Source de nombreuses et riches analyses, en particulier un magnifique essai de Jacqueline de Romilly1, l’Orestie d’Eschyle est connue pour montrer comment, dans la démocratie athénienne, la justice prend le pas sur la vengeance. Mais ce texte est aussi une mise en scène de la laïcité dans ce qu’elle a de meilleur, dans l’exaltation de la liberté et de l’émancipation humaines sous l’égide des dieux.

Dernière pièce de cette trilogie, les Euménides content l’aboutissement de la suprême habileté de « cette Athéna rayonnante, qui assure d’un coup la gloire de sa cité et l’éclat d’une justice dont elle s’est faite la créatrice et la garante »2.

Quand les dieux réclament la justice des hommes

Oreste a tué sa mère, parce qu’elle-même avait tué son époux puis spolié leurs enfants. Il s’est rendu à Delphes, où Apollon l’a purifié de la souillure du meurtre. Le dieu, néanmoins, lui a enjoint de répondre de ses actes devant la justice des hommes. Il y a le jugement des immortels, qui garantit l’harmonie du Cosmos, et il y a le jugement des humains, qui permet l’harmonie de leur société, ou du moins lui évite de sombrer dans le chaos. L’un n’a pas à prétendre se substituer à l’autre. Pas plus qu’il ne tolérerait l’hubris d’un mortel qui prétendrait décider de ce qui revient aux dieux, Apollon ne permettrait que l’ordre divin écrase ce qui relève des hommes.

Oreste se rend donc à Athènes, protégé toujours par Apollon mais poursuivi par les Érinyes, les Furies, esprits anciens de la vengeance, du sang qui appelle le sang. Les habitants de la cité doivent juger celui qui se présente ainsi à eux. Ne sachant que faire de lui, ils demandent à Athéna de guider leur conduite, tout comme le lui demande Oreste qui enlace sa statue.

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La déesse apparaît. Elle se refuse à dire aux citoyens de sa ville s’ils doivent acquitter ou condamner le suppliant. Tout au contraire, elle leur enseigne une méthode pour en décider par eux-mêmes. Par principe, mais aussi parce que comme ils seront obligés d’assumer les conséquences de ce choix, ils doivent y être associés. Exemple à méditer pour bien des gouvernants d’aujourd’hui… Athéna contient la foule (les grecs de ce temps avaient déjà bien compris la différence entre le peuple et la foule), rassemble des représentants de la cité, leur dit d’écouter ce que chaque partie a à dire, de chercher à établir les faits, d’y réfléchir et d’en débattre, puis de voter selon ce que leur dictera leur conscience. Elle-même prendra part au vote, mais à la fin, en dernière, de façon à ne pas contraindre le choix des autres juges.

Voici ce qu’elle dit : « Je vais choisir les plus intègres de mes citoyens ; je reviendrai décider cette cause avec eux, et leur ferai jurer de ne point trahir l’équité. (…) Et maintenant, que chacun donne son suffrage, selon ce qu’il croit juste ! »

Mesure-t-on bien ce qui se joue là ? Athéna, déesse de la sagesse, fille du dieu suprême et de la déesse de l’intelligence, « seule dans le ciel à pouvoir ouvrir la salle où dort la foudre », s’interdit de se substituer au libre choix de la conscience des hommes. Les juges décideront en leur for intérieur, et ceux dont le vote ne serait pas conforme à celui de la déesse n’encourront nul châtiment, nulle réprobation. Plus encore : elle qui d’un mot pourrait imposer sa volonté, disposera d’une voix et rien de plus. Dans l’assemblée qu’elle-même institue, son vote aura le même poids que les autres. Ainsi en a-t-elle décidé : elle sera citoyenne de sa cité, au milieu des siens.

« L’homme libre, ami de Dieu, n’est-il pas meilleur que l’homme esclave de Dieu ? »

Ne l’oublions jamais : c’est en garantissant la liberté de l’homme que les dieux se donnent la possibilité de le côtoyer véritablement, de personne à personne. Ainsi, leurs théophanies permettent aux mortels non seulement la prise de conscience d’une puissance, mais aussi la rencontre avec une présence3. La foi peut alors apparaître, car la foi n’est pas de croire à l’existence d’un dieu, mais de croire en lui. Voilà ce que nous dit Eschyle, voilà ce qui se manifeste aujourd’hui comme hier sous l’olivier d’Athéna et le laurier d’Apollon.

Ce n’est pas pour rien que Wittgenstein, reprenant l’idée et même les termes de Plutarque, écrivait : « La foi religieuse et la superstition sont tout à fait différentes. L’une d’entre elles provient de la peur et est une sorte de fausse science. L’autre est une confiance. »

Et Yadh Ben Achour ne dit pas autre chose : « L’homme libre, ami de Dieu, n’est-il pas meilleur que l’homme esclave de Dieu ? »4 Certains dieux et certains hommes l’ont compris…

Le débat contradictoire se tient. Les Érinyes veulent que l’on tue Oreste, Apollon plaide la clémence. Ils n’exigent pas, ils argumentent.

