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Modiano, sans fin

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Chez l’écrivain, qui publie L’Eléphant, on découvre dans chaque roman que le passé est lourd de quelque chose de malsain et de misérable qu’il vaudrait mieux ne jamais découvrir…


Les numéros de téléphone, dans les romans de Modiano, jouent un rôle important. Un personnage ouvre un vieux carnet aux pages jaunies, et ça agit comme la madeleine de Proust : un souvenir surgit qu’on croyait coincé dans les plis de la mémoire. Il y avait l’indicatif du quartier. On composait les trois premières lettres, puis les quatre chiffres. AUTeuil 54-73, par exemple, dans Chevreuse, un grand cru modianesque. Puis, avec le temps, le 01 s’est imposé. À présent, il y a le portable, mais le 06 n’évoque pas grand-chose pour un personnage de Modiano. La patine ne recouvre pas le smartphone. Composer un numéro, c’est être en ligne directe avec le passé : l’Occupation, les années 1950, 1960, rarement 1970. Le plus souvent personne ne décroche, ou l’appelé n’est pas le bon. L’un des personnages du nouveau roman de Modiano, peut-être le dernier avant son entrée dans la Pléiade, L’Éléphant, qui a failli s’appeler Derrière les vitres, a le numéro suivant : 01.44.69.90.92. Ce numéro, c’est celui de Christiane Thouvenin. Elle va permettre au personnage principal, Ludo Van Walle, de se replonger dans l’année de ses dix-huit ans, quand il se demandait ce qu’il allait « faire dans la vie », attiré par la médecine, mais il avait passé le bac latin-grec, tournant le dos aux mathématiques, alors c’était impossible d’être médecin, ce qu’il voulait être. Je me suis dit que pour entrer dans la valse des personnages de Modiano, ceux qu’ils nomment les « revenants », pour enfin connaitre les coulisses de la création romanesque du prix Nobel 2014, il me suffirait de composer le numéro de Christiane Thouvenin, d’entendre sa voix, de demander si elle était bien Christiane Thouvenin, que j’étais un ami de Van Walle, et que je souhaitais en savoir plus sur elle. Mais on n’entre pas si facilement dans l’univers crypté de Modiano. Les zones opaques, situées à Paris ou la proche banlieue, sont impénétrables. Une voix enregistrée me dit que le numéro n’était plus attribué.

Le temps, obsession modianesque

Ludo Van Walle, donc. C’est le personnage principal. Il traine son obésité sur le bitume de Paris. Il mesure 1,95 mètres, sa démarche est lente et malhabile, c’est pour cela qu’on le surnomme « L’éléphant ». Il chaloupe dans les rues de Paris, tourne en rond, hésite à s’aventurer hors de son quartier de prédilection, le Champ-de-Mars, pourtant agité de touristes, alors il faut bifurquer vers des rues désertées, en évitant le carrefour de La Motte-Piquet et du Champs-de- Mars qui provoque l’angoisse due à un souvenir refoulé. Il est donc à la merci de ce souvenir surgissant d’un passé qu’il voudrait définitivement aboli. Quand la mémoire est trop pleine, l’oubli peut être une aubaine.

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Van Walle est lecteur et traducteur pour Hornbacher fils, patron des éditions du Sablier – le temps, obsession modianesque. L’éditeur lui demande d’écrire ses Mémoires, lui qui a connu tant de gens. Il répond qu’il travaille sur l’essai d’un certain Howard Pease, Toute la mémoire du monde. Sûrement un clin d’œil de Modiano à Alain Resnais. Le paradoxe, c’est que Van Walle est amnésique. Dès qu’il veut se remémorer des moments importants de sa vie, ça bloque. Il y a comme un court-circuit. « À ces instants-là, écrit Modiano, le présent se mêlait à des éclats du passé et il ressentait une décharge électrique chaque fois que ces deux temps se heurtaient l’un à l’autre. » On pourrait le formuler autrement et dire que l’inconscient le protégeait de son pire ennemi : sa mémoire. Il y a toujours un trauma originel qui fragilise les personnages de Modiano. L’écrivain tourne autour comme il tourne en rond dans la capitale qu’il reconnait de moins en moins désormais ; des images surgissent, vaporeuses et grises, un nom, un visage, un appartement, une maison de rendez-vous, une silhouette inquiétante, ces images engendrent une atmosphère glauque, poisseuse, où le fric, la trahison, les disparitions, le sexe sale prolifèrent. Il s’est passé quelque chose de malsain et de misérable qu’il vaudrait mieux ne jamais découvrir. Modiano a fait de Van Walle un personnage hitchcockien qui observe, à l’aide de jumelles, derrière les vitres de son appartement, les voisins d’en face. C’est un voyeur qui va, par hasard, retrouver quelques fragments de son passé. Par hasard ? Pas si sûr. « L’éléphant » peut nous tromper en se trompant lui-même. Il n’y a jamais de certitude dans les romans de Modiano. On le suit, la fameuse musique nous envoûte, elle tient en haleine comme dans une enquête du commissaire Maigret, elle nous perd, le doute s’installe, tout cela a-t-il réellement existé ? L’Histoire, parfois, fait irruption. Cette Histoire qui dort dans les placards d’une maison inhabitée ou d’un appartement haussmannien. Modiano sait les entrouvrir avec des mots-clés : « Rafle », « panier à salade », « gabardine », « menottes ». Il agite les fantômes d’une mémoire collective métastasée.

Revenants

Van Walle va donc observer Christiane Thouvenin – que j’ai vainement appelée –, Yvonne Beulaigne, Bernard Pinguet, ces « revenants » qu’il a connus lorsque le gras ne l’avait pas envahi, et qu’il prenait encore le métro, traversait la Seine, marchait Rive Droite vers Pigalle, bref, qu’il ne se tenait pas à l’écart d’un monde devenu trop bruyant, menacé à nouveau par la guerre, un mot « incompréhensible ». C’est, comme toujours chez Modiano, la description romanesque de « l’éternel retour du même ». C’est, d’une certaine manière, se rassurer en voyant la répétition du mécanisme narratif. C’est épier, derrière les vitres, Yvonne Beulaigne, « vêtue d’un peignoir rouge (qui) prenait ses repas et se couchait vers dix heures sur le matelas. Elle lisait puis éteignait la lumière principale, au plafond, et la lampe posée par terre. » C’est aussi tenter de se souvenir d’une voix, la voix d’un frère disparu, d’un père aux identités multiples, liée à l’enfance. Modiano : « Mais peut-on se souvenir vraiment d’une voix ? » Entre le bruit qui déforme et l’oubli qui efface, il y a la quête de Modiano, cette recherche d’un événement fondateur « dont lui parvenaient encore des ondes, mais brouillées. » Il s’est produit quelque chose de mauvais, et ce quelque chose est flouté.

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« L’éléphant » finit par retrouver peu à peu la mémoire, il écrit une centaine de pages, et ce qu’il écrit constitue la trame de ce que nous lisons, dont la chute vient étonnamment buter sur ce café avec un juke-box situé au carrefour de La Motte-Picquet et du Champ-de-Mars. Le même procédé avait été utilisé pour Chevreuse.

En exergue de l’ouvrage Toute la mémoire du monde que traduit Van Walle, on peut lire : « C’est d’ailleurs dans cette espèce de chambre noire de la solitude qu’il faut que je voie vivre mes livres avant de les écrire. » Assurément une confidence de Modiano, en passant. Depuis son premier roman, La Place de l’Étoile, salué par Paul Morand conquis par le style du jeune homme âgé de 22 ans, Modiano, à 81 ans, n’a plus rien à prouver. Son lectorat est solide et se renouvelle. Il sait toucher au cœur avec la simplicité de l’écrivain chevronné. Ce qui n’est pas rien. « Cela avait débuté peut-être à l’époque de l’enfance et de l’adolescence, cette époque où vous dépendez entièrement des adultes et où vous êtes contraint de les observer avec l’attention et la méfiance d’un veilleur de nuit. »

Patrick Modiano, L’Éléphant, Gallimard, 98 pages.

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Les jugements de cour de M. Macron

Le président d’Avocats sans frontières ne décolère pas depuis qu’Emmanuel Macron a proféré à la tribune de l’ONU des mensonges sur Israël.


On peut ne pas être un soutien de Benjamin Netanyahou tout en reconnaissant qu’il a dit la vérité lorsque, à l’Assemblée générale des Nations unies le 24 septembre, il a estimé que l’accusation de génocide à Gaza brandie contre Israël était le plus « grand mensonge du siècle ».

Ce sont désormais tous les juifs qui sont taxés de génocidaires. Le mythe du peuple génocide a remplacé celui du peuple déicide.

Comme si cela ne suffisait pas au malheur juif, Emmanuel Macron en a ajouté un soupçon. Le 22 septembre, dans la même enceinte, il a déclaré : « Regardez ce qui se passe en Cisjordanie, où chaque jour des violations sont faites. Au nom de quoi ? Le Hamas n’a jamais sévi en Cisjordanie. »

C’est un mensonge intégral.

Le Hamas, créé en 1987, a implanté ses réseaux en Cisjordanie dès l’origine. Premier attentat revendiqué : Méhola en 1993.

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Pendant la seconde intifada, une part importante des kamikazes partait de Cisjordanie : par exemple les auteurs de l’attentat contre la pizzeria Sbarro à Jérusalem en 2001 et ceux du Park Hotel à Netanya en 2002. À chaque fois de nombreuses victimes.

Des cellules du Hamas opèrent toujours à présent en Cisjordanie. Deux jours avant que Macron profère sa fake news, Nathanaël Choukroun, père de six enfants y a été assassiné par un membre du groupe djihadiste. Il se trouve qu’il avait la même nationalité que le président de la République française…

Ce n’est pas la première fois qu’Emmanuel Macron a la mémoire gravement sélective. En 2025, lors de sa reconnaissance de l’État de Palestine, il a oublié juste un petit détail, un rien, une paille, en narrant le récit du plan de partage de 1947 : le rejet arabe et son acceptation juive. Bref la cause originelle du conflit actuel.

Israël, coupable idéal

Mais le pire hab ite ailleurs. Le pire est invraisemblable. Le pire caractérise et explique le « plus grand mensonge du siècle ». Il s’agit du double standard. Je veux parler du vrai double standard. Celui dont l’État juif est la victime continuelle depuis des années et qui sous-tend les paroles tenues par le chef de l’État français l’autre jour à New York.

Une fois encore, à l’ONU, le président de la République a trouvé le moyen de se focaliser sur l’État le plus maltraité de cette arène diplomatique. Depuis 2015, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté 140 résolutions condamnant Israël contre 68 résolutions concernant tous les autres pays du monde réunis, lesquels comprennent pourtant la Chine et ces Ouïgours, la Russie et son invasion de l’Ukraine, l’Iran et ses pendaisons d’opposants et d’homosexuels, la Corée du Nord et ses goulags, le Soudan et son génocide en cours au Darfour, la Syrie et ses 600 000 morts. Sans évoquer le Nigeria, l’Éthiopie et tant d’autres contrées ensanglantées autant que délaissées.

Ce chiffre insensé, documenté par l’organisation UN Watch et confirmé par les bases de données officielles de l’ONU, suffit à lui seul à établir l’existence d’un double standard.

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Pendant ce temps, Francesca Albanese, rapporteur de l’ONU pour la Palestine et égérie du Monde, a pu tranquillement affirmer, il y a quelques jours dans une interview donnée au Latin American and Caribbean Confederation of State Workers (CLATE), que, dans les camps de la mort, les juifs étaient désignés par les nazis comme « musulmans ». Cette cochonnerie (dont elle s’est repentie, plaidant une erreur) ne lui a pas valu le moindre problème au sein de son organisation.

Vous avez dit « double standard » ?

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Lisnard-Retailleau: un couvert pour deux prétendants?

À droite, il se passe quelque chose: MM. Lisnard et Retailleau vont déjeuner ensemble… Le premier plaide toujours pour l’organisation d’une primaire comme l’a fait la gauche.


