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Aurélien Taché, le jeune de banlieue que vous allez adorer

Directeur du casting de la République en Marche, c’est un vrai boulot. Dans la foulée de l’élection de Macron, il a fallu rassembler dare-dare un troupeau de futurs députés, out of nowhere, comme on dit dans la langue qui se parle à l’Elysée. Une louche de gens de Droite — bien plus à droite, socialement et économiquement, que jamais Frontistes ne le furent —, une cuillerée finement dosée de députés Modem, éternels cocus de toutes les majorités, et une pincée de gens de gauche, caution « sociale » d’un gouvernement qui ne fera de cadeau ni aux fonctionnaires, dont les salaires, bloqués depuis six ans, ne seront pas réévalués, ni aux retraités, qui ont tellement bien vécu qu’ils peuvent bien se serrer la ceinture pour que les jeunes achètent leur chichon, ni aux veuves vivotant sur une maigre pension de réversion, ni aux classes moyennes, ponctionnées à fond, ni aux prolos, envoyés en stage pour acquérir la compétence « Faire la queue à Pôle Emploi », ni aux protestataires, tous entassés dans la case « Prison » : ainsi va le jeu de l’oie macroniste.

Aurélien Taché, la France d’après

Ne croyez surtout pas que les ex-socialistes ralliés soient en quelque façon les otages de LREM. Ils en sont le fer de lance. Les amuseurs publics. Des illusionnistes qui agitent d’une main de beaux sujets de société, pendant qu’aux manettes, on joue à des jeux économiques plus sérieux. La vraie France commence et finit à Bercy.
Le plus beau de ces socialos d’opérette est Aurélien Taché.

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Rappelez-vous. Ce magnifique trentenaire qui s’est dispensé de passer le Bac (Castaner, lui, l’a au moins eu au rattrapage, à vingt ans, en 1986) a récemment comparé le voile islamique aux serre-têtes des jeunes filles du Couvent des Oiseaux. Et de plaider dans la foulée pour l’abolition de la loi de 2004 sur les signes religieux ostentatoires. Dans la république rêvée de Taché, tous les communautarismes, tous les salafismes, tous les wahhabismes ont droit de cité. Tous frères — frères musulmans bien sûr. Et de déplorer dans l’Obs : « Il n’y a pas un Noir ou un Arabe parmi les maires des cinquante plus grosses villes. Nous devons changer cela. » Des quotas, vite !

Banlieues vertes

D’autant que ce gentil jeune homme propose qu’ « on fasse confiance à la banlieue. Des conseils citoyens sans réel pouvoir existent dans les mille trois cents quartiers prioritaires de la politique de la ville. Qu’on leur confie l’utilisation des crédits du ministère chargé de la Ville plutôt que de les laisser à des hauts fonctionnaires qui ne connaissent pas le terrain. » Ce sont les associations « cultu(r)elles » qui vont être ravies !

Taché n’en est pas à son coup d’essai. Il a auparavant commis un rapport en faveur d’une meilleure intégration des étrangers en France, plaidé pour le développement des emplois francs pour les chômeurs des quartiers populaires (tous ubérisés !), fait voter le principe d’un crédit d’impôt pour les personnes hébergeant des réfugiés (proposition rejetée par le Sénat, qui fait sa mauvaise tête depuis que Larcher s’imagine un destin national), et il a jadis pris la défense de la responsable voilée de l’Unef, cette grande organisation démocratique respectueuse des droits de la femme islamique, pouponnière des futurs cadres socialistes, dont Taché fut un membre éminent. Il est incidemment pour la…

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L’Auvergne, une belle idée de la France


L’Auvergne est un condensé de nos terroirs. Entre bon sens terrien, vaches rouges et cépages d’exception, la région rayonne. A Paris, le chef de l’hôtel Meurice, Jocelyn Herland, célèbre l’identité bougnate avec des produits du cru. 


Quand tout fout le camp, il reste l’Auvergne… D’après Le Parisien du 27 décembre dernier, Paris perd 12 000 habitants par an depuis 2011 et l’hémorragie n’est pas près de s’arrêter… Nous espérons bien, quant à nous, faire partie un jour de ces 12 000 fuyards. Nous irons jouer du biniou (on l’appelle « cabrette » en Auvergne) au prieuré de Chamalières-sur-Loire, chef-d’œuvre de l’art roman, situé sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle, dans les gorges de la Loire, et doté d’une acoustique surnaturelle (dans le cadre du festival international de La Chaise-Dieu, Michel Laplénie et son ensemble Sagittarius y ont enregistré dernièrement un disque magnifique (aux éditions Hostus) consacré à la musique sacrée de Heinrich Schütz, le père de la musique allemande). Le village est splendide et accueillant, propre, lumineux, pas cher, sans trottinettes roulant à 30 km/h sur les trottoirs ni tentes de SDF.

« L’Auvergne produit des ministres, des fromages et des volcans »

L’Auvergne est notre patrie à tous. Intemporelle, métaphysique, elle est le centre de gravité de la France, et c’est par elle que tout a commencé, dans nos livres d’histoire, avec Brennus et Vercingétorix. « L’Auvergne produit des ministres, des fromages et des volcans », écrivait Alexandre Vialatte, le premier traducteur de Kafka en France, et l’auteur d’un beau livre publié chez Julliard, L’Auvergne absolue, qui est un guide incomparable pour découvrir ce pays dans son âme, loin des clichés touristiques. S’il fallait résumer l’Auvergne, ce serait par son plus grand génie, Blaise Pascal, « le volcan maximum » ainsi que le décrit Vialatte. Pascal, ou « la géométrie qui prend feu », un obstiné, qui pèse, compte, mesure et incarne ainsi l’alliance de ce que l’Auvergne a de plus contradictoire en elle. D’un côté, le génie terrien de la controverse et de l’argument, l’entêtement du paysan qui mesure son champ, déplace les bornes et empiète sur celui de son voisin, d’où le procès, inévitable, avec ses plaidoiries, où « on dispute âprement parce qu’on possède peu ». Contre les jésuites, contre les sceptiques, contre Mahomet… (au fait : lit-on encore Les Pensées dans les lycées de banlieue ?) Pascal argumente, démontre et veut convaincre son lecteur en vue d’un résultat concret. De l’autre, l’illumination, la fulgurance, le génie poétique qui se passe de logique, le côté fantasque, aussi, que l’on trouve chez un grand virtuose du piano (on le surnommait le « Liszt d’Auvergne ») et compositeur injustement oublié : Emmanuel Chabrier.

« La première parole historique d’un Auvergnat fut un silence »

Et puis, il y a le courage physique. Dans Le Chagrin et la Pitié de Marcel Ophuls (1969), film qui conditionna une partie de nos élites intellectuelles des années 1970 et contribua à favoriser leur lecture paxtonienne de l’occupation (le livre de Robert O. Paxton, La France de Vichy, date de 1972), la ville de Clermont-Ferrand est présentée comme le symbole de la collaboration en France, alors qu’elle fut, bien au contraire, l’un des hauts lieux de la résistance, comme nous le raconte Claude Lanzmann dans ses mémoires, lui qui était interne au lycée Blaise-Pascal en 1943 et à la tête d’un réseau d’étudiants résistants. Cette légende d’une Auvergne « moisie » (à l’image de la France ?) et « collabo », qu’il était facile d’assimiler d’un bloc au régime de Vichy, a eu la vie dure. Le plus étrange est de constater que, dans leur orgueil blessé, les Auvergnats ont globalement préféré le silence. « La première parole historique d’un Auvergnat fut un silence, nous rappelle Alexandre Vialatte, Vercingétorix s’avance devant César et croise les bras. Il se tait, avec éloquence. »

Avec ses vaches rouges du Haut-Cantal, ses lacs tapis dans d’anciens cratères profonds de 100 mètres, ses eaux de source naturellement gazeuses (que Louis XIV faisait venir à Versailles à dos de mulet), l’Auvergne est un rêve dans lequel tout paraît plus grandiose qu’ailleurs : les pâturages sont plus verdoyants, les forêts plus noires, le vent plus coupant, les cascades plus jaillissantes, le fromage plus goûteux… Même l’humour auvergnat, largement fondé sur l’autodérision, possède une saveur particulière, à l’image de celui de Fernand Raynaud (né à Clermont-Ferrand en 1926), car exempt de toute méchanceté. Oui, l’Auvergne est notre dernier réservoir de fraîcheur.

Les ventres de Paris

Après avoir libéré l’Amérique (avec Lafayette), inventé la brouette, la machine à calculer, le parapluie, le baromètre, le coq au vin, le poulet aux écrevisses, le saint-nectaire, la soupe au chou, la pastille de Vichy et le pneu à chambre à air (en 1891), les Auvergnats émigrèrent comme des hirondelles à Paris où, du XIXe siècle aux années 1950, ils dispensèrent aux prolétaires « les deux denrées précieuses qui conservent à l’homme sa chaleur de 37° : le vin et le charbon » (Boris Vian). Georges Brassens dédia à ces bougnats de Paris, qui étaient des parias, l’une de ses plus belles chansons (Chanson pour l’Auvergnat, 1954).

Solidaires entre eux à la manière des Siciliens de New York, ils surmontèrent le mépris de classe dont ils étaient victimes, se regroupèrent en familles et mirent peu à peu la main sur le monde de la restauration et de l’hôtellerie, à l’image de la maison Richard, fondée en 1892, qui fournit aujourd’hui en cafés et en vins plus de 22 000 bars, hôtels et restaurants de la capitale (l’une des plus grandes fortunes de France selon Challenges).

À Paris, les cuisiniers auvergnats se reconnaissent au premier coup d’œil, y compris dans les endroits les plus chics et raffinés, où on ne s’attend pas à les trouver. Ainsi, loin des assiettes de charcuterie, des nappes à carreaux et des tripoux à l’aligot, la brigade gastronomique de l’hôtel Meurice (deux étoiles au Guide Michelin) est-elle aujourd’hui discrètement dirigée par un natif de Clermont-Ferrand, Jocelyn Herland. Droit comme un chêne, costaud, le teint rose et l’œil pétillant, méticuleux, économe et généreux, voici un Auvergnat de race qui a troqué sa veste de velours noir ornée de boutons métalliques figurant un épagneul pour le tablier immaculé du maître queux de palace. Né en 1971, Jocelyn a très tôt été sensible à la poésie de la nourriture qui émane depuis des siècles des caves, des rues tortueuses, des boutiques et des halles de cette ville pleine de surprises où des morues sèches sont suspendues comme des grappes avant d’être sciées comme des bûches, où les bouchers ceints de leur beau tablier blanc sacrifient sur des autels en marbre la dinde de Jaligny au cou grêle, le cochon fermier de la Châtaigneraie et l’agneau du Bourbonnais au goût de noisette… Liqueurs à la gentiane sauvage, fruits confits, noix, cantal, fourme d’Ambert, lentilles vertes du Puy (le « caviar du pauvre »), safran… Tous ces parfums, ces gestes, ces couleurs ont marqué ce gaillard, dont l’enfance s’est surtout déroulée dans un petit village de montagne au nom étrange, Sauxillanges, où les paysans du coin viennent chaque semaine vendre leurs légumes encore pleins de terre. « Chaque année, j’y retourne pour écouter les bruits de la campagne, le vent dans les arbres, les oiseaux, le ruisseau, les petites bêtes… À Paris, on n’a plus idée de ce que c’était, pour un enfant, que de vivre ainsi en pleine nature : les parents n’étaient pas inquiets, on passait la journée dehors, dans la montagne, il n’y avait aucune angoisse liée à l’insécurité. Mais ce qui me manque le plus, c’est l’accent auvergnat, que j’ai hélas perdu, l’accent de Fernand Raynaud. Ma famille parlait comme lui. Cet accent me réconforte et m’apaise, il est la signature d’un pays, d’un peuple, pas encore tout à fait dilué dans la mondialisation… »

« Je veux que ma cuisine garde un côté rustique, ça, c’est très auvergnat : la générosité dans les portions, la gourmandise, le gros morceau de saint-nectaire servi à la fin du repas »

Dans la somptueuse salle à manger néoclassique du Meurice, toute scintillante de marbres, d’or et de cristaux (que Philippe Stark s’est empressé d’abîmer en installant un écran plasma dans la cheminée afin d’y simuler des flammes, ce que même les Bidochon n’auraient pas osé faire dans leur pavillon de banlieue), Jocelyn Herland murmure aux rares clients capables de l’entendre une petite chanson de chez lui. Cette chanson, c’est sa côte de veau de lait d’Auvergne, que lui expédie chaque semaine le merveilleux boucher de Clermont-Ferrand, Gabriel Gauthier (une figure locale), dont la boutique est plantée face à la cathédrale. Ce veau élevé sous la mère, par Ludovic Boyer, au village de Sauxillanges, est une splendeur de tendreté et de goût. Moelleux, juteux et d’un blanc un peu rosé, il possède une grande succulence et des saveurs de champignons frais, de crème et de foin. Le génie de Jocelyn est d’avoir osé servir cette viande avec l’os, qui donne du goût pendant le rôtissage, dans une grosse cocotte en fonte de paysan, crac, telle quelle, sur la table ! Les émirs du Qatar tiquent en la voyant. « On soulève le couvercle et les odeurs émanent de la cocotte : thym, romarin, herbes… C’est un spectacle. Je veux que ma cuisine garde un côté rustique, ça, c’est très auvergnat : la générosité dans les portions, la gourmandise, le gros morceau de saint-nectaire servi à la fin du repas sur une planche… Je ne servirai jamais trois petits pois qui se courent après autour d’un kiwi et d’une fleur de capucine. On vient au Meurice pour manger, pour se faire plaisir, pas pour se montrer. »

Jocelyn a cloué sur la côte de veau rôtie qui frémit dans un beurre mousseux des lanières d’anguille fumée qui apportent, elles aussi, une note rustique et paysanne. Et l’accompagnement ? Des blettes ! De « vulgaires » blettes, vous savez, ce gros légume aux feuilles vertes énormes dont on ne sait jamais trop quoi faire… « Un légume de chez nous, avec de la mâche, au goût un peu terreux, pas facile à cuisiner. » Mais voilà, cette blette d’Auvergne, Jocelyn en a fait de la dentelle aux fuseaux du Puy-en-Velay. Aussi brillante et fine qu’une lame de couteau forgé à la main à Thiers. Car les Auvergnats ont aussi un sens de l’esthétique…

L’Auvergne a les vins les plus méconnus de France

Surtout, notre Bougnat de palace ne veut plus entendre parler de ces restaurants gastronomiques où l’on s’ennuie à mourir en analysant chaque plat, comme si le chef se prenait pour Raphaël ou tout autre génie de la Renaissance. En arrivant au Meurice en janvier 2016, il s’est donc empressé de remettre de la vie et de faire de ce restaurant de prestige un théâtre culinaire, en déléguant la découpe de la viande à son directeur de salle, l’admirable Frédéric Rouen, virtuose du couteau, capable de vous découper, devant vous, un canard en quelques secondes avec l’élégance de Marcello Mastroianni. « Les chefs sont responsables de la routine qui caractérise le monde des grands restaurants, car ils ont voulu garder la maîtrise des plats, et refusé que l’équipe en salle s’occupe de la finition, comme c’était la tradition : le flambage, la découpe, la sauce, bref, tout ce qui faisait le charme des restaurants autrefois » – quand le directeur de salle était la véritable star et que le cuisinier, lui, n’était qu’un ouvrier obscur et anonyme, à moitié alcoolique, enfermé 18 heures par jour dans sa cuisine, au sous-sol… c’était il y a un demi-siècle !

Le dimanche matin, pour le brunch du Meurice, Jocelyn aime aussi fabriquer le saucisson brioché tel que sa grand-mère le faisait à Sauxillanges. Ainsi, cet hôtel a beau être devenu en 1997 la propriété du sultan de Brunei, Haji Sir Hassanal Bolkiah Muizzadin Waddaulah, connu pour ses mœurs plutôt médiévales, il n’en demeure pas moins le plus français des palaces parisiens…

Impossible, toutefois, de terminer cette ode à l’Auvergne sans mentionner ses vins, qui comptent parmi les plus méconnus et méprisés de France, alors que l’Auvergne possède de très grands terroirs sous-exploités. Pendant des siècles, les vins d’Auvergne furent servis à la table des rois de France, comme le saint-pourçain de l’Allier, le madargue, le châteauguay, le chanturgue, le rare corent (unique vin rosé d’Auvergne, au nez très frais et vif, tout en dentelle) et le boudes. Le prestigieux pinot noir, avant d’être cultivé en Bourgogne, fut longtemps le cépage le plus charismatique d’Auvergne, à telle enseigne qu’il arriva chez les moines des abbayes de Cîteaux et de Cluny (à qui l’on doit la création du vignoble bourguignon) sous le nom d’« auvernat ». À la fin du XIXe siècle, il y avait encore 50 000 hectares de vignes, cultivés sur les pentes argileuses et calcaires des volcans, par des petits propriétaires de lopins, pour qui le pied de vigne était quasiment la seule ressource, d’où son nom d’ « arbuste à pain. » Après la crise du phylloxera, le vignoble d’Auvergne entama son déclin et l’on misa surtout sur la quantité au détriment de la qualité. Jusqu’au début des années 1980, les ouvriers de Michelin, à Clermont-Ferrand, cultivaient toujours pour eux-mêmes quelques arpents. Depuis une vingtaine d’années, ces crus renaissent et fascinent par leur fraîcheur, leur finesse, leur tension et leur très forte minéralité. Il faut découvrir ainsi les vins d’un vigneron d’exception, Pierre Goigoux, qui, depuis 1989, au village de Châteaugay, à deux pas de Clermont-Ferrand, redonne vie à des cépages oubliés comme le damas noir, qui est une variété de syrah, typiquement auvergnate et délicieusement poivrée. Sa cuvée « la cerise sur le gâteau », à base de pinot noir, est pour lui « un vrai vin d’Auvergne », noble, fin, élégant, un concentré de fruits rouges. (6,90 euros la bouteille au domaine)

Au Meurice, le veau de lait d’Auvergne est servi tous les jours à la carte (montrez que vous êtes connaisseurs : insistez pour l’avoir avec l’os !). Menu déjeuner à 85 euros.

Les bonnes adresses auvergnates du chef Jocelyn Herland

Boucherie Gauthier à Clermont-Ferrand, spécialiste du veau de lait et du fameux bœuf fin gras du Mezenc nourri au foin d’altitude riche en fleurs sauvages. www.boucherie-gauthier.fr

Restaurant Vidal à Saint-Julien-Chapteuil. Une table campagnarde qui fait vivre les producteurs locaux. On y va pour sa purée de pommes de terre aux cèpes et sa galette de pieds de porc croustillante aux escargots de Grazac. Menu à 31 euros. www.restaurant-vidal.com

Charcutier-Traiteur Auger à Sauxillanges. L’une des meilleures charcuteries d’Auvergne. 1, rue du Terail, 63490 Sauxillanges, Tél. : 04 73 96 80 30

Oufkir, le roi, mon père et moi

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A l’occasion de la sortie de la sortie du livre de Driss Ghali, Mon père, le Maroc et moi: une chronique sociale, Causeur republie pour tous ses lecteurs le chapitre publié en avant-première dans son numéro de janvier 2018. Comme le relate son fils, Harazem Ghali, qui a créé et dirigé la Radio Télévision Marocaine dans les années 1960 et 1970, a observé de près l’ascension et la chute du général Oufkir, ministre proche de Hassan II « suicidé » après l’échec de son coup d’État.


Il y avait des sujets où mon père avait toujours le dessus, ce sont ses histoires d’agent secret qu’il répétait à l’envi. Au premier verre de vin, il « passait à table » pour donner sa version de moments historiques insoupçonnés de l’histoire du Maroc. « Tu dois te dire que ton père radote puisque je te raconte cette histoire pour la centième fois, mais je veux que tu t’en souviennes à jamais. ». Si j’avais su qu’il allait mourir aussi vite, je l’aurais obligé à me les raconter face caméra. En 1969, le Maroc accueillait la première conférence des États islamiques (dite « Conférence islamique »). Des dirigeants mythiques comme Nasser ou Bourguiba avaient fait le déplacement à Rabat. C’était l’époque de l’optimisme, des non-alignés et de la centralité du conflit israélo-palestinien. Mon père avait installé les équipements nécessaires pour diffuser la conférence de presse finale donnée depuis les salons de l’hôtel Hilton, fraîchement inauguré trois ans auparavant. Un projecteur énorme s’écroula à l’exact endroit où Kadhafi, l’ex-président libyen tout juste arrivé au pouvoir, s’était tenu pendant de longues minutes. Plusieurs dizaines de kilos de métal se fracassèrent sur le sol. « On a failli tuer cet enfoiré de colonel Kadhafi par notre bêtise ! Grâce à Dieu, personne n’a été blessé, mais j’ai perdu le sommeil plusieurs nuits durant après l’accident. Tu t’imagines si le projecteur s’était cassé la gueule une ou deux minutes avant ? Le Maroc se serait débarrassé d’un de ses pires ennemis, mais moi j’aurais eu la tête coupée et tu ne serais pas né ! ».