Et n’est-ce pas ainsi que devraient se comporter les religions ? Non pas en donneuses de leçons, non pas en menaçant ceux qui ne se plient pas à leurs directives, mais avec l’éclatante noblesse d’Athéna et la lumineuse simplicité d’Apollon, qui propose des pistes vers la sagesse, expose ses arguments à l’analyse critique et à la décision des représentants de la cité, mais n’impose rien.

Là où les Érinyes veulent la rage et la violence, il rappelle aussi la gravité d’une condamnation à mort. Il ne l’exclut pas dans l’absolu, mais souligne son poids : « Une fois que la terre a bu le sang d’un homme, elle ne le rendra jamais. »

Le triomphe de la justice

Le jugement a lieu, on dépouille l’urne. Oreste est acquitté, Oreste est libre, le fils et la fille de Zeus l’ont libéré de la sombre emprise des Furies en même temps qu’ils ont rendu libres les citoyens d’Athènes pour décider de la conduite des affaires de la cité. Ils leur ont donné le droit sacré de réfléchir aux paroles des immortels et d’exercer leur raison critique. Et puisqu’il fallait bien que les juges choisissent, et donc s’opposent soit à Apollon soit aux Érinyes, le droit mais aussi le devoir vertigineux de défendre ce qu’ils savent et sentent être juste, quitte à être en désaccord avec un dieu.

Nul relativisme dans cette attitude : Athéna et Apollon soulignent le triomphe de la justice, ils savent que des deux décisions possibles l’une était bonne et l’autre ne l’était pas. Eux-mêmes ont pris partie sans aucune ambiguïté. Les débats n’ont pas visé le consensus, mais la vérité. Ce n’est pas l’indifférence ou une fade neutralité qui poussent ces Olympiens à vouloir l’émancipation des humains, mais la confiance. Osons le dire : la foi en la possible grandeur de l’Homme. Après tout, ces mortels qui toujours oscillent entre l’héroïsme et la mesquinerie, la sagesse et l’aveuglement, le don de soi au monde et la tentation de dévorer le monde, ne sont-ils pas eux aussi à leur manière enfants de Zeus ?

Nul angélisme non plus, puisqu’Athéna approuve les Érinyes sur le point précis de la nécessité des châtiments pour que la loi soit respectée. En une phrase elle résume un idéal politique de nuance et d’équilibre : « Je veux vous persuader d’éviter la tyrannie comme l’anarchie, mais non de renoncer à toute répression ».

Ni relativisme ni angélisme donc, mais la certitude que la persuasion vaut mieux que les dogmes, car on ne peut adhérer pleinement à un argument que si l’on peut d’abord l’évaluer, en mesurer la pertinence, et donc si et seulement si on s’autorise la prise de recul et la distance critique.

« Mon cœur, toujours, est tout acquis à l’homme »

Remarquons aussi que si les débats supposent l’échange d’arguments et leur analyse, donc la parole et la primauté de la raison, Eschyle n’oublie pas que la raison n’est pas tout. Les discussions qu’il met en scène font aussi appel aux mythes et aux symboles pour accéder à la vérité, ainsi qu’aux intuitions et aux élans intérieurs, même s’ils doivent en dernière instance être soumis à l’examen de la logique et du logos. Athéna elle-même explique ainsi son choix final en faveur d’Oreste : « Je n’ai point eu de mère pour me mettre au monde. Mon cœur, toujours, est tout acquis à l’homme… » Le cœur…

Le monde de l’agora, de la démocratie et des débats a un besoin vital de la parole, l’échange franc des idées nécessite un discours clair, mais ce discours reconnaît la place de l’au-delà du dicible. C’est une pensée rigoureuse et exigeante qui sait pourtant que certaines choses doivent être ressenties avant de pouvoir être pensées, si toutefois elles peuvent l’être. La Grèce des philosophes est aussi celle des cultes initiatiques, et les deux ne s’opposent pas, non plus que ces autres pôles complémentaires que sont l’apollinien et le dionysiaque, et qui irriguent aussi bien la philosophie que les mystères sacrés. Plutarque, prêtre et initié d’Apollon, ardent partisan de la philosophie comme chemin vers le vrai et le divin, n’hésite pas à se référer aussi aux mystères de Dionysos. Son dieu qui débat et convainc l’aréopage au cœur de la ville, est frère et jumeau de la farouche chasseresse qui s’ébat dans la sylve étrange et virginale. Les temples et le marbre n’ont pas aboli les bosquets sacrés et les sources, les réflexions intellectuelles n’ont pas étouffé l’émotion ineffable, mais les rejoignent en une union féconde. Nombre de héros et de sages sont nés des amours des Olympiens, lumière éclatante, pour la douce clarté et la pénombre humide des nymphes.

Liberté de pensée de chacun, liberté de débattre et donc de critiquer même la parole divine, liberté pour l’assemblée des citoyens de prendre une décision qui ne soit pas celle que cette parole aurait dictée, devoir d’émancipation et de penser par soi-même, primauté de la conscience et de la responsabilité. Qu’a donc exalté Eschyle si ce n’est l’essence même de la laïcité, voulue et instaurée par les dieux ?

Mais la pièce ne s’arrête pas là, et sa conclusion nous concerne avec une acuité toute particulière, puisqu’elle parle de l’arrivée dans la cité d’une religion étrangère, et initialement menaçante.

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