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« Rouge »: l’art soviétique en noir et blanc


Jusqu’au 1er juillet, le Grand Palais accueille l’exposition « Rouge » consacrée à l’art soviétique de 1917 à 1953. Si l’événement offre un passionnant aperçu du foisonnement artistique de l’époque, son esprit manichéen réduit l’art figuratif à un simple avatar du stalinisme. 


À parcourir l’exposition « Rouge » au Grand Palais, l’histoire de l’art dans la Russie des soviets serait très simple. Il y aurait d’abord le magnifique jaillissement des avant-gardes, leurs « utopies généreuses », leurs « trésors de créativité ». Puis, avec la prise de pouvoir du méchant Staline, une mise au pas interviendrait au profit d’une figuration passéiste et asservie. Une bonne part de la presse y fait écho. Antiennes et répons semblent sortis d’un même missel de la modernité. Le problème est que tout cela est très réducteur et, surtout, en grande partie faux. Rappel des faits et pistes de réflexion.

Les avant-gardes sont tout sauf des « utopies généreuses »

Les avant-gardes, appelées à l’époque « artistes de gauche », rassemblent des créateurs radicaux tels que futuristes, constructivistes, etc. Ce sont avant tout d’ardents révolutionnaires. Certes, ils sont souvent plus anarchisants et imprévisibles que d’autres, mais pas moins déterminés. Ils prennent immédiatement des postes clés à l’Izo-Narkompros, branche du ministère de l’Éducation chargée des arts visuels. Ils créent des ateliers, ont des journaux, comme le LEV de Maïakovski. Ils accaparent les commandes publiques.

Les artistes figuratifs, assimilés au goût « bourgeois », sont alors dans une très mauvaise passe. Nombre d’entre eux partent en exil. Les avant-gardes font pression sur les autorités pour une liquidation totale de la figuration. Maïakovski en est sûr : « Le peuple est futuriste. » Malevitch martèle : « L’art imitatif doit être détruit comme l’armée de l’impérialisme. » Ils veulent que leur art, et lui seul, soit reconnu comme « art communiste ». Les avant-gardes ne cessent d’exiger la fin du pluralisme artistique à leur profit. L’ironie de l’histoire consiste en ce qu’elles soient exaucées sur ce point, mais à leurs dépens.

A lire aussi: Il faut sauver le Grand Palais

La liquidation de l’art figuratif ne relève pas seulement pour eux d’une rivalité de faction, c’est le cœur de leur doctrine. Pour saisir leur état d’esprit, on pourrait établir un parallèle avec la théologie négative. Pour certains mystiques, en effet, Dieu dépasse infiniment ce qui peut être approché par l’intelligence et la sensibilité humaines. Dieu est plus grand, plus beau, plus vrai, plus tout. Dès lors, tout ce à quoi on peut s’attacher sur Terre ne représente que de médiocres pis-aller freinant la quête de l’absolu. La Révolution, pour les avant-gardes artistiques russes, c’est un peu la même chose. Il est question de faire table rase du passé, et particulièrement des charmes trop humains de la peinture bourgeoise. Le terme de suprématisme adopté par Malevitch exprime bien cette soif d’absolu. Son Carré blanc sur fond blanc ou encore Pur rouge, d’Alexandre Rodtchenko, traduisent l’impatience d’en finir avec la figuration. Les pulsions éliminatrices des avant-gardes ressemblent beaucoup à celle des iconoclastes au temps de l’Empire byzantin, à ceci près qu’elles se situent dans le contexte infiniment plus dangereux d’un totalitarisme du XXe siècle. Cessons de les trouver « généreuses » !

L’échec des avant-gardes est scellé bien avant Staline

Les artistes de gauche veulent transposer dans le champ artistique l’injonction de Marx : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde ; il faut désormais le transformer. » Ces artistes n’envisagent donc ni de représenter l’existence humaine ni d’exprimer les sentiments qu’elle leur inspire. Ils visent des changements concrets dans la vie des gens. Pour reprendre les mots de Trotski, ils ne souhaitent pas que leur art soit un « miroir », aussi profond soit-il, mais un « marteau ».

C’est dans ce choix fondateur que se trouve la clé de leur réussite et aussi la cause de leur échec. Côté réussite, ils produisent des objets utilitaires s’apparentant au design : vaisselle, tissus, vêtements, meubles. Ils décorent des fêtes, des rues et des trains… « Les murs sont nos pinceaux, les places sont nos palettes », proclame Maïakovski. Marinetti, père du futurisme et du fascisme italien, vient les soutenir. Dans le domaine de l’architecture, ils signent des réalisations particulièrement marquantes. Tout ceci est intelligemment présenté dans l’exposition « Rouge ».

L’histoire de l’art, c’est toujours mieux quand on l’écrit soi-même

Dès son ouverture en 1977, le centre Beaubourg (organisateur de l’exposition « Rouge ») se lance dans de grandes expositions visant, par leur taille et par leurs références internationales, à écrire d’une nouvelle façon l’histoire de l’art du XXe siècle. Il y a ainsi « Paris-Berlin », « Paris-New York », etc. Magnifiques expositions au demeurant.

Cette façon de faire autorité est évidemment tout sauf neutre. Elle sert manifestement la sensibilité portée par le centre Beaubourg et les projets de ses premiers dirigeants, comme Karl Pontus-Hultén. Les amateurs d’art des périodes concernées auraient cependant été très surpris de voir apparaître tant d’inconnus et de ne pas trouver trace des artistes considérés comme majeurs en leur temps, tel Despiau, expurgé de « Paris-Paris » en 1981.

Avec l’actuelle exposition « Rouge », on se souvient surtout de « Paris-Moscou » qui, en 1979, met en histoire les avant-gardes russes exhumées d’un profond oubli peu avant. Le problème est peut-être justement qu’en quarante ans le regard sur cette période de l’histoire ne s’est guère élargi.

Cependant, les limites de cet art utilitaire sont tout de suite perçues par les autorités bolcheviques. Anatoli Lounatcharski, dirigeant du Narkompros, confronté à des ultimatums exigeant l’exclusivité, préserve pourtant le pluralisme. Ce vieux compagnon de Lénine et ancien guide au Louvre a une approche assez libérale des arts. Lénine a lui aussi une culture éclectique et des goûts classiques. Il déteste les « épouvantails futuristes ». En outre, il se méfie de ces artistes « de gauche » aux tendances anarchisantes.

C’est Trotski qui théorise le refus. Dès 1922, alors que la guerre civile s’achève, il rédige un livre intitulé Littérature et Révolution intégrant les questions artistiques. Quoi que l’on pense de ce redoutable personnage, force est de constater qu’il fait une analyse époustouflante des enjeux artistiques de son temps (analyse qui, notons-le au passage, pourrait aussi aider à comprendre certaines difficultés de l’art contemporain).

Trotski énonce d’abord un argument de fond. Son idée est qu’en s’interdisant la figuration, les avant-gardes se privent de la possibilité essentielle de représenter et d’interpréter l’existence humaine. Il écrit : « L’art, nous dit-on, n’est pas un miroir, mais un marteau, il ne reflète pas, il façonne […]. Si l’on ne peut se passer d’un miroir pour se raser, comment pourrait-on se construire ou reconstruire sa vie sans se voir dans le miroir de la littérature ? » (Il emploie alternativement les termes arts et littérature, domaines englobés dans une même analyse.)

Suit un argument circonstanciel. Les avant-gardes n’ont, selon lui, pas dépassé le stade de recherches inabouties. Elles restent étrangères aux masses et impropres à interagir avec elles. « Il est tout aussi impossible, écrit-il, de canoniser des recherches que d’armer un régiment avec une invention inaboutie. » Il n’est donc pas question de jeter le bébé avec l’eau du bain : « Renoncer à l’art de métier, c’est enlever un outil aux mains de la classe qui construit une nouvelle société. »

Les avant-gardes perdent vite leur influence au long des années 1920. Staline, en consacrant le « réalisme socialiste » après sa prise de pouvoir en 1929, ne fait que conclure un processus engagé bien avant lui. Nombre d’artistes d’avant-garde cessent alors leur activité ou évoluent vers d’autres tâches comme l’affiche de propagande. Alexandre Rodtchenko (1891-1956) est typique de ce glissement. Constructiviste et expérimentateur au départ, c’est par la photo, le collage et le photomontage qu’il brille désormais. L’exposition « Rouge » rend magnifiquement compte de son talent. Il conjugue avec virtuosité clichés, mises en page audacieuses et typographies de choc. Cependant, on peut parfois ressentir comme un malaise. Comment se délecter, par exemple, de son rendu euphorisant du percement du canal de la mer Blanche ?

Le réalisme russe n’est pas une invention stalinienne, il s’inscrit dans une histoire extraordinairement riche

Pour bien comprendre le retour en force de la figuration au cours des années 1920, il faut prendre la mesure de l’héritage extrêmement riche de la période précédente. Deux mouvements, les Peredvijniki (« les Ambulants ») et Mir Iskousstva (« le Monde de l’art ») ont placé la Russie au tout premier plan des pays artistiques. Il y a énormément d’artistes de très grande qualité en Russie au début du xxe siècle. Notre francocentrisme méconnaît ces merveilleux créateurs.

Dans les années 1920, nombre de ces artistes sont encore présents en Russie ou ont formé des élèves. En 1922, ils fondent l’AKhRR (Association des artistes de la Russie révolutionnaire), organisation qui va coordonner le déploiement de la figuration avec la bénédiction des autorités. L’URSS se couvre de portraits de Lénine, puis de Staline et autres Gorki. Les fêtes au kolkhoze le disputent aux chantiers de construction. Certaines œuvres entretiennent la haine de la bourgeoisie d’antan (Boris Ioganson) ou stigmatisent les ennemis intérieurs et les tire-au-flanc. Cependant, dans l’ensemble, la tonalité est à l’enthousiasme permanent. Il est question de positivité, d’avenir, de joie et de sport. Le soldat comme l’ouvrier sont d’infatigables combattants. Difficile de regarder ces peintures en faisant abstraction de leur côté souvent mortifère ou ridicule. Tout ceci apporte indiscutablement de l’eau au moulin des détracteurs actuels.

Cependant, on aurait tort de conclure, avec les organisateurs de l’exposition, à « une faiblesse plastique de la plupart des toiles ». C’est souvent le contraire qu’on peut observer. Un artiste comme Alexandre Deïneka (1899-1969) s’avère même exceptionnel. Fils de cheminot et ardent communiste, il collabore avec tous les régimes jusqu’à Brejnev. On peut ne pas le trouver sympathique, mais penser comme certains qu’un artiste de la période stalinienne est forcément mauvais est une ânerie. Dirait-on de Dmitri Chostakovitch ou de Sergueï Eisenstein qu’ils sont mauvais pour ces mêmes raisons ? Deïneka s’affirme en réalité dans un style très personnel associant certains aspects du constructivisme à une lecture épurée de la tradition réaliste. S’il adhère à la vision radieuse du socialisme, il produit aussi nombre d’œuvres où l’homosexualité masculine, pourtant interdite, s’affiche. On a affaire à un grand artiste et on aimerait le connaître davantage.

"Pleine liberté", Alexandre Deïneka, 1944 ©Adagp, Paris, 2019 / State Russian Museum, St. Petersburg
« Pleine liberté », Alexandre Deïneka, 1944 ©Adagp, Paris, 2019 / State Russian Museum, St. Petersburg

Derrière la façade de la peinture officielle persiste également une diversité de la création. Même Gerassimov (1881-1963), quatre fois prix Staline, brosse des œuvres intimistes. Des artistes de l’ancien régime comme Mikhaïl Nesterov (1862-1942) continuent à peindre dans des formats réduits, par exemple des portraits pleins d’acuité. Cet aspect du réalisme russe est malheureusement complètement absent de cette exposition en grande partie à charge.

La grande singularité de la Russie au XXe siècle réside donc surtout dans la permanence d’une importante figuration. Son enseignement n’y cesse jamais, pas plus que dans l’Europe de l’Est. Même en Chine, de nombreux instructeurs russes sont présents. Rien d’étonnant que le renouveau figuratif auquel on assiste aujourd’hui soit principalement le fait d’artistes de l’ancien bloc de l’Est et de Chinois.

À voir absolument : « Rouge, art et utopie au pays des soviets », Grand Palais, jusqu’au 1er juillet 2019.

Pour approfondir : Igor Golomstock, L’Art totalitaire : Union soviétique, IIIe Reich, Italie fasciste, Chine, Carré, Paris, 1991.

Llinas réinvente le cinéma des origines


 La Flor : partie 4 du cinéaste argentin Mariano Llinas clôt un ensemble d’une durée de quatorze heures mêlant polar, drame, science-fiction et comédie. Magistral.


Le temps ne fait rien à l’affaire, quand on est génial, on est génial. D’une durée de trois heures trente, cette ultime partie de La Flor clôt un ensemble d’une durée de quatorze heures au total. Prenant à contre-courant l’engouement général et fatigant pour les séries télé, un cinéaste argentin et francophile réinvente le cinéma des origines, lequel ne reculait pas devant les épisodes et autres suites diverses.

Mélo, polar, drame, science-fiction, comédie, cette fleur de cinéma pur ne renonce à explorer aucun genre pour jouer à saute-mouton avec un quatuor d’héroïnes réjouissantes. On peut sauter dans ce train en marche et voir isolément cet épisode qui offre un sidérant hommage au Jean Renoir de Partie de campagne. Reprenant sa bande-son, le film y pose ses images inspirées, comme celles d’un ballet d’aviation. On entend alors le film de Renoir comme on ne l’entendait plus et ces nouvelles images nous remplissent d’un bonheur cinéphile absolu. Et n’oubliez pas de rester jusqu’au bout du générique de fin.

