Pour le journaliste et écrivain Omar Youssef Souleimane, la France est confrontée à la même menace qui a ravagé sa Syrie natale : la progression d’un islamisme politique qui tend à imposer la charia à toute la société. Des Frères musulmans qui infiltrent LFI au président syrien qui pratique la taqiya, c’est le même combat.
Causeur. Vous avez quitté votre pays natal, la Syrie, en 2012, au moment où le mouvement de contestation contre Assad était capté par les islamistes. Et vous retrouvez aujourd’hui en France un phénomène qui vous rappelle ce moment de l’histoire syrienne que vous qualifiez de « gauche hallal ».
Omar Youssef Souleimane. J’ai toujours été choqué par la complicité entre certains députés de La France insoumise et des islamistes extrêmement radicaux, ici en France. Mais c’est le massacre du 7-Octobre qui a été un moment déclencheur pour moi. Je viens d’un monde, la Syrie des années 1990-2012, dominé par les islamistes, leurs manipulations, leur discours victimaire et leur mainmise sur la société. Après l’avoir fui j’ai retrouvé ici en France le même discours au service du même projet et des mêmes idées.
Quel lien avec le 7-Octobre ?
Cet événement et la guerre qui s’en est suivi ont offert aux Frères musulmans une cause puissante et un étendard autour duquel rallier plusieurs courants : Israël criminel, juifs génocidaires. Dans des associations islamistes comme Urgence Palestine ou Perspectives musulmanes, l’idéologie frériste est à peine masquée.
Sont-elles liées à LFI ?
Ils travaillent ensemble ! Ce n’est pas comme dans les années 1970, quand une partie de la gauche s’enthousiasmait pour les islamistes de l’époque, particulièrement Khomeyni. Aujourd’hui, ils organisent des manifestations ensemble pour défendre la Palestine. C’est la raison pour laquelle j’allais tous les samedis à leurs manifestations, souvent place de la République, pour observer par moi-même. Je feignais d’être un Arabe musulman tout aussi extrémiste qu’eux. Les Complices du mal est le récit de cette expérience.
En France, il n’existe pas de structure qui se réclame officiellement des Frères musulmans. Comment peut-on identifier les associations ou militants fréristes ?
C’est très simple : tout discours contre la République, tout propos contradictoire avec les valeurs de la République, et surtout avec la laïcité, doit être interdit. Ceux qui saluent ouvertement une association comme le Hamas, branche palestinienne des Frères musulmans, comme c’était le cas place de la République en 2024-2025, doivent être sanctionnés. Ensuite, il y a les idées. Quand un imam encourage les jeunes à se méfier de la mixité entre filles et garçons, en contradiction avec la civilité française et la République, on doit aussi lui interdire de prêcher.
L’apologie du terrorisme est déjà interdite et la critique de la laïcité n’est pas illégale. Le problème, avec les Frères musulmans, est qu’ils sont difficiles à saisir. Faut-il interdire au doigt mouillé, quitte à sortir de l’État de droit ?
Non, je ne crois pas. Dans l’idéologie des Frères musulmans, l’existence des musulmans en tant que minorité est inacceptable, même dans le cadre d’un État de droit où les libertés d’opinion et de culte sont assurées ! Pour eux, il faut – avec ou sans violence, à courte, à moyenne ou à longue échéance – transformer la société, toute société, en « dar al-islam », domaine soumis à la charia. Et bien entendu, il s’agit de la charia interprétée par eux. À défaut de pouvoir directement mener un combat politique, les Frères appliquent une stratégie d’infiltration et de manipulation de la société. L’idée est de profiter des libertés occidentales pour changer les normes sociales, créer une société dans la société et être ensuite en position de manipuler les institutions et les lois. Nous sommes aujourd’hui avec LFI dans la phase de la « monétisation » électoraliste de la société dans la société.
Vous pointez donc le clientélisme ?
