hypothétique concurrence chinoise, la nouvelle entreprise de construction de matériel ferroviaire aurait dominé très concrètement le marché européen des TGV et des trains classiques. D’un autre côté, comme en témoignent leurs carnets de commandes[tooltips content= »Plus de huit années pour Alstom. »]3[/tooltips], Siemens et Alstom sont suffisamment costauds pour vendre leurs produits sur les autres marchés du monde. On voit d’emblée que le caractère symbolique de l’opération l’emportait sur sa nécessité économique.

La Danoise qui défendait les intérêts français (mieux que Macron)

On devrait se réjouir de l’échec de la fusion à deux titres. Premièrement, la France conservera une entreprise majeure, contrairement à la volonté du gouvernement « français » : les trains à hydrogène qu’Alstom a mis à l’essai, et qui intéressent l’Allemagne et les Pays-Bas, pourront être réalisés chez nous. Deuxièmement, la fusion aurait contraint à verser 1,6 milliard d’euros de dividendes exceptionnels aux actionnaires d’Alstom, dont 560 millions pour Bouygues, en application d’une décision du conseil d’administration de l’entreprise française, selon le principe « Take the money and run ». Son abandon protégera sa trésorerie.

La juste rigueur avec laquelle la commissaire danoise a traité les dossiers Apple, Google et surtout Alstom a pour conséquence de la fragiliser : à Bruxelles, on tient son départ pour acquis. Ses convictions européennes, voire européistes, importent moins que son manque de docilité face aux intérêts économiques et financiers. Intellectuellement lucide, elle s’est montrée politiquement candide.

Macron : la convocation des clercs


Lundi, soixante intellos seront réunis à l’Elysée pour une discussion animée par Guillaume Erner et diffusée sur France culture.


Après les élus locaux, les jeunes, les femmes et les agriculteurs, voici venu le tour des intellos. La dixième étape du marathon de la parole d’Emmanuel Macron aura lieu lundi soir, à l’Elysée, en présence d’une soixantaine de personnalités du monde intellectuel appelées à « débattre » avec le président. Et comme nos technos ont l’esprit organisé, les ploucs c’est pour BFM et la culture pour France Culture. C’est donc sur la chaîne publique que l’on pourra suivre (en audio et en vidéo) la rencontre, animée par Guillaume Erner, son excellent matinalier. On lui souhaite bien du plaisir et beaucoup d’endurance : si le président fait une réponse de 20 minutes à chaque intervention, le dernier auditeur sera tombé d’épuisement bien avant la fin de la discussion. Peut-être le cuistot de l’Elysée servira-t-il au petit matin une soupe à l’oignon, ça ferait de chouettes images.

Sauf à séquestrer les malheureux participants durant plusieurs jours, on ne voit pas comment une discussion, c’est-à-dire, selon le Littré, un « examen par débat », pourrait avoir lieu entre soixante personnes. On n’objecte pas, on ne se répond pas, bref ne discute pas à soixante. Quand Taddéi recevait cinq ou six penseurs sur le plateau de « Ce soir ou Jamais », c’était déjà souvent la foire d’empoigne. On suppose que nos grands esprits sauront se tenir, mais alors on risque d’assister à une litanie de brillants monologues ponctués par les appréciations présidentielles.

« Penser ne suffit pas, il faut penser à quelque chose », écrit Jules Renard. La liste des invités comprenant à la fois des scientifiques, des économistes, des sociologues, des historiens, des philosophes, des politistes et des publicistes, on se demande quelle question sera examinée par débat. « Tous les grands thèmes du moment, peut-on lire dans une note interne à France Culture : le climat, les inégalités, les nouvelles formes de démocratie, l’Europe, la science. » Et Dieu dans tout ça ? Les quelques invités que j’ai consultés n’avaient pas la moindre information sur l’ordre du jour. Et ignoraient que l’événement serait radiodiffusé.

Si soixante c’est beaucoup trop pour converser, c’est tout de même trop peu pour embrasser l’ensemble de la production intellectuelle française – et pour ne pas froisser quelques égos. On a du mal à deviner les critères qui ont présidé à la sélection, sans doute tiennent-ils autant aux réseaux, aux carnets d’adresse, aux détestations et aux admirations de tous ceux qui, à l’Elysée, ont participé à l’organisation de cette soirée de têtes, qu’aux travaux des invités. Entre les manœuvres de ceux qui voulaient faire inscrire leurs favoris ou écarter leurs bêtes noires, les nécessités d’équilibre idéologique et disciplinaire, et l’éternel casse-tête du trop faible nombre de femmes, la mise au point de la liste a dû être un cauchemar. Ayant échoué à nous la procurer, ainsi d’ailleurs qu’à obtenir la moindre réponse (même négative) du service de presse de l’Elysée, à qui on ne saurait trop recommander de lire la définition du mot « politesse » dans un dictionnaire, on citera quelques noms parmi ceux qu’on a pu confirmer.

Si certains des intellectuels sollicités pensent in petto (et affirment en off) qu’il n’y a rien à attendre de cette opération de com, la plupart estiment qu’une invitation du président ne se refuse pas. Frédéric Lordon est le seul, jusque-là, à s’être bruyamment vanté de l’avoir déclinée. Et sans doute l’un des rares extrême gauchistes à avoir été choisi. Pour la gauche convenable, Thierry Pech et Gilles Finchelstein ont répondu présent. Mais l’Elysée n’est pas allé jusqu’à convier Laurent Bouvet, tête pensante de la gauche républicaine.

Michéa, qui a été semble-t-il pressenti, a probablement jeté le mail en rigolant. Pascal Bruckner, qui assume gaiement d’être un des rares penseurs à soutenir Macron dans la tempête, a accepté sans hésiter. Côté scientifiques, il y aura Cédric Villani, député LREM et candidat déclaré à la mairie de Paris, comme intellectuel organique du macronisme, René Frydman ainsi que des sommités du climat. Marcel Gauchet, directeur du Débat sera là, de même sans doute qu’Olivier Mongin le patron d’Esprit. Pour les historiens, on a sélectionné Patrick Boucheron, l’inévitable historien mondial de la France mais, curieusement, pas Pierre Nora, l’auteur des Lieux de Mémoire doit être jugé un peu France moisie sur les bords. De même, Régis Debray a scandaleusement été oublié. Plusieurs et non des moindres sont indisponibles: Elisabeth Badinter, Alain Finkielkraut, Pierre Manent. Pierre Rosanvallon s’est également fait porter pâle. Enfin, ni Attali, ni BHL, ni Alain Minc, n’ont reçu de carton, ce qui témoigne d’une certaine ingratitude s’agissant de personnalités que l’on peut, sans leur faire injure, qualifier de Macron-compatibles.

Faudrait savoir. Nous nous sommes étranglés de rage quand le candidat Macron a affirmé que la culture française n’existait pas et maintenant qu’il reçoit ses plus éminents représentants, nous trouvons encore le moyen d’être goguenards. Cet appétit pour les idées n’est-il pas la preuve que nous avons un président-philosophe ? « Le président respecte les intellectuels, assure-t-on à l’Elysée. C’est un peu utopique, ce ne sera pas parfait, mais il veut se nourrir de leur pensée. » D’accord, mais pourquoi convier une soixantaine de personnes, ce qui modifie évidemment la nature de l’exercice ? « Le président a envie de cette dynamique-là ». Certes, cela aura au moins la vertu d’obliger des gens dont pas mal se jalousent et se détestent copieusement à faire semblant de s’écouter. Mais on peine à croire que la lumière sortira de cette grande partouze de la pensée où chacun s’adressera au chef de l’Etat plutôt qu’à ses pairs. Si Emmanuel Macron veut échanger, il ferait mieux de les inviter à sa table, par petits groupes, pour des rencontres à huis clos.

On connaît le mot de Marx : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde ; il faut désormais le transformer ». Nous sommes aujourd’hui dans une situation inversée : le changement a lieu sans que nous l’ayons voulu et il est urgent de le penser. Vouloir redonner au débat public son soubassement intellectuel est donc très louable. L’ennui, c’est que le dispositif adopté la contredit en tout point. En plus d’un nombre raisonnable de participants, la possibilité même de la discussion intellectuelle repose sur deux conditions – leur égalité statutaire et leur complète liberté de parole : elles supposent, sinon le secret absolu, une certaine privauté. Si le président veut se nourrir, comme on me le dit, il n’a pas besoin de le faire sur la place publique car, dans ces conditions, l’événement ne sera pas que Macron parle avec des intellectuels, mais que les Français verront Macron parler avec des intellectuels. Dans ce domaine, le poids des mots risque d’être inversement proportionnel au choc des photos.

Karim Akouche: « L’Algérie est un non-État »

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karim akouche algerie bouteflika
Manifestattion anti-Bouteflika, Marseille, mars 2019. Auteurs : Adlan Mansri/SIPA. Numéro de reportage : 00898484_000024

Réfugié au Canada, l’écrivain kabyle algérien Karim Akouche est connu pour ses courageuses prises de positions contre l’islamisme. Pour Causeur, il analyse le bras de fer entre le système Bouteflika et le peuple, non sans écorner l’historiographie officielle algérienne.


Jérôme Blanchet-Gravel. Karim Akouche, vous êtes un écrivain et dramaturge algérien (kabyle) reconnu dans votre pays d’origine, en France et au Québec. Vous habitez toujours Montréal, métropole québécoise, même si vos projets vous emmènent régulièrement à Paris. Comment la crise actuelle est-elle perçue par la communauté algérienne au Québec ?

Karim Akouche. Les Algériens du Québec perçoivent ce vent de révolte diversement, souvent avec espoir et crainte mêlés. Globalement, hormis les opportunistes qui ont intérêt que perdure le régime actuel, tout le monde applaudit. Mais la nature des aspirations varie selon les convictions des uns et des autres. Les plus lucides sont non seulement pour le départ de Bouteflika, mais pour la fin de tout le système. Les plus déterminés sont contre cet État artificiel qui nie leur existence, qui a fait d’eux des citoyens de seconde zone.

Dans un article publié récemment dans Libération, vous écrivez que la jeunesse algérienne ne doit pas se « laisser voler ses rêves », même après le renoncement au pouvoir du président Bouteflika. Selon vous, le combat des Algériens pour la liberté ne fait que commencer. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Bouteflika veut mourir sur le trône. Comme un morpion, il refuse de desserrer les pinces, quitte à plonger le pays dans les ténèbres et le sang. Lui et son clan feront tout pour rester aux affaires et, pour y parvenir, ils useront de toutes les manigances pour faire avorter le mouvement citoyen. Bouteflika, c’est l’antipode de Boudiaf, l’ancien président assassiné en direct à la télévision en 1992, qui disait « L’Algérie avant tout ». Pour Bouteflika, imbu de lui-même, ivre de pouvoir et de mépris, c’est « moi au-dessus de tout ». À peine est-il revenu, en 1999, de sa traversée de désert, qu’il a déclaré : « Si je n’ai pas un soutien franc et massif du peuple algérien, je considère qu’il doit être heureux dans sa médiocrité. » Avant d’envoyer ses flics mater les Kabyles, il a maintes fois provoqué ces derniers : « Je suis venu dégonfler votre ballon de baudruche », « les Kabyles sont des nains… » En réalité, il n’est qu’un roitelet qui se prend pour un roi. La couronne et le fauteuil sont trop grands pour son petit corps de tyran. Dans une ultime pirouette, en guise de réponse aux millions de voix qui réclament son renoncement au cinquième mandat, il prolonge, toute honte bue, le quatrième. Il a fait de l’Algérie sa propriété privée, composée de sa famille, de ses ouailles, de son clan de généraux et un ramassis de notables et de patrons corrompus.

