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Le flipper des souvenirs

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


La Sauvageonne et moi avions besoin de changement. Par une fin d’après-midi noire comme l’humeur bluesy de Jimmy Reed, nous décidâmes de franchir la porte de L’English Pub, situé au 18, port d’Amont, en bordure du quartier Saint-Leu, à Amiens. C’est étrange que, jamais, je ne fusse entré dans ce bar ; j’ai pourtant résidé à quelques centaines de mètres de celui-ci lorsque je suis arrivé dans la capitale picarde, en 2003. Considérais-je alors que ce lieu se situait trop près de mon appartement ? Peut-être. A l’époque, j’aimais baguenauder, me rafraîchir l’esprit en marchant, après avoir ingurgité, tel un Mac Orlan amiénois, des bières en compagnie de compagnons d’infortune. Mais ce soir-là, j’avais envie d’une Guinness. La tentation était trop forte. « Viens ! Entrons ! », fis-je, péremptoire à l’endroit de ma Sauvageonne. Devant le ton autoritaire que j’employai (la soif m’a toujours rendu mauvais), elle ne broncha pas. A peine arrivés devant le zinc, l’atmosphère se détendit. Nous fûmes accueillis par deux jeunes hommes fort sympathiques, souriants, pas de ces mufles renfrognés que la modernité imbécile prend un malin plaisir à produire (ces jeunes crétins qui font reposer sur votre tête de septuagénaire et de boomer tous les malheurs du monde actuel : réchauffement climatique, guerres diverses, pollutions, société patriarcale, etc.). Bref : ces jeunes gens tolérants savaient vivre et ne reprochaient rien au vieux yak que je suis. Au contraire, l’un des deux s’appliqua à servir ma Guinness dans la règle de l’art, lentement, avec la grâce nécessaire qui rend joyeux le dipsomane que je suis aussi. La Sauvageonne, bien plus jeune que moi, ne craignait rien ; tout de suite elle attira sur elle les regards bienveillants de la clientèle juvénile, et certainement étudiante. Alors que je dégustais la Guinness, je me revoyais, cinquante ans plus tôt, dans un pub du Connemara, près de Galway, en Irlande, en compagnie de mon bon copain Jean-Luc Péchinot, étudiant, comme moi, de l’Ecole de journalisme de Tours. Tous deux fils de cheminots, donc bénéficiant de tarifs de transports ferroviaires très abordables, nous nous étions accordé un voyage touristique au pays (natal) de Rory Gallagher et (d’adoption) de Michel Déon. Je me mis à rêver de cette Irlande qui me manque. Mordu par la nostalgie, j’étais sur le point de verser une larme quand j’aperçus le flipper. Un flipper dans un café. Cela faisait des années que je n’en avais pas vu. Incroyable ! « Oui, décidément, ces jeunes gens savent vivre ! », songeai-je, abasourdi par la joie. Après avoir fait de la monnaie, je fonçai vers le jeu et m’adonnai à plusieurs parties. La Sauvageonne m’observait, amusée. Elle m’avoua, qu’elle aussi, avait joué au flipper alors qu’elle était lycéenne. (« Ce qui n’est pas si vieux », songeai-je, un brin concupiscent.) Une fois encore, des souvenirs me tarabustèrent le ciboulot. Je me revoyais, collégien, à Tergnier, après les cours, au café des Quatre-Chemins. Avec moi, des copains d’adolescence : Gilles Gaudefroy, dit Fabert (RIP), Michel Laurent (RIP ; je le surnomme Rico dans mon roman Des petits bals sans importance), Jean-Paul Déchappe, Yves Locqueneux. Nous disputions des parties acharnées de flipper en buvant nos premières bières pression. (Il y en aurait d’autres, beaucoup d’autres par la suite…) On fumait aussi des Gauloises et des Baltos. Entre mecs, nous roulions des mécaniques en regrettant que Béatrice, Marie-Christine, Régine, nos copines collégiennes ne pussent nous admirer. Il me fallut ingurgiter une autre Guinness pour revenir dans la réalité de ce jour du 25 février 2026, à 20h12. Puis, l’ébouriffée et moi quittâmes les lieux pour cheminer dans une nuit plus noire que la bière de Dublin.

Des petits bals sans importance

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Un nouveau souffle

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Pendant 105 minutes, Monsieur Nostalgie s’est cru en 1959 et il s’est senti dans son biotope. Pourquoi faut-il absolument voir Nouvelle Vague de Richard Linklater (disponible désormais en streaming ou en VOD) couronné de quatre César qui raconte le tournage d’A bout de souffle de Jean-Luc Godard ?


En préambule, Nouvelle Vague est un film de cinéma sur le cinéma qu’il faut voir au cinéma. Après l’obtention de quatre César fin février, notamment celui de la meilleure réalisation et de la meilleure photographie, certaines salles l’ont reprogrammé pour une expérience réellement immersive. La fiction vient alors percuter la réalité historique, l’onde nostalgique nimbe chaque centimètre de cette pellicule.

Jean Seberg et Jean-Paul Belmondo reprennent vie, rue Campagne-Première, dans leur insouciante marche vers la gloire. Faute de grand écran, à la maison, chez vous, Nouvelle Vague se laisse regarder non pas comme un film documentaire, patrimonial, cinéphilique et verbeux mais comme un horizon nouveau pour les générations nées après 1959. Celles qui n’ont connu que les lamentations et les regrets. Une société, des Hommes et des attitudes, des réflexes et des pensées, s’ouvre à nous et nous sommes éblouis par leur miroitement. C’était donc ça, la fin des années 1950, dans une France en guerre qui ne disait pas son nom, dans un Paris primesautier pavé de noir et blanc, et dans la rédaction des Cahiers du cinéma où de jeunes théoriciens poseurs, repus de salles obscures, ratiocineurs et géniaux ; ils s’appelaient Truffaut, Chabrol, Rivette, Rohmer ; réinventaient un art assurément majeur sous l’œil bienveillant de Rossellini et de Bresson.

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Nouvelle Vague de Linklater capture l’instantané d’une époque fugueuse et lointaine, le mouvement d’une émancipation, la ronde des contraires, une tarentelle désordonnée qui aboutira à un « chef d’œuvre ». Au fond, les problèmes techniques, rhétoriques, scénaristiques, les relations entre le réalisateur et ses acteurs, entre le réalisateur et son producteur, toute cette révolution en marche que fut la construction d’un premier film en 20 jours de tournage, va bien au-delà d’une leçon de cinéma. Nouvelle Vague est libre et frondeur, ambitieux et évident, intellectuel et compréhensible par tous, il redonne foi en son pays. Quand le doute vous empêche d’avancer, quand le spectacle désolant de l’actualité colore votre moral, Nouvelle Vague est un antidote de premier secours. Il dit, il raconte, il expose ce que notre exception culturelle, largement boursouflée de nos jours, avait d’insolente et d’entraînante. Le monde entier nous regardait avec une forme d’admiration et avait l’air de dire : Chapeau les artistes !

Nouvelle Vague n’est pas un film sur la mécanique d’un système, sur la concrétisation d’un rêve de critique qui passe d’une idée non écrite aux travaux pratiques ; au contraire, Nouvelle Vague est une idée de la France d’avant, une idée pérenne, une idée que l’art est un puissant dérégulateur commun, qu’il est une manière de s’affranchir et aussi de se révéler. Dans une époque boueuse et mouvante, Nouvelle Vague nous remet les idées en place, nous entrons dans un état virginal où tout était possible et où finalement, un Suisse énigmatique et joueur, sur un va-tout, par son obstination et son inflexibilité, trouvera une voie étrange et fascinante de filmer, d’approcher l’insaisissable ondulation du quotidien. Pourquoi ce film d’époque, en costume, tout en allégresse et en virtuosité, nous séduit-il autant sur un cas d’école susceptible d’intéresser uniquement des étudiants en cinéma ? Parce que Nouvelle Vague nous montre une autre France, une France décomplexée, cette irrévérence joyeuse a disparu ; on y respire enfin le souffle d’une nation portée par l’éclat et la rupture, sous le potache se niche la complexité de l’Homme. Nous avons perdu cet appétit de vivre. Nouvelle Vague, c’est un bain de jouvence. Dans les rues de Paris, les Dauphine et les 403 prennent la pose, elles sont éclipsées parfois par l’apparition d’une longue et discordante américaine.

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Godard (Guillaume Marbeck) n’interagit que par citation allusive et provocations salutaires. Belmondo (Aubry Dullin) est d’une décontraction souveraine, son naturel éclabousse et, en outre, il se révèle un bon camarade comme avec ses copains du Conservatoire. Raoul Coutard (excellent Matthieu Penchinat) a l’aplomb amusé du sergent de la Coloniale. Et puis, il y a Jean (Zoey Deutch), avec ou sans le Herald Tribune, avec ou sans marinière, elle est de ces beautés qui troublent et enchantent, qui nous dépossèdent et qui nous accompagnent longtemps après.


Disponible sur Canal VOD.

Les tendresses de Zanzibar

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Des règles réglementées

Quand la théorie du genre vide les bancs de la fac de Limoges


Quand, en octobre 2025, l’université de Limoges a décidé d’expérimenter le congé menstruel, elle ne s’attendait probablement pas à des péripéties dignes du film Les Sous-Doués.

Le dispositif, initialement réservé aux étudiantes souffrant de règles douloureuses, permet de poser jusqu’à dix jours d’absence par an d’un simple clic, sans justificatif ni certificat médical. Jusque-là, rien que de très louable. Mais le ver de l’abus est dans le fruit de l’inclusivité. « Pour éviter une discrimination », la mesure a été ouverte « à tous les étudiants, sans distinction de genre », explique le vice-président de l’université, Raphaël Jamier. 50 aspirants-ingénieurs mâles de l’ENSIL-ENSCI y ont vu l’occasion rêvée de sécher les cours en toute impunité : en quelques semaines, une centaine de jours d’absence ont été recensés. Face à l’ire d’enseignants confrontés à des amphis clairsemés, mi-décembre, la vice-présidence de la faculté siffle la fin de la récré dans un courrier adressé à l’ensemble des étudiants. « Nous en profitons pour rappeler qu’il s’agit bien d’un congé menstruel et pas mensuel, l’orthographe ayant un sens en français. »

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Dans un verbiage où les truismes le disputent aux lapalissades, elle rappelle que la mesure est « destinée aux personnes menstruées », avant de conclure ingénument que « toute personne ne pouvant biologiquement souffrir d’un syndrome menstruel ne peut en bénéficier ». Il aura donc suffi d’une poignée de tire-au-flanc pour que les autorités académiques soient forcées d’admettre, in fine, la prévalence de la biologie la plus élémentaire sur les beaux discours d’indifférence au genre. Mais l’appétit égalitaire, enivré d’abstraction, est insatiable. Il plie, mais ne rompt pas. Et n’entend surtout pas s’embarrasser de l’inégalité réelle des corps. Le 12 février, le Parlement européen a adopté une résolution appelant à la « pleine reconnaissance des femmes trans comme femmes ».

Fâcheuse perspective, qui donne envie de faire l’école buissonnière.

Un père pape

Les Chaillées de l’enfer, de Léo Boudet. Sortie le 18 mars


En reprenant le nom d’un condrieu exceptionnel pour titrer son documentaire, Les Chaillées de l’enfer, Léo Boudet joue malicieusement sur les mots. Si cette cuvée mythique des côtes du Rhône septentrionales est « infernale », c’est parce que, bouleversements climatiques aidant, la production devient un véritable défi.