Porté par une offensive et imaginative campagne numérique, l’énergique maire de Cannes, surfant sur une crête anti-système, est testé pour la première fois, dans un sondage, devant Bruno Retailleau, patron des LR. Un second baromètre confirme parallèlement sa progression dans l’opinion. Un déjeuner stratégique (déjà décisif ?) est prévu cette semaine entre les deux « concurrents », avec l’incontournable Robert Ménard dans le rôle de médiateur…

Tout démarrage de campagne présidentielle recèle son lot de surprises et de fantasmes… On se souvient encore de 2002, lorsque Jean-Pierre Chevènement était annoncé comme le fameux « troisième homme », et de 2017, qui vit un impétrant par effraction, Emmanuel Macron, être sondé entre 6 et 8 %, affolant le camp socialiste. On connaît hélas trop bien la suite… Alors que le tiercé des favoris occupe le devant de la scène depuis maintenant plusieurs mois (Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, Édouard Philippe — mais dans quel ordre pour la seconde place ?), la récente primaire de la gauche socialiste et démocratique a confirmé l’entrée officielle dans la course d’un candidat « neuf » se présentant à sa première présidentielle, non compromis par la gouvernance macroniste usée jusqu’à la corde. Aura-t-on bientôt son équivalent de droite en la personne de David Lisnard, que personne n’attendait vraiment sur la liste des partants à ce niveau ?

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Cartes sur table ?

Un sondage Ifop publié jeudi soir donne le fringant président de Nouvelle Énergie à 6 % des intentions de vote… devant Bruno Retailleau (LR), estimé, lui, autour de 5 % (soit dans la marge d’erreur). Petit séisme dans le landernau de la droite libérale et républicaine. L’impensable pourrait-il se produire ? Une bonne nouvelle n’arrivant jamais seule, un récent baromètre Ipsos-BVA-Cesi pour La Tribune Dimanche est venu renforcer l’optimisme dans le camp du maire de Cannes, par ailleurs président de la puissante Association des maires de France (AMF), lui assurant un sérieux atout en termes d’ancrage et de proximité territoriaux : 16 % des sondés se diraient satisfaits en cas d’arrivée à l’Élysée de David Lisnard, une hausse de quatre points en un mois.

Selon le patron des Républicains, qui assure « très bien vivre » cette situation concurrentielle, les deux candidats au coude-à-coude déjeuneront ensemble la semaine prochaine (vraisemblablement mercredi), en compagnie également du maire de Béziers (DVD), Robert Ménard, médiateur informel qui entretient de bonnes relations avec les deux hommes.

David Lisnard a publiquement exprimé son admiration pour le cofondateur de Reporters sans frontières, évoquant leurs « affinités » et leurs échanges réguliers et authentiques, loin des micros. Tandis que le bouillonnant maire de Béziers a par ailleurs déjà soutenu Bruno Retailleau contre les contestations internes aux Républicains, tout en plaidant pour une offre politique différente du macronisme comme du Rassemblement national. Il pourrait donc jouer trois rôles clés : celui d’intermédiaire entre deux concurrents d’une même famille politique ; celui de garant d’un dialogue au sein de la droite conservatrice et libérale ; celui d’aiguillon, en poussant les deux hommes à éviter une dispersion suicidaire. Mais aucune source n’indique encore à ce stade que Robert Ménard serait chargé de négocier formellement un accord.

Pas de stupidités !

« Il y en a un qui devra évidemment se retirer », concède lucidement le patron LR. « Le plus stupide serait qu’on aille tous les deux au bout[1]. » Reste évidemment à déterminer selon quelle procédure, à quelle échéance et au bénéfice de quel candidat.

Le maire de Cannes continue de défendre, de son côté, l’idée d’une primaire de la droite et du centre organisée idéalement en décembre 2026 ou janvier 2027. On voit mal Édouard Philippe, promis pour le moment à une place sur le podium dans quasiment toutes les configurations, y souscrire… tandis que Bruno Retailleau est déjà légitimement investi par les adhérents LR. Cette divergence constitue sans doute le principal obstacle à un accord rapide.

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Il y a fort à parier que c’est la dynamique sondagière de ces prochaines semaines qui fixera le cap. Certains le déplorent, mais ce sont avant tout les sondages qui font aujourd’hui office de primaire, et la droite a trop été marquée par les batailles fratricides de 2017 et de 2022 pour recommencer cet exercice éminemment périlleux, laissant parfois des cicatrices qui ne se referment jamais…

Reste évidemment l’exemple fameux de 1995 que cite souvent Retailleau, via les souvenirs, toujours très vifs, de François Baroin, soutien aujourd’hui de l’ancien ministre de l’Intérieur. En janvier 1995, le candidat Chirac, au plus bas dans les sondages, organise un rassemblement des quelque 500 parlementaires de l’« Union » RPR-UDF censés le soutenir. Une vingtaine seulement répondront présent… L’écrasante majorité ayant fait le choix de l’ancien Premier ministre Édouard Balladur, le candidat médiatique alors « dans le vent », mais qui eut au final « un destin de feuille morte », selon la célèbre citation du philosophe Jean Guitton que reprit opportunément à son compte le madré Chirac, qui réussit un légendaire come-back en quelques semaines sur la thématique « socialo-gaullienne » et anti-élites de la « fracture sociale ».

On aimerait évidemment être une petite souris pour écouter mercredi les échanges entre convives, avec sans doute l’amorce d’un début de stratégie concertée. Entre le fromage et le dessert, l’enjeu sera clairement d’éviter que deux candidatures voisines et de qualité ne s’annulent mutuellement, perpétuant, à l’approche d’Halloween, la malédiction de « la droite la plus bête du monde »…


[1] Europe 1, 15 octobre.

«Tais-toi et écoute»: jeudi noir sur LCI

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Crise des lycées. Notre contributeur revient sur le fameux débat organisé par David Pujadas avec Elwan, Bérénice, Louise et tous les autres…


À moins de passer vos journées coupé du monde à écouter Rires et Chansons ou à regarder Équidia en boucle, vous n’avez pas pu échapper aux échos de l’émission « La grande confrontation : violences, deux France face à face », animée par David Pujadas sur LCI le jeudi 8 octobre dernier à 21 h.

Si toutefois vous vous reconnaissez dans l’un de ces deux cas, je vais m’efforcer ici de vous en faire un petit résumé.

Le débat se voulait réellement contradictoire : tous les points de vue s’y croisaient, portés par des intervenants issus d’horizons sociaux et politiques très divers. Ce soir-là, se sont ainsi confrontés :

  • une mère de famille déclarant avoir failli, je cite, «tabassé sa fille si elle avait mis le feu à des poubelles» ,
  • un professeur de français et de théâtre justifiant l’occupation (illégale) d’établissements scolaires ;
  • un policier pris pour cible par des tirs de mortier, venu expliquer la réalité de son terrain face à des lycéens pas obligatoirement bienveillants (c’est peu de le dire) ;
  • une ex-juge d’instruction membre actif du Syndicat de la magistrature (syndicat qui s’illustre quotidiennement par sa vision parfois très particulière du droit) ;
  • un essayiste de gauche fier des blocus lycéens (et plutôt ambigu sur les violences associées) ;
  • un rappeur à la voix grave, qui soutenait le mouvement, opposé aux casseurs comme aux policiers ;
  • un influenceur lisse (qui soutenait pareil).;
  • et surtout — il en a été déjà beaucoup question sur les réseaux et dans nos journaux – , un leader lycéen d’extrême gauche de 17 ans, une leadeuse étudiante de droite et une professeure, docteur en philosophie, que l’on peut définir comme défendant des valeurs plutôt traditionnelles.

(Soulagement notable sur le plateau : aucun drapeau palestinien, pourtant omniprésent dans les manifestations.)

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Le jeune militant lycéen est apparu comme un produit chimiquement pur : une sorte de mini-Macron mélenchoniste à la dialectique parfaitement creuse dès lors qu’il ne peut plus pérorer en solo. Son argumentation s’est vite effondrée face à sa jeune contradictrice de droite, qui l’a renvoyé avec un calme olympien aux contradictions d’une idéologie qu’il croyait pourtant blindée, imperméable et à l’épreuve des bombes.

Un peu plus tôt, ce même lycéen (tenant davantage de la « tête à claques » que de la tête d’affiche, et adepte du slogan « ACAB » en manifestation) avait soutenu les yeux dans les yeux au policier de terrain que ce dernier ne savait pas faire son métier. Puis, lors d’un échange surréaliste avec Bérénice Levet, le jeune Elwan Benoît lui a asséné « qu’elle avait la tête vide », que « son contenu était vide » et autres joyeusetés du même genre.

Rappelons les faits : Bérénice Levet est professeure de philosophie, autrice d’une thèse sur Hannah Arendt, contributrice à de nombreuses revues (Causeur, Valeurs actuelles, La Revue des Deux Mondes, Le Débat, Commentaire, Esprit, Études, L’Incorrect) et coautrice dans un dossier sur le thème « Femmes, islam et République[1] » avec Caroline Fourest et Elisabeth Badinter. Elwan Benoît, lui, est simplement lycéen.

Qu’un adolescent de 17 ans au savoir encore embryonnaire — mais promis aux 95 % de réussite au bac général — prétende en savoir autant qu’elle sur un plateau télévisé dépassait manifestement le cadre de pensée de l’enseignante. Celle-ci lui a répondu avec une maladresse compréhensible, mais non sans justesse : il ferait mieux de remiser son ego télescopique avant d’entrer en classe, où son rôle est d’écouter l’enseignant pour recevoir l’héritage des humanités. Et, accessoirement, de se taire. Elle a d’ailleurs rappelé qu’elle-même s’effaçait derrière les grandes œuvres qu’elle transmettait.

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On touchait là au cœur du problème résumé par le psychologue clinicien Didier Pleux présent en plateau : avant 1968, l’autorité relevait souvent d’un autoritarisme rigide et contre-productif. Mais la réaction inverse, par excès d’horizontalité, a produit une génération privée de repères et d’apprentissage de la frustration, incapable de se mettre en posture d’écoute face à quelqu’un qui en sait plus qu’elle. Cette perte d’autorité touche les enseignants, mais s’étend tout autant aux parents.

Cette dérive éclaire également le déclin de la France dans les classements PISA («programme international pour le suivi des acquis des élèves») depuis les années 2000. L’essor des « sciences de l’éducation » et du socioconstructivisme (l’idée que l’élève doit construire son propre savoir) y est pour beaucoup. Les réformes successives de Najat Vallaud-Belkacem (réduction des langues anciennes) et de Jean-Michel Blanquer (mosaïque des options au lycée rendant les emplois du temps ingérables) ont parachevé ce marasme. Voilà la cause profonde de la colère lycéenne, à mon sens, bien plus que le manque de moyens régulièrement invoqué.

Enfin, à voir la hargne avec laquelle nombre d’adultes et d’enseignants s’en prennent à Bérénice Levet sur les réseaux sociaux, il est manifeste que les dégâts cognitifs de ce basculement culturel post-68 ne se limitent pas aux seuls lycéens.


[1] https://www.revuedesdeuxmondes.fr/femmes-islam-et-republique/

Du charbon au dîner

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Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


La Selle

J’étais heureux, l’autre matin, en accompagnant ma petite-fille à l’école : j’ai aperçu trois beaux chevesnes qui remontaient le courant de la Selle. J’adore ce beau poisson qui devient rare et que je pêchais, enfant et adolescent, dans la Vesle, la plus française et la plus jolie rivière de l’Hexagone, en compagnie de mon regretté cousin, dit le Pêcheur de nuages. Nous les capturions après le pont moussu, fait de ciment et de bois, et qui donnait sur un déversoir dans la propriété du château Mignot, à Sept-Saulx (Marne) où notre grand-père était jardinier. Trois beaux chevesnes, donc, dans la Selle, à Amiens. Pourquoi, diable, je vous raconte ça ? Parce que la pêche me manque. Et parce que j’ai converti plusieurs personnes et animaux à l’observation des poissons depuis les ponts. Parmi eux, ma petite-fille, mais aussi Simone, le bouledogue français que j’élevais avec une amie, et bien sûr, bien sûr, la Sauvageonne qui raffole de cet halieutique exercice. Elle commence même à reconnaître les variétés de poissons elle qui, jusqu’ici, eût été bien incapable de différencier une anguille d’un brochet.

