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Sandwich à l’Europe


Je sais combien mon avis compte pour vous dans le débat des européennes. Mais pour personnaliser un peu ce moi, j’y ai quand même ajouté deux soirées culturelles en famille. Vous n’y voyez pas d’inconvénient ?


 

Rock’N’Roll High School

Lundi 4 mars

Vu avec ma fille à la Cigale, un duo de jeunes pop-rockeurs qui sort du lot : les Lemon Twigs. Sur scène comme en studio, et jusque dans l’écriture de leurs chansons, les frères Brian et Michaël D’Addario font preuve d’une maturité exceptionnelle, et pour cause : à peine quarante ans à eux deux, mais trente-quatre ans dans le métier !

Leur père, qui s’était lui-même essayé à la pop dans sa jeunesse, les a bercés avec les Beatles, les Who et les Beach Boys – avant de les coller, dès l’âge de trois ans, devant un micro ou derrière une batterie… Aujourd’hui, on le mettrait peut-être en taule pour ça, mais en l’occurrence, ça a marché : les fils ont dépassé le père, et il en est fier !

À première vue, les Lemon Twigs ont racheté la garde-robe des Bay City Rollers ; par bonheur, ils n’ont pas fait un lot avec le répertoire… Leur deuxième album, Go to School, est une sorte de mini-opéra rock plutôt réussi qui nous conte les mésaventures d’un singe scolarisé. Pas plus con, après tout, que l’argument de Tommy…

Sur scène, c’est le petit frère qui fait le show, dans un genre glam androgyne à la Jagger 70’s, avec trémoussements du pelvis et coups de cul en arrière, comme les grands. L’aîné est plus dans la retenue, parce qu’il faut bien un auguste et un clown blanc. Mais c’est à lui qu’on doit le meilleur moment de cette soirée à tous égards réjouissante : soudain, il s’interrompt au milieu d’une chanson pour déclarer d’un ton grave : « Je laisse pousser mes cheveux… (il lève le poing) pour la paix ! »

Européennes : votez Godwin

Mercredi 6 mars

Nouveau clip de propagande macroniste pour les européennes. Contrairement au précédent, il n’est pas signé gouv.fr mais « Pour une renaissance européenne » ; ça fait tout de suite plus indépendant. (À propos, j’espère qu’ils n’ont pas eu d’ennuis, parce que tout au long de la vidéo, ils utilisent quand même la voix du président.)

« Vous n’avez pas le choix ! » annonce d’emblée Macron aux futurs électeurs. Et les images dramatiques qui défilent devant nous d’illustrer ad nauseam l’aphorisme présidentiel : d’un côté les méchants, responsables de toutes les catastrophes, même naturelles, et de l’autre les gentils, menacés par cette Vague méchante… Inondations, défilé de fachos à drapeaux, pollution, manif contre l’avortement, bidonvilles, « Brexiters », réfugiés variés et barbelés hongrois… Le choix est simple comme un diaporama.

À mon extrême droite, « ceux qui détestent l’Europe » et qui, si l’on n’y prend garde, « seront là dans cinq ans, dans dix ans » : la brochette Salvini-Bannon-Marine, porteuse de guerre, de haine et de ressentiment. En face, dans le camp de la Bonne Europe, hommage aux « grands ancêtres », Robert Schuman, Vaclav Havel, le couple Mitterrand-Kohl, etc. Mais pour demain, qui ??

À cette angoissante question, la voix off de Jupiter apporte heureusement une réponse. Il y a un bien un moyen, mais un seul, d’éviter le pire : c’est de voter pour sa liste, parce que c’est « son projet » et que donc il est bon pour la France, l’Europe et la galaxie.

Admettons. Mais puisque ce clip n’est qu’un point Godwin géant, on y déplorera quand même l’absence de la moindre référence à Adolf Hitler. N’est-ce pas à lui que l’on doit le concept, si en vogue aujourd’hui, d’« europhobie » ?

Give me Monnet !

Jeudi 7 mars

Europe encore ! Lourd dossier dans Le Point sur « le livre complotiste (et plagiaire) de Philippe de Villiers ». Le vicomte y affirme, pièces à l’appui, que Jean Monnet, « père fondateur » de l’Europe, était accessoirement un agent stipendié par les États-Unis, « en contrepartie d’opérations d’influence au service des intérêts américains ».

– Pas du tout ! rétorque l’hebdo ; en fait, l’argent transitait par la Fondation Ford.

Luchini parle d’or

Lundi 25 mars

Et voilà notre petite famille réunie au théâtre pour entendre Luchini parler « argent ». Comme à son habitude, entre ses lectures variées – Marx et Péguy, La Fontaine et Jean Cau… – notre génial cabot flaire la salle et, selon ses réactions, se lance dans des improvisations mêlant Molière et BFM TV.

Ce soir-là, il nous teste sur Ruy Blas, genre « Je commence le vers, et vous le terminez… » ; sauf qu’on n’est pas très doués… Par bonheur, pour sauver l’honneur, il y a là un élève de Jean-Laurent Cochet – lui-même maître avéré de Luchini. S’ensuit une longue et complice joute oratoire. Pour un peu, on avait Ruy Blas tout entier sans supplément de prix !

Dommage que Fabrice, « pas assez Philinte », comme il dit, ait renoncé à se présenter à l’Académie française. Son érudition enthousiaste et sa subtilité « non conforme » y eussent fait merveille.

Mais bon, pas de regret ! Le bonhomme est incontrôlable, et ce n’est guère le genre de la Maison Conti. Ce soir encore, au détour d’une phrase, qu’est-ce que j’apprends ? Il prépare pour dans deux ans un spectacle entièrement consacré à Jean Cau ! C’est ce qui s’appelle chercher les emmerdes.

En passant dans le camp de la Réaction, l’ex-secrétaire de Sartre était instantanément devenu la bête noire de l’intelligentsia-de-progrès, sans pour autant être soutenu par les autres… Il faut dire qu’il y avait mis du sien : sa plume, il la maniait comme un sabre, au fil de furieux pamphlets, dans un combat perdu de croisé solitaire.

Aussi bien, dès le milieu des années 1960, ses anciens amis et l’ensemble de « gens de qualité » ont commencé de le prendre avec des pincettes pour le déposer directement dans la poubelle de l’Histoire, dont il n’est sorti que pour aller reposer au cimetière de Carcassonne.

Et c’est lui que Luchini, au faîte de sa gloire, veut réhabiliter cinquante ans plus tard ! J’ai hâte de voir ça… Un double doigt d’honneur à l’intelligentsia en plastique d’hier et aujourd’hui, de la part de Fabrice, l’ex-garçon coiffeur autodidacte, et Jean, le prolo khâgneux et teigneux !

Dans le genre, j’ai bien aimé ce soir voir le comédien, entre deux textes, désigner soudain le poulailler d’un geste solennel en clamant : « En tant qu’acteur de gauche, c’est pour VOUS que je joue ! »

Notes de lecture

« Il faut travailler comme si c’était interdit. » (Sacha Guitry)

« Le bovarysme, c’est la capacité à espérer, sous un pommier, que tombent des poires. » (Fabrice Luchini)

« On ne voyage pas pour voyager. On voyage pour avoir voyagé. » (Alphonse Karr)

« Heureusement que Jésus-Christ n’est pas mort dans son sommeil. Sinon, en Bretagne, il y aurait un sommier en granit à chaque carrefour. » (Jean Yanne)

« Écrire, c’est une façon de parler sans être interrompu. » (Jules Renard)

« Je ne vois pas pourquoi je travaillerais pour les générations à venir. Elles n’ont jamais rien fait pour moi. » (Groucho Marx)

« Une demi-heure de méditation quotidienne est essentielle, sauf quand on est très occupé. Dans ce cas, une heure est nécessaire. » (Saint François de Sales)

C’est lui qui le dit: Edwy Plenel est journaliste, pas idéologue

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La Victoire des Vaincus, ou l’inverse comme vous voulez. Edwy Plenel était chez Thierry Ardisson, samedi dernier, pour présenter son nouveau best-seller anti-Macron. Lui qui n’avait rien sur Tariq Ramadan a presque tout sur Alexandre Benalla. N’y voyez surtout pas de l’idéologie ! C’est du journalisme, et du journalisme d’investigation. 


Je ne manque jamais une apparition d’Edwy Plenel, le modeste fondateur de Mediapart. Mediapart et la présente gazette ne sont certes pas exactement constituées de la même farine, mais je reste friand des conseils de cette figure vivante du « Journaliste ».

Parmi « les 7 milliards de Terriens » qui rêvent apparemment de participer à l’Ardiview, la grande interview hebdomadaire de Thierry Ardisson sur C8, c’est donc Edwy Plenel qui avait été sélectionné samedi dernier. Accompagné de sa moustache légendaire (il révèlera la brosser le matin avec un petit peigne dédié), il apparait sous les lumières sur une musique tonitruante et sous des applaudissements nourris. Du haut des escaliers qu’il s’apprête à descendre pour rejoindre le terrible animateur septuagénaire, notre saint homme – qui affiche lui 66 ans au compteur – réceptionne les vivas en saluant la foule.

Après Dany le rouge, Edwy le jaune

Edwy Plenel est venu présenter son nouveau brûlot anti-Macron qui charge apparemment sévère sur l’oligarchie. Original ! Le bouquin qu’il présente ce soir-là est un hommage aux gilets jaunes : La Victoire des Vaincus (Editions La Découverte). Alors que tout le système politico-médiatique pesterait contre la fièvre jaune qui a envahi ronds-points et centres-villes le samedi, voilà enfin quelqu’un qui se presse pour défendre ces malheureux.

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Ardisson lui reproche vite de ne charger que l’exécutif, et de ne pas dénoncer la violence des gilets jaunes. « Bien sûr que la violence cela naide jamais, comme la haine. Il vaudrait mieux pouvoir sen passer. Mais penser quil ny a quune violence, cest ne pas voir les autres, ne pas voir la violence de tous les jours, la violence sociale, la violence symbolique. » Très juste ! Edwy Plenel nous parle ici des fins de mois difficiles de certains citoyens, qu’il faut, selon lui, mettre sur le même plan que bâtiments en feu ou parpaings dans la tronche de CRS. L’Etat a fait dans le tout répressif : « Cela na jamais été aussi violent », affirme Plenel. Alors le Fouquet’s en flammes, c’est un mal pour un bien, mon bon Monsieur. « Même si cest dommage pour les salariés » qui y travaillent, concède-t-il.

« Il ny a pas de solution répressive à un mouvement social comme celui-là », ajoute-t-il. Il alerte sur ce qu’il qualifie de « maintien de lordre contestable » contre le « peuple de peu ». Le tout est bien « documenté » dans son bouquin, comme dans les colonnes de Mediapart, journal exempt de toute partialité et proposant fréquemment des promotions.

Idéologue, moi ? « Non », « non »

A la place de Macron, m’est avis qu’Edwy Plenel aurait fait ouvrir les grilles de l’Elysée devant les assauts à la transpalette. Mais malheureusement pour nous, c’est bien Macron qui est dedans, alors que même De Gaulle était « plus démocrate que lui ». L’actuel président de la République serait pire que tous ses prédécesseurs. « Alors quil est le président le plus jeune de la Ve République, il sest mis dans le costume du vieux monde » et n’y entend rien à ce « surgissement spontané » qui « déborde les institutions installées, bouscule les commentateurs professionnels, [et] affole les gouvernements ». Edwy Plenel, lui, sait. Et à la différence de tout le monde, il ne cherche pas à « mettre les gilets jaunes dans un cadre ». Ça, c’est bon pour les idéologues…

Mais tout de même, veut savoir Ardisson, « est-ce que parfois lidéologue ne prend pas le pas sur le journalisme ? ». « Non », « non » répond par deux fois Plenel. Vous demandez des preuves ? Mediapart « a été humblement, concrètement travailler. Donc on nest pas des idéologues. On est des passionnés », plaide-t-il.

On m’appelle le chevalier blanc…

Plenel le rappelle, il ne fait pas d’idéologie : « Comme toujours, il y a la légende noire du complot trotskiste. Et puis, il y a le chevalier blanc de linvestigation. Je préfère le chevalier blanc ! », avait-il averti dès le début de l’entretien. Le royaliste Ardisson voudrait malgré tout savoir si toutes ces jacqueries font plaisir à notre curé révolutionnaire favori… « Je suis content, mais, sérieusement, si lon croit à ce que lon raconte toutes les semaines sur la catastrophe climatique, sur le fait que la montre tourne, quon est dans une crise de civilisation [], il faut souhaiter que les gilets jaunes fassent comme le peuple algérien, avec autant dhumour, le plus massivement possible… » Ah si seulement tous les Français pouvaient être aussi sympathiques que les Algériens ! Cela apparaît comme un préalable requis pour « sauver la planète ».

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Plenel n’a curieusement pas vu un ras-le-bol fiscal droitard dans la crise des gilets jaunes mais le retour de la « question démocratique » de la gauche éternelle. La Ve République, cela ne va plus du tout. Il ne semble pas que la rédaction de Mediapart se soit précipitée pour avoir Jacline Mouraud en interview dans ses colonnes. Et si les mots de Plenel sont mieux choisis et moins insultants pour les institutions que ceux d’un Etienne Chouard, on constate tout de même qu’il y a bien derrière le même substrat idéologique. Mais on nous assure que non. Et si vous n’avez pas compris que Macron a un problème énorme d’ « égotisme » et de « narcissisme », Edwy Plenel ne peut plus rien pour vous.

Père Plenel, priez pour nous

Il fait humblement son travail, et rien de plus, au sein d’un journal qu’il qualifie de « radicalement démocratique », pas idéologique. Quelle affaire Mediapart a-t-elle laissé passer ? « Sincèrement aucune », révèle-t-il. Même Tariq Ramadan ? « Ce quon a laissé passer, cest ce quon ne pouvait pas sortir. » Et cela n’empêche pas ce Tintin grisonnant de sortir scoop sur scoop grâce à un vaste réseau d’informateurs. « Pourquoi Macron soutient-il encore Benalla ? », questionne Ardisson. « La particularité de laffaire Benalla, cest que je ne le sais pas », répond sobrement le journaliste. « Même vous ?!? », s’étonne Ardisson. « Plus on trouve des éléments du puzzle, plus on ne comprend pas, donc cest un bon feuilleton », explique-t-il rigolard, avant de repartir à la recherche du fameux coffre de l’ancien garde du corps. Peut-on avoir un mois gratuit sur Mediapart pour savoir où en est cette trépidante intrigue ? Aucune promo pour les téléspectateurs de C8, vraiment ? Ruquier est mieux vu !

Après avoir affirmé qu’il aimait bien la chanson « Gilet jaune » de Kopp Johnson, Edwy Plenel repartira sur le morceau de Brassens « La Mauvaise réputation ».

« Les braves gens naiment pas que lon suive une autre route queux. » Applaudissant sur le rythme du disque, regardant et félicitant un public conquis, notre rebelle quittera enfin le plateau après de nombreux « mercis ».

Et effectivement, Père Plenel : merci pour cette très belle homélie.

En France, l’islam devra se soumettre ou se démettre

Ce n’est pas parce que Philippe Raynaud a été mon condisciple à l’ENS Saint-Cloud que son livre est bon — et même indispensable : c’est parce qu’il est à la fois philosophe de formation, accessoirement historien des idées (ce qui lui a permis de faire une synthèse sur le populisme que nombre de politiques devraient lire, ça leur éviterait de dire des âneries), et qu’il n’avance rien qui n’ait été longuement pesé — et bien pensé. C’est de la critique comme j’aimerais savoir en faire : solidement encadrée de faits, et nourrie d’une réflexion dialectique — étant entendu que le moment le plus intéressant de la dialectique, c’est lorsqu’on en sort. La troisième partie de la dissertation, quoi…

L’édit de Nantes, etc.

Résumons les chapitres historiques. Dans les temps glorieux du christianisme, il y avait Dieu, et il y avait César. Sphère théologique, et sphère politique — avec une division bien nette. « En Occident, la tradition veut que les deux pouvoirs, « temporel » et « spirituel », donnent naissance à deux « sociétés parfaites », dont chacune est souveraine dans son ordre ». En cas de conflit entre souverains — mettons le pape et l’empereur — cela se résolvait par la force : Henri IV de Saxe va à Canossa s’agenouiller devant Grégoire VII afin de lever l’excommunication prononcée contre lui. Mais Frédéric II de Hohenstaufen (l’un de mes héros personnels, lire la magnifique biographie de Jacques Benoît-Meschin, Frédéric de Hohenstaufen ou le rêve excommunié, Perrin, 1980) se souciait assez peu des éructations de Grégoire IX, qui l’appelait l’Antéchrist. Ou comme disait le Petit père des peuples : le Pape, combien de divisions ?

