Dans la guerre contre le terrorisme, on ne peut se contenter de nommer l’ennemi: l’islamisme. Pour la gagner, il nous faut aussi défendre nos valeurs, savoir qui l’on est.
C’est l’histoire d’un peuple ignorant tout des fondements moraux qui l’ont vu grandir. Il en jouit mais il ne sait les défendre. Pire encore, il en a oublié les noms. C’est en tout cas le sombre constat que l’on retient des pléthores de commentaires qui firent suite à l’assassinat tragique de Samuel Paty, professeur d’histoire à Conflans-Sainte-Honorine. Son seul crime fut celui d’enseigner le sens profond d’un droit séculaire, la liberté d’expression. À cet affront, les lâches de l’islamisme ne pouvaient répondre que par le sang, une mission macabre pour laquelle les volontaires sont malheureusement aujourd’hui légion.
Cette France, on en vient même à lui dérober son nom, on lui préfère la « République » et de peur d’émouvoir quelques sensibilités jacobines, on invoque inlassablement la fameuse « communauté nationale » à défaut de parler du peuple
Une fois de plus, nous n’avions rien d’autre à offrir que des bougies et des fleurs, armes redoutables avec lesquelles la France se défend depuis plus de 30 ans. Ces moments d’émoi national que les Français ne connaissent maintenant que trop bien, dévoilent souvent l’état philosophique d’une société et de ce point de vue, le bilan est encore sans appel. Une fois de plus, les mots sont vides, les concepts se confondent et les débats se noient dans les vieilleries d’un discours républicain fade et désuet.
Rapidement, les platitudes fusent. On entend parler de « laïcité », de « droit au blasphème », on défend le droit de caricaturer et on parle même de démocratie. Autant d’incantations qui illustrent malheureusement bien un vieux réflexe français, celui de tout diviser, de fragmenter, c’est cette fameuse France des statuts. Cette France, on en vient même à lui dérober son nom, on lui préfère la « République » et de peur d’émouvoir quelques sensibilités jacobines, on invoque inlassablement la fameuse « communauté nationale » à défaut de parler du peuple.
À croire qu’en commettant l’innommable, le terroriste tchétchène qui s’était acharné sur ce pauvre professeur exprimait simplement sa désapprobation d’un système politique. Qui sait, peut-être préférait-il la monarchie constitutionnelle à l’anglo-saxonne ? À défaut de l’avoir protégé physiquement, on doit bien à la mémoire de Monsieur Paty le courage de défendre pleinement, passionnément et sans l’once d’un quelconque compromis sémantique ce pour quoi il est tombé, la liberté.
Défendre notre liberté
Étonnamment, plus de deux siècles après la plus grande révolution libérale de l’histoire politique moderne, la Révolution Française, le même peuple qui avait alors décidé de s’affranchir des chaînes de l’État se retrouve aujourd’hui incapable d’en assumer les inspirations philosophiques.
Lorsque l’on caricature, lorsque l’on blasphème, lorsque l’on insulte, lorsque l’on provoque, lorsque l’on rit, lorsque l’on nie, en somme lorsqu’on offense, on exerce purement et simplement cette liberté.
Nul besoin de la décomposer, de la subdiviser, ou bien de la déguiser derrière des sous-droits, la liberté est une ou elle n’est rien. D’ailleurs parler de droit au blasphème dans un pays qui prétend ne connaître aucun culte est au mieux contradictoire, au pire hypocrite. Qualifier une caricature de « blasphématoire » c’est reconnaître la supériorité sacrée d’un dogme religieux et de fait, ménager ses fidèles irrités en les assurant du statut spécial que revêt cette forme d’expression. Or, la liberté d’expression ne peut reconnaître aucune exception et ne peut fléchir face aux indignations philosophiques, idéologiques ou religieuses.
Alors comment expliquer autant de frilosité, autant de réticence à arborer fièrement le premier mot de notre devise nationale ? La réalité est que nous souffrons encore de ce vieux mal français qui préfère déléguer le bien à la force d’État et qui par peur ou abus de pouvoir, refuse de faire confiance à l’individu. Ainsi, au fil des années se sont multipliés les tribunaux idéologiques tels que le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) ou encore les lois mémorielles comme la loi Gayssot qui réprime pénalement le négationnisme. Ces appareils contraignants ont une double conséquence, la première est morale, la seconde est pratique.Morale parce que limiter la liberté d’expression aux frontières de la haine, c’est cristalliser la séparation de ce qui est idéologiquement acceptable de ce qui ne l’est pas. Réprimer la haine, c’est accepter que la fin justifie les moyens et décider qu’afin d’éviter le désastre on musèle l’individu pour le salut des masses. Aussi louable qu’en soit l’intention, la censure est par essence immorale.
Pratique car dès la première contrainte, on assume de confier à la justice le soin d’arbitrer le bien et le mal. Or nul appareil, aussi précis soit-il, ne saurait se targuer de savoir définir les limites du convenable. Comme l’explique Jordan Peterson, psychologue et intellectuel canadien, « pour être à même de réfléchir, il faut risquer d’être offensé ».
À l’inverse la censure, aussi juste soit son intention, entraine mécaniquement la régression intellectuelle. Plutôt que d’user de sa voix pour combattre le mal et éradiquer la haine, on s’en remet lâchement à la force pour la bâillonner, pire, on héroïse ceux que l’on réduit au silence forcé. À l’image du système immunitaire qui s’affaiblit en l’absence d’agressions extérieures, les idées et réalités qui demeurent hermétiques à toute remise en question se fragilisent. Lutter contre le négationnisme de la Shoah, c’est au contraire savoir défendre son historicité, c’est se confronter à l’ennemi. Protéger le camp du bien c’est savoir le défendre. Lorsque la mémoire de millions d’innocents est en jeu, il incombe à l’individu le devoir moral de l’argument. De même, honorer la mémoire de Samuel Paty c’est avant tout, savoir nommer, assumer et exercer pleinement ce pourquoi on s’en est pris à lui.
Une tribune libre du Polonais Eryk Mistewicz, de l’Institut des Nouveaux Médias
À de nombreuses reprises déjà, j’ai eu l’opportunité d’expliquer à mes amis Français l’attachement des Polonais à certaines valeurs qui leur sont particulièrement chères. Si on essaie de comprendre nos motivations, on comprendra également nos choix politiques, y compris au niveau de l’UE.
Liberté, liberté au-dessus de tout
Coincée entre l’Allemagne et la Russie, la Pologne manqua souvent d’espace pour s’épanouir. Même aujourd’hui, un certain nombre de mes interlocuteurs français, des gens pour la plupart très bien éduqués, m’assurent qu’effectivement « il ne peut y avoir de place entre la Russie et l’Allemagne ». Et l’histoire de le confirmer : il n’y avait pas de place pour la Pologne ni entre 1795 et 1918 (la période des partages), ni entre 1939 et 1945, quand un conflit mondial meurtrier pour la population a vu, d’un côté, les Allemands punir de peine de mort tout Polonais venant en aide à un Juif (n’empêche que le plus grand nombre d’arbres au Yad Vashem sont polonais !), et de l’autre, les Russes fermer les yeux sur l’extermination de civils, comme en août 1944, lors du soulèvement de Varsovie contre l’occupation allemande. Il n’y avait pas non plus de place pour la Pologne entre 1945 et 1989, quand l’économie polonaise, assujettie à l’économie communiste de planification centralisée, devait s’acquitter durant des décennies d’un lourd tribut envers l’URSS.
Mais à chaque fois les Polonais se révoltèrent. A l’époque des partages, ils enclenchaient des insurrections contre l’oppression étrangère. Les défaites successives poussaient les élites du pays à émigrer, la plupart du temps en France d’ailleurs. Pendant la Seconde guerre mondiale, il n’y avait pas en Pologne de gouvernement de collaboration avec le IIIe Reich. Nous n’avons pas accepté l’invasion soviétique non plus. Les deux agresseurs se livraient à de terribles exactions : à l’instar des Allemands (meurtres de masse à Piaśnica et Palmiry), les Russes tuèrent à Katyń, d’une balle dans la nuque, des milliers d’officiers de l’Armée polonaise, ingénieurs, enseignants, scientifiques, prêtres.
A l’époque du stalinisme et du dégel, les Polonais se révoltaient contre le pouvoir communiste qui leur avait été imposé de force au sortir de la guerre. Poznań en 1956, Gdańsk en 1970, et puis tout le territoire national en 1980 avec la révolution « Solidarité ». Pouvait-elle être autre chose qu’un appel généralisé à la liberté ?