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Quelques questions sur l’après-Bouteflika : quand celui-ci ne sera plus aux rênes du pays, ou de ce monde, qui le remplacera ? Un de ses avatars ? Son clan rival ? Les islamistes qui rôdent comme des vautours autour de « la momie » ? Et si, par miracle, le peuple accédait aux affaires de la cité, qu’en fera-t-il ? Pratiquera-t-il la vraie démocratie ou se contentera-t-il d’une démocratie sélective ? En « vraie » démocratie, l’ennemi et l’adversaire ne sont pas synonymes, les coups de poing sont remplacés par la guerre des idées et on a le droit de cracher sur l’opinion de son détracteur, mais jamais sur son visage… Une fois « la liberté » arrachée, si les Algériens veulent bâtir un pays digne de ce nom, ils ne devront pas trier les thèmes, éviter les sujets qui fâchent, s’offrir seulement des roses et éviter tout contact avec les épines. Leur dépossession identitaire, l’intrusion de l’islam dans les affaires de leur cité, les palissades qui séparent les hommes des femmes, leur rapport à la sexualité… sont autant de sujets qu’ils devront aborder sans fard ni tabou dans les agoras, les écoles et les foyers.

Votre œuvre littéraire est ponctuée de réflexions sur votre pays d’origine. Dans votre roman La Religion de ma mère (Édition Écriture 2017), par exemple, vous parlez d’une Algérie divisée, voire même « schizophrène ». Abdelaziz Bouteflika est-il responsable de cette division ?

Oui, en grande partie. Bouteflika est l’incarnation de l’Algérie officielle, cette Algérie stagnée, rouillée, en panne. C’est le clan d’Oujda, dont fait partie Bouteflika, qui a confisqué l’indépendance au peuple en 1962. Postés à la frontière marocaine, ils ont attendu le départ de la France pour rentrer et prendre le pouvoir d’où ils ont écarté les « vrais » révolutionnaires, des Kabyles et des Chaouis. Bouteflika, Boumédième et leurs compères ont gouverné contre les Berbères, les progressistes et la femme. Pour régner et durer, ils ont endormi le peuple, ont arabisé et islamisé de fond en comble la société. Chaque fois qu’ils étaient menacés par un vent de révolte, pour faire peur au peuple, ils brandissaient un spectre à quatre têtes : la main étrangère (la France), l’ennemi intérieur (les Kabyles), l’ennemi voisin (le Maroc) et l’ennemi juif (Israël).

Comme essayiste, vous vous êtes aussi intéressé à la montée de l’islamisme en Occident et dans les pays arabes. Quel rôle l’islamisme joue-t-il en Algérie et y a-t-il encore un risque que ce courant s’impose ?

Biberonné aux ruses et à la manipulation, Bouteflika est un animal politique perfide. Il a réussi à atomiser aussi bien les opposants démocrates que les islamistes qu’il a intégrés dans son système. Mais ces derniers n’ont pas encore dit leur dernier mot. Ils ont opté pour une stratégie plus sournoise : la salafisation de la société par le bas. Ils font un travail de fond, à pas feutrés, surfent sur la misère et la peur des gens, en leur injectant leur poison idéologique. L’islamisme et ses avatars sont partout en Algérie, banalisés dans les institutions, les rues, les cafés, les lois, la presse, la télévision, les téléphones. Patients, ils ont le temps et l’argent. L’avenir joue en leur faveur. Bref, Bouteflika n’a stoppé le djihadisme qu’en nourrissant l’islamisme, lequel deviendra, à son tour, un jour ou l’autre, du djihadisme, car l’islamisme n’est que le terrorisme qui n’est pas encore passé à l’acte.

Vous soutenez le projet d’une plus grande autonomie pour la Kabylie, une région culturellement distincte en Algérie. Ce combat politique vous a rapproché du mouvement souverainiste au Québec. Quel espoir pour la Kabylie dans un contexte post-Bouteflika ?

Fer de lance de tous les combats démocratiques en Algérie depuis les années 1920, la Kabylie connaît bien la rue, que ses enfants investissent régulièrement, massivement et pacifiquement, pour chanter leur soif de liberté et de justice. D’ailleurs, le premier Printemps algérien est berbère, il a eu lieu en avril 1980 lorsque les étudiants ont défié le pouvoir de Chadli. Il y a eu ensuite le Printemps d’octobre 1988, suivi du Printemps noir de 2001 où les gendarmes de Bouteflika ont assassiné plus de 128 manifestants kabyles.

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La vérité est que l’Algérie est la fille illégitime de la France. C’est en 1839, au café Les Deux Magots, à Saint-Germain-des-Prés, que le général Schneider a remplacé la longue appellation « Possessions françaises en Afrique du Nord » par « Algérie », extrapolation du mot « Alger », et a tracé à la règle les frontières du pays. Le problème algérien est donc structurel, identitaire : son ADN est falsifié, ses fondations sont de pacotille, son drapeau et son hymne sonnent faux, ses valeurs sont factices…

L’Algérie est un non-État, tout est à reconstruire : les institutions, l’histoire officielle, la mémoire douloureuse, l’école, l’économie, la justice, les partis, les syndicats, le patronat, tout, absolument tout. La constitution et la gouvernance, en décalage avec la cartographie du terrain, doivent être révisées, remises à plat. « L’Algérie arabe et musulmane, une et indivisible », dont nous bercent depuis l’Indépendance les dirigeants, est une farce. Le pays est une mosaïque de nations et l’État actuel, centralisé, jacobinisé, « arabe et musulman », étouffe toutes les cultures et les richesses qui le composent.

Allah au pays des enfants perdus

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Les vérités cachées de la Guerre d'Algérie

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Etudes de médecine: une réforme saine pour un corps sain?

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Faculté de médecine de Paris V Descartes ©Daniel Thierry / Photononstop

L’Assemblée nationale a voté un texte qui prévoit notamment la fin de la première année commune aux études de santé (PACES) et du numerus clausus. C’est une bonne nouvelle: la sélection est nécessaire mais doit se faire différemment. 


Bouleversement en vue pour les études de médecine. On a envie de crier : enfin ! Enfin le système qui broie les vocations et lamine les personnalités, entretenant l’amertume chez les uns et la pénurie chez les autres, ce système néfaste, inhumain et injuste, va être réformé !

Mieux vaut plus mais mieux

Passé l’enthousiasme l’initial et les velléités de table rase, il faut examiner ce qui doit être fait. Et ce, sans parti pris idéologique ni refus des questions qui fâchent. Sans doute faut-il former plus de médecins, mais surtout les former mieux. L’examen de ce qui se fait ailleurs – dans d’autres secteurs que la médecine et dans d’autres pays que la France – peut ici nous aider.

Première évidence : il ne peut être question d’ouvrir la profession à tous ceux qui, à 18 ans, à peine sortis d’une école secondaire dont on connaît les limites, émettent le souhait d’être médecin, sans s’assurer qu’ils en ont les capacités intellectuelles et morales. Capacités intellectuelles : cela va sans explication ; capacités morales : il ne faut pas entendre ici la simple gentillesse dans laquelle on voit aujourd’hui « l’humanité », mais plutôt le courage, l’énergie, l’opiniâtreté, le fait de prendre sur soi, de s’imposer rigueur et détermination dans le travail. À cet âge, cela se concrétise par la disposition à étudier sans relâche et, quoi qu’on en dise, l’aptitude à préparer et réussir un concours est une bonne façon de le vérifier – les étudiants en classe préparatoire en savent quelque chose.

Une sélection, des sélections

Ainsi, ouverture du numerus clausus ne doit pas signifier absence de sélection. Cette sélection indispensable, il faudrait dans l’idéal l’avancer avant l’entrée dans le supérieur. On éviterait ainsi d’entretenir les jeunes qui n’ont pas les qualités requises dans une illusion préjudiciable à leurs véritables intérêts, et on pourrait concentrer les efforts sur ceux dont le projet a des chances d’aboutir. Une présélection sur dossier serait sans doute la modalité la plus efficace. Là encore, des pistes sont à trouver dans ce qui se fait pour les classes préparatoires.

A lire aussi: Université, la sélection naturelle

Mais la sélection précoce ne doit pas se transformer en couperet. Si le concours actuel est vécu de façon si dramatique, c’est qu’il est irrémédiable. En cas d’échec, l’espoir de devenir médecin est brisé pour toujours, ce qui est terrible pour ceux qui se sentent une forte vocation. Il faut donc une deuxième chance. Celle-ci devrait permettre la maturation de certains jeunes qui ont besoin de plus de temps pour réaliser pleinement leur potentiel. Il faut donc développer les admissions dites « alter PACES » (première année commune aux études de santé), qui se font au niveau bac+3. Des étudiants motivés devraient pouvoir intégrer la deuxième année de médecine après une licence de biologie, une école d’ingénieur (agronomie ou vétérinaire par exemple), un institut de formation en soins infirmiers ou une école de kinésithérapie. Modalité d’admission qui ressemblerait à ce qui se fait dans la plupart des autres pays, notamment aux États-Unis, où on ne commence sa médecine qu’après le cycle généraliste « undergraduate ». Autre intérêt de l’alter PACES, la diversification des profils des nouveaux médecins, que ce soit sur le plan social ou psychologique.

Un projet réaliste ?

Ouverture du numerus clausus, présélection et passerelles entre filières sont donc les moyens pour desserrer l’étau qui comprime les aspirants médecins. Restera à absorber les flux… Ici la bonne volonté ne suffira pas. À l’heure des réductions budgétaires dans les universités et les hôpitaux, cet autre débat risque d’être la pierre d’achoppement qui menace un projet éminemment honorable.

Glyphosate sur Wikipédia: dangereux en France, inoffensif partout ailleurs

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Eric Guilloret/Biosphoto/AFP.

Conformément aux conclusions de l’OMS, l’encyclopédie en ligne Wikipedia affirme l’innocuité du glyphosate. Sauf dans sa version francophone. Cette singularité est due au zèle militant d’un seul internaute.


« Le consensus parmi les agences nationales de régulation des pesticides et les organisations scientifiques est qu’il n’y a pas de preuve d’un effet cancérigène pour l’homme du glyphosate utilisé selon les règles. » Cette phrase est extraite de Wikipédia, mais en version anglaise. Vous ne la trouverez pas sur la version française, enjeu de ce qu’on appelle dans le jargon maison une « guerre d’édition ».

Encyclopédie collaborative lancée en 2001, Wikipédia fédère des dizaines de milliers de contributeurs bénévoles, qui peuvent créer et modifier des articles à leur guise, sous l’encadrement a minima pour la partie française de quelque 150 administrateurs. Mi-février 2019, celle-ci comptait deux millions d’articles, dont 0,8 % seulement étaient considérés par les administrateurs du site comme « de qualité ».[tooltips content= »Un article de qualité est « bien écrit, complet, argumenté et neutre », dit la charte de l’encyclopédie en ligne. »]1[/tooltips] L’article « Glyphosate » n’en fait pas partie. Et pour cause. Dans notre pays, et dans notre pays seulement, le glyphosate est un sujet hautement polémique. Les pages en anglais, en italien ou en allemand de Wikipédia ne présentent pas du tout cet herbicide comme un risque majeur pour la santé publique.

Un seul contributeur peut influencer un article

Breveté en 1974 sous la marque Roundup par l’américain Monsanto (racheté en 2018 par l’allemand Bayer), tombé dans le domaine public en 2000, le glyphosate est un des phytosanitaires les plus utilisés dans le monde. Sa toxicité a été régulièrement examinée, comme celle de tous les pesticides. À l’issue de multiples vérifications, il est toujours en vente dans l’UE (contrairement au paraquat, à l’atrazine, à la roténone, etc.). Plus encore, même selon Wikipédia (français), l’Autorité européenne de sécurité des aliments ainsi que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) estiment « improbable » qu’il soit « cancérigène par voie alimentaire ». Seul contre-avis : le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), agence de l’OMS, l’a classé « probablement cancérogène », sur la base de résultats en laboratoire, sans se prononcer sur le risque en usage normal. Le CIRC est basé à Lyon. Est-ce la cause ou la conséquence de la défiance envers le glyphosate en France ? Difficile à dire, mais cette défiance déteint sur Wikipédia.