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L’invention des monarchies nationales, en France et en Angleterre, a visé à résoudre ces conflits. Henri VIII l’a résolu de façon définitive en fondant la religion anglicane dont le souverain est le chef. Le roi de France, en se faisant appeler « le Roi très chrétien », a voulu concilier dans un pouvoir englobant les diverses religions et factions présentes sur son territoire (ce que le « Roi très catholique » d’Espagne n’a jamais su faire). L’édit de Nantes était un édit de tolérance — et comme dit Raynaud, « il est significatif que cet édit ait été finalement celui de la cristallisation des tendances absolutistes de la monarchie française » : l’un ne va pas sans l’autre. Sa révocation marque d’ailleurs une régression que le Concordat napoléonien — « un édit de Nantes réussi » — a effacée en 1801. L’église catholique, bien que majoritaire, prend alors place dans un accord global où Protestants et Juifs sont évoqués à parts égales.

« Je » protège l’Amérique

La loi de 1905 s’inscrit dans la continuité de cette séparation des Eglises et de l’Etat — et de la prédominance de l’Etat. Elle s’inscrit aussi dans la continuité des Droits de l’homme, qui étaient déjà l’adaptation « laïque » des principes moraux chrétiens. Jules Ferry pouvait donc dire de la morale laïque « qu’elle n’était rien d’autre que la « morale de nos pères », alors même qu’il proposait une morale sans Dieu » — voir le fait que l’accession au pouvoir du tandem Grévy / Ferry a coïncidé avec le vote d’une loi sur le divorce, une abomination pour les catholiques.

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Et puis l’Amérique est sortie victorieuse de deux guerres mondiales. Et puis le modèle américain — « Be yourself » — a contaminé les structures étatiques européennes. Comme je l’ai moi-même expliqué il y a peu, à propos du livre d’Alain de Benoist sur le libéralisme — dont Raynaud est un grand spécialiste critique —, le Moi-Je sort victorieux de cet affranchissement narcissique : « Le sujet se perçoit lui-même comme tributaire d’identités collectives multiples qui ne doivent plus seulement être « tolérées », et dont il veut aussi qu’elles soient « reconnues » comme pleinement légitimes. » J’existe en tant que Juif, Musulman, homosexuel, transgenre, et collectionneur de Dinky Toys.

« Les critiques les plus virulentes contre la laïcité n’émanent plus de l’église catholique… »

« Non sans raison, précise notre auteur », on considère souvent que la culture française, qui se veut « universaliste », a résisté plus que d’autres à l’émergence de ce nouveau paradigme « pluraliste » et « multiculturaliste », et la question de la laïcité est un bon exemple des difficultés posées par ces aspirations nouvelles. » Parce que si l’Etat reconnaît toutes les religions, cela suppose qu’aucune ne peut prétendre être supérieure aux autres — et surtout, « [les religions] ne doivent pas seulement accepter que la société n’obéisse pas à la loi divine » (eh non, les femmes ne sont pas des créatures inférieures, des nids à péchés dont il faut camoufler les toisons pubiennes qu’elles exhibent sur leur crâne), mais « elles doivent reconnaître en pratique que la « vérité » qu’elles proclament n’a aucun privilège particulier et même qu’elle doit céder le pas devant les vérités ou les vertus profanes ». Un diktat que la religion musulmane, au-delà des épiphénomènes et des chevaux de Troie que sont le voile ou l’abattage rituel, a du mal à admettre, puisqu’elle est « révélée » par un dieu « incréé » : « Les critiques les plus virulentes contre la laïcité n’émanent plus de l’église catholique mais d’une religion nouvellement apparue dont rien ne garantit que la République laïque soit en mesure de la comprendre. »

D’où la nécessité d’un…

>>> Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli <<<

Les poissons d’avril d’aujourd’hui sont les « progrès » de demain


Un certain nombre de vérités d’aujourd’hui seraient passées pour des poissons d’avril dans les années 70. 


Je me souviens que ma mère était tombée dans le panneau en apprenant par la radio que la France avait vendu la tour Eiffel parce que la dame de fer était devenue trop chère d’entretien, et qu’un émir arabe venait de l’acheter, et que mon grand père n’était pas dupe. C’était un 1er avril au début des années soixante dix. Je ne m’en souviens pas mais on m’a raconté qu’une autre fois, des inspecteurs étaient entrés dans le bureau d’un cadre pour lui dire :

« Monsieur, on n’a plus le droit de fumer sur son lieu de travail, directive du ministère de ma santé. Nous allons devoir vous verbaliser. »

– « Mais c’est mon bureau, et je suis seul. »

– « POI-SSON D’A-VRIL ! Vous pouvez ranger votre chéquier. Vous êtes rassuré ? »

– «  Oui enfin je n’y ai pas vraiment cru, c’est quand même un peu gros. »

A quels poissons d’avril n’aurions nous pas vraiment cru, les trouvant un peu gros ? Dans quels panneaux aurions nous posé un pied, un 1er avril, il y a trente ou quarante ans, en gardant l’autre ancré dans une réalité et un bon sens que l’on croyait solides et qui disparaissent aujourd’hui ?

Le poisson pourrit toujours par la tête

Et si Roger Gicquel avait annoncé un 1er avril à 20h que l’Allemagne payait les turcs à milliards pour arrêter les migrants ? Que les Chinois achetaient l’aéroport de Toulouse ? Que certains enfants naissaient avec deux papas ou deux mamans ? Que des études sur le genre prouvaient que si on avait laissé Lino Ventura jouer à la poupée, il serait peut être devenu Patrick Juvet ? Que la montée des eaux menaçait les Maldives, où on avait adopté la charia ? Que des tribunaux islamiques rendaient la justice en Grande Bretagne ? Qu’une institution publique préconisait d’éclipser Ronsard et sa mignonne des livres d’école pour ne pas discriminer les séniors ? Que la lutte contre la grossophobie ou le droit de porter le voile étaient des combats féministes ? A quelles inventions comiques, à quels gags notre raison commune aurait-elle résisté, avant ?

Selon Marx, « lorsque l’histoire se répète, la première fois c’est une tragédie, la seconde une comédie. » Et si c’était l’inverse ?

Hernán Cortés m’a tuer: le Mexique demande des excuses pour la colonisation

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La repentance n’a pas d’âge. La preuve: le président mexicain a envoyé une lettre au roi d’Espagne pour qu’il présente des excuses pour les crimes de la colonisation du XVIe siècle.


Andrés Manuel Lopez Obrador (appelé aussi par son acronyme AMLO), président du Mexique en exercice depuis décembre dernier, a demandé à l’Espagne de présenter des excuses pour « les abus » de la conquête espagnole. « J’ai envoyé une lettre au roi d’Espagne pour que le récit des abus soit fait et que des excuses soient présentées aux peuples indigènes pour les violations de ce qu’on nomme aujourd’hui leurs droits de l’Homme ». Le roi Felipe VI a refusé. Mi-mars, Jesusa Rodriguez, sénatrice du parti du président de gauche a déclaré : « Rappelle-toi qu’à chaque fois que tu manges un taco de carnitas (au cochon), tu célèbres la chute de Tenochtitlan ». Les Mexicains devraient se priver de leurs savoureuses cochonnailles et se flageller pour toutes les malveillances qu’ont commis Hernán Cortés et ses disciples.

Des hommes de leur temps

Cortés fut un dur, certes. Il n’a pas fait dans la dentelle, soumettant par l’épée, la cuirasse en acier et quelques canons, des dizaines de milliers d’Aztèques attendant depuis des années, le retour de Quetzalcoatl, leur messie à la peau blanche et à la longue barbe. Qu’ils ont confondu avec le conquérant…

A lire aussi: Le Mexique, le pays des fantômes et des morts

Salaud de blanc ou héros, le Cortés ? Ce qui est sûr, c’est qu’il fut, comme Francisco Pizarro, un homme de son temps : la mission était de convertir les emplumés du Nouveau monde à la foi des Évangiles. Pourquoi s’en seraient-ils privés, devant ces « sauvages » à moitié nus, coutumiers de sanglants sacrifices humains ne pouvant qu’être dictés par le Diable ? Après deux mois et demi de combats très sanglants, la civilisation aztèque est anéantie. Tenochtitlan, ancêtre de Mexico, que Hernán Cortés décrit dans une lettre à Charles Quint comme « la plus belle ville du monde, une nouvelle Venise » est définitivement aux Espagnols. C’est là que le conquistador et ses compagnons  auraient élaboré et mangé les premiers tacos de carnitas, si savoureux que je  retournerais bien au Mexique rien que pour ça. Cuauhtémoc, empereur humilié, est déchu, puis torturé : ses pieds sont plongés dans de l’huile bouillante afin qu’il révèle où se trouve l’or. Il ne dira rien. Jean-Marie Gustave Le Clézio a fait un excellent ouvrage à ce sujet, Le rêve mexicain. Il imagine ce qui aurait pu advenir si le monde préhispanique n’avait pas été annihilé par la Couronne espagnole. Il est juste et pertinent de penser que la rencontre entre ces deux mondes, aurait pu, ou dû, se passer autrement. Mais ce qui est fait est fait, et la culpabilisation perpétuelle n’est bénéfique pour aucune des deux parties, comme l’a bien démontré Pascal Bruckner.

Le Mexique mérite mieux que Taubira

La grande majorité des Mexicains a du sang amérindien. À des années-lumière de nos essentialistes des origines et du communautarisme conquérant, les Mexicains n’ont qu’une patrie, le Mexique. Qu’il est bon de flâner dans Mexico, Guanajuato ou Querétaro, mêlé à cette population au sang brassé par le désir au fil des générations. AMLO voudrait maintenant racialiser tout ça ? Il a été élu pour tout autre chose : endiguer la corruption endémique du pays ; réduire les inégalités sociales -qui rendraient chacun de nous quasiment communiste, après une semaine dans ce pays à se faire taper ses pesos par des sans-dents à tout bout de champs – stopper la violence chronique, qui n’a cessé de progresser ces dernières années, et qui peut amener à se faire trucider pour quelques billets ou un smartphone. Le défi est colossal. Et voilà qu’il nous fait du Taubira ! Le Mexique mérite mieux que ça.

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Heureusement, la résistance s’organise : les historiens mexicains estiment que les excuses demandées par leur président sont à côté de la plaque. Quant aux échoppes de carnitas, elles se portent à merveille. Allez donc au Mexique et gavez-vous de carnitas, vous en reviendrez enchanté…

Pourquoi nos enfants-rois font des étudiants si fragiles

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Phénomène très visible en Amérique, la fragilité des étudiants se dessine peu à peu en France et se propage au-delà des campus.  Revendications identitaires extrêmes, outrage moral, demandes d’accommodations en tous genres, obsession du trauma, sacralisation de la victime : la tyrannie du bien-être fait exploser l’anxiété de masse.


La crise d’anxiété fait la une de la presse en Amérique du Nord. Nous, professeurs d’université canadiens, faisons face à une véritable épidémie de troubles de la santé mentale, surtout chez les jeunes. Chaque semestre, le nombre d’étudiants réclamant des « accommodements raisonnables » ou des services de soins en santé mentale pour gérer leur anxiété augmentent sur les campus.

Mon confort est sacré !

A l’université McGill de Montréal où j’enseigne, la demande d’accès aux soins a augmenté de 57% de 2014 à 2017. L’administration ne sachant faire face à la demande, les étudiants enragent et se désespèrent. L’office des « étudiants en situation de handicap » est rempli à craquer. Ceux qui s’y inscrivent bénéficient de délais supplémentaires pour préparer leurs examens et rendre leur travaux. Ils ont même accès à une salle ordinateur spéciale en période d’examen, où ils se connectent à leur professeurs, disponibles par téléphone pour répondre à toutes leurs questions.

Pourquoi une telle épidémie ? La génération Z (jeunes nés après 1994) est la plus touchée. Les couches sociales élevées et blanches semblent « surreprésentées » dans les statistiques. Pourquoi ? Temps d’écran à la hausse, réseaux sociaux, solitude, tyrannie du choix, montée du perfectionnisme… autant de facteurs que l’on propose gauchement pour diagnostiquer l’origine d’un malaise encore incompris.

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Examinons plutôt un des symptômes les plus saillants : l’obsession de la sécurité et du bien-être, et le contournement obsessionnel de tout ce qui n’est pas « confortable ». Les nouvelles générations ne bénéficient pas seulement de taux de chômage à la baisse: les taux de criminalité et de morts par accident ont atteint un abysse historique, alors que la perception du danger est à la hausse. C’est pourtant dans cet univers aseptisé et inexorablement parano que les nouvelles générations sont restées enfermées dans leurs sous-sol, sous l’œil vigilant de leurs parents et des réseaux sociaux. Les enfants ne jouent plus dehors sans adultes, ne prennent plus le métro, ne sortent plus sans leurs parents. Au Canada, la plupart des provinces interdisent formellement de laisser les enfants « sans supervision » avant l’âge de douze ans. En Ontario, le seuil légiféré est maintenant passé à seize ans !

Le temps des « boutons de panique »

Sur le campus, les étudiants livrés à eux-mêmes s’incitent les uns les autres à se sentir en insécurité perpétuelle. Les affiches d’associations étudiantes placardées dans tous les couloirs, ascenseurs, et toilettes bombardent nos attention déjà saturées de suggestions directes : « soyez vigilants! », « si vous vous sentez dans l’insécurité, parlez à un membre du personnel », « se faire voler son ordi est traumatique, ne soyez pas une victime! », « si vous avez peur, appelez le programme Walksafe, ou le programme d’aide aux victimes de violences sexuelles ». L’autocollant du « centre des violences sexuelles » est d’ailleurs très populaire sur les Macbook, aux côtés d’autres injonctions à boycotter Israël, à reconnaître les terres indigènes non-cédées, ou affirmer que l’on « croit toutes les victimes ». Répondant à la demande des étudiants-consommateurs, l’administration redouble la présence de policiers et gardes de sécurité privée sur le campus. Elle installe des « boutons de paniques » un peu partout. Alors que ces mêmes étudiants squattent le bureau de la doyenne en demandant une « démilitarisation » des investissements de l’Université (surtout, bien sûr, en Israël !), ils expriment en même temps le désir d’être plus fliqués ! Ils demandent ensuite d’être mieux protégés contre le comportement de « prédateur » de leurs professeurs. En avril dernier, ils ont manifesté devant les bureaux d’administration, haut-parleurs à la main, brandissant des pancartes délirantes: « don’t fuck your students ! », « stop paying predators », ou tout simplement « fuck you ». L’enquête menée par la suite conduit à un non-lieu. La seule allégation concrète publiée par les étudiants parlait d’un « prof de sciences humaines qui tenait ses heures de bureau dans un bar ».

L’enfer post-colonial

Où ont-ils appris à avoir si peur ? Le post-colonialisme rabâché par leurs professeurs ne les aide sûrement pas. Cela fait près de vingt ans que l’enseignement des sciences humaines est saturé de suggestions fragilistes: le monde ne serait qu’oppression, violence, colonialisme, trauma; il est rempli de prédateurs et de grands méchants loups mâles, hétérosexuels, et blancs, et n’est tempéré que par la souffrance de nobles victimes aux identités marginalisées. Mais les suggestions commencent sans doute plus tôt.

Les jeunes d’aujourd’hui connaissent moins de relations durables, sortent moins entre amis, et ont moins de rapports sexuels que toutes les générations précédentes. Malgré cette solitude, ils ont passé beaucoup plus de temps avec leurs parents que les générations précédentes (50% de plus en moyenne depuis 1965, sauf en France !)

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Ceci nous amène à un facteur clé : la surprotection des enfants – ou, dit moins poliment, la culture de l’enfant-roi. Les enfants-rois ont été doublements handicapés par un excès de responsabilités dans certains domaines, et une carence de responsabilités dans d’autres. Dans un premier temps, les enfants surprotégés et surstimulés sont présentés à un éventail de choix débilitants. On les traite comme des adultes, on « raisonne » avec eux, on leur demande s’ils veulent aller se coucher ou ce qu’ils préféreraient manger ; on leur dit qu’ils peuvent accomplir tous leurs rêves.

Mon enfant au centre

Les parents délivrent un message très clair: l’enfant est le centre du monde, et tout s’adapte à ses besoins et désirs. Le premier problème dans le cadre « accommodant » de l’enfant roi est qu’il est tout sauf rassurant – c’est beaucoup trop de responsabilité pour un petit être en devenir que se sentir responsable de tout ce qui se passe autour de lui.