J’ai tenté de l’emmener à la pêche à l’étang du Courrier picard mais, à mon grand regret, elle a refusé : « Pas question ! Il y a des bêtes ! », lance-t-elle, effrayée. Ce qu’elle appelle les bêtes, ce sont les moustiques, les taons et les couleuvres. Elle est trop mignonne ; une vraie fille. Afin d’attiser sa peur, je lui ai raconté que lorsque je combattais en Indochine, en 1952, j’avais été attaqué par un Python réticulé de six mètres de long (apprivoisé et utilisé comme arme molle par les Viets) que j’étais parvenu à vaincre en l’étranglant. Mais pourquoi, diable, je vous raconte encore tout ça ? Ça va encore jaser du côté de mes amis du forum des lecteurs. Si, je sais car, comme d’habitude, c’est la Sauvageonne, ma comédienne préférée, qui m’a entraîné par deux fois à la Comédie de Picardie.

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D’abord, nous sommes allés voir Du charbon dans les veines, dont on nous avait dit, à juste titre, le plus grand bien. Mise en scène par Jean-Philippe Daguerre, « cette pièce dresse le portrait d’une communauté de gueules noires à la veille des années 1960. » L’action se déroule à Nœux-les-Mines, ville minière du nord de la France. Sosthène vient de faire l’acquisition, grâce à sa pension de la silicose, d’une télévision en noir et blanc. Son but ? Suivre la Coupe du monde de football en Suède et, en particulier, Raymond Kopa, ancien mineur de Nœux. Son fils Pierre et son copain Vlad travaillent dur à la mine ; ils élèvent des pigeons-voyageurs et jouent de l’accordéon dans l’orchestre local dirigé par Sosthène… Un spectacle souvent émouvant et interprété par des comédiens talentueux et inspirés.

« Un dîner d’adieu », Théâtre de l’Alambic, octobre 2026

La seconde pièce, à dire vrai, la Sauvageonne n’a pas eu besoin de me convaincre car elle était présentée par le Théâtre de l’Alambic, une troupe chère à mon cœur. Pourquoi ? Parce qu’elle a eu la bonté de porter en scène L’Écharpe rouge, le premier spectacle théâtral que j’ai écrit en 2014. À la Comédie de Picardie, la troupe (dirigée par mon confrère Thierry Griois, journaliste au Courrier picard), a donné Un dîner d’adieu, d’Alexandre de la Patellière et Matthieu Delaporte, mise en scène par Julien Moglia. L’histoire ? Clothilde (interprétée par Véronique Van Der Sype) et Pierre (Philippe Bennezon) en ont assez de se forcer à se rendre à des dîners dits amicaux. Ou de les organiser. Ils décident de faire le ménage dans leur réseau de copines et copains. Pour ce faire, ils mettent en place des dîners d’adieu. Leur première victime sera Antoine Royer, leur plus vieil ami. Clotilde et Pierre ne savent pas encore que ce repas va leur réserver quelques surprises… Grâce à une mise en scène efficace et trois comédiens parfaits dans leurs rôles, on rit, on rit même beaucoup. Humour décapant mais également émotion, en particulier à la fin où la cruauté ambiante prend des accents de belle fraternité et de rassérénante réconciliation. « Cette pièce, c’est moi qui l’ai trouvée ; c’est toujours moi qui trouve les textes », expliqua Véronique à l’issue du spectacle. « Je me rends souvent sur le site de la Librairie théâtrale. Ces auteurs (Alexandre de la Pattelière et Mathieu Delaporte), nous les connaissions ; ce sont eux qui ont écrit Le Prénom, une pièce qui parle à tout le monde. Ce fut un coup de cœur à la lecture, tout simplement. Le metteur en scène, Julien Moglia, est d’Amiens. Il est comédien professionnel. Nous avons joué sept fois cette pièce ; la création, nous l’avons faite au centre culturel Jacques-Tati, à Amiens, il y a un an. Ensuite, on a joué à Flixecourt et dans des communes rurales autour d’Amiens. » Nous avons passé un très bon moment. En regardant la Sauvageonne rire aux éclats, je me disais qu’elle en oubliait le python réticulé de six mètres de long que j’avais étranglé en Indochine.

En attendant Glucks-super-mann

La gauche bobo n’a pas dit son dernier mot. Vainqueur de la primaire, M. Glucksmann donne son premier grand entretien de presse écrite à un hebdo de droite. Mais, pour faire bonne mesure, il chouchoute immigrés, écolos et surtout stagiaires – renvoyant ainsi dans les cordes la méchante Mme Royal.


En lisant l’interview que Raphaël Glucksmann a donnée autour d’une enjouée tournée de Coca Zéro à l’hebdomadaire Le Point au lendemain de sa victoire à la primaire de la gauche, une certaine petite musique a tôt fait de nous revenir en mémoire. Vous savez, la célèbre anaphore de notre grand auteur classique, François Hollande : « Moi, président. » Suivait une kyrielle de belles promesses, d’exaltants engagements. Toute une litanie. C’est tout juste si, à la fin, on n’aurait pas souhaité entendre de la bouche du candidat à la rose : « Moi président, je raserai gratis. » On en était à deux doigts.

Régulations massives

Il y a donc de cela dans les propos tenus par le candidat désigné de la gauche non mélenchoniste au prochain scrutin présidentiel. Un catalogue des plus fournis de vœux pieux et de nobles intentions. Cela parfois ponctué de formules qui peuvent plaire dans les cénacles de la bourgeoisie dite pensante. Ainsi, à propos de l’immigration : « Je ne sacrifierai jamais l’économie française à la xénophobie. Assumons la maîtrise et la régulation, pas le mensonge. » La maîtrise et la régulation consisteraient donc en l’occurrence à régulariser. « Nous avons en France 250 000 travailleurs sans-papiers qui sont maintenus dans l’illégalité et qui font eux aussi tourner le pays. J’assumerai de les régulariser. » Et probablement, le triomphateur de la primaire de gauche (dont le nombre de participants était à peine la moitié de celui des sans-papiers évoqués par le candidat, donc vraiment une misère, pas grand-chose, puisqu’il semblerait que dans l’esprit glucksmannien 250 000 soit une quantité assez négligeable), le candidat donc, en ferait-il de même avec les 250 000 qui suivront, « mécaniquement » alléchés par la douce hospitalité ainsi démontrée ? Attendons une autre tournée de Coca Zéro pour le savoir.

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Nous avons aussi de belles saillies à propos de l’économie, sur l’héritage par exemple : « Nous ne voulons pas d’une société de rentiers et d’héritiers, mais une société de travailleurs. » On est au bord de se laisser aller à applaudir. S’il se peut que dans les quartiers où vit le candidat de la gauche propre sur elle, la densité au mètre carré de gros rentiers et d’héritiers dorés sur tranche soit importante, je ne sache pas que ce soit la généralité partout ailleurs. Dans la vraie vie, du moins celle que je connais, le rentier prospère est plutôt rare, et l’héritage — quand il y en a — plutôt riquiqui. Vivons-nous dans le même monde ? Telle est la question qui nous vient à l’esprit chaque fois que nous entendons la gauche, toutes tendances confondues, nous sortir ses prédications électorales.

Compagnons de déroute

Vu que le candidat a été rejoint par l’estampillé écolo Yannick Jadot, lui-même suivi en cela par — allez savoir ! — peut-être bien cinq ou six douzaines d’ardents compagnons de déroute, on attendait le triomphateur de la primaire sur ces sujets. « Je suis le candidat de la décarbonation et de la souveraineté », clame-t-il. « Ne soyons pas dogmatiques sur les moyens », ajoute-t-il aussitôt. Doit-on s’attendre à une forte génération spontanée de géants bienfaiteurs du courant électrique jadot-compatible, vous savez ce qu’on n’osera bientôt plus appeler du vilain mot d’éolienne ? On peut s’y attendre. Le « quant aux moyens ne soyons pas dogmatiques » laisse craindre le pire. D’expérience, ce sont là en général les mots qui, tout au contraire, ouvrent le champ au dogmatisme le plus décomplexé.

Il y a aussi, bien entendu, le retour sur le grand engagement sans cesse répété la main sur le cœur. « C’est acté. Pour de bon. Nous ne pouvons pas nous allier à LFI. » Cela, « pour des raisons de principe, de doctrine, de moment historique. Et même l’efficacité électorale l’exige, contrairement à ce que j’entends : pour battre l’extrême droite, ce qui sera l’enjeu existentiel de 2027, il faut avoir rompu nettement avec LFI. »

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Et c’est bien là que — enfin — un lecteur un peu au fait de ces questions se prend à rigoler. Il y a toujours un moment où les prédicateurs de la bonne parole et du penser-comme-il-faut se prennent les pieds dans le tapis, ou plus exactement passent inconsciemment aux aveux. C’est le cas ici. En érigeant la défaite de l’extrême droite en enjeu existentiel de 2027, M. Glucksmann avoue — qu’il en ait conscience ou non — que, au moment crucial, il fera le choix de LFI contre le RN. C’est écrit. Écrit noir sur blanc dans cette interview. Il ne pourra pas y échapper. Il a beau brailler « pas d’accord aujourd’hui », il fera carpette demain.

Remarquez, sur cette ligne il n’est pas le seul. Tous les autres, je dis bien tous les autres et toutes les autres, en cas de second tour Le Pen-Mélenchon, entonneront l’air bien connu : « Pas une voix pour le diable ! Pas une voix pour le retour de la peste brune ! », et patati et patata. Tous, vous dis-je ? Pas un, pas une n’osera prendre le risque, ne serait-ce qu’en ne se prononçant pas, en laissant les citoyens libres de leur choix, pas un, disais-je, n’osera encourir le risque de se voir accusé de collusion avec le fascisme, taxé de collaborationnisme et, donc, se voir relégué pour toujours dans les infamantes poubelles de l’Histoire. Pas un ! Pas une ! Je me permets de le répéter : c’est écrit !

Et, parmi cette cohorte bien dressée, surtout pas un buveur de Coca Zéro pour qui, probablement, les électeurs RN ne sont qu’un ramassis de mimiles biberonnés au gros rouge vendu en litre à étoiles. Ou quelque chose dans le genre. Mais pas beaucoup mieux, c’est certain.


À stagiaire, stagiaire et demi…
 
Sa majesté Ségolène Royal n’ayant rien trouvé de plus drôle que de qualifier son rival Raphaël Glucksmann de « stagiaire en politique », celui-ci n’allait pas manquer l’occasion de se rappeler à son bon souvenir.
Taquin comme pas deux, à peine sorti de sa victoire à la primaire, le voilà qui annonce que, s’il est élu président de la République, ce dont apparemment il ne doute pas, il exigera que les stagiaires en entreprise soient payés 1000 euros par mois contre 600 et quelques actuellement ce qui est inférieur, nous dit-il, au seuil de pauvreté dans ce pays. Bien évidemment, en bon crypto-socialiste qu’il est, il ne s’est nullement informé auprès desdites entreprises pour savoir si cela était économiquement possible ou pas. On n’allait pas s’embarrasser de tels détails, l’essentiel étant, vous l’aurez compris, de faire la nique à sa majesté. On en est à se rouler par terre de rire. Quant à la principale intéressée, sans doute se contentera-t-elle, face à cette pierre dans son jardin, d’un haussement d’épaules, n’étant pas du tout concernée par ces affaires de stagiaire, puisque d’un coup d’un seul, avec son échec au primaire, là voici propulsée à la case retraite. Ce qui lui va comme un gant • DL

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Tous obsédés ?

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La philosophe Géraldine Mosna-Savoye signe un essai aussi brillant qu’éclairant sur un symptôme de notre époque: l’obsession…


N’y a-t-il pas quelque risque à mettre en scène le mal dont on est atteint ? La célèbre romancière anglaise Virginia Woolf qui souffrait de maniaco-dépression s’est souvent posé la question. La philosophe et productrice Géraldine Mosna-Savoye a trouvé, elle, la solution. Se confronter au problème. Et, pour cela, rien de tel que de lui consacrer un livre. Un soir l’écrivaine ne parvient pas à trouver le sommeil. Des pensées parasites tournent en boucle dans sa tête. Un visage revient sans cesse. Celui d’un collègue de travail dont les mimiques, le ton, les répliques l’envahissent au point de ne plus lui laisser le moindre répit. Nous sommes nombreux à connaître des épisodes plus ou moins similaires mais ne savons rien de ce phénomène inquiétant. Ni comment il surgit, ni de quoi il est fait, ni pourquoi il persiste. L’animatrice de l’émission Avec philosophie va donc mener l’enquête et tenter de cerner ce qui fait de nous des obsédés. Car n’ayons pas peur des mots, ce qui se joue lorsqu’une idée ne vous quitte plus porte un nom : l’obsession. Le terme fait sa première apparition en 1470 dans le Dictionnaire historique de la langue française. Il a aujourd’hui envahi jusqu’à notre langage.

