Ce week-end, Michel Onfray, philosophe et directeur de la rédaction de Front Populaire, a été vivement attaqué sur les réseaux sociaux. Ses propos sur le maire de Saint-Denis Bally Bagayoko ont été jugés racistes. Une accusation fallacieuse qu’il s’agit de démonter.
En mai 2025, deux journalistes publiaient un livre d’enquête sur La France insoumise intitulé La Meute. Il faut reconnaître que le titre était bien choisi… Car c’est bien à un phénomène de meute numérique qu’ont donné lieu, ce samedi 28 mars, les propos – évidemment décontextualisés – tenus par Michel Onfray sur l’antenne de CNews, dans l’émission de Laurence Ferrari Face à Michel Onfray. Ces éternels offusqués volontaires – journalistes, politiques, militants LFI, anonymes – s’en sont donné à cœur joie. Quand on veut tuer son chien…
« Est-ce que je déforme les propos de Michel Onfray tenus sur CNews devant Laurence Ferrari à propos de Bally Bagayoko en disant qu’ils sont grossièrement racistes ? Tribu primitive, j’aurai les femelles… c’est inouï, c’est ignoble, c’est Onfray », s’est grossièrement indigné le journaliste Jean-Michel Aphatie, rompu à cet exercice de la dénonciation hargneuse. « L’élection d’un maire noir à Saint-Denis fait dégoupiller tous les racistes qui nous expliquent à longueur d’émissions qu’ils ne sont pas racistes », a estimé le journaliste politique chez Libération, Sylvain Chazot. Le secrétaire du PS, Olivier Faure, a quant à lui qualifié les propos de « dérapage raciste ». Du côté de la France insoumise, les députés du groupe en ont évidemment profité par en appeler à la fermeture de la chaîne CNews (rien que ça). Et nous vous faisons grâce des milliers d’autres messages d’insultes et de menaces, fonds diffus habituel du web.
L’honnêteté, c’est le contexte
À l’origine de la polémique, le philosophe réagissait à cette déclaration en conseil municipal du nouveau maire élu de Saint-Denis, Bally Bagayoko (LFI) : « Les urnes ont parlé. Moi, je suis issu du milieu sportif. Même si l’on s’est entraîné pendant des mois, lorsque le résultat tombe, nous faisons allégeance. Nous avons besoin de toutes celles et ceux qui ne vont pas regarder dans le rétroviseur, pas celles et ceux qui vont tenter de remettre un programme qui a été battu dans les urnes. Et donc ces personnes-là, si c’est votre (sic) projet, nous n’aurons pas d’autres solutions que, bien sûr, nous en séparer ». Interrogé par la journaliste Laurence Ferrari sur l’emploi objectivement douteux du mot « allégeance », Michel Onfray a fait part de sa sidération et a alors critiqué cette vision rétrograde du pouvoir. « Il y a quelque chose de clair dans cette profession de foi, c’est que ces gens-là n’ont pas le sens de l’intérêt général et du bien public. C’est la bande. La bande a gagné, donc la bande va imposer sa loi. Et la bande qui a imposé sa loi dit : maintenant, c’est allégeance. Mais ça, c’est très tribal ». Et de poursuivre, « On fait l’allégeance au mâle dominant. Ce monsieur n’est pas un mâle dominant, enfin, je ne sache pas. Ce monsieur, il est un élu et en tant qu’élu, il est normalement le représentant de la totalité de la cité, y compris de ceux qui n’ont pas voté ».
Les propos sont pourtant clairs, mais explicitons pour les malcomprenants : la notion d’« allégeance » appartient à l’univers grégaire, qu’il soit tribal, puis féodal jusque sous l’Ancien régime. Elle suppose un lien de dépendance personnelle et d’inégalité constitutive qu’on retrouve dans la nature (allégeance au mâle dominant) et dans le monde culturel (chef tribal, seigneur féodal). À ce titre, le chef d’un gang qui règne sur un territoire n’est jamais qu’un prolongement de la logique naturelle du mâle dominant qui perdure dans le monde social. Nous sommes des animaux territoriaux sophistiqués. Nous sommes autre chose, bien sûr, mais nous sommes aussi cela. Depuis la Révolution française, notre imaginaire politique a déplacé la notion d’allégeance des rapports interpersonnels vers une idée abstraite, la nation, sur la base du contrat social. Et Michel Onfray de préciser que M. Bagayoko, en tant qu’élu, est précisément un représentant de la nation et doit se comporter comme tel et non comme un chef de bande.