Comme nous le savons tous, Kadhafi n’est pas mort au Maroc en 1969 et par ce biais, en quelque sorte, je suis né dix ans plus tard. Ce sera Sarkozy, aidé de Cameron, qui débarrassera le monde de Kadhafi de la manière la plus vile et dégradante qui soit : acculé dans une conduite d’égout à Syrte, le président en fuite a été lynché sous le regard approbateur des drones et avions occidentaux. J’ai honte en tant que membre revendiqué de la civilisation française de voir un gouvernement démocratique comme celui de la France souscrire à de telles horreurs et crier victoire par-dessus le marché. Sarkozy et Cameron ont déshonoré l’Occident ce 20 octobre 2011.

Avec Kadhafi, mon père avait une inimitié de longue date. Au début des années 1970, la radio libyenne déversait sur le Maroc des heures et des heures d’émissions hostiles au régime sous forme de cassettes et de diffusions AM. Désargenté, le Maroc n’avait pas les moyens techniques pour se défendre. On envoya mon père quelques mois à Madrid pour obtenir l’aide du gouvernement espagnol. Franco était encore en vie, mais le régime dictatorial s’assouplissait déjà. La maladie du Caudillo y était pour beaucoup. En Espagne, le mentor de mon père fut Adolfo Suárez, alors patron de la radiotélévision espagnole. Cet homme extraordinaire est devenu plus tard le premier chef de gouvernement de la transición democrática qui a suivi le décès de Franco. L’Espagne lui doit beaucoup, car il a négocié les grands virages qui ont ramené le pays vers la démocratie, sans violence ni déchirements inutiles. Mon père admirait Suarez en tant qu’être humain, il aimait la personnalité aristocratique et agréable de ce grand commis de l’État qui, comme lui, était beaucoup plus qu’un simple technicien de l’audiovisuel. C’était un grand monsieur, un Espagnol extraordinaire comme mon père était un Marocain d’une grande trempe. Les deux se sont côtoyés à Madrid durant les longs mois où mon père se familiarisa avec les technologies en usage en Espagne pour le brouillage des ondes. L’armée lui expliqua comment elle arrivait à empêcher chaque grande ville espagnole d’écouter les émissions procommunistes émises depuis l’Europe de l’Est. Je suppose que le Maroc s’inspira de ces procédés de guerre électronique contre Kadhafi. Je n’ai jamais su les détails concrets de cette affaire, car mon père savait rester secret quand il le fallait.

Parler d’opérations spéciales et d’actions clandestines sans évoquer Oufkir serait faire l’impasse sur l’une des figures les plus marquantes du renseignement marocain. S’il y eut un homme des coups de main de ce côté-ci de la Méditerranée, ce fut bien Oufkir. Le roi Hassan II lui-même le reconnaissait au micro d’un journaliste français au lendemain du coup d’État manqué de juillet 1972 : « Les patrons militaires d’Oufkir en Indochine vous le diront : Oufkir est l’homme des coups de main, ce n’est pas l’homme des batailles rangées. » Et le roi d’ajouter que le général qui venait de se « suicider » dans son bureau lui avait proposé quelques mois auparavant d’envoyer un F5 marocain intercepter puis abattre l’avion présidentiel de Kadhafi en route vers Nouakchott. L’opération devait se faire ni vu ni connu, sans que le Maroc revendique cet acte de « piraterie en plein ciel contre un chef d’État ». De Gaulle en sait quelque chose aussi, sa propre police s’est mise au service du général marocain en 1965 lorsque des flics français ont couvert, voire participé, à l’enlèvement de l’opposant Ben Barka à Paris. Grâce à des soutiens dans les services français, Oufkir et ses hommes ont réussi à faire disparaître le corps de Ben Barka et à s’enfuir vers le Maroc depuis Orly sans se faire inquiéter. De Gaulle s’en trouva fort indisposé. Et ce grand ami de la monarchie marocaine mit la pression sur Hassan II en gelant la collaboration entre les deux pays.

Je n’ai jamais entendu mon père dire du mal d’Oufkir, bien au contraire. Dans sa bouche, deux mots revenaient à son sujet : « patriote » et « efficace ». Dans le Maroc des années 1960-1970, Oufkir était un gardien du temple, il tenait le pays en laisse face aux intrigues conçues par l’Algérie socialiste de Boumediene et la Libye révolutionnaire de Kadhafi. Le Maroc exaspérait ses voisins et causait chez leurs dirigeants des réactions à la limite de l’irrationnel. Les Algériens ne supportaient pas de voir une monarchie millénaire tenir bon dans un monde arabe traversé par le socialisme et les idéologies révolutionnaires, les Libyens à leur tour ne pouvaient souffrir la figure de Hassan II, un roi jeune et déterminé. Kadhafi avait mis fin au régime d’Idriss Ier, un monarque vieillissant et effacé, et désirait ardemment voir le Maroc suivre le même chemin. Comme les bolcheviks dans les années 1920, le dictateur libyen voulait exporter sa révolution. La gauche marocaine, ou une partie non négligeable de celle-ci, était au contact de ces forces étrangères ; j’admets qu’elle y était bien obligée car la répression intérieure était sans pitié à son encontre. Un des cameramen de la RTM obtint une bourse d’études en France pour parfaire sa formation technique ; papa signa son ordre de mission ; à son retour, il se porta volontaire pour suivre les déplacements du roi (sujet principal du journal télévisé au Maroc). Alors que mon père était sur le point de donner son avis favorable, les services secrets le convoquèrent pour l’engueuler, son cameraman était un agent à la solde des Libyens prêt à tenter quelque chose contre l’ennemi numéro 1 de Kadhafi.

Dans ce contexte, Oufkir était sans aucun doute un défenseur de la patrie. Un rempart efficace contre les visées de nos « frères » arabes qui nous ont fait le plus de mal après l’indépendance, acquise en 1956. Faut-il rappeler que la première guerre du Maroc indépendant nous a opposés à l’Algérie (1963) pour un différend frontalier ? Que le Front Polisario – le mouvement indépendantiste du Sahara occidental – a été armé par l’Algérie et la Libye ? À l’inverse, Israël – et malgré l’envoi de troupes marocaines pour l’attaquer en 1973 – nous a toujours considérés avec une bienveillante neutralité.

Oufkir était un véritable tueur. Il a commencé sa carrière militaire au 4ème RTM (régiment de tirailleurs marocains, ndlr) lors de la Seconde Guerre mondiale. Envoyé en Italie, il s’est porté volontaire à toutes les folies possibles pour déloger les Allemands du Monte Cassino. Ensuite, et comme beaucoup de Marocains, il a choisi de s’engager auprès de l’armée française en Indochine, dès le début de la guerre d’indépendance. Quand je lis qu’il y a peut-être 3 000 combattants marocains en Syrie aujourd’hui, je me rappelle que nous avons envoyé plus de 8 000 soldats en Asie du Sud-Est entre 1948 et 1954. Ils sont partis de leur plein gré et ils ont fait autre chose que de l’intendance. Il n’y a donc rien de nouveau, hier comme aujourd’hui, l’attrait pour l’outre-mer et l’aventure anime une partie de notre jeunesse. Jadis, ils quittaient leur village de l’Atlas sans savoir lire ni écrire, désormais, ils proviennent des faubourgs populeux de Tanger et communiquent par Facebook. En Indochine, Oufkir a monté un commando spécial composé de « fous furieux » qui s’infiltraient derrière les lignes ennemies. Ils se faisaient passer pour des soldats déserteurs qui souhaitaient rejoindre le Viêt-minh et se convertir au communisme. Et au point de rencontre programmé avec l’ennemi qui ne se doutait de rien, Oufkir et ses hommes prenaient les guérilleros par surprise et les canardaient. Comment cet homme du désert marocain a réussi à s’adapter aussi facilement aux conditions de la péninsule indochinoise au point de forcer le respect des militaires français et de leurs adversaires locaux ? Cette énigme me fascine et constituerait, sans l’ombre d’un doute, un beau sujet de recherche. Plus tard, aux commandes des forces de l’ordre marocaines, Oufkir monta dans un hélico et mitrailla lui-même les manifestants qui réclamaient du pain et des réformes (émeutes de Casablanca, 1965). Ces faits sont choquants. Quel que soit le critère moral adopté, on ne risque pas l’anachronisme en considérant que tirer sur une foule désarmée est une mauvaise décision. Mais, à la même époque, les Algériens venaient de massacrer (au couteau de cuisine et au ciseau) près de 200 000 concitoyens accusés d’avoir collaboré avec les Français : les harkis ont été cuits à petit feu, étripés, violés devant leur famille entre juillet 1962 et fin 1963. Sans vouloir excuser Oufkir et ses complices, il faut juste garder à l’esprit la brutalité des années postindépendance et la propension des gouvernements nouvellement investis à s’acharner sur des êtres qui ne représentaient aucun danger réel.

Harazem Ghali (au centre), entouré de cadres de la Radiodiffusion Télévision Marocaine (RTM), à l'hôtel La Mamounia à Marrakech, décembre 1988. / Driss Ghali
Harazem Ghali (au centre), entouré de cadres de la Radiodiffusion Télévision Marocaine (RTM), à l’hôtel La Mamounia à Marrakech, décembre 1988. / Driss Ghali

Mon père eut tout le loisir de vivre de première main le versant le plus sinistre d’Oufkir. Quelque part en 1968 ou 1969, il reçut une convocation pour rencontrer le général. Dans le Maroc d’alors, c’est la police qui vous remettait le billet et vous priait de la suivre séance tenante. À la vue des deux inspecteurs escortant son frère aîné, un de mes oncles se mit à pleurer : « Demande pardon rapidement pour que ta vie soit épargnée ! Dis-leur tout sans attendre ! »

« Harazem, c’est toi qui as transmis une demande de subvention à la Banque mondiale ?, l’interrogea Oufkir.
Oui, mon général.
Elle porte sur quoi ta demande ?
La Banque mondiale veut doter le Maroc d’une télévision éducative.
Une télévision éducative dis-tu ?
Oui, mon général.
Eh bien, voilà ton dossier, tu peux le brûler maintenant ! Je ne veux plus en entendre parler ! »

Le général montre du doigt un maroquin contenant la paperasse remise par mon père la veille au ministère des Affaires étrangères, plusieurs feuillets dactylographiés dans la langue de Shakespeare. Nul en anglais, une langue qu’il n’a jamais réussi à apprendre, papa s’était fait aider par un pigiste de la RTM aujourd’hui à la tête d’une grande université marocaine.

« À vos ordres, mon général.
– Tu m’en veux Harazem ? Tu me détestes toi aussi ?
– Non, mon général.
– Harazem, la prochaine fois que tu veux envoyer quelque chose à la Banque mondiale, tu demandes d’abord la permission à mon chef de cabinet.
– Oui, mon général. Le dossier a été visé par les Finances. Le directeur général de la RTM l’a même fait passer en conseil d’administration.
– Je m’en fous. Je suis le ministre de l’Intérieur et de l’Information. Tout ce que tu fais doit être visé par mon cabinet.
– Entendu, mon général.
– Il y avait quoi dans ton dossier ?
– Mon général, j’y expliquais aux bailleurs de fonds que le Maroc veut en finir avec l’analphabétisme, mais que nous manquons de moyens pour scolariser tous les enfants. Pour le moment, on veut mettre le paquet sur le collège, qui connaît un taux élevé d’abandon scolaire touchant les milieux les plus modestes. La télévision éducative, c’est un studio dans chaque siège de préfecture pour diffuser localement des émissions de soutien scolaire et des cours de langue.
– Il manquait plus que ça ! Des cours de langue aux bergers du Rif !
– Pas seulement mon général. Le système peut couvrir tout le territoire grâce aux faisceaux hertziens. La Banque mondiale veut financer le projet à 100 % : studios, relais et programmes.
– Tais-toi, tu m’énerves avec tes certitudes. Tu crois aux bobards de tes fournisseurs français. Je parie que c’est Thomson qui t’a mis ça dans la tête et maintenant tu veux couvrir le pays d’antennes pour leur faire plaisir.
– Entendu, mon général.
– Vous autres techniciens ne pensez qu’à vous-mêmes. Si toi tu montes ta TV éducative, moi je peux poser ma démission. Tu sais de combien de policiers je dispose à Casablanca ? Mille ! Mille, je te dis. Tu sais combien il m’en faut ? Dix fois plus. C’est ta Banque mondiale qui va me payer les effectifs dont j’ai besoin ? Je dois choisir entre acheter des munitions ou embaucher des policiers, et toi tu veux dépenser de l’argent pour apprendre aux gueux à lire les tracts de l’opposition ! Eh bien, je te l’interdis ! Reviens me voir quand tu auras trouvé des financements pour le ministère de l’Intérieur, je te laisserai peut-être faire ta télévision à ce moment-là. Tiens, dis à tes amis français que le Makhzen mobile a besoin d’une nouvelle caserne à Ain Cheggag ! »

Procès des responsables du "coup d'Etat des aviateurs" contre le roi Hassan II, mené par le général Oufkir, 29 juin 1972. / GHARBIT/SIPA 00523645_000010
Procès des responsables du « coup d’Etat des aviateurs » contre le roi Hassan II, mené par le général Oufkir, 29 juin 1972. / GHARBIT/SIPA 00523645_000010

Mon père respectait Oufkir parce que le général était cohérent et ne se prenait pas au sérieux. Militaire et commis de l’État, rien de plus, Oufkir ne s’est jamais prétendu démocrate. Il n’avait pas de temps à perdre à faire de la communication. Papa insistait sur un fait précis : « Oufkir n’était pas corrompu, il vivait dans une petite villa de l’actuelle rue des Princesses, 500 m² rien de plus. De l L’argent, il s’en foutait. Il aimait son boulot, boire et jouer aux cartes avec un cercle d’amis sélectionnés venus de tous horizons, pas forcément des militaires ou des flics. » J’ai du mal parfois à entendre les positions assumées par mon père quand je pense que les coups de force d’Oufkir ont failli lui coûter la vie à deux reprises. Lors de la tentative du coup d’État de la plage de Skhirat, mon père a pris une balle. Un an plus tard, en août 1972, des chasseurs de l’armée de l’air ont mitraillé le Boeing qui ramenait le roi et la cour d’une visite officielle à Madrid. Son avion a réussi à se poser, déplorant des dizaines de blessés à bord. Les pilotes mutins crurent le monarque décédé (un message radio du cockpit les induisit volontairement en erreur en annonçant la mort d’Hassan II avant d’implorer clémence pour l’équipage). Les officiels qui l’attendaient sur le tarmac de l’aéroport de Rabat ne se doutèrent de rien, Hassan II passa en revue le détachement d’honneur avant de s’engouffrer dans une voiture banalisée. Mon père était sur place, il suait à grosses gouttes dans son car de reportage chauffé à blanc par les machines tournant à plein régime. Des cameramen distribués çà et là filmaient la solennité pour les besoins du JT de la soirée. Soudain, l’apocalypse : les chasseurs se sont rendu compte de leur méprise ; enragés par l’échec de leur entreprise et la fuite du roi, ils s’acharnèrent sur tout ce qui bougeait aux alentours de l’aéroport. Les images disponibles sur internet montrent des hommes en costume courant s’abriter sous les pins parasols du petit bois qui fait face au salon d’honneur. Harazem Ghali l’a échappé belle ce jour-là, les balles ne sont pas passées très loin. Et malgré tout, il ne m’a jamais fait part d’une quelconque inimitié avec Oufkir, l’instigateur de ces deux régicides manqués. Partageaient-ils les mêmes idées ? Pas le moins du monde, car un Maroc sans monarchie était inconcevable pour mon père. Avait-il connaissance de circonstances atténuantes qui auraient rendu les actions du général moins odieuses ? Cette dernière hypothèse a ma faveur. Papa garda le silence toute sa vie. Il avait connaissance de quelque chose, ses paroles portaient à croire qu’il a eu accès à la vérité vraie, celle que l’histoire officielle éloigne de notre vue. « Tu sais le problème des militaires avec Hassan II était simple. Le roi passait ses nuits à travailler et à lire. Il se réveillait tard, pas avant 11 heures. Nous, à la RTM, nous le savions et faisions antichambre le temps qu’il fallait. Mais, le protocole royal convoquait le gratin de l’armée à 10 heures et le roi ne les recevait qu’à 14 heures. Un général n’accepte pas de poireauter quatre heures dans les jardins du palais le temps que “moul el belad” daigne se pointer. Les militaires l’ont mal pris, c’est tout. Parmi eux, il y avait des types bien, je te l’assure. J’ai assisté par intermittence aux procès militaires. C’était à Kénitra et on m’avait demandé de tout filmer. Sur le banc des accusés, il y avait des copains de l’armée de l’air, des anciens de la base de Benslimane. L’un d’eux me faisait un bras d’honneur à chaque fois que je tournais la caméra vers lui. On lui avait rasé la tête, il était méconnaissable. La maigreur lui donnait un aspect méchant. J’avais envie de lui cracher dessus, car il avait voulu tuer le roi ! Plus tard, j’ai su qu’il avait rejoint le complot pour venger sa sœur. Elle était partie enseigner dans le Rif et le caïd du coin l’avait molestée. La pauvre n’obtint jamais justice et son frère en garda une profonde haine contre le régime qui garantit l’impunité d’un violeur. » Au regard d’Oufkir et de ses motifs véritables, mon père ne disait rien. Deux ans avant sa mort, lors de ses longs après-midi où lui regardait la TV française tandis que je lisais, il me déclara que le général ne s’était pas suicidé dans son bureau comme l’affirme la version officielle. Il a été abattu de plusieurs balles dans le dos à bout portant dans une des allées de la résidence royale de Skhirat.

« Qui a tiré alors ?
Même si je te le disais, cela ne te servirait à rien. Les Marocains sont trop lâches pour se pencher sur cette phase de leur histoire. Sois-en sûr, ils te combattront si tu leur apportes la vérité.
C’est quand même dommage d’attendre cinquante ans pour qu’un Français ou un Anglais vienne nous expliquer notre histoire !
Tu as raison, comme d’habitude, mais ce que tu gagnes en sagacité tu le perds en roublardise. Sois malin et tais-toi. Fais d’abord ta vie avant de vouloir sauver le Maroc. Si tu te sacrifies, tu seras combattu par les bœufs qui à défaut d’avoir ton intelligence savent mener leur barque, eux. De toute façon dans ces affaires-là, ceux qui en savent le moins sont ceux qui en parlent le plus. »

Papa a emporté son secret dans la tombe. J’ai respecté son vœu et ne suis jamais revenu à la charge. Les derniers mois précédant son décès, je sentais qu’il s’ouvrait plus facilement et que ses épanchements étaient plus spontanés. Il sentait quelque chose, peut-être, et sa langue se déliait, suprême liberté de celui qui n’a besoin de plaire à personne ni d’honorer des pactes noués sous la contrainte. Les historiens – à condition qu’ils soient indépendants et courageux – pourront reconstituer la vérité. Il est encore temps, plusieurs témoins de l’époque sont encore parmi nous, la moindre des choses serait de les encourager à écrire ou enregistrer leur version. Bien entendu, ils magnifieront leur rôle et réduiront leurs manquements éventuels. Peu importe, cette matière brute ne doit pas nous échapper. Nous n’avons rien d’autre à quoi nous accrocher, notre culture étant orale, de facto, car nous rechignons – par paresse ou lâcheté – à documenter notre époque. Je rêve d’un film qui s’attellerait à restituer l’ambiance de ces années décisives où le sort du Maroc moderne s’est joué. On y trouvera des intrigues de harem, des récits de soudards de l’Indochine et des aventures d’espions.