La Flor : partie 4, de Mariano Llinas. Sortie le 3 mars.

Dumas et Defoe, mes relectures de printemps

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Sortent un roman inédit d’Alexandre Dumas (Le Comte de Mazzara ) et Robinson Crusoé en Pléiade.


Un Dumas inédit

Qu’il est rafraîchissant de se laisser porter par la plume alerte de Dumas. Point de lourdeurs disgracieuses, de dialogues à la graisse de cheval et de ces longueurs qui assassinent le lecteur, à la veillée. Nos élites devraient relire Dumas, ça donnerait un peu de panache à leur action et de clarté à leur discours. Moins de 200 pages, c’est court diront certains prosateurs universitaires, adorateurs fous des notes de bas de pages. C’est l’assemblage choisi par Alexandre Dumas pour « Le Comte de Mazzara, pour la première fois publié en volume par les Éditions Manucius, dans leur très réussie collection « Aventures & Mystères » dirigée par Mathilde Ribot.

A lire aussi: Taillandier, Le Guern: Je est un autre

Cette longue nouvelle a paru dans Le Mousquetaire II, quotidien éclair (novembre 1886-avril 1867) dont Dumas fut le directeur. La genèse de cette œuvre (le décor historique et la virtuosité du propos) est parfaitement restituée dans une préface signée Philippe Radé. Cette partition à quatre mains associe le maître à Ferdinando Petruccelli della Gattina, député et homme de lettres italien (1815-1890). L’élan et le coup de rein final sont, sans nul doute, de la patte du grand Alexandre. On y retrouve le style fumant, les intrigues, la répartie, la cadence, la fougue et le goût sans lesquels un texte se meurt. En mai 1860, dans le Port de Palerme, sous les bons auspices de Garibaldi, les fleurets s’aiguisent comme les couteaux de cuisine. Le lecteur salivera au son des marmites et d’un repas divin : « poulet frit à la chasseur et des œufs brouillés au jus de rognon et aux pointes d’asperges ». Et il succombera à cette langue abrasive : « Dans les provinces méridionales il n’y a d’amour qu’avant le mariage et de galanterie que dans l’adultère ».

Le Comte de Mazzara d’Alexandre Dumas – Editions Manucius

Robinson relié peau

Il y a des livres qui n’en finissent pas de nous fasciner, de nous nourrir et de nous interroger aussi. Le Robinson Crusoé de Daniel Defoe fait partie de ces « monstres » de la littérature soumis aux interprétations multiples qui émeuvent la critique littéraire depuis 1719. Jusqu’au 30 juin, l’édition de la Pléiade est au prix de 47 euros (offre de lancement). C’est un luxe auquel un honnête homme ne peut se soustraire. 1 040 pages. 209 illustrations. Une carte des voyages de Robinson. Un appareil critique inédit. Une préface de Baudouin Millet. La traduction de Pétrus Borel (publiée à Paris en 1836). Et encore d’autres surprises dans cette œuvre qui condense et expie l’humanité. Ce Pléiade est un compagnon de voyage des plus précieux. Qui peut résister à cette première ligne : « La vie et les autres aventures étranges et surprenantes de Robinson Crusoé, marin de natif de York, qui vécut vingt-huit ans seul sur une île déserte de la côte de l’Amérique près de l’embouchure du fleuve Orénoque, après avoir été jeté à la côte au cours d’un naufrage dont il fut le seul survivant, et ce qui lui advint quand il fut mystérieusement délivré par les pirates. »

Robinson Crusoé, Daniel Defoe – Bibliothèque de la Pléiade

Tunisie: Ben Ali, le vengeur exilé


L’ombre de l’ancien président Zine el-Abidine Ben Ali, exilé depuis le début du « Printemps arabe » en 2011, plane encore sur la Tunisie…


Le 20 mars, la Tunisie a célébré ses soixante-trois ans d’indépendance. Aux deux longs règnes de Bourguiba (1956-1987) et Ben Ali (1987-2011) a succédé une démocratie qui va cahin-caha, mais a su intégrer ses islamistes. Afin d’éviter la guerre civile, le gouvernement de Youssef Chahed réunit les ennemis jurés que sont les postbourguibistes de Nidaa Tunes et les Frères musulmans d’Ennahda. Lors du dernier remaniement ministériel, début novembre, l’attention des médias du monde entier s’est focalisée sur la nomination de René Trabelsi au ministère du Tourisme. Et pour cause : un juif tunisien au gouvernement, ça n’était pas arrivé depuis les lendemains de l’indépendance ! Le symbole devait rassurer l’opinion internationale et promouvoir l’image d’une Tunisie ouverte, tolérante et multireligieuse… bien qu’à 99 % musulmane sunnite.

Ben Ali, la nouvelle Tunisie 

La presse tunisienne, cependant, a retenu un fait politique autrement plus décisif : le retour aux affaires du vieux briscard de l’ancien régime Kamel Morjane. Nommé ministre de la Fonction publique, ce septuagénaire lorgne la succession du président de la République Béji Caïd Essebsi, 93 ans, qui s’ouvrira en novembre prochain. Homme fort des dernières années Ben Ali, au point que la rumeur lui prêtait un destin de dauphin, ministre de la Défense puis des Affaires étrangères, Morjane a connu sa traversée du désert post-Printemps arabe.

Plombé par son image benaliste, il crée son propre parti, mais ne recueille que 1,27 % des voix à la présidentielle de 2014. Depuis, ce politique roué emploie toutes ses qualités de diplomate à dialoguer avec l’ensemble des forces politiques du pays, islamistes compris. Et lorsque la presse le croise en train de deviser avec le chef d’Ennahda, Rached Ghannouchi, les spéculations sur une possible alliance vont bon train.

Il faut croire que les benalistes apprécient les unions contre nature : cet hiver, depuis son exil saoudien, Zine el-Abidine Ben Ali a marié sa fille aînée Nesrine au rappeur K2Rhym, barde révolutionnaire qui s’est longtemps déchaîné… contre le clan Ben Ali. Beau-papa n’est pas rancunier.

Profanation de la cathédrale de Lavaur: l’Église pardonne, moi pas!


Le 5 février, deux lycéens ont mis le feu et saccagé la cathédrale Saint-Alain de la ville de Lavaur (Tarn). Son maire Bernard Carayon s’indigne du silence médiatique et de la mansuétude de l’Église face à ces attaques de plus en plus fréquentes. 


Le timide soleil qui a succédé à la pluie ne s’est pas encore couché, ce 5 février, sur Lavaur, vieille cité tarnaise en Lauragais, teintée par la brique et la pierre dorée. Comme chaque jour, une paroissienne vient fermer la cathédrale pour la nuit, lorsqu’elle découvre qu’une épaisse fumée noire a envahi la nef.

Depuis cinq ans, la municipalité a entrepris de restaurer ce chef-d’œuvre architectural gothique méridional, édifié à la fin du XIIIe siècle, sur une terre marquée par l’hérésie cathare. Large, mais élégante, elle a été intelligemment conçue, comme celle de Pamiers, en Ariège, pour accueillir les foules à convertir, là où s’est dressé le plus important bûcher des Croisades.

L’identité d’une ville

Ici, nous cultivons avec piété le souvenir de Guiraude de Laurac[tooltips content= »Voir mon livre, Écrits et Paroles d’un homme libre, Privat, 2016, p. 45. »]1[/tooltips], seigneur « parfaite » de Lavaur, massacrée le 3 mai 1211 par les hommes de Simon de Montfort. Figure sans visage, aïeule sans tombe, elle incarne en Languedoc la noblesse de l’âme qui s’ajoute à celle de la souche : la femme, chef de guerre – comme seul l’Occident en produit –, qui ouvre sa citadelle aux cathares, échappés des brasiers de Termes et de Minerve.

Grande sœur de sainte Cécile d’Albi, la cathédrale Saint-Alain signe ainsi l’identité de notre ville, née de la tragédie, mais fécondée durant des siècles par les six ou sept congrégations qui y firent le bien.

A lire aussi: Elisabeth Lévy: Catholiques, profanés en leur pays

Précédé, sur un terroir radical et socialiste, par des maires qui ne s’y rendaient que pour les obsèques de leurs concitoyens, j’avais décidé sa restauration, convaincu que personne d’autre ne le ferait. Murs asséchés, peintures et trompe-l’œil restaurés, pierres parfois remplacées, mise en lumière soulignant lignes intérieures et sculptures extérieures : seuls le narthex et l’armorial des évêques doivent encore retrouver leur état d’origine. Michel Guipouy, mon adjoint à la Culture, y a consacré tant d’énergie et d’amour, qu’il en est devenu le chapelain laïc ! Nous avons été aidés par des artisans-artistes et, outre l’État sollicité alors que Frédéric Mitterrand était ministre de la Culture, les collectivités départementale et régionale ont apporté leur précieuse obole, de même que de généreux mécènes.

Pour l’Église, il n’y a pas eu de « profanation »

Un feu a été allumé, embrasant la table d’autel d’une des chapelles et une crèche, restée là, après Noël. Un crucifix a été retourné, un autre jeté, apprendra-t-on plus tard, dans la rivière voisine, l’Agout. Un troisième Christ, au bras tordu pour lui faire prendre une pose grotesque, orne tristement le confessionnal. Les auteurs de la profanation sont identifiés grâce à la vidéosurveillance, avant qu’ils se dénoncent à la gendarmerie. Ce sont deux lycéens. On ne tarde point chez les bonnes âmes à qualifier leurs actes de « bêtises de jeunesse », selon l’expression prêtée à des paroissiens par France Culture. Des « ados perturbés », selon la Dépêche du Midi. Mgr Georges Pontier, président de la Conférence des évêques, originaire de Lavaur, jugera sans appel dans la feuille paroissiale qu’il n’y a pas eu de « profanation ».

L'autel incendié d'une des chapelles de la cathédrale Saint-Alain de Lavaur (Tarn), 5 février 2019. ©Bernard Carayon
L’autel incendié d’une des chapelles de la cathédrale Saint-Alain de Lavaur (Tarn), 5 février 2019. ©Bernard Carayon

Notre curé est un saint homme. Bon, joyeux, intelligent. Mais il cherche l’apaisement, d’autant plus que Laurent Wauquiez est venu sur place, partager mon constat d’un acte christianophobe. Il titre son article : « Deux lycéens visitent Saint-Alain… » ; il souligne qu’il a invité l’un d’entre eux à « allumer un cierge et le mettre devant l’autel de la Vierge Marie ». Et il a prié pour lui. Acte symbolique et profond d’une religion d’amour qui pardonne au pêcheur. C’est sa grandeur, et sa singularité historique.

Pas l’acte d’un « déséquilibré »

Les faits, cependant, ne sont pas réductibles à leur charitable traduction : ils ne peuvent être relativisés. Ce ne sont pas les vespasiennes, jouxtant le lycée, comme c’est le cas d’habitude, qui font l’objet d’inscriptions insanes : c’est une cathédrale dont on saccage des objets de culte. Quelle haine faut-il avoir dans le cœur, quel vide intellectuel et moral, pour être insensible à l’œuvre de beauté construite avec force et talent par les ouvriers et architectes du Moyen Âge ? Ce n’est pas dans un état d’ébriété, mais d’un pas sûr que l’auteur de l’incendie a traversé la place pour entrer dans Saint-Alain et commettre son forfait. Il a pris son temps, puis est ressorti partager ses impressions avec ses camarades. Il est revenu, sans doute pour s’assurer du résultat.

En 2018, près de 1 000 profanations d’édifices religieux ont été commises en France, 90 % d’entre eux ont visé des églises et des tombes catholiques. Dans l’indifférence des médias, le silence de la plupart des évêques, soucieux, sans doute, de ne pas souffler sur les braises ?

Silence, on brûle

Récemment, un incendie s’est déclaré à Saint-Sulpice de Paris. Il a fallu vingt-quatre heures pour que les premiers médias s’en fassent l’écho, certains évoquant alors une dispute de SDF. Aurait-on traité de la même façon les mêmes faits, commis dans une mosquée ou une synagogue ?

L’irénisme de l’Église – et ce n’est pas la première fois que je l’observe – fait peine au croyant que je suis, plus catholique, je l’avoue, que chrétien. Je n’ai pas le souvenir que beaucoup de prêtres aient dénoncé, avant Jean-Paul II, les crimes du communisme et embrassé la cause des dissidents. Je me souviens en revanche de la réponse qu’avait faite, en 1973, l’amiral Marc de Joybert à l’évêque d’Orléans, Mgr Guy-Marie Riobé, qui s’était prononcé contre les essais nucléaires de la France. « Mêlez-vous de vos oignons. […] Votre métier est d’enseigner la foi et répandre la charité. »

Je me souviens aussi de l’archevêque de Toulouse, Mgr Le Gall qui, en 2010, avait assimilé le sort des « Roms » à celui des juifs sous l’Occupation. Je l’avais invité, dans une lettre ouverte[tooltips content= »Op. cit., p. 83. »]2[/tooltips], à parler plutôt « des chrétiens d’Orient et d’Asie que l’on massacre dans le silence des bonnes âmes » : « Le courage, écrivais-je, serait de dénoncer les gouvernements qui, au nom de l’islam, rasent les cimetières chrétiens et jusqu’au souvenir de leurs pauvres âmes, le courage serait aussi de condamner les gouvernements qui maltraitent les femmes et ignorent systématiquement les droits de l’homme. »

J’ai mal à mon Église

J’ai mal à mon Église qui conteste les droits des États et des peuples souverains à endiguer une immigration qui prive de leur jeunesse les pays d’origine et suscite, chez nous, désordres, discordes et haines, conflits ethniques, religieux et culturels. « Défiez-vous, disait déjà Jean-Jacques Rousseau dans l’Émile, de ces cosmopolites qui vont chercher loin dans leurs livres des devoirs qu’ils dédaignent de remplir autour d’eux. Tel philosophe aime les Tartares, pour être dispensé d’aimer ses voisins. »

J’ai mal à mon Église qui n’est pas assez fière de ses héros et de ses saints pour s’insurger quand l’Union européenne refuse d’inscrire dans ses traités la référence à ses racines judéo-chrétiennes.

