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Le débat en France: mode d’emploi idéologique


Le débat en France: mode d’emploi idéologique
Annie Ernaux à Paris en 2023 © Rebecca-Alexie Langard/SIPA

Le débat littéraire a été mis au pas.


On répète que la France débat encore. L’expression revient mécaniquement, comme une preuve que tout va bien. Pourtant, il suffit d’observer la vie littéraire pour voir autre chose : non pas la disparition de la parole, mais la disparition du désaccord réel. On parle beaucoup, mais dans un périmètre étroit, balisé, surveillé. La question n’est plus ce qui est écrit, mais qui écrit et depuis quelle position morale supposée. La critique ne commence plus par le texte mais par l’enquête idéologique. Avant même d’ouvrir un livre, la sentence tombe : fréquentable ou non.

Oukases littéraires

L’affaire autour de Sylvain Tesson l’a illustré avec une précision presque expérimentale. En 2023, lorsque l’association nationale du Printemps des poètes – qui n’est pas un festival mais une manifestation culturelle soutenue par le ministère de la Culture et destinée à promouvoir la poésie sur l’ensemble du territoire – annonce qu’il en sera le parrain pour l’édition 2024, une tribune signée par plusieurs centaines d’acteurs du monde culturel exige son retrait. On lui reproche moins ses livres que l’image politique qu’il incarnerait, certains signataires dénonçant la nomination d’une figure participant, selon eux, à la banalisation de positions réactionnaires. Le débat n’aura pas lieu : il est remplacé par une mise en accusation préalable. On ne discute pas une œuvre, on récuse une légitimité.

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Le mécanisme est désormais familier. Michel Houellebecq n’est presque plus lu sans précaution oratoire : chaque nouveau roman s’accompagne du procès attendu, comme si l’écrivain comparaissait avant publication. Alain Finkielkraut, dès qu’il intervient sur la culture ou l’école, est disqualifié par avance comme penseur « décliniste ». Richard Millet, après son texte polémique de 2012, a vu sa position éditoriale devenir intenable, plusieurs écrivains – parmi lesquels Annie Ernaux – cosignant une tribune affirmant que ses propos déshonoraient la littérature elle-même. Le geste est révélateur : il ne s’agit plus de contredire un auteur, mais de le placer hors du champ littéraire, comme si la littérature devait désormais délivrer des certificats moraux.

Ce déplacement a profondément transformé la critique. On ne demande plus seulement si un livre est bon ou mauvais, mais s’il est juste, s’il se situe du bon côté du temps. Critiquer certaines œuvres devient risqué non pour des raisons esthétiques mais pour ce que la critique pourrait révéler du critique lui-même. Mettre en cause un roman porté par une lecture identitaire expose immédiatement à l’accusation de racisme ; discuter une autrice engagée peut valoir soupçon de misogynie ; contester un récit militant entraîne rapidement l’étiquette d’homophobie ou de réaction. Le débat cesse alors d’être intellectuel : il devient moralement périlleux.

Comment être publié ?

Dans ce climat, un phénomène plus discret s’installe : la normalisation des sujets légitimes. Certaines thématiques ouvrent naturellement les portes éditoriales – mémoire blessée, domination sociale, réparation historique, identité – tandis que d’autres semblent condamnées à l’invisibilité ou à la suspicion. Il ne s’agit pas d’un complot ni d’une censure explicite ; tout se joue en amont, dans les comités de lecture, les invitations, les silences critiques. La création paraît parfois répondre à un horizon d’attente idéologique implicite. L’écrivain n’est plus seulement celui qui explore, mais celui qui correspond.

D’où une question devenue presque indicible : existe-t-il encore en France une légitimité littéraire indépendante du positionnement politique perçu ? Autrement dit, peut-on être publié, célébré, invité, sans appartenir symboliquement au camp culturel dominant ? Il ne s’agit pas d’affirmer qu’une seule sensibilité règnerait partout, mais de constater que l’écart devient coûteux. Celui qui s’en éloigne n’est pas toujours contredit ; il est progressivement marginalisé, réduit à une caricature commode – réac, conservateur, voire pire. Trois mots suffisent souvent à clore une discussion.

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Le paradoxe est cruel : la littérature française s’est construite contre les orthodoxies. Flaubert poursuivi pour immoralité, Baudelaire condamné, Genet scandaleux – autant d’épisodes où la littérature affrontait la morale dominante. Aujourd’hui, elle semble parfois réclamer elle-même la sanction morale. Non plus pour protéger la liberté d’écrire, mais pour en définir les limites acceptables.

Ainsi le débat subsiste, mais sous forme domestiquée. On oppose des positions prévisibles, on organise des indignations sans risque, on tolère la dissidence à condition qu’elle reste identifiable et sans conséquence. Le danger n’est plus de mal écrire ni même de mal penser, mais d’être mal classé. Et lorsqu’une société intellectuelle commence à craindre davantage l’étiquette que l’erreur, ce n’est pas seulement le débat qui s’appauvrit : c’est la littérature elle-même qui cesse d’être un lieu d’inquiétude pour devenir un espace d’approbation.

Reste alors une interrogation simple, presque naïve : si la littérature ne peut plus accueillir des voix contradictoires sans chercher immédiatement à les juger moralement, parle-t-on encore d’un débat – ou seulement d’un consensus qui se donne le nom rassurant de débat pour ne pas avoir à reconnaître qu’il n’existe plus?



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Grégory Rateau évolue entre la France et Bucarest en Roumanie, où il dirige un média local en français et poursuit son activité d’écriture.

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