Sur les pentes terriblement escarpées de la côte-rôtie et du condrieu, Christine Vernay, fille de Georges, surnommé « le pape du Condrieu » et aujourd’hui décédé, a repris ce splendide domaine pour pérenniser l’œuvre paternelle. Images magnifiques, musique d’Alexandre Desplat, moments de tension et de suspense, gestes ancestraux et dégustations merveilleuses, tout concourt à faire de ce film de cinéma une ode idéale à un terroir et à ceux qui le travaillent jour après jour pour lui faire donner le meilleur.

Et au milieu, la superbe histoire d’une transmission quasi muette entre un père et sa fille, puis désormais, entre cette dernière et sa propre fille.

1h42

Retour à Mohammedia

Dans Tendre Maroc, Emmanuelle de Boysson revient sur les lieux de son enfance et signe un roman d’apprentissage aussi mélancolique que joyeux.


« On vient de son enfance comme on vient d’un pays » écrivait Saint-Exupéry. Le dernier roman d’Emmanuelle de Boysson en donne une belle illustration. Tout commence pour elle à Mohammedia, petite ville de l’ouest marocain à quelques encablures de Casa, où elle va vivre de six à 13 ans. Des années essentielles pour comprendre la femme et l’écrivaine qu’elle est devenue. Là, près de l’océan, son héroïne qui lui ressemble comme une sœur va découvrir l’amour, la sensualité mais aussi le manque, la douleur. Longtemps Emmanuelle de Boysson s’est interdit d’écrire sur son enfance. Et puis, en 2022, une expérience l’a terrassée qui a changé la donne. Elle la raconte dans Un coup au cœur – livre poétique et lumineux. Pendant trente minutes de battre son cœur s’est arrêté. Une expérience de mort imminente dont on ne ressort pas indemne. L’idée s’est alors imposée de revenir à l’enfance. Emma a six ans quand elle quitte la France pour le Maroc. Elle est l’aînée d’une fratrie de cinq enfants. « Celle qui ne se plaint jamais ». Son père, « un doux rêveur converti en entrepreneur », est ingénieur et dirige une industrie cotonnière. Sa mère, Blanche, est femme au foyer. Terme exact mais néanmoins réducteur pour désigner une femme qui n’a de cesse d’aider les plus démunis, partant chaque jour à l’assaut des bidonvilles pour distribuer nourriture et soins de première nécessité.

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Des parents qui ont en commun un idéal chrétien et entendent bien se démarquer des colons qui les ont précédés. Autant de pieuses intentions qui chagrinent parfois la petite fille. Comment comprendre que sa mère donne à une petite mendiante sa poupée préférée ? Comment comprendre qu’elle passe plus de temps avec ceux qui n’ont rien, qu’avec elle « qui a tout » ? D’autant que Blanche ne se distingue guère par son instinct maternel. Jamais un geste affectueux. Jamais un encouragement. Emma en souffre mais serre les dents. Devenue adulte, elle cherchera à élucider le manque d’amour qui semble se transmettre dans sa famille de mère en fille. Pour l’heure elle fait tout pour plaire à sa mère. Dans l’espoir d’attirer son attention. En pure perte la plupart du temps. Alors elle se réfugie dans les livres. Elle lit tout et tombe par hasard sur le Journal d’Anne Frank. C’est la révélation. Elle veut écrire comme elle et désormais n’a qu’un rêve : devenir écrivain. A la faveur d’une rédaction elle comprend que : « écrire signifie composer, sculpter, tailler, modeler et jouer de ses émotions comme des couleurs d’une palette ». Elle s’y emploiera un jour. Plus tard. Quand il n’y aura plus ce garçon qui lui fait battre le cœur. Un certain Medhi, un petit Marocain, dont on lui explique qu’il n’est pas de son monde. Mais le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas. Alors Emma s’enhardit. Brave les interdits. Jusqu’à une rencontre fatale dans la palmeraie de la Merzouga. Portrait touchant d’une enfant en manque d’affection, Tendre Maroc décrypte avec beaucoup de justesse la complexité des rapports mère-fille et brille à chaque page de la lumière incomparable de ce pays.

Tendre Maroc d’Emmanuelle de Boysson Calmann Lévy, 200 pages

Tendre Maroc

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La Byzance mystique de Léon Bloy

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Dans l’historiographie byzantine du XXe siècle se dresse un livre curieux: Constantinople et Byzance de Léon Bloy, fraîchement réédité aux éditions L&R. Un texte qui interroge avec véhémence le destin d’un empire oublié.


« Je ne suis pas venu apporter la paix sur la terre, mais le glaive » (Matt., 10 ; 34). De tous les enseignements du Christ, il semblerait que ce soit celui-là que Léon Bloy (1846-1917) ait le mieux retenu. Catholique féroce et grand imprécateur, cet écrivain de l’absolu s’est forgé un destin de paria des lettres. Ombrageux, intolérant et volontiers mystique, son caractère s’accordait mal à l’atmosphère bourgeoise de la IIIe République naissante. Toute sa vie, l’écrivain s’est peint en « belluaire », et occupa à grands coups de pamphlets la place de maudit qu’il convoitait autant qu’il souffrait de la « conspiration du silence » autour de son œuvre.

Le symbole comme structure de l’Histoire

Une grande partie de cette dernière est consacrée à des études historiques. Initié à l’exégèse symbolique par un abbé rencontré sur les lieux des apparitions de la Salette, il resta toute sa vie hanté par la possibilité vertigineuse d’interpréter les événements historiques « comme les hiéroglyphes divins d’une révélation par les symboles ». Napoléon est « la face de Dieu dans les ténèbres », Christophe Colomb « le Précurseur du Paraclet », Louis XVII une « apparence de Dieu »… Saint Paul dit dans ses lettres aux Corinthiens que nous voyons les choses « de manière confuse, comme dans un miroir ». C’est le pilier de la compréhension bloyenne de la vie terrestre. Les grandes figures du monde sont les acteurs de la Providence, et autant acteurs qu’énigmes dans le miroir déformant que nous renvoie la réalité.

Déceler dans le passé la main providentielle de Dieu, et constater notre impuissance à assimiler tous ses indices, voilà les raisons de l’intérêt de Bloy pour l’histoire. Celle de Byzance, empire crépusculaire et violent, a tout pour lui plaire. Il fonde son exégèse sur la lecture de L’épopée byzantine au Xe siècle de Gustave Schlumberger, byzantiniste réputé. Le Xe siècle byzantin est un puzzle difficile à assembler : de l’aveu même de l’historien, c’est « la période la plus obscure du moyen âge byzantin… […] J’ai dû la restituer à peu près de toute pièce. » De quoi conforter l’écrivain dans sa vision d’une histoire humaine profondément mystérieuse.

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Dans cette époque de chamboulements, les protagonistes se nomment Basile, Nicéphore, Théodora… les Bardas s’appellent Phocas ou Skléros, les dynasties sont celles de Comnène ou des Paléologues, et les impératrices sont « porphyrogénètes »De quoi satisfaire les appétits d’exotisme. À ce banquet de dorures et de pourpre, Bloy se jette sur la viande rouge. Les récits d’invasions succèdent aux meurtres, les lynchages publics aux assassinats. Avec lui la guerre ne subit le retard d’aucune diplomatie, et encore moins d’une pompeuse stratégie militaire. Seul importe le décompte des morts, autant d’âmes parties à Dieu ou à diable.

Les hécatombes de la Providence

Il nous conte avec délices les exploits de l’empereur Basile II, « le bulgaroctone », ou tueur de Bulgares, « qui avait décrété l’extermination de ces brigands héréditaires et qui eut le bonheur d’y parvenir après vingt-cinq ans d’une guerre atroce ». Tout massacre est une jubilation, puisqu’il est un prélude au Jugement Divin. Les batailles se succèdent, les corps s’empilent, et les princes orientaux font montre d’une charmante ingéniosité dans la barbarie. « En Arménie, un certain émir, longtemps prisonnier des impériaux et enfin délivré par les Seldjoukides vainqueurs, pour se venger des souffrances de sa captivité, fit creuser une fosse de la hauteur d’un homme. Il la fit remplir du sang des prisonniers qu’il donnait l’ordre de massacrer. Puis il y descendit et s’y baigna “pour noyer la rage dévorante de son cœur.” » Une constellation d’horreurs qui ne peut que fasciner Bloy, l’affamé d’Apocalypse qui attendait « les Cosaques et le Saint Esprit ».

Les bouleversements militaires et les crimes de palais, aussi irrationnels qu’ils nous paraissent, deviennent sous la plume du Belluaire de mystérieuses circonvolutions du grand plan divin. Même les zones d’ombres sont suspectées d’être des symboles cachés. Basile II est « celui des grands hommes dont il fut le moins écrit, comme s’il y avait en lui un secret, comme s’il était le gardien formidable d’une des clefs de la symbolique Histoire au moyen desquelles doit s’ouvrir, un jour, le Paradis récupéré ». L’homme est démuni face à l’obscurité fondamentale des événements : « Mon ami, mon frère tourne le coin de la rue. Je ne le vois plus que dans ma mémoire, qui est aussi mouvante et aussi profonde que la mer. J’en suis aussi séparé que par la mort. Il est toujours, je le sais bien, sous l’œil de Dieu, mais pour moi, il est tombé dans un gouffre. Ce coin de rue, c’est n’importe quel tournant de l’Histoire. »

Byzance ou l’arène du crime

Après le Bulgaroctone, place aux aventures de Zoé, « une des plus illustres farceuses dont l’histoire fasse mention ». Cette impératrice quinquagénaire délaisse Romain III, son empereur de mari, au profit d’un jeune homme de basse extraction. Après la mort de Romain — sans doute empoisonné —, Zoé couronne avec empressement son amant. Schlumberger commente : « Un adolescent de naissance obscure, hier encore inconnu, assis sur le trône séculaire des basileis successeurs de Constantin, représentant de Dieu sur la terre, devenu le maître absolu d’une moitié du monde connu, par le caprice insensé de sa vieille amante. »

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Cet éphèbe couronné sera Michel IV, auquel succédera l’éphémère Michel V, qui verra le peuple se soulever contre lui et finira les yeux crevés. Vient ensuite Constantin IX, honni par Bloy, mais dont le règne sanglant ne laisse pas de l’éblouir : « Jamais un règne ne fut plus amusant. Quand on ne massacrait pas en Arménie, on coupait en morceaux sur le Danube. Aucun moyen de s’ennuyer. » Michel VI, à peine évoqué, vient mettre un terme à ce curieux essai, où l’énormité supposée des événements transcende l’exactitude historique.

Une vie sous le signe de la fin des temps

Constantinople et Byzance est édité dans sa version définitive en 1917 (l’année même de la mort de Bloy), mais la plus grande partie du texte date de 1905. Les derniers écrits de Bloy sur l’histoire sont dans Jeanne d’Arc et l’Allemagne (1915). Les développements symboliques s’y font plus rares. C’est qu’entre temps une guerre cataclysmique a éclaté. L’auteur du Désespéré voit advenir les conflagrations qu’il prophétisait. Cette histoire en mouvement est bien moins chargée en obscurité: elle révèle plus qu’elle ne voile.

Né en 1846, année des apparitions de la Salette, Léon Bloy meurt l’année de celles de Fatima. Dans ces deux villages, la Vierge transmet des messages d’Apocalypse. Bloy ne verra pas la fin de la Première Guerre mondiale, caressant peut-être l’espoir de s’éteindre avec l’humanité.

146 pages

Constantinople et Byzance

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Mort de Lobo Antunes: une carte mentale du Portugal

L’écrivain portugais Antonio Lobo Antunes s’est éteint le 5 mars à Lisbonne à l’âge de 83 ans.