Sur Wikipédia, toutes les contributions sont archivées et consultables en ligne. Leur lecture montre qu’un seul contributeur motivé peut influencer un article. En l’espèce, il signe « Factsory ». L’énergie qu’il consacre à ce sujet force le respect, mais elle est à sens unique, à charge, mettant exclusivement en avant ce qui peut accréditer la toxicité du produit pour l’homme.

« Pas d’association entre glyphosate et cancer »

En mai 2016, Factsory introduit une référence à une étude relevant un lien entre le glyphosate et des cancers. Quand un autre contributeur souligne que l’étude en question établit une corrélation, pas un lien de causalité, Factsory répond : « Oui, mais c’est une première étape. Je prenais l’exemple du tabac plus haut, où on a d’abord montré la corrélation. » En d’autres termes, le glyphosate est un poison, le démontrer est seulement une question de temps. Or, le temps, en réalité, a joué en faveur du glyphosate. Au fil des années, les études se suivent et l’innocentent. En novembre 2017, le Journal of the National Cancer Institute publie les résultats de l’enquête « AHS ». Pendant vingt ans, 54 000 agriculteurs dont 45 000 utilisateurs de glyphosate ont été suivis. Résultat : pas de hausse significative des cancers. Or, le 13 novembre, quand le contributeur « Nbonneel »signale qu’il y a « une nouvelle étude à grande échelle particulièrement importante par son ampleur », Factsory fait immédiatement savoir qu’il est « défavorable pour plusieurs raisons » à ce qu’elle soit citée sur Wikipédia. L’étude aurait des biais, des limites. Elle est finalement citée, mais sous une forme pour le moins bizarre : les centaines de données rassurantes sont expédiées en sept mots – « pas d’association entre glyphosate et cancer » – tandis que les quelques réserves des chercheurs émises au conditionnel sont minutieusement rapportées – « doublement du risque de leucémie myéloïde aiguë chez les plus gros utilisateurs, le tiers des utilisateurs les plus exposés, avec un recul de 20 ans, présente un risque augmenté de + 5 % à + 297 % ».

À peu près à la même époque, la presse relate qu’un expert consulté par le CIRC, Christopher Potier, a été rémunéré par des cabinets d’avocats défendant des victimes de cancers attribués au glyphosate. Un contributeur le mentionne sur la page. « Je suis pour la suppression de cet ajout », fait savoir Factsory le 21 octobre 2017. Il se bat également pour que l’avis du CIRC, bien que minoritaire, soit cité en premier parmi ceux des différentes instances sanitaires qui suivent le dossier. Le contributeur « M Felipe » n’est pas d’accord. Les échanges s’éternisent, s’enveniment. « Ce sujet est fortement idéologisé et Factsory bloque toute modification objective, ça n’est pas acceptable », s’énerve M Felipe le 17 décembre 2018.

Pas de Wikipédia pour les gouverner tous

Début février 2019, le contributeur Nbonneel s’émeut de citations du Monde, trop fréquentes à son goût. Selon Nbonneel, « dans le contexte des sciences exactes », un quotidien généraliste n’est pas une source de premier plan. Sans surprise, Factsory défend avec ardeur cette référence qui penche depuis des années pour une interdiction du glyphosate. La page Wikipédia sur le glyphosate, selon lui, « n’est pas un article de science ! Cela porte sur un sujet scientifique, mais avec des dimensions politiques, économiques, sociétales, éthiques. » Le Monde a sorti en 2017 des documents internes de Monsanto, détaillant le lobbying mis en œuvre par la firme pour défendre son produit. L’agence Santé Canada a examiné ces « Monsanto Papers », sans y trouver la preuve que le glyphosate était périlleux. Le 11 janvier 2019, elle a maintenu l’autorisation d’emploi, écartant tout « risque de cancer pour les humains ». Wikipédia francophone n’en parle pas.

Mais qui est Factsory ? Un lobbyiste travaillant pour des concurrents de Monsanto ? Un mercenaire œuvrant pour un avocat en procédure contre la firme ? Rien de tout cela. Après enquête, il se trouve être maître de conférence en informatique à l’université de Lille 1. Il milite occasionnellement sous son vrai nom (Mikaël Salson) contre la « désinformation » tendant à innocenter le glyphosate. Le 15 septembre 2018, sur Twitter, il fait la leçon à Géraldine Woessner, journaliste d’Europe 1. « Pour le glyphosate, votre tweet est du cherry-picking : vous ne citez pas de synthèse de la littérature scientifique. »

Contacté, il n’a pas souhaité commenter, mais rien ne permet de penser qu’il a d’autres motivations que l’envie sincère de lutter contre le lobby, bien réel, de l’agro-industrie. S’il cessait d’intervenir sur l’article glyphosate, un autre prendrait probablement le relais, car Factsory est représentatif d’un authentique courant d’opinion en France. Ce n’est pas un groupe de pression structuré. Tout repose sur des convictions, et c’est une force considérable. Dans La Démocratie des crédules (PUF, 2013), le sociologue Gérald Bronner relevait que, tous sujets confondus, les « lanceurs d’alerte » sont systématiquement plus actifs que les sceptiques. À l’origine, l’encyclopédie en ligne fonctionnait avec un comité de validation scientifique. Elle prenait forme avec une lenteur si désespérante que les deux fondateurs, Jimmy Wales et Larry Sanger, ont lancé une œuvre coopérative. Le résultat est là : chaque pays a un Wikipédia à son image, somme de la totalité des connaissances, corrigée par les préjugés nationaux.

Quand la pédophilie était un jeu d’enfants…

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André Gide, 1947. ©AFP

Gide défendait autrefois les relations intimes entre adulte et enfant au nom de l’émancipation sexuelle. Ce crime pédérastique n’a heureusement plus droit de cité. 


Il est impossible et impensable de ne pas dénoncer par principe la pédophilie, mais on est aussi contraint de s’interroger sur le fait que cette réprobation, pour être unanime, n’en est pas moins récente. Il y a une quarantaine d’années, la mode était à la libération sexuelle des très jeunes, sans qu’on s’interroge sur la mise en œuvre inégalitaire et oppressive de ce programme. Ce ne fut qu’une mode, mais si l’on remonte un peu plus le temps, on observe que Gide, pédophile proclamé, fut il y a un siècle un écrivain considérable, un maître à penser, le titulaire d’un prix Nobel qui ne surprit ni n’indigna personne.

Gide et la justification de l’ « amour grec »

Pour comprendre le changement d’époque, on peut partir de Gide et plus précisément de Corydon (publié en 1921), où il fait la théorie et l’éloge de ce qu’il appelle la pédérastie. L’homosexualité (l’ « uranisme ») est, dit-il, une chose aussi naturelle que répandue, chez les animaux aussi bien que chez les humains, par rapport à quoi l’hétérosexualité semble une construction culturelle, une exception comme l’est l’union féconde, alors que la « volupté » est une constante qui peut prendre toutes les formes. La pédérastie promue par Gide est une forme de l’homosexualité, mais pas la seule. Le porte-parole de l’auteur, Corydon, l’oppose à l’ « inversion » de l’homme efféminé, l’homosexuel passif, qu’il reproche à Proust d’avoir mis en avant. À la pédérastie en revanche, il trouve des justifications et propose un statut, celui de l’ « amour grec », caractéristique, juge-t-il, des périodes de grande culture, de Périclès à Shakespeare en passant par l’Italie de Michel-Ange. La pédérastie correspond à l’éveil de la sexualité chez les garçons, qui jusque vers 18 ans, reste « sans exigence bien précise ». Cette indétermination devient, grâce au lien avec un aîné, une initiation. En « fixant » ainsi les jeunes gens, elle a pour effet de garantir « la pureté du gynécée », de protéger les femmes et de rehausser leur image au niveau d’Andromaque et d’Antigone. L’embellissement hellénique de la pédérastie pouvait laisser sceptique. Au nom de la morale, du contrôle de soi, on pouvait condamner la frénésie de celui qui prenait l’initiative, mais on supposait que l’objet de ce désir déréglé n’avait guère à en souffrir.

Dans son désir d’instituer à part la sexualité erratique et précoce des garçons, Gide rencontre un de ses contemporains, Léon Blum, qui dans un essai publié en 1907 (Du mariage) défend, contre l’initiation par les prostituées, une période d’essais et de vagabondage commune aux garçons et aux filles. Gide trouve cette proposition irréaliste. Elle l’était sans doute alors, mais, depuis, le changement des mentalités et surtout le progrès de la contraception ont fait de cette anticipation la pratique commune. Du coup, la proposition « grecque » de Gide, qui avait d’emblée le défaut d’ignorer les désirs des adolescentes, ne correspond plus du tout à notre situation.

La sorte d’utopie dont Gide enveloppe son homosexualité est en décalage avec les valeurs d’égalité des sexes et d’autonomie de l’enfant qui, depuis un siècle, n’ont cessé de s’affirmer. De ce décalage, qui n’est pas récent, Gide devait être conscient puisqu’il a choisi des pays exotiques pour ses pratiques personnelles. Ses frasques au Maghreb avaient peu à voir avec « la formation uranienne des enfants de l’Antiquité » décrite par Corydon, mais il y a trouvé ou cru y trouver un monde où, dans le cadre doublement inégalitaire de mœurs anciennes et d’une situation coloniale, l’enfant pouvait apparaître comme le partenaire d’un amusement correspondant à son âge et surtout à sa condition.

Dolto anéantit Gide

Les cultures acceptant la pédophilie ont en commun, au contraire de la nôtre, d’assigner les enfants et adolescents à une condition inférieure. Le vocabulaire est éclairant : dans la culture qui, pour Gide, fait référence, le mot païs peut désigner un garçon, un esclave ou un jeune esclave, ce qui montre que la condition de l’esclave et celle de l’enfant sont proches. Tous deux sont des dominés irresponsables, étrangers à toute culpabilité pour les jeux dont ils sont l’objet. Cette proximité « statutaire » de l’enfant et de l’esclave en contexte gréco-romain apparaît directement dans le récit que deux évangélistes, Matthieu (8, 5-13) et Luc (7, 3-10) font de la guérison à Capharnaüm du « serviteur » d’un centurion : pour indiquer la condition de ce serviteur, ils emploient parfois païs et parfois doulos (esclave, sans ambiguïté).

Les conditions de l’utopie pédérastique de Gide sont ce que notre société rejette de plus en plus. La répression de la sexualité des femmes hors du mariage favorisait l’existence d’un « marché sexuel » entre hommes et la différence de statut entre les générations rendait supportable l’inégalité des échanges. Quant à nous, au contraire, en proscrivant les violences éducatives, nous avons aboli la dernière trace du statut inférieur qui rapprochait l’enfant de l’esclave. Ce statut pouvait être justifié par l’idée (que reprend Gide) que l’enfant n’est encore que le matériau d’une humanité à venir. En montrant que la psychanalyse intervenait trop tard pour guérir les traumatismes du début de la vie, Françoise Dolto a réfuté cette idée. Ayant reconnu pleinement nos devoirs envers l’enfant, nous sommes devenus des antipédophiles vigilants. L’infériorité irresponsable de l’enfant avait pu recouvrir et dédramatiser la pédophilie, l’émancipation de l’enfant la montre désormais dans sa brutalité.

Il est vrai que cette conséquence n’est pas apparue tout de suite. Dans un premier temps, l’émancipation juvénile a été associée à la promotion des relations sexuelles entre adolescents et adultes, dont Gabriel Matzneff a fait l’apologie. Mais ce ne fut qu’un intermède : l’émancipation générale a buté sur l’inégalité réelle. Des faits divers ont montré la réalité sordide que cette libération pouvait recouvrir, la pédophilie est apparue insupportable et cynique, l’indéfendable par excellence.