C’est ici qu’entre la deuxième injonction, ou la vie de l’enfant-roi devient trop cadrée, et paradoxalement déresponsabilisée. Dans un univers qu’il perçoit comme entièrement construit pour lui, l’enfant trouve ses désirs et besoins assouvis, se confortant dans l’illusion qu’il agit sur le monde. La première responsabilité qu’on ne lui a pas donnée c’est celle de savoir se réguler tout seul. Celle-ci ne peut d’ailleurs pas être donnée: elle ne peut être apprise que seul, en apprenant à s’ennuyer, à se divertir, mais aussi à se tromper, à se perdre, à tomber, et à se relever tout seul. Dans l’univers hyper-cadré où les emplois du temps surchargés sont choisis, managés, et surveillés par les parents, l’échec d’auto-régulation est total. L’enfant désire tout contrôler, mais il ne possède aucune capacité pour le faire. Plus le monde s’ouvre à lui, moins celui-ci se révèle conforme à ses attentes; c’est alors que l’enfant se fâche, et demande à une maman métaphorique de rectifier le monde, tout en gardant l’illusion que c’est lui qui agit.

Tyrannie des bonnes intentions

C’est la raison pour laquelle la génération Z est si imbue de « justice sociale », et que des armées de gamins post-genrés tyrannisent leurs supérieurs en permanence pour que le monde soit « décolonisé » – c’est-à-dire rendu conforme à leurs valeurs ultra-individualistes où chaque identité unique doit être accommodée par tout le monde. On est bien loin de la maxime stoïcienne, largement perçue comme totalitaire de nos jours, qui préconise la politique dans l’autre sens: « Si tu veux changer le monde, commence par ranger ta chambre ».

L’anxiété se solidifie et se propage dans le cadre narratif d’une culture qui, en mimant les symptômes d’une dépression majeure avec caractéristiques psychotiques, sculpte notre attention et nos automatismes vers le mal-être. Aujourd’hui bousillée, la génération Z a été victime d’une infâme tyrannie de bonnes intentions.

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Face à la peur, les nouvelles générations préfèrent changer le monde d’abord, ou demander que quelqu’un le fasse pour eux. Si le libre-arbitre, la volonté et la capacité d’agir existent, c’est uniquement dans notre capacité d’examiner et de recadrer nos expériences immédiates – ou parfois de les refuser. Il est sans doute important que les enfants-rois en détresse reconnaissent qu’ils ont été victimes d’un tyrannie de surprotection, mais il ne faut surtout pas s’arrêter là. Diriger leur colère vers leurs parents et enseignant – qui ont fait de leur mieux – ne servira à rien. Recentrer leur colère vers eux-mêmes (qui ont aussi fait de leur mieux, et qui souffrent sincèrement) ne marchera pas non plus. Mieux vaut recadrer la belle énergie de leur colère vers leur peur, et faire autre chose avec.

Brexit: et à la fin c’est le foot anglais qui gagne?


Loin des catastrophes annoncées, le Brexit peut profiter au football anglais. Sans forcément nuire aux clubs de Premier League, il pourrait être une bonne nouvelle pour la sélection nationale. 


Les effets potentiels du Brexit sur le football anglais font l’objet de divers articles en France depuis le printemps 2016, reprenant plutôt le catastrophisme qu’inspire le Brexit en général. France football vient de sortir son petit dossier spécial, ce qui aura le mérite de pousser les footeux à s’intéresser à des sujets sérieux.

Le premier carton de Gary Lineker

Il est vrai que le milieu du football anglais n’est lui-même pas vraiment rassuré. Gary Lineker, fameux attaquant anglais des années 80 et 90, évoque par exemple « le cauchemar que serait une sortie sans accord avec l’Union, qui verrait la livre sterling plonger d’un seul coup, comme elle l’avait fait en juin 2016, ce qui aurait un effet sur le pouvoir d’achat des clubs ». Un rapide coup d’œil sur le marché estival des clubs anglais lors de l’été 2016 permet de nuancer l’ampleur de la catastrophe. A cette époque, Paul Pogba rejoignait Manchester United pour 100 millions d’euros, l’Allemand Leroy Sané et l’Anglais John Stones rejoignaient Manchester City pour 50 millions d’euros chacun, des sommes que peu de clubs continentaux de la zone euro, même parmi les plus riches et les plus glorieux, se hasardent à déverser.

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Jusque dans les profondeurs du classement, les clubs de bas de tableaux de la Premier League peuvent s’offrir quelques « pépites » (le promu Fulham, cet été, a dû débourser un peu plus de 30 millions d’euros pour acquérir le Marseillais Zambo Anguissa), des sommes que les clubs du ventre mou de la Ligue 1 française sont incapables d’aligner.

Tout le monde veut voir la Premier League

Car la source des revenus du football anglais, ce n’est pas son appartenance à l’Union européenne (UE), ni les fluctuations entre la livre et l’euro : ce sont ses droits télé, qu’achètent à prix d’or non seulement les chaînes anglaises et européennes, mais aussi celles des pays footballistiquement émergeants, parmi lesquels les Etats-Unis, les pays du Golfe et surtout la Chine. C’est ainsi que, d’abord pour lutter contre l’alcoolisme des supporters, les matches de Premier League furent disputés de plus en plus tôt. Quand le coup d’envoi du match est donné à midi à Londres, ce qui arrive de plus en plus fréquemment, il n’est jamais que vingt heures à Pékin, horaire idéal pour suivre une partie devant une Tsing-Tao. D’ailleurs, au bord du terrain, les pancartes publicitaires vantant bières ou sites de paris sportifs ont petit à petit délaissé l’alphabet latin pour des messages en mandarin ou parfois en russe. Les revenus télé ont pris une importance telle pour les clubs de l’élite anglaise que la moitié d’entre eux pourrait jouer devant des stades vides à longueur de saison sans que leurs finances n’en soient affectées. Et à cette audience mondiale, le Brexit n’y changera pas grand-chose.

Quid des joueurs communautaires ?

Ce que le Brexit peut changer, c’est à la fois le statut des joueurs britanniques qui évoluent dans l’Europe des 27, et celui des joueurs communautaires qui jouent en Angleterre (et accessoirement en Ecosse). Le cas des joueurs britanniques en UE mérite un minimum d’attention, même si dans les faits, ils concernent très peu de joueurs : on peut citer le jeune attaquant du Borussia Dortmund Jadon Sancho, et l’ailier gallois du Real Madrid Gareth Bale, et c’est à peu près tout. Le joueur britannique, contrairement à ses homologues français, néerlandais ou brésiliens ne s’est jamais beaucoup exporté ; sur les 23 anglais inscrits pour la Coupe du monde 2018, tous évoluaient en Angleterre, alors que seuls 9 joueurs français évoluaient en France avant le sacre mondial. Si jamais un exode massif de joueurs anglais devait avoir lieu vers l’Europe continentale, à la suite d’un effondrement de la monnaie ou d’une pénurie de médicaments entraînée par le Brexit, leur statut poserait néanmoins question. Dans la plupart des championnats des pays de l’UE, il existe des quotas limitant le nombre de joueurs communautaires à trois ou quatre. En revanche, aucune contrainte depuis le milieu des années 90 et le fameux arrêt Bosman pour les joueurs communautaires : c’est ainsi que l’on a pu voir le FC Barcelone[tooltips content= »A la fin des années 90, sous l’ère Louis van Gaal, bien avant que les joueurs formés au club (Puyol, Piqué, Xavi, Iniesta, Messi) ne prennent le pouvoir. »]1[/tooltips], Arsenal ou le PSG jouer des matches de Coupe d’Europe sans un seul joueur national au coup d’envoi. La question est de savoir si ces joueurs anglais seront considérés comme communautaires ou non au lendemain du Brexit. Signalons tout de même que les règles, en France, sont assez souples à l’égard des joueurs ressortissants d’Afrique et d’Europe orientale grâce aux accords dits de Cotonou et de Malaja (du nom d’une basketteuse polonaise à peine plus obscure que Jean-Marc Bosman) qui permettent aux joueurs d’Europe orientale ou africains d’être considérés comme des joueurs communautaires, pourvu qu’ils aient porté à une reprise le maillot de leur sélection nationale : alors, pourquoi pas pour les joueurs anglais ?

Le gazon est vert chez les voisins

Le cas inverse, celui des joueurs communautaires exilés en Angleterre, posent davantage problème. Plusieurs champions du monde français sont concernés, parmi lesquels Hugo Lloris, Ngolo Kanté, Paul Pogba et Olivier Giroud. Dans l’hypothèse la plus souriante on pourrait imaginer l’adoption du modèle helvète : en Suisse, sont considérés comme « nationaux » tous les joueurs de l’Union européenne ainsi que ceux de l’AELE (Norvège, Islande, Liechtenstein), ce qui élargit nettement le champ des possibles. Cette hypothèse permettrait aux clubs anglais de garder leur coup d’avance et de continuer à attirer les meilleurs joueurs continentaux. Dans une hypothèse très pessimiste, les joueurs communautaires cesseraient automatiquement d’être « admis » en Premier League ; ils devraient alors se plier à la même condition que les joueurs du reste du monde qui rejoignent aujourd’hui le championnat d’Angleterre (par exemple les joueurs brésiliens et argentins), c’est-à-dire obtenir un permis de travail ; tout geek ayant un peu joué à Football manager connait bien cette petite contrainte. Pour les joueurs d’envergure, qui ont joué au moins 75% des matches de leur équipe nationale lors des deux dernières saisons, il ne s’agirait que d’une formalité : Pogba, lors de son retour en 2016 à Manchester, n’aurait pas eu plus de mal à obtenir son permis de travail que l’Argentin Kun Agüero lorsque celui rejoignit l’Angleterre en 2011. Une fois le fameux permis obtenu, un club peut très bien aligner onze extra-communautaires, les onze joueurs de la sélection d’Argentine ou de celle du Brésil si cela lui chante : c’est à peu près ce que fait Manchester City tous les weekends.

L’Europe a fait plonger le football anglais

Pour les joueurs de deuxième plan, une sortie un peu brutale de l’UE pourrait rendre l’accès à l’Eldorado plus compliqué. Quand Ngolo Kanté débarqua, anonyme, en Premier League en provenance de Caen, en 2015, personne ne se doutait qu’il allait remporter presqu’à lui tout seul les deux championnats suivants, l’un avec Leicester, l’autre avec Chelsea. Mais pour un Ngolo Kanté, combien de Papy Djilobodji ? Papy Djilobodji, c’est le nom d’un honnête joueur de Nantes qui à la suite d’une saison plus ou moins réussie, s’est vu transféré à Chelsea, juste avant la clôture du mercato d’été 2015. Quelques jours après ce transfert, l’entraîneur Mourinho se demandait bien ce qu’il allait bien pouvoir faire de sa nouvelle recrue (« Nous serions malchanceux d’avoir besoin de Djilobodji en phase de poules de C1 »). Peu importe, acheté 3,5 millions d’euros, il est revendu 9 millions d’euros un an… et 59 secondes de jeu plus tard. Le simple fait de porter en début de saison le maillot de Chelsea pour la photo officielle aurait multiplié sa valeur par trois. Le cas Djilobodji est une caricature de la dérive spéculative du marché du football. L’un des initiateurs de cette politique fut certainement le Français Arsène Wenger, qui redressa Arsenal à la fin des années 90. Celui-ci ne se contenta pas d’aller chercher dans le championnat de France, les fameux Henry, Anelka, Petit, Pirès ou Vieira ; il engagea aussi des joueurs moyens de Ligue 1, des Rémi Garde, des Gilles Grimandi, des Pascal Cygan, des joueurs déjà formés, pas très coûteux, à l’hygiène de vie plus sûre que le joueur anglais médian à l’époque (le club des buveurs du mardi soir des joueurs d’Arsenal des années 90 est tellement resté dans les mémoires qu’il a même le droit à sa page dans le Wikipedia anglais), qui acceptent un rôle de remplaçant sans broncher. Peu à peu, tous les clubs d’Angleterre l’imitèrent plus ou moins. C’est aussi cet afflux de joueurs étrangers depuis la fin des années 90 qui a complètement bloqué le développement de générations entières de joueurs anglais[tooltips content= »Mais aussi des joueurs écossais, irlandais et gallois : Dennis Law, George Best, Billy Bremner, Kenny Dalglish, Graeme Souness, Pat Jennings, Roy Keane, Ryan Giggs ont fait partie des stars du championnat anglais des années 60 aux années 90. Puis avec la Bosmanisation du football, ces nationalités ont disparu de la Premier League. Durant l’Euro 2016, on a vu les deux Irlande et le Pays de Galles jouer essentiellement avec des éléments venus de deuxième ou troisième division anglaise, ce qui ne les a pas empêchés de faire bonne figure. »]2[/tooltips]. En quelques années, les joueurs anglais avaient pratiquement disparu des compos de Premier League ; le poste le plus handicapé fut celui de gardien de but, au point que la sélection nationale devint incapable de trouver un successeur digne au mythique David Seaman. Le point culminant de cet effondrement fut la non-qualification pour l’Euro 2008, accélérée par une bourde du malheureux gardien Scott Parker, lors du dernier match de la campagne, contre la Croatie, à Wembley.

Le beurre et l’argent du beurre ?

Ces échecs de la sélection n’ont pas laissé les instances du football anglais complètement inactives. Depuis 2015, la Fédération anglaise a discrètement instauré un « protectionnisme footballistique », dans un esprit pré-bosmanien, ou brexiter avant l’heure. Au démarrage d’une nouvelle saison, chaque club de Premier League doit inscrire un maximum de 25 joueurs, dont 8 formés au pays, et parmi lesquels 4 doivent être formés au club lui-même. Les joueurs de moins de 21 ans (pas forcément anglais) ne sont pas concernés par ces restrictions, ce qui permet aux clubs d’aligner si besoin est de jeunes pousses encore en formation. Le PSG a d’ailleurs pu faire dernièrement connaissance avec l’équipe des moins de 19 ans de Manchester United… Depuis quelques années, quelques bons joueurs nationaux, tous nés après 1993, ont pu s’imposer dans les équipes de niveau Ligue des Champions : Keane, Alli et Dier à Tottenham ; Rashford et Lingard à Manchester United ; Sterling à Manchester City. Avec eux, l’Angleterre a retrouvé pour la première fois depuis 1990 le dernier carré d’une phase finale de Coupe du Monde. Dans le même temps, à la veille des quarts de finale de la Ligue des Champions, quatre des huit équipes encore en lice sont anglaises. Le football anglais peut espérer avoir dans les années qui viennent une sélection à la hauteur tout en gardant le championnat le plus compétitif du monde. De quoi se constituer un solide opium du peuple avant les grandes catastrophes promises par le Brexit.

Saint Sollers, immortel récidiviste

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Le Nouveau, le dernier livre de Sollers reste fidèle à sa joie souveraine d’être au monde.


Le lieu : l’île de Ré ; la formule : Je suis immortel. Philippe Sollers, né à Bordeaux en 1936, « plus jeune qu’il y a cinquante ans »[tooltips content= »Une conversation infinie, par Philippe Sollers et Josyane Savigneau, Bayard. »]1[/tooltips], nous révèle que la mort n’est rien, depuis qu’il a vu son grand-père, Louis, escrimeur de talent, rigide et calme sur son lit, à l’âge de 10 ans.

Ce grand pays littéraire qu’on abat

L’écrivain est un multirécidiviste de la pensée déflagrante. Depuis son premier roman, Une curieuse solitude, il n’a de cesse de d’offenser les moisis, moitrinaires bavards, et d’atomiser les idées rances. Sa guerre, c’est celle du goût. Roman après roman, il rappelle que la France fut un grand pays littéraire, un phare qu’on voit de loin, partout, même par tempête shakespearienne. Aujourd’hui le paquebot France n’est plus qu’un triste rafiot qui prend l’eau de toutes parts. Son capitaine est là pour le faire définitivement échouer, en tentant de vendre les quelques richesses contenues dans la soute. Les emmerdeurs « jaunes » ne vont pas tarder à passer par dessus bord. On les éborgne, car ils continuent de retarder la grande entreprise de liquidation totale. Ils ne comprennent pas que les clients attendent dans le bureau élyséen, valises bourrées de liquide, posées sur le tapis persan.

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Mais Sollers, inlassablement, poursuit son devoir de mémoire, gai comme le savoir. Il revisite les auteurs qu’on croyait connaître, les livres qu’on pensait avoir lu. Il nous dit que nous sommes paresseux, que notre mémoire n’imprime plus rien, que le flot permanent d’informations tue l’information, la vraie, celle qui constitue la culture, fortifie l’esprit critique, permet de résister à la société du spectacle. Le monde est un théâtre d’ombres. Sollers nous dit encore : gardons le théâtre, la scène, allumons les lumières, découvrons les personnages qui voyagent dans le temps, empruntons des couloirs invisibles mais bien réels. C’est le théâtre  Le Nouveau, avec pour invité permanent, Shakespeare, cet inconnu célèbre.

À nous deux Shakespeare !