On se demande depuis Charles-Augustin Sainte-Beuve et Marcel Proust si la vie d’un écrivain ressemble à son œuvre ou peut l’éclairer. Chez Lobo Antunes, elle aura au moins ressemblé à sa mort. Elle ferme une époque : celle des grands auteurs, grands témoins de la grande histoire écrite avec une grande hache, qui trouvaient la matière romanesque brute dans les corps décharnés laissés sur les champs de bataille, au fond des geôles des dictatures ou sur les charniers des révolutions. Le XXᵉ siècle avait offert assez de guerres, assez de défaites, assez de pulsions répressives pour inspirer à António Lobo Antunes une trentaine de romans.

Saudade coloniale

Il naît en 1942, avec la guerre, et grandit avec elle. Mobilisé en Angola comme chirurgien de guerre, il part pour les combats en Angola comme tant de jeunes Portugais de sa génération. António Lobo Antunes aura disséqué toute sa vie des cadavres : ceux, exquis, du salazarisme, ceux des guerres coloniales, ceux des espoirs dévoyés ou déçus de la révolution portugaise. Littéralement, quand il amputait des soldats du corps colonial à la scie de charpentier ; avec art, quand il racontait, à force de romans, la torture, les villages brûlés, l’effondrement des illusions impériales dans la boue africaine.

Ses trois premiers livres, Mémoire d’éléphant, Le Cul de Judas et Connaissance de l’enfer, offrent des carnets de guerre hallucinés. L’aventure impériale tourne au cauchemar bureaucratique : les soldats survivent dans une attente interminable, regardent passer les jeeps de la police politique et les cercueils qu’on expédie à Lisbonne. On lit dans Le Cul de Judas : « nous sommes morts, non pas de la mort de la guerre, mais de la lente agonie de l’attente ». « Le Vietnam du pauvre », selon son expression.

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Premiers romans, premières intuitions : le style est déjà là. On l’a rangé tour à tour du côté de Faulkner, du Nouveau Roman ou du roman noir… Psychiatre à la ville — après avoir abandonné la chirurgie au retour de la guerre — il écrit comme on ausculte un esprit en crise : tout part d’une sensation forte, qui devient traumatisme et qui harcèle un psychisme chaotique. Lobo Antunes parle lui-même de « délire contrôlé » : un torrent de mots où pensées, rêves et fragments de dialogues se mêlent à la réalité.

Arrière-garde de l’avant-garde littéraire

Comme c’était alors l’usage dans sa génération littéraire, ses livres abolissent la ponctuation, l’explicite, le récit linéaire, presque le personnage. Peu de points, des phrases interminables, des souvenirs qui se bousculent entre la périphrase et l’onomatopée, de vieux souvenirs qui se superposent à contretemps. Une lecture parfois difficile, pas tout à fait de celles qu’on emporte avec soi sur les plages du Portugal.

Ces procédés, naguère si audacieux, qui faisaient école en France, ont aujourd’hui vieilli. À force de vouloir libérer le roman de ses formes anciennes, beaucoup ont fini par le priver de ce qui faisait son charme le plus ancien : une histoire, un visage, un destin auquel s’attacher. Une chair. Chez Lobo Antunes, elle revient mais sans ornements : on la trouve dans l’état où l’histoire l’a laissée. Chair de guerre, chair de canon, chair ouverte sur les tables d’hôpital de campagne. Les avant-gardes avaient rêvé d’un roman désossé ; lui en restitue les lambeaux, ceux qu’un chirurgien militaire a vus de trop près pour croire encore aux abstractions littéraires.

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Dans le dernier roman, La Dernière porte avant la nuit, chaque personnage déroule ses souvenirs dans un flot verbal, logorrhéique, brutal, paranoïaque : rancœurs sociales, arbres généalogiques chaotiques, fantasmes criminels. Cette confusion des voix ressemble à une expérimentation formelle, un tour de passe-passe d’écrivain avant-gardiste ; elle reproduit aussi la réalité des paroles désordonnées de marginaux, de criminels, d’anciens soldats.

Avec Fado Alexandrino, Lobo Antunes atteignait déjà une certaine ampleur. Quatre anciens combattants s’y retrouvent dix ans après la guerre. La fraternité d’armes : la première fois, c’est un drame ; la seconde, c’est une farce. Ils espéraient se retrouver entre soldats ; ils se retrouvent en ruines. Ruines physiques, morales, psychiques… Ce qui les unit encore ? Un passé qui ne passe pas. Ils ont vu la Révolution de 1974 : ses promesses, ses slogans, ses illusions. Au bout du compte, ils ont seulement appris à survivre parmi des ombres. « Lisbonne nous a tous avalés, mon capitaine », lâche l’un d’eux.

Mon empire n’est plus de ce monde

On classe assez rapidement l’auteur à gauche. « Humaniste », disait-il. En 1974, la révolution des Œillets avait mis fin aux guerres coloniales, à l’empire et au salazarisme. Lobo Antunes a raconté avec talent ces années d’effervescence : la formation de cellules révolutionnaires dans les marges de l’empire, les officiers du MFA conspirant loin de la PIDE, les illusions d’une génération persuadée d’ouvrir un monde nouveau.

Mais la révolution portugaise n’a jamais tout à fait ressemblé aux épopées romantiques que l’Europe aime se raconter. Quelques coups de feu dans Lisbonne, et le salazarisme s’effondre presque sans drame : pas de Terreur, pas de purges, pas de grand soir.

Désabusée, certes, son œuvre raconte aussi une certaine idée du Portugal. Une étroite bande de terre entre l’Atlantique et l’Estrémadure qui, au temps des navigateurs, ouvrit les routes maritimes du monde. Un petit pays qui aura sans doute affiché le plus beau ratio de colonies par kilomètre carré de métropole. Mais cette réussite fragile s’effaça brutalement devant l’Espagne au XVIIᵉ siècle. Le Portugal fit alors l’expérience brutale d’un destin paradoxal : la grandeur et le rétrécissement dans un même mouvement.

De cette contradiction est née la saudade, cette mélancolie nationale que la littérature portugaise a longtemps chantée. Lobo Antunes a voulu aller plus loin que le topos poétique : explorer l’inconscient collectif d’un pays accroché aux poussières de son empire, au point d’être le dernier État européen à s’y cramponner jusqu’en 1974. Dans La Splendeur du Portugal, il psychanalyse une grande famille patricienne qui voit sa fin arriver : « j’ai compris que la maison était morte lorsque les morts ont commencé à mourir ».

Résidu d’empire, résidu d’Europe, résidu de grandeur, résidu de patriciat : Lobo Antunes n’aura finalement décrit que des pourritures en suspension, pas encore mortes mais déjà en train de se décomposer. Des personnages obstinés à maintenir l’illusion d’une grandeur disparue. « Le vrai monde n’est pas au milieu de nous », écrit-il. Car sans doute leur royaume n’est plus de ce monde.

Le Cul de Judas

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La Splendeur du Portugal

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Fado Alexandrino

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Connaissance de l'enfer

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Il faut se réveiller

Chaque mois le vice-président de l’Institut des libertés décode l’actualité économique. Et le compte n’y est pas.


De l’Asie à l’Amérique, le monde accélère. Mais l’Europe s’arrête. Et la France recule. Au prétexte d’une orgueilleuse « résistance » à la mondialisation et au libéralisme, le pouvoir politique de notre pays a cédé aux corporatismes. Résultat, l’immobilisme nous ruine collectivement et met au chômage un jeune sur quatre. Pourquoi la France va-t-elle si mal quand d’autres nations s’en sortent ?Il faudra dire la vérité à nos concitoyens lors des prochaines campagnes électorales. Leur raconter les secrets de famille de l’État-providence.

Le paiement des intérêts de la dette par le Trésor français va bientôt approcher les 100 milliards d’euros par an, soit un montant supérieur à ce que rapporte l’impôt sur le revenu. Le déficit cumulé de nos comptes publics va ainsi bientôt atteindre 4 000 milliards. Au cours de l’Histoire, l’endettement a été choisi comme modèle économique par de nombreux pays tels l’Argentine de Juan Perón, le Zaïre de Mobutu, la Corée d’après-guerre, la Russie d’avant 1917, l’Allemagne des années 1930. Cela s’est presque toujours terminé avec des dictateurs galonnés prenant le pouvoir.

L’État-providence croît de 4 % par an en France, alors que l’économie ne progresse que de 1 %. Les dépenses sociales représentent 900 milliards de dépenses dans le dernier budget, dont 410 milliards pour la retraite et 320 milliards pour la maladie. Le problème est que 10 % de ces sommes sont financées par de la dette publique, que nos enfants et petits-enfants devront rembourser. Ceux qui pensent alléger la facture en surtaxant les entreprises n’iront pas bien loin. La capitalisation des 120 plus grands groupes français cotés à la Bourse équivaut seulement à trois années de prestations sociales.

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Du temps du général de Gaulle et de son conseiller économique Jacques Rueff, notre économie pouvait être qualifiée de libérale. Mais avec Giscard d’Estaing, qui a mené une politique très sociale, nous sommes passés au keynésianisme, puis à l’hyper-keynésianisme sous François Mitterrand. Il est donc stupide de prétendre que la France serait pénalisée par son système « néolibéral ». Car nous vivons bien au contraire sous la pression permanente d’une tendance communisante, égalitariste et hostile à la propriété privée.

Le vrai responsable de notre déroute, c’est donc l’État. Beaucoup plus que l’Europe, la mondialisation, les États-Unis, la Chine ou le plombier polonais. Le coupable se trouve chez nous. Il est à la fois omnipotent et impuissant. Il est composé de lobbies, de technocrates, d’administrations pléthoriques. Il a pris cette forme monstrueuse par la grâce d’un personnel politique inconscient et incompétent. Les pays qui réussissent sont ceux qui, à l’inverse, contiennent et réduisent l’État obèse et destructeur. Qu’ils se situent en Europe de l’Est, du Nord, en Amérique latine ou bien en Australie.

Il existe en France plus de 600 organismes publics qui ont pour mission de « conseiller » le Premier ministre. Des machins administratifs qui emploient des dizaines de milliers de fonctionnaires censés s’occuper du chômage, de la pauvreté, des jeunes, de l’insécurité et de l’école. Et chaque année, de nouveaux « observatoires », financés avec de l’argent public, sont inaugurés. Avec les résultats qu’on connaît… Finissons-en avec les analyses stériles de ces messieurs-dames, leurs théories fumeuses et leurs discours démagogiques sur les causes de nos malheurs ! Regardons plutôt les faits ! C’est bien une classe administrativo-criminelle, née dans les années 1980, qui nous tue. Très bien incarnée par Jack Lang, elle a capturé le pouvoir politique et l’exerce pour extraire des rentes à son profit et à celui de ceux qui l’ont fait élire.

Les grands artisans de la descente aux enfers de notre économie sont, par ordre chronologique : François Mitterrand et ses nationalisations, Jean-Claude Trichet et sa politique du franc fort (qui fit payer la réunification de l’Allemagne par la France), Martine Aubry et ses 35 heures (qui firent monter le coût du travail en France). Enfin l’Union européenne, le dernier clou dans le cercueil de l’industrie française avant la mise en terre. Notamment à cause des décisions stupides de Bruxelles en matière d’énergie, qui coûte en France aujourd’hui trois fois plus cher qu’en Chine. Mais aussi à cause d’une réglementation trop compliquée, que l’administration est du reste incapable de faire respecter, tant elle est inefficace.

Les déboires industriels de la France s’expliquent par de multiples raisons, dont voici les principales : 1/ Les rigidités du droit du travail ; 2/ les coûts salariaux ; 3/ l’euro ; 4/ la concurrence des pays à bas salaires ; 5/ la chasse aux sorcières des riches ; 6/ les impôts de production ; 7/ la bureaucratie kafkaïenne ; 8/ la fraude sociale. Cette dernière est l’un des grands fléaux cachés de notre pays. Mais elle ne doit pas faire oublier les abus commis, à l’autre bout de l’échelle sociale, par ceux qui pratiquent une optimisation fiscale excessive. Le crédit impôt-recherche est mal ciblé, certaines holdings familiales détiennent trop de biens personnels profitant aux actionnaires, et la niche Dutreil est dans certains cas détournée de son objet.