L’impossibilité de la pédophilie n’a pas supprimé la pédophilie

L’impossibilité de la pédérastie revendiquée n’a pas entraîné la fin de la pédophilie, mais elle l’a déplacée, privatisée, de sorte qu’elle est devenue une pratique de proximité, concernant les filles et les garçons. Elle peut être le fait d’un très proche, comme l’ami de la famille que montre « à l’œuvre » le film autobiographique d’Andréa Bescond, Les Chatouilles. Elle peut résulter, comme dans la troupe de Bernard Preynat, de l’exploitation d’une relation éducative chaleureuse. Dans tous les cas, elle trahit la confiance accordée par le plus jeune, auquel elle inflige une blessure encore plus profonde d’être associée à la séduction.

L’Église catholique se trouve au centre des débats actuels sur la pédophilie, la cible principale des dénonciations, au prix de certaines confusions. Doit-on dire que le « pouvoir sacré » des prêtres qu’incrimine Christine Pedotti, favorise les abus ? On peut en douter pour la France où le peuple catholique est depuis longtemps distant voire méfiant à l’égard du pouvoir clérical. En revanche, le cléricalisme fonctionnel de l’institution a évidemment favorisé sa prétention de tout régler en interne, donc la dissimulation et l’ignorance des séquelles pour les victimes.

A lire aussi: La pédophilie est-elle vraiment si catholique?

La focalisation du débat sur les institutions catholiques a pour inconvénient de faire oublier une question générale, celle de la relation pédagogique dans une société qui veut émanciper l’enfant. On se demande souvent si cette société individualiste est capable d’éduquer, de fournir aux arrivants plus qu’une information rationnelle, un pur enseignement. Dans l’école, la tendance est à présenter les valeurs de la démocratie de manière tout abstraite, sans les rattacher à aucune appartenance, en particulier nationale, laissant aux jeunes toute la responsabilité de l’affiliation. Sauf dans la famille, la société des individus voit les générations comme à part, laissant à ceux qui entrent dans la vie le choix de leurs orientations fondamentales. Mais sur ce fond disloqué, émietté subsistent, se développent peut-être, des lieux d’implication éducative forte, d’initiation, où les entrants sont guidés par des anciens : clubs sportifs, ateliers de théâtre, mouvements de jeunes, groupes religieux… Ces lieux sont légitimes et sans doute nécessaires, mais l’affectivité qu’ils mobilisent peut (pédophilie ou non) être pervertie, comme l’a montré la théologienne Geneviève Médevielle dans La Croix à propos des religieuses en formation.

Cela porte à considérer avec un peu de distance nos propres indignations. Le meilleur peut connaître la pire des corruptions, ce n’est pas une raison pour s’en priver. Comme la famille est exposée à l’inceste, les lieux de formation le sont à la pédophilie. Quand une relation dépasse le domaine du juste et de l’injuste, quand il s’agit de partager quelque chose de plus substantiel, un Bien ou une idée du Bien, autrement dit : quand cette relation est humainement productive, elle comporte une part de danger. Nos dénonciations sont trompeuses quand elles font croire que ce qui nous indigne n’a aucune prise sur nous.

Christchurch, du « grand remplacement » à la grande récupération

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Aude Lancelin et Renaud Camus. ©ERIC DESSONS/JDD/SIPA - KONRAD K./SIPA / 00831321_000063 - 00775866_000001

L’épouvantable attentat de Christchurch, qui a fait au moins 50 morts en Nouvelle-Zélande, a réveillé la gauche antiraciste française. Depuis vendredi, tout est bon pour faire porter le chapeau à l’écrivain du « grand remplacement » Renaud Camus et, par extension, à l’académicien Alain Finkielkraut. Le « padamalgam » a vécu. 


L’horrible attentat contre les musulmans de Christchurch en Nouvelle-Zélande a illustré les mécanismes d’un scénario désormais bien rodé. Comme chaque massacre, celui de Christchurch a contribué au déni du risque islamiste, ajouté une pierre à la construction d’un ennemi d’extrême droite marginal (reductio ad hitlerum) et porté atteinte à la liberté d’expression. Après chaque massacre, la gauche dite progressiste tente d’asseoir son hégémonie idéologique.

L’extrême droite n’est pas une religion de paix et d’amour

Quand les islamistes tuent, le déni entre en action selon deux modes particuliers : l’injonction et l’intimidation. L’injonction est généralement d’Etat. Fin 2014, après une série de micro-attentats contre un commissariat à Joué-lès-Tours, contre une foule par une voiture-bélier à Dijon, contre un marché de Noël à Nantes, François Hollande dira : « Nous ne devons pas céder à la panique, aux amalgames ». Debut 2015, après les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de Vincennes, le même François Hollande ajoutera que ces fanatiques « n’ont rien à voir avec l’islam ». « Padamalgam » et « Cépaçalislam », sont deux injonctions d’Etat qui ont empêché qu’émerge un débat critique sur l’islam.

A lire aussi: Attentat anti-musulmans de Christchurch: le massacre des innocents

La force desdites injonctions présidentielles ne tenait pas à leur caractère incantatoire. Elles ont été accompagnées d’une féroce judiciarisation de l’ « antiracisme » et un authentique pilonnage médiatique justifiant cette judiciarisation. Christiane Taubira, alors garde des Sceaux a certes réaffirmé les principes de la liberté d’expression, mais a expliqué qu’en certaines occasions, cette liberté pouvait être amenuisée. Les procès ont dégringolé en cascade par pur souci d’intimidation. Georges Bensoussan, Éric Zemmour, la « fachosphère » n’en finissent pas de s’en déprêtrer. Parallèlement, nombre de médias dits « progressistes » (L’Obs, Le Monde, Libération…) ont accompagné le mouvement, en le justifiant bien entendu.

Quand il arrive – comme à Christchurch – que des musulmans meurent assassinés, cette gauche progressiste qui stigmatise toute critique de l’islamisme exulte : la preuve est là, l’extrême droite « blanche », raciste et meurtrière est le véritable ennemi, le « ventre de la bête est encore fécond », blablabla. Et le déni du risque islamiste en sort consolidé.

Aude Lancelin et les professionnels de la récupération

L’attentat de Christchurch a irradié jusqu’à Paris d’autant plus facilement que l’auteur du massacre, Brenton Tarrant, un Australien d’extrême droite, a affirmé, dans un « manifeste » qui a été mis en ligne, avoir puisé les justifications de ses violences dans les écrits de l’écrivain français Renaud Camus, hanté par le « grand remplacement », dans la défaite de Marine Le Pen à la présidentielle de 2017 et dans une attaque au camion qui fit cinq morts à Stockholm en avril 2017, dont une fillette de 11 ans.

Il n’en a pas fallu davantage pour que Renaud Camus, qui n’a jamais appelé au meurtre de quiconque, soit cloué au pilori par Aude Lancelin, ex-diva de l’Obs, qui s’est fait un plaisir de marteler que « les idéologies criminelles que la France exporte aujourd’hui sont d’extrême-droite » mais aussi que « le tueur de Christchurch, 49 morts, se revendique de Renaud Camus ».

Et que « Anders Breivik, 77 morts, se revendique de son ami Alain Finkielkraut (2011) qui l’invite sur la radio publique » (sic). Le tweet d’Aude Lancelin a été étayé par celui d’une ancienne ministre de l’Education nationale, Najat Vallaud-Belkacem dénonçant les « indignations hypocrites » d’une foultitude de médias islamophobes (Le Figaro, L’Express, Valeurs Actuelles…) « qui ont contribué à promouvoir ça »; « ça » était la haine meurtrière contre les musulmans.

Bien entendu, l’islamophère s’est engouffrée dans la brèche et un certain Davut Pusa qui se dit historien a tweeté que « la responsabilité pénale des idéologues de la haine Camus, Finkielkraut, Houellebecq et Zemmour (était) engagée ».

Yasser Louati ex-porte-parole du Collectif contre l’islamophobie(CCIF) et aujourd’hui à la tête d’un « comité justice et libertés » a, lui, anathémiser Alain Finkielkraut qui a fait « intervenir le porteur de la thèse du grand remplacement sur le service public ».

Bref, la gauche progressiste qui interdit de questionner le rôle du Coran dans les milliers de meurtres et d’attentats commis par les groupes islamistes, stigmatise comme criminelles les interrogations angoissées de Renaud Camus, Alain Finkielkraut, Michel Houellebecq… et de quelques autres encore.

Aux Etats-Unis, les premières têtes sont tombées

La polémique Christchurch a réverbéré bien au-delà de Paris. A New-York, la gentille Chelsea Clinton – fille de Bill et Hillary – a été prise à parti pour avoir pointé l’antisémitisme de l’élue musulmane du Minnesota, Ilhan Omar. Chelsea Clinton a carrément été accusée d’avoir inspiré l’attentat de Christchurch. Et la vidéo de son altercation avec un groupe d’étudiants a été diffusée sur les réseaux sociaux.

Jeanine Pirro, animatrice d’une émission de débat sur Fox News, aurait été suspendue pour avoir déclaré que l’hijab de la même Ilan Omar suggérait une meilleure allégeance à la charia qu’à la constitution des Etats-Unis. Le parti Démocratie et les organisations islamiques ont alors fait pression sur les sponsors de l’émission de Jeanine Pirro pour qu’ils retirent leurs budgets publicitaires. Jeanine Pirro, une des rares voix non politiquement correctes de la télévision américaine, a peut-être perdu son émission.

La droite s’écrase

Ce combat pour savoir qui de l’extrême droite « blanche » ou de l’islamisme est le meilleur épurateur ethnique, est en réalité un combat entre la gauche et la droite en France, mais aussi au sein des sociétés occidentales. Partout, la gauche « progressiste » instrumentalise l’antiracisme pour mieux stigmatiser la droite et faire de tous les musulmans des victimes. La force de cette idéologie est telle, qu’en France, la droite institutionnelle – la bonne vieille droite française à la Pasqua – a préféré se dissoudre plutôt que d’être assimilée à l’extrême droite (raciste et criminelle).

Pendant ce temps, benoîtement, profitant de ce conflit idéologique interne qui ne les concerne nullement, les organisations islamistes poussent leurs pions au sein des sociétés occidentales.

« Le lien entre les dérèglements climatiques et l’activité humaine n’est pas clairement démontré »

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Loïk Le Floch Prigent. Crédit : Fred Tanneau/AFP.

Pour l’ancien PDG d’Elf, la croissance galopante du nombre d’humains est problématique. Bien que la fin du pétrole ne soit pas pour demain, la généralisation du mode de vie occidental exige des investissements colossaux dans les énergies alternatives.


Gil Mihaely. De l’avis quasi général, nous sommes en train de vivre un dérèglement climatique sévère, principalement dû à l’activité humaine. Nombre de scientifiques soutiennent que la planète risque de devenir difficilement habitable si rien n’est fait d’ici quelques décennies. Adhérez-vous à ce consensus ?

Loïk Le Floch-Prigent. Le lien de causalité entre les dérèglements climatiques et l’activité humaine n’est pas clairement démontré. Pour l’instant, on constate une corrélation qu’on n’arrive pas à expliquer de manière convaincante. Alors que l’attention générale se focalise sur les gaz à effet de serre émis par l’utilisation des énergies fossiles, je vois dans la démographie la première grande question écologique mondiale. En effet, la population mondiale a fortement augmenté au cours des deux derniers siècles : on est passé d’un à sept milliards d’individus, et on risque de monter à dix milliards. La planète est-elle capable de contenir autant d’individus qui aspirent tous au mode de vie des plus chanceux ? N’est-ce pas simplement cette surpopulation qui conduit aux changements ? Par ailleurs, il faut se demander si le réchauffement est vraiment un mal absolu. Après tout, la planète a connu des périodes de réchauffement sans pour autant disparaître.

