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Expo: Sécheret, le ciel vu de la terre

Ses oeuvres témoignent du temps où l'industrie et la nature coexistaient en paix

Expo: Sécheret, le ciel vu de la terre
"Brouillard solaire à New-York", Jean-Baptiste Sécheret, 2011-2018. ©Galerie Jacques Elbaz

Le Salon du dessin consacre une exposition au peintre paysagiste Jean-Baptiste Sécheret. La terre, le ciel, les mortels et les dieux s’unissent dans ses oeuvres qui témoignent du temps où l’industrie et la nature coexistaient en paix. 


C’est un nom que vous n’avez jamais entendu, et qu’un petit groupe de connaisseurs et d’amateurs se repasse clandestinement, sous le manteau. Celui d’un peintre d’une cinquantaine d’années, vivant à Paris, qui est déjà étudié et imité par de nombreux disciples dans les écoles des beaux-arts ; que Marc Fumaroli et Jean Clair se désolèrent de n’avoir pu embarquer dans leur exposition sur la peinture française de 2017 ; et que moi-même, après ces grandes autorités, je tiens pour le plus grand peintre de sa génération.

Il s’appelle Sécheret, Jean-Baptiste. Ancien élève des Beaux-Arts, ayant longuement étudié Velázquez et Goya à Madrid, il fut aimé de James Lord, le biographe et le modèle de Giacometti ; et de Raymond Mason, le grand sculpteur sur lequel Bonnefoy a écrit. Ainsi s’inscrit-il dans l’histoire véritable, qui reste encore à écrire, de l’art en France depuis les années 1960, un art qui a pris le maquis, et dont un Sam Szafran est, sachez-le, le bien involontaire général clandestin.

À vous qui ne connaissez pas Sécheret, l’occasion est donnée de vous rattraper à la fin du mois de mars, au Salon du dessin, palais Brongniart, où son galeriste Jacques Elbaz organise une exposition à lui seul consacrée.

Qu’y verra-t-on, à cette exposition one-man-show ?

Sécheret est principalement peintre de paysages. La plage de Trouville, les campagnes du Loir-et-Cher ou de Normandie, les villes et les montagnes italiennes, mais aussi la ligne des toits de New York, lui inspirent désormais la plupart de ses motifs. Il n’y a pas de mise en scène, pas d’histoire, pas de narration.

Sécheret appartient à une école, très française, et dont le point culminant fut sans doute Cézanne, pour qui l’étude du motif, du rapport qu’entretiennent entre elles les formes géométriques des bâtiments et des arbres, ou les couleurs du ciel et de la terre, ou l’étude des innombrables variations de la lumière selon l’heure et les saisons, constitue à soi seul l’objet du travail du peintre. Le peintre est à l’école du motif, c’est ce dernier qui donne sa dignité au tableau, il n’a pas besoin de mettre en scène un « sujet », car l’observation de la simple réalité peut être le travail d’une vie.

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Partout dans ce travail apparaît le souvenir prégnant du xixe siècle, d’un xixe qui précéda immédiatement l’impressionnisme et le rendit possible, celui des paysages de Corot et de Courbet. L’histoire de la peinture hante Sécheret, qui n’hésite pas à remettre ses pas à l’endroit exact où Corot, Cézanne, Seurat ont peint certaines de leurs œuvres les plus célèbres.

Mais Sécheret n’est pas resté figé au xixe siècle et, s’il en reprend les principes esthétiques, il les utilise pour peindre un monde nouveau, ou plutôt un monde que Corot et Courbet n’ont pas vu, mais qui est déjà en train de mourir pour nous, celui de la révolution industrielle. Les gratte-ciel de New York, les cheminées d’usine du Havre au loin de ses vues des Roches noires, et surtout la vieille usine désaffectée de Mondeville lui fournissent l’occasion de certaines de ces études de formes et de tons qu’il aime tant, en même temps que le témoignage précieux d’une époque où l’industrie et la nature ont su coexister en paix.

Il n’y a pas d’êtres humains dans les paysages de Sécheret, lors même que ce dernier a, dans ses tiroirs secrets, des portraits, dessinés ou peints, de toute beauté. Mais partout il y a la terre et le ciel, et sur la terre les beautés de la nature (forêts, montagnes) et celles des constructions humaines (immeubles, fabriques). Cette œuvre retrouve sans même avoir besoin de le savoir (car ici c’est la pensée qui apprend auprès des artistes, et non l’inverse) les quatre éléments du Quadriparti (Geviert) heideggérien, l’union de la terre et du ciel, des mortels et des dieux. Pour l’auguste Teuton, en effet, si l’œuvre d’art avait un sens quelconque, c’était bien de nous faire reconnaître que, comme mortels, nous sommes parties d’un tout, d’une alliance, et partant de nous apprendre à habiter la Terre en regardant vers le haut. « Le regard vers le haut [du poète] parcourt tout l’entre-deux du ciel et de la Terre. Cet entre-deux est la mesure assignée à l’habitation de l’homme », écrivait-il dans L’homme habite en poète.

Si le lecteur m’autorise à rester chez Heidegger, c’est finalement cette chose mystérieuse qu’on pourrait appeler la « présence », après laquelle semble courir notre peintre. Le fait qu’il y ait quelque chose plutôt que rien, l’éternel miracle que représente une habitation ou un arbre qui se dresse devant nous, dans leur solidité, au milieu d’un ciel et d’une lumière que nous ne pouvons toucher, la surprise du « il y a », voilà cet invisible que la peinture de Sécheret nous donne à voir. Voilà ce qui me touche tant dans la façon qu’il a de peindre une ruine romaine qui se détache dans le ciel.

Le résultat est, pour utiliser un mot devenu aujourd’hui tabou dans le monde de l’art, d’une immense beauté. Il faut dire que Sécheret a un don pour la couleur, et peint notamment des ciels extraordinaires, des « beautés météorologiques » analogues à celles que Baudelaire voyait chez Boudin.

Mais prenez garde, même si un penseur allemand m’aide à comprendre cette peinture, celle-ci n’a rien de romantique. Sa tranquille beauté peut décontenancer notre époque habituée, depuis Picasso, les Stones, Scorsese ou Tarantino, à une esthétique du choc, du coup de poing dans la gueule.

La peinture de Sécheret est classique, c’est-à-dire française. Fille de Poussin et de Chardin, elle nous bouleverse en silence, sans roulement de tambour. Elle demande de l’attention, de la lenteur, de la rumination. La lumière qu’il y avait dans le ciel ce soir-là et que le peintre a saisie n’a duré qu’un instant ; mais le fait qu’il y a une terre et un ciel, un matin et un soir, un printemps et un automne, ce fait-là est éternel.

Salon du dessin, palais Brongniart, 75002 Paris, du 27 mars au 1er avril 2019. 

Mars 2019 - Causeur #66

Article extrait du Magazine Causeur


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