« Le fils de Shakespeare, précise Sollers, Hamnet, meurt en 1596, à l’âge de 11 ans. Shakespeare, lorsqu’il compose Hamlet, en 1601, a 37 ans, et 52 ans quand il meurt dans sa maison de Stratford, qui s’appelle, comme par hasard, New Place. Toute cette affaire vertigineuse mérite d’être nommée Le Nouveau. » Ce qui est vertigineux, c’est l’érudition de Sollers, servie par une musicalité de la phrase, une intelligence légère et profonde à la fois. Oxymorique maestro !

Hamnet. Hamlet. Le noir du trauma pour un chef d’œuvre planétaire.

Sollers étudie, en les modifiant, les traductions des pièces de Shakespeare. Car c’est coincé, puritain, refoulé. La traduction de Hamlet par Gide est « cocasse ». Les affaires sexuelles l’embarrassent. Il semble plus à l’aise lorsqu’il caresse les chairs d’enfants. Yves Bonnefoy, quant à lui, est tout simplement « ridicule ». La plume du poète hésite à évoquer ce qu’il nomme « des choses vilaines ». C’est que la mère de l’auteur, adulé par l’Education nationale, cette formidable laverie des cerveaux juvéniles, veille sur son rejeton qui s’incline en bon fils respectueux.

L’auteur du prophétique roman Femmes dépoussière Hamlet, sous le contrôle de Sylvia, 37 ans, spécialiste du grand William et sensible aux histoires de revenants. Bon, Sylvia est de son époque, et le délire amoureux n’est pas trop son truc. On regrette la Sophie de Portrait du joueur. Ah, quel roman Portrait du Joueur. Déjà les acacias, mouettes, variations du vent, bain de mer, encre bleue, carnet noir, cigarettes, whisky, soleil déclinant sur les marais, le cimetière d’Ars, on n’en parle pas encore, pas de pierre tombale verticale, avec rose sculptée, face à l’océan, non, pas tout ça, mais le mode d’emploi pour résister au « moulag ». Portrait du joueur, collection folio, 1984, bombe portative, classique désormais, comme son auteur qui ne sera jamais académicien. Ouf !

Contre les oiseaux déplumés du nihilisme

Sollers évoque Freud qui bute sur le cas Shakespeare, son existence, l’absence de ses manuscrits. Freud, retiré du nouveau programme de philo ; Marx, très présent dans les romans de Sollers, retiré également. L’inconscient et le travail, adieu. Les « envoûtés du spectacles » seront bientôt des spectres amnésiques.

Toute cette symphonie culturelle, pleine d’alacrité, part d’une petite bicoque sur l’île de Ré, d’une langue sableuse, Le Martray,  entre ciel et sel, avec un reste de bateau, échoué au fond d’un jardin voltairien, ayant appartenu à Henri, l’arrière-grand-père maternel de l’écrivain, Le Nouveau . Marié à une Irlandaise, Joyce rapplique illico ici, Henri finit par poser son sac de marin, précisément là où écrit Sollers. La boucle est bouclée. L’œuvre de l’écrivain est circulaire, on peut y entrer avec n’importe quel livre. Son savoir est infini. C’est le meilleur remède contre les oiseaux déplumés du nihilisme. Et ils volent en escadrille.

Au début du roman, une mouette fonce sur l’écrivain. Du jamais vu.

D’où venait-elle, cette curieuse mouette ? « Aucune agressivité, juste un signal », note l’immortel. Nous sommes prévenus.

Philippe Sollers, Le Nouveau, Gallimard.


Michel Déon et Pierre Joannon: pour l’amour de l’Irlande


Placés sous le signe de l’amitié et de l’amour de l’Irlande, sortent des textes croisés de Michel Déon et Pierre Joannon. Deux compagnons de quarante ans.


Une amitié vagabonde : le titre de cet émouvant témoignage de quarante ans d’amitié entre deux Irlandais d’adoption, Michel Déon et Pierre Joannon, m’évoque un autre livre, lu lui aussi d’une traite, Une longue amitié, la belle correspondance Déon-Fraigneau, naguère publiée par La Table ronde. J’y retrouve d’une part Michel Déon, qui, je l’ai dit naguère, incarnait à mes yeux la figure de l’écrivain français tel que je le rêvais, philhellène et polyglotte, nomade et sédentaire, monarchiste (et donc relié à la France des mousquetaires et des paladins), amoureux de la vie et de ses plaisirs, ouvert au sacré et tout empli d’un respect quasi païen pour le rapide destin. Et quelle élégance patricienne, discrètement anglomane : ces tweeds, ces chemises tattersall à carreaux, et ces cravates en tricot ! D’autre part, me revient, fidèle d’entre les fidèles, Pierre Joannon, l’auteur de quelques livres talismans, comme L’Hiver du Connétable. De Gaulle et l’Irlande, publié chez Artus, un court essai qui m’aura marqué de manière indélébile, ou encore son fervent Michael Collins.

Fils de la Méditerranée

Quarante ans d’amitié, disais-je, d’amour partagé pour l’Hibernie, de passion bibliophilique, de culte de la grande Bleue, car les deux amis, quoique adorateurs du vent et de la brume celtiques, demeuraient fils de la Méditerranée, au point de fonder, à Antibes, un prix Audiberti, attribué aux plus brillants chantres du Mare nostrum. Tout au long des pages de ce recueil, le lecteur voyage d’ailleurs de Monaco à Galway.

A lire aussi: Hommage à Michel Déon

Né de l’absence et du chagrin, celui causé par la disparition d’un ami, « si entièrement éloigné de notre commerce » (Montaigne), Une Amitié vagabonde rassemble des textes de Michel Déon lui-même où il se livre avec retenue, fait l’éloge de Larbaud, l’un de ses dieux, de Durell et de Joannon – « l’ami parfait ». Un Déon familier, à la triple fidélité, gravée dans l’acier de son épée d’académicien – le trèfle de l’Ile verte, la chouette d’Athéna et le lys des quarante rois qui ont fait la France. Un Déon non pas exilé en Grèce puis en Irlande, mais, comme le précise finement Joannon, évadé – donc heureux sans illusion. Plaisant paradoxe en fait que ce choix, par l’écrivain français, de vivre à l’Ouest du monde, alors que Joyce, Yeats et Beckett, Celtes pur malt, quittèrent tous l’Irlande sans retour.

Un beau livre, qui nous rappelle, non sans une involontaire cruauté, le manque éprouvé depuis le départ de Michel Déon pour Tír na nÓg, la terre de l’éternelle jeunesse.

Michel Déon et Pierre Joannon, Une Amitié vagabonde, La Thébaïde.

« Le coeur de l’électorat macroniste est opposé au multiculturalisme »


Scoop : les électeurs de Macron sont presque aussi laïques et opposés à l’immigration illégale que le reste des Français ! D’après une récente enquête de l’Ifop[tooltips content= »Etude de l’Ifop réalisée pour la Fondation Jean Jaurès réalisée auprès d’un échantillon national représentatif de 2500 personnes âgées de 18 ans et plus.« ]1[/tooltips], ils sont même une nette majorité à vouloir boycotter Décathlon après la commercialisation d’un « hijab de course ».  Ces résultats étonnants montrent le fossé entre les discours relativistes de certaines pointures de la Macronie et leur électorat. Pour y voir plus clair, j’ai interrogé François Kraus, directeur du pôle Politique/Actualités de l’Ifop.


Daoud Boughezala. D’après votre enquête sur la laïcité menée auprès d’un échantillon de l’électorat macroniste, une large majorité de sympathisants LREM soutient les appels au boycott de Decathlon après la commercialisation d’un « hijab de course ». Pourquoi les dites-vous partisans d’une « laïcité de combat » ?

François Kraus. Il faut d’abord rappeler que cette polémique autour du « hijab de course » vendu par Décathlon a réveillé au sein de la majorité présidentielle des fractures qui étaient déjà apparues au travers des réactions autour des prises de parole de Maryam Pougetoux (porte-parole voilée de l’UNEF) ou du projet d’interdiction des signes religieux aux accompagnateurs des sorties scolaires un temps défendu par Jean-Michel Blanquer. Le débat d’idées sur la laïcité organisé récemment à la République en Marche nous est alors apparu comme l’occasion idéale d’évaluer le poids, dans l’opinion en général et dans l’électorat Macron en particulier, des positions d’Aurélien Taché et de ses proches (Fiona Lazaar, Laetitia Avia, Sacha Houllié) qui défendent les principes une « laïcité ouverte », « libérale » et « inclusive ».

76% des électeurs macronistes soutiennent l’interdiction du port de signes religieux ostensibles en entreprise

Or, l’enseignement majeur de notre enquête, qui repose sur un échantillon particulièrement solide (2500 Français dont environ 500 électeurs macronistes), est la remise en cause de l’idée selon laquelle l’électorat d’Emmanuel Macron serait porteur d’une vision multiculturaliste et anglo-saxonne de la laïcité et de la place des religions dans la société. Au contraire, la masse de ses électeurs affiche, comme l’ensemble des Français, une vision très « offensive » du principe de laïcité.

Cette sensibilité « laïciste » apparaît ainsi dans l’adhésion massive des électeurs macronistes à des mesures allant beaucoup plus loin que la législation actuelle comme par exemple l’interdiction du port de signes religieux ostensibles aux usagers fréquentant des services publics (à 78%, contre 76% de l’ensemble des Français), aux étudiants dans les universités (à 80%, contre 76% de l’ensemble des Français) ou encore aux accompagnateurs de sorties scolaires (à 76%, comme l’ensemble des Français).

De même, ils soutiennent (76%) autant que l’ensemble des Français (74%) l’interdiction du port de signes religieux ostensibles dans les entreprises privées, que permet désormais la « loi travail » (2016).

Les jeunes sont beaucoup moins attachés que la moyenne aux grandes lois laïques

Mais l’hostilité des électeurs macronistes à une présence ostensible du religieux dans l’espace public transparaît aussi dans leur opposition aux symboles de la « mode pudique » que peuvent être le « burkini » ou le « hijab de course ». C’est particulièrement net dans le large soutien qu’ils apportent aux arrêtés anti-burkini qui avaient été pris en 2016 (à 78%, soit autant que chez l’ensemble des Français). Cela l’est aussi mais un peu moins dans leur soutien aux appels au boycott d’entreprises comme Décathlon, majoritairement soutenus par les électeurs Macron mais dans une proportion un peu moins forte que (56%) dans l’ensemble de la population (62%).

Dans le cadre de l’affrontement historique entre la « laïcité d’ouverture » et la « laïcité de combat », les électeurs de Macron expriment donc comme le reste des Français leur attachement au respect d’une plus grande neutralité religieuse dans l’espace public. Néanmoins, il serait quelque peu présomptueux d’en conclure à une totale « défaite de la pensée » inclusive. Les résultats de l’enquête montrent en effet que les jeunes sont beaucoup moins attachés que la moyenne aux grandes lois laïques actuelles, moins hostiles à la « mode pudique » et moins favorables à l’interdiction des signes religieux ostensibles dans l’espace public. Cela confirme d’ailleurs les données d’autres enquêtes qui montraient par exemple que si une large majorité des Françaises étaient gênées à la vue d’une femme portant un burkini (59%), ce n’est le cas que d’une minorité de jeunes (32%) qui ne perçoivent sans doute pas ce genre d’habit comme un symbole de la domination masculine. Dans ce cadre, la bataille des idées sur le sujet semble plus que jamais ouverte pour les générations à venir.

La défense de la laïcité est une valeur aussi importante à la gauche de la gauche  qu’à la droite de la droite

Plus que l’attachement à une « laïcité de combat », la plupart des électeurs macronistes n’expriment-ils pas un rejet de l’islamisation de la société ? 

Il n’est pas facile d’apporter une réponse simple à votre question. Disons que si la laïcité à la française n’est pas un dogme monolithique, elle est loin de se réduire à un cadre juridique se contentant de garantir la liberté de conscience et d’organiser les rapports entre les religions et les pouvoirs publics. Dans la tradition  républicaine française, la laïcité est aussi associée à un combat pour un idéal de société (Kulturkampf) visant à réduire l’influence des religions dans la société et le poids des appartenances religieuses. La question de savoir où placer les limites des formes d’expression religieuse dans les lieux publics se pose donc naturellement plus pour une religion exogène (l’islam) dont les manifestations apparaissent plus visibles à la population majoritaire, en particulier lorsqu’il s’agit d’un symbole sexiste comme le voile. Dans ces conditions, il est difficile de dissocier le rejet de la présence religieuse dans l’espace public en général du rejet des signes religieux spécifiquement musulmans.

L’enquête montre toutefois une chose importance : si le rejet des formes de « mode pudique » que peuvent être le « burkini » ou le « hijab de course » est beaucoup plus fort chez les électeurs les plus sensibles à l’islamisation de la société, la « défense de la laïcité » est, elle, une valeur aussi importante à la gauche de la gauche (50% chez les électeurs Mélenchon, 55% chez les électeurs Hamon) qu’à la droite de la droite (54% chez les électeurs lepénistes). En cela, l’attachement à la laïcité au sens strict n’est pas réductible à un rejet de l’Islam en France. Cette étude montre d’ailleurs aussi que cette aspiration à un renforcement de la laïcité ne vise pas que l’Islam : les deux tiers des Français (64%) soutenant par exemple le principe d’une abrogation du concordat en Alsace-Moselle qui, il faut le rappeler, ne profite pour l’heure qu’aux lieux et ministres des cultes catholique, luthérien, réformé et israélite.

La lutte contre l’immigration clandestine constitue un enjeu déterminant du vote pour 59% des électeurs LREM aux européennes.

Malgré le flou présidentiel et le silence du Grand débat autour de la préservation de l’identité nationale et du contrôle des flux migratoires, ces deux thèmes préoccupent-ils la frange macroniste de l’opinion ?

Oui, et à peu près autant qu’au sein de la population. La question de la lutte contre l’immigration clandestine constitue ainsi un enjeu « déterminant » du vote pour 59% des électeurs de la liste LREM aux élections européennes, soit une proportion à peu près aussi élevée que chez l’ensemble des Français (61%). Et il est intéressant de noter qu’il n’y a pas sur ce sujet énormément d’écarts entre les électeurs LREM venus de la gauche (59%) et ceux venus de la droite (64%). La lutte contre les replis communautaristes et identitaires apparaît quant à elle comme un thème de campagne sensiblement plus important pour les électeurs de la liste LREM aux élections européennes (52%) que pour l’ensemble des personnes ayant l’intention d’aller voter à ce scrutin (42%). On est donc très loin d’être sur l’archétype d’un électorat qui partagerait sur ces sujets la ligne « Terra Nova ».

Pour LREM, le risque est grand de provoquer un hiatus entre ses parlementaires et la masse de son électorat plus laïque.

Au sein du parti présidentiel, l’aile multiculturaliste incarnée par le député Aurélien Taché, la tête de liste aux Européennes Nathalie Loiseau et d’autres élus s’oppose à la ligne plus républicaine que porte Marlène Schiappa. Ce clivage recoupe-t-il une opposition droite/gauche au sein de l’électorat Macron ?

Si on se fie à l’importance que donnent les électeurs actuels de la liste LREM aux européennes à certains enjeux, on observe en effet qu’un thème comme la lutte contre le racisme et les discriminations est beaucoup important dans le choix des électeurs LREM venus de la gauche (64%) que ceux venus de la droite (34%). Toutefois, ces électeurs venus de la gauche pèsent peu dans cet électorat, que ce soit par rapport aux macronistes « canal historique » ou aux électeurs venus de la droite. Et globalement, les résultats de l’enquête montrent bien que le positionnement relativiste de cette aile multiculturaliste sur ces sujets est minoritaire, voire ultra-minoritaire, dans l’opinion comme dans le cœur de l’électorat présidentiel.

Certes, il serait sans doute un peu simpliste de réduire Taché et ses amis députés à l’expression d’un « plenelisme parlementaire » totalement déconnecté du positionnement réel des électeurs LREM sur ces sujets. Il n’en reste pas moins que pour une formation dont une part significative des élus et des cadres dirigeants ont été formés dans des organisations de gauche aujourd’hui hostiles au laïcisme à la française (ex : MJS, UNEF…), le risque est grand de provoquer un hiatus entre les parlementaires et la masse d’un électorat qui affiche, lui, une conception beaucoup plus « offensive » de la laïcité.

Sandwich à l’Europe

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SYSPEO/SIPA

Je sais combien mon avis compte pour vous dans le débat des européennes. Mais pour personnaliser un peu ce moi, j’y ai quand même ajouté deux soirées culturelles en famille. Vous n’y voyez pas d’inconvénient ?


 

Rock’N’Roll High School

Lundi 4 mars

Vu avec ma fille à la Cigale, un duo de jeunes pop-rockeurs qui sort du lot : les Lemon Twigs. Sur scène comme en studio, et jusque dans l’écriture de leurs chansons, les frères Brian et Michaël D’Addario font preuve d’une maturité exceptionnelle, et pour cause : à peine quarante ans à eux deux, mais trente-quatre ans dans le métier !