J’ai mal à mon Église qui ne sait pas appeler une profanation par son nom, parce que cela signifie qu’elle a renoncé à combattre ceux qui veulent la détruire. Et qu’elle ait ignoré – ou feint d’ignorer – tant de turpitudes en son sein – dont elle n’a pas le monopole tragique – ne justifie pas ce manque de tempérament et de mémoire.

Peut-être n’est-ce qu’une affaire de génération. C’est aux laïcs et aux Français qui ne croient pas au ciel, ou à ce ciel-là, de prendre le relais. Nous, nous ne baisserons pas la garde.

Dieu pardonnera aux iconoclastes de Lavaur, pas moi.

Européennes: un débat pour (presque) rien

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S’il a permis de révéler l’état de forme des douze têtes de listes et mis en lumière les contradictions internes de certains partis, le premier débat de la campagne des européennes est arrivé trop tôt pour livrer de véritables enseignements.


France 2 et France Inter organisaient hier soir le premier débat télévisé et radiophonique de la campagne des élections européennes. Même si, c’est probable, une bonne partie des futurs électeurs ne sont pas encore réellement dans la campagne – les taux d’audience devraient en témoigner ce matin -, cette confrontation entre douze têtes de listes devait nous donner un aperçu de la capacité des unes et des autres à peser dans le scrutin.

Loiseau et Bellamy, unis par la diversité… 

Sur le fond d’abord, deux personnalités ont été mises en difficulté.

Nathalie Loiseau d’abord, l’a été à propos de l’appartenance des futurs parlementaires de sa liste LREM au Parlement européen. Elle a eu beau nier toute volonté d’intégrer le groupe libéral ALDE (Alliance des Démocrates et des Libéraux pour l’Europe), ses contradicteurs lui ont rappelé les déclarations de son président Guy Verhofstadt et l’appartenance à ce groupe déjà acquise d’un parlementaire actuel, M. Arthuis, adhérent de LREM. Ils auraient pu lui rappeler aussi la présence et le discours d’une représentante du parti macroniste au congrès de cette même ALDE. La question de cette appartenance lui sera encore sans doute posée pendant la campagne et risque de devenir comme le sparadrap du capitaine Haddock.

La seconde personnalité mise en difficulté sur le fond fut François-Xavier Bellamy (LR) lorsque l’élargissement de l’Union européenne (UE) à la Serbie fut l’objet d’une question des animateurs. Après s’être opposé à cette dernière, il lui fut demandé par Nicolas Dupont-Aignan (DLF) de se positionner par rapport aux positions de deux de ses colistiers, Arnaud Danjean et Brice Hortefeux, lesquels s’étaient prononcés pour l’adhésion de la Serbie à l’UE, par des votes officiels à Strasbourg. La tête de liste payait là non sa position personnelle mais celle du parti qu’il a reçu la mission de représenter.

Entre le noniste Bellamy et certains colistiers, avec lesquels il dit pourtant bien s’entendre sur le terrain, il y a des différences de fond qu’une campagne européenne de plus en plus active mettra en lumière et qui pourraient freiner le bel élan entrevu jusqu’ici.

Le représentant de l’UDI, M. Lagarde, aurait pu, a contrario, donner une image de cohérence au service d’un européisme assumé s’il n’avait pas critiqué en fin d’émission la directive « travailleurs détachés » tel un souverainiste couteau entre les dents, directive qui demeure un des symboles les plus frappants de l’UE du XXIe siècle. Finalement, à ce jeu-là, ce sont Messieurs Asselineau et Philippot qui s’en sont le mieux sortis. Ils ont eu le mérite de la cohérence parfaite, assumant de vouloir quitter un ensemble qu’ils critiquaient de toutes leurs forces.

La rentrée les classe

Sur la forme, Nathalie Loiseau a paru – comme face à Marine Le Pen – réciter sa leçon. Les petits nouveaux Manon Aubry (FI), François-Xavier Bellamy (LR) et Raphaël Glucksmann (PS), ont paru en demi-teinte. Benoît Hamon et Nicolas Dupont-Aignan ont fait du Hamon et du Dupont-Aignan, avec un air de déjà vu dont on saura dans les prochaines semaines s’il lassera ou pas les sondés. Deux autres nouveaux ont, c’est une surprise, plutôt bien réussi leur examen de passage: le communiste Ian Brossat et la tête de liste RN Jordan Bardella, même si le second a pu agacer en début d’émission en tentant un mano a mano avec Nathalie Loiseau. Mais c’est finalement François Asselineau qui a semblé le plus en verve. Le candidat de l’UPR a tiré les leçons de la présidentielle de 2017 et compris que le principe d’un débat ne consistait pas à réciter des articles de traités. Hier soir, il fut pugnace, parfois drôle, jouant à la fois sur la raison et l’émotion et apparaissant finalement plus adroit que son concurrent « frexitien » Florian Philippot, pourtant davantage expérimenté à la télévision.

Il sera intéressant d’examiner si ce premier débat aura des implications sur la courbe des sondages et notamment l’excellent outil de l’IFOP, le « rolling » qui enregistre les dynamiques et qui avait fait ses preuves en 2014 et 2017. Il faudra aussi attendre le prochain débat à un moment où la campagne sera davantage dans la tête, à défaut d’être dans le cœur, des futurs électeurs. Celui-là sera à coup sûr bien plus décisif que celui d’hier soir.

« Curiosa », fesse ce qui te plaît


Curiosa, le film de Lou Jeunet, sublime les relations entre les artistes Pierre Louÿs et Marie de Heredia.


Alignés sur les rayons d’une librairie de gare, ce sont des livres pornographiques. Mais dénichés dans l’antre d’un bibliophile spécialisé, ce sont des « curiosa ».

Curiosa est aussi le titre du premier film de Lou Jeunet, centré sur les amours de Marie de Régnier — qui publia l’Inconstante sous le pseudo de Gérard d’Houville et fut la première femme couronnée par l’Académie française — et de Pierre Louÿs, le merveilleux auteur d’Aphrodite, la Femme et le pantinles Chansons de Bilitis et Trois filles de leur mère.

Trois filles, justement, telle est la malédiction du pauvre José Maria de Hérédia, l’inoubliable poète des Trophées. Trois filles « dont il enrageait », comme disait Mérimée. Poète et impécunieux — pléonasme —, où trouver, « sans dot », à les marier ?

Marie-pose-toi-là

Marie est la seconde de ces trois Grâces désargentées. Elle épouse le gentil poète Henri de Régnier, un symboliste alors fort à la mode et un peu oublié, auquel Hérédia, à qui il a fait obtenir le poste de Conservateur de la Bibliothèque de l’Arsenal, a des obligations. Une dizaine d’années de plus qu’elle, et elle ne l’aime pas.

A lire aussi: Pierre Louÿs: la femme… vue d’en bas

Parce qu’elle en aime un autre — le beau, le fantasque, le sulfureux Pierre Louÿs. Ce surdoué des Lettres, qui sait absolument tout faire et tout écrire, vient d’acheter le premier Kodak, et s’amuse à photographier toutes les greluches qui passent à sa portée — à en remplir des albums entiers.

(J’ai jadis travaillé avec un photographe de charme compromis dans une affaire de mœurs sordide à laquelle il n’avait participé vraiment qu’à la marge. Cet aimable garçon gardait, soigneusement rangées dans de grands in-folio, près de 12 000 polaroïds de tous les modèles qu’il avait flashés : le polaroïd, pris invariablement sur le rebord de sa baignoire où il faisait s’asseoir la fille, est un juge de paix impitoyable : si vous êtes belle sous Polaroïd, vous serez belle toujours.)

Pierre Louÿs, grand amateur de bordels comme tous les hommes de cette Belle époque, a donc rassemblé des centaines de clichés plus ou moins sulfureux. La fesse est le thème central de ce philopyge distingué dont on a récemment publié l’œuvre argentique.

Pierre Louÿs, super Eros

Voici donc Marie entre les bras et sous l’objectif de notre érotomane distingué (un érotomane est toujours distingué, une brune piquante et le marquis divin). Entre les bras aussi de son esclave du moment, une certaine Zohra ramenée d’Algérie, à laquelle il fait prendre les poses alanguies des bayadères de l’art orientaliste du moment — par exemple celles de Léon-François Comerre.

A lire aussi: « Colette », le film parfait que les Français n’ont pas su faire

Il pousse son odalisque dans les bras de Marie, réticente d’abord, enthousiaste ensuite. « Je lui ai tout appris jusqu’aux complaisances, je n’ai excepté que les précautions », disait Valmont. Marie tombe enceinte des œuvres de Pierre, et fait endosser l’enfant à son époux — malheureux mais intéressé par ce triangle dont il est le tiers exclu : le clou du film est une splendide scène de candaulisme que je ne vous raconterai pas, pervers que vous êtes.

Et si vous ignorez ce qu’est le candaulisme (à votre âge ? Allons donc !) relisez la jolie nouvelle de Théophile Gautier, le papa de tous ces poètes néo-précieux ou post-Parnassiens, consacrée à cet homme de goût. Gautier qui était lui aussi un fervent photographe, épousa Ernesta Grisi après avoir aimé sa sœur Carlotta. Tout comme Pierre Louÿs épouse finalement…

>>> Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli <<<

 

Blanche Gardin, plus gauche que de gauche?

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L’humoriste Blanche Gardin a refusé l’ordre des Arts et lettres au prétexte qu’Emmanuel Macron n’a pas honoré ses engagements en faveur des SDF. Sa lettre au président est touchante de naïveté, signe que cette mal-pensante de gauche reste… de gauche. Un péché véniel. 


Toute la presse en parle, notre humoriste autrefois désengagée, Blanche Gardin, a refusé une nomination à l’ordre des Arts et Lettres au prétexte que Macron n’a pas tenu sa promesse de reloger tous les SDF : « La première bataille c’est de loger tout le monde dignement. Je ne veux plus, d’ici la fin de l’année avoir des hommes et des femmes dans la rue, dans les bois ou perdus », a-t-il en effet déclaré en juillet 2017.

L’inclassable déroute… et déçoit

Sur les réseaux sociaux, d’autres voix se font entendre, la rafraîchissante Blanche Gardin serait-elle devenue « chiante » ?

Blanche Gardin était à mon sens intéressante, car chez elle il y avait toujours un «mais» : « Je suis féministe mais quand même Simone de Beauvoir c’est les initiales de salle de bain », « Paris est devenu un dortoir à bobos mais moi-même je suis remplie de thé vert ». Elle était toujours à la lisière donc inclassable, et elle en a d’ailleurs payé le prix, avec  entre autre la polémique avec Louis C.K., son boyfriend américain accusé de « comportement sexuel déplacé ».

A lire aussi: Blanche Gardin, l’humoriste qui agace les féministes… et les antiféministes

Cela dit, quand on se cogne au réel, il n’y a plus de «mais». Nous n’allons pas rentrer dans l’éternelle polémique : les artistes doivent-il se coltiner le réel ? Mais Blanche est de gauche et le naturel revient au galop.

Candide indignée

Ne vous détrompez pas, il me semble plutôt sain de s’opposer à la Macronie. Cependant était-ce bien utile de se fendre d’un long post Facebook dans lequel elle explique un peu laborieusement ce que nous savons de toute éternité : les hommes politiques ne tiennent pas leurs promesses. « Les solutions existent, vous le savez ». Non Macron ne le sait hélas pas plus que nous, et là je trouve sa naïveté touchante.

Blanche est humaine, ne soyons pas trop sévère car c’est ce que nous aimons chez elle. Mais un doute m’envahit, je me souviens que Blanche Gardin a récemment fait un spectacle au profit de la Fondation Abbé Pierre. Marketing ou constance ? Laissons-lui le bénéfice du doute pourvu qu’elle ne devienne pas une professionnelle de l’indignation.

Elisabeth Lévy: faut-il se voiler pour compatir avec les musulmans?


Après l’attentat anti-musulmans de Christchurch, la Première ministre néo-zélandaise Jacinda Ardern a porté le voile en signe de compassion avec les musulmans. C’est oublier qu’arborer le hijab n’est pas une marque d’empathie, mais d’effacement. L’édito d’Elisabeth Lévy. 


Il fallait oser. Parmi les innombrables farces et attrapes inventées par le féminisme à la sauce islamique pour faire passer les vessies de l’oppression pour les lanternes de l’émancipation, l’appel de Néo-Zélandaises à porter un « hijab pour l’harmonie » – #headscarfforharmony –, le 22 mars, en signe de solidarité avec les victimes de Christchurch, serait la plus comique si elle n’était pas doublement tragique : d’abord, parce qu’elle concerne l’épouvantable massacre de 50 fidèles musulmans perpétré une semaine plus tôt par un suprématiste blanc, ensuite parce que cet appel à porter un signe ostentatoire d’inégalité des sexes est la manifestation la plus criante du hara-kiri que se font les sociétés ouvertes pour rester conformes à la haute idée qu’elles se font d’elles-mêmes.

« Pour expier ce qu’elle a de pire, l’Europe sacrifie ce qu’elle a de meilleur » 

Ne croyons pas que ce désir de capitulation soit l’apanage de nos lointains cousins du Pacifique. Dans nombre de nos médias où, en prime, la sentimentalité la plus niaise interdit toute possibilité de distance, on s’est extasié avec les adjectifs de circonstance sur les photos de blondinettes et autre policière voilées. Quant à la Première ministre néo-zélandaise, Jacinda Ardern, son beau visage grave, coiffé d’un foulard, est devenu une allégorie de la tolérance et on répète ici et là qu’elle incarne « ce que les citoyens de toutes les démocraties sont en droit d’attendre de leurs dirigeants » – en ce qui me concerne, je préférerais pas.

