Curiosa, le film de Lou Jeunet, sublime les relations entre les artistes Pierre Louÿs et Marie de Heredia.


Alignés sur les rayons d’une librairie de gare, ce sont des livres pornographiques. Mais dénichés dans l’antre d’un bibliophile spécialisé, ce sont des « curiosa ».

Curiosa est aussi le titre du premier film de Lou Jeunet, centré sur les amours de Marie de Régnier — qui publia l’Inconstante sous le pseudo de Gérard d’Houville et fut la première femme couronnée par l’Académie française — et de Pierre Louÿs, le merveilleux auteur d’Aphrodite, la Femme et le pantinles Chansons de Bilitis et Trois filles de leur mère.

Trois filles, justement, telle est la malédiction du pauvre José Maria de Hérédia, l’inoubliable poète des Trophées. Trois filles « dont il enrageait », comme disait Mérimée. Poète et impécunieux — pléonasme —, où trouver, « sans dot », à les marier ?

Marie-pose-toi-là

Marie est la seconde de ces trois Grâces désargentées. Elle épouse le gentil poète Henri de Régnier, un symboliste alors fort à la mode et un peu oublié, auquel Hérédia, à qui il a fait obtenir le poste de Conservateur de la Bibliothèque de l’Arsenal, a des obligations. Une dizaine d’années de plus qu’elle, et elle ne l’aime pas.

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Parce qu’elle en aime un autre — le beau, le fantasque, le sulfureux Pierre Louÿs. Ce surdoué des Lettres, qui sait absolument tout faire et tout écrire, vient d’acheter le premier Kodak, et s’amuse à photographier toutes les greluches qui passent à sa portée — à en remplir des albums entiers.

(J’ai jadis travaillé avec un photographe de charme compromis dans une affaire de mœurs sordide à laquelle il n’avait participé vraiment qu’à la marge. Cet aimable garçon gardait, soigneusement rangées dans de grands in-folio, près de 12 000 polaroïds de tous les modèles qu’il avait flashés : le polaroïd, pris invariablement sur le rebord de sa baignoire où il faisait s’asseoir la fille, est un juge de paix impitoyable : si vous êtes belle sous Polaroïd, vous serez belle toujours.)

Pierre Louÿs, grand amateur de bordels comme tous les hommes de cette Belle époque, a donc rassemblé des centaines de clichés plus ou moins sulfureux. La fesse est le thème central de ce philopyge distingué dont on a récemment publié l’œuvre argentique.

Pierre Louÿs, super Eros

Voici donc Marie entre les bras et sous l’objectif de notre érotomane distingué (un érotomane est toujours distingué, une brune piquante et le marquis divin). Entre les bras aussi de son esclave du moment, une certaine Zohra ramenée d’Algérie, à laquelle il fait prendre les poses alanguies des bayadères de l’art orientaliste du moment — par exemple celles de Léon-François Comerre.

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Il pousse son odalisque dans les bras de Marie, réticente d’abord, enthousiaste ensuite. « Je lui ai tout appris jusqu’aux complaisances, je n’ai excepté que les précautions », disait Valmont. Marie tombe enceinte des œuvres de Pierre, et fait endosser l’enfant à son époux — malheureux mais intéressé par ce triangle dont il est le tiers exclu : le clou du film est une splendide scène de candaulisme que je ne vous raconterai pas, pervers que vous êtes.

Et si vous ignorez ce qu’est le candaulisme (à votre âge ? Allons donc !) relisez la jolie nouvelle de Théophile Gautier, le papa de tous ces poètes néo-précieux ou post-Parnassiens, consacrée à cet homme de goût. Gautier qui était lui aussi un fervent photographe, épousa Ernesta Grisi après avoir aimé sa sœur Carlotta. Tout comme Pierre Louÿs épouse finalement…

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