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Les Français ont compris qu’un vaste jeu de bonneteau fiscal est orchestré en permanence. Ils savent bien que la fiscalité punitive sur les carburants, le capital ou les droits de succession ne sert à rien. N’oublions pas que le mouvement des gilets jaunes trouve son origine dans la création d’une taxe inepte sur le gazole. Heureusement, une majorité de nos compatriotes est d’accord pour que l’État soit réformé au plus vite. Et pour que la baisse de la dépense publique soit traitée en priorité absolue. Dans notre pays, le peuple est extraordinairement intéressant tandis que la classe dirigeante n’a aucun intérêt. Aujourd’hui nous ne sommes plus souverains et l’État n’a même plus les moyens de se financer. Il faut redonner à nos concitoyens le pouvoir avec des référendums d’initiative populaire.

Sévigné et La Fayette: l’amitié qui fit la civilisation française


« En l’amitié de quoi je parle, les âmes se mêlent et se confondent l’une en l’autre », écrivait Montaigne dans son essai De l’amitié. Rarement cette définition aura trouvé incarnation plus parfaite que dans la relation qui unit pendant plus de quarante ans Mme de Sévigné et Mme de La Fayette. Dans Une amitié si française, le biographe Jean-Noël Liaut retrace ce lien singulier entre deux des plus grandes plumes du Grand Siècle : une relation nourrie d’affinité intellectuelle et de conversation.

La sororité bien avant le féminisme

L’auteur n’hésite pas à parler de « sororité ». Le mot pourrait faire sourire tant il est aujourd’hui capté par le discours militant des néoféministes. Mais ici, rien d’idéologique : il s’agit d’une « sororité littéraire », née dans les salons du XVIIᵉ siècle, où les femmes jouaient un rôle décisif dans la circulation des idées, des œuvres et dans l’art de la conversation.

Au cœur de ce monde se trouvait l’hôtel de Rambouillet, tenu par la marquise de Rambouillet, dont la célèbre Chambre bleue devint l’un des foyers les plus brillants de la sociabilité parisienne. Corneille, Molière, Boileau ou Tallemant des Réaux y étaient reçus, et, comme le rappelle Jean-Noël Liaut, « les femmes y étaient à égalité avec les hommes, elles conversaient librement avec eux, et leurs verdicts étaient recherchés ».

Cette complicité intellectuelle entre femmes et hommes fut l’une des marques de fabrique de la civilisation française et sa singularité, comme l’a montré l’historienne dix-huitièmiste Claude Habib. Ce modèle de sociabilité marqua durablement la culture française : l’esprit vif et aristocratique de la famille Mortemart, incarné à merveille par Mme de Montespan, inspirera plus tard à Marcel Proust l’esprit des Guermantes. C’est dans ce milieu brillant que s’inscrit l’amitié entre Mme de Sévigné et Mme de La Fayette.

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À lire Jean-Noël Liaut, on est frappé de voir combien cette relation unit deux tempéraments presque opposés. Chez Mme de Sévigné domine la vivacité. Héritière de l’« esprit Rabutin », du nom de sa famille, elle possède le don de la formule piquante, l’art de raconter et une vivacité verbale inépuisable. Ses lettres regorgent d’inventions langagières, comme ces « oxymores sévigniens » qui ponctuent les phrases et dynamisent le style : « On aboyait à merveille » écrit-elle pour décrire une conversation animée sur le jansénisme ; ailleurs elle confie « J’ai mille dragons », le mot désignant ses tourments.

L’éloignement de sa fille Françoise, installée en Provence, stimule son génie épistolaire. La distance géographique est comblée par la proximité des mots : pour divertir, consoler et retenir l’attention de sa fille, la marquise développe un art inégalé du récit, multipliant anecdotes, portraits et trouvailles de langage. Ses lettres deviennent une chronique du siècle, des intrigues de la cour au spectaculaire procès de Fouquet, bien au-delà d’une simple correspondance privée.

Mercure et Saturne

Si Mme de Sévigné est Mercure, vive et étincelante, Mme de La Fayette serait plutôt Saturne : grave, lucide, mélancolique. Jean-Noël Liaut montre combien ces « géographies mentales différentes mais complémentaires » nourrissent la force de leur amitié et leur talent littéraire, déployé dans deux genres distincts : l’épistolaire et le roman. Là où la marquise laisse courir sa plume au rythme de ses émotions, la comtesse transforme l’écriture en instrument d’analyse.

À une époque dominée par les romans fleuves des Précieuses, dont leur amie Madeleine de Scudéry fut la grande figure avec Le Grand Cyrus et Clélie, célèbre pour sa « Carte de Tendre », véritable géographie du sentiment amoureux, Mme de La Fayette invente une forme nouvelle : un roman bref, resserré, fondé sur l’exploration des passions. Avec La Princesse de Clèves, elle rompt avec les fresques sentimentales interminables et fonde ce que l’on peut considérer comme le premier grand roman psychologique moderne.

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Ainsi se dessinent deux tempéraments et deux inventions littéraires : d’un côté la liberté scintillante du genre épistolaire, de l’autre la rigueur du roman.

La lecture d’Une amitié si française rappelle combien des salons des Précieuses à ceux des Lumières, de Madame de Sévigné à Madame de Staël, s’affirme une tradition singulière : celle d’une conversation entre les sexes où la légèreté de l’esprit se mêle à la profondeur des idées. Le philosophe écossais David Hume, frappé par cette sociabilité unique, ne s’y trompa pas en qualifia la France comme « le pays des femmes ». Alors au regard de cette tradition, force est de constater qu’une bonne partie de la littérature contemporaine paraît bien étriquée. Là où Sévigné et La Fayette faisaient de l’écriture un exercice de style et d’observation du monde, bien des romans d’aujourd’hui se réfugient dans une autofiction étouffante, centrée sur un moi souffrant, toujours victime de quelque chose, un moi…  « haïssable » comme aurait dit Pascal !

256 pages

Écrire sa propre fin

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« Sa naissance fut le début du pire. » Ainsi commence L’Épitaphe de Felix Macherez (L’Arpenteur/Gallimard). D’entrée de jeu, la vie apparaît comme une erreur originelle. Le héros, Cid Sabacqs, trente-trois ans, n’a plus qu’une idée : écrire la phrase parfaite pour sa tombe. Si la vie l’a trahi, il ne voit aucune raison de bâcler la conclusion.


Retiré du monde, amateur de délires métaphysiques et de perfection formelle, Cid Sabacqs transforme son ennui en exercice littéraire. Il écrit, rature, recommence, interroge les morts, les vivants, et surtout lui-même. Chaque projet d’épitaphe s’avère trop grave, trop pur, ou pas assez définitif. La mort devient un problème de style.

C’est mon projet !

Le roman suit cet enfant prodige devenu adulte immobile, persuadé depuis toujours d’être fait pour davantage que la vie ordinaire. Très tôt il se distingue, très tôt on l’admire. Mais cette distinction devient posture, puis prison. Macherez raconte moins une existence qu’une lente contraction : celle d’un esprit qui se replie jusqu’à ne plus laisser passer qu’une seule idée, celle de sa propre disparition, qu’il orchestre, polit et rédige comme une œuvre. Mourir n’est pas ici un geste tragique mais un projet esthétique. Une signature.

Cette obsession donne au livre son moteur. Cid se persuade que l’épitaphe est l’acte ultime : « Imaginez-vous un Magellan sans navire, un Hannibal sans Alpes, un Guillotin sans Robespierre? Un Sabacqs sans épitaphe ? Impossible ! » L’idée devient une tâche, presque un devoir. Il visite les cimetières, consulte ses amis, recopie des formules célèbres, interroge les pierres. Rien ne convient. L’épitaphe parfaite doit être à la fois définitive et ouverte, lapidaire et infinie. Une phrase capable de survivre à celui qui la signe.

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À première vue, ce monologue pourrait passer pour un exercice de dandysme morbide. Mais Macherez touche quelque chose de plus contemporain. Dans une époque saturée de commentaires, d’opinions et d’images de soi, la tentation de maîtriser sa propre disparition devient presque logique. Nous mettons déjà en scène nos vies ; pourquoi ne pas mettre en scène notre fin ? L’épitaphe de Cid ressemble à une version radicale de ce réflexe moderne : contrôler le récit de soi jusqu’à la dernière ligne.

Le roman avance ainsi par blocs de conscience. Peu d’événements, beaucoup de réflexions. Cid observe le monde comme depuis une chambre à part. Les autres vivent, travaillent, aiment ; lui analyse, dissèque, soupçonne. À force de lucidité revendiquée, il finit par se retrouver seul avec sa pensée – et cette pensée, privée d’objet, se met à tourner sur elle-même. L’ennui apparaît alors comme une expérience métaphysique.

Macherez décrit très bien ce moment où la pensée devient une machine autonome. Cid n’est pas tant désespéré que méthodique. Il veut comprendre la mort comme on résout un problème de logique. « Une épitaphe : symbole du cri. Une croix : symbole du silence éternel. » La formule est presque théorique. Entre le cri et le silence, il cherche la phrase qui survivra.

Je te survivrai

La langue accompagne ce mouvement intérieur : ironique, nerveuse, souvent aphoristique. Les phrases avancent par éclats, comme si le narrateur voulait constamment devancer l’objection. On pense parfois à la tradition des moralistes français ou à l’humour noir de Cioran. Mais Macherez installe cette lucidité dans une situation romanesque simple : un homme qui tente d’écrire la phrase qui lui survivra.

Le risque d’un tel dispositif est évident : l’asphyxie. Rester dans la tête d’un seul homme peut saturer le lecteur. On pense parfois à Mars de Fritz Zorn, autre grand monologue d’une conscience qui retourne contre elle-même toute sa lucidité. Mais c’est aussi la réussite du livre. En poussant la lucidité jusqu’à l’obsession, Macherez montre comment l’intelligence peut se retourner contre elle-même. Cid ne souffre pas tant d’un manque de sens que d’un excès de conscience.

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La résolution arrive presque par surprise. Après tant de ratures et d’impasses, la formule surgit enfin : « C’est ici que tout commence. » Une épitaphe paradoxale, qui transforme la fin en origine. Comme si la mort, finalement, n’était qu’un dernier dispositif littéraire.

Maurice Ronet dans le film « Le feu follet » de Louis Malle (1963) d’après le roman de Pierre Drieu la Rochelle. DR.

L’Épitaphe n’est donc pas seulement le portrait d’un suicidaire. C’est celui d’un esprit obsédé par la forme de sa fin – et par la possibilité de survivre dans une phrase. À l’heure où chacun laisse derrière lui des archives numériques infinies, cette obsession prend un relief particulier. Autrefois on espérait vivre longtemps ; aujourd’hui, peut-être espère-t-on surtout être bien résumé.

Felix Macherez ne juge jamais son personnage. Il le laisse suivre sa logique jusqu’au bout. Et dans ce geste discret se cache peut-être la véritable question du livre : vivre consiste-t-il à écrire son histoire – ou simplement à trouver la phrase qui la refermera ?