Il faut s’interroger sur la signification de ce geste par lequel des femmes prétendent montrer « leur rejet de toute forme de haine ». En réalité, arborer le hijab n’est pas une marque d’empathie, mais d’effacement, qui ne signifie pas « je vous comprends », mais « je suis vous ». En célébrant bruyamment cette merveilleuse initiative, en déplorant de mille façons qu’elle soit impensable dans une France polluée par d’affreux populistes islamophobes (évidemment responsables du crime de Christchurch, comme ils l’étaient de celui d’Utøya), le « parti de l’Autre » abat ses cartes : le multiculturalisme qu’il a en tête pour accommoder les différences ne promet même pas une aimable égalité entre cultures – tu as ta mini-jupe, j’ai ma burqa. Pour montrer qu’elle a renoncé à ses vieux démons, l’Europe doit se défaire de toute substance pour ne plus se définir que par l’ouverture. Conclusion d’Alain Finkielkraut : « Pour expier ce qu’elle a de pire, l’Europe sacrifie ce qu’elle a de meilleur » – en l’occurrence l’heureux commerce des deux sexes.

En France, le voile est devenu l’étendard de ceux qui veulent nous faire marcher sur la tête

Cinquante ans après le joyeux « Nous sommes tous des juifs allemands » de Mai 68, nous en sommes donc à proclamer « Nous sommes tous des femmes voilées ». Telle est l’implacable marche du progressisme qui n’est en l’occurrence que le prête-nom d’un relativisme qui ne voit jamais les coupables que d’un seul côté – dont vient effectivement le tueur de Christchurch. On imagine sans peine, mais avec un certain chagrin, ce que penserait Nasrin Sotoudeh du « Hijab Day » des Néo-Zélandaises, si elle avait la chance d’en être informée. Malheureusement cette avocate iranienne, connue pour défendre les femmes qui osent se dévoiler dans son pays, a appris début mars, alors qu’elle était déjà incarcérée, sa condamnation à 38 ans d’emprisonnement et 148 coups de fouet par un tribunal de Téhéran.

En France, le voile est devenu l’étendard de ceux qui veulent nous faire marcher sur la tête et nous somment de renoncer, au nom du droit sacré des individus de faire ce qui leur plaît, à la liberté des femmes. Les ouvrages de Fatiha Boudjahlat et Jeannette Bougrab[tooltips content= »Fatiha Agag-Boudjahlat, Combattre le voilement (préface d’Élisabeth Badinter) et Jeannette Bougrab, Lettre aux femmes voilées et à ceux qui les soutiennent, tous deux parus récemment aux éditions du Cerf. »]1[/tooltips] rappellent qu’il s’agit d’un piège mortel pour ce que nous appelons encore notre civilisation. Et montrent que la bataille n’est pas perdue. La loi, dira-t-on, n’interdit nullement de porter le voile dans l’espace public ou dans l’entreprise – sauf si le règlement intérieur établit une obligation de neutralité religieuse. C’est qu’il n’est pas question de loi, mais de mœurs. Ainsi quand un directeur de magasin refuse une candidate voilée pour un poste de vendeuse de frou-frou, il a peut-être juridiquement tort (encore que ce n’est pas sûr). Il n’en exprime pas moins le sentiment largement partagé que ce foulard n’est pas très français.

La « dignité » de Yassine Belattar

Dans l’affaire du voile islamique de course, la fureur d’une grande partie du public (ainsi, malheureusement, que des menaces de boycott) a fait reculer Decathlon. Très remonté contre cette « hystérisation » provoquée par les populistes, Yassine Belattar a appelé, pour le 13 avril, à un grand rassemblement « pour la dignité », qui promet d’être une « Hijab Pride ». On ne sait pas cependant si l’animateur, humoriste (enfin il paraît), ami du président et porte-parole autoproclamé de la diversité française aura le culot de s’y rendre. Le 26 mars, il a été placé en garde à vue pour avoir proféré des menaces de mort à l’encontre de Bruno Gaccio et de sa famille. Par écrit, le benêt, ce qui en dit long sur l’impunité dont il pensait jouir, campé sur l’accusation de racisme qu’il jette volontiers à la tête de ses détracteurs quand il ne les traite pas carrément de meurtriers comme il l’a fait avec Éric Zemmour. En guise d’excuse, il a souligné qu’il n’était pas passé à l’acte. On respire.

Combattre le voilement

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Lettre aux femmes voilées et à ceux qui les soutiennent

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Mais si, Thomas Sotto, le service public regarde les Français


Le tribunal administratif a ordonné au service public d’inviter trois têtes de liste des élections européennes: Benoît Hamon, Florian Philippot et François Asselineau dans L’Emission politique. Son présentateur Thomas Sotto ne comprend pas: il y voit une limitation de sa liberté éditoriale, quand c’est un droit constitutionnel…


Ndlr: Depuis la publication de l’article, le Conseil d’Etat a annulé les décisions du tribunal administratif, estimant que « ni la loi du 30 septembre 1986 relative à la liberté de communication, ni les recommandations du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) n’imposent à France Télévisions, hors période électorale, le respect d’une stricte égalité de traitement entre toutes les personnalités politiques ».

Thomas Sotto, journaliste audiovisuel qui officie sur le service public, est semble-t-il un garçon charmant, mais il lui arrive de faire preuve d’une ignorance parfois épicée d’une touche d’arrogance. Le chagrinant beaucoup, le Tribunal administratif de Paris, saisi séparément en référé par Benoît Hamon, Florian Philippot et François Asselineau a ordonné lundi à France Télévisions d’inviter ces trois candidats déclarés aux élections européennes, au débat organisé ce soir dans L’Émission politique sur France 2 entre les têtes de liste, ou bien à une autre émission sur le sujet avant le 23 avril.

« La programmation de L’Émission politique ne regarde pas la justice »

Thomas Sotto, chargé d’animer l’émission en cause, y a vu une atteinte « à la liberté de la presse » ajoutant : « La programmation de L’Émission politique ne regarde pas la justice. » Bigre, que voilà de fortes paroles ! Et notre journaliste du service public audiovisuel de poursuivre en enfonçant le clou, probablement histoire de faire plaisir au magistrat qui a rendu une décision pourtant clairement motivée : « Aujourd’hui, il y a des gens qui se mêlent de ce qui ne les regardent pas. » Non mais, c’est vrai ça ! C’est vous les contribuables qui payez, c’est vous les téléspectateurs qui regardez, c’est vous les tribunaux qui veillez au respect de la loi, mais c’est nous les journalistes qui commandons, et n’avons de compte à rendre à personne.

Eh bien on va décevoir Monsieur Sotto, et lui dire qu’il a tout faux. Il est loin d’être l’éditorialiste le plus déplaisant de la période, mais un retour à une forme de modestie républicaine ne serait pas de trop. Et, puisqu’il ne semble pas connaître le cadre juridique dans lequel il exerce son métier qui est, on le rappelle, une profession réglementée, nous allons tenter de le lui expliquer.

« Le respect du pluralisme est une des conditions de la démocratie »

Et tout d’abord lui rappeler que le respect du caractère pluraliste de l’expression des courants de pensée et d’opinion est, tout simplement, un principe constitutionnel. Parce qu’il s’agit d’une liberté fondamentale à laquelle il ne lui est pas permis, tout compétent et brillant soit-il, d’en faire ce qu’il veut.

Ensuite lui rappeler aussi qu’il est journaliste sur le service public, ce qui lui impose des responsabilités particulières vis-à-vis du peuple français. Le Conseil constitutionnel a été très clair en 1986 puis en 1989 : « Le respect du pluralisme est une des conditions de la démocratie » et, plus largement, « le pluralisme constitue le fondement de la démocratie ». Rien que pour cela, il semblerait que Monsieur Sotto devrait y réfléchir un peu, au lieu de revendiquer des prérogatives qui ne sont pas les siennes. D’autant plus que le respect de ce principe est, pour en garantir la sincérité, fondamental à l’approche d’un scrutin national.

A lire aussi: « L’Emission politique » est indigne du service public

C’est ce que le législateur a prévu dans la loi du 5 mars 2009 qui a réorganisé l’audiovisuel public, loi suivie par un décret d’application qui a approuvé le cahier des charges de France Télévisions. Lequel prévoit très explicitement l’obligation du pluralisme dans son article 2, dont on gage que pas grand monde parmi les journalistes de France Télévisions n’a dû le lire. Au passage, on notera ironiquement que le même article prévoit que le groupe télévisuel public doit garantir « l’expression de tendances de caractère différent respectant l’impératif de l’honnêteté de l’information». Sous la présidence de Delphine Ernotte, grande amie d’Emmanuel Macron, cette obligation légale issue de l’application d’un principe constitutionnel est constamment foulée aux pieds, transformant le service public en une sorte de perroquet du pouvoir macronien. Mais cela ne dispensait pas Thomas Sotto de la respecter à l’occasion de l’organisation de l’émission qu’il organise et anime.

Le service public est réglementé par la loi

Parce que, oui, celui-ci a violé la loi en faisant le tri entre les candidats têtes de liste pour les élections européennes et, en général, le viol de la loi relève de l’appréciation du juge. Je comprends qu’il puisse trouver cela terrible, mais nous sommes contraints de lui rappeler que, quand on ne respecte pas la loi, cela « regarde » pas mal le juge quand même.

Rappelons enfin les conditions dans lesquelles le juge administratif est intervenu. Il a été saisi de ce que l’on appelle un « référé liberté », procédure particulièrement solennelle utilisable lorsqu’une liberté fondamentale est gravement et manifestement violée par la puissance publique ou l’un de ses instruments. Compte tenu de l’urgence qu’il y a à faire cesser cette violation, le juge doit statuer dans les 48 heures. La décision qui a été prise a été parfaitement motivée, et l’on peut en retrouver les termes sur le communiqué du Tribunal administratif : « Le tribunal administratif a fait droit à ces demandes en estimant que les décisions de ne pas inviter ces trois candidats au débat du 4 avril sont susceptibles de porter une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté fondamentale que constitue le respect du principe du caractère pluraliste de l’expression des courants de pensée et d’opinion. »

Il serait peut-être utile que les journalistes comprennent qu’intervenir sur le service public financé par les citoyens leur impose des responsabilités particulières. L’Émission politique n’est pas un débat sur une WebTV ou sur Facebook, sur laquelle ne reposent pas les obligations d’un cahier des charges particulier spécifiquement prévues par la loi.

Thomas Sotto, journaliste singulier

Passons maintenant à l’arrogance dont Thomas Sotto a souhaité orner son ignorance du cadre juridique dans lequel il exerce son métier. Celle qu’il a exprimée avec cette phrase consternante : «Aujourd’hui, il y a des gens qui se mêlent de ce qui ne les regardent pas.»

On va rappeler à ce journaliste qui n’aime pas que l’on se mêle ce qu’il considère être ses affaires et n’estime n’avoir aucun compte à rendre, que nous sommes en période électorale, ce qui, dans une république démocratique, est un moment très important. Et que les organes de contrôle mis en place, et en particulier le juge sont là pour veiller scrupuleusement à ce que l’on ne porte pas atteinte à la « sincérité du scrutin ». Il peut y avoir une Commission nationale des Comptes de Campagne, un Conseil supérieur de l’Audiovisuel, mais au bout de la chaîne c’est toujours le juge qui vérifie si les principes et la loi ont été respectés et si on peut considérer l’élection légitime. Si ce n’est pas le cas, le juge a le pouvoir considérable d’annuler le scrutin et d’en provoquer un nouveau.

A lire aussi: Un exemple de la fausse objectivité du « Monde »

Et il se trouve que pour les élections européennes, ce sera le Conseil d’État, c’est-à-dire la juridiction administrative à laquelle appartient le Tribunal de Paris. Celui-là même à qui Thomas Sotto reproche de se mêler de ce qui ne le regarde pas. Hélas pour lui, ça le regarde, et il a accompli son devoir en veillant au respect des libertés fondamentales, et notamment celle du respect du pluralisme essentiel à l’organisation de scrutins sincères et légitimes.

Démacroniser Thomas Sotto ?

Notre pays traverse une phase délicate, probable conséquence des conditions anormales et non sanctionnées dans lesquelles s’est déroulée l’élection présidentielle de 2017. Le rejet d’Emmanuel Macron trouve aussi sa source dans le trouble qu’a laissé dans l’opinion l’arrivée au pouvoir d’un parfait inconnu, porté et médiatisé par les grands intérêts. Depuis deux ans, la liberté d’expression a subi des attaques très inquiétantes, que ce soit par le vote de lois liberticides, ou la confiscation des grands médias par une certaine oligarchie. Et la couverture du mouvement des gilets jaunes a suscité rejet et rage dans l’opinion. Il ne serait pas sérieux de le nier, ou de le sous-estimer.

Les journalistes, et notamment ceux qui officient sur le service public, seraient avisés de se rappeler quelle est leur mission et quels sont leurs devoirs. Thomas Sotto, qui est loin d’être le plus caricatural, a probablement perdu une occasion de se taire.

« Rouge »: l’art soviétique en noir et blanc

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"Millions de travailleurs ! Rejoignez la compétition socialiste !", Gustav Klucis, vers 1927. ©Collection du musée national des Beaux-Arts de Lettonie

Jusqu’au 1er juillet, le Grand Palais accueille l’exposition « Rouge » consacrée à l’art soviétique de 1917 à 1953. Si l’événement offre un passionnant aperçu du foisonnement artistique de l’époque, son esprit manichéen réduit l’art figuratif à un simple avatar du stalinisme. 