Leur père, qui s’était lui-même essayé à la pop dans sa jeunesse, les a bercés avec les Beatles, les Who et les Beach Boys – avant de les coller, dès l’âge de trois ans, devant un micro ou derrière une batterie… Aujourd’hui, on le mettrait peut-être en taule pour ça, mais en l’occurrence, ça a marché : les fils ont dépassé le père, et il en est fier !

À première vue, les Lemon Twigs ont racheté la garde-robe des Bay City Rollers ; par bonheur, ils n’ont pas fait un lot avec le répertoire… Leur deuxième album, Go to School, est une sorte de mini-opéra rock plutôt réussi qui nous conte les mésaventures d’un singe scolarisé. Pas plus con, après tout, que l’argument de Tommy…

Sur scène, c’est le petit frère qui fait le show, dans un genre glam androgyne à la Jagger 70’s, avec trémoussements du pelvis et coups de cul en arrière, comme les grands. L’aîné est plus dans la retenue, parce qu’il faut bien un auguste et un clown blanc. Mais c’est à lui qu’on doit le meilleur moment de cette soirée à tous égards réjouissante : soudain, il s’interrompt au milieu d’une chanson pour déclarer d’un ton grave : « Je laisse pousser mes cheveux… (il lève le poing) pour la paix ! »

Européennes : votez Godwin

Mercredi 6 mars

Nouveau clip de propagande macroniste pour les européennes. Contrairement au précédent, il n’est pas signé gouv.fr mais « Pour une renaissance européenne » ; ça fait tout de suite plus indépendant. (À propos, j’espère qu’ils n’ont pas eu d’ennuis, parce que tout au long de la vidéo, ils utilisent quand même la voix du président.)

« Vous n’avez pas le choix ! » annonce d’emblée Macron aux futurs électeurs. Et les images dramatiques qui défilent devant nous d’illustrer ad nauseam l’aphorisme présidentiel : d’un côté les méchants, responsables de toutes les catastrophes, même naturelles, et de l’autre les gentils, menacés par cette Vague méchante… Inondations, défilé de fachos à drapeaux, pollution, manif contre l’avortement, bidonvilles, « Brexiters », réfugiés variés et barbelés hongrois… Le choix est simple comme un diaporama.

À mon extrême droite, « ceux qui détestent l’Europe » et qui, si l’on n’y prend garde, « seront là dans cinq ans, dans dix ans » : la brochette Salvini-Bannon-Marine, porteuse de guerre, de haine et de ressentiment. En face, dans le camp de la Bonne Europe, hommage aux « grands ancêtres », Robert Schuman, Vaclav Havel, le couple Mitterrand-Kohl, etc. Mais pour demain, qui ??

À cette angoissante question, la voix off de Jupiter apporte heureusement une réponse. Il y a un bien un moyen, mais un seul, d’éviter le pire : c’est de voter pour sa liste, parce que c’est « son projet » et que donc il est bon pour la France, l’Europe et la galaxie.

Admettons. Mais puisque ce clip n’est qu’un point Godwin géant, on y déplorera quand même l’absence de la moindre référence à Adolf Hitler. N’est-ce pas à lui que l’on doit le concept, si en vogue aujourd’hui, d’« europhobie » ?

Give me Monnet !

Jeudi 7 mars

Europe encore ! Lourd dossier dans Le Point sur « le livre complotiste (et plagiaire) de Philippe de Villiers ». Le vicomte y affirme, pièces à l’appui, que Jean Monnet, « père fondateur » de l’Europe, était accessoirement un agent stipendié par les États-Unis, « en contrepartie d’opérations d’influence au service des intérêts américains ».

– Pas du tout ! rétorque l’hebdo ; en fait, l’argent transitait par la Fondation Ford.

Luchini parle d’or

Lundi 25 mars

Et voilà notre petite famille réunie au théâtre pour entendre Luchini parler « argent ». Comme à son habitude, entre ses lectures variées – Marx et Péguy, La Fontaine et Jean Cau… – notre génial cabot flaire la salle et, selon ses réactions, se lance dans des improvisations mêlant Molière et BFM TV.

Ce soir-là, il nous teste sur Ruy Blas, genre « Je commence le vers, et vous le terminez… » ; sauf qu’on n’est pas très doués… Par bonheur, pour sauver l’honneur, il y a là un élève de Jean-Laurent Cochet – lui-même maître avéré de Luchini. S’ensuit une longue et complice joute oratoire. Pour un peu, on avait Ruy Blas tout entier sans supplément de prix !

Dommage que Fabrice, « pas assez Philinte », comme il dit, ait renoncé à se présenter à l’Académie française. Son érudition enthousiaste et sa subtilité « non conforme » y eussent fait merveille.

Mais bon, pas de regret ! Le bonhomme est incontrôlable, et ce n’est guère le genre de la Maison Conti. Ce soir encore, au détour d’une phrase, qu’est-ce que j’apprends ? Il prépare pour dans deux ans un spectacle entièrement consacré à Jean Cau ! C’est ce qui s’appelle chercher les emmerdes.

En passant dans le camp de la Réaction, l’ex-secrétaire de Sartre était instantanément devenu la bête noire de l’intelligentsia-de-progrès, sans pour autant être soutenu par les autres… Il faut dire qu’il y avait mis du sien : sa plume, il la maniait comme un sabre, au fil de furieux pamphlets, dans un combat perdu de croisé solitaire.

Aussi bien, dès le milieu des années 1960, ses anciens amis et l’ensemble de « gens de qualité » ont commencé de le prendre avec des pincettes pour le déposer directement dans la poubelle de l’Histoire, dont il n’est sorti que pour aller reposer au cimetière de Carcassonne.

Et c’est lui que Luchini, au faîte de sa gloire, veut réhabiliter cinquante ans plus tard ! J’ai hâte de voir ça… Un double doigt d’honneur à l’intelligentsia en plastique d’hier et aujourd’hui, de la part de Fabrice, l’ex-garçon coiffeur autodidacte, et Jean, le prolo khâgneux et teigneux !

Dans le genre, j’ai bien aimé ce soir voir le comédien, entre deux textes, désigner soudain le poulailler d’un geste solennel en clamant : « En tant qu’acteur de gauche, c’est pour VOUS que je joue ! »

Notes de lecture

« Il faut travailler comme si c’était interdit. » (Sacha Guitry)

« Le bovarysme, c’est la capacité à espérer, sous un pommier, que tombent des poires. » (Fabrice Luchini)

« On ne voyage pas pour voyager. On voyage pour avoir voyagé. » (Alphonse Karr)

« Heureusement que Jésus-Christ n’est pas mort dans son sommeil. Sinon, en Bretagne, il y aurait un sommier en granit à chaque carrefour. » (Jean Yanne)

« Écrire, c’est une façon de parler sans être interrompu. » (Jules Renard)

« Je ne vois pas pourquoi je travaillerais pour les générations à venir. Elles n’ont jamais rien fait pour moi. » (Groucho Marx)

« Une demi-heure de méditation quotidienne est essentielle, sauf quand on est très occupé. Dans ce cas, une heure est nécessaire. » (Saint François de Sales)

C’est lui qui le dit: Edwy Plenel est journaliste, pas idéologue

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Edwy Plenel dans Les Terriens du samedi, mars 2019. ©Capture d'écran C8

La Victoire des Vaincus, ou l’inverse comme vous voulez. Edwy Plenel était chez Thierry Ardisson, samedi dernier, pour présenter son nouveau best-seller anti-Macron. Lui qui n’avait rien sur Tariq Ramadan a presque tout sur Alexandre Benalla. N’y voyez surtout pas de l’idéologie ! C’est du journalisme, et du journalisme d’investigation. 


Je ne manque jamais une apparition d’Edwy Plenel, le modeste fondateur de Mediapart. Mediapart et la présente gazette ne sont certes pas exactement constituées de la même farine, mais je reste friand des conseils de cette figure vivante du « Journaliste ».

Parmi « les 7 milliards de Terriens » qui rêvent apparemment de participer à l’Ardiview, la grande interview hebdomadaire de Thierry Ardisson sur C8, c’est donc Edwy Plenel qui avait été sélectionné samedi dernier. Accompagné de sa moustache légendaire (il révèlera la brosser le matin avec un petit peigne dédié), il apparait sous les lumières sur une musique tonitruante et sous des applaudissements nourris. Du haut des escaliers qu’il s’apprête à descendre pour rejoindre le terrible animateur septuagénaire, notre saint homme – qui affiche lui 66 ans au compteur – réceptionne les vivas en saluant la foule.

Après Dany le rouge, Edwy le jaune

Edwy Plenel est venu présenter son nouveau brûlot anti-Macron qui charge apparemment sévère sur l’oligarchie. Original ! Le bouquin qu’il présente ce soir-là est un hommage aux gilets jaunes : La Victoire des Vaincus (Editions La Découverte). Alors que tout le système politico-médiatique pesterait contre la fièvre jaune qui a envahi ronds-points et centres-villes le samedi, voilà enfin quelqu’un qui se presse pour défendre ces malheureux.

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Ardisson lui reproche vite de ne charger que l’exécutif, et de ne pas dénoncer la violence des gilets jaunes. « Bien sûr que la violence cela naide jamais, comme la haine. Il vaudrait mieux pouvoir sen passer. Mais penser quil ny a quune violence, cest ne pas voir les autres, ne pas voir la violence de tous les jours, la violence sociale, la violence symbolique. » Très juste ! Edwy Plenel nous parle ici des fins de mois difficiles de certains citoyens, qu’il faut, selon lui, mettre sur le même plan que bâtiments en feu ou parpaings dans la tronche de CRS. L’Etat a fait dans le tout répressif : « Cela na jamais été aussi violent », affirme Plenel. Alors le Fouquet’s en flammes, c’est un mal pour un bien, mon bon Monsieur. « Même si cest dommage pour les salariés » qui y travaillent, concède-t-il.

« Il ny a pas de solution répressive à un mouvement social comme celui-là », ajoute-t-il. Il alerte sur ce qu’il qualifie de « maintien de lordre contestable » contre le « peuple de peu ». Le tout est bien « documenté » dans son bouquin, comme dans les colonnes de Mediapart, journal exempt de toute partialité et proposant fréquemment des promotions.

Idéologue, moi ? « Non », « non »

A la place de Macron, m’est avis qu’Edwy Plenel aurait fait ouvrir les grilles de l’Elysée devant les assauts à la transpalette. Mais malheureusement pour nous, c’est bien Macron qui est dedans, alors que même De Gaulle était « plus démocrate que lui ». L’actuel président de la République serait pire que tous ses prédécesseurs. « Alors quil est le président le plus jeune de la Ve République, il sest mis dans le costume du vieux monde » et n’y entend rien à ce « surgissement spontané » qui « déborde les institutions installées, bouscule les commentateurs professionnels, [et] affole les gouvernements ». Edwy Plenel, lui, sait. Et à la différence de tout le monde, il ne cherche pas à « mettre les gilets jaunes dans un cadre ». Ça, c’est bon pour les idéologues…

Mais tout de même, veut savoir Ardisson, « est-ce que parfois lidéologue ne prend pas le pas sur le journalisme ? ». « Non », « non » répond par deux fois Plenel. Vous demandez des preuves ? Mediapart « a été humblement, concrètement travailler. Donc on nest pas des idéologues. On est des passionnés », plaide-t-il.

On m’appelle le chevalier blanc…

Plenel le rappelle, il ne fait pas d’idéologie : « Comme toujours, il y a la légende noire du complot trotskiste. Et puis, il y a le chevalier blanc de linvestigation. Je préfère le chevalier blanc ! », avait-il averti dès le début de l’entretien. Le royaliste Ardisson voudrait malgré tout savoir si toutes ces jacqueries font plaisir à notre curé révolutionnaire favori… « Je suis content, mais, sérieusement, si lon croit à ce que lon raconte toutes les semaines sur la catastrophe climatique, sur le fait que la montre tourne, quon est dans une crise de civilisation [], il faut souhaiter que les gilets jaunes fassent comme le peuple algérien, avec autant dhumour, le plus massivement possible… » Ah si seulement tous les Français pouvaient être aussi sympathiques que les Algériens ! Cela apparaît comme un préalable requis pour « sauver la planète ».

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Plenel n’a curieusement pas vu un ras-le-bol fiscal droitard dans la crise des gilets jaunes mais le retour de la « question démocratique » de la gauche éternelle. La Ve République, cela ne va plus du tout. Il ne semble pas que la rédaction de Mediapart se soit précipitée pour avoir Jacline Mouraud en interview dans ses colonnes. Et si les mots de Plenel sont mieux choisis et moins insultants pour les institutions que ceux d’un Etienne Chouard, on constate tout de même qu’il y a bien derrière le même substrat idéologique. Mais on nous assure que non. Et si vous n’avez pas compris que Macron a un problème énorme d’ « égotisme » et de « narcissisme », Edwy Plenel ne peut plus rien pour vous.

Père Plenel, priez pour nous

Il fait humblement son travail, et rien de plus, au sein d’un journal qu’il qualifie de « radicalement démocratique », pas idéologique. Quelle affaire Mediapart a-t-elle laissé passer ? « Sincèrement aucune », révèle-t-il. Même Tariq Ramadan ? « Ce quon a laissé passer, cest ce quon ne pouvait pas sortir. » Et cela n’empêche pas ce Tintin grisonnant de sortir scoop sur scoop grâce à un vaste réseau d’informateurs. « Pourquoi Macron soutient-il encore Benalla ? », questionne Ardisson. « La particularité de laffaire Benalla, cest que je ne le sais pas », répond sobrement le journaliste. « Même vous ?!? », s’étonne Ardisson. « Plus on trouve des éléments du puzzle, plus on ne comprend pas, donc cest un bon feuilleton », explique-t-il rigolard, avant de repartir à la recherche du fameux coffre de l’ancien garde du corps. Peut-on avoir un mois gratuit sur Mediapart pour savoir où en est cette trépidante intrigue ? Aucune promo pour les téléspectateurs de C8, vraiment ? Ruquier est mieux vu !

Après avoir affirmé qu’il aimait bien la chanson « Gilet jaune » de Kopp Johnson, Edwy Plenel repartira sur le morceau de Brassens « La Mauvaise réputation ».

« Les braves gens naiment pas que lon suive une autre route queux. » Applaudissant sur le rythme du disque, regardant et félicitant un public conquis, notre rebelle quittera enfin le plateau après de nombreux « mercis ».

Et effectivement, Père Plenel : merci pour cette très belle homélie.

En France, l’islam devra se soumettre ou se démettre

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Photo: ALLILI/SIPA / 00859888_000005

Ce n’est pas parce que Philippe Raynaud a été mon condisciple à l’ENS Saint-Cloud que son livre est bon — et même indispensable : c’est parce qu’il est à la fois philosophe de formation, accessoirement historien des idées (ce qui lui a permis de faire une synthèse sur le populisme que nombre de politiques devraient lire, ça leur éviterait de dire des âneries), et qu’il n’avance rien qui n’ait été longuement pesé — et bien pensé. C’est de la critique comme j’aimerais savoir en faire : solidement encadrée de faits, et nourrie d’une réflexion dialectique — étant entendu que le moment le plus intéressant de la dialectique, c’est lorsqu’on en sort. La troisième partie de la dissertation, quoi…

L’édit de Nantes, etc.

Résumons les chapitres historiques. Dans les temps glorieux du christianisme, il y avait Dieu, et il y avait César. Sphère théologique, et sphère politique — avec une division bien nette. « En Occident, la tradition veut que les deux pouvoirs, « temporel » et « spirituel », donnent naissance à deux « sociétés parfaites », dont chacune est souveraine dans son ordre ». En cas de conflit entre souverains — mettons le pape et l’empereur — cela se résolvait par la force : Henri IV de Saxe va à Canossa s’agenouiller devant Grégoire VII afin de lever l’excommunication prononcée contre lui. Mais Frédéric II de Hohenstaufen (l’un de mes héros personnels, lire la magnifique biographie de Jacques Benoît-Meschin, Frédéric de Hohenstaufen ou le rêve excommunié, Perrin, 1980) se souciait assez peu des éructations de Grégoire IX, qui l’appelait l’Antéchrist. Ou comme disait le Petit père des peuples : le Pape, combien de divisions ?