Exactement. Regardez la cartographie du vote Mélenchon en 2017 et 2022, et Nouveau Front populaire en 2024. Pourquoi ce soutien massif dans des bureaux de vote situés au cœur de quartiers à forte présence musulmane ? Pourquoi une association comme Perspectives musulmanes a-t-elle soutenu le Nouveau Front populaire ? Les Frères musulmans utilisent LFI comme un cheval de Troie pour la transformation légale de la France d’une démocratie libérale en État islamique. Amar Lasfar, que je cite dans mon livre, le dit clairement, mais pas en français. En français, il affirme être pour la loi de 1905, pour la République et pour l’intégration. En arabe – ma langue maternelle –, il a déclaré : « On arrivera au pouvoir à travers les élections ou même à travers un coup d’État. » Nous devons combattre ces gens qui veulent islamiser la société musulmane en France, avant de prendre le pouvoir. Mon expérience syrienne doit aider à la prise de conscience. Ce qui se passe aujourd’hui dans beaucoup de quartiers, dans énormément de foyers, c’est exactement ce que j’ai vécu en Syrie il y a une vingtaine ou une trentaine d’années.
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Parlez-nous de la Syrie de votre enfance et de votre milieu familial.
Je suis né à quelques dizaines de kilomètres de Damas, dans une commune majoritairement sunnite, et j’ai grandi dans une atmosphère dominée par le désir de vengeance contre ce régime (la dictature de la famille Assad) qui avait détruit le « vrai Islam », présenté comme la solution à tous nos problèmes. Comme disait Hassan al-Banna : « L’islam est la solution et le Coran notre Constitution. » Nous, les sunnites de la classe moyenne – mon père était dentiste –, nous sentions opprimés et victimes. À la maison ou à la mosquée, j’entendais parler de l’islam opprimé et du jour où Assad partirait pour qu’on puisse créer l’État islamique. On devait apprendre le Coran et les hadith par cœur. Quand j’avais 13 ans, mon père a été recruté par une clinique dentaire à Riyad et nous nous sommes installés dans la capitale saoudienne. Pour mes parents, qui étaient très pratiquants, voire fanatiques, c’était le paradis. En Arabie saoudite, j’ai été inscrit dans une école coranique où 70 % du temps était consacré à l’étude de la religion.
Qu’est-ce qui a déclenché votre rupture avec cet environnement ?
L’achat d’un ordinateur ! Grâce à une connexion proxy, j’ai pu lire des textes étrangers à la religion. J’ai commencé à avoir des doutes sur l’islam, en voyant la violence et la haine en Arabie saoudite, pourtant la patrie de l’islam. À mon retour en Syrie, à 17 ans, j’étais déjà athée, mais personne ne le savait. Je fréquentais le lycée scientifique, car en Syrie, il fallait étudier les sciences (médecin, ingénieur, dentiste) pour être indépendant et ne surtout pas dépendre de l’État et pouvoir s’installer ailleurs. Chez les Frères musulmans, les médecins, dentistes et pharmaciens sont nombreux. C’est le fruit d’une stratégie visant à créer une classe de cadres instruits, financièrement autonomes et jouissant d’une forte légitimité sociale pour faire progresser l’idéologie islamiste par le bas, en attendant le moment opportun pour l’entrisme politique.
J’ai refusé de suivre cette voie scientifique. J’ai quitté ma ville et ma maison, ne supportant plus cette ambiance. Je suis allé à Homs, la ville de ma mère, où je me suis inscrit en littérature arabe. J’en avais marre. J’avais 18 ans. À partir de ce moment ma vie a été consacrée à la littérature et au journalisme. J’ai travaillé comme correspondant pour un journal de Damas, Noir et Blanc, je faisais des reportages et j’écrivais aussi des chroniques, des critiques de livres, pour des journaux au Liban, qui était à l’époque notre porte vers la liberté d’expression.
Vous êtes journaliste à Homs quand, début 2011, Ben Ali est chassé de Tunisie et Moubarak d’Égypte. Bachar al-Assad affirme alors que ce scénario est impossible en Syrie…
J’étais en quatrième année d’études, préparant mes examens de mi-semestre. Je me souviens très bien d’avoir entendu la phrase « Ben Ali a fui ». C’était incroyable. Tout de suite après, l’Égypte s’est embrasée, la place Tahrir bouillonnait. On était très excités, on regardait toutes les chaînes. On se demandait : « Quand cela va-t-il arriver chez nous ? » On estimait mériter la révolution beaucoup plus que les Égyptiens. Eux avaient connu une certaine liberté politique depuis les années 2000, notamment avec le mouvement Kefaya en 2005[1]. Ils avaient une opposition. L’Égypte avait une vie politique plus ouverte que la Syrie. À partir de février, les appels à descendre dans la rue se sont multipliés. Finalement, nous nous sommes organisés pour manifester le 15 mars 2011 au cœur de la ville de Damas.