À parcourir l’exposition « Rouge » au Grand Palais, l’histoire de l’art dans la Russie des soviets serait très simple. Il y aurait d’abord le magnifique jaillissement des avant-gardes, leurs « utopies généreuses », leurs « trésors de créativité ». Puis, avec la prise de pouvoir du méchant Staline, une mise au pas interviendrait au profit d’une figuration passéiste et asservie. Une bonne part de la presse y fait écho. Antiennes et répons semblent sortis d’un même missel de la modernité. Le problème est que tout cela est très réducteur et, surtout, en grande partie faux. Rappel des faits et pistes de réflexion.

Les avant-gardes sont tout sauf des « utopies généreuses »

Les avant-gardes, appelées à l’époque « artistes de gauche », rassemblent des créateurs radicaux tels que futuristes, constructivistes, etc. Ce sont avant tout d’ardents révolutionnaires. Certes, ils sont souvent plus anarchisants et imprévisibles que d’autres, mais pas moins déterminés. Ils prennent immédiatement des postes clés à l’Izo-Narkompros, branche du ministère de l’Éducation chargée des arts visuels. Ils créent des ateliers, ont des journaux, comme le LEV de Maïakovski. Ils accaparent les commandes publiques.

Les artistes figuratifs, assimilés au goût « bourgeois », sont alors dans une très mauvaise passe. Nombre d’entre eux partent en exil. Les avant-gardes font pression sur les autorités pour une liquidation totale de la figuration. Maïakovski en est sûr : « Le peuple est futuriste. » Malevitch martèle : « L’art imitatif doit être détruit comme l’armée de l’impérialisme. » Ils veulent que leur art, et lui seul, soit reconnu comme « art communiste ». Les avant-gardes ne cessent d’exiger la fin du pluralisme artistique à leur profit. L’ironie de l’histoire consiste en ce qu’elles soient exaucées sur ce point, mais à leurs dépens.

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La liquidation de l’art figuratif ne relève pas seulement pour eux d’une rivalité de faction, c’est le cœur de leur doctrine. Pour saisir leur état d’esprit, on pourrait établir un parallèle avec la théologie négative. Pour certains mystiques, en effet, Dieu dépasse infiniment ce qui peut être approché par l’intelligence et la sensibilité humaines. Dieu est plus grand, plus beau, plus vrai, plus tout. Dès lors, tout ce à quoi on peut s’attacher sur Terre ne représente que de médiocres pis-aller freinant la quête de l’absolu. La Révolution, pour les avant-gardes artistiques russes, c’est un peu la même chose. Il est question de faire table rase du passé, et particulièrement des charmes trop humains de la peinture bourgeoise. Le terme de suprématisme adopté par Malevitch exprime bien cette soif d’absolu. Son Carré blanc sur fond blanc ou encore Pur rouge, d’Alexandre Rodtchenko, traduisent l’impatience d’en finir avec la figuration. Les pulsions éliminatrices des avant-gardes ressemblent beaucoup à celle des iconoclastes au temps de l’Empire byzantin, à ceci près qu’elles se situent dans le contexte infiniment plus dangereux d’un totalitarisme du XXe siècle. Cessons de les trouver « généreuses » !

L’échec des avant-gardes est scellé bien avant Staline

Les artistes de gauche veulent transposer dans le champ artistique l’injonction de Marx : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde ; il faut désormais le transformer. » Ces artistes n’envisagent donc ni de représenter l’existence humaine ni d’exprimer les sentiments qu’elle leur inspire. Ils visent des changements concrets dans la vie des gens. Pour reprendre les mots de Trotski, ils ne souhaitent pas que leur art soit un « miroir », aussi profond soit-il, mais un « marteau ».

C’est dans ce choix fondateur que se trouve la clé de leur réussite et aussi la cause de leur échec. Côté réussite, ils produisent des objets utilitaires s’apparentant au design : vaisselle, tissus, vêtements, meubles. Ils décorent des fêtes, des rues et des trains… « Les murs sont nos pinceaux, les places sont nos palettes », proclame Maïakovski. Marinetti, père du futurisme et du fascisme italien, vient les soutenir. Dans le domaine de l’architecture, ils signent des réalisations particulièrement marquantes. Tout ceci est intelligemment présenté dans l’exposition « Rouge ».

L’histoire de l’art, c’est toujours mieux quand on l’écrit soi-même

Dès son ouverture en 1977, le centre Beaubourg (organisateur de l’exposition « Rouge ») se lance dans de grandes expositions visant, par leur taille et par leurs références internationales, à écrire d’une nouvelle façon l’histoire de l’art du XXe siècle. Il y a ainsi « Paris-Berlin », « Paris-New York », etc. Magnifiques expositions au demeurant.

Cette façon de faire autorité est évidemment tout sauf neutre. Elle sert manifestement la sensibilité portée par le centre Beaubourg et les projets de ses premiers dirigeants, comme Karl Pontus-Hultén. Les amateurs d’art des périodes concernées auraient cependant été très surpris de voir apparaître tant d’inconnus et de ne pas trouver trace des artistes considérés comme majeurs en leur temps, tel Despiau, expurgé de « Paris-Paris » en 1981.

Avec l’actuelle exposition « Rouge », on se souvient surtout de « Paris-Moscou » qui, en 1979, met en histoire les avant-gardes russes exhumées d’un profond oubli peu avant. Le problème est peut-être justement qu’en quarante ans le regard sur cette période de l’histoire ne s’est guère élargi.

Cependant, les limites de cet art utilitaire sont tout de suite perçues par les autorités bolcheviques. Anatoli Lounatcharski, dirigeant du Narkompros, confronté à des ultimatums exigeant l’exclusivité, préserve pourtant le pluralisme. Ce vieux compagnon de Lénine et ancien guide au Louvre a une approche assez libérale des arts. Lénine a lui aussi une culture éclectique et des goûts classiques. Il déteste les « épouvantails futuristes ». En outre, il se méfie de ces artistes « de gauche » aux tendances anarchisantes.

C’est Trotski qui théorise le refus. Dès 1922, alors que la guerre civile s’achève, il rédige un livre intitulé Littérature et Révolution intégrant les questions artistiques. Quoi que l’on pense de ce redoutable personnage, force est de constater qu’il fait une analyse époustouflante des enjeux artistiques de son temps (analyse qui, notons-le au passage, pourrait aussi aider à comprendre certaines difficultés de l’art contemporain).

Trotski énonce d’abord un argument de fond. Son idée est qu’en s’interdisant la figuration, les avant-gardes se privent de la possibilité essentielle de représenter et d’interpréter l’existence humaine. Il écrit : « L’art, nous dit-on, n’est pas un miroir, mais un marteau, il ne reflète pas, il façonne […]. Si l’on ne peut se passer d’un miroir pour se raser, comment pourrait-on se construire ou reconstruire sa vie sans se voir dans le miroir de la littérature ? » (Il emploie alternativement les termes arts et littérature, domaines englobés dans une même analyse.)

Suit un argument circonstanciel. Les avant-gardes n’ont, selon lui, pas dépassé le stade de recherches inabouties. Elles restent étrangères aux masses et impropres à interagir avec elles. « Il est tout aussi impossible, écrit-il, de canoniser des recherches que d’armer un régiment avec une invention inaboutie. » Il n’est donc pas question de jeter le bébé avec l’eau du bain : « Renoncer à l’art de métier, c’est enlever un outil aux mains de la classe qui construit une nouvelle société. »

Les avant-gardes perdent vite leur influence au long des années 1920. Staline, en consacrant le « réalisme socialiste » après sa prise de pouvoir en 1929, ne fait que conclure un processus engagé bien avant lui. Nombre d’artistes d’avant-garde cessent alors leur activité ou évoluent vers d’autres tâches comme l’affiche de propagande. Alexandre Rodtchenko (1891-1956) est typique de ce glissement. Constructiviste et expérimentateur au départ, c’est par la photo, le collage et le photomontage qu’il brille désormais. L’exposition « Rouge » rend magnifiquement compte de son talent. Il conjugue avec virtuosité clichés, mises en page audacieuses et typographies de choc. Cependant, on peut parfois ressentir comme un malaise. Comment se délecter, par exemple, de son rendu euphorisant du percement du canal de la mer Blanche ?

Le réalisme russe n’est pas une invention stalinienne, il s’inscrit dans une histoire extraordinairement riche

Pour bien comprendre le retour en force de la figuration au cours des années 1920, il faut prendre la mesure de l’héritage extrêmement riche de la période précédente. Deux mouvements, les Peredvijniki (« les Ambulants ») et Mir Iskousstva (« le Monde de l’art ») ont placé la Russie au tout premier plan des pays artistiques. Il y a énormément d’artistes de très grande qualité en Russie au début du xxe siècle. Notre francocentrisme méconnaît ces merveilleux créateurs.

Dans les années 1920, nombre de ces artistes sont encore présents en Russie ou ont formé des élèves. En 1922, ils fondent l’AKhRR (Association des artistes de la Russie révolutionnaire), organisation qui va coordonner le déploiement de la figuration avec la bénédiction des autorités. L’URSS se couvre de portraits de Lénine, puis de Staline et autres Gorki. Les fêtes au kolkhoze le disputent aux chantiers de construction. Certaines œuvres entretiennent la haine de la bourgeoisie d’antan (Boris Ioganson) ou stigmatisent les ennemis intérieurs et les tire-au-flanc. Cependant, dans l’ensemble, la tonalité est à l’enthousiasme permanent. Il est question de positivité, d’avenir, de joie et de sport. Le soldat comme l’ouvrier sont d’infatigables combattants. Difficile de regarder ces peintures en faisant abstraction de leur côté souvent mortifère ou ridicule. Tout ceci apporte indiscutablement de l’eau au moulin des détracteurs actuels.

Cependant, on aurait tort de conclure, avec les organisateurs de l’exposition, à « une faiblesse plastique de la plupart des toiles ». C’est souvent le contraire qu’on peut observer. Un artiste comme Alexandre Deïneka (1899-1969) s’avère même exceptionnel. Fils de cheminot et ardent communiste, il collabore avec tous les régimes jusqu’à Brejnev. On peut ne pas le trouver sympathique, mais penser comme certains qu’un artiste de la période stalinienne est forcément mauvais est une ânerie. Dirait-on de Dmitri Chostakovitch ou de Sergueï Eisenstein qu’ils sont mauvais pour ces mêmes raisons ? Deïneka s’affirme en réalité dans un style très personnel associant certains aspects du constructivisme à une lecture épurée de la tradition réaliste. S’il adhère à la vision radieuse du socialisme, il produit aussi nombre d’œuvres où l’homosexualité masculine, pourtant interdite, s’affiche. On a affaire à un grand artiste et on aimerait le connaître davantage.

"Pleine liberté", Alexandre Deïneka, 1944 ©Adagp, Paris, 2019 / State Russian Museum, St. Petersburg
« Pleine liberté », Alexandre Deïneka, 1944 ©Adagp, Paris, 2019 / State Russian Museum, St. Petersburg

Derrière la façade de la peinture officielle persiste également une diversité de la création. Même Gerassimov (1881-1963), quatre fois prix Staline, brosse des œuvres intimistes. Des artistes de l’ancien régime comme Mikhaïl Nesterov (1862-1942) continuent à peindre dans des formats réduits, par exemple des portraits pleins d’acuité. Cet aspect du réalisme russe est malheureusement complètement absent de cette exposition en grande partie à charge.

La grande singularité de la Russie au XXe siècle réside donc surtout dans la permanence d’une importante figuration. Son enseignement n’y cesse jamais, pas plus que dans l’Europe de l’Est. Même en Chine, de nombreux instructeurs russes sont présents. Rien d’étonnant que le renouveau figuratif auquel on assiste aujourd’hui soit principalement le fait d’artistes de l’ancien bloc de l’Est et de Chinois.

À voir absolument : « Rouge, art et utopie au pays des soviets », Grand Palais, jusqu’au 1er juillet 2019.

Pour approfondir : Igor Golomstock, L’Art totalitaire : Union soviétique, IIIe Reich, Italie fasciste, Chine, Carré, Paris, 1991.

Llinas réinvente le cinéma des origines

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"La flor : partie 4", un film de Mariano Llinas.

 La Flor : partie 4 du cinéaste argentin Mariano Llinas clôt un ensemble d’une durée de quatorze heures mêlant polar, drame, science-fiction et comédie. Magistral.


Le temps ne fait rien à l’affaire, quand on est génial, on est génial. D’une durée de trois heures trente, cette ultime partie de La Flor clôt un ensemble d’une durée de quatorze heures au total. Prenant à contre-courant l’engouement général et fatigant pour les séries télé, un cinéaste argentin et francophile réinvente le cinéma des origines, lequel ne reculait pas devant les épisodes et autres suites diverses.

Mélo, polar, drame, science-fiction, comédie, cette fleur de cinéma pur ne renonce à explorer aucun genre pour jouer à saute-mouton avec un quatuor d’héroïnes réjouissantes. On peut sauter dans ce train en marche et voir isolément cet épisode qui offre un sidérant hommage au Jean Renoir de Partie de campagne. Reprenant sa bande-son, le film y pose ses images inspirées, comme celles d’un ballet d’aviation. On entend alors le film de Renoir comme on ne l’entendait plus et ces nouvelles images nous remplissent d’un bonheur cinéphile absolu. Et n’oubliez pas de rester jusqu’au bout du générique de fin.

La Flor : partie 4, de Mariano Llinas. Sortie le 3 mars.

Dumas et Defoe, mes relectures de printemps

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Alexandre Dumas et Daniel Defoe. Wikipedia. National Maritime Museum, London (domaine public). , Najar, musée de Houston.