Agent secret, mon père n’avait pas besoin de l’être pour causer l’un des épisodes les plus honteux de mon adolescence. J’avais 15 ou 16 ans et mes hormones étaient en éruption continue. Je me souviens que nous étions en juillet, car les rues de Rabat se vidaient à vue d’œil au gré des départs en congé des fonctionnaires. Internet venait de faire son apparition et mon père avait un abonnement 128k, un luxe aux alentours de 1995. Tout seul dans son bureau dans l’après-midi, je m’égare sur le site web de Playboy USA. Comme tous les Marocains de ma génération, une femme blonde aux formes généreuses était pour moi l’objet de désir le plus excitant (j’ai évolué depuis). Je me suis permis d’imprimer – en couleurs s’il vous plaît – des planches où figuraient de belles créatures aux yeux bleus et aux cheveux soyeux. À ma grande surprise, l’imprimante refusa de collaborer et contraria mes inavouables tentations. Le soir en rentrant à la maison, je trouvai sur la table où je m’asseyais pour faire mes devoirs une chemise plastifiée de couleur rouge. Elle contenait l’intégralité des photos téléchargées et envoyées en impression. Mon père ne fit jamais aucun commentaire sur le sujet.

Nathalie Loiseau: pour la libération des femmes, le hijab, la GPA et le pape à la fois

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Si La République en Marche a choisi Nathalie Loiseau pour tête de liste aux élections européennes, ce n’est pas seulement parce qu’elle connaît bien les « affaires européennes ». L’ancienne ministre est l’incarnation du « en même temps » macronien: elle est d’accord avec tout, et même avec son contraire. 


Dans une intervention sur BFM TV, jeudi 28 mars, l’ancienne ministre chargée des Affaires européennes, Nathalie Loiseau, expliquait, face à Jean-Jacques Bourdin, son projet politique en tant tête de liste de LREM pour les élections européennes prévues le 26 mai prochain. Parmi des sujets aussi divers que « l’urgence écologique », l’innovation technologique, le budget de la PAC, les accords commerciaux internationaux, le Brexit, l’avenir de la dissuasion nucléaire française, Schengen, les opérations extérieures des forces armées françaises, le siège de membre permanent de la France au Conseil de sécurité des Nations unies, et « last but not least », la situation des djihadistes français sur le théâtre irako-syrien, l’ancienne diplomate, qui se veut ouvertement féministe, a trouvé un créneau pour évoquer ses positions sur le rôle de la femme dans la société française.

« Choisissez tout » !

Si François Hollande était connu pour maîtriser l’art délicat de la synthèse, il n’a échappé à personne que Nathalie Loiseau pouvait décidément manier avec brio celui du grand écart. Le titre de son ouvrage : Choisissez tout, paru en 2014, n’en est-il d’ailleurs pas la plus flagrante illustration ? La formule aurait été empruntée à Sainte Thérèse de Lisieux, Nathalie Loiseau se présentant comme une catholique « croyante et pratiquante ». Mais son livre réservait bien des surprises aux ouailles de l’Eglise catholique française car elle y défendait déjà le mariage homosexuel et la Procréation médicalement assistée (PMA), se disait favorable à la Gestation pour autrui (GPA) et soutenait le port du hijab. Mêmes positions sur la PMA, la GPA et le voile sur le plateau de Bourdin ce jeudi matin.

Réaffirmant sa volonté de favoriser la liberté de l’utilisation de leur corps par les femmes, la candidate Loiseau dit oui à la PMA et à la GPA, oubliant au passage ce que le souverain pontife, chef suprême de l’Eglise catholique et successeur de l’apôtre Pierre, ne cesse de marteler : « Fabriquer des enfants au lieu de les accueillir comme un don… on joue avec la vie, c’est un péché contre Dieu créateur ».

Qui dévoilerait Mère Teresa ?

Quant au voile islamique, elle, qui avait comparé dans son livre les jeunes femmes portant le voile islamique à Mère Teresa (« Pourquoi le foulard islamique nous dérange-t-il davantage que le voile de Mère Teresa ou de sœur Emmanuelle ? »), réitère sa position sur le plateau de BFM TV. Cette fois-ci, elle veille à faire référence à Latifa Ibn Ziaten, la mère d’une victime de Mohamed Merah, qui tout en portant le voile consacre son existence à la déradicalisation et à la lutte contre la tentation djihadiste chez les jeunes. En ce qui concerne les femmes forcées à porter le hijab, Loiseau se dit ouverte pour les aider. On se demande comment !

A lire aussi: M. Macron: entre hijab et serre-tête, il faut choisir

En bref, à vouloir courir plusieurs lièvres à la fois, il n’est pas certain que Nathalie Loiseau parvienne le 26 mai à atteindre son objectif premier : battre le Rassemblement national de Marine Le Pen, candidate fermement opposée, pour sa part, à la PMA pour toutes les femmes, ainsi qu’à la GPA, assimilée à « l’autorisation d’achats d’enfants ». Quant au port du voile islamique, Marine Le Pen milite, comme on le sait,  pour sa suppression dans l’espace public. Les joutes télévisées de ces prochaines semaines promettent d’être agitées, même si en tant que britannique, en cette année cruciale, j’assisterai à cela en tant que simple téléspectateur…

« Espérance banlieues tourne le dos à ce pour quoi elle a été créée »

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Anne Coffinier, la directrice de la Fondation pour l’Ecole, responsable de la fondation Espérance banlieues, regrette la « fuite en avant » de sa filiale qui tend à se détourner de la mission pour laquelle elle a été créée. 


Causeur. Dans un article du 6 mars dernier, le Canard Enchaîné évoque un audit « embarrassant » pour la fondation Espérance banlieues. Or, cette entité est juridiquement une « filiale » de la Fondation pour l’Ecole (FPE), reconnue d’utilité publique et dont la mission est d’aider les écoles hors contrat. Vous dirigez cette fondation. Pourriez-vous expliquer de quoi il s’agit et quelle est la position de la FPE ?

Anne Coffinier. J’ai soutenu la demande d’un groupe d’administrateurs de convoquer un Conseil d’administration sur Espérance banlieues (une fondation abritée, créée en 2012 pour favoriser le développement d’écoles hors contrat dans des banlieues françaises qui gère aujourd’hui 18 établissements) et de le préparer par un audit complet parce qu’il était patent que cette dernière s’était détournée de son objet statutaire et qu’elle mettait en danger, par son action incontrôlée, l’action de la Fondation pour l’Ecole dans son ensemble.

A lire aussi: L’école (de banlieue) qui fait chanter la Marseillaise

La Fondation pour l’Ecole cherche à ce que des écoles indépendantes qualitatives, sociales et variées se développent et soient financièrement accessibles à tous les enfants, sans être exclusive, c’est-à-dire en banlieues mais aussi sur tout le territoire. Sa mission est de promouvoir la liberté scolaire qui passe par le droit des écoles à choisir librement leurs modèles éducatifs, leurs méthodes et leurs professeurs, avec la contrepartie d’être soumises à un strict contrôle de l’Etat sur leurs résultats et le bien-être de leurs élèves. Espérance banlieues s’est lancée pour sa part dans une fuite en avant en ouvrant de plus en plus d’écoles, parfois assez artificiellement (plusieurs ont moins de 6 élèves ; le coût par élève excède deux fois celui du public), qu’elle ne sait pas financer dans la durée (elle doit trouver chaque année près de 10 millions d’euros pour environ 600 élèves) et qui la mette à la merci de l’Etat. Elle a donc besoin d’obtenir un financement public à tout prix.

Pendant quelques années, la Fondation pour l’Ecole et Espérance banlieues  ont pourtant travaillé ensemble…

Tout à fait ! La Fondation pour l’Ecole a créé la fondation Espérance banlieues, qui est sa fille et n’a pas de personnalité juridique propre. Les écoles Espérance banlieues n’auraient jamais vu le jour sans l’implication financière, juridique et humaine de la Fondation pour l’Ecole. C’est la Fondation pour l’Ecole qui porte toute la responsabilité juridique d’Espérance banlieues, et c’est donc la moindre des choses qu’elle soit au fait des objectifs réels de cette dernière et convaincue de sa bonne gestion des risques. Espérance banlieues doit donc concourir aux objectifs de la fondation mère et ne peut développer des actions qui les compromettent. Or aujourd’hui, la fondation Espérance banlieues cherche par tous les moyens à faire oublier ses liens avec la Fondation pour l’Ecole. Parce qu’elle veut à tout prix obtenir un financement de l’Etat, quitte à passer sous contrat ou avoir un statut public.

En quoi cela pose-t-il un problème ?

La fondation n’a d’action légitime que tant qu’elle correspond aux statuts pour lesquels elle est reconnue d’utilité publique. Or, nous sommes habilités à soutenir les écoles hors contrat conformes à notre charte et à promouvoir la liberté scolaire. D’autres structures, excellentes par ailleurs, ont une mission regardant les écoles sous contrat, ce qui n’est pas notre cas. Si nous sortons de notre mission, l’Etat pourrait nous supprimer notre utilité publique. Donner à chaque enfant les moyens financiers d’accéder à l’école privée de son choix est une bonne chose, pour autant que la contrepartie ne soit pas que l’établissement scolaire renonce à  la liberté de choisir lui-même ses programmes et de recruter et manager lui-même ses professeurs. Le modèle éducatif Espérance banlieues étant libre de droits, on peut tout à fait imaginer que d’autres s’en inspirent dans le cadre d’écoles sous contrat ou publiques. Nous avons créé ces écoles pour inspirer le système éducatif dans son ensemble et nous nous en réjouirons donc. Mais ce n’est pas le rôle de la Fondation.

Justement, est-ce que la Fondation pour l’Ecole a pour mission de proposer une alternative à ceux qui ne souhaitent pas créer une école sous contrat avec l’Etat ou bien êtes-vous en opposition de principe avec l’idée même d’une école sous contrat ? Quelle est votre vision des liens entre l’Ecole et l’Etat ?

Quand un acteur non étatique crée une école, elle est nécessairement hors contrat. Au bout de 5 ans d’existence, si l’Etat le souhaite et en a les moyens financiers, l’école peut demander à passer sous contrat. En pratique aujourd’hui, elle obtient une fin de non-recevoir. Le contrat a permis beaucoup de choses excellentes et il n’est pas en cause, mais rappelons que beaucoup  d’écoles publiques ou sous contrat reconnues ont toujours été créées comme des écoles hors contrat, comme par exemple l’école alsacienne. C’est la forme juridique naturelle pour innover. Elles sont prévues et encadrées par le Code de l’éducation, remplissent une mission d’intérêt général et sont des institutions aussi républicaines que les autres. La liberté scolaire est un élément essentiel de l’Etat de droit et de toute vigilance anti totalitaire.

Cette crise entre la Fondation pour l’Ecole et Espérance banlieues a-t-elle pour origine des problèmes de personnes ? De bonne gestion ou bien des questions de stratégie et d’idéologie ? 

La crise actuelle est d’abord un problème de stratégie : la fondation Espérance banlieues tourne le dos à ce pour quoi elle a été créée sans en avoir reçu l’autorisation de la Fondation pour l’Ecole, sa fondation abritante. S’ajoutent à cela de graves problèmes de gouvernance de la part de la fondation Espérance banlieues, source de risques majeurs pour sa fondation mère puisque c’est cette dernière qui porte la totalité de la responsabilité juridique pour les actes de sa « fille ».

Traditionnellement en France – depuis le XIXe siècle -, l’étendard de l’école libre est porté par les catholiques. Quelle est la vision de votre fondation sur la question de la laïcité dans les écoles ? Est-ce que cette question a quelque chose à voir avec la crise actuelle ?

Historiquement, il faut rappeler que l’étendard le plus agité était d’abord celui porté par des anticléricaux qui souhaitaient retirer à l’Eglise sa mission éducative, en la transférant à l’Etat au nom de l’émancipation du peuple. Il est donc normal que les catholiques se soient mobilisés pour que les familles gardent la possibilité d’une alternative éducative. S’agissant de la Fondation pour l’Ecole comme de la fondation Espérance banlieues, ce n’est un secret pour personne qu’elles ont été créées par des catholiques. Mais catholique veut dire universel, et nous travaillons pour tous, sans exception, parce que le droit d’accéder à une école de qualité qu’on a librement choisie est un droit fondamental pour tout Etat de droit.

Je me souviens d’Agnès Varda

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La réalisatrice Agnès Varda, pionnière de la Nouvelle vague, a été emportée à 90 ans. 


Je me souviens de Philippe Noiret coiffé à la du Guesclin et atrocement compressé dans un tee-shirt blanc. Encombré par ce corps trop lourd qui deviendra par la suite une armure si légère face caméra, il marchait sur La Pointe Courte, dans la moiteur poussiéreuse de Sète…

Je me souviens de la robe à pois de Corinne Marchand dans Cléo de 5 à 7. Sa blondeur infernale et cette voix gamine combattant un crabe imaginaire… Le plus redoutable de tous sur une partition faussement enjôleuse de Michel Legrand…

Je me souviens de Sandrine Bonnaire, pouilleuse sauvage dont le visage joufflu me rappelait une madone aperçue dans une église de Rome. Son « flight jacket » de Sans toi ni loi à la dérive était aussi émouvant que les seins ronds de Macha Méril pointant d’une baignoire…

A lire aussi: Jean Rochefort au cimetière des éléphants

Je me souviens du meilleur rôle de Valérie Mairesse, rouquine instable et désirable, effrontée et pugnace dans L’une chante, l’autre pas… Une lueur triste dans un monde qui basculait…

Je me souviens de Venice Beach, de mes étés adolescents, « mélange de Palavas-les-Flots et de Saint-Germain-des-Prés », des rollers-skate et des californiennes en mini-shorts cruisant dans Mur Murs…

Je me souviens de Jane B par Agnès V quand les rides commencent à façonner un caractère et expriment une vérité intérieure, quand la jeune hippie anglaise se transforme en bourgeoise à veste en tweed, quand le temps creuse l’existence sans enlever l’innocence…

Je me souviens du triangle amoureux du Bonheur, d’un Thierry la Fronde épanoui dans un champ de tournesol, le cœur en ballotage défavorable, les mains d’un menuisier parcourant le corps de deux femmes et du drame qui pointe…

Je me souviens de Jim Morrison et d’Agnès, allongés sur l’herbe lors du tournage de Peau d’âne dans l’indolence blafarde des idéaux périmés… Clap de fin des années 60…

A lire aussi: Nico, l’autre fin de Jim Morrison

Je me souviens de Viva dans Lions Love, complètement nue voguant sur un pneumatique dans une piscine chlorée, une couronne de fleurs sur la tête comme un fruit défendu…

Je me souviens de Jacquot de Nantes, de ces années d’enfance qui fixent l’imaginaire, d’un puits sans fond où la mémoire du cinéaste résonne toujours et encore…

Je me souviens de Deneuve dans Les créatures, cette posture de vestale romaine, inaccessible et naturelle, qui nous faisait croire bêtement au pouvoir absolu de l’amour…

Je me souviens d’Agnès Varda, iconoclaste et évidente, d’un cinéma poétique et politique, où les corps exultent et les esprits se retiennent, fraîche et complexe figure dans une Nouvelle Vague si sentencieuse et bavarde…

Amazon: venez donc voir nos ouvriers préparer vos commandes!


Pour répondre aux accusations qui lui sont régulièrement faites, Amazon a décidé d’ouvrir certains de ses entrepôts au public. Viens voir les ouvriers, voir les transpalettes, voir…


Peu après l’effondrement du rideau de fer, Jean Ferrat, le fameux chanteur communiste à moustaches atypiques, constatait avec amertume qu’il n’y avait pour l’homme « d’autre choix pour vivre que dans la jungle ou le zoo ».

Le géant américain de la vente par correspondance Amazon a peut-être réussi – à sa manière – à concilier les deux en créant le concept de zoo dans la jungle.

La jungle…

Si l’entreprise se développe régulièrement en France, Amazon n’est pas exempt de critiques : la librairie de Jeff Bezos, qui est devenue un tentaculaire centre commercial, changerait en profondeur nos manières de consommer et peut-être même de vivre, nous éloignant des petits commerces, livrant nos habitudes aux algorithmes.

A lire aussi: Amazon: la grenouille qui voulait être un bœuf

D’après les révélations récentes d’un documentaire de M6, Amazon détruirait même par millions des invendus en état neuf, et il se dit que le Gafam aurait recours à l’optimisation fiscale… À cela, il faut bien évidemment ajouter que Jeff Bezos mange des enfants au petit déjeuner, comme tous les dirigeants d’entreprises de plus de 500 salariés.

…et le zoo d’Amazon

Dans un effort de transparence démonstratif, le groupe, souvent pointé du doigt pour les conditions de travail des salariés de ses plates-formes logistiques, a décidé d’ouvrir ces dernières au public. Souvent situés dans des zones sévèrement touchées par le chômage, dans la fameuse « France périphérique » sinistrée, ces centres ont souvent été vus comme des eldorados par les autochtones. Le programme de visites concerne trois sites : Saran (Loiret), Lauwin-Planque (Hauts-de-France) et Boves (Somme). Toute personne, sous réserve de s’inscrire en ligne, pourra suivre une visite guidée.

Ainsi, dans les grands entrepôts-cathédrales de la consommation de masse, il sera possible d’aller voir comme au zoo ce qu’il reste encore de travail humain. Dépêchons-nous d’y aller, car le projet final est certainement que toute la chaîne logistique soit robotisée, puis que le consommateur soit à son tour transformé en robot.

Il manque encore un ingrédient qui aurait donné encore plus de saveur à ce ragoût de transparence : que l’entrée fût payante.

Innover comme Elon Musk, Jeff Bezos et Steve Jobs

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Casseurs: Wauquiez et Le Pen en désordre de bataille


Lors du débat organisé par BFM TV, le 20 mars dernier, entre des têtes d’affiche des principaux partis, tout le monde était d’accord sur une chose: critiquer l’action du gouvernement face aux casseurs. Mais les deux partis de la droite, incarnés par Laurent Wauquiez et Marine Le Pen, ne l’ont pas fait pour les mêmes raisons…


Les chanceux fidèles du canal 15 ont pu écouter, le 20 mars dernier, une bien jolie chorale éco-citoyenne, quoique le refrain soit un peu monotone à la longue : LREM et tous les partis de gauche veulent apparemment « sauver la planète ». Tandis que les Républicains, eux, veulent « sauver » l’Europe, ce qui n’est déjà pas si mal. Marine Le Pen, enfin, reste fidèle à elle-même, dénonçant l’immigration (« On importe des chômeurs ») ou l’insécurité de nos belles campagnes (« Vous n’imaginez pas la catastrophe que représente l’explosion actuelle des cambriolages »). Voilà donc le tableau politique actuel.

Wauquiez plus macronistes que Macron ?

Depuis la droitisation du discours politique de Laurent Wauquiez après qu’il a pris la main sur le parti, et la dédiabolisation parachevée de l’ex-FN par Marine Le Pen, il est fréquent de lire que les deux principales formations de droite n’ont jamais été aussi proches. Reste que le RN – avec 22% des intentions de vote – fait quasiment jeu égal avec La République En Marche (23%) – laissant pour l’instant les Républicains à la traîne (12%)… Il devient alors peu aisé pour l’électeur conservateur de se décider sur la liste à laquelle il donnera son vote.

Mais en ces temps de samedis animés par les « gilets », le positionnement des deux partis diffère. Selon Laurent Wauquiez, « il faut [avant tout] une réponse policière, ce qui [le] différencie de Madame Le Pen ». Il argumente : « On n’a jamais eu dans notre pays une telle période de chaos. Cette présidence est vraiment marquée par l’installation de cette violence préoccupante pour tout le monde. » Dénonçant une « grave sous-estimation des questions de sécurité par le gouvernement depuis trop de semaines », réclamant des peines planchers « exemplaires » quand on agresse les forces de l’ordre, M. Wauquiez observe une crise de l’autorité qui viendrait de Notre-Dame-des-Landes, quand « on a laissé les zadistes gagner », faisant l’amalgame entre la Macronie et le quinquennat précédent.