C’est donc pour ces raisons que les Polonais, tout comme les autres nations centre-européennes, sont sensibles à toute tentative de privation de liberté. A toute tentative de pression quant à leurs modes de vie, la façon dont ils souhaitent éduquer leurs enfants et les valeurs qu’ils veulent professer. En intégrant le système de défense (l’Otan) ou celui communautaire (l’UE), ils définissaient clairement les sphères de l’État-nation qui leur étaient les plus chères, et les libertés dont jamais ils ne pourraient se priver.
Il n’est donc pas concevable pour les Polonais de renoncer à leurs libertés (celle par exemple de choisir la tradition dans laquelle ils vont éduquer leurs enfants) uniquement pour des motifs d’ordre financier, comme la suspension de subventions européennes. Ces dernières sont d’ailleurs un mythe, car elles ne constituent que 1,8% du budget national. 1,8% seulement ! Notons au passage que l’économie polonaise est, dans le contexte de la crise du Covid-19, l’une des économies qui croit le plus fortement en Europe. Avec un chômage parmi les plus bas sur le continent. Et ceci malgré l’ambitieux programme d’allocations de soutien aux familles. De plus, une lutte efficace contre la fraude à la TVA assurait ces dernières années plus de rentrées budgétaires que ce que la Pologne obtenait sous forme de subventions du budget européen. Il existe des analyses, celles de Thomas Piketty notamment, qui montrent clairement que les transferts de bénéfices vers l’UE effectués par les entreprises étrangères localisées en Pologne dépassent les sommes obtenues par le pays dans le cadre des subventions européennes.
L’idée que les Polonaises et Polonais puissent renoncer à leur liberté pour des montants dont l’impact sur le PIB du pays est estimé à 1,8% ne peut que mettre mal à l’aise et donner l’impression d’assister à un chantage moral, une pression inimaginable entre partenaires sur pied d’égalité qui tentent de se comprendre.
Solidarité avec les plus faibles, les persécutés et tous ceux que l’on prive de liberté
Peu d’Occidentaux savent que la Pologne accueille le plus grand nombre d’immigrés hors-UE de tous les États-membres. Les données Eurostat montrent que notre pays délivre le plus de titres de séjour pour 1000 habitants (15,2), alors qu’en Allemagne ce chiffre est de 6,0 et en France – de 3,5.
Le plus grand groupe ethnique à rechercher son havre de paix et ses chances de réussir sont les Ukrainiens, dont le nombre est évalué à environ 2 millions de personnes. Parmi eux, d’anciens résidents de Crimée, annexée par la Russie, et de la région de Donbass. La guerre n’y est toujours pas finie. En résultat d’une autre guerre, allumée par un satrape soutenu par Poutine – Alexandre Loukachenko – des hommes et des femmes sont aujourd’hui persécutés en Biélorussie. Beaucoup d’entre eux trouvent leur refuge en Pologne et le gouvernement polonais a construit à Varsovie une Maison biélorusse pour leur dispenser aide et solidarité.
Quiconque connaît la Pologne et les Polonais n’en est pas surpris. La Pologne, depuis des siècles, est un pays hospitalier, ouvert et solidaire. Nous venons en aide aux victimes de persécutions, de guerres et de catastrophes naturelles. Au passé, les Polonais offraient leurs tables et leurs toits aux Juifs, calvinistes, Tchèques, Grecs pourchassés d’autres contrées européennes. Des soldats et volontaires polonais sont aujourd’hui engagés dans des missions de stabilisation à travers le monde, en y apportant leur soutien concret. Nous sommes une nation de gens courtois et nous accueillons les bras ouverts tous ceux qui veulent s’installer chez nous, dans le respect de notre culture et de nos traditions : Ukrainiens, Vietnamiens, Chinois, mais depuis peu aussi Français, de plus en plus souvent d’ailleurs, Espagnols, Italiens, Portugais… Notre pays leur garantit la tranquillité, la possibilité de s’épanouir professionnellement et la sécurité au quotidien.
Démocratie et droits de l’homme : des actions réelles et non pas que des slogans
Les Polonais en ont assez du blabla qu’ils leur rappelle trop la propagande soviétique des années 1945-1989. Ils en ont assez de la langue de bois des fonctionnaires européens et de longues leçons de conduite proférées par la bureaucratie, qu’elle soit soviétique ou bruxelloise.
Ils n’ont besoin ni de remontrances ni de décrets des fonctionnaires de l’UE quant aux droits des femmes, comme ce sont toujours eux qui préservent, en signe de respect, la coutume ancienne du baisemain, aujourd’hui totalement incomprise en Occident. C’est en Pologne que les femmes acquirent la plénitude des droits de vote et d’éligibilité dès 1918 déjà, bien avant la Grande-Bretagne (1928), la France (1944) et la Suisse (1971). La place des femmes dans la société polonaise est à plusieurs égards particulière.
Les Polonais respectent la loi et entendent la séparation des pouvoirs comme un équilibre où aucun pouvoir ne domine. C’est leur histoire qui leur apprend que tout déséquilibre en la matière est dangereux pour la démocratie. Ils savent aussi que toute tricherie tôt ou tard revient au grand jour pour amplifier les problèmes que l’on voulait passer sous silence.
La Pologne à l’origine du droit européen
Il serait utile de rappeler que ce sont les Polonais qui étaient à l’origine du droit européen. Ce sont eux qui avaient initié et promu l’idée de résoudre les conflits internationaux pacifiquement et introduit la classification des guerres en « justes » et « injustes ». Stanislas de Skalmierz, premier Président de l’Académie cracovienne renouvelée en 1400, et Pawel Wlodkowic, précurseur de la tolérance religieuse, sont considérés comme les chefs de file de l’école polonaise du droit international.
Qui était le premier à rêver une organisation des Républiques européennes ? Qui était le premier à argumenter, déjà dès 1748, que la stabilité politique en Europe devait reposer sur l’équilibre des forces ? Stanislas Leszczynski, roi de Pologne et duc de Lorraine, auteur du Mémorial de l’affermissement de la paix générale. N’oublions pas non plus Adam Jerzy Czartoryski, homme d’État et chef de l’émigration polonaise, auteur d’Essai sur la diplomatie (1830) dans lequel il expose sa vision d’une Europe de la paix, respectant les droits des individus et défendant les nations faibles devant les plus puissantes.
L’histoire des idées républicaines de la politique et de la création d’une Europe moderne possède aussi des représentants polonais : Josef Retinger, secrétaire général du Mouvement européen, fondateur du groupe Bilderberg, Rafał Lemkin – juriste pénal juif polonais puis américain, qui forgea le terme de « génocide » et rédigea un projet de convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, adoptée dès 1948, Adam Rapacki, qui au sein de l’ONU proposa d’instaurer une zone exempte d’armes nucléaires en Europe centrale et qui, plus tard, postula la convocation d’une Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe.
Nous étions et nous sommes en Europe. Nous n’allons nulle part. Nous voulons la soutenir à construire sagement sa force économique et innovante. A créer des lignes de coopération et de compréhension réciproque. Notre apport à la communauté européenne est d’ores et déjà considérable : depuis plus de 200 ans, nous lui insufflons, avec les autres nations européennes, un esprit républicain. Face à la pression extérieure, l’Europe ne pourra relever les défis qu’en coopérant, avec respect et attention réciproques.
Pour le député du Val-d’Oise, la France est largement responsable de la montée de l’islamisme parmi ses citoyens musulmans, relégués dans des quartiers pourris désertés par les pouvoirs publics. Sans oublier la coupable confusion entre islam et terrorisme et la laïcité radicale qui ne peut que heurter les croyances de nos concitoyens musulmans. Entretien.
Élisabeth Lévy. Vous êtes plutôt sans-frontiériste et partisan de la « laïcité ouverte ». L’assassinat de Samuel Paty a-t-il ébranlé certaines de vos convictions ?
Aurélien Taché. Au risque de vous étonner, elles ont plutôt été renforcées. Je crois profondément que, pour sortir de l’ornière, nous devons réaffirmer nos principes démocratiques et nos libertés. Il peut y avoir, dans l’islam, des conservateurs qui veulent que les lois ou la vie sociale soient plus conformes à leurs valeurs religieuses. Ce phénomène ne doit pas être pris à la légère, mais doit être distingué du terrorisme. Dans l’école publique française, la liberté d’expression doit être enseignée, les caricatures doivent pouvoir être montrées. Reste que, quand il y a des frottements entre les croyants et l’école de la République, comme c’est déjà arrivé dans notre histoire, il vaut mieux le régler par la liberté que par l’interdiction.
