Le CNC évince Ultia de l’une de ses commissions. Pourtant, la streameuse n’a fait que briser l’omerta en révélant la semaine dernière sur Twitch les mécanismes de « copinage » qui régissent le choix des films ou des créateurs de contenu soutenus financièrement par l’institution.
Des soupçons de favoritisme ? Dans un tweet publié sur X, le Centre national du cinéma (CNC) a annoncé jeudi dernier mettre fin aux fonctions d’Ultia au sein de la Commission du fonds d’aide à la création pour les plateformes sociales. Ultia est une streameuse assez connue sur Internet, c’est-à-dire une personne diffusant des vidéos dans lesquelles elle se filme et donne son avis essentiellement sur les jeux vidéo… Des « métiers » dont on a parfois encore un peu de mal à comprendre l’utilité sociale – mais passons… La décision du CNC vient en réponse à des propos tenus par Ultia dans lesquels elle expliquait à sa communauté que dans sa nouvelle fonction de juré pour la commission destinée à financer des projets, elle ne sera pas très impartiale. Si le projet vient d’un de ses proches : « Bah ouais mec ! Prends la thune du CNC et fais ton projet, je te soutiens, c’est évident, c’est mon ami », mais si le projet vient d’une personne par exemple d’extrême droite : « Désolé ! Bah non, en fait ». Le CNC a précisé dans son communiqué que « ces propos contreviennent manifestement à l’obligation de neutralité, d’indépendance et d’impartialité qui s’impose à tous les membres des commissions appelées à formuler un avis sur l’attribution des soutiens financiers ».
Cinéma d’après-guerre et exception culturelle
Suite aux accords franco-américains dits « Blum-Byrnes » du 28 mai 1946 qui prévoyaient dans un premier temps un nombre limité de films américains pouvant être importés en France pendant une certaine période afin de permettre à l’industrie cinématographique française de se reconstruire après-guerre, mais en contrepartie de quoi il ne fallait aucune restriction à l’importation de ces films nord américains, le CNC a été créé la même année afin de rassurer les professionnels français qui craignaient que passé cette période de contingentement, leur production ne puisse faire face à l’assaut des États-Unis en raison de l’interdiction des mesures restreignant leur importation. La solution fut donc de soutenir le cinéma français pour le protéger avec tout un dispositif d’aides financières. Depuis, la France n’a fait qu’augmenter le poids du CNC avec un soutien financier incomparable dans le monde (au nom de la fameuse et légitime exception culturelle), et a diversifié ce soutien en passant du cinéma dans un premier temps, à l’audiovisuel, aux programmes télévisuels, aux jeux vidéo et donc désormais même aux contenus sur les plateformes comme YouTube et les réseaux sociaux.
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À la différence de la plupart des fonds de soutien, le CNC ne se contente pas d’aides « sélectives », mais propose également (et même majoritairement) des aides « automatiques » basées sur des critères objectifs, le plus souvent le succès commercial, et qui sont sujettes à une fréquente obligation de réinvestissement.
Mauvais genre
On peut comprendre la gêne du CNC vis-à-vis des déclarations intempestives d’Ultia, car cela fait mauvais genre pour une institution publique qui doit toujours défendre son rôle pourtant primordial pour ne pas se voir imposer un imaginaire unique, le plus souvent hollywoodien. Cependant, il serait plus juste d’admettre que les propos de cette streameuse révèlent un défaut intrinsèque des aides sélectives. Marc Fumaroli regrettait lui-même que « le système a en effet soumis scenarii et projets au goût des coteries », mais c’est une subjectivité inévitable dès lors qu’il y a une sélection par un jury, seule la composition pluraliste des commissions d’attribution peut pondérer cet effet pervers du système.
Ainsi, le fait qu’une « personnalité » comme Ultia, affirme avec un peu trop de légèreté et de franchise qu’elle votera pour des projets selon ses opinions, peut choquer de prime abord, alors qu’il s’agit en fait d’un truisme que vient contester la pudeur de gazelle du CNC défendant là bien mal le modèle pourtant vertueux et nécessaire du financement public du cinéma et de l’audiovisuel.
le financement public du cinéma dans l'union européenne (254)
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