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Sans doute, mais pas aussi rapides. Et il n’y avait pas toute une activité humaine à sauver…

Sur la rapidité du changement, on a tendance à confondre deux phénomènes. Le premier est le dérèglement conduisant à des catastrophes qui sont ressenties comme plus graves que par le passé dans un certain nombre de régions. Le second est lié à la fonte des glaciers, à l’augmentation du niveau de la mer et à la disparition annoncée d’un certain nombre de territoires. De ce point de vue, nous ne sommes pas dans une situation d’urgence absolue qui devrait nous faire oublier tout le reste : d’après les observations actuelles, la peur de voir des territoires envahis par les eaux demain n’est nullement fondée. Dire le contraire relève d’une manipulation des résultats scientifiques. En revanche, les phénomènes climatiques de dérèglement sont une véritable urgence. Mais, il faut y regarder de plus près, car le gaz carbonique (CO2) n’est pas l’unique élément dans l’équation. L’urbanisation – avec le béton et l’asphalte – et la déforestation (tous deux liés à la démographie galopante de l’humanité) devraient être prises en compte. En réalité, le nombre d’individus a augmenté de façon dramatique, ce qui a conduit à une urbanisation délirante et une augmentation générale de l’activité. C’est cette transformation-là qui est la cause de nos difficultés. La planète peut probablement supporter sept ou huit milliards d’individus – s’ils ne vivent pas comme des Américains –, mais difficilement le double. Voilà le défi.

Mais le réchauffement risque de déréguler les courants océaniques et de tuer des ensembles coralliens, deux phénomènes dont les conséquences sur la viabilité de la planète sont catastrophiques !

Votre propos relève du catastrophisme ! L’homme s’est toujours servi de la nature à son profit en la transformant, et c’est pourquoi la science s’est autant développée. Lorsqu’il y a péril, il trouve les moyens de réagir. Le catastrophisme a conduit les COP successives à vouloir contraindre la population de la planète à changer de mode de vie et à diminuer les émissions de CO2 pour maintenir la planète à peu près à l’état actuel en condamnant les énergies fossiles. Or, je préconise, d’une part, de contenir la croissance démographique grâce à l’éducation et à la mise à disposition d’une énergie abondante et bon marché, et, d’autre part, d’utiliser les résultats de la recherche pour piéger ou utiliser le CO2.

Focalisons-nous sur la pierre angulaire du débat sur le climat, l’énergie, qui est d’ailleurs votre métier.

J’ai en effet été dans le nucléaire, le pétrole, l’hydraulique, le ferroviaire, le stockage électrochimique et les énergies nouvelles. Lors du choc pétrolier de 1973, j’ai été un des artisans du rapport qui a conduit à la création du Commissariat à l’énergie solaire (Comes). J’ai étudié – et pratiqué – l’ensemble des alternatives énergétiques.

Commençons donc par les hydrocarbures : sommes-nous proches de l’épuisement des réserves pétrolières mondiales ?

Pour répondre à cette question, il suffit de se souvenir d’une idée simple : ce qui est rare est cher. Donc si le pétrole ou le gaz naturel sont rares, pourquoi ne sont-ils pas chers ? Le baril en prix indexé coûte moins qu’en 1973 !

Pourquoi ?

Parce que derrière les gisements actuels – de gaz, de pétrole et de charbon –, il y a des réserves énormes, plus chères à exploiter. Mais si le prix du baril augmente, cela devient alors rentable de les exploiter, et ensuite l’expérience de la production conduit à une baisse des coûts. Donc si le prix augmente, les réserves augmentent ! Lorsque j’avais commencé à exploiter des gisements de pétrole en eaux profondes en Angola, le baril avait un prix de sortie équivalent au prix de vente. Aujourd’hui, par rapport à ce qui se pratiquait à l’époque, le coût a été divisé par trois. Nous avons tout simplement appris à le faire moins cher.

Il y aura donc toujours du gaz et du pétrole dans le sous-sol demain. Mais, à un moment donné, le gaz et le pétrole vont devenir plus chers que les énergies alternatives, donc économiquement sans intérêt. Par conséquent, ils ne seront plus utilisés que pour l’industrie. Mais nous en sommes loin, une bonne centaine d’années…

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Donc aussi longtemps que le baril de pétrole restera autour de 50, 60 ou 70 dollars, la transformation énergétique sera une chimère ?

Tout à fait. La transition énergétique dépend du renchérissement et de la raréfaction des hydrocarbures d’un côté et du prix des alternatives de l’autre. Si on décide de produire ces énergies avant qu’elles soient au bon prix, on devient un laboratoire pour le futur, mais ce laboratoire, il faut le payer. Et il faut être très riche.

Sommes-nous obligés d’attendre que le marché fasse le travail ? Et si les gouvernements intervenaient à travers la fiscalisation pour fixer les prix ?

Cela peut avoir une efficacité dans des pays développés sur certains points, mais ce n’est absolument pas une solution globale, tout simplement parce qu’il n’y a pas de politique incitative mondiale. Il n’y a pas de gouvernement mondial et donc ça ne marchera pas ! Les différents pays ne vivent pas de la même façon ! Et si vous essayez de renchérir artificiellement une marchandise, c’est voué à l’échec. Tôt ou tard, l’offre et la demande vont se retrouver. La Pologne étant riche en charbon, elle fabrique des centrales à charbon pour produire de l’électricité tout en essayant de diminuer leurs émissions de pollution et d’augmenter leur rendement. Aussi longtemps que c’est rentable, il est illusoire d’attendre d’eux qu’ils s’arrêtent.

Il existe aujourd’hui en France cinq centrales à charbon. Faut-il les fermer d’ici 2022 comme le souhaite le gouvernement ?

Toute la question est de savoir par quoi elles seront remplacées. Elles servent à produire lors des pics de consommation, comme les centrales à gaz. Ces centrales thermiques sont les seules à assurer une disponibilité rapide et abondante. Elles ne peuvent pas être remplacées par les énergies renouvelables, solaire et éolienne, qui sont intermittentes et chères. Quant à l’hydraulique, on en exploite déjà tout le potentiel et cela représente 11 % de notre bilan énergétique. Si on rappelle que 75 % de notre production d’électricité vient du nucléaire, on ne réduira pas le poids de ce dernier uniquement avec du renouvelable, ça ne marchera pas. Diminuer la part du charbon revient à augmenter celle du gaz, pourquoi pas, mais il faudra remplacer des installations amorties par de nouveaux investissements ! Avons-nous les moyens de gaspiller notre argent ?

Tout cela concerne l’électricité. Quid du transport ? La politique actuelle se fixe pour objectif la fin du moteur thermodynamique à 2030. Où trouverons-nous de l’électricité pour faire marcher toutes ces voitures électriques ?

Pour répondre à cette demande, il faut construire beaucoup de centrales et vite ! Or, aujourd’hui, personne n’y travaille parce que ce n’est même pas envisageable. Techniquement, c’est impossible. Le discours du gouvernement sur ce sujet est donc un mensonge. C’est une expression purement idéologique : il n’existe pas, aujourd’hui, de possibilité de changer en dix ans l’ensemble du parc automobile, de diminuer le nucléaire, de ne pas utiliser les énergies fossiles… Les objectifs fixés ou suggérés par le gouvernement dans ce domaine relèvent de la politique-fiction qui nous mène dans le mur, en particulier parce que notre industrie comme notre population n’y sont pas prêtes ! Cette idéologie de l’écologie politique française est responsable entre autres de la révolte des gilets jaunes.

Avez-vous une piste plus prometteuse pour une transition énergétique raisonnable ?

En ce qui concerne les énergies renouvelables, plutôt que de faire des « fermes » utilisant une surface au sol importante, il faut réfléchir aux installations plus modestes et aux circuits courts. Les rendements énergétiques sont loin du 100 % et, donc, on n’a jamais intérêt à effectuer plusieurs transformations. Par exemple, il faut utiliser directement le méthane produit par des déchets organiques plutôt que l’envoyer ailleurs sous une autre forme, par exemple électrique ; un toit animé par des panneaux photovoltaïques devrait apporter de l’électricité dans son environnement immédiat, et ainsi de suite. Sous prétexte de consommer de l’« électricité verte » à tout prix, on crée des absurdités dont les rendements sont insignifiants – ainsi parle-t-on d’hydrogène « vert » issu des déchets ! Stupide ! Autrement dit, il faut évoluer vers un système décentralisé où des consommateurs, notamment les particuliers, produisent leur propre énergie. C’est une révolution qui implique fortement l’urbanisme et le BTP, car la plupart des maisons pourraient devenir autonomes en énergie. C’est compliqué, car nous voulons aussi avoir l’assurance de ne pas avoir de coupures de courant ! Il faut donc un réseau puissant qui dispose de capacités importantes et mobilisables, c’est-à-dire que la multiplication de sources nombreuses d’énergies renouvelables va nécessairement avec le maintien d’une industrie nucléaire, hydraulique et thermique, un mix énergétique. Écoutons les techniciens et non les idéologues, car ces derniers nous préparent des difficultés lors des pics de consommation. En ce qui concerne les panneaux solaires, je rappelle que leur multiplication exigerait que nous ayons l’industrie nationale correspondante, nous ne pouvons pas préconiser des solutions techniques qui conduisent à importer massivement des matériels que nous ne produisons pas tandis que des usines ferment dans notre pays. La responsabilité dans l’énergie, c’est aussi de prendre en compte et de favoriser la production nationale des matériels.

Pourquoi pas, en ce cas, le tout-nucléaire ou un mix nucléaire/énergies renouvelables ?

Le nucléaire pose un autre problème : c’est bon et pas cher si ça tourne toujours à 100 %. Techniquement, un fonctionnement modulable est possible mais, outre qu’il est beaucoup moins rentable, il fragilise la centrale et raccourcit sa durée de vie de plusieurs décennies. C’est pourquoi on utilise l’énergie produite dans les heures de basse consommation pour remplir les barrages qui sont les piles électriques de la France. C’est là où la production thermique entre en jeu : c’est souple et cela assure l’approvisionnement pendant les pics de consommation ! Il faut du thermique pour donner un coup de pouce, c’est le back-up du système. C’est pourquoi ces centrales coûtent cher : elles ne sont que très peu utilisées. C’est le prix de l’assurance…

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Quelle stratégie préconisez-vous pour une évolution énergétique ? 

Le nœud du problème est lié à la démographie et à l’urbanisme, et c’est à partir de ces deux éléments qu’il faut construire les solutions. Il faut revenir à la raison. Or, la raison commande de travailler sur les circuits courts pour assurer un approvisionnement à prix économique. Prenons l’exemple de Cordemais, la centrale à charbon près de Nantes. Il faut la garder comme solution de sauvegarde pour la Bretagne tout en encourageant les gens qui veulent faire des circuits courts. N’encourageons surtout pas les grands parcs éoliens : c’est du racket de subventions ! Ce qu’on est en train d’organiser avec les parcs éoliens en mer est une absurdité technique, économique et financière, aucun parc éolien ne peut remplacer une centrale thermique !

Deuxième élément d’évolution important : la pollution – qui n’a rien à voir avec le climat. La pollution nous oblige à appréhender autrement la ville, en réfléchissant à la logique des circuits courts, aux habitations énergétiquement autonomes et à la grande question démographique. C’est très compliqué, car l’urbanisation s’est concentrée dans des métropoles, qui ont vu les services publics se développer et les prix de l’immobilier grimper. Ceux qui ont moins d’argent quittent la métropole pour la périphérie et sont taxés de pollueurs parce qu’ils utilisent leurs voitures pour avoir accès aux services publics et aux emplois de la métropole… On ne peut pas vouloir une chose et son contraire : évacuer les classes moyennes dans les périphéries, et en même temps leur interdire d’accéder facilement et pour pas cher aux centres-villes. C’est ce qui arrive aujourd’hui à Paris et à Bordeaux, deux des villes qui ont été les plus visées par les gilets jaunes…

Alain Destexhe: « Je rêve encore de la Belgique de Papa »

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Alain Destexhe. ©Hannah Assouline

Le sénateur belge Alain Destexhe a quitté le Mouvement réformateur (MR, centre belge) et créé son propre parti, « Liste Destexhe ». D’aucuns le voyaient rejoindre l’une des nombreuses micro formations qui émaillent la droite de la droite francophone. Très peu pour lui. Il y a, pense-t-il, un espace politique à remplir entre le MR et la droite extrême.


