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L’intelligence artificielle ou la dépossession silencieuse

Du progrès technique ou crépuscule de l’âme


L’intelligence artificielle ou la dépossession silencieuse
Le comédien Lucien Jean-Baptiste (ici photographié à Deauville en 2020) s'inquiétait hier dans les colonnes du journal Le Parisien: "Des artistes vont perdre leur boulot. Que va-t-on faire de tous ces gens que l'IA va remplacer?" © Jacques BENAROCH/SIPA

Les acteurs commencent à s’inquiéter d’être grand-remplacés par l’intelligence artificielle. La législation sur le droit à l’image est obsolète, alertent-ils dans Le Parisien. Au-delà de ces questions assez bassement financières, les géants de l’intelligence artificielle s’apprêtent à nous imposer une vision particulière du monde, de façon non démocratique, par le paramétrage de leurs algorithmes.


Le débat sur l’intelligence artificielle vient de franchir un cap symbolique. Le 23 février 2026, Le Parisien publiait une tribune intitulée « Les acteurs se mobilisent face à l’IA » : quatre mille actrices, acteurs et cinéastes français y alertent l’opinion et les pouvoirs publics sur les dérives possibles de cette technologie, qui menace de « piller leur image ou leur voix[1] ». Derrière cette mobilisation inédite, une inquiétude concrète : la possibilité de reproduire numériquement un visage, de cloner une voix, d’exploiter une présence sans le consentement réel de la personne concernée.

De la défense corporatiste à la question civilisationnelle

Le comédien Lucien Jean-Baptiste y résume l’ambivalence du moment : « Cette technologie est formidable, mais ses conséquences peuvent être graves ». Tout est dit. L’IA impressionne par ses capacités : générer des textes, synthétiser des images, recréer des timbres vocaux, assister les scénaristes, optimiser les productions. Mais elle touche désormais à ce que nous avons de plus personnel : notre singularité.

La pétition des artistes ne relève pas seulement d’une défense corporatiste. Elle pose une question de civilisation. Que devient l’identité humaine lorsque l’image et la voix peuvent être copiées, recombinées, exploitées à l’infini ? Si l’on peut faire parler un acteur sans qu’il parle, le faire jouer sans qu’il joue, que reste-t-il de l’incarnation ?

Cette actualité culturelle éclaire un phénomène plus large. Car la révolution de l’IA ne se limite pas aux studios de cinéma. Elle pénètre les foyers, les écoles, les entreprises. Les chatbots conversationnels se sont imposés en quelques mois comme des auxiliaires ordinaires : aide aux devoirs, rédaction de courriels, conseils pratiques, soutien psychologique élémentaire. Certains adolescents dialoguent quotidiennement avec ces interfaces, parfois plus longuement qu’avec leurs propres parents.

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La tentation est compréhensible. La machine est disponible, patiente, polie. Elle ne juge pas, ne se fatigue pas, ne s’agace pas. Elle reformule, rassure, valide. Elle donne l’illusion d’une écoute parfaite. Mais cette perfection même constitue peut-être le problème.

La relation humaine suppose l’altérité. Elle implique la résistance de l’autre, son regard, sa liberté. Dans la famille, l’éducation passe par la frustration, l’autorité, la transmission d’une expérience. Les parents ne sont pas des assistants personnalisés chargés de satisfaire des requêtes. Ils incarnent une continuité, une mémoire, une hiérarchie structurante.

Or l’IA conversationnelle propose une relation horizontale et sans aspérité. Chaque question reçoit une réponse immédiate, calibrée pour éviter le conflit. L’utilisateur est placé au centre, ses attentes sont anticipées, ses convictions rarement bousculées. À force d’interagir avec des systèmes programmés pour maximiser la satisfaction, ne risquons-nous pas de perdre l’habitude du désaccord fécond ?

IA, fais-moi l’amour

Dans le couple aussi, les lignes bougent. Des applications proposent des compagnons virtuels capables de simuler l’attachement et l’empathie. L’idée peut sembler marginale. Elle révèle pourtant une évolution profonde : si l’on peut configurer un partenaire idéal, toujours disponible et parfaitement ajusté à nos attentes, que devient l’effort patient de construire une relation réelle, faite de compromis et d’imperfections ?

À cette transformation des liens s’ajoute une dimension politique. Les systèmes d’intelligence artificielle sont conçus et encadrés par de grandes entreprises technologiques évoluant dans des milieux sociologiques et idéologiques relativement homogènes. Les filtres intégrés aux modèles visent officiellement à prévenir les contenus haineux ou discriminatoires — objectif légitime. Mais ils dessinent aussi un cadre normatif.

De nombreux utilisateurs ont constaté que certaines questions relatives à la famille, à la filiation, à l’identité sexuelle ou à la bioéthique recevaient des réponses fortement orientées, quand elles n’étaient pas écartées. Sous couvert de neutralité technique, une vision particulière du monde peut ainsi s’imposer. Non par le débat démocratique, mais par le paramétrage d’algorithmes.

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Le phénomène est d’autant plus puissant qu’il est invisible. Des millions de personnes consultent désormais des intelligences artificielles pour comprendre l’actualité, interpréter des enjeux sociaux, répondre à des interrogations intimes. La réponse fournie porte l’autorité d’une machine réputée objective. Peu d’utilisateurs s’interrogent sur les choix culturels, éthiques ou politiques intégrés en amont.

Dans ce contexte, la famille se trouve fragilisée. Les parents sont déjà concurrencés par l’école, les réseaux sociaux, les médias. Ils le sont désormais par des systèmes capables de produire des réponses structurées, argumentées, présentées avec assurance. La transmission intergénérationnelle risque d’être court-circuitée par une pédagogie algorithmique permanente.

L’autre grand remplacement

Il ne s’agit pas de condamner en bloc la technologie. L’IA peut améliorer des diagnostics médicaux, optimiser des transports, soulager des tâches répétitives. Elle peut être un outil au service du bien commun. Mais un outil n’est jamais neutre : il transforme les pratiques et, à terme, les mentalités.

Le risque majeur est celui d’une dépossession silencieuse. Dépossession de l’image et de la voix, comme le redoutent les artistes. Dépossession de la parole, lorsque nous déléguons nos écrits. Dépossession du jugement, lorsque nous nous en remettons à des recommandations automatisées. Dépossession, enfin, du lien, lorsque la relation incarnée cède la place à l’interaction optimisée.

L’âme humaine se forge dans la confrontation au réel, dans la lenteur, dans l’apprentissage de la limite. Une société qui privilégie systématiquement l’efficacité, la fluidité et la personnalisation risque d’éroder ces dimensions essentielles. La mobilisation des artistes n’est peut-être qu’un début. Elle exprime une inquiétude diffuse : celle d’une humanité progressivement rendue interchangeable, quantifiable, reproductible. L’intelligence artificielle peut servir l’homme. Mais si elle prétend se substituer à lui dans ce qu’il a de plus intime — aimer, éduquer, transmettre — alors la question n’est plus seulement technique. Elle devient anthropologique. Et c’est cette question-là que notre temps ne peut plus se permettre d’éluder trop longtemps.


[1] https://www.leparisien.fr/culture-loisirs/cinema/ce-pillage-en-regle-cest-insupportable-4-000-comediens-francais-alertent-sur-les-dangers-de-lia-22-02-2026-XBQXRXXESJBW3BUBHBRUF5FXQY.php



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