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L’invention des monarchies nationales, en France et en Angleterre, a visé à résoudre ces conflits. Henri VIII l’a résolu de façon définitive en fondant la religion anglicane dont le souverain est le chef. Le roi de France, en se faisant appeler « le Roi très chrétien », a voulu concilier dans un pouvoir englobant les diverses religions et factions présentes sur son territoire (ce que le « Roi très catholique » d’Espagne n’a jamais su faire). L’édit de Nantes était un édit de tolérance — et comme dit Raynaud, « il est significatif que cet édit ait été finalement celui de la cristallisation des tendances absolutistes de la monarchie française » : l’un ne va pas sans l’autre. Sa révocation marque d’ailleurs une régression que le Concordat napoléonien — « un édit de Nantes réussi » — a effacée en 1801. L’église catholique, bien que majoritaire, prend alors place dans un accord global où Protestants et Juifs sont évoqués à parts égales.

« Je » protège l’Amérique

La loi de 1905 s’inscrit dans la continuité de cette séparation des Eglises et de l’Etat — et de la prédominance de l’Etat. Elle s’inscrit aussi dans la continuité des Droits de l’homme, qui étaient déjà l’adaptation « laïque » des principes moraux chrétiens. Jules Ferry pouvait donc dire de la morale laïque « qu’elle n’était rien d’autre que la « morale de nos pères », alors même qu’il proposait une morale sans Dieu » — voir le fait que l’accession au pouvoir du tandem Grévy / Ferry a coïncidé avec le vote d’une loi sur le divorce, une abomination pour les catholiques.

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Et puis l’Amérique est sortie victorieuse de deux guerres mondiales. Et puis le modèle américain — « Be yourself » — a contaminé les structures étatiques européennes. Comme je l’ai moi-même expliqué il y a peu, à propos du livre d’Alain de Benoist sur le libéralisme — dont Raynaud est un grand spécialiste critique —, le Moi-Je sort victorieux de cet affranchissement narcissique : « Le sujet se perçoit lui-même comme tributaire d’identités collectives multiples qui ne doivent plus seulement être « tolérées », et dont il veut aussi qu’elles soient « reconnues » comme pleinement légitimes. » J’existe en tant que Juif, Musulman, homosexuel, transgenre, et collectionneur de Dinky Toys.

« Les critiques les plus virulentes contre la laïcité n’émanent plus de l’église catholique… »

« Non sans raison, précise notre auteur », on considère souvent que la culture française, qui se veut « universaliste », a résisté plus que d’autres à l’émergence de ce nouveau paradigme « pluraliste » et « multiculturaliste », et la question de la laïcité est un bon exemple des difficultés posées par ces aspirations nouvelles. » Parce que si l’Etat reconnaît toutes les religions, cela suppose qu’aucune ne peut prétendre être supérieure aux autres — et surtout, « [les religions] ne doivent pas seulement accepter que la société n’obéisse pas à la loi divine » (eh non, les femmes ne sont pas des créatures inférieures, des nids à péchés dont il faut camoufler les toisons pubiennes qu’elles exhibent sur leur crâne), mais « elles doivent reconnaître en pratique que la « vérité » qu’elles proclament n’a aucun privilège particulier et même qu’elle doit céder le pas devant les vérités ou les vertus profanes ». Un diktat que la religion musulmane, au-delà des épiphénomènes et des chevaux de Troie que sont le voile ou l’abattage rituel, a du mal à admettre, puisqu’elle est « révélée » par un dieu « incréé » : « Les critiques les plus virulentes contre la laïcité n’émanent plus de l’église catholique mais d’une religion nouvellement apparue dont rien ne garantit que la République laïque soit en mesure de la comprendre. »

D’où la nécessité d’un…

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Les poissons d’avril d’aujourd’hui sont les « progrès » de demain

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Manifestation de Femen à Paris, 2012 ©A. GELEBART/20 MINUTES/SIPA / 00643904_000023

Un certain nombre de vérités d’aujourd’hui seraient passées pour des poissons d’avril dans les années 70. 


Je me souviens que ma mère était tombée dans le panneau en apprenant par la radio que la France avait vendu la tour Eiffel parce que la dame de fer était devenue trop chère d’entretien, et qu’un émir arabe venait de l’acheter, et que mon grand père n’était pas dupe. C’était un 1er avril au début des années soixante dix. Je ne m’en souviens pas mais on m’a raconté qu’une autre fois, des inspecteurs étaient entrés dans le bureau d’un cadre pour lui dire :

« Monsieur, on n’a plus le droit de fumer sur son lieu de travail, directive du ministère de ma santé. Nous allons devoir vous verbaliser. »

– « Mais c’est mon bureau, et je suis seul. »

– « POI-SSON D’A-VRIL ! Vous pouvez ranger votre chéquier. Vous êtes rassuré ? »

– «  Oui enfin je n’y ai pas vraiment cru, c’est quand même un peu gros. »

A quels poissons d’avril n’aurions nous pas vraiment cru, les trouvant un peu gros ? Dans quels panneaux aurions nous posé un pied, un 1er avril, il y a trente ou quarante ans, en gardant l’autre ancré dans une réalité et un bon sens que l’on croyait solides et qui disparaissent aujourd’hui ?

Le poisson pourrit toujours par la tête

Et si Roger Gicquel avait annoncé un 1er avril à 20h que l’Allemagne payait les turcs à milliards pour arrêter les migrants ? Que les Chinois achetaient l’aéroport de Toulouse ? Que certains enfants naissaient avec deux papas ou deux mamans ? Que des études sur le genre prouvaient que si on avait laissé Lino Ventura jouer à la poupée, il serait peut être devenu Patrick Juvet ? Que la montée des eaux menaçait les Maldives, où on avait adopté la charia ? Que des tribunaux islamiques rendaient la justice en Grande Bretagne ? Qu’une institution publique préconisait d’éclipser Ronsard et sa mignonne des livres d’école pour ne pas discriminer les séniors ? Que la lutte contre la grossophobie ou le droit de porter le voile étaient des combats féministes ? A quelles inventions comiques, à quels gags notre raison commune aurait-elle résisté, avant ?

Selon Marx, « lorsque l’histoire se répète, la première fois c’est une tragédie, la seconde une comédie. » Et si c’était l’inverse ?

Hernán Cortés m’a tuer: le Mexique demande des excuses pour la colonisation

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Le roi d'Espagne Felipe VI et un portrait d'Hernan Cortes. ©Curto de la Torre/AP/SIPA (AP22307814_000001) - Real Academia de Bellas Artes de San Fernando (Domaine public)

La repentance n’a pas d’âge. La preuve: le président mexicain a envoyé une lettre au roi d’Espagne pour qu’il présente des excuses pour les crimes de la colonisation du XVIe siècle.


Andrés Manuel Lopez Obrador (appelé aussi par son acronyme AMLO), président du Mexique en exercice depuis décembre dernier, a demandé à l’Espagne de présenter des excuses pour « les abus » de la conquête espagnole. « J’ai envoyé une lettre au roi d’Espagne pour que le récit des abus soit fait et que des excuses soient présentées aux peuples indigènes pour les violations de ce qu’on nomme aujourd’hui leurs droits de l’Homme ». Le roi Felipe VI a refusé. Mi-mars, Jesusa Rodriguez, sénatrice du parti du président de gauche a déclaré : « Rappelle-toi qu’à chaque fois que tu manges un taco de carnitas (au cochon), tu célèbres la chute de Tenochtitlan ». Les Mexicains devraient se priver de leurs savoureuses cochonnailles et se flageller pour toutes les malveillances qu’ont commis Hernán Cortés et ses disciples.

Des hommes de leur temps

Cortés fut un dur, certes. Il n’a pas fait dans la dentelle, soumettant par l’épée, la cuirasse en acier et quelques canons, des dizaines de milliers d’Aztèques attendant depuis des années, le retour de Quetzalcoatl, leur messie à la peau blanche et à la longue barbe. Qu’ils ont confondu avec le conquérant…

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Salaud de blanc ou héros, le Cortés ? Ce qui est sûr, c’est qu’il fut, comme Francisco Pizarro, un homme de son temps : la mission était de convertir les emplumés du Nouveau monde à la foi des Évangiles. Pourquoi s’en seraient-ils privés, devant ces « sauvages » à moitié nus, coutumiers de sanglants sacrifices humains ne pouvant qu’être dictés par le Diable ? Après deux mois et demi de combats très sanglants, la civilisation aztèque est anéantie. Tenochtitlan, ancêtre de Mexico, que Hernán Cortés décrit dans une lettre à Charles Quint comme « la plus belle ville du monde, une nouvelle Venise » est définitivement aux Espagnols. C’est là que le conquistador et ses compagnons  auraient élaboré et mangé les premiers tacos de carnitas, si savoureux que je  retournerais bien au Mexique rien que pour ça. Cuauhtémoc, empereur humilié, est déchu, puis torturé : ses pieds sont plongés dans de l’huile bouillante afin qu’il révèle où se trouve l’or. Il ne dira rien. Jean-Marie Gustave Le Clézio a fait un excellent ouvrage à ce sujet, Le rêve mexicain. Il imagine ce qui aurait pu advenir si le monde préhispanique n’avait pas été annihilé par la Couronne espagnole. Il est juste et pertinent de penser que la rencontre entre ces deux mondes, aurait pu, ou dû, se passer autrement. Mais ce qui est fait est fait, et la culpabilisation perpétuelle n’est bénéfique pour aucune des deux parties, comme l’a bien démontré Pascal Bruckner.

Le Mexique mérite mieux que Taubira

La grande majorité des Mexicains a du sang amérindien. À des années-lumière de nos essentialistes des origines et du communautarisme conquérant, les Mexicains n’ont qu’une patrie, le Mexique. Qu’il est bon de flâner dans Mexico, Guanajuato ou Querétaro, mêlé à cette population au sang brassé par le désir au fil des générations. AMLO voudrait maintenant racialiser tout ça ? Il a été élu pour tout autre chose : endiguer la corruption endémique du pays ; réduire les inégalités sociales -qui rendraient chacun de nous quasiment communiste, après une semaine dans ce pays à se faire taper ses pesos par des sans-dents à tout bout de champs – stopper la violence chronique, qui n’a cessé de progresser ces dernières années, et qui peut amener à se faire trucider pour quelques billets ou un smartphone. Le défi est colossal. Et voilà qu’il nous fait du Taubira ! Le Mexique mérite mieux que ça.

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Heureusement, la résistance s’organise : les historiens mexicains estiment que les excuses demandées par leur président sont à côté de la plaque. Quant aux échoppes de carnitas, elles se portent à merveille. Allez donc au Mexique et gavez-vous de carnitas, vous en reviendrez enchanté…

Pourquoi nos enfants-rois font des étudiants si fragiles

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"The social network". Auteurs : INTERFOTO USA/SIPA. Numéro de reportage : 00612998_000010

Phénomène très visible en Amérique, la fragilité des étudiants se dessine peu à peu en France et se propage au-delà des campus.  Revendications identitaires extrêmes, outrage moral, demandes d’accommodations en tous genres, obsession du trauma, sacralisation de la victime : la tyrannie du bien-être fait exploser l’anxiété de masse.


La crise d’anxiété fait la une de la presse en Amérique du Nord. Nous, professeurs d’université canadiens, faisons face à une véritable épidémie de troubles de la santé mentale, surtout chez les jeunes. Chaque semestre, le nombre d’étudiants réclamant des « accommodements raisonnables » ou des services de soins en santé mentale pour gérer leur anxiété augmentent sur les campus.

Mon confort est sacré !

A l’université McGill de Montréal où j’enseigne, la demande d’accès aux soins a augmenté de 57% de 2014 à 2017. L’administration ne sachant faire face à la demande, les étudiants enragent et se désespèrent. L’office des « étudiants en situation de handicap » est rempli à craquer. Ceux qui s’y inscrivent bénéficient de délais supplémentaires pour préparer leurs examens et rendre leur travaux. Ils ont même accès à une salle ordinateur spéciale en période d’examen, où ils se connectent à leur professeurs, disponibles par téléphone pour répondre à toutes leurs questions.

Pourquoi une telle épidémie ? La génération Z (jeunes nés après 1994) est la plus touchée. Les couches sociales élevées et blanches semblent « surreprésentées » dans les statistiques. Pourquoi ? Temps d’écran à la hausse, réseaux sociaux, solitude, tyrannie du choix, montée du perfectionnisme… autant de facteurs que l’on propose gauchement pour diagnostiquer l’origine d’un malaise encore incompris.

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Examinons plutôt un des symptômes les plus saillants : l’obsession de la sécurité et du bien-être, et le contournement obsessionnel de tout ce qui n’est pas « confortable ». Les nouvelles générations ne bénéficient pas seulement de taux de chômage à la baisse: les taux de criminalité et de morts par accident ont atteint un abysse historique, alors que la perception du danger est à la hausse. C’est pourtant dans cet univers aseptisé et inexorablement parano que les nouvelles générations sont restées enfermées dans leurs sous-sol, sous l’œil vigilant de leurs parents et des réseaux sociaux. Les enfants ne jouent plus dehors sans adultes, ne prennent plus le métro, ne sortent plus sans leurs parents. Au Canada, la plupart des provinces interdisent formellement de laisser les enfants « sans supervision » avant l’âge de douze ans. En Ontario, le seuil légiféré est maintenant passé à seize ans !

Le temps des « boutons de panique »

Sur le campus, les étudiants livrés à eux-mêmes s’incitent les uns les autres à se sentir en insécurité perpétuelle. Les affiches d’associations étudiantes placardées dans tous les couloirs, ascenseurs, et toilettes bombardent nos attention déjà saturées de suggestions directes : « soyez vigilants! », « si vous vous sentez dans l’insécurité, parlez à un membre du personnel », « se faire voler son ordi est traumatique, ne soyez pas une victime! », « si vous avez peur, appelez le programme Walksafe, ou le programme d’aide aux victimes de violences sexuelles ». L’autocollant du « centre des violences sexuelles » est d’ailleurs très populaire sur les Macbook, aux côtés d’autres injonctions à boycotter Israël, à reconnaître les terres indigènes non-cédées, ou affirmer que l’on « croit toutes les victimes ». Répondant à la demande des étudiants-consommateurs, l’administration redouble la présence de policiers et gardes de sécurité privée sur le campus. Elle installe des « boutons de paniques » un peu partout. Alors que ces mêmes étudiants squattent le bureau de la doyenne en demandant une « démilitarisation » des investissements de l’Université (surtout, bien sûr, en Israël !), ils expriment en même temps le désir d’être plus fliqués ! Ils demandent ensuite d’être mieux protégés contre le comportement de « prédateur » de leurs professeurs. En avril dernier, ils ont manifesté devant les bureaux d’administration, haut-parleurs à la main, brandissant des pancartes délirantes: « don’t fuck your students ! », « stop paying predators », ou tout simplement « fuck you ». L’enquête menée par la suite conduit à un non-lieu. La seule allégation concrète publiée par les étudiants parlait d’un « prof de sciences humaines qui tenait ses heures de bureau dans un bar ».

L’enfer post-colonial

Où ont-ils appris à avoir si peur ? Le post-colonialisme rabâché par leurs professeurs ne les aide sûrement pas. Cela fait près de vingt ans que l’enseignement des sciences humaines est saturé de suggestions fragilistes: le monde ne serait qu’oppression, violence, colonialisme, trauma; il est rempli de prédateurs et de grands méchants loups mâles, hétérosexuels, et blancs, et n’est tempéré que par la souffrance de nobles victimes aux identités marginalisées. Mais les suggestions commencent sans doute plus tôt.

Les jeunes d’aujourd’hui connaissent moins de relations durables, sortent moins entre amis, et ont moins de rapports sexuels que toutes les générations précédentes. Malgré cette solitude, ils ont passé beaucoup plus de temps avec leurs parents que les générations précédentes (50% de plus en moyenne depuis 1965, sauf en France !)

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Ceci nous amène à un facteur clé : la surprotection des enfants – ou, dit moins poliment, la culture de l’enfant-roi. Les enfants-rois ont été doublements handicapés par un excès de responsabilités dans certains domaines, et une carence de responsabilités dans d’autres. Dans un premier temps, les enfants surprotégés et surstimulés sont présentés à un éventail de choix débilitants. On les traite comme des adultes, on « raisonne » avec eux, on leur demande s’ils veulent aller se coucher ou ce qu’ils préféreraient manger ; on leur dit qu’ils peuvent accomplir tous leurs rêves.

Mon enfant au centre

Les parents délivrent un message très clair: l’enfant est le centre du monde, et tout s’adapte à ses besoins et désirs. Le premier problème dans le cadre « accommodant » de l’enfant roi est qu’il est tout sauf rassurant – c’est beaucoup trop de responsabilité pour un petit être en devenir que se sentir responsable de tout ce qui se passe autour de lui.