On a envoyé l’armée dans les églises ! On demande beaucoup moins aux musulmans aujourd’hui qu’aux catholiques d’hier.
La loi de 1905 consacre la victoire du camp libéral, plutôt qu’une laïcité radicale qui aurait exclu la religion de la société. Il faut adopter la même conception avec les musulmans.
Vous parlez de frottements, quand nous observons partout des affrontements. Il y a comme le dit Kepel un « djihadisme d’atmosphère », en tout cas une imprégnation islamiste. D’après les enquêtes, elle concerne un gros tiers des musulmans français, mais la moitié de la jeunesse. N’avez-vous pas minimisé le problème ?
Je ne dis pas que ça n’existe pas, mais attention aux chiffres et aux effets de loupe. J’aimerais qu’on interroge sur ces sujets des jeunes d’autres milieux ou d’autres religions.
Ce ne sont pas des jeunes issus d’autres religions, comme vous dites, qui menacent Mila de mort.
Je vous assure que des jeunes filles qui se font insulter, maltraiter, violenter, il y en a dans bien des milieux ou l’islam n’existe pas, comme dans celui rural, populaire et très largement sécularisé où j’ai grandi.
Vous prétendez ne pas être dans le déni, mais vous voyez des problèmes partout sauf là où ils crèvent les yeux. Qui refuse de passer devant une Marianne dépoitraillée, qui menace les professeurs, qui insulte les prétendus blasphémateurs ?
Je soulignais juste que les comportements machistes ne sont nullement l’apanage des musulmans. Certes, l’islam radical pose un problème spécifique. Encore faut-il réfléchir aux racines du mal. Si l’intégration est en panne, c’est parce que la République ne met plus les mêmes moyens qu’avant dans l’éducation de sa jeunesse. De plus, au début du xxe siècle, on ne demandait pas aux gens de proclamer que la loi de l’État était supérieure à la loi de Dieu. Pour un croyant conséquent, cela n’a pas de sens.
Je vous l’accorde. Ce qui importe, ce sont les conséquences pratiques que l’on tire de cette hiérarchie intime : le respect (ou non) de la loi commune qui implique de ne pas imposer la sienne à ses concitoyens et coreligionnaires.
En effet, mais ceux qui ne respectent pas la loi ou les enseignements dispensés à l’école vivent toujours dans des endroits où on a désarmé le service public et affaibli le tissu associatif.
C’est une blague ? Ce sont des associations financées par nos impôts qui incitent les jeunes musulmans à ne pas se mélanger avec leurs compatriotes – qu’ils appellent « les Français ».
Il faut faire le tri et sanctionner, ou a minima cesser de financer celles qui exercent une influence néfaste. Mais on ne va pas traquer celles qui ont une attitude un peu conservatrice dès lors qu’elles ne se livrent pas à un prosélytisme démesuré et ne montrent pas de porosités avec des groupes violents, car ce serait tout simplement antidémocratique.
Depuis trente ou quarante ans, on a laissé les enfants issus de l’immigration dans les quartiers les plus pourris où ni vous ni moi ne voudrions vivre
Je me demande ce qu’est un prosélytisme mesuré… Passons. Primo, vous raisonnez en marxiste qui croit que tout se résout par la croissance des forces productives. Et deuxio, alors que de nombreux responsables musulmans dénoncent l’idéologie victimaire qui a conduit leur jeunesse dans le mur, vous en rajoutez sur la République qui n’a pas tenu ses promesses. Trouvez-moi un pays plus généreux que la France…
Je ne suis pas du tout d’accord sur ce dernier point. Depuis trente ou quarante ans, on a laissé les enfants issus de l’immigration dans les quartiers les plus pourris où ni vous ni moi ne voudrions vivre. Et toutes les études confirment qu’on a cinq à sept fois moins de chance de trouver un emploi quand on a un nom à consonance étrangère, surtout si on est un garçon. Il faut se demander pourquoi ces gamins n’arrivent pas à trouver leur place.
Peut-être parce qu’on ne les encourage pas à se battre pour l’obtenir. J’ai rencontré hier un député LREM d’origine marocaine, personne ne lui a offert ce qu’il a sur un plateau.
On trouve toujours des exceptions.
Mais il y a des millions d’exceptions, des musulmans et des immigrés ont trouvé leur place dans la société française sans réclamer qu’elle change pour eux.
Je n’ai jamais dit que tout allait mal, mais que les problèmes s’expliquent en grande partie par nos insuffisances. Et même si c’est à la mode, je ne dirai pas que tous les musulmans sont radicalisés ou en voie de l’être…
Mais qui dit cela ? Heureusement, les gens prêts à tuer sont une infime minorité. Mais dans la majorité silencieuse, combien acceptent la liberté de penser et de critiquer telle que nous la concevons ?
Que des jeunes nés en France ne comprennent pas la distance critique témoigne d’un recul qu’on doit essayer decomprendre. Cela ne tient pas aux spécificités de la religion musulmane. En France, c’est la première concernée parce que, pour les autres, le boulot d’acculturation a été fait il y a un siècle. Mais aux États-Unis, en Inde ou ailleurs, ce sont eux qui sont persécutés. Alors ne me racontez pas que c’est une question de culture ou de théologie.
Il existe des évangélistes meurtriers, des bouddhistes fanatiques et des terroristes juifs, mais ce sont aujourd’hui des islamistes qui ont déclaré la guerre à notre civilisation et tentent de gagner les musulmans à leur cause. Et ils y sont en partie parvenus.
Les islamistes ne sont pas les seuls à mêler religion et politique ni à tenter d’imposer leur foi à l’école, comme en témoigne la guerre du créationnisme aux États-Unis. Or, dans tous les cas, ce mélange peut conduire à l’acceptation de la violence. Le terrorisme d’extrême droite, suprémacisme blanc ou autre, tue dans le monde. En Allemagne, c’est celui qui tue le plus. Et pourtant personne ne s’interroge sur ses liens avec des groupes religieux ou politiques extrémistes.
On a tout à fait le droit de détester l’islam. Mais qu’on ne raconte pas que c’est une manifestation admirable de laïcité.
Nous avons fait le tour de ce désaccord. Cependant, le premier reproche que je vous ferai, c’est de tracer un signe d’égalité entre la critique, voire la détestation de l’islam et le racisme antimusulman, avec la thématique de l’islamophobie.
Je n’ai jamais dit ça ! On a tout à fait le droit de détester l’islam. Mais qu’on ne raconte pas que c’est une manifestation admirable de laïcité. La laïcité ne consiste pas à honnir une religion.
L’enjeu, aujourd’hui, est moins la laïcité que la liberté.
Oui, mais on n’est pas crédible si on défend la liberté d’expression et d’enseignement tout en reniant les libertés des autres. Si vous attaquez la liberté de croire ou de se voiler, vous affaiblissez votre propre discours. Et ce qui se passe aujourd’hui est encore plus grave : on s’assoit sur les libertés, sur l’indépendance de la justice, on demande à la police d’aller faire peur à tel ou tel, comme s’il s’agissait d’une milice privée, on place une religion sous surveillance.
On n’a pas placé une religion sous surveillance ! On surveille quelques dizaines de mosquées sur les 2 500 que compte le pays. Mais venons-en à la question migratoire. Est-il légitime que des tribunaux français obligent l’État à accueillir des migrants qui n’ont aucun titre à être accueillis, en particulier les faux mineurs isolés ?
Il y a là une question réelle. Faut-il pour autant remettre en cause tout le système ?
Oui, si tout le système est dévoyé par la transformation du droit d’asile en filière classique d’immigration.
Ce n’est pas le droit d’asile qui a été dévoyé, mais nos politiques migratoires qui sont défaillantes. Aujourd’hui, les gens demandent l’asile, même s’ils n’y ont pas droit, parce que nous n’avons plus aucune autre voie d’immigration légale en France. C’est complètement hypocrite alors que nous avons besoin d’un minimum d’immigration professionnelle et que nous faisons travailler des sans-papiers dans le BTP et la restauration. De plus, une fois que les migrants ont demandé l’asile, on les laisse dans la nature en leur payant une allocation. On devrait les laisser travailler tout de suite, comme en Allemagne, leur donner une décision rapide et renvoyer ceux qui doivent l’être…
Si on renvoie des dizaines de milliers de gens, vous serez le premier à hurler !
Non, quand les gens viennent d’arriver, qu’ils n’ont pas construit de famille et de vie en France, bref que rien ne justifie qu’ils restent, cela ne me pose aucun problème. Mais faut-il renvoyer les parents de l’assassin de Samuel Paty à cause de ce qu’a fait leur fils (qui s’est, je le répète, radicalisé en France où il est arrivé à l’âge de six ans) ? Sur les quelque 50 000 Tchétchènes résidant en France, on compte quelques dizaines de radicalisés. C’est toujours la même logique de recherche d’un bouc émissaire.