Sortent un roman inédit d’Alexandre Dumas (Le Comte de Mazzara ) et Robinson Crusoé en Pléiade.


Un Dumas inédit

Qu’il est rafraîchissant de se laisser porter par la plume alerte de Dumas. Point de lourdeurs disgracieuses, de dialogues à la graisse de cheval et de ces longueurs qui assassinent le lecteur, à la veillée. Nos élites devraient relire Dumas, ça donnerait un peu de panache à leur action et de clarté à leur discours. Moins de 200 pages, c’est court diront certains prosateurs universitaires, adorateurs fous des notes de bas de pages. C’est l’assemblage choisi par Alexandre Dumas pour « Le Comte de Mazzara, pour la première fois publié en volume par les Éditions Manucius, dans leur très réussie collection « Aventures & Mystères » dirigée par Mathilde Ribot.

A lire aussi: Taillandier, Le Guern: Je est un autre

Cette longue nouvelle a paru dans Le Mousquetaire II, quotidien éclair (novembre 1886-avril 1867) dont Dumas fut le directeur. La genèse de cette œuvre (le décor historique et la virtuosité du propos) est parfaitement restituée dans une préface signée Philippe Radé. Cette partition à quatre mains associe le maître à Ferdinando Petruccelli della Gattina, député et homme de lettres italien (1815-1890). L’élan et le coup de rein final sont, sans nul doute, de la patte du grand Alexandre. On y retrouve le style fumant, les intrigues, la répartie, la cadence, la fougue et le goût sans lesquels un texte se meurt. En mai 1860, dans le Port de Palerme, sous les bons auspices de Garibaldi, les fleurets s’aiguisent comme les couteaux de cuisine. Le lecteur salivera au son des marmites et d’un repas divin : « poulet frit à la chasseur et des œufs brouillés au jus de rognon et aux pointes d’asperges ». Et il succombera à cette langue abrasive : « Dans les provinces méridionales il n’y a d’amour qu’avant le mariage et de galanterie que dans l’adultère ».

Le Comte de Mazzara d’Alexandre Dumas – Editions Manucius

Le comte de Mazzara

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Robinson relié peau

Il y a des livres qui n’en finissent pas de nous fasciner, de nous nourrir et de nous interroger aussi. Le Robinson Crusoé de Daniel Defoe fait partie de ces « monstres » de la littérature soumis aux interprétations multiples qui émeuvent la critique littéraire depuis 1719. Jusqu’au 30 juin, l’édition de la Pléiade est au prix de 47 euros (offre de lancement). C’est un luxe auquel un honnête homme ne peut se soustraire. 1 040 pages. 209 illustrations. Une carte des voyages de Robinson. Un appareil critique inédit. Une préface de Baudouin Millet. La traduction de Pétrus Borel (publiée à Paris en 1836). Et encore d’autres surprises dans cette œuvre qui condense et expie l’humanité. Ce Pléiade est un compagnon de voyage des plus précieux. Qui peut résister à cette première ligne : « La vie et les autres aventures étranges et surprenantes de Robinson Crusoé, marin de natif de York, qui vécut vingt-huit ans seul sur une île déserte de la côte de l’Amérique près de l’embouchure du fleuve Orénoque, après avoir été jeté à la côte au cours d’un naufrage dont il fut le seul survivant, et ce qui lui advint quand il fut mystérieusement délivré par les pirates. »

Robinson Crusoé, Daniel Defoe – Bibliothèque de la Pléiade

Tunisie: Ben Ali, le vengeur exilé

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©D.R.

L’ombre de l’ancien président Zine el-Abidine Ben Ali, exilé depuis le début du « Printemps arabe » en 2011, plane encore sur la Tunisie…


Le 20 mars, la Tunisie a célébré ses soixante-trois ans d’indépendance. Aux deux longs règnes de Bourguiba (1956-1987) et Ben Ali (1987-2011) a succédé une démocratie qui va cahin-caha, mais a su intégrer ses islamistes. Afin d’éviter la guerre civile, le gouvernement de Youssef Chahed réunit les ennemis jurés que sont les postbourguibistes de Nidaa Tunes et les Frères musulmans d’Ennahda. Lors du dernier remaniement ministériel, début novembre, l’attention des médias du monde entier s’est focalisée sur la nomination de René Trabelsi au ministère du Tourisme. Et pour cause : un juif tunisien au gouvernement, ça n’était pas arrivé depuis les lendemains de l’indépendance ! Le symbole devait rassurer l’opinion internationale et promouvoir l’image d’une Tunisie ouverte, tolérante et multireligieuse… bien qu’à 99 % musulmane sunnite.

Ben Ali, la nouvelle Tunisie 

La presse tunisienne, cependant, a retenu un fait politique autrement plus décisif : le retour aux affaires du vieux briscard de l’ancien régime Kamel Morjane. Nommé ministre de la Fonction publique, ce septuagénaire lorgne la succession du président de la République Béji Caïd Essebsi, 93 ans, qui s’ouvrira en novembre prochain. Homme fort des dernières années Ben Ali, au point que la rumeur lui prêtait un destin de dauphin, ministre de la Défense puis des Affaires étrangères, Morjane a connu sa traversée du désert post-Printemps arabe.

Plombé par son image benaliste, il crée son propre parti, mais ne recueille que 1,27 % des voix à la présidentielle de 2014. Depuis, ce politique roué emploie toutes ses qualités de diplomate à dialoguer avec l’ensemble des forces politiques du pays, islamistes compris. Et lorsque la presse le croise en train de deviser avec le chef d’Ennahda, Rached Ghannouchi, les spéculations sur une possible alliance vont bon train.

Il faut croire que les benalistes apprécient les unions contre nature : cet hiver, depuis son exil saoudien, Zine el-Abidine Ben Ali a marié sa fille aînée Nesrine au rappeur K2Rhym, barde révolutionnaire qui s’est longtemps déchaîné… contre le clan Ben Ali. Beau-papa n’est pas rancunier.

Profanation de la cathédrale de Lavaur: l’Église pardonne, moi pas!

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Cathédrale Saint-Alain de Lavaur. ©REMY GABALDA / AFP

Le 5 février, deux lycéens ont mis le feu et saccagé la cathédrale Saint-Alain de la ville de Lavaur (Tarn). Son maire Bernard Carayon s’indigne du silence médiatique et de la mansuétude de l’Église face à ces attaques de plus en plus fréquentes. 


Le timide soleil qui a succédé à la pluie ne s’est pas encore couché, ce 5 février, sur Lavaur, vieille cité tarnaise en Lauragais, teintée par la brique et la pierre dorée. Comme chaque jour, une paroissienne vient fermer la cathédrale pour la nuit, lorsqu’elle découvre qu’une épaisse fumée noire a envahi la nef.

Depuis cinq ans, la municipalité a entrepris de restaurer ce chef-d’œuvre architectural gothique méridional, édifié à la fin du XIIIe siècle, sur une terre marquée par l’hérésie cathare. Large, mais élégante, elle a été intelligemment conçue, comme celle de Pamiers, en Ariège, pour accueillir les foules à convertir, là où s’est dressé le plus important bûcher des Croisades.

L’identité d’une ville

Ici, nous cultivons avec piété le souvenir de Guiraude de Laurac[tooltips content= »Voir mon livre, Écrits et Paroles d’un homme libre, Privat, 2016, p. 45. »]1[/tooltips], seigneur « parfaite » de Lavaur, massacrée le 3 mai 1211 par les hommes de Simon de Montfort. Figure sans visage, aïeule sans tombe, elle incarne en Languedoc la noblesse de l’âme qui s’ajoute à celle de la souche : la femme, chef de guerre – comme seul l’Occident en produit –, qui ouvre sa citadelle aux cathares, échappés des brasiers de Termes et de Minerve.

Grande sœur de sainte Cécile d’Albi, la cathédrale Saint-Alain signe ainsi l’identité de notre ville, née de la tragédie, mais fécondée durant des siècles par les six ou sept congrégations qui y firent le bien.

A lire aussi: Elisabeth Lévy: Catholiques, profanés en leur pays

Précédé, sur un terroir radical et socialiste, par des maires qui ne s’y rendaient que pour les obsèques de leurs concitoyens, j’avais décidé sa restauration, convaincu que personne d’autre ne le ferait. Murs asséchés, peintures et trompe-l’œil restaurés, pierres parfois remplacées, mise en lumière soulignant lignes intérieures et sculptures extérieures : seuls le narthex et l’armorial des évêques doivent encore retrouver leur état d’origine. Michel Guipouy, mon adjoint à la Culture, y a consacré tant d’énergie et d’amour, qu’il en est devenu le chapelain laïc ! Nous avons été aidés par des artisans-artistes et, outre l’État sollicité alors que Frédéric Mitterrand était ministre de la Culture, les collectivités départementale et régionale ont apporté leur précieuse obole, de même que de généreux mécènes.

Pour l’Église, il n’y a pas eu de « profanation »

Un feu a été allumé, embrasant la table d’autel d’une des chapelles et une crèche, restée là, après Noël. Un crucifix a été retourné, un autre jeté, apprendra-t-on plus tard, dans la rivière voisine, l’Agout. Un troisième Christ, au bras tordu pour lui faire prendre une pose grotesque, orne tristement le confessionnal. Les auteurs de la profanation sont identifiés grâce à la vidéosurveillance, avant qu’ils se dénoncent à la gendarmerie. Ce sont deux lycéens. On ne tarde point chez les bonnes âmes à qualifier leurs actes de « bêtises de jeunesse », selon l’expression prêtée à des paroissiens par France Culture. Des « ados perturbés », selon la Dépêche du Midi. Mgr Georges Pontier, président de la Conférence des évêques, originaire de Lavaur, jugera sans appel dans la feuille paroissiale qu’il n’y a pas eu de « profanation ».

L'autel incendié d'une des chapelles de la cathédrale Saint-Alain de Lavaur (Tarn), 5 février 2019. ©Bernard Carayon
L’autel incendié d’une des chapelles de la cathédrale Saint-Alain de Lavaur (Tarn), 5 février 2019. ©Bernard Carayon

Notre curé est un saint homme. Bon, joyeux, intelligent. Mais il cherche l’apaisement, d’autant plus que Laurent Wauquiez est venu sur place, partager mon constat d’un acte christianophobe. Il titre son article : « Deux lycéens visitent Saint-Alain… » ; il souligne qu’il a invité l’un d’entre eux à « allumer un cierge et le mettre devant l’autel de la Vierge Marie ». Et il a prié pour lui. Acte symbolique et profond d’une religion d’amour qui pardonne au pêcheur. C’est sa grandeur, et sa singularité historique.

Pas l’acte d’un « déséquilibré »

Les faits, cependant, ne sont pas réductibles à leur charitable traduction : ils ne peuvent être relativisés. Ce ne sont pas les vespasiennes, jouxtant le lycée, comme c’est le cas d’habitude, qui font l’objet d’inscriptions insanes : c’est une cathédrale dont on saccage des objets de culte. Quelle haine faut-il avoir dans le cœur, quel vide intellectuel et moral, pour être insensible à l’œuvre de beauté construite avec force et talent par les ouvriers et architectes du Moyen Âge ? Ce n’est pas dans un état d’ébriété, mais d’un pas sûr que l’auteur de l’incendie a traversé la place pour entrer dans Saint-Alain et commettre son forfait. Il a pris son temps, puis est ressorti partager ses impressions avec ses camarades. Il est revenu, sans doute pour s’assurer du résultat.

En 2018, près de 1 000 profanations d’édifices religieux ont été commises en France, 90 % d’entre eux ont visé des églises et des tombes catholiques. Dans l’indifférence des médias, le silence de la plupart des évêques, soucieux, sans doute, de ne pas souffler sur les braises ?

Silence, on brûle

Récemment, un incendie s’est déclaré à Saint-Sulpice de Paris. Il a fallu vingt-quatre heures pour que les premiers médias s’en fassent l’écho, certains évoquant alors une dispute de SDF. Aurait-on traité de la même façon les mêmes faits, commis dans une mosquée ou une synagogue ?

L’irénisme de l’Église – et ce n’est pas la première fois que je l’observe – fait peine au croyant que je suis, plus catholique, je l’avoue, que chrétien. Je n’ai pas le souvenir que beaucoup de prêtres aient dénoncé, avant Jean-Paul II, les crimes du communisme et embrassé la cause des dissidents. Je me souviens en revanche de la réponse qu’avait faite, en 1973, l’amiral Marc de Joybert à l’évêque d’Orléans, Mgr Guy-Marie Riobé, qui s’était prononcé contre les essais nucléaires de la France. « Mêlez-vous de vos oignons. […] Votre métier est d’enseigner la foi et répandre la charité. »

Je me souviens aussi de l’archevêque de Toulouse, Mgr Le Gall qui, en 2010, avait assimilé le sort des « Roms » à celui des juifs sous l’Occupation. Je l’avais invité, dans une lettre ouverte[tooltips content= »Op. cit., p. 83. »]2[/tooltips], à parler plutôt « des chrétiens d’Orient et d’Asie que l’on massacre dans le silence des bonnes âmes » : « Le courage, écrivais-je, serait de dénoncer les gouvernements qui, au nom de l’islam, rasent les cimetières chrétiens et jusqu’au souvenir de leurs pauvres âmes, le courage serait aussi de condamner les gouvernements qui maltraitent les femmes et ignorent systématiquement les droits de l’homme. »

J’ai mal à mon Église

J’ai mal à mon Église qui conteste les droits des États et des peuples souverains à endiguer une immigration qui prive de leur jeunesse les pays d’origine et suscite, chez nous, désordres, discordes et haines, conflits ethniques, religieux et culturels. « Défiez-vous, disait déjà Jean-Jacques Rousseau dans l’Émile, de ces cosmopolites qui vont chercher loin dans leurs livres des devoirs qu’ils dédaignent de remplir autour d’eux. Tel philosophe aime les Tartares, pour être dispensé d’aimer ses voisins. »

J’ai mal à mon Église qui n’est pas assez fière de ses héros et de ses saints pour s’insurger quand l’Union européenne refuse d’inscrire dans ses traités la référence à ses racines judéo-chrétiennes.