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On ne dit plus j’aime, je suis fan, c’est mon truc, remarque l’écrivaine mais c’est mon obsession, ou je suis obsédé par, ou ça m’obsède. Tic également repérable dans la presse où il n’est question que de l’obsession de Trump pour l’immigration, de l’obsession de notre société pour les écrans, de l’obsession d’un homme pour une femme. Bref l’obsession est partout. Il y a pourtant obsession et obsession. Celle qui vous conduit à vous laver vingt fois par jour les mains et celle qui conduit au meurtre. Avant d’être un phénomène de société, l’obsession a souvent eu une connotation négative. L’obsédé a d’abord été sexuel. Mais aussi, obnubilé, détraqué, intoxiqué. En un mot : fou. La philosophe elle-même avoue n’avoir qu’une hantise : que ses obsessions la conduisent à accomplir l’irréparable. « Quelle est cette part de moi qui m’apparait à travers l’obsession, mode de pensée parasite et fixe dont je ne suis pas maître et qui me déconnecte du réel, (…) me fait peur et me fait honte ? » s’interroge-t-elle. Cessons de stigmatiser l’obsession, s’insurge-t-elle, rappelant que cette dernière est à l’origine de nos plus grands chefs d’œuvre. Que serait la peinture sans l’obsession de Monet pour les nymphéas ou celle de Renoir pour les nus ? Que serait la littérature sans Rastignac et son obsession de la renommée, sans Raskolnikov et son obsession d’être coupable ou sans Solal et son obsession de l’amour absolu ? Le cinéma n’est pas en reste avec des films comme L’enfer d’Henri-Georges Clouzot qui met en scène un mari dévoré par la jalousie, ou plus près de nous Liaison fatale d’Adrian Lyne (notre photo) dont l’autrice fait une analyse fascinante. Convoquant aussi bien Freud que Valéry ou Deleuze, Géraldine Mosna-Savoye traque son sujet en véritable obsessionnelle. Avec érudition, perspicacité, opiniâtreté, prouvant qu’obsession rime bel et bien avec création.

L’obsession, un régime intérieur de Géraldine Mosna-Savoye, Éditions de l’Observatoire 160 pages

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Ce que l’IA n’aura pas !

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Le Prix pour l’Intelligence de la Main, décerné début octobre par la fondation Bettencourt-Schuller, a permis de distinguer les meilleurs artisans d’art français du moment. Un coup de pouce utile par les temps qui courent.


Le monde tremble. L’IA est partout. L’édition traque les auteurs qui n’écrivent pas leurs livres ; les cabinets de conseil, d’avocats et de comptabilité licencient des employés devenus inutiles ; les professeurs suspectent toutes les copies de leurs élèves ; même les diagnostics médicaux sortent désormais de la machine.

Il est cependant un domaine où l’intelligence artificielle ne menace personne, car les hommes et les femmes qui l’animent sont plus doués qu’elle : l’artisanat d’art.

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Bien avant que l’intelligence venue d’ailleurs brouille les esprits, Liliane Bettencourt avait compris qu’il existait une autre forme d’intelligence, celle de « la main ». À la tête de sa fondation, l’héritière de L’Oréal créa donc, en 1999, le Prix pour l’Intelligence de la Main afin de récompenser les savoir-faire, la créativité et l’innovation dans les métiers d’art. Nous avions déjà pu saluer le rôle majeur que joue la fondation Bettencourt-Schuller dans le mécénat artistique, palliant bien souvent les manquements de l’État dans des lieux aussi prestigieux que la Villa Médicis notamment [1].

La 27e édition du Prix s’est tenue début octobre. Occasion de revenir sur ce qui motive cette fondation : la quête et la promotion de la beauté. « L’intelligence de la main répond aux exigences du temps long, explique Françoise Bettencourt Meyer, sa présidente. Elle valorise la qualité plutôt que l’obsolescence, la transmission plutôt que la consommation, la singularité plutôt que la standardisation. » À rebours de l’air du temps. Et pour se faire, trois récompenses ont été décernées : « Talents d’exception », qui salue un artisan d’art pour la réalisation d’une œuvre illustrant la parfaite maîtrise des techniques tout en contribuant à l’évolution de ce savoir-faire ; « Dialogues », qui encourage une collaboration entre un artisan d’art et un designer ; et « Parcours », qui met en lumière une personne morale pour sa contribution exemplaire au secteur.

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Ces nobles distinctions ont couronné cette année le « Talent d’exception » du graveur Sébastien Desplat qui, tout en s’appuyant sur le moku-hanga, une technique japonaise traditionnelle, a su renouveler l’art de l’estampe sur bois à travers un livre délicat aux planches colorées.

« Dialogues » a récompensé la collaboration entre Louis Monier et Edgar Jayet, qui ont réinterprété l’univers de la menuiserie en sièges avec « Meslée », une chaise où la maîtrise des techniques historiques nourrit le design contemporain.

Et « Parcours » a été attribué au Réseau Excellence EPV (Entreprises du Patrimoine Vivant), pour son engagement en faveur de la structuration, de la promotion et du rayonnement des entreprises détentrices du label EPV. Ce Réseau joue un rôle stratégique car il contribue à la reconnaissance et au développement de toute la filière des métiers d’art français.

Autant de savoir-faire purement humains, façonnés par des mains à dix doigts, que l’IA n’est pas près de supplanter !

Le saccage de la beauté: Pourquoi notre monde s'enlaidit

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[1] https://www.causeur.fr/le-rayonnement-par-la-main-fondation-bettencourt-schueller-324316

Esther Teillard: tout oser

Le deuxième roman d’Esther Teillard est une claque, une traversée existentielle drôle et trash. Une nuit dans un bar, des clients troubles et glauques, bienvenue dans Fuck Circus.


La littérature peut, elle aussi, être tête à claques. Il vaut d’ailleurs mieux qu’elle donne envie de distribuer des baffes que d’en réclamer pour ne pas s’endormir. L’insolence est un art qui a eu ses maîtres en ce domaine, de Radiguet à Nimier, en passant par Jacques Rigaut et Cravan – ou peut-être est-ce Crevel : j’ai toujours confondu les boxeurs et les suicidés (moi aussi je peux faire dans le tête à claques). Mais sans doute est-ce Cocteau qui a le mieux su, avec sa grâce électrique, manier cet art de la désinvolture sèche et fantaisiste. Un exemple : « Les filles de joie sont des horloges publiques. Jacques voulait une montre de gousset. » Désormais, en guise d’insolent petit monstre (voilà, c’est dit), voici Esther Teillard, débarquée avec une prose plus crue que docile, musclée, toujours agile. Si l’agacement avait dépassé le plaisir lors de ma lecture de Carnes, son premier livre, cette fois, avec Fuck Circus, les choses se sont rééquilibrées, et même disons-le, inversées.

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Dynamitant un certain raffinement (« J’avais remarqué, pour la première fois, qu’il avait un grain de beauté rose, presque pourpre, sur la croupe, sur lequel j’avais attardé mes lèvres ») par une gouaille d’apache débauchée ou de maquerelle phocéenne (« Elle me lance un regard assassin et se gratte la chatte. »), Esther Teillard agrippe le lecteur, parfois à son corps défendant, pour ne plus le lâcher. À coups d’aphorismes malins (car oui, il y a chez cet écrivain une malice de félin), elle capte, enjôle et griffe tout à la fois. Si certaines trouvailles peuvent par moments donner l’impression d’une pose ou d’une parade artificielle, le naturel est souvent plus fort et emporte en définitive l’adhésion. Mieux (ou pire, c’est selon) : page après page, le piège se referme sur nous, pauvres lecteurs sous emprise, et nous oblige de gré ou de force à continuer. Les phrases s’enchaînent comme on claquerait des doigts ou un pétard, et nous suivons l’errance d’une jeune fille larguée jusqu’au Mythe,un bar nocturne où elle rencontre un descendant de Chateaubriand, une starlette de télé-réalité et une lesbienne survoltée. Les verres s’enchaînent, les conversations et les situations cocasses aussi, jusqu’à ce que la nuit enferme chacun de ces personnages, sans savoir s’ils arriveront jusqu’à l’aube navrante et le matin libérateur. Fuck Circus est une traversée existentielle, drôle et trash, où la voix et le ton, à la fois charnels et mélancoliques, agissent parfaitement sur un style à l’os, serré comme une mâchoire, comme un poing, mais aussi caressant comme la main dans les cheveux ou la langue dans une bouche. Et si Esther Teillard pourra peut-être irriter, et même agacer, c’est là un bon signe puisque chaque talent véritable est une insolence, un bras d’honneur face à la médiocrité dont elle est assez dépourvue.

Fuck Circus, Esther Teillard, Grasset, 2026.

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La météo selon Mélenchon

Grâce au climat, Jean-Luc Mélenchon a réponse à tout. La fonte des glaciers et El Niño viennent opportunément justifier le blocage des prix et des loyers. Pourquoi se contenter de confisquer les biens quand on peut aussi s’approprier l’autorité scientifique?


« Je ne suis ni un savant ni un prophète », a prévenu Jean-Luc Mélenchon, samedi 5 septembre, à la braderie de Lille. La lucidité aurait pu l’inciter à la prudence. Quelques minutes plus tard, il expliquait pourtant que « l’Europe se réchauffe plus vite que le reste de la planète, puisque c’est là que les glaciers vont le plus diminuant », avant d’assurer : « Nous sommes certains que les perturbations d’El Niño arriveront jusqu’à nous. » Puis, en quelques phrases, les soubresauts du Pacifique débouchaient sur l’« état d’urgence sociale » et le blocage des prix, des marges et des loyers. Or la climatologie se prête mal aux « puisque » et aux certitudes de meeting. Oui, l’Europe se réchauffe deux fois plus vite que la moyenne mondiale. Mais pour l’expliquer, Copernicus, le programme européen d’observation de la Terre, invoque la circulation atmosphérique, la baisse des aérosols, le recul de la couverture neigeuse et la proximité de l’Arctique. L’Europe ne se réchauffe pas parce que ses glaciers fondent ; c’est parce qu’elle se réchauffe que ses glaciers fondent.

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Quant à El Niño, l’épisode en cours s’annonce puissant, mais ses effets en Europe sont bien plus incertains que sous les tropiques. « Certains » est donc un mot pour le moins audacieux. Ces erreurs ne disqualifient bien sûr pas les politiques que défend Mélenchon. Mais le procédé mérite d’être nommé. Partir d’un phénomène réel, lui attribuer une cause simplifiée, transformer une probabilité en certitude, puis présenter comme sa conséquence logique la politique que l’on préconisait déjà : c’est moins une démonstration qu’une instrumentalisation. On emprunte à la climatologie son autorité pour faire passer un choix politique pour une conclusion scientifique. Le blocage des loyers ne se déduit pas de l’Arctique. Abuser ainsi de l’autorité de la science, ce n’est pas lui rendre service. Parlant du pouvoir d’achat qui baisse, Mélenchon disait : « un rapt, un hold-up, une confiscation, choisissez le mot que vous voulez ». Pour l’usage qu’il fait ici de la science, ils conviendraient tous.