Je ne suis pas partisan de flux migratoires incontrôlés ou massifs
Au-delà des questions de droit, il y a la coexistence des cultures, le fameux vivre-ensemble. Vous voyez bien qu’on n’arrive déjà pas à intégrer des jeunes Français, alors faut-il vraiment charger la barque en accueillant des gens qui ne parlent pas notre langue et ne partagent pas notre façon de vivre ?
Plus on est éloigné culturellement du pays où on immigre, plus le travail est long et compliqué, et plus la politique publique d’intégration est déterminante. Je ne suis pas partisan de flux migratoires incontrôlés ou massifs, mais il ne faut pas toucher au droit d’asile, et il faut se donner les moyens d’intégrer ceux que nous accueillons. En rédigeant mon rapport sur ce sujet en 2018, j’ai découvert que les réfugiés avaient droit à 200 pauvres heures de français.
Mais on peine déjà à apprendre le français aux Français. Surtout, quand on accorde l’asile, c’est-à-dire la protection de nos lois, à des gens qui les retournent contre nous, nous avons le sentiment d’être pris pour des idiots.
Eh bien, il faut renvoyer les gens qui font cela ! Ceux à qui nos libertés ne plaisent pas ne sont pas les bienvenus. Reste à se demander pourquoi ça se passe si mal chez nous.
Mais ça se passe mal aussi en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Suède. Angela Merkel et David Cameron ont reconnu que le multiculturalisme avait échoué. Mais pour vous, on peut venir en France comme chez McDo : comme on est ! La culture française doit-elle, selon vous, avoir des droits particuliers en France ?
Mes peintres préférés sont Moreau et Redon, mes chanteurs Gainsbourg et Biolay, mes auteurs Camus ou Bataille… et je suis un grand amateur de cuisine du terroir et de pinard ! La culture française, je la vis au quotidien et la transmettrai à mes enfants si j’en ai un jour, parce que je l’aime. Mais comme pour les libertés, le meilleur moyen de la défendre est aussi de défendre le droit de ceux qui arrivent à garder la leur. Je suis totalement opposé à ce que l’on culturalise la citoyenneté ou la nation, notamment par crainte du « mainstream » et d’uniformisation… et l’identité française, c’est l’esprit de résistance de Jean Moulin ou de générosité de l’abbé Pierre, pas la soupe au cochon !
Nous sommes le seul pays à ne pas s’intéresser sérieusement aux questions postcoloniales
C’est aussi la soupe au cochon… Mais vous avez également affirmé qu’on devait « pouvoir soutenir la pensée décoloniale sans être taxé d’indigénisme ». Or cette « pensée » (qui est plutôt une idéologie) postule que, primo la France ne regarde pas son passé en face et que, deuxio, elle reconduit une situation coloniale. Ce sont des contre-vérités.
D’abord, si le travail de mémoire a été fait sur Vichy et sur la participation française à la Shoah, il n’en va pas de même pour la colonisation – et je ne mets nullement les deux phénomènes sur le même plan, la spécificité de la première est entière. Reste que, sur la colonisation et encore plus sur ses conséquences, le travail de mémoire et d’histoire n’a pas été poussé jusqu’au bout. Nous sommes le seul pays à ne pas s’intéresser sérieusement aux questions postcoloniales. Résultat, elles sont récupérées et manipulées par des militants politiques parfois « décérébrés ».
Depuis 25 ans, vous (et pas mal de journalistes) serinez à la jeunesse des quartiers que la France a commis des crimes contre eux et leurs parents. Ça les a menés où ?
À quoi l’assimilation a-t-elle mené leurs parents ? Ils étaient maçons ou OS et ne revendiquaient pas. Mais ça n’a pas aidé leurs enfants à réussir. Et aucun politique ne s’est intéressé à eux.
Pendant toutes les années Mitterrand, la dénonciation de la France raciste et la compassion pour les immigrés maltraités a été le fonds de commerce de SOS racisme et du PS. On a exalté les différences culturelles au lieu d’essayer de les réduire.
Je vois surtout une instrumentalisation paternaliste et infantilisante des immigrés. On disait « Touche pas à mon pote ! », mais une fois les élections passées, ce ne sont pas « les potes » qui étaient élus députés ou nommés ministres, mais les apparatchiks du Parti socialiste qui s’étaient ainsi offert une bonne conscience à bas prix sans régler aucun problème. On a jeté cette jeunesse dans les bras des islamistes, ou des Dieudonné. En 2017, Macron avait de l’or entre les mains avec La République en marche, et 400 000 personnes qui n’avaient jamais fait de politique. Ils auraient pu apporter un œil neuf, tout en renouant avec l’éducation populaire telle que la pratiquait le Parti communiste – mais aussi l’Église à travers la Jeunesse ouvrière chrétienne – dans les années 1970. Voilà pourquoi je veux réenchanter l’idéal démocratique et le porter là où c’est difficile. Même si je suis assez seul sur ces sujets.
Vous n’êtes pas seul, vous avez les islamo-gauchistes de la France insoumise avec vous !
Démocratique, j’ai dit ! Or la VIe République de Jean-Luc Mélenchon a toutes les chances de se transformer en Comité de salut public à durée indéterminée… et le robespierrisme n’a jamais été ma tasse de thé.
J’observe avec désolation qu’aujourd’hui, en France, beaucoup de gens ont peur de l’islam
Blague à part, on peut vous faire crédit de votre courage, car votre voix est aujourd’hui très isolée.
Oui, je n’ai aucun doute là-dessus.Ma famille politique a finalement complètement laissé tomber la bataille des idées, la vôtre a repris le flambeau. Mais j’entends bien me battre – contre vous – pour ce à quoi je crois. J’observe avec désolation qu’aujourd’hui, en France, beaucoup de gens ont peur de l’islam. Et beaucoup cèdent à la pression sociale. Je ne céderai pas.
Le chanteur du groupe One Direction Harry Styles “choque” le web avec des clichés en robe des plus disruptifs
« There’s so much joy to be had in playing with clothes. I’ve never thought too much about what it means—it just becomes this extended part of creating something. »: Read our full December cover story starring @Harry_Styles here: https://t.co/OemyoTlx5Gpic.twitter.com/xhlvJJ03cF
Harry Styles, ancien chanteur britannique des One Direction, est apparu en robe dans le dernier numéro de la version américaine du magazine de mode Vogue. Il appelle à se libérer des codes genrés.
À l’ère de l’écriture inclusive et des questionnements sur le genre, l’homme viril et musclé – en costard ou en chemise – n’a plus la cote. Pour se défaire des stéréotypes, c’est paré d’une robe Gucci que la star apparait sur la couverture. D’ailleurs, il est ainsi le premier homme à faire seul la une du magazine de mode féminin, 127 ans après sa création. Comme convenu, ce cliché n’a pas manqué de faire le buzz, et de faire apparaître le chanteur comme un grand révolutionnaire, un de ces rares “courageux” à oser briser les codes. Pourtant, il était déjà apparu en bottines à talons lors du MET Gala 2019, ce que rappellent certains fans qui suivent de près leur idole.
No border
Dans l’entretien qui accompagne la séance photo, Harry Styles récite le discours convenu: « Quand tu dépasses le vieux “y’a des vêtements pour les filles et des vêtements pour les garçons”, une fois que tu vas au-delà de ça et des barrières que ça implique, eh bien tu ouvres tout un champ des possibles avec lequel t’amuser (…) C’est comme tout, dès que tu te mets des barrières dans la vie, tu te limites… »
Du coté des conservateurs, que la presse progressiste aime présenter comme des « adeptes du masculinisme », on n’a pas tardé à réagir. L’Américaine Candace Owens – qui était apparue en France lors de la Convention de la droite de Marion Maréchal en 2019 – lâche sur Twitter : « Aucune société ne peut survivre sans des hommes forts. L’Est le sait. En Occident, la féminisation constante de nos hommes, et le marxisme enseigné dans le même temps à nos enfants ne sont pas une coïncidence. C’est une attaque pure et simple. Ramenez des hommes virils! » Même son de cloche du côté du Républicain Ben Shapiro, passé par Breitbart news: « Prétendre que les hommes s’habillant comme des femmes ne féminisent pas les hommes est ridicule (…) La gauche en est consciente, bien sûr. Le but derrière cette séance photo est de féminiser la masculinité. » L’heure serait selon eux à l’abolition de la masculinité traditionnelle, volontiers qualifiée de “toxique” par les militants féministes.