J’ai mal à mon Église qui ne sait pas appeler une profanation par son nom, parce que cela signifie qu’elle a renoncé à combattre ceux qui veulent la détruire. Et qu’elle ait ignoré – ou feint d’ignorer – tant de turpitudes en son sein – dont elle n’a pas le monopole tragique – ne justifie pas ce manque de tempérament et de mémoire.

Peut-être n’est-ce qu’une affaire de génération. C’est aux laïcs et aux Français qui ne croient pas au ciel, ou à ce ciel-là, de prendre le relais. Nous, nous ne baisserons pas la garde.

Dieu pardonnera aux iconoclastes de Lavaur, pas moi.

Européennes: un débat pour (presque) rien

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Jacques Witt/SIPA / 00902113_000076

S’il a permis de révéler l’état de forme des douze têtes de listes et mis en lumière les contradictions internes de certains partis, le premier débat de la campagne des européennes est arrivé trop tôt pour livrer de véritables enseignements.


France 2 et France Inter organisaient hier soir le premier débat télévisé et radiophonique de la campagne des élections européennes. Même si, c’est probable, une bonne partie des futurs électeurs ne sont pas encore réellement dans la campagne – les taux d’audience devraient en témoigner ce matin -, cette confrontation entre douze têtes de listes devait nous donner un aperçu de la capacité des unes et des autres à peser dans le scrutin.

Loiseau et Bellamy, unis par la diversité… 

Sur le fond d’abord, deux personnalités ont été mises en difficulté.

Nathalie Loiseau d’abord, l’a été à propos de l’appartenance des futurs parlementaires de sa liste LREM au Parlement européen. Elle a eu beau nier toute volonté d’intégrer le groupe libéral ALDE (Alliance des Démocrates et des Libéraux pour l’Europe), ses contradicteurs lui ont rappelé les déclarations de son président Guy Verhofstadt et l’appartenance à ce groupe déjà acquise d’un parlementaire actuel, M. Arthuis, adhérent de LREM. Ils auraient pu lui rappeler aussi la présence et le discours d’une représentante du parti macroniste au congrès de cette même ALDE. La question de cette appartenance lui sera encore sans doute posée pendant la campagne et risque de devenir comme le sparadrap du capitaine Haddock.

La seconde personnalité mise en difficulté sur le fond fut François-Xavier Bellamy (LR) lorsque l’élargissement de l’Union européenne (UE) à la Serbie fut l’objet d’une question des animateurs. Après s’être opposé à cette dernière, il lui fut demandé par Nicolas Dupont-Aignan (DLF) de se positionner par rapport aux positions de deux de ses colistiers, Arnaud Danjean et Brice Hortefeux, lesquels s’étaient prononcés pour l’adhésion de la Serbie à l’UE, par des votes officiels à Strasbourg. La tête de liste payait là non sa position personnelle mais celle du parti qu’il a reçu la mission de représenter.

Entre le noniste Bellamy et certains colistiers, avec lesquels il dit pourtant bien s’entendre sur le terrain, il y a des différences de fond qu’une campagne européenne de plus en plus active mettra en lumière et qui pourraient freiner le bel élan entrevu jusqu’ici.

Le représentant de l’UDI, M. Lagarde, aurait pu, a contrario, donner une image de cohérence au service d’un européisme assumé s’il n’avait pas critiqué en fin d’émission la directive « travailleurs détachés » tel un souverainiste couteau entre les dents, directive qui demeure un des symboles les plus frappants de l’UE du XXIe siècle. Finalement, à ce jeu-là, ce sont Messieurs Asselineau et Philippot qui s’en sont le mieux sortis. Ils ont eu le mérite de la cohérence parfaite, assumant de vouloir quitter un ensemble qu’ils critiquaient de toutes leurs forces.

La rentrée les classe

Sur la forme, Nathalie Loiseau a paru – comme face à Marine Le Pen – réciter sa leçon. Les petits nouveaux Manon Aubry (FI), François-Xavier Bellamy (LR) et Raphaël Glucksmann (PS), ont paru en demi-teinte. Benoît Hamon et Nicolas Dupont-Aignan ont fait du Hamon et du Dupont-Aignan, avec un air de déjà vu dont on saura dans les prochaines semaines s’il lassera ou pas les sondés. Deux autres nouveaux ont, c’est une surprise, plutôt bien réussi leur examen de passage: le communiste Ian Brossat et la tête de liste RN Jordan Bardella, même si le second a pu agacer en début d’émission en tentant un mano a mano avec Nathalie Loiseau. Mais c’est finalement François Asselineau qui a semblé le plus en verve. Le candidat de l’UPR a tiré les leçons de la présidentielle de 2017 et compris que le principe d’un débat ne consistait pas à réciter des articles de traités. Hier soir, il fut pugnace, parfois drôle, jouant à la fois sur la raison et l’émotion et apparaissant finalement plus adroit que son concurrent « frexitien » Florian Philippot, pourtant davantage expérimenté à la télévision.

Il sera intéressant d’examiner si ce premier débat aura des implications sur la courbe des sondages et notamment l’excellent outil de l’IFOP, le « rolling » qui enregistre les dynamiques et qui avait fait ses preuves en 2014 et 2017. Il faudra aussi attendre le prochain débat à un moment où la campagne sera davantage dans la tête, à défaut d’être dans le cœur, des futurs électeurs. Celui-là sera à coup sûr bien plus décisif que celui d’hier soir.

« Curiosa », fesse ce qui te plaît

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©Memento films

Curiosa, le film de Lou Jeunet, sublime les relations entre les artistes Pierre Louÿs et Marie de Heredia.


Alignés sur les rayons d’une librairie de gare, ce sont des livres pornographiques. Mais dénichés dans l’antre d’un bibliophile spécialisé, ce sont des « curiosa ».

Curiosa est aussi le titre du premier film de Lou Jeunet, centré sur les amours de Marie de Régnier — qui publia l’Inconstante sous le pseudo de Gérard d’Houville et fut la première femme couronnée par l’Académie française — et de Pierre Louÿs, le merveilleux auteur d’Aphrodite, la Femme et le pantinles Chansons de Bilitis et Trois filles de leur mère.

Trois filles, justement, telle est la malédiction du pauvre José Maria de Hérédia, l’inoubliable poète des Trophées. Trois filles « dont il enrageait », comme disait Mérimée. Poète et impécunieux — pléonasme —, où trouver, « sans dot », à les marier ?

Marie-pose-toi-là

Marie est la seconde de ces trois Grâces désargentées. Elle épouse le gentil poète Henri de Régnier, un symboliste alors fort à la mode et un peu oublié, auquel Hérédia, à qui il a fait obtenir le poste de Conservateur de la Bibliothèque de l’Arsenal, a des obligations. Une dizaine d’années de plus qu’elle, et elle ne l’aime pas.

A lire aussi: Pierre Louÿs: la femme… vue d’en bas

Parce qu’elle en aime un autre — le beau, le fantasque, le sulfureux Pierre Louÿs. Ce surdoué des Lettres, qui sait absolument tout faire et tout écrire, vient d’acheter le premier Kodak, et s’amuse à photographier toutes les greluches qui passent à sa portée — à en remplir des albums entiers.

(J’ai jadis travaillé avec un photographe de charme compromis dans une affaire de mœurs sordide à laquelle il n’avait participé vraiment qu’à la marge. Cet aimable garçon gardait, soigneusement rangées dans de grands in-folio, près de 12 000 polaroïds de tous les modèles qu’il avait flashés : le polaroïd, pris invariablement sur le rebord de sa baignoire où il faisait s’asseoir la fille, est un juge de paix impitoyable : si vous êtes belle sous Polaroïd, vous serez belle toujours.)

Pierre Louÿs, grand amateur de bordels comme tous les hommes de cette Belle époque, a donc rassemblé des centaines de clichés plus ou moins sulfureux. La fesse est le thème central de ce philopyge distingué dont on a récemment publié l’œuvre argentique.

Pierre Louÿs, super Eros

Voici donc Marie entre les bras et sous l’objectif de notre érotomane distingué (un érotomane est toujours distingué, une brune piquante et le marquis divin). Entre les bras aussi de son esclave du moment, une certaine Zohra ramenée d’Algérie, à laquelle il fait prendre les poses alanguies des bayadères de l’art orientaliste du moment — par exemple celles de Léon-François Comerre.

A lire aussi: « Colette », le film parfait que les Français n’ont pas su faire

Il pousse son odalisque dans les bras de Marie, réticente d’abord, enthousiaste ensuite. « Je lui ai tout appris jusqu’aux complaisances, je n’ai excepté que les précautions », disait Valmont. Marie tombe enceinte des œuvres de Pierre, et fait endosser l’enfant à son époux — malheureux mais intéressé par ce triangle dont il est le tiers exclu : le clou du film est une splendide scène de candaulisme que je ne vous raconterai pas, pervers que vous êtes.

Et si vous ignorez ce qu’est le candaulisme (à votre âge ? Allons donc !) relisez la jolie nouvelle de Théophile Gautier, le papa de tous ces poètes néo-précieux ou post-Parnassiens, consacrée à cet homme de goût. Gautier qui était lui aussi un fervent photographe, épousa Ernesta Grisi après avoir aimé sa sœur Carlotta. Tout comme Pierre Louÿs épouse finalement…

>>> Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli <<<

 

Blanche Gardin, plus gauche que de gauche?

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blanche gardin macron sdf
Blanche Gardin. Auteurs : VILLARD/NIVIERE/SIPA. Numéro de reportage : 00847533_000057

L’humoriste Blanche Gardin a refusé l’ordre des Arts et lettres au prétexte qu’Emmanuel Macron n’a pas honoré ses engagements en faveur des SDF. Sa lettre au président est touchante de naïveté, signe que cette mal-pensante de gauche reste… de gauche. Un péché véniel. 


Toute la presse en parle, notre humoriste autrefois désengagée, Blanche Gardin, a refusé une nomination à l’ordre des Arts et Lettres au prétexte que Macron n’a pas tenu sa promesse de reloger tous les SDF : « La première bataille c’est de loger tout le monde dignement. Je ne veux plus, d’ici la fin de l’année avoir des hommes et des femmes dans la rue, dans les bois ou perdus », a-t-il en effet déclaré en juillet 2017.

L’inclassable déroute… et déçoit

Sur les réseaux sociaux, d’autres voix se font entendre, la rafraîchissante Blanche Gardin serait-elle devenue « chiante » ?

Blanche Gardin était à mon sens intéressante, car chez elle il y avait toujours un «mais» : « Je suis féministe mais quand même Simone de Beauvoir c’est les initiales de salle de bain », « Paris est devenu un dortoir à bobos mais moi-même je suis remplie de thé vert ». Elle était toujours à la lisière donc inclassable, et elle en a d’ailleurs payé le prix, avec  entre autre la polémique avec Louis C.K., son boyfriend américain accusé de « comportement sexuel déplacé ».

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Cela dit, quand on se cogne au réel, il n’y a plus de «mais». Nous n’allons pas rentrer dans l’éternelle polémique : les artistes doivent-il se coltiner le réel ? Mais Blanche est de gauche et le naturel revient au galop.

Candide indignée

Ne vous détrompez pas, il me semble plutôt sain de s’opposer à la Macronie. Cependant était-ce bien utile de se fendre d’un long post Facebook dans lequel elle explique un peu laborieusement ce que nous savons de toute éternité : les hommes politiques ne tiennent pas leurs promesses. « Les solutions existent, vous le savez ». Non Macron ne le sait hélas pas plus que nous, et là je trouve sa naïveté touchante.

Blanche est humaine, ne soyons pas trop sévère car c’est ce que nous aimons chez elle. Mais un doute m’envahit, je me souviens que Blanche Gardin a récemment fait un spectacle au profit de la Fondation Abbé Pierre. Marketing ou constance ? Laissons-lui le bénéfice du doute pourvu qu’elle ne devienne pas une professionnelle de l’indignation.

Elisabeth Lévy: faut-il se voiler pour compatir avec les musulmans?

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Jacinda Ardern, Premier ministre de la Nouvelle-Zélande après l'attentat de Christchurch, mars 2019. ©Vincent Thian/AP/SIPA / AP22316045_000027

Après l’attentat anti-musulmans de Christchurch, la Première ministre néo-zélandaise Jacinda Ardern a porté le voile en signe de compassion avec les musulmans. C’est oublier qu’arborer le hijab n’est pas une marque d’empathie, mais d’effacement. L’édito d’Elisabeth Lévy. 


Il fallait oser. Parmi les innombrables farces et attrapes inventées par le féminisme à la sauce islamique pour faire passer les vessies de l’oppression pour les lanternes de l’émancipation, l’appel de Néo-Zélandaises à porter un « hijab pour l’harmonie » – #headscarfforharmony –, le 22 mars, en signe de solidarité avec les victimes de Christchurch, serait la plus comique si elle n’était pas doublement tragique : d’abord, parce qu’elle concerne l’épouvantable massacre de 50 fidèles musulmans perpétré une semaine plus tôt par un suprématiste blanc, ensuite parce que cet appel à porter un signe ostentatoire d’inégalité des sexes est la manifestation la plus criante du hara-kiri que se font les sociétés ouvertes pour rester conformes à la haute idée qu’elles se font d’elles-mêmes.