Le Pen plus proche de Mélenchon

Le novice Stanislas Guerini (député LREM) a subi les attaques de tous ses petits camarades pendant plus de deux heures et était à la peine pour défendre la politique gouvernementale. Laurent Wauquiez n’a cessé d’être agressif à son égard, accusant donc la formation présidentielle de graves lacunes sur le plan sécuritaire. Etant donné la situation, le nombre de blessés (policiers et manifestants) ainsi que le coût des dégradations (les assureurs chiffrent déjà le tout à 200 millions d’euros), il aurait eu tort de se priver ! Mme Le Pen, de son côté, a dénoncé la casse certes, mais son discours, moins vindicatif, était plus… complotiste. Si le gouvernement « ne parle que de la casse », c’est pour étouffer dans l’œuf les revendications initiales des gilets jaunes, qu’elle soutient.

Surtout, à la différence de Laurent Wauquiez, elle a tonné contre l’emploi de l’armée pour sécuriser la dernière manifestation parisienne. Les gilets jaunes ont beau avoir complètement tourné gauchistes, elle a regretté que la réponse donnée soit « militaire » et non « plus policière désormais ». Ce soir-là sur BFM, Mme Le Pen était sur la même longueur d’onde que Jean-Luc Mélenchon (LFI) ou Olivier Faure (PS) : « On ne met pas l’armée face au peuple français. »

A qui profitera l’ordre ?

Jusqu’à présent, les deux partis de droite passaient leur temps à batailler pour afficher le profil le plus sécuritaire. C’est plus trouble aujourd’hui. Là où Laurent Wauquiez n’a vu qu’un gouvernement dépassé incapable de faire régner l’ordre, Mme Le Pen s’offusque surtout qu’aucun débouché politique autre que le « grand débat » ne soit proposé aux citoyens. S’affirmant « démocrate », la chef de file de l’extrême droite a réclamé une dissolution de l’Assemblée nationale. Et la France insoumise a applaudi. M. Wauquiez, lui, n’en veut pas : l’ordre avant tout.

Les macronistes en tout cas ne se demandent plus si les commerces doivent ou non ouvrir le dimanche. Ils aimeraient déjà qu’on puisse le faire le samedi… Après avoir massivement voté au second tour de l’élection présidentielle contre la soi-disant « peste brune », l’électorat bourgeois soucieux de sécurité et de concorde civile se retrouve dans un pays où c’est l’extrême droite qui reproche à un président « centriste » d’avoir déployé l’armée dans les rues…

Aux dernières nouvelles, ni Mme Le Pen ni M. Wauquiez ne sont allés jusqu’à défendre la militante  septuagénaire Geneviève Legay… Etant apparemment affiliée à Attac (gauche anticapitaliste), il ne fallait tout de même pas pousser mémé. Mon vote à moi ira pour l’ordre et au premier qui se proposera d’aller résoudre (à l’Europe s’il le faut) le vaste problème de l’invasion de trottinettes électriques en location sur les trottoirs de Paris.

Pièce d’Eschyle annulée pour « racisme »: le masque noir des antiracistes


L’Unef, le Cran et d’autres associations « antiracistes » habituées des combats vides de sens ont empêché une pièce antique et humaniste, Les Suppliantes d’Eschyle, de se jouer. Le réalisateur Philippe Brunet est accusé du délit de « blackface » au motif que certains des acteurs portent des masques noirs…


La censure décoloniale tente une fois de plus d’imposer sa tyrannie, jouant de son discours victimaire permanent pour étouffer l’art, la culture, la pensée. Dernier exploit en date, avoir empêché par la force la représentation des Suppliantes d’Eschyle à la Sorbonne, lundi 25 mars. Tout à leur obsession de la couleur de peau, de la surface, de ces apparences au-delà desquelles ils sont incapables de voir, ils veulent faire taire ce qu’ils ne parviennent pas à comprendre. Ils sont une injure à l’intelligence, un danger pour la liberté, une menace pour l’idée même de civilisation.

L’inquisition antiraciste 

Rendez-vous compte de ce qui les dérange. Dans une université de lettres classiques, lors d’un festival nommé les Dionysies, des acteurs vont jouer une pièce ancienne à l’ancienne. Comme au temps du miracle grec ils monteront sur scène porteurs de masque, blancs pour les habitants d’Argos, noirs pour les personnages venus d’Égypte. Opposition simpliste ? Nullement. Aujourd’hui comme il y a 25 siècles, les masques noirs sont aussi bien pour les héroïnes que pour leurs cousins qui les poursuivent, et l’on apprendra d’ailleurs qu’ils sont tous descendants d’une princesse d’Argos – masque blanc – et de Zeus en personne.

Imaginons un instant que des étudiants d’extrême droite montent un commando pour interdire une pièce de théâtre sous prétexte que des acteurs Noirs y seraient grimés en Blancs. J’ose croire que le tollé serait général, et les sanctions rapides ! Heureusement, d’ailleurs. Mais alors pour quelle raison l’image « en négatif » de cette situation n’a-t-elle pas les mêmes conséquences ? Est-ce à croire qu’il y aurait entre Noirs et Blancs une telle différence qu’il faille leur appliquer des justices différentes ? Que ce qui est interdit aux uns doive être permis aux autres, selon le seul critère de l’épiderme ? Voilà ce qui serait véritablement raciste !

Nous pensions nous être délivrés du poids de l’inquisition, du pape fou qui vandalisait les statues antiques pour cacher leur nudité, des autodafés dévorant dans leurs bûchers les tableaux et les livres, des brutes fascistes attaquant les théâtres. Plus de cela chez nous ! Erreur. L’hydre immonde de l’obscurantisme rampe toujours, et relève certaines de ses têtes abjectes.

Senghor reviens, ils sont devenus fous

Il est question de masques de théâtre, eh bien les masques tombent : la Ligue de défense noire africaine, la Brigade anti-négrophobie, le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) et l’Unef, en s’unissant pour bloquer l’entrée d’une université et interdire une pièce millénaire et profondément humaniste, se placent résolument du côté de la barbarie et de l’arbitraire.

Ô Senghor, qu’ont-ils fait de tes combats ? Ils sont ton antithèse.

Barbarie : rentiers d’un antiracisme de façade, ils  courent le risque à force d’excès de décrédibiliser une juste cause, qu’ils prétendent servir mais dont ils ne font que se servir.

Ils sont le pendant de ceux qui reprochaient à Mathilde Edey Gamassou d’être métisse, et ne voyaient de Jeanne d’Arc que la couleur de peau, ignorant la foi, l’ardeur, le courage. Charybde et Scylla.

Arbitraire : il n’est qu’à lire leurs pathétiques tentatives de justification pour constater leur désir de totalitarisme : ils n’auraient rien contre la liberté d’expression, disent-ils, puisque s’ils empêchent une mise en scène par la menace de violence, ils en acceptent une autre de la même pièce mais dont le « parti-pris » convient à leur idéologie.

Voilà qui est aussi absurde qu’hypocrite ! Défendre la liberté d’expression, c’est défendre le droit de chacun de dire qu’il n’est pas d’accord avec nous. Plus encore : c’est défendre son droit d’essayer de convaincre les autres que nous avons tort.

« Le théâtre est le lieu de la métamorphose, pas le refuge des identités. Le grotesque n’a pas de couleur »

Et que veulent-ils d’ailleurs censurer, ces « décoloniaux », ces « indigénistes » ? Une pièce qui dit l’accueil de l’étranger au nom de l’humanité partagée, et l’héritage commun entre deux continents différents. L’œuvre d’un poète visionnaire et inspiré qui, dans les Euménides, parlait de justice, de liberté de pensée et des fondements de la laïcité il y a déjà deux millénaires et demi. La parole d’un homme qui, dans les Perses, fait preuve d’une profonde empathie envers ceux contre lesquels il avait pourtant dû prendre les armes pour défendre la liberté de son peuple. L’héritage d’un dramaturge qui, dans Prométhée enchaîné, fait un héros de celui qui se soulève contre tout arbitraire, fut-il divin, et dans une suite hélas perdue montrait l’acceptation et même la sanctification de la liberté humaine par la loi céleste.

Face au génie d’Eschyle, les censeurs fascisants ne sont rien. Face au rayonnement universaliste et universel de la Grèce, leur communautarisme étriqué n’est rien. Face à la splendeur intemporelle du siècle de Périclès, ils ne sont qu’un accident de l’histoire.

On peut méditer ce qu’écrit le metteur en scène, Philippe Brunet : « Je suis tout à fait disposé, s’il se trouve des filles noires de peau prêtes à apprendre les quelque 70 chants et danses de la pièce, à leur faire jouer la pièce avec des masques noirs, pour les Danaïdes, et blancs, pour les noirs qui joueraient les rôles des Argiens. Le théâtre est le lieu de la métamorphose, pas le refuge des identités. Le grotesque n’a pas de couleur. Les conflits n’empêchent pas l’amour. On y accueille l’Autre, on devient l’Autre parfois le temps d’une représentation. Eschyle met en scène à l’échelle du monde. Dans Antigone, je fais jouer les rôles des filles par des hommes, à l’Antique. Aucune fille n’a encore protesté. Je chante Homère et ne suis pas aveugle. Νe vous trompez pas d’ennemi. J’ai fait jouer les Perses à Niamey par des Nigériens. Ma dernière Reine perse était noire de peau et portait un masque blanc. »

Philippe Brunet n’a pas à s’excuser

Il n’a tort que sur un point, c’est lorsqu’il présente des excuses « s’il a heurté ou blessé quelqu’un ». La susceptibilité exacerbée ne doit donner aucun droit. Se vexer à chaque prétexte n’est pas une qualité. Hurler à l’outrage envers tout ce qui ne glorifie pas servilement sa communauté préférée n’est pas une vertu.

Lorsqu’ils scandaient les vers de l’Iliade, les Grecs chantaient aussi Hector, héros qui avait pourtant combattu leurs mythiques ancêtres. Lorsqu’ils parlaient des Noirs qu’ils appelaient « éthiopiens », les Blancs de Grèce disaient que les Dieux aimaient particulièrement ce peuple à la peau sombre. Lorsqu’ils priaient, les contemporains d’Eschyle savaient que Zeus, protecteur des suppliants, ne s’arrête pas aux origines ethniques de ceux qui cherchent refuge dans Son sanctuaire.

Les décoloniaux seraient bien incapables d’une telle ouverture à l’Autre. Obsédés par leur seule histoire, gavés d’arrogance, ils s’agitent jusqu’à l’absurde pour faire de leur grille de lecture un nouvel absolu, obligatoire sous peine de mort professionnelle et sociale – Céline Pina en sait quelque chose. Ainsi, dans une tradition théâtrale vieille de plus de deux mille ans, ils prétendent voir « une pratique issue de l’époque de la colonisation et de l’esclavage » ! Ni chronologie, ni faits, ni logique, seule compte l’idéologie. Les commissaires politiques staliniens avaient la même manière de penser, si on peut appeler ça « penser ».

Oui, hélas, les Grecs pratiquaient l’esclavage. Mais les esclaves avaient la même couleur de peau que les maîtres, la même couleur de peau que ceux qui plus tard, trop tard bien sûr mais tout de même avant les autres peuples, mirent fin à l’esclavage – encouragés notamment en cela par l’héritage culturel et philosophique de la Grèce. Car si l’Occident n’eut jamais le monopole de l’esclavage, il eut bel et bien l’initiative de son abolition, et cette initiative trouve sa source dans des Lumières que l’on sait largement inspirées par l’Antiquité.

Si quelqu’un veut dire pourquoi il désapprouve la mise en scène de Philippe Brunet, très bien. S’il veut proposer des alternatives, parfait. S’il suggère d’autres visions des Suppliantes, tant mieux, cette pièce est par essence polysémique et inépuisable. S’il en profite pour favoriser la prise de conscience de préjugés auxquels je serais aveugle, je l’écouterai volontiers. S’il organise un débat à cette occasion, j’applaudirai. Et même s’il veut expliquer pourquoi il trouve les grands dramaturges grecs dépassés, c’est idiot mais c’est son droit. J’ai, après tout, une profonde admiration pour l’œuvre d’Eschyle, et justement : refuser qu’on le critique serait trahir son héritage et sa vie.

Mais qu’un groupe d’excités incultes utilise la force pour empêcher une représentation théâtrale n’est pas tolérable. Le fanatisme de ceux qui s’acharnent à censurer tout ce qui contrevient à leur idéologie n’est pas tolérable. Le CRAN et l’Unef s’opposent à la liberté d’expression la plus élémentaire, et recourent à la brutalité pour imposer leur police de la pensée inepte, et ce n’est pas tolérable.

La Sorbonne tient bon

L’attaque d’une université par des bandes imposant leurs dogmes est infiniment plus dangereuse pour la République que quelques blocages de ronds-points ! Plutôt que d’employer la force publique contre une septuagénaire pacifique, il y aurait de la noblesse à ce que nos policiers et nos gendarmes défendent les fondamentaux de la civilisation contre les apprentis tyrans d’aujourd’hui, et arrêtent les tenants d’une nouvelle barbarie. N’est-ce pas aussi pour protéger son pays de l’arbitraire d’un régime despotique qu’Eschyle lui-même s’est battu et a risqué sa vie, à Marathon et à Salamine ?

Heureusement, la Sorbonne tient bon. Le ministre de la Culture et la ministre de l’Enseignement supérieur ont finalement réagi. Hélas ! Que l’État condamne ces agissements est bon, nécessaire, mais très loin d’être suffisant. Que fait notre gouvernement contre leurs auteurs ? Que fait-il contre ceux qui les soutiennent ?

Lydia Guirous, à qui nous devons déjà une belle victoire contre un autre obscurantisme aux aspirations totalitaires, a parfaitement raison d’appeler à arrêter de subventionner ceux qui propagent l’idéologie indigéniste, dénonçant ainsi à juste titre les protections et les complicités dont ils bénéficient.

Lorsqu’à force d’exactions des groupes factieux tentent de faire la loi dans ce qui devrait être un sanctuaire de la liberté intellectuelle, l’État a le devoir de leur couper les vivres. J’irai plus loin : il a le devoir de les dissoudre. Et s’il ne le fait pas nous avons, nous, le devoir de l’exiger de lui.

Cette censure n’est pas un détail

Ne nous y trompons pas, c’est notre civilisation qui est en jeu, dans ce qu’elle a de meilleur. Ce n’est pas un hasard s’il est question ici de théâtre antique : si nous oublions l’héritage de la Grèce, notre civilisation mourra. Mais si nous le préservons et le faisons fructifier, elle vivra. Si nous demeurons fermement attachés à la liberté d’expression, elle vivra. Si nous restons fidèles à l’universalisme républicain, sans impérialisme mais sans jamais nous renier, elle vivra. Pour nous-mêmes, et pour tous ceux qui aspirent à ce que leur soient reconnu cette liberté et cette dignité qu’Eschyle n’a jamais cessé de défendre et de chanter. Nous avons le privilège extraordinaire de les avoir reçues de nos prédécesseurs, nous avons le devoir de les transmettre.

Tout est entre nos mains.

Vous n’en faites pas un peu trop avec Geneviève Legay?

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Geneviève Legay est majeure, probablement vaccinée et savait parfaitement ce qu’elle faisait en manifestant à Nice. Sa mésaventure est aussi malheureuse que la polémique démesurée qu’elle a provoquée. Quant aux reproches faits à Emmanuel Macron, ils sont au mieux injustes.


Je trouve la présidence Macron dangereuse pour la cohésion nationale à cause de son laisser-faire en matière d’immigration et de communautarisme musulman et de sa parfaite indifférence dans un domaine aussi crucial pour l’avenir du pays que la natalité. Créditons le président d’avoir un peu desserré le carcan socialiste qui étouffe depuis longtemps l’économie française et nous fait battre des records de chômage. Mais je pense aussi que la haine qui l’entoure désormais comme un nuage de mouche fait dire à ses détracteurs n’importe quoi, y compris les pires bêtises. S’il disait demain que deux et deux font quatre, beaucoup de gens exigeraient qu’on change l’arithmétique.

Jupiter, sagesse biblique

L’Ecclésiaste, modèle de sagesse biblique, dit qu’ « il y a un moment pour tout et un temps pour toute activité sous le soleil, un temps pour naître et un temps pour mourir… » Et j’ajouterai à ce passage célèbre qu’il y a un temps pour manifester et un temps pour faire des confitures. La tornade qui s’est élevée après la blessure de Geneviève Legay et la réaction d’Emmanuel Macron n’apprend pas grand chose sur le caractère de celui-ci qu’on savait vif et de langue bien pendue, mais en dit long sur les dérives d’une société capable de déclencher une si grande tempête dans un si petit verre d’eau.

A lire aussi: Geneviève Legay: peut-on attendre « une forme de sagesse » du président Macron?

Prétendre qu’il est raisonnable à 73 ans de participer à une manifestation dans un périmètre interdit et de faire vaillamment flotter son petit drapeau sans bouger malgré les trois sommations de la police est une puérilité typique de notre époque. On refuse l’assignation à un âge de la même manière qu’on refuse l’assignation à un sexe. C’est, dans la droite filiation de Mai 68, le triomphe de l’individu tout puissant et sans limite, c’est presque du transhumanisme. On n’accepte plus son âge, on veut être jeune toute sa vie et à force de soins et de diète, on devient une poupée Barbie. Une gamine suédoise pontifie sur le réchauffement climatique et toute la terre applaudit ses propos de patriarche. Une mamie niçoise se prend pour Gavroche sur sa barricade, on admire. L’Ecclésiaste et Macron trouvent qu’il y a là peu de sagesse. Je les approuve.

Victimes de notre époque

Autre dérive typique d’une époque où la lâcheté empuantit l’air du temps : on prend des risques mais on ne les assume pas. Il est beau et noble de prendre des risques, d’agiter son petit drapeau ATTAC. Il est encore plus beau et plus noble de serrer les dents et se taire quand on a perdu. Les chaînes de télévision nous montrent ces temps-ci des interviews de femmes de djihadistes bloquées dans des camps en Syrie. Ces tas d’étoffes noires parlent, elles racontent qu’elles sont parties à la suite de malentendus, de quiproquos, elles ont pris l’avion avec une tante qui souhaitait apprendre l’arabe à Damas ou avec une cousine qui allait approfondir sa connaissance de l’islam à Mossoul. Pitoyables pleurnichages qui finissent toujours par quémander un retour en France ou en Belgique. On aimerait presque des imprécations de Camille djihadistes, une fille qui ait le cran de cracher sa haine à la face de l’Occident, au moins ça aurait de la gueule. Et si Geneviève Legay se dressait sur son lit, désavouait hautement ses filles, son avocat et assumait sa mésaventure ?

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Elle n’en fera rien, elle ne verra pas la contradiction entre jouer à l’héroïne place Masséna et jouer les victimes à l’hôpital. Jeanne d’Arc dans les flammes a appelé les saints à son secours, elle ne s’est pas dite victime d’un complot ourdi par l’évêque Cauchon avec la CIA et Russia Today. La victimisation, autre plaie de notre époque ! Moi qui ne suis victime que de mes propres erreurs, ancien enfant de chœur qui n’a été abusé par aucun prêtre (me trouvaient-ils sans attrait, ce serait vexant), ne relevant d’aucune minorité maltraitée par l’Histoire, je me sens profondément anormal.

Muray connaissait Legay

Geneviève Legay est l’exemple parfait du « mutin de Panurge », Philippe Muray doit être ravi au fond de sa tombe, s’il est au courant d’un aussi misérable incident. Résister aux forces de l’ordre dans un pays où tout le monde se gargarise soir et matin devant son lavabo avec les droits de l’homme, quel héroïsme ! Place Masséna, tous les observateurs attendaient la bavure policière en se léchant les babines, il n’y en a pas eu, on en invente une. L’héroïsme véritable pour la pasionaria senior de Nice, pour Attac, comme pour l’interminable queue de comète gauchisée des gilets jaunes, ce serait aller sur la Place Tien An Men dénoncer la féroce répression des Ouïghours par la Chine. Ou tout simplement d’aller manifester en robe rue Pajol.

Aurélien Taché, le jeune de banlieue que vous allez adorer

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Aurélien Taché. ©IBO/SIPA / 00848812_000009

Directeur du casting de la République en Marche, c’est un vrai boulot. Dans la foulée de l’élection de Macron, il a fallu rassembler dare-dare un troupeau de futurs députés, out of nowhere, comme on dit dans la langue qui se parle à l’Elysée. Une louche de gens de Droite — bien plus à droite, socialement et économiquement, que jamais Frontistes ne le furent —, une cuillerée finement dosée de députés Modem, éternels cocus de toutes les majorités, et une pincée de gens de gauche, caution « sociale » d’un gouvernement qui ne fera de cadeau ni aux fonctionnaires, dont les salaires, bloqués depuis six ans, ne seront pas réévalués, ni aux retraités, qui ont tellement bien vécu qu’ils peuvent bien se serrer la ceinture pour que les jeunes achètent leur chichon, ni aux veuves vivotant sur une maigre pension de réversion, ni aux classes moyennes, ponctionnées à fond, ni aux prolos, envoyés en stage pour acquérir la compétence « Faire la queue à Pôle Emploi », ni aux protestataires, tous entassés dans la case « Prison » : ainsi va le jeu de l’oie macroniste.