Si même Gillette s’y met
La presse anglo-saxonne s’est enthousiasmé pour le cliché de Styles, salué comme courageux. Pas de risque de boycott macho, de très nombreuses célébrités s’étant empressées de le soutenir, comme l’acteur Elijah Wood (vu dans la trilogie «Le Seigneur des Anneaux») qui a écrit sur Twitter: « La masculinité seule ne fait pas l’homme. » L’actrice Jameela Jamil avance de son côté une analyse des plus renversantes: « Harry Styles est totalement viril, car la virilité est tout ce que vous voulez qu’elle soit. »
“Questionner” les “stéréotypes de genre” est en réalité devenu la nouvelle norme. Cette semaine, le vendeur de rasoirs Gillette s’y est mis. On savait les publicités d’autrefois – où des hommes musclés et virils rasés de près partaient à la conquête de jolies blondes -complètement passées de mode. La marque passe à la vitesse supérieure. Pour la Journée internationale de l’homme, Gillette a crânement affiché de nouvelles égéries, en affirmant que désormais « la perfection au masculin se conjugu[ait] au pluriel. »
La perfection au masculin se conjugue au pluriel !🙌
À l’occasion de la #JourneeInternationaleDelHomme, célébrons la masculinité dans toute sa diversité.
Rendez-vous sur notre compte pour découvrir les histoires de Lois, Antoine, Benjamin, Thomas, Simon & Mickael. pic.twitter.com/5SnkrXmot3
Une campagne de communication d’un genre inédit présente un couple homosexuel, ou un homme transsexuel (une femme devenue homme, dont on devine que les seins ont été retirés par un chirurgien).
C’est donc un virage à 180 degrés pour la marque de Procter & Gamble, qui a longtemps utilisé les codes masculins traditionnels pour vendre ses rasoirs. Sans surprise, le magazine LGBT Têtu est aux anges: « Gillette France prouve encore une fois qu’ils ont tout compris avec une nouvelle campagne parfaite. » Gillette n’en est en effet pas à son coup d’essai. Dans la foulée du mouvement MeToo, en janvier 2019, elle avait changé de slogan, et produit un clip pour dénoncer les mauvais comportements des hommes. Une pub qui visait à dénoncer la « masculinité toxique », toujours selon la marque. Bien rasé ou pas, l’homme nouveau partira-t-il courageusement défendre la patrie comme Styles dans le film « Dunkerque » de Christopher Nolan, si la guerre était déclarée?
Ha ! Causeur tout de suite les questions qui fâchent!
Trois quarts de siècle après la défaite du Japon, le 15 août 1945, l’accentuation des rivalités géopolitiques en Asie orientale – sur fond de crise sanitaire, économique et politique – alimente un sentiment d’anxiété dans l’Archipel. Ce climat explique certainement qu’après l’inattendue démission pour d’authentiques raisons de santé de Shinzo Abe – Premier ministre japonais qui sera resté le plus longtemps au pouvoir depuis près de deux siècles -, le parti gouvernemental, le PLD, n’a pas longtemps hésité à lui choisir son successeur, en la personne de Yoshihide Suga, l’austère numéro deux du gouvernement, un homme politique non conventionnel qui ne tardera certainement pas à imprimer sa marque.
Continuité politique : la gérontocratie au pouvoir
Shinzo Abe avait dépassé le 24 août en matière de longévité au pouvoir son grand-oncle, Eisaku Sato (Premier ministre de 1964 à 1972). Son remplacement aurait dû n’avoir lieu qu’en septembre 2021, à l’issue de son troisième et dernier mandat à la tête du Parti libéral-démocrate (PLD). Dans l’urgence, Yoshihide Suga est apparu aux caciques de la formation comme le plus à même de poursuivre sa politique et surtout de protéger leur place. Cet homme, resté dans l’ombre, qui tenait d’une main ferme la machine gouvernementale, est un politique peu traditionnel, phénomène assez rare dans ce pays fondamentalement conservateur, et il ne manquera peut-être pas de surprendre son public. Élu président du PLD le 14 septembre avec 377 voix sur 5349, M. Suga n’appartient à aucune faction, et n’est le descendant d’aucune lignée d’hommes politiques. Fils d’agriculteur cultivant des fraises de la région d’Akita – au nord du Honshu, l’île principale -, venu à Tokyo effectuer ses études, qu’il a financées lui-même, il a décroché un poste de député en 1996 à l’âge de 47 ans. Il a grimpé les échelons dans le parti en se faisant remarquer comme bon tacticien lors des élections, et fut un homme politique adroit pour éliminer ceux qui n’allaient pas dans son sens. Promu ministre des Affaires intérieures et de la Communication par Abe lors du premier passage de ce dernier au pouvoir en 2006-2007, Suga s’est distingué par son combat pour faire baisser la redevance télé. Depuis, il ne cesse de dénoncer les tarifs jugés trop élevés des services mobiles dans l’archipel. Piètre orateur, ce manœuvrier des coulisses est apparu comme le « maître de l’ombre ». Derrière sa figure de clown triste se cache une grande mobilité d’esprit et il ne manquera peut-être pas de surprendre son public. La réforme ne semble pas être sa priorité. Sa priorité est clairement « le redressement de l’économie, la protection de l’emploi, la numérisation de l’administration ». Suga a aussi un penchant pour le secteur du tourisme pour lequel il se met en quatre : fervent partisan de l’ouverture de casinos, il est aussi le chantre d’une campagne de subvention du voyage à travers le pays baptisé « GoTo Travel » qui, selon lui, n’a pas contribué du tout à la propagation du coronavirus au Japon contrairement aux craintes des médecins.
La composition du nouveau gouvernement japonais ressemble presque à un club de retraités ! Seul le ministre de l’Environnement, Shinjiro Koizumi (39 ans) – «un fils de» – se détache de la majorité des autres ministres dont la moyenne d’âge est de plus de 60 ans. C’est un «gouvernement de travailleurs» assure le Premier ministre, Yoshihide Suga (71 ans). Par ailleurs, l’âge moyen des cinq principaux dirigeants de cette omnipotente formation qu’est le PLD dépasse 71 ans. Pas une femme dans ce quintette. Le vice-premier ministre et ministre des Finances du gouvernement Abe, Taro Aso, rempile. Il ne peut être dégagé malgré ses 80 printemps, sa mauvaise humeur et ses bourdes verbales. La raison de cette gérontocratie est en partie liée au vieillissement de la population, mais surtout aux règles du PLD selon lesquelles on ne peut pas accéder à la fonction ministérielle avant d’avoir gagné au moins cinq fois aux élections. Les rares exceptions sont les jeunes très populaires comme Shinjiro Koizumi, le fils de l’ex-Premier ministre Junichiro Koizumi.
Les femmes peuvent également bénéficier de dérogations, mais elles sont peu nombreuses. Si peu que les deux seules que Suga a fait entrer dans son nouveau gouvernement ont déjà figuré dans un précédent cabinet. Et l’une d’elles, Seiko Hashimoto, est à un poste temporaire, puisque cette ancienne sportive de 55 ans est chargée des Jeux olympiques, fixés du 23 juillet au 8 août 2021. En tout cas, il s’avère que Yoshihide Suga n’aime pas les voix critiques. Il vient de refuser d’entériner la nomination au Conseil scientifique du pays de six professeurs recommandés par cette institution. C’est la première fois qu’un chef du gouvernement refuse de tenir compte des recommandations du Conseil pour le renouvellement de ses membres. Dès son intronisation, Yoshihide Suga n’a pas hésité à ferrailler avec les sociétés de télécommunications et les intellectuels. Pour l’heure, la priorité reste d’assurer la survie de l’économie et de continuer sur la voie des réformes économiques, la troisième des flèches des « Abenomics ». Mais le Japon vit depuis des lustres avec une dette publique supérieure à 200% du PIB (elle a dépassé 250%) et cela ne l’a pas ébranlé plus que ça. Les défis à relever concernent le vieillissement de la population, la faiblesse des naissances et la démoralisation de la jeunesse. En parallèle, le nombre de mariages diminue. Mauvais signes pour la troisième économie mondiale, qui repose de plus en plus sur la robotisation accrue.