156 pages

L'épitaphe

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Le flipper des souvenirs

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© Pascale Pigny

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


La Sauvageonne et moi avions besoin de changement. Par une fin d’après-midi noire comme l’humeur bluesy de Jimmy Reed, nous décidâmes de franchir la porte de L’English Pub, situé au 18, port d’Amont, en bordure du quartier Saint-Leu, à Amiens. C’est étrange que, jamais, je ne fusse entré dans ce bar ; j’ai pourtant résidé à quelques centaines de mètres de celui-ci lorsque je suis arrivé dans la capitale picarde, en 2003. Considérais-je alors que ce lieu se situait trop près de mon appartement ? Peut-être. A l’époque, j’aimais baguenauder, me rafraîchir l’esprit en marchant, après avoir ingurgité, tel un Mac Orlan amiénois, des bières en compagnie de compagnons d’infortune. Mais ce soir-là, j’avais envie d’une Guinness. La tentation était trop forte. « Viens ! Entrons ! », fis-je, péremptoire à l’endroit de ma Sauvageonne. Devant le ton autoritaire que j’employai (la soif m’a toujours rendu mauvais), elle ne broncha pas. A peine arrivés devant le zinc, l’atmosphère se détendit. Nous fûmes accueillis par deux jeunes hommes fort sympathiques, souriants, pas de ces mufles renfrognés que la modernité imbécile prend un malin plaisir à produire (ces jeunes crétins qui font reposer sur votre tête de septuagénaire et de boomer tous les malheurs du monde actuel : réchauffement climatique, guerres diverses, pollutions, société patriarcale, etc.). Bref : ces jeunes gens tolérants savaient vivre et ne reprochaient rien au vieux yak que je suis. Au contraire, l’un des deux s’appliqua à servir ma Guinness dans la règle de l’art, lentement, avec la grâce nécessaire qui rend joyeux le dipsomane que je suis aussi. La Sauvageonne, bien plus jeune que moi, ne craignait rien ; tout de suite elle attira sur elle les regards bienveillants de la clientèle juvénile, et certainement étudiante. Alors que je dégustais la Guinness, je me revoyais, cinquante ans plus tôt, dans un pub du Connemara, près de Galway, en Irlande, en compagnie de mon bon copain Jean-Luc Péchinot, étudiant, comme moi, de l’Ecole de journalisme de Tours. Tous deux fils de cheminots, donc bénéficiant de tarifs de transports ferroviaires très abordables, nous nous étions accordé un voyage touristique au pays (natal) de Rory Gallagher et (d’adoption) de Michel Déon. Je me mis à rêver de cette Irlande qui me manque. Mordu par la nostalgie, j’étais sur le point de verser une larme quand j’aperçus le flipper. Un flipper dans un café. Cela faisait des années que je n’en avais pas vu. Incroyable ! « Oui, décidément, ces jeunes gens savent vivre ! », songeai-je, abasourdi par la joie. Après avoir fait de la monnaie, je fonçai vers le jeu et m’adonnai à plusieurs parties. La Sauvageonne m’observait, amusée. Elle m’avoua, qu’elle aussi, avait joué au flipper alors qu’elle était lycéenne. (« Ce qui n’est pas si vieux », songeai-je, un brin concupiscent.) Une fois encore, des souvenirs me tarabustèrent le ciboulot. Je me revoyais, collégien, à Tergnier, après les cours, au café des Quatre-Chemins. Avec moi, des copains d’adolescence : Gilles Gaudefroy, dit Fabert (RIP), Michel Laurent (RIP ; je le surnomme Rico dans mon roman Des petits bals sans importance), Jean-Paul Déchappe, Yves Locqueneux. Nous disputions des parties acharnées de flipper en buvant nos premières bières pression. (Il y en aurait d’autres, beaucoup d’autres par la suite…) On fumait aussi des Gauloises et des Baltos. Entre mecs, nous roulions des mécaniques en regrettant que Béatrice, Marie-Christine, Régine, nos copines collégiennes ne pussent nous admirer. Il me fallut ingurgiter une autre Guinness pour revenir dans la réalité de ce jour du 25 février 2026, à 20h12. Puis, l’ébouriffée et moi quittâmes les lieux pour cheminer dans une nuit plus noire que la bière de Dublin.

Des petits bals sans importance

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Un nouveau souffle

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"Nouvelle Vague" de Richard Linklater, 2025 © ARP Sélection / Canal Plus

Pendant 105 minutes, Monsieur Nostalgie s’est cru en 1959 et il s’est senti dans son biotope. Pourquoi faut-il absolument voir Nouvelle Vague de Richard Linklater (disponible désormais en streaming ou en VOD) couronné de quatre César qui raconte le tournage d’A bout de souffle de Jean-Luc Godard ?


En préambule, Nouvelle Vague est un film de cinéma sur le cinéma qu’il faut voir au cinéma. Après l’obtention de quatre César fin février, notamment celui de la meilleure réalisation et de la meilleure photographie, certaines salles l’ont reprogrammé pour une expérience réellement immersive. La fiction vient alors percuter la réalité historique, l’onde nostalgique nimbe chaque centimètre de cette pellicule.

Jean Seberg et Jean-Paul Belmondo reprennent vie, rue Campagne-Première, dans leur insouciante marche vers la gloire. Faute de grand écran, à la maison, chez vous, Nouvelle Vague se laisse regarder non pas comme un film documentaire, patrimonial, cinéphilique et verbeux mais comme un horizon nouveau pour les générations nées après 1959. Celles qui n’ont connu que les lamentations et les regrets. Une société, des Hommes et des attitudes, des réflexes et des pensées, s’ouvre à nous et nous sommes éblouis par leur miroitement. C’était donc ça, la fin des années 1950, dans une France en guerre qui ne disait pas son nom, dans un Paris primesautier pavé de noir et blanc, et dans la rédaction des Cahiers du cinéma où de jeunes théoriciens poseurs, repus de salles obscures, ratiocineurs et géniaux ; ils s’appelaient Truffaut, Chabrol, Rivette, Rohmer ; réinventaient un art assurément majeur sous l’œil bienveillant de Rossellini et de Bresson.

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Nouvelle Vague de Linklater capture l’instantané d’une époque fugueuse et lointaine, le mouvement d’une émancipation, la ronde des contraires, une tarentelle désordonnée qui aboutira à un « chef d’œuvre ». Au fond, les problèmes techniques, rhétoriques, scénaristiques, les relations entre le réalisateur et ses acteurs, entre le réalisateur et son producteur, toute cette révolution en marche que fut la construction d’un premier film en 20 jours de tournage, va bien au-delà d’une leçon de cinéma. Nouvelle Vague est libre et frondeur, ambitieux et évident, intellectuel et compréhensible par tous, il redonne foi en son pays. Quand le doute vous empêche d’avancer, quand le spectacle désolant de l’actualité colore votre moral, Nouvelle Vague est un antidote de premier secours. Il dit, il raconte, il expose ce que notre exception culturelle, largement boursouflée de nos jours, avait d’insolente et d’entraînante. Le monde entier nous regardait avec une forme d’admiration et avait l’air de dire : Chapeau les artistes !

Nouvelle Vague n’est pas un film sur la mécanique d’un système, sur la concrétisation d’un rêve de critique qui passe d’une idée non écrite aux travaux pratiques ; au contraire, Nouvelle Vague est une idée de la France d’avant, une idée pérenne, une idée que l’art est un puissant dérégulateur commun, qu’il est une manière de s’affranchir et aussi de se révéler. Dans une époque boueuse et mouvante, Nouvelle Vague nous remet les idées en place, nous entrons dans un état virginal où tout était possible et où finalement, un Suisse énigmatique et joueur, sur un va-tout, par son obstination et son inflexibilité, trouvera une voie étrange et fascinante de filmer, d’approcher l’insaisissable ondulation du quotidien. Pourquoi ce film d’époque, en costume, tout en allégresse et en virtuosité, nous séduit-il autant sur un cas d’école susceptible d’intéresser uniquement des étudiants en cinéma ? Parce que Nouvelle Vague nous montre une autre France, une France décomplexée, cette irrévérence joyeuse a disparu ; on y respire enfin le souffle d’une nation portée par l’éclat et la rupture, sous le potache se niche la complexité de l’Homme. Nous avons perdu cet appétit de vivre. Nouvelle Vague, c’est un bain de jouvence. Dans les rues de Paris, les Dauphine et les 403 prennent la pose, elles sont éclipsées parfois par l’apparition d’une longue et discordante américaine.

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Godard (Guillaume Marbeck) n’interagit que par citation allusive et provocations salutaires. Belmondo (Aubry Dullin) est d’une décontraction souveraine, son naturel éclabousse et, en outre, il se révèle un bon camarade comme avec ses copains du Conservatoire. Raoul Coutard (excellent Matthieu Penchinat) a l’aplomb amusé du sergent de la Coloniale. Et puis, il y a Jean (Zoey Deutch), avec ou sans le Herald Tribune, avec ou sans marinière, elle est de ces beautés qui troublent et enchantent, qui nous dépossèdent et qui nous accompagnent longtemps après.


Disponible sur Canal VOD.

Les tendresses de Zanzibar

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Des règles réglementées

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Quand la théorie du genre vide les bancs de la fac de Limoges


Quand, en octobre 2025, l’université de Limoges a décidé d’expérimenter le congé menstruel, elle ne s’attendait probablement pas à des péripéties dignes du film Les Sous-Doués.

Le dispositif, initialement réservé aux étudiantes souffrant de règles douloureuses, permet de poser jusqu’à dix jours d’absence par an d’un simple clic, sans justificatif ni certificat médical. Jusque-là, rien que de très louable. Mais le ver de l’abus est dans le fruit de l’inclusivité. « Pour éviter une discrimination », la mesure a été ouverte « à tous les étudiants, sans distinction de genre », explique le vice-président de l’université, Raphaël Jamier. 50 aspirants-ingénieurs mâles de l’ENSIL-ENSCI y ont vu l’occasion rêvée de sécher les cours en toute impunité : en quelques semaines, une centaine de jours d’absence ont été recensés. Face à l’ire d’enseignants confrontés à des amphis clairsemés, mi-décembre, la vice-présidence de la faculté siffle la fin de la récré dans un courrier adressé à l’ensemble des étudiants. « Nous en profitons pour rappeler qu’il s’agit bien d’un congé menstruel et pas mensuel, l’orthographe ayant un sens en français. »

A lire aussi: Son cul sur la commode

Dans un verbiage où les truismes le disputent aux lapalissades, elle rappelle que la mesure est « destinée aux personnes menstruées », avant de conclure ingénument que « toute personne ne pouvant biologiquement souffrir d’un syndrome menstruel ne peut en bénéficier ». Il aura donc suffi d’une poignée de tire-au-flanc pour que les autorités académiques soient forcées d’admettre, in fine, la prévalence de la biologie la plus élémentaire sur les beaux discours d’indifférence au genre. Mais l’appétit égalitaire, enivré d’abstraction, est insatiable. Il plie, mais ne rompt pas. Et n’entend surtout pas s’embarrasser de l’inégalité réelle des corps. Le 12 février, le Parlement européen a adopté une résolution appelant à la « pleine reconnaissance des femmes trans comme femmes ».

Fâcheuse perspective, qui donne envie de faire l’école buissonnière.

Un père pape

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© Andana Films.

Les Chaillées de l’enfer, de Léo Boudet. Sortie le 18 mars


En reprenant le nom d’un condrieu exceptionnel pour titrer son documentaire, Les Chaillées de l’enfer, Léo Boudet joue malicieusement sur les mots. Si cette cuvée mythique des côtes du Rhône septentrionales est « infernale », c’est parce que, bouleversements climatiques aidant, la production devient un véritable défi.

Sur les pentes terriblement escarpées de la côte-rôtie et du condrieu, Christine Vernay, fille de Georges, surnommé « le pape du Condrieu » et aujourd’hui décédé, a repris ce splendide domaine pour pérenniser l’œuvre paternelle. Images magnifiques, musique d’Alexandre Desplat, moments de tension et de suspense, gestes ancestraux et dégustations merveilleuses, tout concourt à faire de ce film de cinéma une ode idéale à un terroir et à ceux qui le travaillent jour après jour pour lui faire donner le meilleur.