Modiano, sans fin

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« La littérature est l’oxygène dont nous avons besoin dans un monde de plus en plus étouffant et de plus en plus brutal » Patrick Modiano dans la Grande Librairie / Capture France 5

Chez l’écrivain, qui publie L’Eléphant, on découvre dans chaque roman que le passé est lourd de quelque chose de malsain et de misérable qu’il vaudrait mieux ne jamais découvrir…


Les numéros de téléphone, dans les romans de Modiano, jouent un rôle important. Un personnage ouvre un vieux carnet aux pages jaunies, et ça agit comme la madeleine de Proust : un souvenir surgit qu’on croyait coincé dans les plis de la mémoire. Il y avait l’indicatif du quartier. On composait les trois premières lettres, puis les quatre chiffres. AUTeuil 54-73, par exemple, dans Chevreuse, un grand cru modianesque. Puis, avec le temps, le 01 s’est imposé. À présent, il y a le portable, mais le 06 n’évoque pas grand-chose pour un personnage de Modiano. La patine ne recouvre pas le smartphone. Composer un numéro, c’est être en ligne directe avec le passé : l’Occupation, les années 1950, 1960, rarement 1970. Le plus souvent personne ne décroche, ou l’appelé n’est pas le bon. L’un des personnages du nouveau roman de Modiano, peut-être le dernier avant son entrée dans la Pléiade, L’Éléphant, qui a failli s’appeler Derrière les vitres, a le numéro suivant : 01.44.69.90.92. Ce numéro, c’est celui de Christiane Thouvenin. Elle va permettre au personnage principal, Ludo Van Walle, de se replonger dans l’année de ses dix-huit ans, quand il se demandait ce qu’il allait « faire dans la vie », attiré par la médecine, mais il avait passé le bac latin-grec, tournant le dos aux mathématiques, alors c’était impossible d’être médecin, ce qu’il voulait être. Je me suis dit que pour entrer dans la valse des personnages de Modiano, ceux qu’ils nomment les « revenants », pour enfin connaitre les coulisses de la création romanesque du prix Nobel 2014, il me suffirait de composer le numéro de Christiane Thouvenin, d’entendre sa voix, de demander si elle était bien Christiane Thouvenin, que j’étais un ami de Van Walle, et que je souhaitais en savoir plus sur elle. Mais on n’entre pas si facilement dans l’univers crypté de Modiano. Les zones opaques, situées à Paris ou la proche banlieue, sont impénétrables. Une voix enregistrée me dit que le numéro n’était plus attribué.

Le temps, obsession modianesque

Ludo Van Walle, donc. C’est le personnage principal. Il traine son obésité sur le bitume de Paris. Il mesure 1,95 mètres, sa démarche est lente et malhabile, c’est pour cela qu’on le surnomme « L’éléphant ». Il chaloupe dans les rues de Paris, tourne en rond, hésite à s’aventurer hors de son quartier de prédilection, le Champ-de-Mars, pourtant agité de touristes, alors il faut bifurquer vers des rues désertées, en évitant le carrefour de La Motte-Piquet et du Champs-de- Mars qui provoque l’angoisse due à un souvenir refoulé. Il est donc à la merci de ce souvenir surgissant d’un passé qu’il voudrait définitivement aboli. Quand la mémoire est trop pleine, l’oubli peut être une aubaine.

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Van Walle est lecteur et traducteur pour Hornbacher fils, patron des éditions du Sablier – le temps, obsession modianesque. L’éditeur lui demande d’écrire ses Mémoires, lui qui a connu tant de gens. Il répond qu’il travaille sur l’essai d’un certain Howard Pease, Toute la mémoire du monde. Sûrement un clin d’œil de Modiano à Alain Resnais. Le paradoxe, c’est que Van Walle est amnésique. Dès qu’il veut se remémorer des moments importants de sa vie, ça bloque. Il y a comme un court-circuit. « À ces instants-là, écrit Modiano, le présent se mêlait à des éclats du passé et il ressentait une décharge électrique chaque fois que ces deux temps se heurtaient l’un à l’autre. » On pourrait le formuler autrement et dire que l’inconscient le protégeait de son pire ennemi : sa mémoire. Il y a toujours un trauma originel qui fragilise les personnages de Modiano. L’écrivain tourne autour comme il tourne en rond dans la capitale qu’il reconnait de moins en moins désormais ; des images surgissent, vaporeuses et grises, un nom, un visage, un appartement, une maison de rendez-vous, une silhouette inquiétante, ces images engendrent une atmosphère glauque, poisseuse, où le fric, la trahison, les disparitions, le sexe sale prolifèrent. Il s’est passé quelque chose de malsain et de misérable qu’il vaudrait mieux ne jamais découvrir. Modiano a fait de Van Walle un personnage hitchcockien qui observe, à l’aide de jumelles, derrière les vitres de son appartement, les voisins d’en face. C’est un voyeur qui va, par hasard, retrouver quelques fragments de son passé. Par hasard ? Pas si sûr. « L’éléphant » peut nous tromper en se trompant lui-même. Il n’y a jamais de certitude dans les romans de Modiano. On le suit, la fameuse musique nous envoûte, elle tient en haleine comme dans une enquête du commissaire Maigret, elle nous perd, le doute s’installe, tout cela a-t-il réellement existé ? L’Histoire, parfois, fait irruption. Cette Histoire qui dort dans les placards d’une maison inhabitée ou d’un appartement haussmannien. Modiano sait les entrouvrir avec des mots-clés : « Rafle », « panier à salade », « gabardine », « menottes ». Il agite les fantômes d’une mémoire collective métastasée.

Revenants

Van Walle va donc observer Christiane Thouvenin – que j’ai vainement appelée –, Yvonne Beulaigne, Bernard Pinguet, ces « revenants » qu’il a connus lorsque le gras ne l’avait pas envahi, et qu’il prenait encore le métro, traversait la Seine, marchait Rive Droite vers Pigalle, bref, qu’il ne se tenait pas à l’écart d’un monde devenu trop bruyant, menacé à nouveau par la guerre, un mot « incompréhensible ». C’est, comme toujours chez Modiano, la description romanesque de « l’éternel retour du même ». C’est, d’une certaine manière, se rassurer en voyant la répétition du mécanisme narratif. C’est épier, derrière les vitres, Yvonne Beulaigne, « vêtue d’un peignoir rouge (qui) prenait ses repas et se couchait vers dix heures sur le matelas. Elle lisait puis éteignait la lumière principale, au plafond, et la lampe posée par terre. » C’est aussi tenter de se souvenir d’une voix, la voix d’un frère disparu, d’un père aux identités multiples, liée à l’enfance. Modiano : « Mais peut-on se souvenir vraiment d’une voix ? » Entre le bruit qui déforme et l’oubli qui efface, il y a la quête de Modiano, cette recherche d’un événement fondateur « dont lui parvenaient encore des ondes, mais brouillées. » Il s’est produit quelque chose de mauvais, et ce quelque chose est flouté.

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« L’éléphant » finit par retrouver peu à peu la mémoire, il écrit une centaine de pages, et ce qu’il écrit constitue la trame de ce que nous lisons, dont la chute vient étonnamment buter sur ce café avec un juke-box situé au carrefour de La Motte-Picquet et du Champ-de-Mars. Le même procédé avait été utilisé pour Chevreuse.

En exergue de l’ouvrage Toute la mémoire du monde que traduit Van Walle, on peut lire : « C’est d’ailleurs dans cette espèce de chambre noire de la solitude qu’il faut que je voie vivre mes livres avant de les écrire. » Assurément une confidence de Modiano, en passant. Depuis son premier roman, La Place de l’Étoile, salué par Paul Morand conquis par le style du jeune homme âgé de 22 ans, Modiano, à 81 ans, n’a plus rien à prouver. Son lectorat est solide et se renouvelle. Il sait toucher au cœur avec la simplicité de l’écrivain chevronné. Ce qui n’est pas rien. « Cela avait débuté peut-être à l’époque de l’enfance et de l’adolescence, cette époque où vous dépendez entièrement des adultes et où vous êtes contraint de les observer avec l’attention et la méfiance d’un veilleur de nuit. »

Patrick Modiano, L’Éléphant, Gallimard, 98 pages.

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Les jugements de cour de M. Macron

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D.R.

Le président d’Avocats sans frontières ne décolère pas depuis qu’Emmanuel Macron a proféré à la tribune de l’ONU des mensonges sur Israël.


On peut ne pas être un soutien de Benjamin Netanyahou tout en reconnaissant qu’il a dit la vérité lorsque, à l’Assemblée générale des Nations unies le 24 septembre, il a estimé que l’accusation de génocide à Gaza brandie contre Israël était le plus « grand mensonge du siècle ».

Ce sont désormais tous les juifs qui sont taxés de génocidaires. Le mythe du peuple génocide a remplacé celui du peuple déicide.

Comme si cela ne suffisait pas au malheur juif, Emmanuel Macron en a ajouté un soupçon. Le 22 septembre, dans la même enceinte, il a déclaré : « Regardez ce qui se passe en Cisjordanie, où chaque jour des violations sont faites. Au nom de quoi ? Le Hamas n’a jamais sévi en Cisjordanie. »

C’est un mensonge intégral.

Le Hamas, créé en 1987, a implanté ses réseaux en Cisjordanie dès l’origine. Premier attentat revendiqué : Méhola en 1993.

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Pendant la seconde intifada, une part importante des kamikazes partait de Cisjordanie : par exemple les auteurs de l’attentat contre la pizzeria Sbarro à Jérusalem en 2001 et ceux du Park Hotel à Netanya en 2002. À chaque fois de nombreuses victimes.

Des cellules du Hamas opèrent toujours à présent en Cisjordanie. Deux jours avant que Macron profère sa fake news, Nathanaël Choukroun, père de six enfants y a été assassiné par un membre du groupe djihadiste. Il se trouve qu’il avait la même nationalité que le président de la République française…

Ce n’est pas la première fois qu’Emmanuel Macron a la mémoire gravement sélective. En 2025, lors de sa reconnaissance de l’État de Palestine, il a oublié juste un petit détail, un rien, une paille, en narrant le récit du plan de partage de 1947 : le rejet arabe et son acceptation juive. Bref la cause originelle du conflit actuel.

Israël, coupable idéal

Mais le pire hab ite ailleurs. Le pire est invraisemblable. Le pire caractérise et explique le « plus grand mensonge du siècle ». Il s’agit du double standard. Je veux parler du vrai double standard. Celui dont l’État juif est la victime continuelle depuis des années et qui sous-tend les paroles tenues par le chef de l’État français l’autre jour à New York.

Une fois encore, à l’ONU, le président de la République a trouvé le moyen de se focaliser sur l’État le plus maltraité de cette arène diplomatique. Depuis 2015, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté 140 résolutions condamnant Israël contre 68 résolutions concernant tous les autres pays du monde réunis, lesquels comprennent pourtant la Chine et ces Ouïgours, la Russie et son invasion de l’Ukraine, l’Iran et ses pendaisons d’opposants et d’homosexuels, la Corée du Nord et ses goulags, le Soudan et son génocide en cours au Darfour, la Syrie et ses 600 000 morts. Sans évoquer le Nigeria, l’Éthiopie et tant d’autres contrées ensanglantées autant que délaissées.

Ce chiffre insensé, documenté par l’organisation UN Watch et confirmé par les bases de données officielles de l’ONU, suffit à lui seul à établir l’existence d’un double standard.

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Pendant ce temps, Francesca Albanese, rapporteur de l’ONU pour la Palestine et égérie du Monde, a pu tranquillement affirmer, il y a quelques jours dans une interview donnée au Latin American and Caribbean Confederation of State Workers (CLATE), que, dans les camps de la mort, les juifs étaient désignés par les nazis comme « musulmans ». Cette cochonnerie (dont elle s’est repentie, plaidant une erreur) ne lui a pas valu le moindre problème au sein de son organisation.

Vous avez dit « double standard » ?

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Lisnard-Retailleau: un couvert pour deux prétendants?

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Le maire de Cannes, David Lisnard, qui rêve d'occuper le premier rôle, s'entendra-t-il avec Bruno Retailleau ? © Alain ROBERT/SIPA

À droite, il se passe quelque chose: MM. Lisnard et Retailleau vont déjeuner ensemble… Le premier plaide toujours pour l’organisation d’une primaire comme l’a fait la gauche.