C’est dans le sillage de cette réflexion que Michel Onfray a prononcé les propos qui ont donné lieu à un court extrait de 15 secondes relayé en masse sur les réseaux sociaux. « Mais on n’est pas dans une tribu primitive comme l’a décrit Darwin en disant: vous avez le mâle dominant qui est là, qui décide et qui dit : c’est moi qui décide. Toi, tu auras à manger, toi, tu n’auras pas à manger. Moi, j’aurai les femelles, toi, tu n’auras pas les femelles. Nous allons attaquer, nous n’allons pas attaquer la tribu d’en face ou je ne sais quoi. Ça, ça va bien, il y a des milliers d’années que c’était comme ça, mais c’est plus du tout comme ça maintenant. » Il est bien question de critiquer une logique tribale d’un autre temps objectivement contenue dans la notion d’« allégeance ».
Darwin et l’éthologie
Isolé, donc privé de contexte, l’extrait a été vu et relayé par des militants dont l’honnêteté intellectuelle n’est pas la première qualité mais dont l’objectif éternel est de nuire. Nuire, en éludant tout le développement qui précède et aussi celui qui suit. Bien que rien ne fasse ici allusion à la couleur de peau de qui que ce soit, les élus de la France Insoumise ont hurlé au scandale.
Croyant dans un premier temps que ses propos pouvaient avoir été mal compris par des gens de bonne foi – car il en reste encore, heureusement, même sur les réseaux sociaux, Michel Onfray s’est expliqué dans une vidéo diffusée sur le compte X de Front populaire, renvoyant toujours à Darwin : « j’ai beaucoup parlé du mâle dominant. J’ai beaucoup parlé des tribus primitives parce que je renvoie un philosophe important pour moi qui s’appelle Darwin, qui estime qu’il n’y a pas de différences de nature, mais une différence de degrés entre les hommes et les animaux. Ça ne veut pas dire que j’animalise les hommes, mais simplement que je n’oublie pas que nous sommes des animaux. Donc, j’ai juste dit que quand on renvoyait au concept d’allégeance, on se trouvait dans des logiques éthologiques, des logiques animales qui n’étaient pas celles qu’il fallait privilégier ». Et de conclure, « ça n’a rien à voir avec la couleur de peau de monsieur Bagayoko ». D’après l’institut Jane Goodall, l’éthologie, étymologiquement « étude des mœurs », correspond à « l’étude scientifique du comportement des espèces animales, y compris l’humain, dans leur milieu naturel ou dans un environnement expérimental, par des méthodes scientifiques d’observation et de quantification des comportements animaux ». Cet institut serait-il raciste en ce qu’il inclut l’homme dans les espèces animales ? Non car, que l’homme soit un animal, c’est précisément Darwin qui le démontre avec la publication de L’Origine des espèces, en 1859. Un processus évolutif bien connu de Jean-Luc Mélenchon lui-même, puisque ce dernier en a donné une interprétation personnelle dans un récent meeting, mercredi 18 mars : « Il a bien fallu un jour qu’il y en ait un ou une qui se mette debout sur ses pattes à l’autre bout du continent africain pour qu’à la fin vous soyez ici en train de faire les malins, tout blancs, tout moches que vous êtes ». « Sur ses pattes »… Personne pour relever ? Sans parler du reste.
L’œuvre ne ment jamais
Michel Onfray aurait-il sorti de son chapeau un livre d’éthologie pour esquiver la polémique ? Ce serait oublier son œuvre, qui parle pour lui : Dans Miroir du nihilisme : Houellebecq Éducateur (2017), le philosophe écrit de l’écrivain que son livre Soumission (2015) est « le grand roman de la collaboration. La soumission aux puissants du moment relève de l’éthologie : elle suppose la fascination des âmes en peine pour la puissance qui les méprise et veut leur sujétion ».
En 2014, sur un podcast France Culture — émission louée alors à l’époque par toute l’intelligentsia qui le conspue aujourd’hui — consacré à « une éthique sans morale », il en rappelle les principes : « savoir que l’homme et l’animal diffèrent en degrés, pas en nature ». Il ajoute qu’il convient de « faire de l’éthologie la première science de l’homme ». Allons chercher bien plus loin dans le temps encore. Dans un entretien datant de 2002 dans la revue Le Philosophoire, il explique à Vincent Citot que « le rire (…) est une spécificité de l’Homo Sapiens » et que « la psychanalyse, entre autres, l’éthologie également, permettent d’appréhender le corps en matérialiste ». Réponse des militants de mauvaise foi : le problème est de parler de « tribus primitives » à propos d’un responsable politique noir ! On croit rêver. À bien les comprendre donc, il faudrait exclure les noirs de toute référence à l’éthologie et à l’anthropologie pour ne pas prêter le flanc à de potentielles conceptions racistes. Les racialistes ne sont-ils pas précisément ceux qui créent un lien entre la notion de tribalisme et la couleur de peau de la personne visée ? Les tribus primitives, c’est l’enfance du monde et elle concerne de fait l’humanité entière. Dans L’art d’être français (2021), Michel Onfray note : « L’histoire de France, des tribus primitives de Lascaux à sa christianisation, est une aventure de plusieurs millénaires ». Est-ce du racisme anti-français ? Un peu de sérieux ne nuirait pas. Dans Cosmos (2015), premier tome de la trilogie Une brève histoire du monde, le philosophe consacre des pages admiratives au continent africain et rend hommage à « la grande santé animiste africaine », à un « génie africain » dévitalisé par l’Occident, à un art africain qui « a subi la loi du Veau d’or, loi de l’Occident ». On a connu propos plus racistes. Dans les faits, les lecteurs de Michel Onfray, qui ne se contentent pas – gloire leur soit rendue – d’extraits digitaux de 15 secondes, savent bien que les accusations portées contre lui sont absurdes. Dans Esthétique du pôle Nord (2002), il fait l’éloge des Inuits et de leur manière d’être au monde sans arrière-mondes. Dans Théorie du voyage (2007), il fait l’éloge des voyageurs nomades, des Touaregs aux Gitans. Dans Inframince (2024), il médite l’être au monde japonais, sa tradition, sa vie ritualisée, sa spiritualité sans dieu, son acceptation de l’impermanence des choses. On pourrait continuer ainsi longtemps. Tout une partie de l’œuvre onfrayen est consacré à faire l’éloge du divers, donc à une condamnation en miroir de l’ethnocentrisme. On peut tronquer une émission de télé ; pas une bibliographie à trois chiffres.
