
Des danseurs magnifiques, hardis comme des pur sang, les jeunes femmes plus encore peut-être que les jeunes hommes ; une énergie qui jaillit comme une source d’eau brûlante ; un groupe de près de quarante danseurs qui constituent les éléments soudés, indissociables, d’architectures extrêmement élaborées : avec les artistes du Ballet national d’Espagne (Ballet nacional de Espana) établi à Madrid, Marcos Morau, fondateur de la compagnie La Veronal, secondé par quatre congénères, et auteur d’ Afanador, donne à voir un spectacle d’une rare complexité.
Corps virtuoses
Une mise en scène plutôt qu’une chorégraphie d’ailleurs, et qui expose des corps virtuoses s’imbriquant dans des ensembles diablement construits, des agencements qui font songer aux méandres tortueux des arabesques des palais de l’Andalousie. Avec des effets dramatiques impressionnants magnifiés par les superbes éclairages de Bernat Jansa.

Noir, le surprenant élément de décor agressivement hérissé de chaises, de fourches, d’étrangeté imaginé par Max Glaenzel et qui apparaît à la fin d’Afanador ; noirs les superbes costumes de Sylvia Delagneau dessinés avec art ; noir le plateau dépouillé à l’extrême. Dans cette débauche de lumineuses ténèbres surgit toute l’Espagne d’antan : les femmes aux stricts bandeaux de cheveux sombres, les robes à queue qu’on rabat d’un pied rageur, les éventails, les châles de Manille, les voiles où s’ensevelissaient les veuves de jadis, les guitares, les castagnettes, le zapateado, le chant andalou… A l’exception de deux d’entre eux, tous les interprètes sont espagnols. Et cela se perçoit immédiatement au port altier, au zapateado ravageur des unes ; à la pureté des lignes, à la fierté des regards des autres.
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Si le début d’Afanador est un peu laborieux, et même quelconque, l’ouvrage prend vite une autre dimension. C’est un morceau de bravoure pour les interprètes, une machine fascinante dont les mécanismes parfaitement, savamment réglés imposent le respect, sinon l’admiration.
Catalogue
Et pourtant ! Et pourtant ! A ces tableaux qui se succèdent dans un ordre impeccable, à ces ensembles propres à émerveiller, à cette esthétique voulue parfaite, il manque l’essentiel : une âme, un souffle, une profondeur. Bref, une légitimité. Si en castillan le mot est plus claquant que sa fade traduction française, ventilateur, Afanador n’est qu’une succession, qu’un catalogue d’images accomplies éditées sur papier glacé, mais semblant dépouillées de raison d’être. Comme un texte brillant qui ne serait constitué que de formules élégamment tournées, mais fâcheusement dépourvues de sens.
Ballet national d’Espagne. Afanador Théâtre du Châtelet. Jusqu’au 2 avril 2026
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