Porté par une offensive et imaginative campagne numérique, l’énergique maire de Cannes, surfant sur une crête anti-système, est testé pour la première fois, dans un sondage, devant Bruno Retailleau, patron des LR. Un second baromètre confirme parallèlement sa progression dans l’opinion. Un déjeuner stratégique (déjà décisif ?) est prévu cette semaine entre les deux « concurrents », avec l’incontournable Robert Ménard dans le rôle de médiateur…

Tout démarrage de campagne présidentielle recèle son lot de surprises et de fantasmes… On se souvient encore de 2002, lorsque Jean-Pierre Chevènement était annoncé comme le fameux « troisième homme », et de 2017, qui vit un impétrant par effraction, Emmanuel Macron, être sondé entre 6 et 8 %, affolant le camp socialiste. On connaît hélas trop bien la suite… Alors que le tiercé des favoris occupe le devant de la scène depuis maintenant plusieurs mois (Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, Édouard Philippe — mais dans quel ordre pour la seconde place ?), la récente primaire de la gauche socialiste et démocratique a confirmé l’entrée officielle dans la course d’un candidat « neuf » se présentant à sa première présidentielle, non compromis par la gouvernance macroniste usée jusqu’à la corde. Aura-t-on bientôt son équivalent de droite en la personne de David Lisnard, que personne n’attendait vraiment sur la liste des partants à ce niveau ?

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Cartes sur table ?

Un sondage Ifop publié jeudi soir donne le fringant président de Nouvelle Énergie à 6 % des intentions de vote… devant Bruno Retailleau (LR), estimé, lui, autour de 5 % (soit dans la marge d’erreur). Petit séisme dans le landernau de la droite libérale et républicaine. L’impensable pourrait-il se produire ? Une bonne nouvelle n’arrivant jamais seule, un récent baromètre Ipsos-BVA-Cesi pour La Tribune Dimanche est venu renforcer l’optimisme dans le camp du maire de Cannes, par ailleurs président de la puissante Association des maires de France (AMF), lui assurant un sérieux atout en termes d’ancrage et de proximité territoriaux : 16 % des sondés se diraient satisfaits en cas d’arrivée à l’Élysée de David Lisnard, une hausse de quatre points en un mois.

Selon le patron des Républicains, qui assure « très bien vivre » cette situation concurrentielle, les deux candidats au coude-à-coude déjeuneront ensemble la semaine prochaine (vraisemblablement mercredi), en compagnie également du maire de Béziers (DVD), Robert Ménard, médiateur informel qui entretient de bonnes relations avec les deux hommes.

David Lisnard a publiquement exprimé son admiration pour le cofondateur de Reporters sans frontières, évoquant leurs « affinités » et leurs échanges réguliers et authentiques, loin des micros. Tandis que le bouillonnant maire de Béziers a par ailleurs déjà soutenu Bruno Retailleau contre les contestations internes aux Républicains, tout en plaidant pour une offre politique différente du macronisme comme du Rassemblement national. Il pourrait donc jouer trois rôles clés : celui d’intermédiaire entre deux concurrents d’une même famille politique ; celui de garant d’un dialogue au sein de la droite conservatrice et libérale ; celui d’aiguillon, en poussant les deux hommes à éviter une dispersion suicidaire. Mais aucune source n’indique encore à ce stade que Robert Ménard serait chargé de négocier formellement un accord.

Pas de stupidités !

« Il y en a un qui devra évidemment se retirer », concède lucidement le patron LR. « Le plus stupide serait qu’on aille tous les deux au bout[1]. » Reste évidemment à déterminer selon quelle procédure, à quelle échéance et au bénéfice de quel candidat.

Le maire de Cannes continue de défendre, de son côté, l’idée d’une primaire de la droite et du centre organisée idéalement en décembre 2026 ou janvier 2027. On voit mal Édouard Philippe, promis pour le moment à une place sur le podium dans quasiment toutes les configurations, y souscrire… tandis que Bruno Retailleau est déjà légitimement investi par les adhérents LR. Cette divergence constitue sans doute le principal obstacle à un accord rapide.

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Il y a fort à parier que c’est la dynamique sondagière de ces prochaines semaines qui fixera le cap. Certains le déplorent, mais ce sont avant tout les sondages qui font aujourd’hui office de primaire, et la droite a trop été marquée par les batailles fratricides de 2017 et de 2022 pour recommencer cet exercice éminemment périlleux, laissant parfois des cicatrices qui ne se referment jamais…

Reste évidemment l’exemple fameux de 1995 que cite souvent Retailleau, via les souvenirs, toujours très vifs, de François Baroin, soutien aujourd’hui de l’ancien ministre de l’Intérieur. En janvier 1995, le candidat Chirac, au plus bas dans les sondages, organise un rassemblement des quelque 500 parlementaires de l’« Union » RPR-UDF censés le soutenir. Une vingtaine seulement répondront présent… L’écrasante majorité ayant fait le choix de l’ancien Premier ministre Édouard Balladur, le candidat médiatique alors « dans le vent », mais qui eut au final « un destin de feuille morte », selon la célèbre citation du philosophe Jean Guitton que reprit opportunément à son compte le madré Chirac, qui réussit un légendaire come-back en quelques semaines sur la thématique « socialo-gaullienne » et anti-élites de la « fracture sociale ».

On aimerait évidemment être une petite souris pour écouter mercredi les échanges entre convives, avec sans doute l’amorce d’un début de stratégie concertée. Entre le fromage et le dessert, l’enjeu sera clairement d’éviter que deux candidatures voisines et de qualité ne s’annulent mutuellement, perpétuant, à l’approche d’Halloween, la malédiction de « la droite la plus bête du monde »…


[1] Europe 1, 15 octobre.

«Tais-toi et écoute»: jeudi noir sur LCI

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Capture LCI / TF1.

Crise des lycées. Notre contributeur revient sur le fameux débat organisé par David Pujadas avec Elwan, Bérénice, Louise et tous les autres…


À moins de passer vos journées coupé du monde à écouter Rires et Chansons ou à regarder Équidia en boucle, vous n’avez pas pu échapper aux échos de l’émission « La grande confrontation : violences, deux France face à face », animée par David Pujadas sur LCI le jeudi 8 octobre dernier à 21 h.

Si toutefois vous vous reconnaissez dans l’un de ces deux cas, je vais m’efforcer ici de vous en faire un petit résumé.

Le débat se voulait réellement contradictoire : tous les points de vue s’y croisaient, portés par des intervenants issus d’horizons sociaux et politiques très divers. Ce soir-là, se sont ainsi confrontés :

  • une mère de famille déclarant avoir failli, je cite, «tabassé sa fille si elle avait mis le feu à des poubelles» ,
  • un professeur de français et de théâtre justifiant l’occupation (illégale) d’établissements scolaires ;
  • un policier pris pour cible par des tirs de mortier, venu expliquer la réalité de son terrain face à des lycéens pas obligatoirement bienveillants (c’est peu de le dire) ;
  • une ex-juge d’instruction membre actif du Syndicat de la magistrature (syndicat qui s’illustre quotidiennement par sa vision parfois très particulière du droit) ;
  • un essayiste de gauche fier des blocus lycéens (et plutôt ambigu sur les violences associées) ;
  • un rappeur à la voix grave, qui soutenait le mouvement, opposé aux casseurs comme aux policiers ;
  • un influenceur lisse (qui soutenait pareil).;
  • et surtout — il en a été déjà beaucoup question sur les réseaux et dans nos journaux – , un leader lycéen d’extrême gauche de 17 ans, une leadeuse étudiante de droite et une professeure, docteur en philosophie, que l’on peut définir comme défendant des valeurs plutôt traditionnelles.

(Soulagement notable sur le plateau : aucun drapeau palestinien, pourtant omniprésent dans les manifestations.)

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Le jeune militant lycéen est apparu comme un produit chimiquement pur : une sorte de mini-Macron mélenchoniste à la dialectique parfaitement creuse dès lors qu’il ne peut plus pérorer en solo. Son argumentation s’est vite effondrée face à sa jeune contradictrice de droite, qui l’a renvoyé avec un calme olympien aux contradictions d’une idéologie qu’il croyait pourtant blindée, imperméable et à l’épreuve des bombes.

Un peu plus tôt, ce même lycéen (tenant davantage de la « tête à claques » que de la tête d’affiche, et adepte du slogan « ACAB » en manifestation) avait soutenu les yeux dans les yeux au policier de terrain que ce dernier ne savait pas faire son métier. Puis, lors d’un échange surréaliste avec Bérénice Levet, le jeune Elwan Benoît lui a asséné « qu’elle avait la tête vide », que « son contenu était vide » et autres joyeusetés du même genre.

Rappelons les faits : Bérénice Levet est professeure de philosophie, autrice d’une thèse sur Hannah Arendt, contributrice à de nombreuses revues (Causeur, Valeurs actuelles, La Revue des Deux Mondes, Le Débat, Commentaire, Esprit, Études, L’Incorrect) et coautrice dans un dossier sur le thème « Femmes, islam et République[1] » avec Caroline Fourest et Elisabeth Badinter. Elwan Benoît, lui, est simplement lycéen.

Qu’un adolescent de 17 ans au savoir encore embryonnaire — mais promis aux 95 % de réussite au bac général — prétende en savoir autant qu’elle sur un plateau télévisé dépassait manifestement le cadre de pensée de l’enseignante. Celle-ci lui a répondu avec une maladresse compréhensible, mais non sans justesse : il ferait mieux de remiser son ego télescopique avant d’entrer en classe, où son rôle est d’écouter l’enseignant pour recevoir l’héritage des humanités. Et, accessoirement, de se taire. Elle a d’ailleurs rappelé qu’elle-même s’effaçait derrière les grandes œuvres qu’elle transmettait.

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On touchait là au cœur du problème résumé par le psychologue clinicien Didier Pleux présent en plateau : avant 1968, l’autorité relevait souvent d’un autoritarisme rigide et contre-productif. Mais la réaction inverse, par excès d’horizontalité, a produit une génération privée de repères et d’apprentissage de la frustration, incapable de se mettre en posture d’écoute face à quelqu’un qui en sait plus qu’elle. Cette perte d’autorité touche les enseignants, mais s’étend tout autant aux parents.

Cette dérive éclaire également le déclin de la France dans les classements PISA («programme international pour le suivi des acquis des élèves») depuis les années 2000. L’essor des « sciences de l’éducation » et du socioconstructivisme (l’idée que l’élève doit construire son propre savoir) y est pour beaucoup. Les réformes successives de Najat Vallaud-Belkacem (réduction des langues anciennes) et de Jean-Michel Blanquer (mosaïque des options au lycée rendant les emplois du temps ingérables) ont parachevé ce marasme. Voilà la cause profonde de la colère lycéenne, à mon sens, bien plus que le manque de moyens régulièrement invoqué.

Enfin, à voir la hargne avec laquelle nombre d’adultes et d’enseignants s’en prennent à Bérénice Levet sur les réseaux sociaux, il est manifeste que les dégâts cognitifs de ce basculement culturel post-68 ne se limitent pas aux seuls lycéens.


[1] https://www.revuedesdeuxmondes.fr/femmes-islam-et-republique/

Du charbon au dîner

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"Du charbon dans les veines" Photo : Philippe Lacoche / octobre 2026

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


La Selle

J’étais heureux, l’autre matin, en accompagnant ma petite-fille à l’école : j’ai aperçu trois beaux chevesnes qui remontaient le courant de la Selle. J’adore ce beau poisson qui devient rare et que je pêchais, enfant et adolescent, dans la Vesle, la plus française et la plus jolie rivière de l’Hexagone, en compagnie de mon regretté cousin, dit le Pêcheur de nuages. Nous les capturions après le pont moussu, fait de ciment et de bois, et qui donnait sur un déversoir dans la propriété du château Mignot, à Sept-Saulx (Marne) où notre grand-père était jardinier. Trois beaux chevesnes, donc, dans la Selle, à Amiens. Pourquoi, diable, je vous raconte ça ? Parce que la pêche me manque. Et parce que j’ai converti plusieurs personnes et animaux à l’observation des poissons depuis les ponts. Parmi eux, ma petite-fille, mais aussi Simone, le bouledogue français que j’élevais avec une amie, et bien sûr, bien sûr, la Sauvageonne qui raffole de cet halieutique exercice. Elle commence même à reconnaître les variétés de poissons elle qui, jusqu’ici, eût été bien incapable de différencier une anguille d’un brochet.