Sophie Flamand. Vous dites vouloir être le pendant francophone de l’Alliance néo-flamande (NV-A) ?

Alain Destexhe. Oui, contrairement aux discours à l’emporte-pièce de certains, je suis pragmatique, comme l’est la NV-A. Les slogans genre « Tous pourris ! » ne mènent nulle part. Mais la NV-A propose un réel programme et je les rejoins sur les domaines de l’immigration, du nucléaire et de l’économie. Par contre, contrairement à eux, je ne suis ni séparatiste, ni nationaliste. Je rêve encore de la Belgique de Papa, celle des années 70, où nous étions 10 millions de Belges. Bien sûr, c’est de la nostalgie et de l’utopie. Mais je rejoins souvent ceux qui pensent que c’était mieux avant.

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Vous avez été longtemps membre du MR, malgré vos divergences. Quelle est la goutte qui a fait déborder le vase ?

J’étais déjà très agacé par diverses prises de positions du MR. La sortie du nucléaire en 2025, par exemple, qui est une utopie présentée par des « experts » porteurs d’idéologie. Sous le masque de l’expert, on trouve souvent le militant peu respectueux du débat contradictoire et de la démocratie qui s’oppose à la volonté des élus et donc au principe de démocratie. Mais aussi l’adhésion de principe du MR à une résolution qui ouvre la voie de la « restitution » d’œuvres congolaises du Musée de Tervuren ou sa décision de signer la « Loi Climat » concoctée par Ecolo et approuvée par toutes les formations politiques francophones, y compris l’extrême gauche PTB. Tout comme les trois plus grands partis flamands, le MR aurait dû s’y opposer. Je ne reconnaissais plus mon parti. Je le reconnais moins encore lorsqu’il ne s’oppose pas à la proposition de loi orwellienne d’une ministre bruxelloise qui veut « piéger » les propriétaires immobiliers qui se montreraient un peu trop récalcitrants pour louer leur bien à des étrangers.

Mais le point de départ fut sans aucun doute le soutien au pacte de Marrakech par le Premier ministre Charles Michel (MR). Le divorce était consommé. Il faut à la Belgique francophone un parti de droite qui ait un programme clair et qui ne louvoie pas entre l’écologisme et l’immigrationisme au gré des sondages.

Le MR ne vous semble plus libéral. On pense par exemple à l’impôt sur les revenus boursiers que ce gouvernement a fait passer au taux record de 30%.

Je ne m’intéresse pas particulièrement au système boursier, mais fondamentalement, le MR n’est plus libéral. Les dépenses publiques belges totalisent 53% du PIB, ce qui nous fait figurer dans le top 3 mondial. Par comparaison, elles représentent 44% en Allemagne et aux Pays-Bas et 49% en Suède. Engrangeons-nous pour autant de meilleurs résultats ? Pas du tout ! Qu’il s’agisse de nos routes ou de notre enseignement, nous payons très cher des services publics peu performants. A l’exception de quelques postes primordiaux, tels la santé, la justice, les pensions ou encore la police et l’armée, toutes les administrations doivent baisser leurs dépenses afin de parvenir sous le seuil de 50% du PIB. Il faut aussi réduire de moitié le nombre d’élus, de parlementaires et d’intercommunales.

Quant aux dépenses sociales, elles se chiffrent à 30% du PIB. Mais personne n’a une vision claire de qui en sont les bénéficiaires. La situation actuelle est une superposition de « droits », au logement, à des aides diverses, aux allocations, à des réductions de tarifs… De nouveaux « droits » se créent sans cesse sans que l’on ne puisse déterminer quelle est la philosophie qui sous-tend cette solidarité. De plus, chaque commune est dotée d’un Centre public d’Aide sociale (CPAS) qui distribue toutes sortes d’aides. Ce sont eux qui distribuent les « revenus d’intégration ». Mais à qui sont-ils distribués ? C’est très flou, cela dépend des élus locaux, qui peuvent les attribuer selon leur idéologie ou par choix électoraliste. Ainsi, à Bruxelles, 90% de ces revenus d’intégration sont attribués à des personnes d’origine étrangère, et c’est 70% pour l’ensemble de la Belgique !

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Un autre bon exemple est le GRAPA. Il s’agit d’une allocation aux personnes âgées. Par le biais du regroupement familial, une personne d’origine étrangère pouvait faire venir ses ascendants, qui bénéficiaient du GRAPA sans jamais avoir cotisé un cent dans le système de sécurité sociale, alors que des Belges, ayant travaillé et cotisé toute leur vie, se retrouvent avec une pension de retraite inférieure. A un moment, le système est « tombé sur sa tête ». Les aides sociales, financées par la classe moyenne, créent et entretiennent un système d’assistanat, et sont devenues une machine électorale clientéliste pour le Parti socialiste. Il conviendrait d’établir un cadastre de ces aides qui se multiplient et de déterminer quelle est la part qui provient réellement des cotisations sociales et que le parlement puisse décider lors d’un débat public, des montants qui sont financés, non par des cotisations mais par l’impôt. Il faudrait passer d’une logique de « droits », à une logique politique.

Quand on lit votre programme, il semble qu’il n’y ait pas que dans le domaine social que vous dénonciez la superposition de droits et de lois.

En effet ! Il y a d’innombrables couches politiques et administratives en Belgique. Ca devient une vraie lasagne, dont le coût de fonctionnement est exorbitant. Pourquoi ne pas re-fédéraliser des compétences telles que le sport de haut niveau ou le Commerce extérieur au lieu d’éparpiller les compétences et les coûts ?

On vous sent aussi assez énervé quant à l’enseignement. Pourquoi ?

L’enseignement en Belgique francophone est un désastre ! Il n’y a qu’à voir nos piteux résultats aux concours PISA de l’OCDE. Or, notre enseignement est l’un des plus coûteux de la planète. Ce n’est donc pas le moins du monde une question de moyens. Je plaide pour une autonomie beaucoup plus grande des écoles. Elles doivent être libres d’engager qui elles veulent, de gérer leur budget et d’appliquer la pédagogie qui leur semble la plus adaptée à leurs élèves. Je dis « halte ! » au pédagogisme qui a envahi les programmes. Il faut revenir à une transmission des savoirs, et donc les programmes scolaires ne devraient porter que sur les matières à acquérir. On est loin du compte ! Quelle est à présent l’utilité de l’Inspection scolaire ? Vérifier que les profs ont bien respecté la méthodologie en vigueur. Mais ce qui est réellement important, ce sont les résultats. L’Inspection devrait plutôt vérifier que les élèves ont progressé selon les facultés de chacun et photographier cette évolution. Ce serait plus productif que l’actuel nivellement par le bas. L’égalitarisme est à ce point devenu LA référence qu’il nuit à l’intérêt général et aux performances des élèves.

Vous pointez également la fameuse « transition énergétique ». A vous lire, il semblerait qu’il s’agisse d’une fumisterie.

Il y a en tout cas une hystérie autour du climat. On croirait qu’il n’y a pas de sujets plus importants, alors que nous sommes confrontés à de grands défis dans le domaine du chômage, de la mobilité, de l’enseignement, des migrations ! La Belgique, qui ne totalise que 0,3% des émissions de CO2, ne peut pas se passer du nucléaire et le MR voudrait fermer les centrales en 2025 ! C’est absurde et irresponsable. Le nucléaire couvre 50% de nos dépenses énergétiques. Par quoi allons-nous le remplacer ? Par des centrales à gaz ? Le taux de CO2 augmenterait nettement et en outre cela alourdirait drastiquement la facture d’électricité des ménages, alors que nous sommes déjà l’un des pays les plus chers dans ce domaine.

Revenons au Pacte de Marrakech qui a contribué à provoquer votre rupture d’avec le MR. En quoi vous déplaît-il ?

Le Pacte de Marrakech risque d’être utilisé par des juges et des ONG pour contraindre le gouvernement à mener une politique contraire à la volonté de la majorité de la population. La Belgique est bien plus touchée par l’immigration que ses voisins. Cela se traduit par une augmentation de la population qui mine la cohésion sociale. Un islam, souvent de plus en plus virulent et revendicateur, s’installe sous nos cieux et s’oppose à l’intégration des personnes étrangères. En outre, cette immigration se révèle très coûteuse pour le contribuable mais il n’y a aucune volonté politique de mener une enquête sérieuse et détaillée sur ce sujet.

Et que proposez-vous ?

Il faut freiner l’immigration en restreignant le regroupement familial. Nous devons nous limiter strictement à ce qui est exigé par les directives européennes et, idéalement, revoir ces directives. Mais surtout, il faut traiter les demandes d’asiles hors du territoire belge, via les ambassades ou les pays limitrophes. Quand un migrant a posé le pied sur le sol européen, il est très difficile de l’expulser. Bien sûr, il existe les fameux « Ordres de Quitter le Territoire », mais en pratique, ces ordres sont rarement exécutés. Il s’agit d’êtres humains, parfois avec une famille ; on ne peut pas les expulser n’importe comment. Et très souvent, les pays d’origine ne veulent pas les reprendre. Les ONG font systématiquement opposition et aucun pays européen ne parvient réellement à les expulser. C’est pourquoi il faut empêcher l’entrée sur le sol européen de tous ceux qui n’ont pas le droit d’y être.

Immigration et intégration: avant qu'il ne soit trop tard...

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« Islamisation française », 40 ans de soumission médiatique

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Manifestation contre les caricatures de Mahomet au Danemark, Montpellier, 2006. Photo: CLAVIERES VIRGINIE/SIPA / 00523768_000005

Un livre, écrit par un collectif d’auteurs, rassemble quarante ans de citations et de récits tirés d’archives sur « l’islamisation française ». Cette Histoire de l’islamisation française: 1979-2019 rappelle l’hypocrisie et le parti pris des grands médias, politiques et intellectuels en faveur de l’idée d’un islam, forcément bienveillant, offensé par les « racistes » et les laïcards.


Les auteurs de ce livre ont eu l’idée géniale de reprendre ce qui s’est dit et écrit sur l’immigration et l’islam au cours des quarante ans qui viennent de s’écouler en rappelant « les faits et les décisions », comme le mentionne la quatrième de couverture. Ce rappel se fait à travers de très nombreuses citations tirées d’archives. De ces auteurs nous ne savons rien, puisque la signature est celle d’un collectif anonyme. Mais on comprend, à la lecture, qu’ils se soient mis à plusieurs, compte tenu de la masse documentaire considérable qu’ils ont eu à travailler.

Le titre du livre, Histoire de l’islamisation française – et non Histoire de l’islamisation de la France – insiste sur la fabrication française d’un renoncement à être et à persévérer dans son être d’une nation abandonnée par des élites qui s’appliquent à domestiquer des autochtones qui renâclent à l’adaptation qu’elles attendent d’eux.

1979: « La joie fait son entrée à Téhéran »

Ce livre est l’occasion de nous rappeler tout ce que nous avons eu tendance à oublier ou que nous n’avons tout simplement pas remarqué et qui, au fil des ans, fait système. Il raconte la lente élaboration d’une idéologie islamophile, portée par une bonne partie des élites intellectuelles et médiatiques dont le bréviaire de gauche est en train de changer en début de période et qui va avoir tendance, au fil des ans, à devenir hégémonique.