« Pour expier ce qu’elle a de pire, l’Europe sacrifie ce qu’elle a de meilleur » 

Ne croyons pas que ce désir de capitulation soit l’apanage de nos lointains cousins du Pacifique. Dans nombre de nos médias où, en prime, la sentimentalité la plus niaise interdit toute possibilité de distance, on s’est extasié avec les adjectifs de circonstance sur les photos de blondinettes et autre policière voilées. Quant à la Première ministre néo-zélandaise, Jacinda Ardern, son beau visage grave, coiffé d’un foulard, est devenu une allégorie de la tolérance et on répète ici et là qu’elle incarne « ce que les citoyens de toutes les démocraties sont en droit d’attendre de leurs dirigeants » – en ce qui me concerne, je préférerais pas.

Il faut s’interroger sur la signification de ce geste par lequel des femmes prétendent montrer « leur rejet de toute forme de haine ». En réalité, arborer le hijab n’est pas une marque d’empathie, mais d’effacement, qui ne signifie pas « je vous comprends », mais « je suis vous ». En célébrant bruyamment cette merveilleuse initiative, en déplorant de mille façons qu’elle soit impensable dans une France polluée par d’affreux populistes islamophobes (évidemment responsables du crime de Christchurch, comme ils l’étaient de celui d’Utøya), le « parti de l’Autre » abat ses cartes : le multiculturalisme qu’il a en tête pour accommoder les différences ne promet même pas une aimable égalité entre cultures – tu as ta mini-jupe, j’ai ma burqa. Pour montrer qu’elle a renoncé à ses vieux démons, l’Europe doit se défaire de toute substance pour ne plus se définir que par l’ouverture. Conclusion d’Alain Finkielkraut : « Pour expier ce qu’elle a de pire, l’Europe sacrifie ce qu’elle a de meilleur » – en l’occurrence l’heureux commerce des deux sexes.

En France, le voile est devenu l’étendard de ceux qui veulent nous faire marcher sur la tête

Cinquante ans après le joyeux « Nous sommes tous des juifs allemands » de Mai 68, nous en sommes donc à proclamer « Nous sommes tous des femmes voilées ». Telle est l’implacable marche du progressisme qui n’est en l’occurrence que le prête-nom d’un relativisme qui ne voit jamais les coupables que d’un seul côté – dont vient effectivement le tueur de Christchurch. On imagine sans peine, mais avec un certain chagrin, ce que penserait Nasrin Sotoudeh du « Hijab Day » des Néo-Zélandaises, si elle avait la chance d’en être informée. Malheureusement cette avocate iranienne, connue pour défendre les femmes qui osent se dévoiler dans son pays, a appris début mars, alors qu’elle était déjà incarcérée, sa condamnation à 38 ans d’emprisonnement et 148 coups de fouet par un tribunal de Téhéran.

En France, le voile est devenu l’étendard de ceux qui veulent nous faire marcher sur la tête et nous somment de renoncer, au nom du droit sacré des individus de faire ce qui leur plaît, à la liberté des femmes. Les ouvrages de Fatiha Boudjahlat et Jeannette Bougrab[tooltips content= »Fatiha Agag-Boudjahlat, Combattre le voilement (préface d’Élisabeth Badinter) et Jeannette Bougrab, Lettre aux femmes voilées et à ceux qui les soutiennent, tous deux parus récemment aux éditions du Cerf. »]1[/tooltips] rappellent qu’il s’agit d’un piège mortel pour ce que nous appelons encore notre civilisation. Et montrent que la bataille n’est pas perdue. La loi, dira-t-on, n’interdit nullement de porter le voile dans l’espace public ou dans l’entreprise – sauf si le règlement intérieur établit une obligation de neutralité religieuse. C’est qu’il n’est pas question de loi, mais de mœurs. Ainsi quand un directeur de magasin refuse une candidate voilée pour un poste de vendeuse de frou-frou, il a peut-être juridiquement tort (encore que ce n’est pas sûr). Il n’en exprime pas moins le sentiment largement partagé que ce foulard n’est pas très français.

La « dignité » de Yassine Belattar

Dans l’affaire du voile islamique de course, la fureur d’une grande partie du public (ainsi, malheureusement, que des menaces de boycott) a fait reculer Decathlon. Très remonté contre cette « hystérisation » provoquée par les populistes, Yassine Belattar a appelé, pour le 13 avril, à un grand rassemblement « pour la dignité », qui promet d’être une « Hijab Pride ». On ne sait pas cependant si l’animateur, humoriste (enfin il paraît), ami du président et porte-parole autoproclamé de la diversité française aura le culot de s’y rendre. Le 26 mars, il a été placé en garde à vue pour avoir proféré des menaces de mort à l’encontre de Bruno Gaccio et de sa famille. Par écrit, le benêt, ce qui en dit long sur l’impunité dont il pensait jouir, campé sur l’accusation de racisme qu’il jette volontiers à la tête de ses détracteurs quand il ne les traite pas carrément de meurtriers comme il l’a fait avec Éric Zemmour. En guise d’excuse, il a souligné qu’il n’était pas passé à l’acte. On respire.

Combattre le voilement

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Lettre aux femmes voilées et à ceux qui les soutiennent

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Mais si, Thomas Sotto, le service public regarde les Français

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Thomas Sotto et Léa Salamé dans L'Emission politique, novembre 2018. ©CHAMUSSY/SIPA / 00885537_000018

Le tribunal administratif a ordonné au service public d’inviter trois têtes de liste des élections européennes: Benoît Hamon, Florian Philippot et François Asselineau dans L’Emission politique. Son présentateur Thomas Sotto ne comprend pas: il y voit une limitation de sa liberté éditoriale, quand c’est un droit constitutionnel…


Ndlr: Depuis la publication de l’article, le Conseil d’Etat a annulé les décisions du tribunal administratif, estimant que « ni la loi du 30 septembre 1986 relative à la liberté de communication, ni les recommandations du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) n’imposent à France Télévisions, hors période électorale, le respect d’une stricte égalité de traitement entre toutes les personnalités politiques ».

Thomas Sotto, journaliste audiovisuel qui officie sur le service public, est semble-t-il un garçon charmant, mais il lui arrive de faire preuve d’une ignorance parfois épicée d’une touche d’arrogance. Le chagrinant beaucoup, le Tribunal administratif de Paris, saisi séparément en référé par Benoît Hamon, Florian Philippot et François Asselineau a ordonné lundi à France Télévisions d’inviter ces trois candidats déclarés aux élections européennes, au débat organisé ce soir dans L’Émission politique sur France 2 entre les têtes de liste, ou bien à une autre émission sur le sujet avant le 23 avril.

« La programmation de L’Émission politique ne regarde pas la justice »

Thomas Sotto, chargé d’animer l’émission en cause, y a vu une atteinte « à la liberté de la presse » ajoutant : « La programmation de L’Émission politique ne regarde pas la justice. » Bigre, que voilà de fortes paroles ! Et notre journaliste du service public audiovisuel de poursuivre en enfonçant le clou, probablement histoire de faire plaisir au magistrat qui a rendu une décision pourtant clairement motivée : « Aujourd’hui, il y a des gens qui se mêlent de ce qui ne les regardent pas. » Non mais, c’est vrai ça ! C’est vous les contribuables qui payez, c’est vous les téléspectateurs qui regardez, c’est vous les tribunaux qui veillez au respect de la loi, mais c’est nous les journalistes qui commandons, et n’avons de compte à rendre à personne.

Eh bien on va décevoir Monsieur Sotto, et lui dire qu’il a tout faux. Il est loin d’être l’éditorialiste le plus déplaisant de la période, mais un retour à une forme de modestie républicaine ne serait pas de trop. Et, puisqu’il ne semble pas connaître le cadre juridique dans lequel il exerce son métier qui est, on le rappelle, une profession réglementée, nous allons tenter de le lui expliquer.

« Le respect du pluralisme est une des conditions de la démocratie »

Et tout d’abord lui rappeler que le respect du caractère pluraliste de l’expression des courants de pensée et d’opinion est, tout simplement, un principe constitutionnel. Parce qu’il s’agit d’une liberté fondamentale à laquelle il ne lui est pas permis, tout compétent et brillant soit-il, d’en faire ce qu’il veut.

Ensuite lui rappeler aussi qu’il est journaliste sur le service public, ce qui lui impose des responsabilités particulières vis-à-vis du peuple français. Le Conseil constitutionnel a été très clair en 1986 puis en 1989 : « Le respect du pluralisme est une des conditions de la démocratie » et, plus largement, « le pluralisme constitue le fondement de la démocratie ». Rien que pour cela, il semblerait que Monsieur Sotto devrait y réfléchir un peu, au lieu de revendiquer des prérogatives qui ne sont pas les siennes. D’autant plus que le respect de ce principe est, pour en garantir la sincérité, fondamental à l’approche d’un scrutin national.

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C’est ce que le législateur a prévu dans la loi du 5 mars 2009 qui a réorganisé l’audiovisuel public, loi suivie par un décret d’application qui a approuvé le cahier des charges de France Télévisions. Lequel prévoit très explicitement l’obligation du pluralisme dans son article 2, dont on gage que pas grand monde parmi les journalistes de France Télévisions n’a dû le lire. Au passage, on notera ironiquement que le même article prévoit que le groupe télévisuel public doit garantir « l’expression de tendances de caractère différent respectant l’impératif de l’honnêteté de l’information». Sous la présidence de Delphine Ernotte, grande amie d’Emmanuel Macron, cette obligation légale issue de l’application d’un principe constitutionnel est constamment foulée aux pieds, transformant le service public en une sorte de perroquet du pouvoir macronien. Mais cela ne dispensait pas Thomas Sotto de la respecter à l’occasion de l’organisation de l’émission qu’il organise et anime.

Le service public est réglementé par la loi

Parce que, oui, celui-ci a violé la loi en faisant le tri entre les candidats têtes de liste pour les élections européennes et, en général, le viol de la loi relève de l’appréciation du juge. Je comprends qu’il puisse trouver cela terrible, mais nous sommes contraints de lui rappeler que, quand on ne respecte pas la loi, cela « regarde » pas mal le juge quand même.

Rappelons enfin les conditions dans lesquelles le juge administratif est intervenu. Il a été saisi de ce que l’on appelle un « référé liberté », procédure particulièrement solennelle utilisable lorsqu’une liberté fondamentale est gravement et manifestement violée par la puissance publique ou l’un de ses instruments. Compte tenu de l’urgence qu’il y a à faire cesser cette violation, le juge doit statuer dans les 48 heures. La décision qui a été prise a été parfaitement motivée, et l’on peut en retrouver les termes sur le communiqué du Tribunal administratif : « Le tribunal administratif a fait droit à ces demandes en estimant que les décisions de ne pas inviter ces trois candidats au débat du 4 avril sont susceptibles de porter une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté fondamentale que constitue le respect du principe du caractère pluraliste de l’expression des courants de pensée et d’opinion. »

Il serait peut-être utile que les journalistes comprennent qu’intervenir sur le service public financé par les citoyens leur impose des responsabilités particulières. L’Émission politique n’est pas un débat sur une WebTV ou sur Facebook, sur laquelle ne reposent pas les obligations d’un cahier des charges particulier spécifiquement prévues par la loi.

Thomas Sotto, journaliste singulier

Passons maintenant à l’arrogance dont Thomas Sotto a souhaité orner son ignorance du cadre juridique dans lequel il exerce son métier. Celle qu’il a exprimée avec cette phrase consternante : «Aujourd’hui, il y a des gens qui se mêlent de ce qui ne les regardent pas.»

On va rappeler à ce journaliste qui n’aime pas que l’on se mêle ce qu’il considère être ses affaires et n’estime n’avoir aucun compte à rendre, que nous sommes en période électorale, ce qui, dans une république démocratique, est un moment très important. Et que les organes de contrôle mis en place, et en particulier le juge sont là pour veiller scrupuleusement à ce que l’on ne porte pas atteinte à la « sincérité du scrutin ». Il peut y avoir une Commission nationale des Comptes de Campagne, un Conseil supérieur de l’Audiovisuel, mais au bout de la chaîne c’est toujours le juge qui vérifie si les principes et la loi ont été respectés et si on peut considérer l’élection légitime. Si ce n’est pas le cas, le juge a le pouvoir considérable d’annuler le scrutin et d’en provoquer un nouveau.

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Et il se trouve que pour les élections européennes, ce sera le Conseil d’État, c’est-à-dire la juridiction administrative à laquelle appartient le Tribunal de Paris. Celui-là même à qui Thomas Sotto reproche de se mêler de ce qui ne le regarde pas. Hélas pour lui, ça le regarde, et il a accompli son devoir en veillant au respect des libertés fondamentales, et notamment celle du respect du pluralisme essentiel à l’organisation de scrutins sincères et légitimes.

Démacroniser Thomas Sotto ?

Notre pays traverse une phase délicate, probable conséquence des conditions anormales et non sanctionnées dans lesquelles s’est déroulée l’élection présidentielle de 2017. Le rejet d’Emmanuel Macron trouve aussi sa source dans le trouble qu’a laissé dans l’opinion l’arrivée au pouvoir d’un parfait inconnu, porté et médiatisé par les grands intérêts. Depuis deux ans, la liberté d’expression a subi des attaques très inquiétantes, que ce soit par le vote de lois liberticides, ou la confiscation des grands médias par une certaine oligarchie. Et la couverture du mouvement des gilets jaunes a suscité rejet et rage dans l’opinion. Il ne serait pas sérieux de le nier, ou de le sous-estimer.

Les journalistes, et notamment ceux qui officient sur le service public, seraient avisés de se rappeler quelle est leur mission et quels sont leurs devoirs. Thomas Sotto, qui est loin d’être le plus caricatural, a probablement perdu une occasion de se taire.