Le film espagnol Les Dimanches est un beau film sur la vocation religieuse réalisé par une cinéaste athée.

Alauda Ruíz de Azúa est une cinéaste espagnole qui a tourné quelques courts métrages, et déjà deux longs métrages, Lullaby (2022) et Ce sera toi (2023) – qui n’ont pas été montrés dans les cinémas de France – ainsi que la très remarquée série télévisée Querer, diffusée en France par Arte, qui narre l’histoire d’une femme qui décide de divorcer pour cause de violences conjugales.
Les Dimanches, son nouveau long métrage, qui a rencontré un grand succès public en Espagne l’année passée, a reçu de prestigieuses distinctions : la Coquille d’or et le prix Signis au Festival de San Sebastián, ainsi que l’Antigone d’or au Festival de Montpellier. Il est visible dans les salles de l’hexagone depuis le 11 février.
C’est indéniablement un film inconfortable pour tous ceux qui sont convaincus que Dieu est mort et que leur agnosticisme ou anticléricalisme situent ad vitam aeternam dans le camp du Bien. Les précautions de gazelles effarouchées de tous bords politiques d’une majeure partie des critiques, qui aiment le film pour sa beauté mais restent perdus face au sujet, sont cocasses.
Une vocation qui bouleverse l’équilibre familial
Dans une grande ville du Pays basque espagnol, visage pâle et longs cheveux bruns, Ainara a dix-sept ans. Elle a la beauté d’une madone sereine rappelant la grâce des vierges de la peinture italienne de la Renaissance. Elle vit avec son père Iñaki et ses deux jeunes sœurs. Scolarisée dans un grand lycée catholique, elle mène la vie ordinaire d’une adolescente de son âge. Sa mère est morte lorsqu’elle était enfant. Maite, sa tante et sa grand-mère paternelle, très proches, aident Iñaki à s’occuper au quotidien d’Ainara et de ses sœurs. Son père, aimant, ferme et attentif, est très préoccupé par le bon fonctionnement économique de son restaurant, soucieux de subvenir avec soin et raison à l’éducation de ses trois filles. Des désaccords familiaux à propos d’argent et d’emprunts concernant l’achat du restaurant tendent les rapports entre les adultes, mais tous se retrouvent avec plaisir lors des repas du dimanche. Lorsque Ainara, timide et calme, annonce qu’elle veut entreprendre une période de discernement dans un couvent en vue de devenir religieuse, l’entente familiale éclate.
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Iñaki, son père, qui a une pratique religieuse et un sens moral humaniste, comprend cette décision. La grand-mère, devenue non croyante depuis longtemps – certainement en raison des liens supposés du clergé espagnol avec le franquisme et de la déchristianisation du pays – est stupéfaite. Elle ne veut pas perdre sa petite-fille. Maite, sa tante, athée et femme moderne au tempérament volcanique, qui travaille dans le milieu de la culture, va s’opposer de manière intrusive à ce choix.
Une approche humaniste d’un sujet délicat
Indéniablement, la cinéaste aborde avec un grand sens de l’observation les liens et traditions familiales, les caractères de ses personnages, ainsi qu’avec tendresse et humanisme un sujet délicat : le désir sincère et profond d’une jeune fille de dix-sept ans que sa foi conduit à vouloir devenir novice au sein de la congrégation des Betinas.
S’appuyant sur la maîtrise de son scénario et des dialogues judicieux et pertinents, elle montre les motivations de chaque membre de la famille face à la vocation inattendue d’Ainara. Elle filme avec amour et authenticité tous ses personnages. Elle expose les arguments idéologiques de Maite, qui ressent de l’incompréhension et un mal profond face à la décision de sa nièce. Ce personnage – dont la cinéaste dit se sentir proche idéologiquement dans des entretiens avec la presse – est montré comme une femme dominatrice, volage, rude dans ses relations de couple avec Pablo, un homme déconstruit plein d’amour et de tendresse pour leur fils, mue par un anticléricalisme idéologique virulent. Elle va utiliser tous les moyens pour tenter d’empêcher l’entrée d’Ainara au couvent.
Les scènes se déroulant au couvent des Betinas sont filmées de manière quasi documentaire – chants de psaumes, prières, repas dans le silence et dans l’écoute de la parole de Dieu – montrent Iñaki et Maite accueillis avec douceur et fermeté par sœur Isabel, la mère supérieure, dont le calme, la rigueur et la sérénité n’empêchent pas de vives réparties lorsque Maite la questionne avec dureté sur l’engagement d’Ainara et sur la vérité de la foi.
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Une mise en scène austère et lumineuse
Les Dimanches d’Alauda Ruíz de Azúa est à la fois une œuvre d’une grande subtilité, à la fois intimiste, discrète, âpre, tendue et cruciale, porteuse d’une violence sous-jacente brutale. Le film est admirablement servi par des comédiens tous excellents et sobres, en particulier par le talent d’un trio d’actrices remarquables : Blanca Soroa, qui campe avec beaucoup de justesse la jeune Ainara ; Patricia López Arnaiz, formidable dans le rôle de Maite ; et Nagore Aranburu, impressionnante dans celui de sœur Isabel, la mère supérieure du couvent des Betinas. Alauda Ruíz de Azúa signe une mise en scène austère et rigoureuse qui épouse la détermination de son personnage principal. Par le choix de cadres acérés, de couleurs claires et lumineuses, elle donne à chacun des membres de cette famille une réelle force, une vraie justesse et réussit ainsi à montrer l’ouragan émotionnel qui saisit la jeune fille et sa famille.
Un film sur la foi et l’amour
La cinéaste athée, inspirée par la grâce, les voies du Seigneur sont impénétrables1 -, réussit avec Les Dimanches un film d’une force et d’une beauté inouïes montrant le chemin de foi d’une jeune fille qui répond à l’appel de Dieu et fait le choix de rentrer au couvent par amour du Christ pour donner au monde sens et réconfort par la prière.
1h57
- Épître aux Romains 11, 33 : « Quelle profondeur dans la richesse, la sagesse et la science de Dieu ! Ses décisions sont insondables, ses chemins sont impénétrables ! » ↩︎