J’ai tenté de l’emmener à la pêche à l’étang du Courrier picard mais, à mon grand regret, elle a refusé : « Pas question ! Il y a des bêtes ! », lance-t-elle, effrayée. Ce qu’elle appelle les bêtes, ce sont les moustiques, les taons et les couleuvres. Elle est trop mignonne ; une vraie fille. Afin d’attiser sa peur, je lui ai raconté que lorsque je combattais en Indochine, en 1952, j’avais été attaqué par un Python réticulé de six mètres de long (apprivoisé et utilisé comme arme molle par les Viets) que j’étais parvenu à vaincre en l’étranglant. Mais pourquoi, diable, je vous raconte encore tout ça ? Ça va encore jaser du côté de mes amis du forum des lecteurs. Si, je sais car, comme d’habitude, c’est la Sauvageonne, ma comédienne préférée, qui m’a entraîné par deux fois à la Comédie de Picardie.

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D’abord, nous sommes allés voir Du charbon dans les veines, dont on nous avait dit, à juste titre, le plus grand bien. Mise en scène par Jean-Philippe Daguerre, « cette pièce dresse le portrait d’une communauté de gueules noires à la veille des années 1960. » L’action se déroule à Nœux-les-Mines, ville minière du nord de la France. Sosthène vient de faire l’acquisition, grâce à sa pension de la silicose, d’une télévision en noir et blanc. Son but ? Suivre la Coupe du monde de football en Suède et, en particulier, Raymond Kopa, ancien mineur de Nœux. Son fils Pierre et son copain Vlad travaillent dur à la mine ; ils élèvent des pigeons-voyageurs et jouent de l’accordéon dans l’orchestre local dirigé par Sosthène… Un spectacle souvent émouvant et interprété par des comédiens talentueux et inspirés.

« Un dîner d’adieu », Théâtre de l’Alambic, octobre 2026

La seconde pièce, à dire vrai, la Sauvageonne n’a pas eu besoin de me convaincre car elle était présentée par le Théâtre de l’Alambic, une troupe chère à mon cœur. Pourquoi ? Parce qu’elle a eu la bonté de porter en scène L’Écharpe rouge, le premier spectacle théâtral que j’ai écrit en 2014. À la Comédie de Picardie, la troupe (dirigée par mon confrère Thierry Griois, journaliste au Courrier picard), a donné Un dîner d’adieu, d’Alexandre de la Patellière et Matthieu Delaporte, mise en scène par Julien Moglia. L’histoire ? Clothilde (interprétée par Véronique Van Der Sype) et Pierre (Philippe Bennezon) en ont assez de se forcer à se rendre à des dîners dits amicaux. Ou de les organiser. Ils décident de faire le ménage dans leur réseau de copines et copains. Pour ce faire, ils mettent en place des dîners d’adieu. Leur première victime sera Antoine Royer, leur plus vieil ami. Clotilde et Pierre ne savent pas encore que ce repas va leur réserver quelques surprises… Grâce à une mise en scène efficace et trois comédiens parfaits dans leurs rôles, on rit, on rit même beaucoup. Humour décapant mais également émotion, en particulier à la fin où la cruauté ambiante prend des accents de belle fraternité et de rassérénante réconciliation. « Cette pièce, c’est moi qui l’ai trouvée ; c’est toujours moi qui trouve les textes », expliqua Véronique à l’issue du spectacle. « Je me rends souvent sur le site de la Librairie théâtrale. Ces auteurs (Alexandre de la Pattelière et Mathieu Delaporte), nous les connaissions ; ce sont eux qui ont écrit Le Prénom, une pièce qui parle à tout le monde. Ce fut un coup de cœur à la lecture, tout simplement. Le metteur en scène, Julien Moglia, est d’Amiens. Il est comédien professionnel. Nous avons joué sept fois cette pièce ; la création, nous l’avons faite au centre culturel Jacques-Tati, à Amiens, il y a un an. Ensuite, on a joué à Flixecourt et dans des communes rurales autour d’Amiens. » Nous avons passé un très bon moment. En regardant la Sauvageonne rire aux éclats, je me disais qu’elle en oubliait le python réticulé de six mètres de long que j’avais étranglé en Indochine.

En attendant Glucks-super-mann

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Le candidat à la présidentielle Raphaël Glucksmann à Marseille, le 1er octobre 2026 © Alain ROBERT/SIPA

La gauche bobo n’a pas dit son dernier mot. Vainqueur de la primaire, M. Glucksmann donne son premier grand entretien de presse écrite à un hebdo de droite. Mais, pour faire bonne mesure, il chouchoute immigrés, écolos et surtout stagiaires – renvoyant ainsi dans les cordes la méchante Mme Royal.


En lisant l’interview que Raphaël Glucksmann a donnée autour d’une enjouée tournée de Coca Zéro à l’hebdomadaire Le Point au lendemain de sa victoire à la primaire de la gauche, une certaine petite musique a tôt fait de nous revenir en mémoire. Vous savez, la célèbre anaphore de notre grand auteur classique, François Hollande : « Moi, président. » Suivait une kyrielle de belles promesses, d’exaltants engagements. Toute une litanie. C’est tout juste si, à la fin, on n’aurait pas souhaité entendre de la bouche du candidat à la rose : « Moi président, je raserai gratis. » On en était à deux doigts.

Régulations massives

Il y a donc de cela dans les propos tenus par le candidat désigné de la gauche non mélenchoniste au prochain scrutin présidentiel. Un catalogue des plus fournis de vœux pieux et de nobles intentions. Cela parfois ponctué de formules qui peuvent plaire dans les cénacles de la bourgeoisie dite pensante. Ainsi, à propos de l’immigration : « Je ne sacrifierai jamais l’économie française à la xénophobie. Assumons la maîtrise et la régulation, pas le mensonge. » La maîtrise et la régulation consisteraient donc en l’occurrence à régulariser. « Nous avons en France 250 000 travailleurs sans-papiers qui sont maintenus dans l’illégalité et qui font eux aussi tourner le pays. J’assumerai de les régulariser. » Et probablement, le triomphateur de la primaire de gauche (dont le nombre de participants était à peine la moitié de celui des sans-papiers évoqués par le candidat, donc vraiment une misère, pas grand-chose, puisqu’il semblerait que dans l’esprit glucksmannien 250 000 soit une quantité assez négligeable), le candidat donc, en ferait-il de même avec les 250 000 qui suivront, « mécaniquement » alléchés par la douce hospitalité ainsi démontrée ? Attendons une autre tournée de Coca Zéro pour le savoir.

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Nous avons aussi de belles saillies à propos de l’économie, sur l’héritage par exemple : « Nous ne voulons pas d’une société de rentiers et d’héritiers, mais une société de travailleurs. » On est au bord de se laisser aller à applaudir. S’il se peut que dans les quartiers où vit le candidat de la gauche propre sur elle, la densité au mètre carré de gros rentiers et d’héritiers dorés sur tranche soit importante, je ne sache pas que ce soit la généralité partout ailleurs. Dans la vraie vie, du moins celle que je connais, le rentier prospère est plutôt rare, et l’héritage — quand il y en a — plutôt riquiqui. Vivons-nous dans le même monde ? Telle est la question qui nous vient à l’esprit chaque fois que nous entendons la gauche, toutes tendances confondues, nous sortir ses prédications électorales.

Compagnons de déroute

Vu que le candidat a été rejoint par l’estampillé écolo Yannick Jadot, lui-même suivi en cela par — allez savoir ! — peut-être bien cinq ou six douzaines d’ardents compagnons de déroute, on attendait le triomphateur de la primaire sur ces sujets. « Je suis le candidat de la décarbonation et de la souveraineté », clame-t-il. « Ne soyons pas dogmatiques sur les moyens », ajoute-t-il aussitôt. Doit-on s’attendre à une forte génération spontanée de géants bienfaiteurs du courant électrique jadot-compatible, vous savez ce qu’on n’osera bientôt plus appeler du vilain mot d’éolienne ? On peut s’y attendre. Le « quant aux moyens ne soyons pas dogmatiques » laisse craindre le pire. D’expérience, ce sont là en général les mots qui, tout au contraire, ouvrent le champ au dogmatisme le plus décomplexé.

Il y a aussi, bien entendu, le retour sur le grand engagement sans cesse répété la main sur le cœur. « C’est acté. Pour de bon. Nous ne pouvons pas nous allier à LFI. » Cela, « pour des raisons de principe, de doctrine, de moment historique. Et même l’efficacité électorale l’exige, contrairement à ce que j’entends : pour battre l’extrême droite, ce qui sera l’enjeu existentiel de 2027, il faut avoir rompu nettement avec LFI. »

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Et c’est bien là que — enfin — un lecteur un peu au fait de ces questions se prend à rigoler. Il y a toujours un moment où les prédicateurs de la bonne parole et du penser-comme-il-faut se prennent les pieds dans le tapis, ou plus exactement passent inconsciemment aux aveux. C’est le cas ici. En érigeant la défaite de l’extrême droite en enjeu existentiel de 2027, M. Glucksmann avoue — qu’il en ait conscience ou non — que, au moment crucial, il fera le choix de LFI contre le RN. C’est écrit. Écrit noir sur blanc dans cette interview. Il ne pourra pas y échapper. Il a beau brailler « pas d’accord aujourd’hui », il fera carpette demain.

Remarquez, sur cette ligne il n’est pas le seul. Tous les autres, je dis bien tous les autres et toutes les autres, en cas de second tour Le Pen-Mélenchon, entonneront l’air bien connu : « Pas une voix pour le diable ! Pas une voix pour le retour de la peste brune ! », et patati et patata. Tous, vous dis-je ? Pas un, pas une n’osera prendre le risque, ne serait-ce qu’en ne se prononçant pas, en laissant les citoyens libres de leur choix, pas un, disais-je, n’osera encourir le risque de se voir accusé de collusion avec le fascisme, taxé de collaborationnisme et, donc, se voir relégué pour toujours dans les infamantes poubelles de l’Histoire. Pas un ! Pas une ! Je me permets de le répéter : c’est écrit !

Et, parmi cette cohorte bien dressée, surtout pas un buveur de Coca Zéro pour qui, probablement, les électeurs RN ne sont qu’un ramassis de mimiles biberonnés au gros rouge vendu en litre à étoiles. Ou quelque chose dans le genre. Mais pas beaucoup mieux, c’est certain.


À stagiaire, stagiaire et demi…
 
Sa majesté Ségolène Royal n’ayant rien trouvé de plus drôle que de qualifier son rival Raphaël Glucksmann de « stagiaire en politique », celui-ci n’allait pas manquer l’occasion de se rappeler à son bon souvenir.
Taquin comme pas deux, à peine sorti de sa victoire à la primaire, le voilà qui annonce que, s’il est élu président de la République, ce dont apparemment il ne doute pas, il exigera que les stagiaires en entreprise soient payés 1000 euros par mois contre 600 et quelques actuellement ce qui est inférieur, nous dit-il, au seuil de pauvreté dans ce pays. Bien évidemment, en bon crypto-socialiste qu’il est, il ne s’est nullement informé auprès desdites entreprises pour savoir si cela était économiquement possible ou pas. On n’allait pas s’embarrasser de tels détails, l’essentiel étant, vous l’aurez compris, de faire la nique à sa majesté. On en est à se rouler par terre de rire. Quant à la principale intéressée, sans doute se contentera-t-elle, face à cette pierre dans son jardin, d’un haussement d’épaules, n’étant pas du tout concernée par ces affaires de stagiaire, puisque d’un coup d’un seul, avec son échec au primaire, là voici propulsée à la case retraite. Ce qui lui va comme un gant • DL

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Tous obsédés ?