Et au milieu, la superbe histoire d’une transmission quasi muette entre un père et sa fille, puis désormais, entre cette dernière et sa propre fille.

1h42

Retour à Mohammedia

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Emmanuelle de Boysson © BALTEL/SIPA Numéro de reportage: 00953672_000008

Dans Tendre Maroc, Emmanuelle de Boysson revient sur les lieux de son enfance et signe un roman d’apprentissage aussi mélancolique que joyeux.


« On vient de son enfance comme on vient d’un pays » écrivait Saint-Exupéry. Le dernier roman d’Emmanuelle de Boysson en donne une belle illustration. Tout commence pour elle à Mohammedia, petite ville de l’ouest marocain à quelques encablures de Casa, où elle va vivre de six à 13 ans. Des années essentielles pour comprendre la femme et l’écrivaine qu’elle est devenue. Là, près de l’océan, son héroïne qui lui ressemble comme une sœur va découvrir l’amour, la sensualité mais aussi le manque, la douleur. Longtemps Emmanuelle de Boysson s’est interdit d’écrire sur son enfance. Et puis, en 2022, une expérience l’a terrassée qui a changé la donne. Elle la raconte dans Un coup au cœur – livre poétique et lumineux. Pendant trente minutes de battre son cœur s’est arrêté. Une expérience de mort imminente dont on ne ressort pas indemne. L’idée s’est alors imposée de revenir à l’enfance. Emma a six ans quand elle quitte la France pour le Maroc. Elle est l’aînée d’une fratrie de cinq enfants. « Celle qui ne se plaint jamais ». Son père, « un doux rêveur converti en entrepreneur », est ingénieur et dirige une industrie cotonnière. Sa mère, Blanche, est femme au foyer. Terme exact mais néanmoins réducteur pour désigner une femme qui n’a de cesse d’aider les plus démunis, partant chaque jour à l’assaut des bidonvilles pour distribuer nourriture et soins de première nécessité.

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Des parents qui ont en commun un idéal chrétien et entendent bien se démarquer des colons qui les ont précédés. Autant de pieuses intentions qui chagrinent parfois la petite fille. Comment comprendre que sa mère donne à une petite mendiante sa poupée préférée ? Comment comprendre qu’elle passe plus de temps avec ceux qui n’ont rien, qu’avec elle « qui a tout » ? D’autant que Blanche ne se distingue guère par son instinct maternel. Jamais un geste affectueux. Jamais un encouragement. Emma en souffre mais serre les dents. Devenue adulte, elle cherchera à élucider le manque d’amour qui semble se transmettre dans sa famille de mère en fille. Pour l’heure elle fait tout pour plaire à sa mère. Dans l’espoir d’attirer son attention. En pure perte la plupart du temps. Alors elle se réfugie dans les livres. Elle lit tout et tombe par hasard sur le Journal d’Anne Frank. C’est la révélation. Elle veut écrire comme elle et désormais n’a qu’un rêve : devenir écrivain. A la faveur d’une rédaction elle comprend que : « écrire signifie composer, sculpter, tailler, modeler et jouer de ses émotions comme des couleurs d’une palette ». Elle s’y emploiera un jour. Plus tard. Quand il n’y aura plus ce garçon qui lui fait battre le cœur. Un certain Medhi, un petit Marocain, dont on lui explique qu’il n’est pas de son monde. Mais le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas. Alors Emma s’enhardit. Brave les interdits. Jusqu’à une rencontre fatale dans la palmeraie de la Merzouga. Portrait touchant d’une enfant en manque d’affection, Tendre Maroc décrypte avec beaucoup de justesse la complexité des rapports mère-fille et brille à chaque page de la lumière incomparable de ce pays.

Tendre Maroc d’Emmanuelle de Boysson Calmann Lévy, 200 pages

Tendre Maroc

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La Byzance mystique de Léon Bloy

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Léon Bloy, Autoportrait (détail), 1863. DR.

Dans l’historiographie byzantine du XXe siècle se dresse un livre curieux: Constantinople et Byzance de Léon Bloy, fraîchement réédité aux éditions L&R. Un texte qui interroge avec véhémence le destin d’un empire oublié.


« Je ne suis pas venu apporter la paix sur la terre, mais le glaive » (Matt., 10 ; 34). De tous les enseignements du Christ, il semblerait que ce soit celui-là que Léon Bloy (1846-1917) ait le mieux retenu. Catholique féroce et grand imprécateur, cet écrivain de l’absolu s’est forgé un destin de paria des lettres. Ombrageux, intolérant et volontiers mystique, son caractère s’accordait mal à l’atmosphère bourgeoise de la IIIe République naissante. Toute sa vie, l’écrivain s’est peint en « belluaire », et occupa à grands coups de pamphlets la place de maudit qu’il convoitait autant qu’il souffrait de la « conspiration du silence » autour de son œuvre.

Le symbole comme structure de l’Histoire

Une grande partie de cette dernière est consacrée à des études historiques. Initié à l’exégèse symbolique par un abbé rencontré sur les lieux des apparitions de la Salette, il resta toute sa vie hanté par la possibilité vertigineuse d’interpréter les événements historiques « comme les hiéroglyphes divins d’une révélation par les symboles ». Napoléon est « la face de Dieu dans les ténèbres », Christophe Colomb « le Précurseur du Paraclet », Louis XVII une « apparence de Dieu »… Saint Paul dit dans ses lettres aux Corinthiens que nous voyons les choses « de manière confuse, comme dans un miroir ». C’est le pilier de la compréhension bloyenne de la vie terrestre. Les grandes figures du monde sont les acteurs de la Providence, et autant acteurs qu’énigmes dans le miroir déformant que nous renvoie la réalité.

Déceler dans le passé la main providentielle de Dieu, et constater notre impuissance à assimiler tous ses indices, voilà les raisons de l’intérêt de Bloy pour l’histoire. Celle de Byzance, empire crépusculaire et violent, a tout pour lui plaire. Il fonde son exégèse sur la lecture de L’épopée byzantine au Xe siècle de Gustave Schlumberger, byzantiniste réputé. Le Xe siècle byzantin est un puzzle difficile à assembler : de l’aveu même de l’historien, c’est « la période la plus obscure du moyen âge byzantin… […] J’ai dû la restituer à peu près de toute pièce. » De quoi conforter l’écrivain dans sa vision d’une histoire humaine profondément mystérieuse.

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Dans cette époque de chamboulements, les protagonistes se nomment Basile, Nicéphore, Théodora… les Bardas s’appellent Phocas ou Skléros, les dynasties sont celles de Comnène ou des Paléologues, et les impératrices sont « porphyrogénètes »De quoi satisfaire les appétits d’exotisme. À ce banquet de dorures et de pourpre, Bloy se jette sur la viande rouge. Les récits d’invasions succèdent aux meurtres, les lynchages publics aux assassinats. Avec lui la guerre ne subit le retard d’aucune diplomatie, et encore moins d’une pompeuse stratégie militaire. Seul importe le décompte des morts, autant d’âmes parties à Dieu ou à diable.

Les hécatombes de la Providence

Il nous conte avec délices les exploits de l’empereur Basile II, « le bulgaroctone », ou tueur de Bulgares, « qui avait décrété l’extermination de ces brigands héréditaires et qui eut le bonheur d’y parvenir après vingt-cinq ans d’une guerre atroce ». Tout massacre est une jubilation, puisqu’il est un prélude au Jugement Divin. Les batailles se succèdent, les corps s’empilent, et les princes orientaux font montre d’une charmante ingéniosité dans la barbarie. « En Arménie, un certain émir, longtemps prisonnier des impériaux et enfin délivré par les Seldjoukides vainqueurs, pour se venger des souffrances de sa captivité, fit creuser une fosse de la hauteur d’un homme. Il la fit remplir du sang des prisonniers qu’il donnait l’ordre de massacrer. Puis il y descendit et s’y baigna “pour noyer la rage dévorante de son cœur.” » Une constellation d’horreurs qui ne peut que fasciner Bloy, l’affamé d’Apocalypse qui attendait « les Cosaques et le Saint Esprit ».

Les bouleversements militaires et les crimes de palais, aussi irrationnels qu’ils nous paraissent, deviennent sous la plume du Belluaire de mystérieuses circonvolutions du grand plan divin. Même les zones d’ombres sont suspectées d’être des symboles cachés. Basile II est « celui des grands hommes dont il fut le moins écrit, comme s’il y avait en lui un secret, comme s’il était le gardien formidable d’une des clefs de la symbolique Histoire au moyen desquelles doit s’ouvrir, un jour, le Paradis récupéré ». L’homme est démuni face à l’obscurité fondamentale des événements : « Mon ami, mon frère tourne le coin de la rue. Je ne le vois plus que dans ma mémoire, qui est aussi mouvante et aussi profonde que la mer. J’en suis aussi séparé que par la mort. Il est toujours, je le sais bien, sous l’œil de Dieu, mais pour moi, il est tombé dans un gouffre. Ce coin de rue, c’est n’importe quel tournant de l’Histoire. »

Byzance ou l’arène du crime

Après le Bulgaroctone, place aux aventures de Zoé, « une des plus illustres farceuses dont l’histoire fasse mention ». Cette impératrice quinquagénaire délaisse Romain III, son empereur de mari, au profit d’un jeune homme de basse extraction. Après la mort de Romain — sans doute empoisonné —, Zoé couronne avec empressement son amant. Schlumberger commente : « Un adolescent de naissance obscure, hier encore inconnu, assis sur le trône séculaire des basileis successeurs de Constantin, représentant de Dieu sur la terre, devenu le maître absolu d’une moitié du monde connu, par le caprice insensé de sa vieille amante. »

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Cet éphèbe couronné sera Michel IV, auquel succédera l’éphémère Michel V, qui verra le peuple se soulever contre lui et finira les yeux crevés. Vient ensuite Constantin IX, honni par Bloy, mais dont le règne sanglant ne laisse pas de l’éblouir : « Jamais un règne ne fut plus amusant. Quand on ne massacrait pas en Arménie, on coupait en morceaux sur le Danube. Aucun moyen de s’ennuyer. » Michel VI, à peine évoqué, vient mettre un terme à ce curieux essai, où l’énormité supposée des événements transcende l’exactitude historique.

Une vie sous le signe de la fin des temps

Constantinople et Byzance est édité dans sa version définitive en 1917 (l’année même de la mort de Bloy), mais la plus grande partie du texte date de 1905. Les derniers écrits de Bloy sur l’histoire sont dans Jeanne d’Arc et l’Allemagne (1915). Les développements symboliques s’y font plus rares. C’est qu’entre temps une guerre cataclysmique a éclaté. L’auteur du Désespéré voit advenir les conflagrations qu’il prophétisait. Cette histoire en mouvement est bien moins chargée en obscurité: elle révèle plus qu’elle ne voile.

Né en 1846, année des apparitions de la Salette, Léon Bloy meurt l’année de celles de Fatima. Dans ces deux villages, la Vierge transmet des messages d’Apocalypse. Bloy ne verra pas la fin de la Première Guerre mondiale, caressant peut-être l’espoir de s’éteindre avec l’humanité.

146 pages

Constantinople et Byzance

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Mort de Lobo Antunes: une carte mentale du Portugal

António Lobo Antunes photographié en 2018 © José Méndez/EFE/SIPA

L’écrivain portugais Antonio Lobo Antunes s’est éteint le 5 mars à Lisbonne à l’âge de 83 ans.