Aurélien Taché, la France d’après

Ne croyez surtout pas que les ex-socialistes ralliés soient en quelque façon les otages de LREM. Ils en sont le fer de lance. Les amuseurs publics. Des illusionnistes qui agitent d’une main de beaux sujets de société, pendant qu’aux manettes, on joue à des jeux économiques plus sérieux. La vraie France commence et finit à Bercy.
Le plus beau de ces socialos d’opérette est Aurélien Taché.

A lire aussi: Aurélien Taché, l’anti-République bon chic bon genre

Rappelez-vous. Ce magnifique trentenaire qui s’est dispensé de passer le Bac (Castaner, lui, l’a au moins eu au rattrapage, à vingt ans, en 1986) a récemment comparé le voile islamique aux serre-têtes des jeunes filles du Couvent des Oiseaux. Et de plaider dans la foulée pour l’abolition de la loi de 2004 sur les signes religieux ostentatoires. Dans la république rêvée de Taché, tous les communautarismes, tous les salafismes, tous les wahhabismes ont droit de cité. Tous frères — frères musulmans bien sûr. Et de déplorer dans l’Obs : « Il n’y a pas un Noir ou un Arabe parmi les maires des cinquante plus grosses villes. Nous devons changer cela. » Des quotas, vite !

Banlieues vertes

D’autant que ce gentil jeune homme propose qu’ « on fasse confiance à la banlieue. Des conseils citoyens sans réel pouvoir existent dans les mille trois cents quartiers prioritaires de la politique de la ville. Qu’on leur confie l’utilisation des crédits du ministère chargé de la Ville plutôt que de les laisser à des hauts fonctionnaires qui ne connaissent pas le terrain. » Ce sont les associations « cultu(r)elles » qui vont être ravies !

Taché n’en est pas à son coup d’essai. Il a auparavant commis un rapport en faveur d’une meilleure intégration des étrangers en France, plaidé pour le développement des emplois francs pour les chômeurs des quartiers populaires (tous ubérisés !), fait voter le principe d’un crédit d’impôt pour les personnes hébergeant des réfugiés (proposition rejetée par le Sénat, qui fait sa mauvaise tête depuis que Larcher s’imagine un destin national), et il a jadis pris la défense de la responsable voilée de l’Unef, cette grande organisation démocratique respectueuse des droits de la femme islamique, pouponnière des futurs cadres socialistes, dont Taché fut un membre éminent. Il est incidemment pour la…

>>> Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli <<<

L’Auvergne, une belle idée de la France

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Auvergnat jusqu'au bout des ongles, Jocelyn Herland fait souffler à l'hôtel Meurice un vent de fraîcheur et de gourmandise. Pas de chichis dans l'assiette, on vient ici pour manger ! - Sa côte de veau d'Auvergne au bon goût de lait et de champignon est servie telle quelle, dans une belle cocotte en fonte, avec l'os, et découpée en salle devant le client. ©Hannah Assouline

L’Auvergne est un condensé de nos terroirs. Entre bon sens terrien, vaches rouges et cépages d’exception, la région rayonne. A Paris, le chef de l’hôtel Meurice, Jocelyn Herland, célèbre l’identité bougnate avec des produits du cru. 


Quand tout fout le camp, il reste l’Auvergne… D’après Le Parisien du 27 décembre dernier, Paris perd 12 000 habitants par an depuis 2011 et l’hémorragie n’est pas près de s’arrêter… Nous espérons bien, quant à nous, faire partie un jour de ces 12 000 fuyards. Nous irons jouer du biniou (on l’appelle « cabrette » en Auvergne) au prieuré de Chamalières-sur-Loire, chef-d’œuvre de l’art roman, situé sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle, dans les gorges de la Loire, et doté d’une acoustique surnaturelle (dans le cadre du festival international de La Chaise-Dieu, Michel Laplénie et son ensemble Sagittarius y ont enregistré dernièrement un disque magnifique (aux éditions Hostus) consacré à la musique sacrée de Heinrich Schütz, le père de la musique allemande). Le village est splendide et accueillant, propre, lumineux, pas cher, sans trottinettes roulant à 30 km/h sur les trottoirs ni tentes de SDF.

« L’Auvergne produit des ministres, des fromages et des volcans »

L’Auvergne est notre patrie à tous. Intemporelle, métaphysique, elle est le centre de gravité de la France, et c’est par elle que tout a commencé, dans nos livres d’histoire, avec Brennus et Vercingétorix. « L’Auvergne produit des ministres, des fromages et des volcans », écrivait Alexandre Vialatte, le premier traducteur de Kafka en France, et l’auteur d’un beau livre publié chez Julliard, L’Auvergne absolue, qui est un guide incomparable pour découvrir ce pays dans son âme, loin des clichés touristiques. S’il fallait résumer l’Auvergne, ce serait par son plus grand génie, Blaise Pascal, « le volcan maximum » ainsi que le décrit Vialatte. Pascal, ou « la géométrie qui prend feu », un obstiné, qui pèse, compte, mesure et incarne ainsi l’alliance de ce que l’Auvergne a de plus contradictoire en elle. D’un côté, le génie terrien de la controverse et de l’argument, l’entêtement du paysan qui mesure son champ, déplace les bornes et empiète sur celui de son voisin, d’où le procès, inévitable, avec ses plaidoiries, où « on dispute âprement parce qu’on possède peu ». Contre les jésuites, contre les sceptiques, contre Mahomet… (au fait : lit-on encore Les Pensées dans les lycées de banlieue ?) Pascal argumente, démontre et veut convaincre son lecteur en vue d’un résultat concret. De l’autre, l’illumination, la fulgurance, le génie poétique qui se passe de logique, le côté fantasque, aussi, que l’on trouve chez un grand virtuose du piano (on le surnommait le « Liszt d’Auvergne ») et compositeur injustement oublié : Emmanuel Chabrier.

« La première parole historique d’un Auvergnat fut un silence »

Et puis, il y a le courage physique. Dans Le Chagrin et la Pitié de Marcel Ophuls (1969), film qui conditionna une partie de nos élites intellectuelles des années 1970 et contribua à favoriser leur lecture paxtonienne de l’occupation (le livre de Robert O. Paxton, La France de Vichy, date de 1972), la ville de Clermont-Ferrand est présentée comme le symbole de la collaboration en France, alors qu’elle fut, bien au contraire, l’un des hauts lieux de la résistance, comme nous le raconte Claude Lanzmann dans ses mémoires, lui qui était interne au lycée Blaise-Pascal en 1943 et à la tête d’un réseau d’étudiants résistants. Cette légende d’une Auvergne « moisie » (à l’image de la France ?) et « collabo », qu’il était facile d’assimiler d’un bloc au régime de Vichy, a eu la vie dure. Le plus étrange est de constater que, dans leur orgueil blessé, les Auvergnats ont globalement préféré le silence. « La première parole historique d’un Auvergnat fut un silence, nous rappelle Alexandre Vialatte, Vercingétorix s’avance devant César et croise les bras. Il se tait, avec éloquence. »

Avec ses vaches rouges du Haut-Cantal, ses lacs tapis dans d’anciens cratères profonds de 100 mètres, ses eaux de source naturellement gazeuses (que Louis XIV faisait venir à Versailles à dos de mulet), l’Auvergne est un rêve dans lequel tout paraît plus grandiose qu’ailleurs : les pâturages sont plus verdoyants, les forêts plus noires, le vent plus coupant, les cascades plus jaillissantes, le fromage plus goûteux… Même l’humour auvergnat, largement fondé sur l’autodérision, possède une saveur particulière, à l’image de celui de Fernand Raynaud (né à Clermont-Ferrand en 1926), car exempt de toute méchanceté. Oui, l’Auvergne est notre dernier réservoir de fraîcheur.

Les ventres de Paris

Après avoir libéré l’Amérique (avec Lafayette), inventé la brouette, la machine à calculer, le parapluie, le baromètre, le coq au vin, le poulet aux écrevisses, le saint-nectaire, la soupe au chou, la pastille de Vichy et le pneu à chambre à air (en 1891), les Auvergnats émigrèrent comme des hirondelles à Paris où, du XIXe siècle aux années 1950, ils dispensèrent aux prolétaires « les deux denrées précieuses qui conservent à l’homme sa chaleur de 37° : le vin et le charbon » (Boris Vian). Georges Brassens dédia à ces bougnats de Paris, qui étaient des parias, l’une de ses plus belles chansons (Chanson pour l’Auvergnat, 1954).

Solidaires entre eux à la manière des Siciliens de New York, ils surmontèrent le mépris de classe dont ils étaient victimes, se regroupèrent en familles et mirent peu à peu la main sur le monde de la restauration et de l’hôtellerie, à l’image de la maison Richard, fondée en 1892, qui fournit aujourd’hui en cafés et en vins plus de 22 000 bars, hôtels et restaurants de la capitale (l’une des plus grandes fortunes de France selon Challenges).

À Paris, les cuisiniers auvergnats se reconnaissent au premier coup d’œil, y compris dans les endroits les plus chics et raffinés, où on ne s’attend pas à les trouver. Ainsi, loin des assiettes de charcuterie, des nappes à carreaux et des tripoux à l’aligot, la brigade gastronomique de l’hôtel Meurice (deux étoiles au Guide Michelin) est-elle aujourd’hui discrètement dirigée par un natif de Clermont-Ferrand, Jocelyn Herland. Droit comme un chêne, costaud, le teint rose et l’œil pétillant, méticuleux, économe et généreux, voici un Auvergnat de race qui a troqué sa veste de velours noir ornée de boutons métalliques figurant un épagneul pour le tablier immaculé du maître queux de palace. Né en 1971, Jocelyn a très tôt été sensible à la poésie de la nourriture qui émane depuis des siècles des caves, des rues tortueuses, des boutiques et des halles de cette ville pleine de surprises où des morues sèches sont suspendues comme des grappes avant d’être sciées comme des bûches, où les bouchers ceints de leur beau tablier blanc sacrifient sur des autels en marbre la dinde de Jaligny au cou grêle, le cochon fermier de la Châtaigneraie et l’agneau du Bourbonnais au goût de noisette… Liqueurs à la gentiane sauvage, fruits confits, noix, cantal, fourme d’Ambert, lentilles vertes du Puy (le « caviar du pauvre »), safran… Tous ces parfums, ces gestes, ces couleurs ont marqué ce gaillard, dont l’enfance s’est surtout déroulée dans un petit village de montagne au nom étrange, Sauxillanges, où les paysans du coin viennent chaque semaine vendre leurs légumes encore pleins de terre. « Chaque année, j’y retourne pour écouter les bruits de la campagne, le vent dans les arbres, les oiseaux, le ruisseau, les petites bêtes… À Paris, on n’a plus idée de ce que c’était, pour un enfant, que de vivre ainsi en pleine nature : les parents n’étaient pas inquiets, on passait la journée dehors, dans la montagne, il n’y avait aucune angoisse liée à l’insécurité. Mais ce qui me manque le plus, c’est l’accent auvergnat, que j’ai hélas perdu, l’accent de Fernand Raynaud. Ma famille parlait comme lui. Cet accent me réconforte et m’apaise, il est la signature d’un pays, d’un peuple, pas encore tout à fait dilué dans la mondialisation… »

« Je veux que ma cuisine garde un côté rustique, ça, c’est très auvergnat : la générosité dans les portions, la gourmandise, le gros morceau de saint-nectaire servi à la fin du repas »

Dans la somptueuse salle à manger néoclassique du Meurice, toute scintillante de marbres, d’or et de cristaux (que Philippe Stark s’est empressé d’abîmer en installant un écran plasma dans la cheminée afin d’y simuler des flammes, ce que même les Bidochon n’auraient pas osé faire dans leur pavillon de banlieue), Jocelyn Herland murmure aux rares clients capables de l’entendre une petite chanson de chez lui. Cette chanson, c’est sa côte de veau de lait d’Auvergne, que lui expédie chaque semaine le merveilleux boucher de Clermont-Ferrand, Gabriel Gauthier (une figure locale), dont la boutique est plantée face à la cathédrale. Ce veau élevé sous la mère, par Ludovic Boyer, au village de Sauxillanges, est une splendeur de tendreté et de goût. Moelleux, juteux et d’un blanc un peu rosé, il possède une grande succulence et des saveurs de champignons frais, de crème et de foin. Le génie de Jocelyn est d’avoir osé servir cette viande avec l’os, qui donne du goût pendant le rôtissage, dans une grosse cocotte en fonte de paysan, crac, telle quelle, sur la table ! Les émirs du Qatar tiquent en la voyant. « On soulève le couvercle et les odeurs émanent de la cocotte : thym, romarin, herbes… C’est un spectacle. Je veux que ma cuisine garde un côté rustique, ça, c’est très auvergnat : la générosité dans les portions, la gourmandise, le gros morceau de saint-nectaire servi à la fin du repas sur une planche… Je ne servirai jamais trois petits pois qui se courent après autour d’un kiwi et d’une fleur de capucine. On vient au Meurice pour manger, pour se faire plaisir, pas pour se montrer. »

Jocelyn a cloué sur la côte de veau rôtie qui frémit dans un beurre mousseux des lanières d’anguille fumée qui apportent, elles aussi, une note rustique et paysanne. Et l’accompagnement ? Des blettes ! De « vulgaires » blettes, vous savez, ce gros légume aux feuilles vertes énormes dont on ne sait jamais trop quoi faire… « Un légume de chez nous, avec de la mâche, au goût un peu terreux, pas facile à cuisiner. » Mais voilà, cette blette d’Auvergne, Jocelyn en a fait de la dentelle aux fuseaux du Puy-en-Velay. Aussi brillante et fine qu’une lame de couteau forgé à la main à Thiers. Car les Auvergnats ont aussi un sens de l’esthétique…

L’Auvergne a les vins les plus méconnus de France

Surtout, notre Bougnat de palace ne veut plus entendre parler de ces restaurants gastronomiques où l’on s’ennuie à mourir en analysant chaque plat, comme si le chef se prenait pour Raphaël ou tout autre génie de la Renaissance. En arrivant au Meurice en janvier 2016, il s’est donc empressé de remettre de la vie et de faire de ce restaurant de prestige un théâtre culinaire, en déléguant la découpe de la viande à son directeur de salle, l’admirable Frédéric Rouen, virtuose du couteau, capable de vous découper, devant vous, un canard en quelques secondes avec l’élégance de Marcello Mastroianni. « Les chefs sont responsables de la routine qui caractérise le monde des grands restaurants, car ils ont voulu garder la maîtrise des plats, et refusé que l’équipe en salle s’occupe de la finition, comme c’était la tradition : le flambage, la découpe, la sauce, bref, tout ce qui faisait le charme des restaurants autrefois » – quand le directeur de salle était la véritable star et que le cuisinier, lui, n’était qu’un ouvrier obscur et anonyme, à moitié alcoolique, enfermé 18 heures par jour dans sa cuisine, au sous-sol… c’était il y a un demi-siècle !

Le dimanche matin, pour le brunch du Meurice, Jocelyn aime aussi fabriquer le saucisson brioché tel que sa grand-mère le faisait à Sauxillanges. Ainsi, cet hôtel a beau être devenu en 1997 la propriété du sultan de Brunei, Haji Sir Hassanal Bolkiah Muizzadin Waddaulah, connu pour ses mœurs plutôt médiévales, il n’en demeure pas moins le plus français des palaces parisiens…

Impossible, toutefois, de terminer cette ode à l’Auvergne sans mentionner ses vins, qui comptent parmi les plus méconnus et méprisés de France, alors que l’Auvergne possède de très grands terroirs sous-exploités. Pendant des siècles, les vins d’Auvergne furent servis à la table des rois de France, comme le saint-pourçain de l’Allier, le madargue, le châteauguay, le chanturgue, le rare corent (unique vin rosé d’Auvergne, au nez très frais et vif, tout en dentelle) et le boudes. Le prestigieux pinot noir, avant d’être cultivé en Bourgogne, fut longtemps le cépage le plus charismatique d’Auvergne, à telle enseigne qu’il arriva chez les moines des abbayes de Cîteaux et de Cluny (à qui l’on doit la création du vignoble bourguignon) sous le nom d’« auvernat ». À la fin du XIXe siècle, il y avait encore 50 000 hectares de vignes, cultivés sur les pentes argileuses et calcaires des volcans, par des petits propriétaires de lopins, pour qui le pied de vigne était quasiment la seule ressource, d’où son nom d’ « arbuste à pain. » Après la crise du phylloxera, le vignoble d’Auvergne entama son déclin et l’on misa surtout sur la quantité au détriment de la qualité. Jusqu’au début des années 1980, les ouvriers de Michelin, à Clermont-Ferrand, cultivaient toujours pour eux-mêmes quelques arpents. Depuis une vingtaine d’années, ces crus renaissent et fascinent par leur fraîcheur, leur finesse, leur tension et leur très forte minéralité. Il faut découvrir ainsi les vins d’un vigneron d’exception, Pierre Goigoux, qui, depuis 1989, au village de Châteaugay, à deux pas de Clermont-Ferrand, redonne vie à des cépages oubliés comme le damas noir, qui est une variété de syrah, typiquement auvergnate et délicieusement poivrée. Sa cuvée « la cerise sur le gâteau », à base de pinot noir, est pour lui « un vrai vin d’Auvergne », noble, fin, élégant, un concentré de fruits rouges. (6,90 euros la bouteille au domaine)

Au Meurice, le veau de lait d’Auvergne est servi tous les jours à la carte (montrez que vous êtes connaisseurs : insistez pour l’avoir avec l’os !). Menu déjeuner à 85 euros.

Les bonnes adresses auvergnates du chef Jocelyn Herland

Boucherie Gauthier à Clermont-Ferrand, spécialiste du veau de lait et du fameux bœuf fin gras du Mezenc nourri au foin d’altitude riche en fleurs sauvages. www.boucherie-gauthier.fr

Restaurant Vidal à Saint-Julien-Chapteuil. Une table campagnarde qui fait vivre les producteurs locaux. On y va pour sa purée de pommes de terre aux cèpes et sa galette de pieds de porc croustillante aux escargots de Grazac. Menu à 31 euros. www.restaurant-vidal.com

Charcutier-Traiteur Auger à Sauxillanges. L’une des meilleures charcuteries d’Auvergne. 1, rue du Terail, 63490 Sauxillanges, Tél. : 04 73 96 80 30

Oufkir, le roi, mon père et moi

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Le général Mohamed Oufkir (à droite) aux côtés d'Ahmed Dlimi, chef des services de sécurité marocains, Rabat, octobre 1965 / AFP

A l’occasion de la sortie de la sortie du livre de Driss Ghali, Mon père, le Maroc et moi: une chronique sociale, Causeur republie pour tous ses lecteurs le chapitre publié en avant-première dans son numéro de janvier 2018. Comme le relate son fils, Harazem Ghali, qui a créé et dirigé la Radio Télévision Marocaine dans les années 1960 et 1970, a observé de près l’ascension et la chute du général Oufkir, ministre proche de Hassan II « suicidé » après l’échec de son coup d’État.


Il y avait des sujets où mon père avait toujours le dessus, ce sont ses histoires d’agent secret qu’il répétait à l’envi. Au premier verre de vin, il « passait à table » pour donner sa version de moments historiques insoupçonnés de l’histoire du Maroc. « Tu dois te dire que ton père radote puisque je te raconte cette histoire pour la centième fois, mais je veux que tu t’en souviennes à jamais. ». Si j’avais su qu’il allait mourir aussi vite, je l’aurais obligé à me les raconter face caméra. En 1969, le Maroc accueillait la première conférence des États islamiques (dite « Conférence islamique »). Des dirigeants mythiques comme Nasser ou Bourguiba avaient fait le déplacement à Rabat. C’était l’époque de l’optimisme, des non-alignés et de la centralité du conflit israélo-palestinien. Mon père avait installé les équipements nécessaires pour diffuser la conférence de presse finale donnée depuis les salons de l’hôtel Hilton, fraîchement inauguré trois ans auparavant. Un projecteur énorme s’écroula à l’exact endroit où Kadhafi, l’ex-président libyen tout juste arrivé au pouvoir, s’était tenu pendant de longues minutes. Plusieurs dizaines de kilos de métal se fracassèrent sur le sol. « On a failli tuer cet enfoiré de colonel Kadhafi par notre bêtise ! Grâce à Dieu, personne n’a été blessé, mais j’ai perdu le sommeil plusieurs nuits durant après l’accident. Tu t’imagines si le projecteur s’était cassé la gueule une ou deux minutes avant ? Le Maroc se serait débarrassé d’un de ses pires ennemis, mais moi j’aurais eu la tête coupée et tu ne serais pas né ! ».