Malgré une bonne gestion de la Covid-19, des préoccupations sociales grandissantes
Sans avoir imposé de confinement, et sans avoir cherché à éradiquer le virus, mais plutôt à en circonvenir les foyers et à les isoler, le Japon peut pourtant se targuer de résultats quasi exceptionnels : 91 402 contaminations et 441 décès à la mi-octobre, qui témoignent de la très grande discipline des Japonais, « maniaques de la propreté » et de la forte pression sociale qui s’exerce sur chacun d’eux. Mais ces qualités indéniables ont leur revers. Ces pressions, conjuguées à la dépression provoquée par les pertes d’emploi parmi les travailleurs précaires, dont la majorité sont des femmes, ont fait bondir les taux de suicide de 8% en septembre. Autre sujet préoccupant : malgré le vieillissement de sa population, l’Archipel hésite toujours à faire appel à l’immigration, même choisie. C’est dans les chiffres de la naturalisation que la réalité éclate. Jamais peut-être l’Archipel n’a été aussi populaire dans le monde. Ses conditions de vie font envie dans toute l’Asie, voire le monde entier. Or une poignée d’étrangers accèdent à la naturalisation. En sept ans d’administration Abe, 64.788 étrangers sont devenus japonais dont 10.853 qui n’étaient ni chinois ni coréens. Dans le même temps, pour une population deux fois moindre, la France a naturalisé 772.563 personnes. En 2019, deux fois plus de personnes sont devenues françaises que d’autres sont devenues japonaises en sept ans.
Le Japon met un point d’honneur à organiser un maximum manifestations internationales, afin de dissimuler son déclassement relatif qu’il vit très mal : organisation du G20 à Osaka en juin 2019 ; Coupe du monde de rugby en septembre 2019 ; JO 2021; et peut-être l’Exposition universelle à Osaka en 2025. Il s’agit de rester dans la compétition mondiale du soft power – cette capacité à séduire, à influencer et à attirer sans le secours de la contrainte – face à Pékin et à Séoul qui se posent en compétiteurs farouches. On comprend dès lors l’obsession des Jeux Olympiques. Ceux de 2020 devaient être la vitrine de l’essor de la robotique et des prouesses de la haute technologie. Tokyo entendant montrer au monde le site de test du Maglev, le train magnétique à la vitesse de 500 km/h, en écho au Shinkansen lors des JO organisés par le Japon en 1964. À l’époque, ces JO avaient été vécus comme une revanche sur la capitulation de 1945 et le symbole du redressement du pays. Une partie de l’opinion vit même dans les exploits des sportifs japonais la reconversion civile des vertus militaires. Le volontarisme du gouvernement à l’égard des jeux contraste avec son immobilisme sur des questions sociales et sociétales.
La troisième économie mondiale ébranlée, mais pas fortement
Déjà fragilisée au dernier trimestre 2019, du fait de la hausse de la TVA qui a bridé la consommation, l’économie japonaise est…
Le gouvernement presse le Conseil Français du Culte Musulman de former des imams estampillés tricolores. Des imams républicains. Laïcs ? Non, car il ne faut pas trop pousser quand même.
Un ultimatum a été fixé : le CFCM a 15 jours pour s’exécuter et adopter une charte conforme à nos valeurs. Le CFCM devra donc s’atteler à la formation d’imams bien de chez nous. Il en a déjà produit quelques-uns. De ce qu’on sait le résultat est catastrophique : les imams validés par le CFCM ne veulent certes pas qu’on décapite, mais ils se mettent en colère dès qu’on évoque Charlie Hebdo et Mila.
La République a une longue tradition dans le traitement des religions. Pendant la Révolution on créa des prêtres assermentés : ils devaient prêter serment de fidélité aux institutions républicaines. Les autres, les réfractaires, on leur coupait la tête. Bien plus tard, en 1905, la République fit la chasse aux curés. Des congrégations furent dissoutes. Des Jésuites expulsés. Des écoles religieuses fermées. On laissa néanmoins les églises ouvertes. Le Clergé apeuré baissa la tête et pria en silence. Fera-t-on la même chose avec les imams français ? Aurons-nous des imams assermentés ? Instaura-t-on dans les mosquées une prière pour la République, comme c’est le cas dans les synagogues ?
Qu’il nous soit permis d’être sceptiques. En réalité le gouvernement fait fausse route. Il nous faut en effet toujours plus d’imams étrangers. Car ceux-ci on pourra les expulser ! Alors qu’avec les imams français…
Sur France Inter, mercredi, l’auteur de L’énergie vagabonde a déploré l’état de l’Occident, et a glissé des critiques bien senties sur l’état de notre pays, fustigeant notamment la fermeture des librairies.
L’écrivain Sylvain Tesson, auteur notamment de L’énergie vagabonde ou Un été avec Homère, était au Haut-Karabakh il y a une dizaine de jours pour réaliser un reportage qui vient de paraitre dans le Figaro magazine. Le papier est assorti d’une tribune signée par 120 personnalités.
Sur France Inter, mercredi, il a expliqué qu’il soutenait la cause arménienne.
Sylvain Tesson n’oublie pas l’Arménie, cette échauguette de l’Occident
Sylvain Tesson est-il un auteur “engagé” ? « Mon cœur me porte vers l’Arménie, pour des raisons qui tiennent à mes affections culturelles, spirituelles, intérieures », a-t-il déclaré. Il a rappelé les liens profonds qui unissent traditionnellement la France et l’Arménie : « La France avait un lien d’amitié profonde avec l’Arménie – cette relation n’est pas complètement morte mais elle est en hibernation – et j’y suis parti pour apporter la preuve que nous ne les oublions pas totalement. »
Autre point qui pousse l’écrivain à prendre parti pour les Arméniens : leur appartenance à la chrétienté. Ce que la France, qui définit désormais son identité par la laïcité, a bien du mal à comprendre…
S’il chérit ce joyau qu’est notre idéal laïc, Sylvain Tesson ne veut pas le voir saper notre identité, nos racines. Il dit: « Malheureusement, la France n’a plus tellement de roman, de récit, de grande idée à offrir à sa société [autre que] la laïcité. Quand cela devient l’oubli absolu de son origine et de ses racines, c’est tout à fait terrible. La France fut un royaume chrétien et on ne peut rien comprendre à son histoire, son architecture, son art, ses paysages et même sa démocratie si l’on fait l’économie de penser que nous avons été Chrétiens. Et pour cette raison-là, nous avons un peu négligé ce qui s’est passé là-bas [en Arménie NDLR]. On prend ça pour des confins, le début de l’Orient, mais non, c’est une échauguette de l’Occident qui fut chrétien et qui est en train de tomber. » Le déracinement et le sentiment de ne rien devoir au passé, cette dimension de la post-modernité, l’écrivain la rejette : « Je n’aime pas l’idée que nous ne venons plus de rien d’autre que de nous-mêmes, quand nous considérons que nous ne devons plus rien au passé et quand nous croyons que tout se vaut. »
L’Histoire n’est pas finie
Sylvain Tesson alerte sur la menace que représente la Turquie d’Erdogan. Il aimerait que les pays occidentaux reçoivent l’avertissement des Arméniens : « Ce qui se passe devrait nous alerter, ‘il faut que vous compreniez qu’il se passe quelque chose’, disent les Arméniens. Il y a un énorme ordre turc alimenté par le carburant de l’islamisme, je sais bien que ça n’a rien à voir avec l’islam, mais il n’en est pas non plus complètement distinguable. »
Le combat des Arméniens du Haut-Karabakh, l’auteur de L’énergie vagabonde a donc pu le côtoyer de près pendant son reportage : « J’ai vu un peuple mobilisé, un peuple en larmes. Des femmes, des hommes, des vieillards qui reprennent des vieux fusils employés en 1994. » Une dimension particulière de ce combat est apparue à Sylvain Tesson, les Arméniens ne se battent pas pour un confort ou des intérêts économiques, mais bien pour leur survie. « Ça m’a ému, de voir ce peuple, pour qui il ne s’agit pas d’une guerre de territoires, de défendre un potager. Ce qu’ils défendaient, c’était leur vie sur Terre. Ce peuple-là a encore le souvenir du génocide de 1915, orchestré par le voisin turc qui a essayé de les rayer de la carte. Ils savent que ce qui se jouait là n’est pas un conflit territorial », analyse Sylvain Tesson.
