Sodomie, bobos, féminisme : on peut rire de tout avec Blanche Gardin. La comique est une femme de gauche lucide qui se moque de tous et surtout d’elle-même. Tant pis pour les pisse-froids de tous les bords.


Tout semblait acté dans la pensée néo-féministe et anti-néo-féministe depuis la collection automne hiver 2017-2018. Affaire Weinstein, lancement du hashtag #balancetonporc par Sandra Muller, déferlement sur les réseaux sociaux de témoignages divers et variés, et réplique en janvier de la tribune des cent femmes menées par Catherine Deneuve et Catherine Millet sur la « liberté d’importuner ». Ceci donna lieu à de réjouissantes batailles de boue virtuelles entre néo-féministes, mascus, intersectionnelles, non concernées et j’en passe.  

Soutien de Louis CK

Chacune campait si bien sur ses positions que les moutonnières étaient bien gardées. C’était sans compter sur la piquante humoriste Blanche Gardin, récemment lauréate du Molière pour son spectacle.

Encensée à juste titre par la presse de droite, de gauche et du milieu et sacrée Desproges au féminin, Gardin se fait néanmoins traiter de néo-féministe crypto-indigéniste par des militante anti-#Metoo.

Son crime ? Crue, elle n’est pas tendre avec les hommes, ni d’ailleurs avec les femmes,  les enfants et surtout elle-même.

Oui, Blanche Gardin est certainement de gauche: elle a déclaré avoir voté Mélenchon et son père était professeur de linguistique communiste dans la mouvance structuraliste des années 1970, elle dit d’ailleurs avoir hérité de lui son goût pour les mots. Ceci dit, elle brouille les pistes en interprétant une parodie de zadiste dans le film d’Eric Judor Problemos. Blanche s’y moque certainement de celle qu’elle fut, car elle avoue avoir envisagé dans sa jeunesse une carrière de punk à chiens. Elle aggrave encore son cas d’inclassable en soutenant Louis CK, humoriste américain qui fut pris dans une tempête à la Weinstein après avoir avoué ses tendances exhibitionnistes. Bitophobe, dites-vous ?

Quand la violence vire au burlesque

Son sketch sur la sodomie n’est pas à mettre entre les oreilles des femmes qui vivent sous perfusion idéologique. D’une expérience sexuelle limite – une femme qui subit une sodomie « surprise » et violente jusqu’à en être expulsée de la couche – elle arrive à faire un récit burlesque, visuel, presque chorégraphique et sans jugement.

La femme n’est pas victime et l’homme n’est pas bourreau. C’est bien là que le bât blesse. A lire les thuriféraires de Catherine Millet, elle donnerait une mauvaise image du sexe et des hommes et salirait l’érotisme. La voilà classée manu militari dans le camp des « bitophobes ». Ce que semblent oublier ces dames, est que le récit d’une baise mémorable n’a jamais fait rire personne, et que Blanche Gardin existe pour faire rire, pas pour réciter Histoire D’O !

La bobo rit d’elle-même

Au premier abord, lorsqu’on écoute ses sketches, on a l’impression d’une logorrhée involontaire. Que nenni. Sa mécanique est précise comme une horloge suisse. Prenons l’exemple d’un passage, où elle évoque, au hasard, le féminisme. Elle part d’un postulat: « Je suis féministe, j’ai lu plein de bouquins ». Flûte, se dit-on, on va avoir droit à une énième complainte, mais elle enchaîne : « En même  temps, si on prend Simone de Beauvoir, elle a les mêmes initiales que salle de bain, et là tu te dis que la meuf ne doit pas être une folle de cul ». Par ce procédé qui n’a l’air de rien, la comique fait jaillir le gelaô, c’est-à-dire le rire noble chez les grecs, celui qui nous rapproche de la lumière.

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Elle atteint le sommet de son art lorsqu’elle évoque les attentats du 13 novembre, et le fameux « Paris est une fête » : « Paris n’est pas une fête depuis au moins la ménopause de Juliette Gréco, Paris n’est plus qu’un dortoir à bobos qui pissent du thé vert, mais attention je suis bobo, là en ce moment je suis pleine de thé vert. » Gardin se dit bobo sans l’être, féministe avec distance.

C’est une femme lucide, comme l’était Desproges qui malgré ses tendances anar’ de droite, a toujours fait l’unanimité à gauche, en des temps certes moins déraisonnables qu’aujourd’hui. Bref, la parole de Gardin est libre et c’est bien pour cela qu’elle ne colle pas à notre époque de diktats idéologiques et de pensées prémâchées.

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