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Michael Douglas et Glenn Close, "Liaison fatale", 1987 © REX FEATURES/SIPA

La philosophe Géraldine Mosna-Savoye signe un essai aussi brillant qu’éclairant sur un symptôme de notre époque: l’obsession…


N’y a-t-il pas quelque risque à mettre en scène le mal dont on est atteint ? La célèbre romancière anglaise Virginia Woolf qui souffrait de maniaco-dépression s’est souvent posé la question. La philosophe et productrice Géraldine Mosna-Savoye a trouvé, elle, la solution. Se confronter au problème. Et, pour cela, rien de tel que de lui consacrer un livre. Un soir l’écrivaine ne parvient pas à trouver le sommeil. Des pensées parasites tournent en boucle dans sa tête. Un visage revient sans cesse. Celui d’un collègue de travail dont les mimiques, le ton, les répliques l’envahissent au point de ne plus lui laisser le moindre répit. Nous sommes nombreux à connaître des épisodes plus ou moins similaires mais ne savons rien de ce phénomène inquiétant. Ni comment il surgit, ni de quoi il est fait, ni pourquoi il persiste. L’animatrice de l’émission Avec philosophie va donc mener l’enquête et tenter de cerner ce qui fait de nous des obsédés. Car n’ayons pas peur des mots, ce qui se joue lorsqu’une idée ne vous quitte plus porte un nom : l’obsession. Le terme fait sa première apparition en 1470 dans le Dictionnaire historique de la langue française. Il a aujourd’hui envahi jusqu’à notre langage.

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On ne dit plus j’aime, je suis fan, c’est mon truc, remarque l’écrivaine mais c’est mon obsession, ou je suis obsédé par, ou ça m’obsède. Tic également repérable dans la presse où il n’est question que de l’obsession de Trump pour l’immigration, de l’obsession de notre société pour les écrans, de l’obsession d’un homme pour une femme. Bref l’obsession est partout. Il y a pourtant obsession et obsession. Celle qui vous conduit à vous laver vingt fois par jour les mains et celle qui conduit au meurtre. Avant d’être un phénomène de société, l’obsession a souvent eu une connotation négative. L’obsédé a d’abord été sexuel. Mais aussi, obnubilé, détraqué, intoxiqué. En un mot : fou. La philosophe elle-même avoue n’avoir qu’une hantise : que ses obsessions la conduisent à accomplir l’irréparable. « Quelle est cette part de moi qui m’apparait à travers l’obsession, mode de pensée parasite et fixe dont je ne suis pas maître et qui me déconnecte du réel, (…) me fait peur et me fait honte ? » s’interroge-t-elle. Cessons de stigmatiser l’obsession, s’insurge-t-elle, rappelant que cette dernière est à l’origine de nos plus grands chefs d’œuvre. Que serait la peinture sans l’obsession de Monet pour les nymphéas ou celle de Renoir pour les nus ? Que serait la littérature sans Rastignac et son obsession de la renommée, sans Raskolnikov et son obsession d’être coupable ou sans Solal et son obsession de l’amour absolu ? Le cinéma n’est pas en reste avec des films comme L’enfer d’Henri-Georges Clouzot qui met en scène un mari dévoré par la jalousie, ou plus près de nous Liaison fatale d’Adrian Lyne (notre photo) dont l’autrice fait une analyse fascinante. Convoquant aussi bien Freud que Valéry ou Deleuze, Géraldine Mosna-Savoye traque son sujet en véritable obsessionnelle. Avec érudition, perspicacité, opiniâtreté, prouvant qu’obsession rime bel et bien avec création.

L’obsession, un régime intérieur de Géraldine Mosna-Savoye, Éditions de l’Observatoire 160 pages

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Ce que l’IA n’aura pas !

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Dans l'atelier de l'artisan d'art, éditeur et imprimeur en gravure Sébastien Desplat, lauréat du Prix Liliane Bettencourt pour l'Intelligence de la Main® - Talents d'Exception 2026 © Yohanne Lamoulère/Tendance Floue

Le Prix pour l’Intelligence de la Main, décerné début octobre par la fondation Bettencourt-Schuller, a permis de distinguer les meilleurs artisans d’art français du moment. Un coup de pouce utile par les temps qui courent.


Le monde tremble. L’IA est partout. L’édition traque les auteurs qui n’écrivent pas leurs livres ; les cabinets de conseil, d’avocats et de comptabilité licencient des employés devenus inutiles ; les professeurs suspectent toutes les copies de leurs élèves ; même les diagnostics médicaux sortent désormais de la machine.

Il est cependant un domaine où l’intelligence artificielle ne menace personne, car les hommes et les femmes qui l’animent sont plus doués qu’elle : l’artisanat d’art.

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Bien avant que l’intelligence venue d’ailleurs brouille les esprits, Liliane Bettencourt avait compris qu’il existait une autre forme d’intelligence, celle de « la main ». À la tête de sa fondation, l’héritière de L’Oréal créa donc, en 1999, le Prix pour l’Intelligence de la Main afin de récompenser les savoir-faire, la créativité et l’innovation dans les métiers d’art. Nous avions déjà pu saluer le rôle majeur que joue la fondation Bettencourt-Schuller dans le mécénat artistique, palliant bien souvent les manquements de l’État dans des lieux aussi prestigieux que la Villa Médicis notamment [1].

La 27e édition du Prix s’est tenue début octobre. Occasion de revenir sur ce qui motive cette fondation : la quête et la promotion de la beauté. « L’intelligence de la main répond aux exigences du temps long, explique Françoise Bettencourt Meyer, sa présidente. Elle valorise la qualité plutôt que l’obsolescence, la transmission plutôt que la consommation, la singularité plutôt que la standardisation. » À rebours de l’air du temps. Et pour se faire, trois récompenses ont été décernées : « Talents d’exception », qui salue un artisan d’art pour la réalisation d’une œuvre illustrant la parfaite maîtrise des techniques tout en contribuant à l’évolution de ce savoir-faire ; « Dialogues », qui encourage une collaboration entre un artisan d’art et un designer ; et « Parcours », qui met en lumière une personne morale pour sa contribution exemplaire au secteur.

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Ces nobles distinctions ont couronné cette année le « Talent d’exception » du graveur Sébastien Desplat qui, tout en s’appuyant sur le moku-hanga, une technique japonaise traditionnelle, a su renouveler l’art de l’estampe sur bois à travers un livre délicat aux planches colorées.

« Dialogues » a récompensé la collaboration entre Louis Monier et Edgar Jayet, qui ont réinterprété l’univers de la menuiserie en sièges avec « Meslée », une chaise où la maîtrise des techniques historiques nourrit le design contemporain.

Et « Parcours » a été attribué au Réseau Excellence EPV (Entreprises du Patrimoine Vivant), pour son engagement en faveur de la structuration, de la promotion et du rayonnement des entreprises détentrices du label EPV. Ce Réseau joue un rôle stratégique car il contribue à la reconnaissance et au développement de toute la filière des métiers d’art français.

Autant de savoir-faire purement humains, façonnés par des mains à dix doigts, que l’IA n’est pas près de supplanter !

Le saccage de la beauté: Pourquoi notre monde s'enlaidit

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[1] https://www.causeur.fr/le-rayonnement-par-la-main-fondation-bettencourt-schueller-324316

Esther Teillard: tout oser

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Esther Teillard DR.

Le deuxième roman d’Esther Teillard est une claque, une traversée existentielle drôle et trash. Une nuit dans un bar, des clients troubles et glauques, bienvenue dans Fuck Circus.


La littérature peut, elle aussi, être tête à claques. Il vaut d’ailleurs mieux qu’elle donne envie de distribuer des baffes que d’en réclamer pour ne pas s’endormir. L’insolence est un art qui a eu ses maîtres en ce domaine, de Radiguet à Nimier, en passant par Jacques Rigaut et Cravan – ou peut-être est-ce Crevel : j’ai toujours confondu les boxeurs et les suicidés (moi aussi je peux faire dans le tête à claques). Mais sans doute est-ce Cocteau qui a le mieux su, avec sa grâce électrique, manier cet art de la désinvolture sèche et fantaisiste. Un exemple : « Les filles de joie sont des horloges publiques. Jacques voulait une montre de gousset. » Désormais, en guise d’insolent petit monstre (voilà, c’est dit), voici Esther Teillard, débarquée avec une prose plus crue que docile, musclée, toujours agile. Si l’agacement avait dépassé le plaisir lors de ma lecture de Carnes, son premier livre, cette fois, avec Fuck Circus, les choses se sont rééquilibrées, et même disons-le, inversées.

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Dynamitant un certain raffinement (« J’avais remarqué, pour la première fois, qu’il avait un grain de beauté rose, presque pourpre, sur la croupe, sur lequel j’avais attardé mes lèvres ») par une gouaille d’apache débauchée ou de maquerelle phocéenne (« Elle me lance un regard assassin et se gratte la chatte. »), Esther Teillard agrippe le lecteur, parfois à son corps défendant, pour ne plus le lâcher. À coups d’aphorismes malins (car oui, il y a chez cet écrivain une malice de félin), elle capte, enjôle et griffe tout à la fois. Si certaines trouvailles peuvent par moments donner l’impression d’une pose ou d’une parade artificielle, le naturel est souvent plus fort et emporte en définitive l’adhésion. Mieux (ou pire, c’est selon) : page après page, le piège se referme sur nous, pauvres lecteurs sous emprise, et nous oblige de gré ou de force à continuer. Les phrases s’enchaînent comme on claquerait des doigts ou un pétard, et nous suivons l’errance d’une jeune fille larguée jusqu’au Mythe,un bar nocturne où elle rencontre un descendant de Chateaubriand, une starlette de télé-réalité et une lesbienne survoltée. Les verres s’enchaînent, les conversations et les situations cocasses aussi, jusqu’à ce que la nuit enferme chacun de ces personnages, sans savoir s’ils arriveront jusqu’à l’aube navrante et le matin libérateur. Fuck Circus est une traversée existentielle, drôle et trash, où la voix et le ton, à la fois charnels et mélancoliques, agissent parfaitement sur un style à l’os, serré comme une mâchoire, comme un poing, mais aussi caressant comme la main dans les cheveux ou la langue dans une bouche. Et si Esther Teillard pourra peut-être irriter, et même agacer, c’est là un bon signe puisque chaque talent véritable est une insolence, un bras d’honneur face à la médiocrité dont elle est assez dépourvue.

Fuck Circus, Esther Teillard, Grasset, 2026.

Fuck Circus

Prix: 19,00 €

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La météo selon Mélenchon

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D.R.

Grâce au climat, Jean-Luc Mélenchon a réponse à tout. La fonte des glaciers et El Niño viennent opportunément justifier le blocage des prix et des loyers. Pourquoi se contenter de confisquer les biens quand on peut aussi s’approprier l’autorité scientifique?


« Je ne suis ni un savant ni un prophète », a prévenu Jean-Luc Mélenchon, samedi 5 septembre, à la braderie de Lille. La lucidité aurait pu l’inciter à la prudence. Quelques minutes plus tard, il expliquait pourtant que « l’Europe se réchauffe plus vite que le reste de la planète, puisque c’est là que les glaciers vont le plus diminuant », avant d’assurer : « Nous sommes certains que les perturbations d’El Niño arriveront jusqu’à nous. » Puis, en quelques phrases, les soubresauts du Pacifique débouchaient sur l’« état d’urgence sociale » et le blocage des prix, des marges et des loyers. Or la climatologie se prête mal aux « puisque » et aux certitudes de meeting. Oui, l’Europe se réchauffe deux fois plus vite que la moyenne mondiale. Mais pour l’expliquer, Copernicus, le programme européen d’observation de la Terre, invoque la circulation atmosphérique, la baisse des aérosols, le recul de la couverture neigeuse et la proximité de l’Arctique. L’Europe ne se réchauffe pas parce que ses glaciers fondent ; c’est parce qu’elle se réchauffe que ses glaciers fondent.

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Quant à El Niño, l’épisode en cours s’annonce puissant, mais ses effets en Europe sont bien plus incertains que sous les tropiques. « Certains » est donc un mot pour le moins audacieux. Ces erreurs ne disqualifient bien sûr pas les politiques que défend Mélenchon. Mais le procédé mérite d’être nommé. Partir d’un phénomène réel, lui attribuer une cause simplifiée, transformer une probabilité en certitude, puis présenter comme sa conséquence logique la politique que l’on préconisait déjà : c’est moins une démonstration qu’une instrumentalisation. On emprunte à la climatologie son autorité pour faire passer un choix politique pour une conclusion scientifique. Le blocage des loyers ne se déduit pas de l’Arctique. Abuser ainsi de l’autorité de la science, ce n’est pas lui rendre service. Parlant du pouvoir d’achat qui baisse, Mélenchon disait : « un rapt, un hold-up, une confiscation, choisissez le mot que vous voulez ». Pour l’usage qu’il fait ici de la science, ils conviendraient tous.