Comme nous le savons tous, Kadhafi n’est pas mort au Maroc en 1969 et par ce biais, en quelque sorte, je suis né dix ans plus tard. Ce sera Sarkozy, aidé de Cameron, qui débarrassera le monde de Kadhafi de la manière la plus vile et dégradante qui soit : acculé dans une conduite d’égout à Syrte, le président en fuite a été lynché sous le regard approbateur des drones et avions occidentaux. J’ai honte en tant que membre revendiqué de la civilisation française de voir un gouvernement démocratique comme celui de la France souscrire à de telles horreurs et crier victoire par-dessus le marché. Sarkozy et Cameron ont déshonoré l’Occident ce 20 octobre 2011.

Avec Kadhafi, mon père avait une inimitié de longue date. Au début des années 1970, la radio libyenne déversait sur le Maroc des heures et des heures d’émissions hostiles au régime sous forme de cassettes et de diffusions AM. Désargenté, le Maroc n’avait pas les moyens techniques pour se défendre. On envoya mon père quelques mois à Madrid pour obtenir l’aide du gouvernement espagnol. Franco était encore en vie, mais le régime dictatorial s’assouplissait déjà. La maladie du Caudillo y était pour beaucoup. En Espagne, le mentor de mon père fut Adolfo Suárez, alors patron de la radiotélévision espagnole. Cet homme extraordinaire est devenu plus tard le premier chef de gouvernement de la transición democrática qui a suivi le décès de Franco. L’Espagne lui doit beaucoup, car il a négocié les grands virages qui ont ramené le pays vers la démocratie, sans violence ni déchirements inutiles. Mon père admirait Suarez en tant qu’être humain, il aimait la personnalité aristocratique et agréable de ce grand commis de l’État qui, comme lui, était beaucoup plus qu’un simple technicien de l’audiovisuel. C’était un grand monsieur, un Espagnol extraordinaire comme mon père était un Marocain d’une grande trempe. Les deux se sont côtoyés à Madrid durant les longs mois où mon père se familiarisa avec les technologies en usage en Espagne pour le brouillage des ondes. L’armée lui expliqua comment elle arrivait à empêcher chaque grande ville espagnole d’écouter les émissions procommunistes émises depuis l’Europe de l’Est. Je suppose que le Maroc s’inspira de ces procédés de guerre électronique contre Kadhafi. Je n’ai jamais su les détails concrets de cette affaire, car mon père savait rester secret quand il le fallait.

Parler d’opérations spéciales et d’actions clandestines sans évoquer Oufkir serait faire l’impasse sur l’une des figures les plus marquantes du renseignement marocain. S’il y eut un homme des coups de main de ce côté-ci de la Méditerranée, ce fut bien Oufkir. Le roi Hassan II lui-même le reconnaissait au micro d’un journaliste français au lendemain du coup d’État manqué de juillet 1972 : « Les patrons militaires d’Oufkir en Indochine vous le diront : Oufkir est l’homme des coups de main, ce n’est pas l’homme des batailles rangées. » Et le roi d’ajouter que le général qui venait de se « suicider » dans son bureau lui avait proposé quelques mois auparavant d’envoyer un F5 marocain intercepter puis abattre l’avion présidentiel de Kadhafi en route vers Nouakchott. L’opération devait se faire ni vu ni connu, sans que le Maroc revendique cet acte de « piraterie en plein ciel contre un chef d’État ». De Gaulle en sait quelque chose aussi, sa propre police s’est mise au service du général marocain en 1965 lorsque des flics français ont couvert, voire participé, à l’enlèvement de l’opposant Ben Barka à Paris. Grâce à des soutiens dans les services français, Oufkir et ses hommes ont réussi à faire disparaître le corps de Ben Barka et à s’enfuir vers le Maroc depuis Orly sans se faire inquiéter. De Gaulle s’en trouva fort indisposé. Et ce grand ami de la monarchie marocaine mit la pression sur Hassan II en gelant la collaboration entre les deux pays.

Je n’ai jamais entendu mon père dire du mal d’Oufkir, bien au contraire. Dans sa bouche, deux mots revenaient à son sujet : « patriote » et « efficace ». Dans le Maroc des années 1960-1970, Oufkir était un gardien du temple, il tenait le pays en laisse face aux intrigues conçues par l’Algérie socialiste de Boumediene et la Libye révolutionnaire de Kadhafi. Le Maroc exaspérait ses voisins et causait chez leurs dirigeants des réactions à la limite de l’irrationnel. Les Algériens ne supportaient pas de voir une monarchie millénaire tenir bon dans un monde arabe traversé par le socialisme et les idéologies révolutionnaires, les Libyens à leur tour ne pouvaient souffrir la figure de Hassan II, un roi jeune et déterminé. Kadhafi avait mis fin au régime d’Idriss Ier, un monarque vieillissant et effacé, et désirait ardemment voir le Maroc suivre le même chemin. Comme les bolcheviks dans les années 1920, le dictateur libyen voulait exporter sa révolution. La gauche marocaine, ou une partie non négligeable de celle-ci, était au contact de ces forces étrangères ; j’admets qu’elle y était bien obligée car la répression intérieure était sans pitié à son encontre. Un des cameramen de la RTM obtint une bourse d’études en France pour parfaire sa formation technique ; papa signa son ordre de mission ; à son retour, il se porta volontaire pour suivre les déplacements du roi (sujet principal du journal télévisé au Maroc). Alors que mon père était sur le point de donner son avis favorable, les services secrets le convoquèrent pour l’engueuler, son cameraman était un agent à la solde des Libyens prêt à tenter quelque chose contre l’ennemi numéro 1 de Kadhafi.

Dans ce contexte, Oufkir était sans aucun doute un défenseur de la patrie. Un rempart efficace contre les visées de nos « frères » arabes qui nous ont fait le plus de mal après l’indépendance, acquise en 1956. Faut-il rappeler que la première guerre du Maroc indépendant nous a opposés à l’Algérie (1963) pour un différend frontalier ? Que le Front Polisario – le mouvement indépendantiste du Sahara occidental – a été armé par l’Algérie et la Libye ? À l’inverse, Israël – et malgré l’envoi de troupes marocaines pour l’attaquer en 1973 – nous a toujours considérés avec une bienveillante neutralité.

Oufkir était un véritable tueur. Il a commencé sa carrière militaire au 4ème RTM (régiment de tirailleurs marocains, ndlr) lors de la Seconde Guerre mondiale. Envoyé en Italie, il s’est porté volontaire à toutes les folies possibles pour déloger les Allemands du Monte Cassino. Ensuite, et comme beaucoup de Marocains, il a choisi de s’engager auprès de l’armée française en Indochine, dès le début de la guerre d’indépendance. Quand je lis qu’il y a peut-être 3 000 combattants marocains en Syrie aujourd’hui, je me rappelle que nous avons envoyé plus de 8 000 soldats en Asie du Sud-Est entre 1948 et 1954. Ils sont partis de leur plein gré et ils ont fait autre chose que de l’intendance. Il n’y a donc rien de nouveau, hier comme aujourd’hui, l’attrait pour l’outre-mer et l’aventure anime une partie de notre jeunesse. Jadis, ils quittaient leur village de l’Atlas sans savoir lire ni écrire, désormais, ils proviennent des faubourgs populeux de Tanger et communiquent par Facebook. En Indochine, Oufkir a monté un commando spécial composé de « fous furieux » qui s’infiltraient derrière les lignes ennemies. Ils se faisaient passer pour des soldats déserteurs qui souhaitaient rejoindre le Viêt-minh et se convertir au communisme. Et au point de rencontre programmé avec l’ennemi qui ne se doutait de rien, Oufkir et ses hommes prenaient les guérilleros par surprise et les canardaient. Comment cet homme du désert marocain a réussi à s’adapter aussi facilement aux conditions de la péninsule indochinoise au point de forcer le respect des militaires français et de leurs adversaires locaux ? Cette énigme me fascine et constituerait, sans l’ombre d’un doute, un beau sujet de recherche. Plus tard, aux commandes des forces de l’ordre marocaines, Oufkir monta dans un hélico et mitrailla lui-même les manifestants qui réclamaient du pain et des réformes (émeutes de Casablanca, 1965). Ces faits sont choquants. Quel que soit le critère moral adopté, on ne risque pas l’anachronisme en considérant que tirer sur une foule désarmée est une mauvaise décision. Mais, à la même époque, les Algériens venaient de massacrer (au couteau de cuisine et au ciseau) près de 200 000 concitoyens accusés d’avoir collaboré avec les Français : les harkis ont été cuits à petit feu, étripés, violés devant leur famille entre juillet 1962 et fin 1963. Sans vouloir excuser Oufkir et ses complices, il faut juste garder à l’esprit la brutalité des années postindépendance et la propension des gouvernements nouvellement investis à s’acharner sur des êtres qui ne représentaient aucun danger réel.

Harazem Ghali (au centre), entouré de cadres de la Radiodiffusion Télévision Marocaine (RTM), à l'hôtel La Mamounia à Marrakech, décembre 1988. / Driss Ghali
Harazem Ghali (au centre), entouré de cadres de la Radiodiffusion Télévision Marocaine (RTM), à l’hôtel La Mamounia à Marrakech, décembre 1988. / Driss Ghali

Mon père eut tout le loisir de vivre de première main le versant le plus sinistre d’Oufkir. Quelque part en 1968 ou 1969, il reçut une convocation pour rencontrer le général. Dans le Maroc d’alors, c’est la police qui vous remettait le billet et vous priait de la suivre séance tenante. À la vue des deux inspecteurs escortant son frère aîné, un de mes oncles se mit à pleurer : « Demande pardon rapidement pour que ta vie soit épargnée ! Dis-leur tout sans attendre ! »

« Harazem, c’est toi qui as transmis une demande de subvention à la Banque mondiale ?, l’interrogea Oufkir.
Oui, mon général.
Elle porte sur quoi ta demande ?
La Banque mondiale veut doter le Maroc d’une télévision éducative.
Une télévision éducative dis-tu ?
Oui, mon général.
Eh bien, voilà ton dossier, tu peux le brûler maintenant ! Je ne veux plus en entendre parler ! »

Le général montre du doigt un maroquin contenant la paperasse remise par mon père la veille au ministère des Affaires étrangères, plusieurs feuillets dactylographiés dans la langue de Shakespeare. Nul en anglais, une langue qu’il n’a jamais réussi à apprendre, papa s’était fait aider par un pigiste de la RTM aujourd’hui à la tête d’une grande université marocaine.

« À vos ordres, mon général.
– Tu m’en veux Harazem ? Tu me détestes toi aussi ?
– Non, mon général.
– Harazem, la prochaine fois que tu veux envoyer quelque chose à la Banque mondiale, tu demandes d’abord la permission à mon chef de cabinet.
– Oui, mon général. Le dossier a été visé par les Finances. Le directeur général de la RTM l’a même fait passer en conseil d’administration.
– Je m’en fous. Je suis le ministre de l’Intérieur et de l’Information. Tout ce que tu fais doit être visé par mon cabinet.
– Entendu, mon général.
– Il y avait quoi dans ton dossier ?
– Mon général, j’y expliquais aux bailleurs de fonds que le Maroc veut en finir avec l’analphabétisme, mais que nous manquons de moyens pour scolariser tous les enfants. Pour le moment, on veut mettre le paquet sur le collège, qui connaît un taux élevé d’abandon scolaire touchant les milieux les plus modestes. La télévision éducative, c’est un studio dans chaque siège de préfecture pour diffuser localement des émissions de soutien scolaire et des cours de langue.
– Il manquait plus que ça ! Des cours de langue aux bergers du Rif !
– Pas seulement mon général. Le système peut couvrir tout le territoire grâce aux faisceaux hertziens. La Banque mondiale veut financer le projet à 100 % : studios, relais et programmes.
– Tais-toi, tu m’énerves avec tes certitudes. Tu crois aux bobards de tes fournisseurs français. Je parie que c’est Thomson qui t’a mis ça dans la tête et maintenant tu veux couvrir le pays d’antennes pour leur faire plaisir.
– Entendu, mon général.
– Vous autres techniciens ne pensez qu’à vous-mêmes. Si toi tu montes ta TV éducative, moi je peux poser ma démission. Tu sais de combien de policiers je dispose à Casablanca ? Mille ! Mille, je te dis. Tu sais combien il m’en faut ? Dix fois plus. C’est ta Banque mondiale qui va me payer les effectifs dont j’ai besoin ? Je dois choisir entre acheter des munitions ou embaucher des policiers, et toi tu veux dépenser de l’argent pour apprendre aux gueux à lire les tracts de l’opposition ! Eh bien, je te l’interdis ! Reviens me voir quand tu auras trouvé des financements pour le ministère de l’Intérieur, je te laisserai peut-être faire ta télévision à ce moment-là. Tiens, dis à tes amis français que le Makhzen mobile a besoin d’une nouvelle caserne à Ain Cheggag ! »

Procès des responsables du "coup d'Etat des aviateurs" contre le roi Hassan II, mené par le général Oufkir, 29 juin 1972. / GHARBIT/SIPA 00523645_000010
Procès des responsables du « coup d’Etat des aviateurs » contre le roi Hassan II, mené par le général Oufkir, 29 juin 1972. / GHARBIT/SIPA 00523645_000010

Mon père respectait Oufkir parce que le général était cohérent et ne se prenait pas au sérieux. Militaire et commis de l’État, rien de plus, Oufkir ne s’est jamais prétendu démocrate. Il n’avait pas de temps à perdre à faire de la communication. Papa insistait sur un fait précis : « Oufkir n’était pas corrompu, il vivait dans une petite villa de l’actuelle rue des Princesses, 500 m² rien de plus. De l L’argent, il s’en foutait. Il aimait son boulot, boire et jouer aux cartes avec un cercle d’amis sélectionnés venus de tous horizons, pas forcément des militaires ou des flics. » J’ai du mal parfois à entendre les positions assumées par mon père quand je pense que les coups de force d’Oufkir ont failli lui coûter la vie à deux reprises. Lors de la tentative du coup d’État de la plage de Skhirat, mon père a pris une balle. Un an plus tard, en août 1972, des chasseurs de l’armée de l’air ont mitraillé le Boeing qui ramenait le roi et la cour d’une visite officielle à Madrid. Son avion a réussi à se poser, déplorant des dizaines de blessés à bord. Les pilotes mutins crurent le monarque décédé (un message radio du cockpit les induisit volontairement en erreur en annonçant la mort d’Hassan II avant d’implorer clémence pour l’équipage). Les officiels qui l’attendaient sur le tarmac de l’aéroport de Rabat ne se doutèrent de rien, Hassan II passa en revue le détachement d’honneur avant de s’engouffrer dans une voiture banalisée. Mon père était sur place, il suait à grosses gouttes dans son car de reportage chauffé à blanc par les machines tournant à plein régime. Des cameramen distribués çà et là filmaient la solennité pour les besoins du JT de la soirée. Soudain, l’apocalypse : les chasseurs se sont rendu compte de leur méprise ; enragés par l’échec de leur entreprise et la fuite du roi, ils s’acharnèrent sur tout ce qui bougeait aux alentours de l’aéroport. Les images disponibles sur internet montrent des hommes en costume courant s’abriter sous les pins parasols du petit bois qui fait face au salon d’honneur. Harazem Ghali l’a échappé belle ce jour-là, les balles ne sont pas passées très loin. Et malgré tout, il ne m’a jamais fait part d’une quelconque inimitié avec Oufkir, l’instigateur de ces deux régicides manqués. Partageaient-ils les mêmes idées ? Pas le moins du monde, car un Maroc sans monarchie était inconcevable pour mon père. Avait-il connaissance de circonstances atténuantes qui auraient rendu les actions du général moins odieuses ? Cette dernière hypothèse a ma faveur. Papa garda le silence toute sa vie. Il avait connaissance de quelque chose, ses paroles portaient à croire qu’il a eu accès à la vérité vraie, celle que l’histoire officielle éloigne de notre vue. « Tu sais le problème des militaires avec Hassan II était simple. Le roi passait ses nuits à travailler et à lire. Il se réveillait tard, pas avant 11 heures. Nous, à la RTM, nous le savions et faisions antichambre le temps qu’il fallait. Mais, le protocole royal convoquait le gratin de l’armée à 10 heures et le roi ne les recevait qu’à 14 heures. Un général n’accepte pas de poireauter quatre heures dans les jardins du palais le temps que “moul el belad” daigne se pointer. Les militaires l’ont mal pris, c’est tout. Parmi eux, il y avait des types bien, je te l’assure. J’ai assisté par intermittence aux procès militaires. C’était à Kénitra et on m’avait demandé de tout filmer. Sur le banc des accusés, il y avait des copains de l’armée de l’air, des anciens de la base de Benslimane. L’un d’eux me faisait un bras d’honneur à chaque fois que je tournais la caméra vers lui. On lui avait rasé la tête, il était méconnaissable. La maigreur lui donnait un aspect méchant. J’avais envie de lui cracher dessus, car il avait voulu tuer le roi ! Plus tard, j’ai su qu’il avait rejoint le complot pour venger sa sœur. Elle était partie enseigner dans le Rif et le caïd du coin l’avait molestée. La pauvre n’obtint jamais justice et son frère en garda une profonde haine contre le régime qui garantit l’impunité d’un violeur. » Au regard d’Oufkir et de ses motifs véritables, mon père ne disait rien. Deux ans avant sa mort, lors de ses longs après-midi où lui regardait la TV française tandis que je lisais, il me déclara que le général ne s’était pas suicidé dans son bureau comme l’affirme la version officielle. Il a été abattu de plusieurs balles dans le dos à bout portant dans une des allées de la résidence royale de Skhirat.

« Qui a tiré alors ?
Même si je te le disais, cela ne te servirait à rien. Les Marocains sont trop lâches pour se pencher sur cette phase de leur histoire. Sois-en sûr, ils te combattront si tu leur apportes la vérité.
C’est quand même dommage d’attendre cinquante ans pour qu’un Français ou un Anglais vienne nous expliquer notre histoire !
Tu as raison, comme d’habitude, mais ce que tu gagnes en sagacité tu le perds en roublardise. Sois malin et tais-toi. Fais d’abord ta vie avant de vouloir sauver le Maroc. Si tu te sacrifies, tu seras combattu par les bœufs qui à défaut d’avoir ton intelligence savent mener leur barque, eux. De toute façon dans ces affaires-là, ceux qui en savent le moins sont ceux qui en parlent le plus. »

Papa a emporté son secret dans la tombe. J’ai respecté son vœu et ne suis jamais revenu à la charge. Les derniers mois précédant son décès, je sentais qu’il s’ouvrait plus facilement et que ses épanchements étaient plus spontanés. Il sentait quelque chose, peut-être, et sa langue se déliait, suprême liberté de celui qui n’a besoin de plaire à personne ni d’honorer des pactes noués sous la contrainte. Les historiens – à condition qu’ils soient indépendants et courageux – pourront reconstituer la vérité. Il est encore temps, plusieurs témoins de l’époque sont encore parmi nous, la moindre des choses serait de les encourager à écrire ou enregistrer leur version. Bien entendu, ils magnifieront leur rôle et réduiront leurs manquements éventuels. Peu importe, cette matière brute ne doit pas nous échapper. Nous n’avons rien d’autre à quoi nous accrocher, notre culture étant orale, de facto, car nous rechignons – par paresse ou lâcheté – à documenter notre époque. Je rêve d’un film qui s’attellerait à restituer l’ambiance de ces années décisives où le sort du Maroc moderne s’est joué. On y trouvera des intrigues de harem, des récits de soudards de l’Indochine et des aventures d’espions.