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Chacun des titres des 40 chapitres est un millésime (de 1979 à 2018), accompagné d’une citation qui en donne la tonalité. Le premier chapitre démarre ainsi sur la révolution iranienne de 1979, avec ces mots de Serge July dans Libération : « La joie fait son entrée à Téhéran ». Le dernier chapitre s’ouvre sur le lapsus du décodeur de France Culture, Nicolas Martin, lapsus qui révèle « son incompétence et ses préjugés inconscients » : « Si les immigrés font plus d’enfants, seront-ils plus nombreux ? »

Le Monde et Libé, porte-parole de l’islam « modéré »

Ce livre est l’occasion de repérer les prémisses de ce que l’on entend aujourd’hui, de manière récurrente, sans y avoir toujours prêté attention alors. Qui se rappelle qu’en 1979, en réponse aux propos de Georges Marchais, Libération publiait une tribune de Fredj Stambouli de l’université de Tunis qui plaidait déjà pour une décolonisation des esprits des populations occidentales, afin de leur permettre « d’accepter et même d’encourager le droit légitime des Autres à rester ce qu’ils veulent être » ? Nous étions à la fin des années 1970 et, déjà, l’assimilation faisait figure de repoussoir. C’étaient déjà les autochtones qu’il fallait acclimater aux nouveaux venus.

Déjà, dans les années 1980, les propos des musulmans dits « modérés » étaient reçus avec politesse, même s’ils disaient la même chose que ceux proférés par d’autres qualifiés d’islamistes. Dans Le Monde de mars 1989, Mohammed Arkoun, grand « modéré » s’il en est, pouvait ainsi accuser, sans soulever le moindre tollé « la raison des Lumières d’avoir substitué le dogme de sa souveraineté à celui de la raison théologique ». On ne lui répondit pas.

2014, l’enfumage de Dalil Boubakeur

Vingt-cinq ans plus tard, le réflexe de l’inversion ou du mensonge par omission s’est si bien propagé que la presse rapporte parfois exactement l’inverse de ce qui est dit, tout en faisant silence sur les propos les plus gênants. C’est l’objet du chapitre 2014. Cette année là, le « modéré » Dalil Boubakeur, recteur de la Grande Mosquée de Paris et président du Conseil français du Culte musulman (CFCM), présente à la presse une Convention citoyenne des musulmans de France pour le vivre-ensemble concoctée par le CFCM. Ça sonne bien à nos oreilles. Lors de la conférence de presse, Dalil Boubakeur se garde bien d’évoquer l’article 5 de la convention sur les tenues vestimentaires qui fait du voile une obligation islamique. Les rares médias qui évoquent cette convention trouvent motif à se réjouir, sans jamais parler de l’article 5. Ainsi, Le Monde déclara que « ce message ne pouvait pas mieux tomber ». Il ajouta que « le texte s’attache aussi à lever les soupçons qui pèsent sur l’islam. “L’islam est parfaitement compatible avec les lois de la République” proclame-t-il […], le texte affirme que “les musulmans de France désirent se joindre au renouveau de la pensée religieuse sur l’islam” et “ajuster leurs pratiques” à la société française. » Le président de l’Observatoire de la laïcité Jean-Louis Bianco salua aussi cette avancée. Médiapart, Le Nouvel Observateur et la Ligue de l’enseignement ne furent pas en reste. La lettre ouverte de trois femmes du collectif « Femmes sans voile » d’Aubervilliers, parue dans Marianne et qui dénonçait le CFCM, n’aura aucun écho. Les féministes ne bougeront pas. Enhardi par cette méprise volontaire, Dalil Boubakeur récidive en juin 2017 lorsqu’il met en ligne, sur le site de la Grande Mosquée de Paris, des textes injurieux, méprisants et hostiles au christianisme et au judaïsme, textes qui reprennent en gros la doctrine islamique sur le sujet. Sans provoquer, là encore, la moindre réaction.

2006, le lynchage de Robert Redeker

Heureusement, le chapitre 2006 nous a déjà rappelé la veulerie dans laquelle se sont vautrés les contempteurs de Robert Redeker, menacé de mort et condamné à la clandestinité pour avoir écrit dans Le Figaro ce que d’autres avant lui avaient écrit sur l’islam. C’est vrai, c’est plus facile et moins risqué de se mettre du côté du plus fort. Olivier Roy y vit « un tissu d’imbécilités », Le Monde, « des vociférations ». Libération parla d’une « tribune satanique ». Et, n’écoutant que son courage, la responsable de la page « Débats » du Monde rassura les lecteurs du journal : si la tribune avait été proposée au Monde, « nous ne l’aurions certainement pas publiée ». On retrouve donc les “Usual Suspects”, dont Le Nouvel Observateur qui a l’audace d’écrire que Robert Redeker n’est pas victime d’islamistes, de musulmans vindicatifs mais « de son orgueil de roseau pensant », mettant ainsi en doute sa compétence de philosophe. C’est la curée. S’y joignent Témoignage chrétien qui voit dans la tribune de Robert Redeker une injure islamophobe digne de l’extrême droite et Paris Match qui pousse au maximum le renversement moral en parlant de chronique haineuse d’un « simplet » qui cherche la notoriété et n’est pas digne d’être défendu au nom de la liberté d’expression.

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Les auteurs du livre y voient une inversion, dénoncée au fil des chapitres, qui place la violence du côté de celui qui en est victime. Olivier Roy gagne le pompon de la lâcheté lorsque, dans Libération, en septembre 2006, il accuse Robert Redeker de « chatouiller la fatwa », lequel ne devrait pas s’étonner de ce qui lui arrive. Pour Olivier Roy, qui remet ça dans Esprit, « Robert Redeker est raciste ».

2005, les caricatures de Mahomet incitent « à la haine religieuse, au racisme et à la xénophobie »

Et, si l’on veut bien remonter au chapitre 1989, on trouvera le même genre de veulerie intellectuelle lors de l’affaire Rushdie. Rappelons simplement ce que le grand Jacques Berque écrivait dans Le Figaro à l’époque. Il aurait préféré que Les Versets sataniques ne soient pas diffusés en France et considérait que Salman Rushdie ne pouvait en aucun cas être pris pour un héros de la libre-pensée après avoir insulté si grossièrement le prophète de l’islam.

Sans oublier l’affaire des caricatures danoises publiées en 2005 qui donna l’occasion aux députés européens de montrer leur courage en adoptant une résolution dénonçant les abus de la liberté d’expression qui incitent « à la haine religieuse, au racisme et à la xénophobie » et exprimant leur « sympathie à l’égard de ceux qui se sont sentis offensés par les caricatures du prophète Mahomet ». Le Conseil des ministres de l’UE s’était fendu, rappelons-nous, d’un texte où il avait cru bon de préciser que « la liberté d’expression devait respecter les croyances et les convictions religieuse ». On a là un renversement de l’interprétation de l’incitation à la haine décrit par Flemming Rose, qui parle d’inversion de l’effet et de la cause dans son livre, jamais traduit en français, The Tyranny of Silence. Rappelons seulement la stupéfaction qui fut la sienne lorsqu’il fut accueilli le 10 décembre 2005 pour participer à un débat organisé par Amnesty International et l’Institut danois des droits de l’homme, lesquels avaient installé une bannière au titre orwellien « Victimes de la liberté d’expression ». Le livre illustre la progression de cette inversion et de l’activisme nécessaire pour, au moins, faire taire ceux qui seraient tentés par la lucidité.

Jacques Chirac lui-même avait condamné les caricatures, ce qui avait rendu le CFCM audacieux au point de demander une loi interdisant le blasphème, demande relayée par Éric Raoult qui fut un temps ministre de l’Intégration ! Cette affaire des caricatures a eu les conséquences que l’on sait et a renforcé la tyrannie du silence dénoncée par Flemming Rose, dont les effets désastreux sont parfaitement décrits au fil des pages de ce livre.

La liberté d’intimidation

Même sans loi écrite sur le blasphème, la liberté d’expression n’est plus qu’un lointain souvenir. Les poursuites en justice qui se sont multipliées ont un puissant pouvoir d’intimidation. Même lorsque les personnes poursuivies gagnent leur procès, l’intimidation dont elles ont fait l’objet tend à les rendre plus discrètes et plus prudentes et à dissuader celles qui seraient tentées de s’exprimer librement de le faire. Et, depuis Charlie Hebdo, la menace s’est concrétisée.

La peur a abîmé la notion de respect et de tolérance. Salman Rushdie craignait par dessus tout que des gens bien puissent céder à la peur en appelant cela du respect. Jens-Martin Eriksen et Frederik Stjernfelt, deux chercheurs danois, parlent de « respect-mafia ».

La peur a aussi démonétisé toute idée de subversion…

Amalgames et infantilisation

Alors qu’on attendait des élites politiques, intellectuelles et médiatiques qu’elles défendent la liberté d’expression, elles se sont trop souvent illusionnées en croyant défendre les faibles et les déshérités. Elles ont ainsi pratiqué l’amalgame qu’elles dénoncent tant par ailleurs en prétendant défendre les musulmans qu’elles considèrent authentiques, sans grand discernement, tout en abandonnant les dissidents acquis aux valeurs libérales. L’assimilation des critiques et des moqueries de l’islam à du racisme a produit cet amalgame et favorisé l’infantilisation des musulmans.

Ce livre permet de mesurer ce qui nous sépare aujourd’hui d’un temps pas si lointain où les connaisseurs de la question, tombés dans l’oubli pour ce qu’ils ont écrit sur l’islam (c’est le cas de Jacques Ellul), écrivaient ce qui leur vaudrait aujourd’hui un passage à la 17ème chambre, sans parler des menaces de mort. Et les livres scolaires sont à la pointe du « progrès ».

>> Toutes les analyses de Michèle Tribalat sont disponibles sur son site.

Margrethe Vestager, la femme qui a fait plier Apple, Macron et Merkel

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La commissaire européenne à la Concurrence, Margrethe Vestager, 2018. ©Francisco Seco/AP/SIPA / AP22249628_000001

La commissaire européenne à la Concurrence Margrethe Vestager a eu raison de s’opposer au projet de fusion Alstom-Siemens. Elle entend également frapper au porte-monnaie les mauvais payeurs que sont Apple et Google. Résultat, elle est tricarde à Bruxelles. 


Le séisme qui a secoué le paysage de la bureaucratie européenne ce mois de février devrait rester dans les annales. La commissaire à la concurrence, Margrethe Vestager, vient de se heurter de front aux deux premières puissances économiques en Europe, coalisées pour faire avancer un projet de fusion entre Alstom, inventeur du premier TGV, et son grand concurrent européen, Siemens. Comment une modeste fille de pasteurs danois, issue de la périphérie de l’Europe, a-t-elle pu défier Angela Merkel et notre Jupiter, en bloquant inconditionnellement le projet ? Ignore-t-elle qu’ils sont les hérauts de l’Europe en voie d’intégration et dotés, par-là, d’une pleine légitimité ?

Margrethe Vestager coupe l’Apple en deux

Elle ne fait là qu’aggraver son cas déjà pendable. En effet, cette décision, qui intervient quelques semaines avant le renouvellement de la Commission – qui aura lieu au lendemain du scrutin européen du 26 mai –, se situe dans le sillage de deux autres : frapper au porte-monnaie Apple et Google, l’un pour un arrangement douteux avec le gouvernement irlandais, l’autre pour abus de position dominante.