On se demande depuis Charles-Augustin Sainte-Beuve et Marcel Proust si la vie d’un écrivain ressemble à son œuvre ou peut l’éclairer. Chez Lobo Antunes, elle aura au moins ressemblé à sa mort. Elle ferme une époque : celle des grands auteurs, grands témoins de la grande histoire écrite avec une grande hache, qui trouvaient la matière romanesque brute dans les corps décharnés laissés sur les champs de bataille, au fond des geôles des dictatures ou sur les charniers des révolutions. Le XXᵉ siècle avait offert assez de guerres, assez de défaites, assez de pulsions répressives pour inspirer à António Lobo Antunes une trentaine de romans.

Saudade coloniale

Il naît en 1942, avec la guerre, et grandit avec elle. Mobilisé en Angola comme chirurgien de guerre, il part pour les combats en Angola comme tant de jeunes Portugais de sa génération. António Lobo Antunes aura disséqué toute sa vie des cadavres : ceux, exquis, du salazarisme, ceux des guerres coloniales, ceux des espoirs dévoyés ou déçus de la révolution portugaise. Littéralement, quand il amputait des soldats du corps colonial à la scie de charpentier ; avec art, quand il racontait, à force de romans, la torture, les villages brûlés, l’effondrement des illusions impériales dans la boue africaine.

Ses trois premiers livres, Mémoire d’éléphant, Le Cul de Judas et Connaissance de l’enfer, offrent des carnets de guerre hallucinés. L’aventure impériale tourne au cauchemar bureaucratique : les soldats survivent dans une attente interminable, regardent passer les jeeps de la police politique et les cercueils qu’on expédie à Lisbonne. On lit dans Le Cul de Judas : « nous sommes morts, non pas de la mort de la guerre, mais de la lente agonie de l’attente ». « Le Vietnam du pauvre », selon son expression.

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Premiers romans, premières intuitions : le style est déjà là. On l’a rangé tour à tour du côté de Faulkner, du Nouveau Roman ou du roman noir… Psychiatre à la ville — après avoir abandonné la chirurgie au retour de la guerre — il écrit comme on ausculte un esprit en crise : tout part d’une sensation forte, qui devient traumatisme et qui harcèle un psychisme chaotique. Lobo Antunes parle lui-même de « délire contrôlé » : un torrent de mots où pensées, rêves et fragments de dialogues se mêlent à la réalité.

Arrière-garde de l’avant-garde littéraire

Comme c’était alors l’usage dans sa génération littéraire, ses livres abolissent la ponctuation, l’explicite, le récit linéaire, presque le personnage. Peu de points, des phrases interminables, des souvenirs qui se bousculent entre la périphrase et l’onomatopée, de vieux souvenirs qui se superposent à contretemps. Une lecture parfois difficile, pas tout à fait de celles qu’on emporte avec soi sur les plages du Portugal.

Ces procédés, naguère si audacieux, qui faisaient école en France, ont aujourd’hui vieilli. À force de vouloir libérer le roman de ses formes anciennes, beaucoup ont fini par le priver de ce qui faisait son charme le plus ancien : une histoire, un visage, un destin auquel s’attacher. Une chair. Chez Lobo Antunes, elle revient mais sans ornements : on la trouve dans l’état où l’histoire l’a laissée. Chair de guerre, chair de canon, chair ouverte sur les tables d’hôpital de campagne. Les avant-gardes avaient rêvé d’un roman désossé ; lui en restitue les lambeaux, ceux qu’un chirurgien militaire a vus de trop près pour croire encore aux abstractions littéraires.

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Dans le dernier roman, La Dernière porte avant la nuit, chaque personnage déroule ses souvenirs dans un flot verbal, logorrhéique, brutal, paranoïaque : rancœurs sociales, arbres généalogiques chaotiques, fantasmes criminels. Cette confusion des voix ressemble à une expérimentation formelle, un tour de passe-passe d’écrivain avant-gardiste ; elle reproduit aussi la réalité des paroles désordonnées de marginaux, de criminels, d’anciens soldats.

Avec Fado Alexandrino, Lobo Antunes atteignait déjà une certaine ampleur. Quatre anciens combattants s’y retrouvent dix ans après la guerre. La fraternité d’armes : la première fois, c’est un drame ; la seconde, c’est une farce. Ils espéraient se retrouver entre soldats ; ils se retrouvent en ruines. Ruines physiques, morales, psychiques… Ce qui les unit encore ? Un passé qui ne passe pas. Ils ont vu la Révolution de 1974 : ses promesses, ses slogans, ses illusions. Au bout du compte, ils ont seulement appris à survivre parmi des ombres. « Lisbonne nous a tous avalés, mon capitaine », lâche l’un d’eux.

Mon empire n’est plus de ce monde

On classe assez rapidement l’auteur à gauche. « Humaniste », disait-il. En 1974, la révolution des Œillets avait mis fin aux guerres coloniales, à l’empire et au salazarisme. Lobo Antunes a raconté avec talent ces années d’effervescence : la formation de cellules révolutionnaires dans les marges de l’empire, les officiers du MFA conspirant loin de la PIDE, les illusions d’une génération persuadée d’ouvrir un monde nouveau.

Mais la révolution portugaise n’a jamais tout à fait ressemblé aux épopées romantiques que l’Europe aime se raconter. Quelques coups de feu dans Lisbonne, et le salazarisme s’effondre presque sans drame : pas de Terreur, pas de purges, pas de grand soir.

Désabusée, certes, son œuvre raconte aussi une certaine idée du Portugal. Une étroite bande de terre entre l’Atlantique et l’Estrémadure qui, au temps des navigateurs, ouvrit les routes maritimes du monde. Un petit pays qui aura sans doute affiché le plus beau ratio de colonies par kilomètre carré de métropole. Mais cette réussite fragile s’effaça brutalement devant l’Espagne au XVIIᵉ siècle. Le Portugal fit alors l’expérience brutale d’un destin paradoxal : la grandeur et le rétrécissement dans un même mouvement.

De cette contradiction est née la saudade, cette mélancolie nationale que la littérature portugaise a longtemps chantée. Lobo Antunes a voulu aller plus loin que le topos poétique : explorer l’inconscient collectif d’un pays accroché aux poussières de son empire, au point d’être le dernier État européen à s’y cramponner jusqu’en 1974. Dans La Splendeur du Portugal, il psychanalyse une grande famille patricienne qui voit sa fin arriver : « j’ai compris que la maison était morte lorsque les morts ont commencé à mourir ».

Résidu d’empire, résidu d’Europe, résidu de grandeur, résidu de patriciat : Lobo Antunes n’aura finalement décrit que des pourritures en suspension, pas encore mortes mais déjà en train de se décomposer. Des personnages obstinés à maintenir l’illusion d’une grandeur disparue. « Le vrai monde n’est pas au milieu de nous », écrit-il. Car sans doute leur royaume n’est plus de ce monde.

Le Cul de Judas

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La Splendeur du Portugal

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Fado Alexandrino

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Connaissance de l'enfer

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Il faut se réveiller

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DR.

Chaque mois le vice-président de l’Institut des libertés décode l’actualité économique. Et le compte n’y est pas.


De l’Asie à l’Amérique, le monde accélère. Mais l’Europe s’arrête. Et la France recule. Au prétexte d’une orgueilleuse « résistance » à la mondialisation et au libéralisme, le pouvoir politique de notre pays a cédé aux corporatismes. Résultat, l’immobilisme nous ruine collectivement et met au chômage un jeune sur quatre. Pourquoi la France va-t-elle si mal quand d’autres nations s’en sortent ?Il faudra dire la vérité à nos concitoyens lors des prochaines campagnes électorales. Leur raconter les secrets de famille de l’État-providence.

Le paiement des intérêts de la dette par le Trésor français va bientôt approcher les 100 milliards d’euros par an, soit un montant supérieur à ce que rapporte l’impôt sur le revenu. Le déficit cumulé de nos comptes publics va ainsi bientôt atteindre 4 000 milliards. Au cours de l’Histoire, l’endettement a été choisi comme modèle économique par de nombreux pays tels l’Argentine de Juan Perón, le Zaïre de Mobutu, la Corée d’après-guerre, la Russie d’avant 1917, l’Allemagne des années 1930. Cela s’est presque toujours terminé avec des dictateurs galonnés prenant le pouvoir.

L’État-providence croît de 4 % par an en France, alors que l’économie ne progresse que de 1 %. Les dépenses sociales représentent 900 milliards de dépenses dans le dernier budget, dont 410 milliards pour la retraite et 320 milliards pour la maladie. Le problème est que 10 % de ces sommes sont financées par de la dette publique, que nos enfants et petits-enfants devront rembourser. Ceux qui pensent alléger la facture en surtaxant les entreprises n’iront pas bien loin. La capitalisation des 120 plus grands groupes français cotés à la Bourse équivaut seulement à trois années de prestations sociales.

DR

Du temps du général de Gaulle et de son conseiller économique Jacques Rueff, notre économie pouvait être qualifiée de libérale. Mais avec Giscard d’Estaing, qui a mené une politique très sociale, nous sommes passés au keynésianisme, puis à l’hyper-keynésianisme sous François Mitterrand. Il est donc stupide de prétendre que la France serait pénalisée par son système « néolibéral ». Car nous vivons bien au contraire sous la pression permanente d’une tendance communisante, égalitariste et hostile à la propriété privée.

Le vrai responsable de notre déroute, c’est donc l’État. Beaucoup plus que l’Europe, la mondialisation, les États-Unis, la Chine ou le plombier polonais. Le coupable se trouve chez nous. Il est à la fois omnipotent et impuissant. Il est composé de lobbies, de technocrates, d’administrations pléthoriques. Il a pris cette forme monstrueuse par la grâce d’un personnel politique inconscient et incompétent. Les pays qui réussissent sont ceux qui, à l’inverse, contiennent et réduisent l’État obèse et destructeur. Qu’ils se situent en Europe de l’Est, du Nord, en Amérique latine ou bien en Australie.

Il existe en France plus de 600 organismes publics qui ont pour mission de « conseiller » le Premier ministre. Des machins administratifs qui emploient des dizaines de milliers de fonctionnaires censés s’occuper du chômage, de la pauvreté, des jeunes, de l’insécurité et de l’école. Et chaque année, de nouveaux « observatoires », financés avec de l’argent public, sont inaugurés. Avec les résultats qu’on connaît… Finissons-en avec les analyses stériles de ces messieurs-dames, leurs théories fumeuses et leurs discours démagogiques sur les causes de nos malheurs ! Regardons plutôt les faits ! C’est bien une classe administrativo-criminelle, née dans les années 1980, qui nous tue. Très bien incarnée par Jack Lang, elle a capturé le pouvoir politique et l’exerce pour extraire des rentes à son profit et à celui de ceux qui l’ont fait élire.

Les grands artisans de la descente aux enfers de notre économie sont, par ordre chronologique : François Mitterrand et ses nationalisations, Jean-Claude Trichet et sa politique du franc fort (qui fit payer la réunification de l’Allemagne par la France), Martine Aubry et ses 35 heures (qui firent monter le coût du travail en France). Enfin l’Union européenne, le dernier clou dans le cercueil de l’industrie française avant la mise en terre. Notamment à cause des décisions stupides de Bruxelles en matière d’énergie, qui coûte en France aujourd’hui trois fois plus cher qu’en Chine. Mais aussi à cause d’une réglementation trop compliquée, que l’administration est du reste incapable de faire respecter, tant elle est inefficace.

