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Je me suis fait biaiser

Affaire Quentin Deranque: tempête sous mon crâne


Je me suis fait biaiser
La journaliste Elisabeth Lévy © Pierre Olivier

L’éditorial d’avril d’Elisabeth Lévy


L’idéologie, c’est les autres. Chacun est convaincu que ses opinions sont le pur produit de sa raison et de l’observation scrupuleuse du réel. Y compris votre servante. La « pensée gramophone », comme disait Orwell, c’est toujours le camp d’en face. Si d’aucuns ont l’outrecuidance de ne pas partager mon récit et mon point de vue, c’est qu’ils se trompent, soit parce qu’ils sont abusés par leurs croyances mensongères, soit parce qu’ils la fabriquent pour servir de funestes desseins – des gogos ou des salauds. Péguy, pardonnez-leur, ils ne voient pas ce qu’ils voient. De plus, nous sommes naturellement enclins à discréditer le message quand le messager nous déplaît. Je crois plus volontiers Bruno Retailleau que Thomas Portes – en l’occurrence, j’ai raison car le gars n’est vraiment pas étouffé par l’honnêteté.

Au lendemain du tabassage à mort de Quentin Deranque par des brutes liées à la Jeune Garde, proxy notoire de LFI, les bons esprits se déchaînent contre la victime – tout en répétant que, même des idées aussi nauséabondes que les siennes ne méritent pas la mort. Comme nombre de mes amis et camarades, je m’étrangle de rage. Salauds de gauchistes, que même la mort atroce d’un jeune homme ne fait pas taire. J’écris alors ceci : « Ses affiliations, réelles ou supposées, surtout supposées, remplacent la jupe trop courte de la fille violée. Le 15 février, le jeune homme est déjà qualifié dans Libération de militant d’extrême droite. Le 16, Le Monde évoque « un étudiant traditionaliste au croisement des chapelles de l’extrême droite radicale ». Le 20, sous la plume de Daniel Schneidermann, il devient un « militant néofasciste ». Le même jour, Ségolène Royal décroche haut la main le pompon de la dégueulasserie en s’indignant que l’Assemblée ait rendu hommage à « un militant présumé néonazi et antisémite ». » Même après l’hommage de Lyon, où les parrains de l’extrême droite française se pavanent en tête de cortège, je reste persuadée que le jeune homme était juste un catho un peu exalté. La preuve : Ségolène Royal et Schneidermann le traitent de facho.

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Je ne pensais pas écrire un jour cette phrase, mais Royal et Schneidermann avaient raison. Et j’avais tort. C’est à cause de mon biais cognitif – ne faites pas les malins vous avez le même. On voit ce qu’on croit. Le 12 mars, je tombe de ma chaise en découvrant l’enquête de Mediapart, qui a déniché des milliers de messages publiés par le jeune homme sur X et sous pseudo à partir du printemps 2023[1]. Intellectuel propre sur lui et catholique engagé à la ville, Quentin Deranque était sur la scène numérique un fasciste assumé, un admirateur goguenard d’Hitler et un raciste de compétition. Petit florilège : « On veut le fascisme » ; « La violence politique est intrinsèque à la politique quand on a un peu de caractère » ; en commentaire d’une vidéo sur l’esclavage intitulée « la chasse aux nègres », il écrit : « Projet 2027 » ; réagissant à une intervention de la survivante des camps nazis Ginette Kolinka : « on en a rien à foutre de ce disque rayé ». Répondant au petit-fils de Simone Veil : « Question : il y a plus d’enfants morts à cause de votre grand-mère ou à cause du camp de Bobrek ? » Un bon petit gars vous dit-on. D’après un de ses amis interrogé par Mediapart, il se nourrissait surtout d’Aristote, saint Thomas d’Aquin, et Patrick Buisson : « le reste ce sont des running gags entre amis ». Même à la fin de soirées très arrosées, je n’ai aucun ami susceptible de faire ce genre de blagues.

L’avocat de la famille Deranque s’indigne qu’on exhume ces informations sans respecter le deuil. Mais on ne peut pas faire de sa mort un événement politique quand ça nous arrange et hurler à l’instrumentalisation ensuite. Quentin Deranque n’a certainement jamais fait de mal à une mouche, même s’il avait démarré un entraînement au combat. Ses idées détestables ne changent rien au fait qu’il a été lynché par des ordures. N’empêche, avec le recul, le spectacle de l’Assemblée nationale recueillie pour une minute de silence est pour le moins embarrassant. Même Panot et ses camarades, légèrement tassés dans leurs fauteuils après avoir essuyé sans broncher accusations et critiques, ont communié dans la gravité. Pour une fois qu’ils se tiennent bien, c’est pas de chance.

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On me dira que, dans le combat idéologique, comme dans la guerre amoureuse, il ne faut jamais avouer, jamais reculer et que, malgré l’article de Mediapart, la mort de ce jeune embarrasse l’extrême gauche. Sauf que les mensonges se tiennent par la barbichette. Nul n’osera plus enquiquiner les Insoumis avec les agissements de la Jeune Garde de peur de se prendre en boomerang les gracieusetés numériques de Gavariou ou PatricienD. Et puis, le mensonge, c’est contagieux. Récemment, plusieurs confrères ont prêté au nouveau maire de Saint-Denis des propos odieux – « Saint-Denis ville des noirs ». C’était plausible, mais là encore, c’était faux. D’ailleurs, tous se sont rétractés, mais Mélenchon aura désormais beau jeu de crier à la calomnie quand on attaquera Bally Bagayoko pour de bonnes raisons – qui ne manqueront pas.

Entre sa mère et la Justice, Camus choisit sa mère parce que la Justice pourrait tuer sa mère. La vérité ne va pas tuer la mienne, alors qu’elle me pardonne mais entre la vérité et ma mère, je choisis la vérité. Je suis peut-être un mauvais soldat dans la guerre des idées, mais je préfère avoir raison avec Mediapart que tort avec CNews. Heureusement, ça n’arrive pas souvent, parce que ça fait mal.


[1] « Quentin Deranque, catholique traditionaliste à la ville et néonazi en ligne », Alexandre Berteau et Marie Turcan, Mediapart, 12 mars 2026.




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Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle est chroniqueuse sur CNews, Sud Radio... Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "Les rien-pensants" (Cerf), est sorti en 2017.

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