C’est ici qu’entre la deuxième injonction, ou la vie de l’enfant-roi devient trop cadrée, et paradoxalement déresponsabilisée. Dans un univers qu’il perçoit comme entièrement construit pour lui, l’enfant trouve ses désirs et besoins assouvis, se confortant dans l’illusion qu’il agit sur le monde. La première responsabilité qu’on ne lui a pas donnée c’est celle de savoir se réguler tout seul. Celle-ci ne peut d’ailleurs pas être donnée: elle ne peut être apprise que seul, en apprenant à s’ennuyer, à se divertir, mais aussi à se tromper, à se perdre, à tomber, et à se relever tout seul. Dans l’univers hyper-cadré où les emplois du temps surchargés sont choisis, managés, et surveillés par les parents, l’échec d’auto-régulation est total. L’enfant désire tout contrôler, mais il ne possède aucune capacité pour le faire. Plus le monde s’ouvre à lui, moins celui-ci se révèle conforme à ses attentes; c’est alors que l’enfant se fâche, et demande à une maman métaphorique de rectifier le monde, tout en gardant l’illusion que c’est lui qui agit.

Tyrannie des bonnes intentions

C’est la raison pour laquelle la génération Z est si imbue de « justice sociale », et que des armées de gamins post-genrés tyrannisent leurs supérieurs en permanence pour que le monde soit « décolonisé » – c’est-à-dire rendu conforme à leurs valeurs ultra-individualistes où chaque identité unique doit être accommodée par tout le monde. On est bien loin de la maxime stoïcienne, largement perçue comme totalitaire de nos jours, qui préconise la politique dans l’autre sens: « Si tu veux changer le monde, commence par ranger ta chambre ».

L’anxiété se solidifie et se propage dans le cadre narratif d’une culture qui, en mimant les symptômes d’une dépression majeure avec caractéristiques psychotiques, sculpte notre attention et nos automatismes vers le mal-être. Aujourd’hui bousillée, la génération Z a été victime d’une infâme tyrannie de bonnes intentions.

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Face à la peur, les nouvelles générations préfèrent changer le monde d’abord, ou demander que quelqu’un le fasse pour eux. Si le libre-arbitre, la volonté et la capacité d’agir existent, c’est uniquement dans notre capacité d’examiner et de recadrer nos expériences immédiates – ou parfois de les refuser. Il est sans doute important que les enfants-rois en détresse reconnaissent qu’ils ont été victimes d’un tyrannie de surprotection, mais il ne faut surtout pas s’arrêter là. Diriger leur colère vers leurs parents et enseignant – qui ont fait de leur mieux – ne servira à rien. Recentrer leur colère vers eux-mêmes (qui ont aussi fait de leur mieux, et qui souffrent sincèrement) ne marchera pas non plus. Mieux vaut recadrer la belle énergie de leur colère vers leur peur, et faire autre chose avec.

Brexit: et à la fin c’est le foot anglais qui gagne?

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La jeunesse de Manchester United (bien aidée par la vidéo) a humilié le Paris Saint-Germain au Parc des Princes, le 6 mars 2019. ©Francois Mori/AP/SIPA / AP22310281_000112

Loin des catastrophes annoncées, le Brexit peut profiter au football anglais. Sans forcément nuire aux clubs de Premier League, il pourrait être une bonne nouvelle pour la sélection nationale. 


Les effets potentiels du Brexit sur le football anglais font l’objet de divers articles en France depuis le printemps 2016, reprenant plutôt le catastrophisme qu’inspire le Brexit en général. France football vient de sortir son petit dossier spécial, ce qui aura le mérite de pousser les footeux à s’intéresser à des sujets sérieux.

Le premier carton de Gary Lineker

Il est vrai que le milieu du football anglais n’est lui-même pas vraiment rassuré. Gary Lineker, fameux attaquant anglais des années 80 et 90, évoque par exemple « le cauchemar que serait une sortie sans accord avec l’Union, qui verrait la livre sterling plonger d’un seul coup, comme elle l’avait fait en juin 2016, ce qui aurait un effet sur le pouvoir d’achat des clubs ». Un rapide coup d’œil sur le marché estival des clubs anglais lors de l’été 2016 permet de nuancer l’ampleur de la catastrophe. A cette époque, Paul Pogba rejoignait Manchester United pour 100 millions d’euros, l’Allemand Leroy Sané et l’Anglais John Stones rejoignaient Manchester City pour 50 millions d’euros chacun, des sommes que peu de clubs continentaux de la zone euro, même parmi les plus riches et les plus glorieux, se hasardent à déverser.

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Jusque dans les profondeurs du classement, les clubs de bas de tableaux de la Premier League peuvent s’offrir quelques « pépites » (le promu Fulham, cet été, a dû débourser un peu plus de 30 millions d’euros pour acquérir le Marseillais Zambo Anguissa), des sommes que les clubs du ventre mou de la Ligue 1 française sont incapables d’aligner.

Tout le monde veut voir la Premier League

Car la source des revenus du football anglais, ce n’est pas son appartenance à l’Union européenne (UE), ni les fluctuations entre la livre et l’euro : ce sont ses droits télé, qu’achètent à prix d’or non seulement les chaînes anglaises et européennes, mais aussi celles des pays footballistiquement émergeants, parmi lesquels les Etats-Unis, les pays du Golfe et surtout la Chine. C’est ainsi que, d’abord pour lutter contre l’alcoolisme des supporters, les matches de Premier League furent disputés de plus en plus tôt. Quand le coup d’envoi du match est donné à midi à Londres, ce qui arrive de plus en plus fréquemment, il n’est jamais que vingt heures à Pékin, horaire idéal pour suivre une partie devant une Tsing-Tao. D’ailleurs, au bord du terrain, les pancartes publicitaires vantant bières ou sites de paris sportifs ont petit à petit délaissé l’alphabet latin pour des messages en mandarin ou parfois en russe. Les revenus télé ont pris une importance telle pour les clubs de l’élite anglaise que la moitié d’entre eux pourrait jouer devant des stades vides à longueur de saison sans que leurs finances n’en soient affectées. Et à cette audience mondiale, le Brexit n’y changera pas grand-chose.

Quid des joueurs communautaires ?

Ce que le Brexit peut changer, c’est à la fois le statut des joueurs britanniques qui évoluent dans l’Europe des 27, et celui des joueurs communautaires qui jouent en Angleterre (et accessoirement en Ecosse). Le cas des joueurs britanniques en UE mérite un minimum d’attention, même si dans les faits, ils concernent très peu de joueurs : on peut citer le jeune attaquant du Borussia Dortmund Jadon Sancho, et l’ailier gallois du Real Madrid Gareth Bale, et c’est à peu près tout. Le joueur britannique, contrairement à ses homologues français, néerlandais ou brésiliens ne s’est jamais beaucoup exporté ; sur les 23 anglais inscrits pour la Coupe du monde 2018, tous évoluaient en Angleterre, alors que seuls 9 joueurs français évoluaient en France avant le sacre mondial. Si jamais un exode massif de joueurs anglais devait avoir lieu vers l’Europe continentale, à la suite d’un effondrement de la monnaie ou d’une pénurie de médicaments entraînée par le Brexit, leur statut poserait néanmoins question. Dans la plupart des championnats des pays de l’UE, il existe des quotas limitant le nombre de joueurs communautaires à trois ou quatre. En revanche, aucune contrainte depuis le milieu des années 90 et le fameux arrêt Bosman pour les joueurs communautaires : c’est ainsi que l’on a pu voir le FC Barcelone[tooltips content= »A la fin des années 90, sous l’ère Louis van Gaal, bien avant que les joueurs formés au club (Puyol, Piqué, Xavi, Iniesta, Messi) ne prennent le pouvoir. »]1[/tooltips], Arsenal ou le PSG jouer des matches de Coupe d’Europe sans un seul joueur national au coup d’envoi. La question est de savoir si ces joueurs anglais seront considérés comme communautaires ou non au lendemain du Brexit. Signalons tout de même que les règles, en France, sont assez souples à l’égard des joueurs ressortissants d’Afrique et d’Europe orientale grâce aux accords dits de Cotonou et de Malaja (du nom d’une basketteuse polonaise à peine plus obscure que Jean-Marc Bosman) qui permettent aux joueurs d’Europe orientale ou africains d’être considérés comme des joueurs communautaires, pourvu qu’ils aient porté à une reprise le maillot de leur sélection nationale : alors, pourquoi pas pour les joueurs anglais ?

Le gazon est vert chez les voisins

Le cas inverse, celui des joueurs communautaires exilés en Angleterre, posent davantage problème. Plusieurs champions du monde français sont concernés, parmi lesquels Hugo Lloris, Ngolo Kanté, Paul Pogba et Olivier Giroud. Dans l’hypothèse la plus souriante on pourrait imaginer l’adoption du modèle helvète : en Suisse, sont considérés comme « nationaux » tous les joueurs de l’Union européenne ainsi que ceux de l’AELE (Norvège, Islande, Liechtenstein), ce qui élargit nettement le champ des possibles. Cette hypothèse permettrait aux clubs anglais de garder leur coup d’avance et de continuer à attirer les meilleurs joueurs continentaux. Dans une hypothèse très pessimiste, les joueurs communautaires cesseraient automatiquement d’être « admis » en Premier League ; ils devraient alors se plier à la même condition que les joueurs du reste du monde qui rejoignent aujourd’hui le championnat d’Angleterre (par exemple les joueurs brésiliens et argentins), c’est-à-dire obtenir un permis de travail ; tout geek ayant un peu joué à Football manager connait bien cette petite contrainte. Pour les joueurs d’envergure, qui ont joué au moins 75% des matches de leur équipe nationale lors des deux dernières saisons, il ne s’agirait que d’une formalité : Pogba, lors de son retour en 2016 à Manchester, n’aurait pas eu plus de mal à obtenir son permis de travail que l’Argentin Kun Agüero lorsque celui rejoignit l’Angleterre en 2011. Une fois le fameux permis obtenu, un club peut très bien aligner onze extra-communautaires, les onze joueurs de la sélection d’Argentine ou de celle du Brésil si cela lui chante : c’est à peu près ce que fait Manchester City tous les weekends.

L’Europe a fait plonger le football anglais

Pour les joueurs de deuxième plan, une sortie un peu brutale de l’UE pourrait rendre l’accès à l’Eldorado plus compliqué. Quand Ngolo Kanté débarqua, anonyme, en Premier League en provenance de Caen, en 2015, personne ne se doutait qu’il allait remporter presqu’à lui tout seul les deux championnats suivants, l’un avec Leicester, l’autre avec Chelsea. Mais pour un Ngolo Kanté, combien de Papy Djilobodji ? Papy Djilobodji, c’est le nom d’un honnête joueur de Nantes qui à la suite d’une saison plus ou moins réussie, s’est vu transféré à Chelsea, juste avant la clôture du mercato d’été 2015. Quelques jours après ce transfert, l’entraîneur Mourinho se demandait bien ce qu’il allait bien pouvoir faire de sa nouvelle recrue (« Nous serions malchanceux d’avoir besoin de Djilobodji en phase de poules de C1 »). Peu importe, acheté 3,5 millions d’euros, il est revendu 9 millions d’euros un an… et 59 secondes de jeu plus tard. Le simple fait de porter en début de saison le maillot de Chelsea pour la photo officielle aurait multiplié sa valeur par trois. Le cas Djilobodji est une caricature de la dérive spéculative du marché du football. L’un des initiateurs de cette politique fut certainement le Français Arsène Wenger, qui redressa Arsenal à la fin des années 90. Celui-ci ne se contenta pas d’aller chercher dans le championnat de France, les fameux Henry, Anelka, Petit, Pirès ou Vieira ; il engagea aussi des joueurs moyens de Ligue 1, des Rémi Garde, des Gilles Grimandi, des Pascal Cygan, des joueurs déjà formés, pas très coûteux, à l’hygiène de vie plus sûre que le joueur anglais médian à l’époque (le club des buveurs du mardi soir des joueurs d’Arsenal des années 90 est tellement resté dans les mémoires qu’il a même le droit à sa page dans le Wikipedia anglais), qui acceptent un rôle de remplaçant sans broncher. Peu à peu, tous les clubs d’Angleterre l’imitèrent plus ou moins. C’est aussi cet afflux de joueurs étrangers depuis la fin des années 90 qui a complètement bloqué le développement de générations entières de joueurs anglais[tooltips content= »Mais aussi des joueurs écossais, irlandais et gallois : Dennis Law, George Best, Billy Bremner, Kenny Dalglish, Graeme Souness, Pat Jennings, Roy Keane, Ryan Giggs ont fait partie des stars du championnat anglais des années 60 aux années 90. Puis avec la Bosmanisation du football, ces nationalités ont disparu de la Premier League. Durant l’Euro 2016, on a vu les deux Irlande et le Pays de Galles jouer essentiellement avec des éléments venus de deuxième ou troisième division anglaise, ce qui ne les a pas empêchés de faire bonne figure. »]2[/tooltips]. En quelques années, les joueurs anglais avaient pratiquement disparu des compos de Premier League ; le poste le plus handicapé fut celui de gardien de but, au point que la sélection nationale devint incapable de trouver un successeur digne au mythique David Seaman. Le point culminant de cet effondrement fut la non-qualification pour l’Euro 2008, accélérée par une bourde du malheureux gardien Scott Parker, lors du dernier match de la campagne, contre la Croatie, à Wembley.

Le beurre et l’argent du beurre ?

Ces échecs de la sélection n’ont pas laissé les instances du football anglais complètement inactives. Depuis 2015, la Fédération anglaise a discrètement instauré un « protectionnisme footballistique », dans un esprit pré-bosmanien, ou brexiter avant l’heure. Au démarrage d’une nouvelle saison, chaque club de Premier League doit inscrire un maximum de 25 joueurs, dont 8 formés au pays, et parmi lesquels 4 doivent être formés au club lui-même. Les joueurs de moins de 21 ans (pas forcément anglais) ne sont pas concernés par ces restrictions, ce qui permet aux clubs d’aligner si besoin est de jeunes pousses encore en formation. Le PSG a d’ailleurs pu faire dernièrement connaissance avec l’équipe des moins de 19 ans de Manchester United… Depuis quelques années, quelques bons joueurs nationaux, tous nés après 1993, ont pu s’imposer dans les équipes de niveau Ligue des Champions : Keane, Alli et Dier à Tottenham ; Rashford et Lingard à Manchester United ; Sterling à Manchester City. Avec eux, l’Angleterre a retrouvé pour la première fois depuis 1990 le dernier carré d’une phase finale de Coupe du Monde. Dans le même temps, à la veille des quarts de finale de la Ligue des Champions, quatre des huit équipes encore en lice sont anglaises. Le football anglais peut espérer avoir dans les années qui viennent une sélection à la hauteur tout en gardant le championnat le plus compétitif du monde. De quoi se constituer un solide opium du peuple avant les grandes catastrophes promises par le Brexit.

Saint Sollers, immortel récidiviste

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Philippe Sollers, 2011. BALTEL/SIPA. Numéro de reportage : 00614598_000052

Le Nouveau, le dernier livre de Sollers reste fidèle à sa joie souveraine d’être au monde.


Le lieu : l’île de Ré ; la formule : Je suis immortel. Philippe Sollers, né à Bordeaux en 1936, « plus jeune qu’il y a cinquante ans »[tooltips content= »Une conversation infinie, par Philippe Sollers et Josyane Savigneau, Bayard. »]1[/tooltips], nous révèle que la mort n’est rien, depuis qu’il a vu son grand-père, Louis, escrimeur de talent, rigide et calme sur son lit, à l’âge de 10 ans.

Ce grand pays littéraire qu’on abat

L’écrivain est un multirécidiviste de la pensée déflagrante. Depuis son premier roman, Une curieuse solitude, il n’a de cesse de d’offenser les moisis, moitrinaires bavards, et d’atomiser les idées rances. Sa guerre, c’est celle du goût. Roman après roman, il rappelle que la France fut un grand pays littéraire, un phare qu’on voit de loin, partout, même par tempête shakespearienne. Aujourd’hui le paquebot France n’est plus qu’un triste rafiot qui prend l’eau de toutes parts. Son capitaine est là pour le faire définitivement échouer, en tentant de vendre les quelques richesses contenues dans la soute. Les emmerdeurs « jaunes » ne vont pas tarder à passer par dessus bord. On les éborgne, car ils continuent de retarder la grande entreprise de liquidation totale. Ils ne comprennent pas que les clients attendent dans le bureau élyséen, valises bourrées de liquide, posées sur le tapis persan.

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Mais Sollers, inlassablement, poursuit son devoir de mémoire, gai comme le savoir. Il revisite les auteurs qu’on croyait connaître, les livres qu’on pensait avoir lu. Il nous dit que nous sommes paresseux, que notre mémoire n’imprime plus rien, que le flot permanent d’informations tue l’information, la vraie, celle qui constitue la culture, fortifie l’esprit critique, permet de résister à la société du spectacle. Le monde est un théâtre d’ombres. Sollers nous dit encore : gardons le théâtre, la scène, allumons les lumières, découvrons les personnages qui voyagent dans le temps, empruntons des couloirs invisibles mais bien réels. C’est le théâtre  Le Nouveau, avec pour invité permanent, Shakespeare, cet inconnu célèbre.