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Le cas d’Apple est de la plus grande simplicité. En établissant son siège européen à Dublin, la firme américaine bénéficiait légalement d’un taux d’imposition des bénéfices des plus favorables : 12,5 %. Mais ses dirigeants sont allés au-delà, négociant des conditions particulières, ramenant son impôt au taux effectif de 1 % ! Certains esprits candides suspecteront les Irlandais qui ont accordé des conditions aussi désavantageuses pour le Trésor public de vénalité. Soit. Mais l’Irlande, frappée par une des plus grandes faillites de l’histoire économique – 68 milliards d’euros pour une population de 4,5 millions d’habitants – a fait de la sous-imposition des entreprises étrangères un système. Elle accueille en particulier de grands laboratoires pharmaceutiques nord-américains qui profitent d’une taxation bien plus faible qu’au Canada et aux États-Unis. Son objectif caché est de permettre le transfert sur son territoire de la valeur ajoutée et des profits réalisés sur d’autres territoires. Le PIB irlandais, artificiellement gonflé, donne un gage de bonne santé aux financiers[tooltips content= »Le PIB représente la somme des valeurs ajoutées des entreprises sur le territoire concerné. »]1[/tooltips]. Cette falsification, car c’en est une, est l’une des clefs du rétablissement du crédit de notre partenaire.

Quoi qu’il en soit, malgré la défense sans scrupules de leurs intérêts par les politiques de Dublin, la sévère Margrethe a jugé qu’Apple avait franchi les bornes et a contraint la firme à la pomme à verser rétroactivement les sommes dues en application du taux de 12,5 %.

Margrethe, l’autre dame de fer

Après Apple, Google. Son cas nous fait entrer dans les arcanes de la concurrence sur internet. Cet autre monstre avait en effet restreint l’accès de ses concurrents à son système d’opération Android. Or, la concurrence des firmes du net suppose que les concurrents puissent s’appuyer sur certains éléments créés par d’autres entreprises du même secteur, tandis que l’étanchéité est de mise pour la production de produits comme les avions de ligne ou les automobiles. Google a ainsi été frappé d’une amende de 4,3 milliards d’euros sur laquelle il a engagé une procédure d’appel.

En revanche, le projet de fusion entre Alstom et Siemens devait passer comme dans du beurre. Il incarnait cette volonté affichée à Paris de créer des « champions européens »[tooltips content= »Rappelons cependant qu’Airbus, contrairement aux règles de la concurrence européenne depuis l’entrée en vigueur du marché unique, n’entre pas dans cette catégorie. »]2[/tooltips]. Le gouvernement allemand n’y faisait pas obstacle sans montrer pour autant, chose étrange, le même enthousiasme que le français. Or, coup sur coup, l’organe de la concurrence allemand, puis la Commission européenne ont opposé leur veto à la fusion. Un projet emblématique de la relance du tandem franco-allemand, qui a dominé la campagne présidentielle du chouchou de nos médias, est ainsi tombé à l’eau, au moment même où les démêlés de notre gouvernement avec les gilets jaunes donnent à notre partenaire allemand de solides raisons de ne pas s’engager dans l’aventure de l’intégration européenne avec un partenaire qui vacille. Dans cette perspective, le traité d’Aix-la-Chapelle, signé en janvier dernier, doit être considéré comme un acte d’allégeance de la France vassalisée à son suzerain allemand. Ni plus, ni moins. Le projet de fusion qui donnait la majorité de 51 % à Siemens dans la nouvelle entité témoigne au demeurant de notre vassalisation.

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Contrairement à ce que pense le chœur des indignés, la décision de Margrethe Vestager semble justifiée. D’un côté, en attendant l’hypothétique concurrence chinoise, la nouvelle entreprise de construction de matériel ferroviaire aurait dominé très concrètement le marché européen des TGV et des trains classiques. D’un autre côté, comme en témoignent leurs carnets de commandes[tooltips content= »Plus de huit années pour Alstom. »]3[/tooltips], Siemens et Alstom sont suffisamment costauds pour vendre leurs produits sur les autres marchés du monde. On voit d’emblée que le caractère symbolique de l’opération l’emportait sur sa nécessité économique.

La Danoise qui défendait les intérêts français (mieux que Macron)

On devrait se réjouir de l’échec de la fusion à deux titres. Premièrement, la France conservera une entreprise majeure, contrairement à la volonté du gouvernement « français » : les trains à hydrogène qu’Alstom a mis à l’essai, et qui intéressent l’Allemagne et les Pays-Bas, pourront être réalisés chez nous. Deuxièmement, la fusion aurait contraint à verser 1,6 milliard d’euros de dividendes exceptionnels aux actionnaires d’Alstom, dont 560 millions pour Bouygues, en application d’une décision du conseil d’administration de l’entreprise française, selon le principe « Take the money and run ». Son abandon protégera sa trésorerie.

La juste rigueur avec laquelle la commissaire danoise a traité les dossiers Apple, Google et surtout Alstom a pour conséquence de la fragiliser : à Bruxelles, on tient son départ pour acquis. Ses convictions européennes, voire européistes, importent moins que son manque de docilité face aux intérêts économiques et financiers. Intellectuellement lucide, elle s’est montrée politiquement candide.

Macron : la convocation des clercs

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macron erner villani bruckner
Emmanuel Macron et Cédric Villani, mars 2018. Auteurs : NICOLAS MESSYASZ/SIPA; Numéro de reportage : 00852122_000009

Lundi, soixante intellos seront réunis à l’Elysée pour une discussion animée par Guillaume Erner et diffusée sur France culture.


Après les élus locaux, les jeunes, les femmes et les agriculteurs, voici venu le tour des intellos. La dixième étape du marathon de la parole d’Emmanuel Macron aura lieu lundi soir, à l’Elysée, en présence d’une soixantaine de personnalités du monde intellectuel appelées à « débattre » avec le président. Et comme nos technos ont l’esprit organisé, les ploucs c’est pour BFM et la culture pour France Culture. C’est donc sur la chaîne publique que l’on pourra suivre (en audio et en vidéo) la rencontre, animée par Guillaume Erner, son excellent matinalier. On lui souhaite bien du plaisir et beaucoup d’endurance : si le président fait une réponse de 20 minutes à chaque intervention, le dernier auditeur sera tombé d’épuisement bien avant la fin de la discussion. Peut-être le cuistot de l’Elysée servira-t-il au petit matin une soupe à l’oignon, ça ferait de chouettes images.

Sauf à séquestrer les malheureux participants durant plusieurs jours, on ne voit pas comment une discussion, c’est-à-dire, selon le Littré, un « examen par débat », pourrait avoir lieu entre soixante personnes. On n’objecte pas, on ne se répond pas, bref ne discute pas à soixante. Quand Taddéi recevait cinq ou six penseurs sur le plateau de « Ce soir ou Jamais », c’était déjà souvent la foire d’empoigne. On suppose que nos grands esprits sauront se tenir, mais alors on risque d’assister à une litanie de brillants monologues ponctués par les appréciations présidentielles.

« Penser ne suffit pas, il faut penser à quelque chose », écrit Jules Renard. La liste des invités comprenant à la fois des scientifiques, des économistes, des sociologues, des historiens, des philosophes, des politistes et des publicistes, on se demande quelle question sera examinée par débat. « Tous les grands thèmes du moment, peut-on lire dans une note interne à France Culture : le climat, les inégalités, les nouvelles formes de démocratie, l’Europe, la science. » Et Dieu dans tout ça ? Les quelques invités que j’ai consultés n’avaient pas la moindre information sur l’ordre du jour. Et ignoraient que l’événement serait radiodiffusé.

Si soixante c’est beaucoup trop pour converser, c’est tout de même trop peu pour embrasser l’ensemble de la production intellectuelle française – et pour ne pas froisser quelques égos. On a du mal à deviner les critères qui ont présidé à la sélection, sans doute tiennent-ils autant aux réseaux, aux carnets d’adresse, aux détestations et aux admirations de tous ceux qui, à l’Elysée, ont participé à l’organisation de cette soirée de têtes, qu’aux travaux des invités. Entre les manœuvres de ceux qui voulaient faire inscrire leurs favoris ou écarter leurs bêtes noires, les nécessités d’équilibre idéologique et disciplinaire, et l’éternel casse-tête du trop faible nombre de femmes, la mise au point de la liste a dû être un cauchemar. Ayant échoué à nous la procurer, ainsi d’ailleurs qu’à obtenir la moindre réponse (même négative) du service de presse de l’Elysée, à qui on ne saurait trop recommander de lire la définition du mot « politesse » dans un dictionnaire, on citera quelques noms parmi ceux qu’on a pu confirmer.

Si certains des intellectuels sollicités pensent in petto (et affirment en off) qu’il n’y a rien à attendre de cette opération de com, la plupart estiment qu’une invitation du président ne se refuse pas. Frédéric Lordon est le seul, jusque-là, à s’être bruyamment vanté de l’avoir déclinée. Et sans doute l’un des rares extrême gauchistes à avoir été choisi. Pour la gauche convenable, Thierry Pech et Gilles Finchelstein ont répondu présent. Mais l’Elysée n’est pas allé jusqu’à convier Laurent Bouvet, tête pensante de la gauche républicaine.

Michéa, qui a été semble-t-il pressenti, a probablement jeté le mail en rigolant. Pascal Bruckner, qui assume gaiement d’être un des rares penseurs à soutenir Macron dans la tempête, a accepté sans hésiter. Côté scientifiques, il y aura Cédric Villani, député LREM et candidat déclaré à la mairie de Paris, comme intellectuel organique du macronisme, René Frydman ainsi que des sommités du climat. Marcel Gauchet, directeur du Débat sera là, de même sans doute qu’Olivier Mongin le patron d’Esprit. Pour les historiens, on a sélectionné Patrick Boucheron, l’inévitable historien mondial de la France mais, curieusement, pas Pierre Nora, l’auteur des Lieux de Mémoire doit être jugé un peu France moisie sur les bords. De même, Régis Debray a scandaleusement été oublié. Plusieurs et non des moindres sont indisponibles: Elisabeth Badinter, Alain Finkielkraut, Pierre Manent. Pierre Rosanvallon s’est également fait porter pâle. Enfin, ni Attali, ni BHL, ni Alain Minc, n’ont reçu de carton, ce qui témoigne d’une certaine ingratitude s’agissant de personnalités que l’on peut, sans leur faire injure, qualifier de Macron-compatibles.

Faudrait savoir. Nous nous sommes étranglés de rage quand le candidat Macron a affirmé que la culture française n’existait pas et maintenant qu’il reçoit ses plus éminents représentants, nous trouvons encore le moyen d’être goguenards. Cet appétit pour les idées n’est-il pas la preuve que nous avons un président-philosophe ? « Le président respecte les intellectuels, assure-t-on à l’Elysée. C’est un peu utopique, ce ne sera pas parfait, mais il veut se nourrir de leur pensée. » D’accord, mais pourquoi convier une soixantaine de personnes, ce qui modifie évidemment la nature de l’exercice ? « Le président a envie de cette dynamique-là ». Certes, cela aura au moins la vertu d’obliger des gens dont pas mal se jalousent et se détestent copieusement à faire semblant de s’écouter. Mais on peine à croire que la lumière sortira de cette grande partouze de la pensée où chacun s’adressera au chef de l’Etat plutôt qu’à ses pairs. Si Emmanuel Macron veut échanger, il ferait mieux de les inviter à sa table, par petits groupes, pour des rencontres à huis clos.

On connaît le mot de Marx : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde ; il faut désormais le transformer ». Nous sommes aujourd’hui dans une situation inversée : le changement a lieu sans que nous l’ayons voulu et il est urgent de le penser. Vouloir redonner au débat public son soubassement intellectuel est donc très louable. L’ennui, c’est que le dispositif adopté la contredit en tout point. En plus d’un nombre raisonnable de participants, la possibilité même de la discussion intellectuelle repose sur deux conditions – leur égalité statutaire et leur complète liberté de parole : elles supposent, sinon le secret absolu, une certaine privauté. Si le président veut se nourrir, comme on me le dit, il n’a pas besoin de le faire sur la place publique car, dans ces conditions, l’événement ne sera pas que Macron parle avec des intellectuels, mais que les Français verront Macron parler avec des intellectuels. Dans ce domaine, le poids des mots risque d’être inversement proportionnel au choc des photos.