Agent secret, mon père n’avait pas besoin de l’être pour causer l’un des épisodes les plus honteux de mon adolescence. J’avais 15 ou 16 ans et mes hormones étaient en éruption continue. Je me souviens que nous étions en juillet, car les rues de Rabat se vidaient à vue d’œil au gré des départs en congé des fonctionnaires. Internet venait de faire son apparition et mon père avait un abonnement 128k, un luxe aux alentours de 1995. Tout seul dans son bureau dans l’après-midi, je m’égare sur le site web de Playboy USA. Comme tous les Marocains de ma génération, une femme blonde aux formes généreuses était pour moi l’objet de désir le plus excitant (j’ai évolué depuis). Je me suis permis d’imprimer – en couleurs s’il vous plaît – des planches où figuraient de belles créatures aux yeux bleus et aux cheveux soyeux. À ma grande surprise, l’imprimante refusa de collaborer et contraria mes inavouables tentations. Le soir en rentrant à la maison, je trouvai sur la table où je m’asseyais pour faire mes devoirs une chemise plastifiée de couleur rouge. Elle contenait l’intégralité des photos téléchargées et envoyées en impression. Mon père ne fit jamais aucun commentaire sur le sujet.

Nathalie Loiseau: pour la libération des femmes, le hijab, la GPA et le pape à la fois

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Nathalie Loiseau sur BFM TV face à Jean-Jacques Bourdin, 28 mars 2019. ©Capture d'écran Youtube

Si La République en Marche a choisi Nathalie Loiseau pour tête de liste aux élections européennes, ce n’est pas seulement parce qu’elle connaît bien les « affaires européennes ». L’ancienne ministre est l’incarnation du « en même temps » macronien: elle est d’accord avec tout, et même avec son contraire. 


Dans une intervention sur BFM TV, jeudi 28 mars, l’ancienne ministre chargée des Affaires européennes, Nathalie Loiseau, expliquait, face à Jean-Jacques Bourdin, son projet politique en tant tête de liste de LREM pour les élections européennes prévues le 26 mai prochain. Parmi des sujets aussi divers que « l’urgence écologique », l’innovation technologique, le budget de la PAC, les accords commerciaux internationaux, le Brexit, l’avenir de la dissuasion nucléaire française, Schengen, les opérations extérieures des forces armées françaises, le siège de membre permanent de la France au Conseil de sécurité des Nations unies, et « last but not least », la situation des djihadistes français sur le théâtre irako-syrien, l’ancienne diplomate, qui se veut ouvertement féministe, a trouvé un créneau pour évoquer ses positions sur le rôle de la femme dans la société française.

« Choisissez tout » !

Si François Hollande était connu pour maîtriser l’art délicat de la synthèse, il n’a échappé à personne que Nathalie Loiseau pouvait décidément manier avec brio celui du grand écart. Le titre de son ouvrage : Choisissez tout, paru en 2014, n’en est-il d’ailleurs pas la plus flagrante illustration ? La formule aurait été empruntée à Sainte Thérèse de Lisieux, Nathalie Loiseau se présentant comme une catholique « croyante et pratiquante ». Mais son livre réservait bien des surprises aux ouailles de l’Eglise catholique française car elle y défendait déjà le mariage homosexuel et la Procréation médicalement assistée (PMA), se disait favorable à la Gestation pour autrui (GPA) et soutenait le port du hijab. Mêmes positions sur la PMA, la GPA et le voile sur le plateau de Bourdin ce jeudi matin.

Réaffirmant sa volonté de favoriser la liberté de l’utilisation de leur corps par les femmes, la candidate Loiseau dit oui à la PMA et à la GPA, oubliant au passage ce que le souverain pontife, chef suprême de l’Eglise catholique et successeur de l’apôtre Pierre, ne cesse de marteler : « Fabriquer des enfants au lieu de les accueillir comme un don… on joue avec la vie, c’est un péché contre Dieu créateur ».

Qui dévoilerait Mère Teresa ?

Quant au voile islamique, elle, qui avait comparé dans son livre les jeunes femmes portant le voile islamique à Mère Teresa (« Pourquoi le foulard islamique nous dérange-t-il davantage que le voile de Mère Teresa ou de sœur Emmanuelle ? »), réitère sa position sur le plateau de BFM TV. Cette fois-ci, elle veille à faire référence à Latifa Ibn Ziaten, la mère d’une victime de Mohamed Merah, qui tout en portant le voile consacre son existence à la déradicalisation et à la lutte contre la tentation djihadiste chez les jeunes. En ce qui concerne les femmes forcées à porter le hijab, Loiseau se dit ouverte pour les aider. On se demande comment !

A lire aussi: M. Macron: entre hijab et serre-tête, il faut choisir

En bref, à vouloir courir plusieurs lièvres à la fois, il n’est pas certain que Nathalie Loiseau parvienne le 26 mai à atteindre son objectif premier : battre le Rassemblement national de Marine Le Pen, candidate fermement opposée, pour sa part, à la PMA pour toutes les femmes, ainsi qu’à la GPA, assimilée à « l’autorisation d’achats d’enfants ». Quant au port du voile islamique, Marine Le Pen milite, comme on le sait,  pour sa suppression dans l’espace public. Les joutes télévisées de ces prochaines semaines promettent d’être agitées, même si en tant que britannique, en cette année cruciale, j’assisterai à cela en tant que simple téléspectateur…

Choisissez tout

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« Espérance banlieues tourne le dos à ce pour quoi elle a été créée »

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Une école de la fondation Espérance banlieues à Asnières-sur-Seine (Hauts-de-Seine), janvier 2017. ©PHILIPPE LOPEZ / AFP

Anne Coffinier, la directrice de la Fondation pour l’Ecole, responsable de la fondation Espérance banlieues, regrette la « fuite en avant » de sa filiale qui tend à se détourner de la mission pour laquelle elle a été créée. 


Causeur. Dans un article du 6 mars dernier, le Canard Enchaîné évoque un audit « embarrassant » pour la fondation Espérance banlieues. Or, cette entité est juridiquement une « filiale » de la Fondation pour l’Ecole (FPE), reconnue d’utilité publique et dont la mission est d’aider les écoles hors contrat. Vous dirigez cette fondation. Pourriez-vous expliquer de quoi il s’agit et quelle est la position de la FPE ?

Anne Coffinier. J’ai soutenu la demande d’un groupe d’administrateurs de convoquer un Conseil d’administration sur Espérance banlieues (une fondation abritée, créée en 2012 pour favoriser le développement d’écoles hors contrat dans des banlieues françaises qui gère aujourd’hui 18 établissements) et de le préparer par un audit complet parce qu’il était patent que cette dernière s’était détournée de son objet statutaire et qu’elle mettait en danger, par son action incontrôlée, l’action de la Fondation pour l’Ecole dans son ensemble.

A lire aussi: L’école (de banlieue) qui fait chanter la Marseillaise

La Fondation pour l’Ecole cherche à ce que des écoles indépendantes qualitatives, sociales et variées se développent et soient financièrement accessibles à tous les enfants, sans être exclusive, c’est-à-dire en banlieues mais aussi sur tout le territoire. Sa mission est de promouvoir la liberté scolaire qui passe par le droit des écoles à choisir librement leurs modèles éducatifs, leurs méthodes et leurs professeurs, avec la contrepartie d’être soumises à un strict contrôle de l’Etat sur leurs résultats et le bien-être de leurs élèves. Espérance banlieues s’est lancée pour sa part dans une fuite en avant en ouvrant de plus en plus d’écoles, parfois assez artificiellement (plusieurs ont moins de 6 élèves ; le coût par élève excède deux fois celui du public), qu’elle ne sait pas financer dans la durée (elle doit trouver chaque année près de 10 millions d’euros pour environ 600 élèves) et qui la mette à la merci de l’Etat. Elle a donc besoin d’obtenir un financement public à tout prix.

Pendant quelques années, la Fondation pour l’Ecole et Espérance banlieues  ont pourtant travaillé ensemble…

Tout à fait ! La Fondation pour l’Ecole a créé la fondation Espérance banlieues, qui est sa fille et n’a pas de personnalité juridique propre. Les écoles Espérance banlieues n’auraient jamais vu le jour sans l’implication financière, juridique et humaine de la Fondation pour l’Ecole. C’est la Fondation pour l’Ecole qui porte toute la responsabilité juridique d’Espérance banlieues, et c’est donc la moindre des choses qu’elle soit au fait des objectifs réels de cette dernière et convaincue de sa bonne gestion des risques. Espérance banlieues doit donc concourir aux objectifs de la fondation mère et ne peut développer des actions qui les compromettent. Or aujourd’hui, la fondation Espérance banlieues cherche par tous les moyens à faire oublier ses liens avec la Fondation pour l’Ecole. Parce qu’elle veut à tout prix obtenir un financement de l’Etat, quitte à passer sous contrat ou avoir un statut public.

En quoi cela pose-t-il un problème ?

La fondation n’a d’action légitime que tant qu’elle correspond aux statuts pour lesquels elle est reconnue d’utilité publique. Or, nous sommes habilités à soutenir les écoles hors contrat conformes à notre charte et à promouvoir la liberté scolaire. D’autres structures, excellentes par ailleurs, ont une mission regardant les écoles sous contrat, ce qui n’est pas notre cas. Si nous sortons de notre mission, l’Etat pourrait nous supprimer notre utilité publique. Donner à chaque enfant les moyens financiers d’accéder à l’école privée de son choix est une bonne chose, pour autant que la contrepartie ne soit pas que l’établissement scolaire renonce à  la liberté de choisir lui-même ses programmes et de recruter et manager lui-même ses professeurs. Le modèle éducatif Espérance banlieues étant libre de droits, on peut tout à fait imaginer que d’autres s’en inspirent dans le cadre d’écoles sous contrat ou publiques. Nous avons créé ces écoles pour inspirer le système éducatif dans son ensemble et nous nous en réjouirons donc. Mais ce n’est pas le rôle de la Fondation.

Justement, est-ce que la Fondation pour l’Ecole a pour mission de proposer une alternative à ceux qui ne souhaitent pas créer une école sous contrat avec l’Etat ou bien êtes-vous en opposition de principe avec l’idée même d’une école sous contrat ? Quelle est votre vision des liens entre l’Ecole et l’Etat ?

Quand un acteur non étatique crée une école, elle est nécessairement hors contrat. Au bout de 5 ans d’existence, si l’Etat le souhaite et en a les moyens financiers, l’école peut demander à passer sous contrat. En pratique aujourd’hui, elle obtient une fin de non-recevoir. Le contrat a permis beaucoup de choses excellentes et il n’est pas en cause, mais rappelons que beaucoup  d’écoles publiques ou sous contrat reconnues ont toujours été créées comme des écoles hors contrat, comme par exemple l’école alsacienne. C’est la forme juridique naturelle pour innover. Elles sont prévues et encadrées par le Code de l’éducation, remplissent une mission d’intérêt général et sont des institutions aussi républicaines que les autres. La liberté scolaire est un élément essentiel de l’Etat de droit et de toute vigilance anti totalitaire.

Cette crise entre la Fondation pour l’Ecole et Espérance banlieues a-t-elle pour origine des problèmes de personnes ? De bonne gestion ou bien des questions de stratégie et d’idéologie ? 

La crise actuelle est d’abord un problème de stratégie : la fondation Espérance banlieues tourne le dos à ce pour quoi elle a été créée sans en avoir reçu l’autorisation de la Fondation pour l’Ecole, sa fondation abritante. S’ajoutent à cela de graves problèmes de gouvernance de la part de la fondation Espérance banlieues, source de risques majeurs pour sa fondation mère puisque c’est cette dernière qui porte la totalité de la responsabilité juridique pour les actes de sa « fille ».

Traditionnellement en France – depuis le XIXe siècle -, l’étendard de l’école libre est porté par les catholiques. Quelle est la vision de votre fondation sur la question de la laïcité dans les écoles ? Est-ce que cette question a quelque chose à voir avec la crise actuelle ?

Historiquement, il faut rappeler que l’étendard le plus agité était d’abord celui porté par des anticléricaux qui souhaitaient retirer à l’Eglise sa mission éducative, en la transférant à l’Etat au nom de l’émancipation du peuple. Il est donc normal que les catholiques se soient mobilisés pour que les familles gardent la possibilité d’une alternative éducative. S’agissant de la Fondation pour l’Ecole comme de la fondation Espérance banlieues, ce n’est un secret pour personne qu’elles ont été créées par des catholiques. Mais catholique veut dire universel, et nous travaillons pour tous, sans exception, parce que le droit d’accéder à une école de qualité qu’on a librement choisie est un droit fondamental pour tout Etat de droit.

Je me souviens d’Agnès Varda

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Agnès Varda dans les années 1970. ©RUDLING/SIPA / 00013154_000002

La réalisatrice Agnès Varda, pionnière de la Nouvelle vague, a été emportée à 90 ans. 


Je me souviens de Philippe Noiret coiffé à la du Guesclin et atrocement compressé dans un tee-shirt blanc. Encombré par ce corps trop lourd qui deviendra par la suite une armure si légère face caméra, il marchait sur La Pointe Courte, dans la moiteur poussiéreuse de Sète…

Je me souviens de la robe à pois de Corinne Marchand dans Cléo de 5 à 7. Sa blondeur infernale et cette voix gamine combattant un crabe imaginaire… Le plus redoutable de tous sur une partition faussement enjôleuse de Michel Legrand…

Je me souviens de Sandrine Bonnaire, pouilleuse sauvage dont le visage joufflu me rappelait une madone aperçue dans une église de Rome. Son « flight jacket » de Sans toi ni loi à la dérive était aussi émouvant que les seins ronds de Macha Méril pointant d’une baignoire…

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Je me souviens du meilleur rôle de Valérie Mairesse, rouquine instable et désirable, effrontée et pugnace dans L’une chante, l’autre pas… Une lueur triste dans un monde qui basculait…

Je me souviens de Venice Beach, de mes étés adolescents, « mélange de Palavas-les-Flots et de Saint-Germain-des-Prés », des rollers-skate et des californiennes en mini-shorts cruisant dans Mur Murs…

Je me souviens de Jane B par Agnès V quand les rides commencent à façonner un caractère et expriment une vérité intérieure, quand la jeune hippie anglaise se transforme en bourgeoise à veste en tweed, quand le temps creuse l’existence sans enlever l’innocence…

Je me souviens du triangle amoureux du Bonheur, d’un Thierry la Fronde épanoui dans un champ de tournesol, le cœur en ballotage défavorable, les mains d’un menuisier parcourant le corps de deux femmes et du drame qui pointe…

Je me souviens de Jim Morrison et d’Agnès, allongés sur l’herbe lors du tournage de Peau d’âne dans l’indolence blafarde des idéaux périmés… Clap de fin des années 60…

A lire aussi: Nico, l’autre fin de Jim Morrison

Je me souviens de Viva dans Lions Love, complètement nue voguant sur un pneumatique dans une piscine chlorée, une couronne de fleurs sur la tête comme un fruit défendu…

Je me souviens de Jacquot de Nantes, de ces années d’enfance qui fixent l’imaginaire, d’un puits sans fond où la mémoire du cinéaste résonne toujours et encore…

Je me souviens de Deneuve dans Les créatures, cette posture de vestale romaine, inaccessible et naturelle, qui nous faisait croire bêtement au pouvoir absolu de l’amour…

Je me souviens d’Agnès Varda, iconoclaste et évidente, d’un cinéma poétique et politique, où les corps exultent et les esprits se retiennent, fraîche et complexe figure dans une Nouvelle Vague si sentencieuse et bavarde…

Amazon: venez donc voir nos ouvriers préparer vos commandes!

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©Guillaume Souvant/AFP

Pour répondre aux accusations qui lui sont régulièrement faites, Amazon a décidé d’ouvrir certains de ses entrepôts au public. Viens voir les ouvriers, voir les transpalettes, voir…


Peu après l’effondrement du rideau de fer, Jean Ferrat, le fameux chanteur communiste à moustaches atypiques, constatait avec amertume qu’il n’y avait pour l’homme « d’autre choix pour vivre que dans la jungle ou le zoo ».

Le géant américain de la vente par correspondance Amazon a peut-être réussi – à sa manière – à concilier les deux en créant le concept de zoo dans la jungle.

La jungle…

Si l’entreprise se développe régulièrement en France, Amazon n’est pas exempt de critiques : la librairie de Jeff Bezos, qui est devenue un tentaculaire centre commercial, changerait en profondeur nos manières de consommer et peut-être même de vivre, nous éloignant des petits commerces, livrant nos habitudes aux algorithmes.

A lire aussi: Amazon: la grenouille qui voulait être un bœuf

D’après les révélations récentes d’un documentaire de M6, Amazon détruirait même par millions des invendus en état neuf, et il se dit que le Gafam aurait recours à l’optimisation fiscale… À cela, il faut bien évidemment ajouter que Jeff Bezos mange des enfants au petit déjeuner, comme tous les dirigeants d’entreprises de plus de 500 salariés.

…et le zoo d’Amazon

Dans un effort de transparence démonstratif, le groupe, souvent pointé du doigt pour les conditions de travail des salariés de ses plates-formes logistiques, a décidé d’ouvrir ces dernières au public. Souvent situés dans des zones sévèrement touchées par le chômage, dans la fameuse « France périphérique » sinistrée, ces centres ont souvent été vus comme des eldorados par les autochtones. Le programme de visites concerne trois sites : Saran (Loiret), Lauwin-Planque (Hauts-de-France) et Boves (Somme). Toute personne, sous réserve de s’inscrire en ligne, pourra suivre une visite guidée.

Ainsi, dans les grands entrepôts-cathédrales de la consommation de masse, il sera possible d’aller voir comme au zoo ce qu’il reste encore de travail humain. Dépêchons-nous d’y aller, car le projet final est certainement que toute la chaîne logistique soit robotisée, puis que le consommateur soit à son tour transformé en robot.

Il manque encore un ingrédient qui aurait donné encore plus de saveur à ce ragoût de transparence : que l’entrée fût payante.

Innover comme Elon Musk, Jeff Bezos et Steve Jobs

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Casseurs: Wauquiez et Le Pen en désordre de bataille

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Marine Le Pen salue Laurent Wauquiez lors du débat organisé par BFM TV le 20 mars 2019. ©Kenzo Tribouillard/AP/SIPA / AP22315381_000006

Lors du débat organisé par BFM TV, le 20 mars dernier, entre des têtes d’affiche des principaux partis, tout le monde était d’accord sur une chose: critiquer l’action du gouvernement face aux casseurs. Mais les deux partis de la droite, incarnés par Laurent Wauquiez et Marine Le Pen, ne l’ont pas fait pour les mêmes raisons…


Les chanceux fidèles du canal 15 ont pu écouter, le 20 mars dernier, une bien jolie chorale éco-citoyenne, quoique le refrain soit un peu monotone à la longue : LREM et tous les partis de gauche veulent apparemment « sauver la planète ». Tandis que les Républicains, eux, veulent « sauver » l’Europe, ce qui n’est déjà pas si mal. Marine Le Pen, enfin, reste fidèle à elle-même, dénonçant l’immigration (« On importe des chômeurs ») ou l’insécurité de nos belles campagnes (« Vous n’imaginez pas la catastrophe que représente l’explosion actuelle des cambriolages »). Voilà donc le tableau politique actuel.

Wauquiez plus macronistes que Macron ?

Depuis la droitisation du discours politique de Laurent Wauquiez après qu’il a pris la main sur le parti, et la dédiabolisation parachevée de l’ex-FN par Marine Le Pen, il est fréquent de lire que les deux principales formations de droite n’ont jamais été aussi proches. Reste que le RN – avec 22% des intentions de vote – fait quasiment jeu égal avec La République En Marche (23%) – laissant pour l’instant les Républicains à la traîne (12%)… Il devient alors peu aisé pour l’électeur conservateur de se décider sur la liste à laquelle il donnera son vote.

Mais en ces temps de samedis animés par les « gilets », le positionnement des deux partis diffère. Selon Laurent Wauquiez, « il faut [avant tout] une réponse policière, ce qui [le] différencie de Madame Le Pen ». Il argumente : « On n’a jamais eu dans notre pays une telle période de chaos. Cette présidence est vraiment marquée par l’installation de cette violence préoccupante pour tout le monde. » Dénonçant une « grave sous-estimation des questions de sécurité par le gouvernement depuis trop de semaines », réclamant des peines planchers « exemplaires » quand on agresse les forces de l’ordre, M. Wauquiez observe une crise de l’autorité qui viendrait de Notre-Dame-des-Landes, quand « on a laissé les zadistes gagner », faisant l’amalgame entre la Macronie et le quinquennat précédent.