À nous deux Shakespeare !

« Le fils de Shakespeare, précise Sollers, Hamnet, meurt en 1596, à l’âge de 11 ans. Shakespeare, lorsqu’il compose Hamlet, en 1601, a 37 ans, et 52 ans quand il meurt dans sa maison de Stratford, qui s’appelle, comme par hasard, New Place. Toute cette affaire vertigineuse mérite d’être nommée Le Nouveau. » Ce qui est vertigineux, c’est l’érudition de Sollers, servie par une musicalité de la phrase, une intelligence légère et profonde à la fois. Oxymorique maestro !

Hamnet. Hamlet. Le noir du trauma pour un chef d’œuvre planétaire.

Sollers étudie, en les modifiant, les traductions des pièces de Shakespeare. Car c’est coincé, puritain, refoulé. La traduction de Hamlet par Gide est « cocasse ». Les affaires sexuelles l’embarrassent. Il semble plus à l’aise lorsqu’il caresse les chairs d’enfants. Yves Bonnefoy, quant à lui, est tout simplement « ridicule ». La plume du poète hésite à évoquer ce qu’il nomme « des choses vilaines ». C’est que la mère de l’auteur, adulé par l’Education nationale, cette formidable laverie des cerveaux juvéniles, veille sur son rejeton qui s’incline en bon fils respectueux.

L’auteur du prophétique roman Femmes dépoussière Hamlet, sous le contrôle de Sylvia, 37 ans, spécialiste du grand William et sensible aux histoires de revenants. Bon, Sylvia est de son époque, et le délire amoureux n’est pas trop son truc. On regrette la Sophie de Portrait du joueur. Ah, quel roman Portrait du Joueur. Déjà les acacias, mouettes, variations du vent, bain de mer, encre bleue, carnet noir, cigarettes, whisky, soleil déclinant sur les marais, le cimetière d’Ars, on n’en parle pas encore, pas de pierre tombale verticale, avec rose sculptée, face à l’océan, non, pas tout ça, mais le mode d’emploi pour résister au « moulag ». Portrait du joueur, collection folio, 1984, bombe portative, classique désormais, comme son auteur qui ne sera jamais académicien. Ouf !

Contre les oiseaux déplumés du nihilisme

Sollers évoque Freud qui bute sur le cas Shakespeare, son existence, l’absence de ses manuscrits. Freud, retiré du nouveau programme de philo ; Marx, très présent dans les romans de Sollers, retiré également. L’inconscient et le travail, adieu. Les « envoûtés du spectacles » seront bientôt des spectres amnésiques.

Toute cette symphonie culturelle, pleine d’alacrité, part d’une petite bicoque sur l’île de Ré, d’une langue sableuse, Le Martray,  entre ciel et sel, avec un reste de bateau, échoué au fond d’un jardin voltairien, ayant appartenu à Henri, l’arrière-grand-père maternel de l’écrivain, Le Nouveau . Marié à une Irlandaise, Joyce rapplique illico ici, Henri finit par poser son sac de marin, précisément là où écrit Sollers. La boucle est bouclée. L’œuvre de l’écrivain est circulaire, on peut y entrer avec n’importe quel livre. Son savoir est infini. C’est le meilleur remède contre les oiseaux déplumés du nihilisme. Et ils volent en escadrille.

Au début du roman, une mouette fonce sur l’écrivain. Du jamais vu.

D’où venait-elle, cette curieuse mouette ? « Aucune agressivité, juste un signal », note l’immortel. Nous sommes prévenus.

Philippe Sollers, Le Nouveau, Gallimard.


Michel Déon et Pierre Joannon: pour l’amour de l’Irlande

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Michel Déon, 1996. AFP. 043_AUR_AURIMAGES_0037041_013

Placés sous le signe de l’amitié et de l’amour de l’Irlande, sortent des textes croisés de Michel Déon et Pierre Joannon. Deux compagnons de quarante ans.


Une amitié vagabonde : le titre de cet émouvant témoignage de quarante ans d’amitié entre deux Irlandais d’adoption, Michel Déon et Pierre Joannon, m’évoque un autre livre, lu lui aussi d’une traite, Une longue amitié, la belle correspondance Déon-Fraigneau, naguère publiée par La Table ronde. J’y retrouve d’une part Michel Déon, qui, je l’ai dit naguère, incarnait à mes yeux la figure de l’écrivain français tel que je le rêvais, philhellène et polyglotte, nomade et sédentaire, monarchiste (et donc relié à la France des mousquetaires et des paladins), amoureux de la vie et de ses plaisirs, ouvert au sacré et tout empli d’un respect quasi païen pour le rapide destin. Et quelle élégance patricienne, discrètement anglomane : ces tweeds, ces chemises tattersall à carreaux, et ces cravates en tricot ! D’autre part, me revient, fidèle d’entre les fidèles, Pierre Joannon, l’auteur de quelques livres talismans, comme L’Hiver du Connétable. De Gaulle et l’Irlande, publié chez Artus, un court essai qui m’aura marqué de manière indélébile, ou encore son fervent Michael Collins.

Fils de la Méditerranée

Quarante ans d’amitié, disais-je, d’amour partagé pour l’Hibernie, de passion bibliophilique, de culte de la grande Bleue, car les deux amis, quoique adorateurs du vent et de la brume celtiques, demeuraient fils de la Méditerranée, au point de fonder, à Antibes, un prix Audiberti, attribué aux plus brillants chantres du Mare nostrum. Tout au long des pages de ce recueil, le lecteur voyage d’ailleurs de Monaco à Galway.

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Né de l’absence et du chagrin, celui causé par la disparition d’un ami, « si entièrement éloigné de notre commerce » (Montaigne), Une Amitié vagabonde rassemble des textes de Michel Déon lui-même où il se livre avec retenue, fait l’éloge de Larbaud, l’un de ses dieux, de Durell et de Joannon – « l’ami parfait ». Un Déon familier, à la triple fidélité, gravée dans l’acier de son épée d’académicien – le trèfle de l’Ile verte, la chouette d’Athéna et le lys des quarante rois qui ont fait la France. Un Déon non pas exilé en Grèce puis en Irlande, mais, comme le précise finement Joannon, évadé – donc heureux sans illusion. Plaisant paradoxe en fait que ce choix, par l’écrivain français, de vivre à l’Ouest du monde, alors que Joyce, Yeats et Beckett, Celtes pur malt, quittèrent tous l’Irlande sans retour.

Un beau livre, qui nous rappelle, non sans une involontaire cruauté, le manque éprouvé depuis le départ de Michel Déon pour Tír na nÓg, la terre de l’éternelle jeunesse.

Michel Déon et Pierre Joannon, Une Amitié vagabonde, La Thébaïde.

« Le coeur de l’électorat macroniste est opposé au multiculturalisme »

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Emmanuel Macron en visite à Lens, 2018. Auteurs : Jacques Witt/SIPA. Numéro de reportage : 00883640_000002

Scoop : les électeurs de Macron sont presque aussi laïques et opposés à l’immigration illégale que le reste des Français ! D’après une récente enquête de l’Ifop[tooltips content= »Etude de l’Ifop réalisée pour la Fondation Jean Jaurès réalisée auprès d’un échantillon national représentatif de 2500 personnes âgées de 18 ans et plus.« ]1[/tooltips], ils sont même une nette majorité à vouloir boycotter Décathlon après la commercialisation d’un « hijab de course ».  Ces résultats étonnants montrent le fossé entre les discours relativistes de certaines pointures de la Macronie et leur électorat. Pour y voir plus clair, j’ai interrogé François Kraus, directeur du pôle Politique/Actualités de l’Ifop.


Daoud Boughezala. D’après votre enquête sur la laïcité menée auprès d’un échantillon de l’électorat macroniste, une large majorité de sympathisants LREM soutient les appels au boycott de Decathlon après la commercialisation d’un « hijab de course ». Pourquoi les dites-vous partisans d’une « laïcité de combat » ?

François Kraus. Il faut d’abord rappeler que cette polémique autour du « hijab de course » vendu par Décathlon a réveillé au sein de la majorité présidentielle des fractures qui étaient déjà apparues au travers des réactions autour des prises de parole de Maryam Pougetoux (porte-parole voilée de l’UNEF) ou du projet d’interdiction des signes religieux aux accompagnateurs des sorties scolaires un temps défendu par Jean-Michel Blanquer. Le débat d’idées sur la laïcité organisé récemment à la République en Marche nous est alors apparu comme l’occasion idéale d’évaluer le poids, dans l’opinion en général et dans l’électorat Macron en particulier, des positions d’Aurélien Taché et de ses proches (Fiona Lazaar, Laetitia Avia, Sacha Houllié) qui défendent les principes une « laïcité ouverte », « libérale » et « inclusive ».

76% des électeurs macronistes soutiennent l’interdiction du port de signes religieux ostensibles en entreprise

Or, l’enseignement majeur de notre enquête, qui repose sur un échantillon particulièrement solide (2500 Français dont environ 500 électeurs macronistes), est la remise en cause de l’idée selon laquelle l’électorat d’Emmanuel Macron serait porteur d’une vision multiculturaliste et anglo-saxonne de la laïcité et de la place des religions dans la société. Au contraire, la masse de ses électeurs affiche, comme l’ensemble des Français, une vision très « offensive » du principe de laïcité.

Cette sensibilité « laïciste » apparaît ainsi dans l’adhésion massive des électeurs macronistes à des mesures allant beaucoup plus loin que la législation actuelle comme par exemple l’interdiction du port de signes religieux ostensibles aux usagers fréquentant des services publics (à 78%, contre 76% de l’ensemble des Français), aux étudiants dans les universités (à 80%, contre 76% de l’ensemble des Français) ou encore aux accompagnateurs de sorties scolaires (à 76%, comme l’ensemble des Français).

De même, ils soutiennent (76%) autant que l’ensemble des Français (74%) l’interdiction du port de signes religieux ostensibles dans les entreprises privées, que permet désormais la « loi travail » (2016).

Les jeunes sont beaucoup moins attachés que la moyenne aux grandes lois laïques

Mais l’hostilité des électeurs macronistes à une présence ostensible du religieux dans l’espace public transparaît aussi dans leur opposition aux symboles de la « mode pudique » que peuvent être le « burkini » ou le « hijab de course ». C’est particulièrement net dans le large soutien qu’ils apportent aux arrêtés anti-burkini qui avaient été pris en 2016 (à 78%, soit autant que chez l’ensemble des Français). Cela l’est aussi mais un peu moins dans leur soutien aux appels au boycott d’entreprises comme Décathlon, majoritairement soutenus par les électeurs Macron mais dans une proportion un peu moins forte que (56%) dans l’ensemble de la population (62%).

Dans le cadre de l’affrontement historique entre la « laïcité d’ouverture » et la « laïcité de combat », les électeurs de Macron expriment donc comme le reste des Français leur attachement au respect d’une plus grande neutralité religieuse dans l’espace public. Néanmoins, il serait quelque peu présomptueux d’en conclure à une totale « défaite de la pensée » inclusive. Les résultats de l’enquête montrent en effet que les jeunes sont beaucoup moins attachés que la moyenne aux grandes lois laïques actuelles, moins hostiles à la « mode pudique » et moins favorables à l’interdiction des signes religieux ostensibles dans l’espace public. Cela confirme d’ailleurs les données d’autres enquêtes qui montraient par exemple que si une large majorité des Françaises étaient gênées à la vue d’une femme portant un burkini (59%), ce n’est le cas que d’une minorité de jeunes (32%) qui ne perçoivent sans doute pas ce genre d’habit comme un symbole de la domination masculine. Dans ce cadre, la bataille des idées sur le sujet semble plus que jamais ouverte pour les générations à venir.

La défense de la laïcité est une valeur aussi importante à la gauche de la gauche  qu’à la droite de la droite

Plus que l’attachement à une « laïcité de combat », la plupart des électeurs macronistes n’expriment-ils pas un rejet de l’islamisation de la société ? 

Il n’est pas facile d’apporter une réponse simple à votre question. Disons que si la laïcité à la française n’est pas un dogme monolithique, elle est loin de se réduire à un cadre juridique se contentant de garantir la liberté de conscience et d’organiser les rapports entre les religions et les pouvoirs publics. Dans la tradition  républicaine française, la laïcité est aussi associée à un combat pour un idéal de société (Kulturkampf) visant à réduire l’influence des religions dans la société et le poids des appartenances religieuses. La question de savoir où placer les limites des formes d’expression religieuse dans les lieux publics se pose donc naturellement plus pour une religion exogène (l’islam) dont les manifestations apparaissent plus visibles à la population majoritaire, en particulier lorsqu’il s’agit d’un symbole sexiste comme le voile. Dans ces conditions, il est difficile de dissocier le rejet de la présence religieuse dans l’espace public en général du rejet des signes religieux spécifiquement musulmans.

L’enquête montre toutefois une chose importance : si le rejet des formes de « mode pudique » que peuvent être le « burkini » ou le « hijab de course » est beaucoup plus fort chez les électeurs les plus sensibles à l’islamisation de la société, la « défense de la laïcité » est, elle, une valeur aussi importante à la gauche de la gauche (50% chez les électeurs Mélenchon, 55% chez les électeurs Hamon) qu’à la droite de la droite (54% chez les électeurs lepénistes). En cela, l’attachement à la laïcité au sens strict n’est pas réductible à un rejet de l’Islam en France. Cette étude montre d’ailleurs aussi que cette aspiration à un renforcement de la laïcité ne vise pas que l’Islam : les deux tiers des Français (64%) soutenant par exemple le principe d’une abrogation du concordat en Alsace-Moselle qui, il faut le rappeler, ne profite pour l’heure qu’aux lieux et ministres des cultes catholique, luthérien, réformé et israélite.

La lutte contre l’immigration clandestine constitue un enjeu déterminant du vote pour 59% des électeurs LREM aux européennes.

Malgré le flou présidentiel et le silence du Grand débat autour de la préservation de l’identité nationale et du contrôle des flux migratoires, ces deux thèmes préoccupent-ils la frange macroniste de l’opinion ?

Oui, et à peu près autant qu’au sein de la population. La question de la lutte contre l’immigration clandestine constitue ainsi un enjeu « déterminant » du vote pour 59% des électeurs de la liste LREM aux élections européennes, soit une proportion à peu près aussi élevée que chez l’ensemble des Français (61%). Et il est intéressant de noter qu’il n’y a pas sur ce sujet énormément d’écarts entre les électeurs LREM venus de la gauche (59%) et ceux venus de la droite (64%). La lutte contre les replis communautaristes et identitaires apparaît quant à elle comme un thème de campagne sensiblement plus important pour les électeurs de la liste LREM aux élections européennes (52%) que pour l’ensemble des personnes ayant l’intention d’aller voter à ce scrutin (42%). On est donc très loin d’être sur l’archétype d’un électorat qui partagerait sur ces sujets la ligne « Terra Nova ».

Pour LREM, le risque est grand de provoquer un hiatus entre ses parlementaires et la masse de son électorat plus laïque.

Au sein du parti présidentiel, l’aile multiculturaliste incarnée par le député Aurélien Taché, la tête de liste aux Européennes Nathalie Loiseau et d’autres élus s’oppose à la ligne plus républicaine que porte Marlène Schiappa. Ce clivage recoupe-t-il une opposition droite/gauche au sein de l’électorat Macron ?

Si on se fie à l’importance que donnent les électeurs actuels de la liste LREM aux européennes à certains enjeux, on observe en effet qu’un thème comme la lutte contre le racisme et les discriminations est beaucoup important dans le choix des électeurs LREM venus de la gauche (64%) que ceux venus de la droite (34%). Toutefois, ces électeurs venus de la gauche pèsent peu dans cet électorat, que ce soit par rapport aux macronistes « canal historique » ou aux électeurs venus de la droite. Et globalement, les résultats de l’enquête montrent bien que le positionnement relativiste de cette aile multiculturaliste sur ces sujets est minoritaire, voire ultra-minoritaire, dans l’opinion comme dans le cœur de l’électorat présidentiel.

Certes, il serait sans doute un peu simpliste de réduire Taché et ses amis députés à l’expression d’un « plenelisme parlementaire » totalement déconnecté du positionnement réel des électeurs LREM sur ces sujets. Il n’en reste pas moins que pour une formation dont une part significative des élus et des cadres dirigeants ont été formés dans des organisations de gauche aujourd’hui hostiles au laïcisme à la française (ex : MJS, UNEF…), le risque est grand de provoquer un hiatus entre les parlementaires et la masse d’un électorat qui affiche, lui, une conception beaucoup plus « offensive » de la laïcité.