Anne Coffinier, la directrice de la Fondation pour l’Ecole, responsable de la fondation Espérance banlieues, regrette la « fuite en avant » de sa filiale qui tend à se détourner de la mission pour laquelle elle a été créée. 


Causeur. Dans un article du 6 mars dernier, le Canard Enchaîné évoque un audit « embarrassant » pour la fondation Espérance banlieues. Or, cette entité est juridiquement une « filiale » de la Fondation pour l’Ecole (FPE), reconnue d’utilité publique et dont la mission est d’aider les écoles hors contrat. Vous dirigez cette fondation. Pourriez-vous expliquer de quoi il s’agit et quelle est la position de la FPE ?

Anne Coffinier. J’ai soutenu la demande d’un groupe d’administrateurs de convoquer un Conseil d’administration sur Espérance banlieues (une fondation abritée, créée en 2012 pour favoriser le développement d’écoles hors contrat dans des banlieues françaises qui gère aujourd’hui 18 établissements) et de le préparer par un audit complet parce qu’il était patent que cette dernière s’était détournée de son objet statutaire et qu’elle mettait en danger, par son action incontrôlée, l’action de la Fondation pour l’Ecole dans son ensemble.

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La Fondation pour l’Ecole cherche à ce que des écoles indépendantes qualitatives, sociales et variées se développent et soient financièrement accessibles à tous les enfants, sans être exclusive, c’est-à-dire en banlieues mais aussi sur tout le territoire. Sa mission est de promouvoir la liberté scolaire qui passe par le droit des écoles à choisir librement leurs modèles éducatifs, leurs méthodes et leurs professeurs, avec la contrepartie d’être soumises à un strict contrôle de l’Etat sur leurs résultats et le bien-être de leurs élèves. Espérance banlieues s’est lancée pour sa part dans une fuite en avant en ouvrant de plus en plus d’écoles, parfois assez artificiellement (plusieurs ont moins de 6 élèves ; le coût par élève excède deux fois celui du public), qu’elle ne sait pas financer dans la durée (elle doit trouver chaque année près de 10 millions d’euros pour environ 600 élèves) et qui la mette à la merci de l’Etat. Elle a donc besoin d’obtenir un financement public à tout prix.

Pendant quelques années, la Fondation pour l’Ecole et Espérance banlieues  ont pourtant travaillé ensemble…

Tout à fait ! La Fondation pour l’Ecole a créé la fondation Espérance banlieues, qui est sa fille et n’a pas de personnalité juridique propre. Les écoles Espérance banlieues n’auraient jamais vu le jour sans l’implication financière, juridique et humaine de la Fondation pour l’Ecole. C’est la Fondation pour l’Ecole qui porte toute la responsabilité juridique d’Espérance banlieues, et c’est donc la moindre des choses qu’elle soit au fait des objectifs réels de cette dernière et convaincue de sa bonne gestion des risques. Espérance banlieues doit donc concourir aux objectifs de la fondation mère et ne peut développer des actions qui les compromettent. Or aujourd’hui, la fondation Espérance banlieues cherche par tous les moyens à faire oublier ses liens avec la Fondation pour l’Ecole. Parce qu’elle veut à tout prix obtenir un financement de l’Etat, quitte à passer sous contrat ou avoir un statut public.

En quoi cela pose-t-il un problème ?

La fondation n’a d’action légitime que tant qu’elle correspond aux statuts pour lesquels elle est reconnue d’utilité publique. Or, nous sommes habilités à soutenir les écoles hors contrat conformes à notre charte et à promouvoir la liberté scolaire. D’autres structures, excellentes par ailleurs, ont une mission regardant les écoles sous contrat, ce qui n’est pas notre cas. Si nous sortons de notre mission, l’Etat pourrait nous supprimer notre utilité publique. Donner à chaque enfant les moyens financiers d’accéder à l’école privée de son choix est une bonne chose, pour autant que la contrepartie ne soit pas que l’établissement scolaire renonce à  la liberté de choisir lui-même ses programmes et de recruter et manager lui-même ses professeurs. Le modèle éducatif Espérance banlieues étant libre de droits, on peut tout à fait imaginer que d’autres s’en inspirent dans le cadre d’écoles sous contrat ou publiques. Nous avons créé ces écoles pour inspirer le système éducatif dans son ensemble et nous nous en réjouirons donc. Mais ce n’est pas le rôle de la Fondation.

Justement, est-ce que la Fondation pour l’Ecole a pour mission de proposer une alternative à ceux qui ne souhaitent pas créer une école sous contrat avec l’Etat ou bien êtes-vous en opposition de principe avec l’idée même d’une école sous contrat ? Quelle est votre vision des liens entre l’Ecole et l’Etat ?

Quand un acteur non étatique crée une école, elle est nécessairement hors contrat. Au bout de 5 ans d’existence, si l’Etat le souhaite et en a les moyens financiers, l’école peut demander à passer sous contrat. En pratique aujourd’hui, elle obtient une fin de non-recevoir. Le contrat a permis beaucoup de choses excellentes et il n’est pas en cause, mais rappelons que beaucoup  d’écoles publiques ou sous contrat reconnues ont toujours été créées comme des écoles hors contrat, comme par exemple l’école alsacienne. C’est la forme juridique naturelle pour innover. Elles sont prévues et encadrées par le Code de l’éducation, remplissent une mission d’intérêt général et sont des institutions aussi républicaines que les autres. La liberté scolaire est un élément essentiel de l’Etat de droit et de toute vigilance anti totalitaire.

Cette crise entre la Fondation pour l’Ecole et Espérance banlieues a-t-elle pour origine des problèmes de personnes ? De bonne gestion ou bien des questions de stratégie et d’idéologie ? 

La crise actuelle est d’abord un problème de stratégie : la fondation Espérance banlieues tourne le dos à ce pour quoi elle a été créée sans en avoir reçu l’autorisation de la Fondation pour l’Ecole, sa fondation abritante. S’ajoutent à cela de graves problèmes de gouvernance de la part de la fondation Espérance banlieues, source de risques majeurs pour sa fondation mère puisque c’est cette dernière qui porte la totalité de la responsabilité juridique pour les actes de sa « fille ».

Traditionnellement en France – depuis le XIXe siècle -, l’étendard de l’école libre est porté par les catholiques. Quelle est la vision de votre fondation sur la question de la laïcité dans les écoles ? Est-ce que cette question a quelque chose à voir avec la crise actuelle ?

Historiquement, il faut rappeler que l’étendard le plus agité était d’abord celui porté par des anticléricaux qui souhaitaient retirer à l’Eglise sa mission éducative, en la transférant à l’Etat au nom de l’émancipation du peuple. Il est donc normal que les catholiques se soient mobilisés pour que les familles gardent la possibilité d’une alternative éducative. S’agissant de la Fondation pour l’Ecole comme de la fondation Espérance banlieues, ce n’est un secret pour personne qu’elles ont été créées par des catholiques. Mais catholique veut dire universel, et nous travaillons pour tous, sans exception, parce que le droit d’accéder à une école de qualité qu’on a librement choisie est un droit fondamental pour tout Etat de droit.

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