Le Pen plus proche de Mélenchon

Le novice Stanislas Guerini (député LREM) a subi les attaques de tous ses petits camarades pendant plus de deux heures et était à la peine pour défendre la politique gouvernementale. Laurent Wauquiez n’a cessé d’être agressif à son égard, accusant donc la formation présidentielle de graves lacunes sur le plan sécuritaire. Etant donné la situation, le nombre de blessés (policiers et manifestants) ainsi que le coût des dégradations (les assureurs chiffrent déjà le tout à 200 millions d’euros), il aurait eu tort de se priver ! Mme Le Pen, de son côté, a dénoncé la casse certes, mais son discours, moins vindicatif, était plus… complotiste. Si le gouvernement « ne parle que de la casse », c’est pour étouffer dans l’œuf les revendications initiales des gilets jaunes, qu’elle soutient.

Surtout, à la différence de Laurent Wauquiez, elle a tonné contre l’emploi de l’armée pour sécuriser la dernière manifestation parisienne. Les gilets jaunes ont beau avoir complètement tourné gauchistes, elle a regretté que la réponse donnée soit « militaire » et non « plus policière désormais ». Ce soir-là sur BFM, Mme Le Pen était sur la même longueur d’onde que Jean-Luc Mélenchon (LFI) ou Olivier Faure (PS) : « On ne met pas l’armée face au peuple français. »

A qui profitera l’ordre ?

Jusqu’à présent, les deux partis de droite passaient leur temps à batailler pour afficher le profil le plus sécuritaire. C’est plus trouble aujourd’hui. Là où Laurent Wauquiez n’a vu qu’un gouvernement dépassé incapable de faire régner l’ordre, Mme Le Pen s’offusque surtout qu’aucun débouché politique autre que le « grand débat » ne soit proposé aux citoyens. S’affirmant « démocrate », la chef de file de l’extrême droite a réclamé une dissolution de l’Assemblée nationale. Et la France insoumise a applaudi. M. Wauquiez, lui, n’en veut pas : l’ordre avant tout.

Les macronistes en tout cas ne se demandent plus si les commerces doivent ou non ouvrir le dimanche. Ils aimeraient déjà qu’on puisse le faire le samedi… Après avoir massivement voté au second tour de l’élection présidentielle contre la soi-disant « peste brune », l’électorat bourgeois soucieux de sécurité et de concorde civile se retrouve dans un pays où c’est l’extrême droite qui reproche à un président « centriste » d’avoir déployé l’armée dans les rues…

Aux dernières nouvelles, ni Mme Le Pen ni M. Wauquiez ne sont allés jusqu’à défendre la militante  septuagénaire Geneviève Legay… Etant apparemment affiliée à Attac (gauche anticapitaliste), il ne fallait tout de même pas pousser mémé. Mon vote à moi ira pour l’ordre et au premier qui se proposera d’aller résoudre (à l’Europe s’il le faut) le vaste problème de l’invasion de trottinettes électriques en location sur les trottoirs de Paris.

Pièce d’Eschyle annulée pour « racisme »: le masque noir des antiracistes

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Capture d'écran Facebook

L’Unef, le Cran et d’autres associations « antiracistes » habituées des combats vides de sens ont empêché une pièce antique et humaniste, Les Suppliantes d’Eschyle, de se jouer. Le réalisateur Philippe Brunet est accusé du délit de « blackface » au motif que certains des acteurs portent des masques noirs…


La censure décoloniale tente une fois de plus d’imposer sa tyrannie, jouant de son discours victimaire permanent pour étouffer l’art, la culture, la pensée. Dernier exploit en date, avoir empêché par la force la représentation des Suppliantes d’Eschyle à la Sorbonne, lundi 25 mars. Tout à leur obsession de la couleur de peau, de la surface, de ces apparences au-delà desquelles ils sont incapables de voir, ils veulent faire taire ce qu’ils ne parviennent pas à comprendre. Ils sont une injure à l’intelligence, un danger pour la liberté, une menace pour l’idée même de civilisation.

L’inquisition antiraciste 

Rendez-vous compte de ce qui les dérange. Dans une université de lettres classiques, lors d’un festival nommé les Dionysies, des acteurs vont jouer une pièce ancienne à l’ancienne. Comme au temps du miracle grec ils monteront sur scène porteurs de masque, blancs pour les habitants d’Argos, noirs pour les personnages venus d’Égypte. Opposition simpliste ? Nullement. Aujourd’hui comme il y a 25 siècles, les masques noirs sont aussi bien pour les héroïnes que pour leurs cousins qui les poursuivent, et l’on apprendra d’ailleurs qu’ils sont tous descendants d’une princesse d’Argos – masque blanc – et de Zeus en personne.

Imaginons un instant que des étudiants d’extrême droite montent un commando pour interdire une pièce de théâtre sous prétexte que des acteurs Noirs y seraient grimés en Blancs. J’ose croire que le tollé serait général, et les sanctions rapides ! Heureusement, d’ailleurs. Mais alors pour quelle raison l’image « en négatif » de cette situation n’a-t-elle pas les mêmes conséquences ? Est-ce à croire qu’il y aurait entre Noirs et Blancs une telle différence qu’il faille leur appliquer des justices différentes ? Que ce qui est interdit aux uns doive être permis aux autres, selon le seul critère de l’épiderme ? Voilà ce qui serait véritablement raciste !

Nous pensions nous être délivrés du poids de l’inquisition, du pape fou qui vandalisait les statues antiques pour cacher leur nudité, des autodafés dévorant dans leurs bûchers les tableaux et les livres, des brutes fascistes attaquant les théâtres. Plus de cela chez nous ! Erreur. L’hydre immonde de l’obscurantisme rampe toujours, et relève certaines de ses têtes abjectes.

Senghor reviens, ils sont devenus fous

Il est question de masques de théâtre, eh bien les masques tombent : la Ligue de défense noire africaine, la Brigade anti-négrophobie, le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) et l’Unef, en s’unissant pour bloquer l’entrée d’une université et interdire une pièce millénaire et profondément humaniste, se placent résolument du côté de la barbarie et de l’arbitraire.

Ô Senghor, qu’ont-ils fait de tes combats ? Ils sont ton antithèse.

Barbarie : rentiers d’un antiracisme de façade, ils  courent le risque à force d’excès de décrédibiliser une juste cause, qu’ils prétendent servir mais dont ils ne font que se servir.

Ils sont le pendant de ceux qui reprochaient à Mathilde Edey Gamassou d’être métisse, et ne voyaient de Jeanne d’Arc que la couleur de peau, ignorant la foi, l’ardeur, le courage. Charybde et Scylla.

Arbitraire : il n’est qu’à lire leurs pathétiques tentatives de justification pour constater leur désir de totalitarisme : ils n’auraient rien contre la liberté d’expression, disent-ils, puisque s’ils empêchent une mise en scène par la menace de violence, ils en acceptent une autre de la même pièce mais dont le « parti-pris » convient à leur idéologie.

Voilà qui est aussi absurde qu’hypocrite ! Défendre la liberté d’expression, c’est défendre le droit de chacun de dire qu’il n’est pas d’accord avec nous. Plus encore : c’est défendre son droit d’essayer de convaincre les autres que nous avons tort.

« Le théâtre est le lieu de la métamorphose, pas le refuge des identités. Le grotesque n’a pas de couleur »

Et que veulent-ils d’ailleurs censurer, ces « décoloniaux », ces « indigénistes » ? Une pièce qui dit l’accueil de l’étranger au nom de l’humanité partagée, et l’héritage commun entre deux continents différents. L’œuvre d’un poète visionnaire et inspiré qui, dans les Euménides, parlait de justice, de liberté de pensée et des fondements de la laïcité il y a déjà deux millénaires et demi. La parole d’un homme qui, dans les Perses, fait preuve d’une profonde empathie envers ceux contre lesquels il avait pourtant dû prendre les armes pour défendre la liberté de son peuple. L’héritage d’un dramaturge qui, dans Prométhée enchaîné, fait un héros de celui qui se soulève contre tout arbitraire, fut-il divin, et dans une suite hélas perdue montrait l’acceptation et même la sanctification de la liberté humaine par la loi céleste.

Face au génie d’Eschyle, les censeurs fascisants ne sont rien. Face au rayonnement universaliste et universel de la Grèce, leur communautarisme étriqué n’est rien. Face à la splendeur intemporelle du siècle de Périclès, ils ne sont qu’un accident de l’histoire.

On peut méditer ce qu’écrit le metteur en scène, Philippe Brunet : « Je suis tout à fait disposé, s’il se trouve des filles noires de peau prêtes à apprendre les quelque 70 chants et danses de la pièce, à leur faire jouer la pièce avec des masques noirs, pour les Danaïdes, et blancs, pour les noirs qui joueraient les rôles des Argiens. Le théâtre est le lieu de la métamorphose, pas le refuge des identités. Le grotesque n’a pas de couleur. Les conflits n’empêchent pas l’amour. On y accueille l’Autre, on devient l’Autre parfois le temps d’une représentation. Eschyle met en scène à l’échelle du monde. Dans Antigone, je fais jouer les rôles des filles par des hommes, à l’Antique. Aucune fille n’a encore protesté. Je chante Homère et ne suis pas aveugle. Νe vous trompez pas d’ennemi. J’ai fait jouer les Perses à Niamey par des Nigériens. Ma dernière Reine perse était noire de peau et portait un masque blanc. »

Philippe Brunet n’a pas à s’excuser

Il n’a tort que sur un point, c’est lorsqu’il présente des excuses « s’il a heurté ou blessé quelqu’un ». La susceptibilité exacerbée ne doit donner aucun droit. Se vexer à chaque prétexte n’est pas une qualité. Hurler à l’outrage envers tout ce qui ne glorifie pas servilement sa communauté préférée n’est pas une vertu.

Lorsqu’ils scandaient les vers de l’Iliade, les Grecs chantaient aussi Hector, héros qui avait pourtant combattu leurs mythiques ancêtres. Lorsqu’ils parlaient des Noirs qu’ils appelaient « éthiopiens », les Blancs de Grèce disaient que les Dieux aimaient particulièrement ce peuple à la peau sombre. Lorsqu’ils priaient, les contemporains d’Eschyle savaient que Zeus, protecteur des suppliants, ne s’arrête pas aux origines ethniques de ceux qui cherchent refuge dans Son sanctuaire.

Les décoloniaux seraient bien incapables d’une telle ouverture à l’Autre. Obsédés par leur seule histoire, gavés d’arrogance, ils s’agitent jusqu’à l’absurde pour faire de leur grille de lecture un nouvel absolu, obligatoire sous peine de mort professionnelle et sociale – Céline Pina en sait quelque chose. Ainsi, dans une tradition théâtrale vieille de plus de deux mille ans, ils prétendent voir « une pratique issue de l’époque de la colonisation et de l’esclavage » ! Ni chronologie, ni faits, ni logique, seule compte l’idéologie. Les commissaires politiques staliniens avaient la même manière de penser, si on peut appeler ça « penser ».

Oui, hélas, les Grecs pratiquaient l’esclavage. Mais les esclaves avaient la même couleur de peau que les maîtres, la même couleur de peau que ceux qui plus tard, trop tard bien sûr mais tout de même avant les autres peuples, mirent fin à l’esclavage – encouragés notamment en cela par l’héritage culturel et philosophique de la Grèce. Car si l’Occident n’eut jamais le monopole de l’esclavage, il eut bel et bien l’initiative de son abolition, et cette initiative trouve sa source dans des Lumières que l’on sait largement inspirées par l’Antiquité.

Si quelqu’un veut dire pourquoi il désapprouve la mise en scène de Philippe Brunet, très bien. S’il veut proposer des alternatives, parfait. S’il suggère d’autres visions des Suppliantes, tant mieux, cette pièce est par essence polysémique et inépuisable. S’il en profite pour favoriser la prise de conscience de préjugés auxquels je serais aveugle, je l’écouterai volontiers. S’il organise un débat à cette occasion, j’applaudirai. Et même s’il veut expliquer pourquoi il trouve les grands dramaturges grecs dépassés, c’est idiot mais c’est son droit. J’ai, après tout, une profonde admiration pour l’œuvre d’Eschyle, et justement : refuser qu’on le critique serait trahir son héritage et sa vie.

Mais qu’un groupe d’excités incultes utilise la force pour empêcher une représentation théâtrale n’est pas tolérable. Le fanatisme de ceux qui s’acharnent à censurer tout ce qui contrevient à leur idéologie n’est pas tolérable. Le CRAN et l’Unef s’opposent à la liberté d’expression la plus élémentaire, et recourent à la brutalité pour imposer leur police de la pensée inepte, et ce n’est pas tolérable.

La Sorbonne tient bon

L’attaque d’une université par des bandes imposant leurs dogmes est infiniment plus dangereuse pour la République que quelques blocages de ronds-points ! Plutôt que d’employer la force publique contre une septuagénaire pacifique, il y aurait de la noblesse à ce que nos policiers et nos gendarmes défendent les fondamentaux de la civilisation contre les apprentis tyrans d’aujourd’hui, et arrêtent les tenants d’une nouvelle barbarie. N’est-ce pas aussi pour protéger son pays de l’arbitraire d’un régime despotique qu’Eschyle lui-même s’est battu et a risqué sa vie, à Marathon et à Salamine ?

Heureusement, la Sorbonne tient bon. Le ministre de la Culture et la ministre de l’Enseignement supérieur ont finalement réagi. Hélas ! Que l’État condamne ces agissements est bon, nécessaire, mais très loin d’être suffisant. Que fait notre gouvernement contre leurs auteurs ? Que fait-il contre ceux qui les soutiennent ?

Lydia Guirous, à qui nous devons déjà une belle victoire contre un autre obscurantisme aux aspirations totalitaires, a parfaitement raison d’appeler à arrêter de subventionner ceux qui propagent l’idéologie indigéniste, dénonçant ainsi à juste titre les protections et les complicités dont ils bénéficient.

Lorsqu’à force d’exactions des groupes factieux tentent de faire la loi dans ce qui devrait être un sanctuaire de la liberté intellectuelle, l’État a le devoir de leur couper les vivres. J’irai plus loin : il a le devoir de les dissoudre. Et s’il ne le fait pas nous avons, nous, le devoir de l’exiger de lui.

Cette censure n’est pas un détail

Ne nous y trompons pas, c’est notre civilisation qui est en jeu, dans ce qu’elle a de meilleur. Ce n’est pas un hasard s’il est question ici de théâtre antique : si nous oublions l’héritage de la Grèce, notre civilisation mourra. Mais si nous le préservons et le faisons fructifier, elle vivra. Si nous demeurons fermement attachés à la liberté d’expression, elle vivra. Si nous restons fidèles à l’universalisme républicain, sans impérialisme mais sans jamais nous renier, elle vivra. Pour nous-mêmes, et pour tous ceux qui aspirent à ce que leur soient reconnu cette liberté et cette dignité qu’Eschyle n’a jamais cessé de défendre et de chanter. Nous avons le privilège extraordinaire de les avoir reçues de nos prédécesseurs, nous avons le devoir de les transmettre.

Tout est entre nos mains.

Vous n’en faites pas un peu trop avec Geneviève Legay?

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Geneviève Legay manifestant à Nice le 23 mars 2019. ©Claude Paris/AP/SIPA / AP22317375_000036

Geneviève Legay est majeure, probablement vaccinée et savait parfaitement ce qu’elle faisait en manifestant à Nice. Sa mésaventure est aussi malheureuse que la polémique démesurée qu’elle a provoquée. Quant aux reproches faits à Emmanuel Macron, ils sont au mieux injustes.


Je trouve la présidence Macron dangereuse pour la cohésion nationale à cause de son laisser-faire en matière d’immigration et de communautarisme musulman et de sa parfaite indifférence dans un domaine aussi crucial pour l’avenir du pays que la natalité. Créditons le président d’avoir un peu desserré le carcan socialiste qui étouffe depuis longtemps l’économie française et nous fait battre des records de chômage. Mais je pense aussi que la haine qui l’entoure désormais comme un nuage de mouche fait dire à ses détracteurs n’importe quoi, y compris les pires bêtises. S’il disait demain que deux et deux font quatre, beaucoup de gens exigeraient qu’on change l’arithmétique.

Jupiter, sagesse biblique

L’Ecclésiaste, modèle de sagesse biblique, dit qu’ « il y a un moment pour tout et un temps pour toute activité sous le soleil, un temps pour naître et un temps pour mourir… » Et j’ajouterai à ce passage célèbre qu’il y a un temps pour manifester et un temps pour faire des confitures. La tornade qui s’est élevée après la blessure de Geneviève Legay et la réaction d’Emmanuel Macron n’apprend pas grand chose sur le caractère de celui-ci qu’on savait vif et de langue bien pendue, mais en dit long sur les dérives d’une société capable de déclencher une si grande tempête dans un si petit verre d’eau.

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Prétendre qu’il est raisonnable à 73 ans de participer à une manifestation dans un périmètre interdit et de faire vaillamment flotter son petit drapeau sans bouger malgré les trois sommations de la police est une puérilité typique de notre époque. On refuse l’assignation à un âge de la même manière qu’on refuse l’assignation à un sexe. C’est, dans la droite filiation de Mai 68, le triomphe de l’individu tout puissant et sans limite, c’est presque du transhumanisme. On n’accepte plus son âge, on veut être jeune toute sa vie et à force de soins et de diète, on devient une poupée Barbie. Une gamine suédoise pontifie sur le réchauffement climatique et toute la terre applaudit ses propos de patriarche. Une mamie niçoise se prend pour Gavroche sur sa barricade, on admire. L’Ecclésiaste et Macron trouvent qu’il y a là peu de sagesse. Je les approuve.

Victimes de notre époque

Autre dérive typique d’une époque où la lâcheté empuantit l’air du temps : on prend des risques mais on ne les assume pas. Il est beau et noble de prendre des risques, d’agiter son petit drapeau ATTAC. Il est encore plus beau et plus noble de serrer les dents et se taire quand on a perdu. Les chaînes de télévision nous montrent ces temps-ci des interviews de femmes de djihadistes bloquées dans des camps en Syrie. Ces tas d’étoffes noires parlent, elles racontent qu’elles sont parties à la suite de malentendus, de quiproquos, elles ont pris l’avion avec une tante qui souhaitait apprendre l’arabe à Damas ou avec une cousine qui allait approfondir sa connaissance de l’islam à Mossoul. Pitoyables pleurnichages qui finissent toujours par quémander un retour en France ou en Belgique. On aimerait presque des imprécations de Camille djihadistes, une fille qui ait le cran de cracher sa haine à la face de l’Occident, au moins ça aurait de la gueule. Et si Geneviève Legay se dressait sur son lit, désavouait hautement ses filles, son avocat et assumait sa mésaventure ?

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Elle n’en fera rien, elle ne verra pas la contradiction entre jouer à l’héroïne place Masséna et jouer les victimes à l’hôpital. Jeanne d’Arc dans les flammes a appelé les saints à son secours, elle ne s’est pas dite victime d’un complot ourdi par l’évêque Cauchon avec la CIA et Russia Today. La victimisation, autre plaie de notre époque ! Moi qui ne suis victime que de mes propres erreurs, ancien enfant de chœur qui n’a été abusé par aucun prêtre (me trouvaient-ils sans attrait, ce serait vexant), ne relevant d’aucune minorité maltraitée par l’Histoire, je me sens profondément anormal.

Muray connaissait Legay

Geneviève Legay est l’exemple parfait du « mutin de Panurge », Philippe Muray doit être ravi au fond de sa tombe, s’il est au courant d’un aussi misérable incident. Résister aux forces de l’ordre dans un pays où tout le monde se gargarise soir et matin devant son lavabo avec les droits de l’homme, quel héroïsme ! Place Masséna, tous les observateurs attendaient la bavure policière en se léchant les babines, il n’y en a pas eu, on en invente une. L’héroïsme véritable pour la pasionaria senior de Nice, pour Attac, comme pour l’interminable queue de comète gauchisée des gilets jaunes, ce serait aller sur la Place Tien An Men dénoncer la féroce répression des Ouïghours par la Chine. Ou tout simplement d’aller manifester en robe rue Pajol.