Bercé par l’idée de la fin de l’Histoire, théorisée dans les années 1990 par l’américain Francis Fukuyama, l’Occident serait insensible à cette menace sur sa civilisation. « On a expliqué à ma génération, dans les années 90, que notre avenir était une mondialisation cyber mercantile, la fin de l’Histoire. Internet est arrivé, tous les hommes étaient reliés. C’était la fraternité qui allait commencer. Et puis non tout à coup l’Histoire est revenue. »
Rouvrir les librairies, pas une petite récrimination de bobo
Interrogé par le duo Demorand-Salamé, l’écrivain voyageur a été invité à réagir à la fermeture des librairies. Il y voit une atteinte à l’identité culturelle française : « C’est une immense erreur de communication, à mon avis, d’avoir fermé les librairies, pour une raison très simple: la France s’est toujours positionnée en championne des Arts et des Lettres, c’est même notre exception culturelle. » Avant de défendre les livres comme un formidable vecteur d’égalité: « Il ne s’agit pas là d’une petite récrimination de bobo élitiste installé dans sa tour d’ivoire qui voudrait que tout le monde se mette à lire. Je vous rappelle que le livre est un miracle de démocratie. Pour le prix d’un paquet de cigarettes ou de deux paquets de cigarettes, on peut avoir toute la poésie chinoise, toutes les œuvres complètes de Colette pour la sensualité, ou de Stevenson pour l’aventure. C’est fantastique. Ça s’appelle l’imprimerie de Gutenberg: on vous offre la clé d’un voyage intérieur et spirituel pour une somme modique (…) c’est quand même mieux que de mettre des rubans adhésifs [pour empêcher l’achat de livres dans les supermarchés NDLR].»
Pour Sylvain Tesson enfin, le confinement s’apparente à une atteinte à la nature même de l’Homme, qui est mobile par essence : « Je m’interroge beaucoup (…) nous faisons grand cas de nos privations, ce qui est normal. Je crois que nous avons une certaine angoisse quand nous voyons se restreindre notre capacité d’aller et venir (…) c’est la nature de l’être humain qui est un bipède », a-t-il simplement rappelé. Sylvain Tesson constate que les Français ne sont pas autant épris de liberté que ce que l’on veut bien dire. Le concept d’égalité, si cher aux Français (trop peut-être?), les pousse à remettre en cause leurs libertés : « Il y a quelque chose, pour les gens, qui est presque supérieur à la liberté, et qui est l’égalité. Pas l’équité et cette idée de justice impartiale, mais cette idée que du moment que tout le monde souffre alors on accepte d’être privés de nos libertés. » Il n’y a pas à dire, Sylvain Tesson est décidément notre phare anti-moderne. Avec ses mots justes, il éclaire d’une lumière crue les problèmes auxquels notre civilisation est actuellement confrontée.
Une fiction télévisée familiale allemande mettant en scène deux personnages populaires n’est pas du goût de certains…
Énième mini-tempête dans le verre d’eau progressiste. En cause, comme le révèle la presse allemande, une fiction familiale prévue pour les fêtes de fin d’année. Winnetou est une trilogie écrite à la fin du XIXème siècle par l’écrivain Karl May et devenue depuis extrêmement populaire outre-Rhin. Elle met en scène un Indien Apache, Winnetou, et son fidèle compagnon, un aventurier blanc surnommé Old Shatterhand. En 150 ans, la trilogie a donné lieu à d’innombrables adaptations aussi bien au théâtre qu’au cinéma, ou encore à la télévision (et Winnetou a été joué aussi bien par des Indiens comme Robert Alan Packard, rendu célèbre par le film Der Schuh des Manitou, que par des blancs).
Le groupe allemand ARD, propriétaire notamment des chaines Das Erste[tooltips content= »Das Erste est la première chaîne de télévision généraliste publique fédérale allemande appartenant au groupement public des radiodiffuseurs régionaux, ARD NDLR »]*[/tooltips], KiKA ou encore DW-TV, prépare une nouvelle version télévisuelle avec dans les rôles titres les acteurs populaires Alexander Klaws (Winnetou) et Thomas Gottschalk (Old Shatterhand) ; il s’agit de l’adaptation d’une pièce donnée l’année dernière au festival Karl May de Bad Segeberg. Le tout devant être diffusé fin décembre, pour un public familial.
Klaws est très apprécié des jeunes, s’étant d’abord fait connaître en Allemagne comme chanteur en remportant la première édition du télé-crochet Nouvelle Star en 2003.
La photo de la discorde
Sauf que, patatras, Alexander Klaws a eu la mauvaise idée de publier une photo sur son compte Instagram en guise de teaser. Une simple photo bon enfant où on peut le voir grimé en Winnetou aux côtés de son compère.
Il n’en faudra pas plus pour que des centaines d’internautes s’offusquent de cette publication et accusent Klaws de racisme. Que ce dernier soit le meilleur ou non pour le rôle, cela pourra toujours être débattu par nos amis allemands. Mais là n’est visiblement pas la question pour certains téléspectateurs : le problème est apparemment sa couleur de peau. « Ce redface est inimaginable en 2020, comment la production a-t-elle pu accepter cela » ; écrit un internaute, suivi par d’autres commentaires offusqués – certains s’en prenant même à l’équipe de maquillage…
Sauf que, comme l’a rappelé Ute Thienel, directeur de la société de production Segeberger Kalkberg, dès l’origine Karl May insistait sur le respect mutuel entre les personnages (et les différents groupes ethniques), en dénonçant toute forme de racisme et de xénophobie. « Regardons la couleur des cœurs, pas celle de la peau », fait-il d’ailleurs dire à Winnetou. Et Thienel de rappeler, à titre de comparaison, l’exemple de Ben Kingsley, acteur métisse (son père était d’origine indienne mais sa mère anglaise) qui fut oscarisé pour sa performance exceptionnelle dans le rôle de Ghandi. Pour prendre un autre exemple, le rôle de Cio-Cio-san (une femme japonaise) dans Madame Butterfly de Puccini a été merveilleusement interprété autant par des sopranos blanches, noires (telles que Camilla Williams) qu’asiatiques. Quoi qu’en disent ceux qui crient au yellowface et à « l’appropriation cultuelle ».
Burt Lancaster et Audrey Hepburn dans « Le Vent de la plaine » (1960). L’actrice britannique interprète une Indienne dans le film.D.R.
En tout état de cause, la production de Winnetou a confirmé qu’à aucun moment la couleur de peau n’a joué un rôle dans le recrutement du rôle du célèbre Apache. Seul le talent a compté, et selon ces critères, c’est Klaws qui l’a emporté. Ute Thienel rappelle d’ailleurs le succès immense du spectacle en 2019, et le groupe ARD confirme à ce jour la programmation. Pas de quoi convaincre certains trublions outre-Rhin.
Faudra-t-il donc remiser certains grands classiques américains, de la même manière que HBO a retiré l’iconique Autant en emporte le vent de sa plateforme (avant toutefois de le remettre au programme, mais avec un avertissement) ? Exit, le mythique Burt Lancaster dans Bronco Apache de Robert Aldrich (1954) ou Le vent de la plaine de John Huston (1964) où Audrey Hepburn interprète une jeune Indienne Kiowa adoptée, film qui visait justement à lutter contre le racisme ? Au tiroir, le pittoresque La rivière de nos amours (1955) où Kirk Douglas donne la réplique à Eduard Franz dans le rôle de Nuage Rouge ? Tout est imaginable…
La révolution #metoo et sa version française #balancetonporc ont condamné des innocents à la mort sociale. Si Éric Brion, le porc princeps, qui publie Balance ton père, a obtenu justice devant le tribunal, personne ne peut réparer les vies gâchées des infortunés, célèbres et anonymes, évoqués par David Doucet dans La Haine en ligne. Quant aux journalistes qui, en propageant de fausses accusations, ont allumé le bûcher, on attend leur mea culpa.
« Les œufs se rebiffent ». Ainsi s’intitule un article d’Hannah Arendt écrit au tout début des années 1950 et publié pour la première fois en France au tournant du millénaire. Arendt y détruit l’idée que la fin pourrait justifier les moyens et flaire l’essence du totalitarisme dans l’acceptation d’un moindre mal au profit d’une grande cause. En exergue de son texte, elle place ce court poème de Randall Jarrell, Une guerre.
« Lentement, se mirent en route vers un autre monde, À quatre heures, un matin d’hiver, d’autres jambes… On ne casse pas d’œufs sans faire d’omelette – C’est ce qu’ils disent aux œufs. »
Pas d’omelette sans casser des oeufs
En d’autres termes, quand les masses se mobilisent pour des promesses de lendemains qui chantent, c’est le plus souvent une marche fatale qui se met en branle. « À travers toutes les vicissitudes », écrit Arendt, les communistes « avaient gardé bonne conscience, croyant sincèrement qu’une société socialiste sans classe – qui signifiait encore pour eux l’avènement d’une certaine justice sur cette terre – ne pouvait se construire sans de grands sacrifices en vies humaines ». Mais il arrive que des moutons en aient marre qu’on les conduise à l’abattoir toujours plus gourmand de l’utopie. Que des œufs se rebiffent. Si on veut être précis, on dira que la formule n’est pas tant d’Hannah Arendt que de sa traductrice, Anne Damour. Comme titre, Hannah Arendt avait choisi : « The Eggs Speak Up ». « Les œufs l’ouvrent », pourrais-je à mon tour tenter.