Une critique républicaine
Mais revenons une dernière fois à l’émission justement. Quinze petites secondes peuvent-elles suffire à résumer un propos complexe ? À l’évidence, non. Le raisonnement de Michel Onfray ne s’est pas arrêté là, au contraire d’une vidéo coupée au mauvais moment, dans une volonté assumée de nuire. La suite éclaire le discours global : « Il faudra dire à ce monsieur qu’on n’est pas dans une théocratie (…) la théocratie, c’est fini, le pouvoir d’un seul, c’est fini, une espèce de domination tyrannique d’un individu qui dira : il va y avoir une allégeance. Il y a eu de l’allégeance jadis, quand il y avait des chevaliers, quand il y avait des suzerains, quand il y avait des vassaux ». Et de conclure : « Si ce monsieur veut restaurer la féodalité et la théocratie, qu’il nous le dise ». Encore une fois, l’argument d’un Michel Onfray faisait une référence à la couleur de peau tombe à l’eau.
Un peu plus tard dans la même émission, Michel Onfray évoquera le sort des musulmans en France. Estimant qu’il « nous faut des gens qui défendent la nation, qui défendent la patrie, qui défendent le peuple français, qui défendent la souveraineté nationale et pas des gens qui attaquent les musulmans parce qu’ils seraient musulmans », il ajoutera : « un musulman qui a envie d’être français, il est, pour moi, préférable à quelqu’un qui sera, je ne sais pas, un agnostique qui ne voudrait pas être français. La question n’est pas la religion, la question est le désir de refaire la France ». Un propos d’un républicanisme inattaquable qui semble ne pas avoir beaucoup intéressé les cadres de LFI.
Ces deux séquences permettent de démontrer à nouveau que le fil conducteur du raisonnement de Michel Onfray est bien la défense du cadre politique républicain. La demande d’allégeance de Bally Bagayoko, en admettant même qu’elle puisse être surinterprétée, charrie un imaginaire clanique, féodal, tribal, comme on voudra, mais quoi qu’il en soit anti-républicain. Il n’y a rien d’anormal à ce qu’un intellectuel en fasse l’analyse et en pointe la dangerosité potentielle, qu’on souscrive ou pas aux références mobilisées.
La stratégie du contre-feu
Ce lundi, en s’appuyant sur les propos – eux aussi taxés de racisme – du psychologue Jean Doridot et prononcés le jour précédent (vendredi 27 mars) sur CNews, Bally Bagayoko a appelé à une manifestation « contre le racisme et contre le fascisme » en prévision du samedi suivant. Un « rassemblement populaire, citoyen », avec pour objectif de dénoncer « le racisme, les discriminations et la haine de l’autre ». Il a également annoncé le dépôt d’une plainte contre CNews. Des députés LFI, comme Mathilde Panot, ont annoncé saisir l’Arcom, dénonçant un racisme « crasse et décomplexé ». De son côté Jean-Luc Mélenchon a critiqué « les médias, les sondages », qui « manipulent, mentent, alimentent un racisme à vomir et prennent continuellement notre peuple pour un bétail sans mémoire ni pensée ».
Pour la France Insoumise, la séquence médiatique actuelle est une aubaine. Elle permet de faire oublier Raphaël Arnault, les sorties polémiques de Jean-Luc Mélenchon sur les « blancs moches », la « nouvelle France », et les scènes houleuses de passation de pouvoir au sein des communes municipales incluant des membres de LFI. Dans plusieurs villes, les maires sortants ont quitté l’hôtel de ville sous les huées et les insultes, et parfois même sous escorte policière. Assurément une belle leçon de républicanisme et de lutte contre « la haine de l’autre ».
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