Combien étiez-vous ce jour-là ?
Nous n’étions qu’une vingtaine de personnes, face aux centaines de policiers. Je m’en suis sorti par miracle. À Deraa, dans le sud de la Syrie, des enfants ont été arrêtés et torturés pour avoir écrit sur les murs des slogans hostiles au régime. Les habitants de cette ville ont juré vengeance. Ils sont descendus dans les rues en masse, la police a réagi en tirant sur eux, plusieurs manifestants ont été exécutées. Nous attendions que Bachar al-Assad fasse une déclaration. S’il avait condamné la violence du régime, nous l’aurions soutenu. Mais à l’époque personne ne pensait à renverser le régime. La Syrie abrite des dizaines d’ethnies et communautés. Nous sentions que l’instabilité serait désastreuse, contrairement à ce qui se passait en Égypte. Mais Bachar al-Assad, avec l’arrogance d’un dictateur, n’a jamais voulu céder.

C’est cette violence qui a fait basculer le mouvement dans l’islamisme ?
Oui. Au début, ceux qui brandissaient des slogans religieux étaient même expulsés des manifestations. Mais avec la violence extrême du régime, il était impossible de rester pacifique. C’est à ce moment que l’islamisme a surgi. Et dans une société sunnite croyante qui se sentait opprimée depuis des décennies, une société soumise à la violence, la conviction que l’islam était notre seule identité, notre seule appartenance, a pris le relais de la mobilisation. Très vite, en 2012, on a vu arriver des barbus armés, taciturnes et bien organisés. Quatorze ans plus tard, ils sont parvenus à détrôner Assad et prendre sa place.
Vous êtes retourné en Syrie en janvier dernier. Qu’avez-vous trouvé ?
J’ai rencontré des jeunes extraordinaires, chrétiens, laïques et autres, qui menaient exactement le même débat que ma génération il y a treize ans : la laïcité, la démocratie, les droits de l’homme. La même ambiance, le même débat : ça m’a bouleversé. Mais j’ai constaté aussi la mainmise de l’islamisme. À Damas c’est encore tolérable, mais à Homs, c’est terrible. Une femme non voilée peut être harcelée. Un homme et une femme non mariés marchant ensemble peuvent être harcelés. Partout les normes sociales islamistes sont imposées. Et bien sûr la pauvreté. La livre syrienne ne vaut rien et la route de Damas à Homs est bordée de villes entières réduites à des tas de ruines.
Que pensez-vous d’al-Charra et de sa nouvelle Syrie ?
Il pratique la taqiya, cette dissimulation qui consiste à se présenter à l’Occident comme un homme moderne et raisonnable tout en poursuivant en interne un projet islamiste assumé. C’est un autoritaire qui attend le moment opportun pour imposer un État islamique. Son entourage prépare déjà le terrain, tandis que lui joue le dirigeant irréprochable. La plus grave concerne la nouvelle Constitution. Un comité qu’il a lui-même nommé a introduit un article stipulant que le président n’est pas responsable devant le Parlement. Autrement dit, il échappe à tout contrôle politique et peut gouverner sans contre-pouvoirs réels. Et l’on sait ce que cela peut produire lorsqu’un dirigeant animé par une vision djihadiste accède pleinement au pouvoir.
Avec votre expérience en Syrie, comment analysez-vous les chances du soulèvement actuel en Iran d’aboutir à un changement de régime ?
Il s’agit d’un soulèvement sans précédent. Par son ampleur car des centaines de milliers de manifestants, mais surtout par le fait qu’on projet politique se dégage, celui de la chute du régime iranien avec l’évocation d’une figure de référence, Reza Pahlavi. Même si le régime des mollahs ne tombe pas rapidement, la dynamique de ce soulèvement ne s’arrêtera pas, d’autant qu’un bain de sang est déjà en cours. Les Iraniens sont habitués aux insurrections. Ils ne baisseront pas les bras.
Omar Youssef Souleimane, Les Complices du mal, Plon, 2025
[1] Né en 2004, ce mouvement est la première contestation ouverte contre Hosni Moubarak. Réunissant intellectuels, libéraux, nassériens, islamistes et figures de la société civile autour du mot d’ordre « Assez ! » (« kefaya »), il dénonce la volonté de Moubarak d’accomplir un cinquième mandat et la perspective d’une succession dynastique au profit de son fils Gamal.