Les déboires industriels de la France s’expliquent par de multiples raisons, dont voici les principales : 1/ Les rigidités du droit du travail ; 2/ les coûts salariaux ; 3/ l’euro ; 4/ la concurrence des pays à bas salaires ; 5/ la chasse aux sorcières des riches ; 6/ les impôts de production ; 7/ la bureaucratie kafkaïenne ; 8/ la fraude sociale. Cette dernière est l’un des grands fléaux cachés de notre pays. Mais elle ne doit pas faire oublier les abus commis, à l’autre bout de l’échelle sociale, par ceux qui pratiquent une optimisation fiscale excessive. Le crédit impôt-recherche est mal ciblé, certaines holdings familiales détiennent trop de biens personnels profitant aux actionnaires, et la niche Dutreil est dans certains cas détournée de son objet.

DR

Les Français ont compris qu’un vaste jeu de bonneteau fiscal est orchestré en permanence. Ils savent bien que la fiscalité punitive sur les carburants, le capital ou les droits de succession ne sert à rien. N’oublions pas que le mouvement des gilets jaunes trouve son origine dans la création d’une taxe inepte sur le gazole. Heureusement, une majorité de nos compatriotes est d’accord pour que l’État soit réformé au plus vite. Et pour que la baisse de la dépense publique soit traitée en priorité absolue. Dans notre pays, le peuple est extraordinairement intéressant tandis que la classe dirigeante n’a aucun intérêt. Aujourd’hui nous ne sommes plus souverains et l’État n’a même plus les moyens de se financer. Il faut redonner à nos concitoyens le pouvoir avec des référendums d’initiative populaire.

Sévigné et La Fayette: l’amitié qui fit la civilisation française

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Le biographe et essayiste Jean-Noël Liaut © Olivier Marty

« En l’amitié de quoi je parle, les âmes se mêlent et se confondent l’une en l’autre », écrivait Montaigne dans son essai De l’amitié. Rarement cette définition aura trouvé incarnation plus parfaite que dans la relation qui unit pendant plus de quarante ans Mme de Sévigné et Mme de La Fayette. Dans Une amitié si française, le biographe Jean-Noël Liaut retrace ce lien singulier entre deux des plus grandes plumes du Grand Siècle : une relation nourrie d’affinité intellectuelle et de conversation.

La sororité bien avant le féminisme

L’auteur n’hésite pas à parler de « sororité ». Le mot pourrait faire sourire tant il est aujourd’hui capté par le discours militant des néoféministes. Mais ici, rien d’idéologique : il s’agit d’une « sororité littéraire », née dans les salons du XVIIᵉ siècle, où les femmes jouaient un rôle décisif dans la circulation des idées, des œuvres et dans l’art de la conversation.

Au cœur de ce monde se trouvait l’hôtel de Rambouillet, tenu par la marquise de Rambouillet, dont la célèbre Chambre bleue devint l’un des foyers les plus brillants de la sociabilité parisienne. Corneille, Molière, Boileau ou Tallemant des Réaux y étaient reçus, et, comme le rappelle Jean-Noël Liaut, « les femmes y étaient à égalité avec les hommes, elles conversaient librement avec eux, et leurs verdicts étaient recherchés ».

Cette complicité intellectuelle entre femmes et hommes fut l’une des marques de fabrique de la civilisation française et sa singularité, comme l’a montré l’historienne dix-huitièmiste Claude Habib. Ce modèle de sociabilité marqua durablement la culture française : l’esprit vif et aristocratique de la famille Mortemart, incarné à merveille par Mme de Montespan, inspirera plus tard à Marcel Proust l’esprit des Guermantes. C’est dans ce milieu brillant que s’inscrit l’amitié entre Mme de Sévigné et Mme de La Fayette.

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À lire Jean-Noël Liaut, on est frappé de voir combien cette relation unit deux tempéraments presque opposés. Chez Mme de Sévigné domine la vivacité. Héritière de l’« esprit Rabutin », du nom de sa famille, elle possède le don de la formule piquante, l’art de raconter et une vivacité verbale inépuisable. Ses lettres regorgent d’inventions langagières, comme ces « oxymores sévigniens » qui ponctuent les phrases et dynamisent le style : « On aboyait à merveille » écrit-elle pour décrire une conversation animée sur le jansénisme ; ailleurs elle confie « J’ai mille dragons », le mot désignant ses tourments.

L’éloignement de sa fille Françoise, installée en Provence, stimule son génie épistolaire. La distance géographique est comblée par la proximité des mots : pour divertir, consoler et retenir l’attention de sa fille, la marquise développe un art inégalé du récit, multipliant anecdotes, portraits et trouvailles de langage. Ses lettres deviennent une chronique du siècle, des intrigues de la cour au spectaculaire procès de Fouquet, bien au-delà d’une simple correspondance privée.

Mercure et Saturne

Si Mme de Sévigné est Mercure, vive et étincelante, Mme de La Fayette serait plutôt Saturne : grave, lucide, mélancolique. Jean-Noël Liaut montre combien ces « géographies mentales différentes mais complémentaires » nourrissent la force de leur amitié et leur talent littéraire, déployé dans deux genres distincts : l’épistolaire et le roman. Là où la marquise laisse courir sa plume au rythme de ses émotions, la comtesse transforme l’écriture en instrument d’analyse.

À une époque dominée par les romans fleuves des Précieuses, dont leur amie Madeleine de Scudéry fut la grande figure avec Le Grand Cyrus et Clélie, célèbre pour sa « Carte de Tendre », véritable géographie du sentiment amoureux, Mme de La Fayette invente une forme nouvelle : un roman bref, resserré, fondé sur l’exploration des passions. Avec La Princesse de Clèves, elle rompt avec les fresques sentimentales interminables et fonde ce que l’on peut considérer comme le premier grand roman psychologique moderne.

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Ainsi se dessinent deux tempéraments et deux inventions littéraires : d’un côté la liberté scintillante du genre épistolaire, de l’autre la rigueur du roman.

La lecture d’Une amitié si française rappelle combien des salons des Précieuses à ceux des Lumières, de Madame de Sévigné à Madame de Staël, s’affirme une tradition singulière : celle d’une conversation entre les sexes où la légèreté de l’esprit se mêle à la profondeur des idées. Le philosophe écossais David Hume, frappé par cette sociabilité unique, ne s’y trompa pas en qualifia la France comme « le pays des femmes ». Alors au regard de cette tradition, force est de constater qu’une bonne partie de la littérature contemporaine paraît bien étriquée. Là où Sévigné et La Fayette faisaient de l’écriture un exercice de style et d’observation du monde, bien des romans d’aujourd’hui se réfugient dans une autofiction étouffante, centrée sur un moi souffrant, toujours victime de quelque chose, un moi…  « haïssable » comme aurait dit Pascal !

256 pages

Écrire sa propre fin

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Felix Macherez © Francesca / Gallimard

« Sa naissance fut le début du pire. » Ainsi commence L’Épitaphe de Felix Macherez (L’Arpenteur/Gallimard). D’entrée de jeu, la vie apparaît comme une erreur originelle. Le héros, Cid Sabacqs, trente-trois ans, n’a plus qu’une idée : écrire la phrase parfaite pour sa tombe. Si la vie l’a trahi, il ne voit aucune raison de bâcler la conclusion.


Retiré du monde, amateur de délires métaphysiques et de perfection formelle, Cid Sabacqs transforme son ennui en exercice littéraire. Il écrit, rature, recommence, interroge les morts, les vivants, et surtout lui-même. Chaque projet d’épitaphe s’avère trop grave, trop pur, ou pas assez définitif. La mort devient un problème de style.

C’est mon projet !

Le roman suit cet enfant prodige devenu adulte immobile, persuadé depuis toujours d’être fait pour davantage que la vie ordinaire. Très tôt il se distingue, très tôt on l’admire. Mais cette distinction devient posture, puis prison. Macherez raconte moins une existence qu’une lente contraction : celle d’un esprit qui se replie jusqu’à ne plus laisser passer qu’une seule idée, celle de sa propre disparition, qu’il orchestre, polit et rédige comme une œuvre. Mourir n’est pas ici un geste tragique mais un projet esthétique. Une signature.

Cette obsession donne au livre son moteur. Cid se persuade que l’épitaphe est l’acte ultime : « Imaginez-vous un Magellan sans navire, un Hannibal sans Alpes, un Guillotin sans Robespierre? Un Sabacqs sans épitaphe ? Impossible ! » L’idée devient une tâche, presque un devoir. Il visite les cimetières, consulte ses amis, recopie des formules célèbres, interroge les pierres. Rien ne convient. L’épitaphe parfaite doit être à la fois définitive et ouverte, lapidaire et infinie. Une phrase capable de survivre à celui qui la signe.

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À première vue, ce monologue pourrait passer pour un exercice de dandysme morbide. Mais Macherez touche quelque chose de plus contemporain. Dans une époque saturée de commentaires, d’opinions et d’images de soi, la tentation de maîtriser sa propre disparition devient presque logique. Nous mettons déjà en scène nos vies ; pourquoi ne pas mettre en scène notre fin ? L’épitaphe de Cid ressemble à une version radicale de ce réflexe moderne : contrôler le récit de soi jusqu’à la dernière ligne.

Le roman avance ainsi par blocs de conscience. Peu d’événements, beaucoup de réflexions. Cid observe le monde comme depuis une chambre à part. Les autres vivent, travaillent, aiment ; lui analyse, dissèque, soupçonne. À force de lucidité revendiquée, il finit par se retrouver seul avec sa pensée – et cette pensée, privée d’objet, se met à tourner sur elle-même. L’ennui apparaît alors comme une expérience métaphysique.

Macherez décrit très bien ce moment où la pensée devient une machine autonome. Cid n’est pas tant désespéré que méthodique. Il veut comprendre la mort comme on résout un problème de logique. « Une épitaphe : symbole du cri. Une croix : symbole du silence éternel. » La formule est presque théorique. Entre le cri et le silence, il cherche la phrase qui survivra.

Je te survivrai

La langue accompagne ce mouvement intérieur : ironique, nerveuse, souvent aphoristique. Les phrases avancent par éclats, comme si le narrateur voulait constamment devancer l’objection. On pense parfois à la tradition des moralistes français ou à l’humour noir de Cioran. Mais Macherez installe cette lucidité dans une situation romanesque simple : un homme qui tente d’écrire la phrase qui lui survivra.

Le risque d’un tel dispositif est évident : l’asphyxie. Rester dans la tête d’un seul homme peut saturer le lecteur. On pense parfois à Mars de Fritz Zorn, autre grand monologue d’une conscience qui retourne contre elle-même toute sa lucidité. Mais c’est aussi la réussite du livre. En poussant la lucidité jusqu’à l’obsession, Macherez montre comment l’intelligence peut se retourner contre elle-même. Cid ne souffre pas tant d’un manque de sens que d’un excès de conscience.

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La résolution arrive presque par surprise. Après tant de ratures et d’impasses, la formule surgit enfin : « C’est ici que tout commence. » Une épitaphe paradoxale, qui transforme la fin en origine. Comme si la mort, finalement, n’était qu’un dernier dispositif littéraire.

Maurice Ronet dans le film « Le feu follet » de Louis Malle (1963) d’après le roman de Pierre Drieu la Rochelle. DR.

L’Épitaphe n’est donc pas seulement le portrait d’un suicidaire. C’est celui d’un esprit obsédé par la forme de sa fin – et par la possibilité de survivre dans une phrase. À l’heure où chacun laisse derrière lui des archives numériques infinies, cette obsession prend un relief particulier. Autrefois on espérait vivre longtemps ; aujourd’hui, peut-être espère-t-on surtout être bien résumé.

Felix Macherez ne juge jamais son personnage. Il le laisse suivre sa logique jusqu’au bout. Et dans ce geste discret se cache peut-être la véritable question du livre : vivre consiste-t-il à écrire son histoire – ou simplement à trouver la phrase qui la refermera ?

156 pages

L'épitaphe

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