L’ouvrir alors que beaucoup voudraient qu’ils la ferment, c’est ce qu’ont osé Éric Brion et David Doucet dans deux livres radicalement différents, mais partant d’une même tempête essuyée jusqu’à frôler la noyade. Celle du tribunal médiatique et des causes que l’on croit commodément trop bonnes pour pouvoir faire le mal. Deux ouvrages qui ciblent l’un des plus implacables broyeurs d’œufs de notre époque : la presse et ce qui, à bien des égards, ressemble à une culture de l’impunité. Un charnier où les « morts sociales » – et parfois les morts tout court – s’amoncellent sans qu’à peu près personne ne se sente responsable ni fasse quoi que ce soit pour corriger le tir.
« On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. C’est un discours que j’entendrai souvent […] dans la bouche de beaucoup de féministes ultra », écrit Éric Brion dans Balance ton père, son lessivage d’honneur en forme de lettre à ses deux filles. « Le problème, c’est que généralement on les oublie, les dommages collatéraux. Mais, moi, je suis bien là. […] Je suis considéré comme un petit rien sur la grande voie de la libération de la parole et l’avancée du féminisme. Je vais devenir le petit grain de sable. Je ne vais pas me taire. » Et il l’ouvre grand, celui qui a été le « porc » princeps balancé par Sandra Muller quelques jours après la révélation des désormais célèbres accusations contre Harvey Weinstein et quelques heures avant que flambe sur les réseaux sociaux le non moins fameux hashtag #metoo. Celui qui devait inviter les femmes à témoigner des violences qu’elles avaient pu endurer au cours de leur vie et qui allait rapidement se muer en panique morale traquant les « libérations de la parole » non conformes. L’appel du 13 octobre 2017 tapait encore plus fort. Muller incitait son monde à raconter « en donnant le nom et les détails » un harcèlement sexuel au travail. Comme cas d’école, elle dénonçait Brion, coupable à ses yeux de ce genre de comportement délictueux par des paroles prononcées en 2012 lors d’une soirée arrosée. Comme elle l’explicitait dans une tribune publiée dans Le Monde en décembre, son « Tu as des gros seins, je vais te faire jouir toute la nuit » lui avait provoqué « honte, déni, volonté d’oubli, faille spatio-temporelle ». Avec Brion, Muller croyait tenir son Weinstein – « The Pig », comme on le surnommait à Hollywood.
20 000€ de dommages et intérêts
Elle fut crue, célébrée comme « briseuse de silence » par le magazine Time au rang de ses « personnes de l’année » et, en septembre 2019, condamnée pour diffamation, avec obligation de verser 20 000 euros de dommages et intérêts plus frais d’avocat à Brion. Si Muller a interjeté appel, l’ironie est plus que mordante pour celle qui prétendait veiller à ce que « les hommes ne soient pas […] jetés en pâture à la vindicte populaire et lapidaire sans éléments probants ». Du côté de Brion, son monde d’avant n’est pas près de lui revenir. Passer pour un harceleur – et même parfois un violeur, l’une des règles de la rumeur étant que qui peut le moins peut le plus – lui a coûté des amis, une compagne, des revenus et des mois de santé mentale en chute libre. Il avoue que seule l’existence de ses filles, et sa volonté de les « accompagner plus loin », lui a passé l’envie de se défenestrer.
David Doucet a lui aussi salement contemplé l’abîme. Journaliste et essayiste spécialiste de l’extrême droite, Doucet était membre de la « Ligue du LOL », ce groupe Facebook privé accusé en février 2019 d’avoir, entre autres, fomenté des raids de cyberharcèlement au début des années 2010. Une affaire que d’aucuns allaient rêver comme le #metoo du journalisme français en la voyant déboucher fissa sur une quinzaine de licenciements. Dont celui de Doucet, à l’époque rédacteur en chef des Inrockuptibles, accusé de management « toxique » et interdit, quelques semaines plus tard, de se refaire une santé professionnelle dans l’équipe de Cyril Hanouna. À l’heure où sort son livre La Haine en ligne, résultat d’un an d’enquête et d’une centaine d’entretiens sur la « mort sociale » qu’entraînent les lynchages numériques, le soufflé de la « libération de la parole » dans les rédactions s’est ratatiné. À la faveur de quelques retours critiques sur l’emballement dans Next Impact – la série en quatre volets de Jean-Marc Manach « La fabrique d’un bourreau idéal » est entièrement consacrée au cas Doucet –, Marianne, Le Point ou Causeur, la « Ligue du LOL » évoque surtout l’un des fiascos médiatiques parmi les plus cuisants de ces dernières décennies. Et comme de juste, les mêmes qui en ont fait leurs gorges chaudes préfèrent désormais regarder ailleurs et balayer le problème sous le tapis.
Hubris journalistique
Sauf qu’il en faudra plus pour dissiper la vilaine odeur qui se dégage du livre de Doucet et, dans une moindre mesure, de celui de Brion. Celle de l’hubris journalistique. D’un milieu où le ratio paille/poutre des leçons de morale pète tous les scores et qui n’a toujours pas développé de système immunitaire réellement effectif pour pallier ces excès. On a beau se pogner sur la charte de Munich – le journaliste doit « respecter la vérité » ; « rectifier toute information publiée qui se révèle inexacte » ; « s’interdire […] la calomnie, la diffamation, les accusations sans fondement » – ou celle du Syndicat national du journalisme – qui nous enjoint à ne pas confondre notre métier « avec celui du policier ou du juge » –, les journalistes consciencieux avaient sans doute aquaponey quand les accusations de Sandra Muller étaient prises pour parole d’Évangile dans des rédactions trop heureuses de se la raconter chevaliers blancs de l’oppression féminine. À l’automne 2017, sur plusieurs milliers d’articles et de reportages suscités par son histoire, Brion affirme qu’un seul journaliste se serait cassé à l’appeler pour lui demander sa version. Le pompon revient à un article de L’Obs signé Marie Vaton, où Brion est décrit à tort comme patron de Muller au moment de sa goujaterie. « L’Obs, déplore Brion, le journal de Jean Daniel et Jacques Julliard, la Bible familiale à laquelle mes parents sont abonnés depuis des dizaines d’années comme la plupart des enseignants de gauche… En écrivant cela, Marie Vaton, amie de Sandra Muller sur Facebook, accrédite la rumeur selon laquelle j’aurais été son supérieur hiérarchique en 2012. Et cette dernière, journaliste, rappelons-le, ne prendra pas la peine, en reproduisant cet article, de préciser que c’est faux. Mes filles, si un jour vous croisez cette Marie Vaton, demandez-lui pourquoi elle a commis cette “erreur”. Cette journaliste avait-elle eu Sandra Muller en amont de l’article ? Si elle n’a pas pris la peine de vérifier, c’est grave. Si elle savait que c’était faux, ça l’est encore plus. J’ai rêvé d’être journaliste. J’ai appris à la vieille école, des règles simples : vérifier les sources, ne pas nommer une personne accusée directement, appeler pour croiser les versions. »
À ce titre, le calvaire de Philippe Caubère, auquel Doucet consacre une dizaine de pages, fait encore plus froid dans le dos. En mars 2018, il est accusé de viol « sous emprise » par une comédienne, ex-militante Femen devenue chantre de l’antispécisme avec Boucherie Abolition – une association dénonçant les « tortures eugénistes » de l’élevage et son « industrie du viol procréatif » avec laquelle elle a été condamnée en novembre 2019 à dix mois de prison avec sursis pour avoir causé la mort de près de 1 400 dindes en pensant les « libérer ». La plainte de cette femme, à l’évidence psychologiquement fragile comme on dit poliment, serait probablement restée confidentielle si le Huffington Post n’avait pas eu la riche idée de publier, en avril, son interview détaillant en une dizaine de minutes sa relation devenue prédatrice avec l’alter ego de Ferdinand Faure. En réalité, comme le dévoilera une enquête de Thibaut Solano publiée dans L’Express en février 2020, l’entretien original avait duré plus d’une heure et, face caméra, la tragédienne activiste avait accusé Caubère d’avoir torturé et tué des prostituées, d’adorer se masturber devant des images de la Shoah et d’avoir attaché une ex-compagne à un radiateur avant de la soumettre à un viol collectif. Conscients que de tels propos risquaient de décrédibiliser la « libération de la parole » de cette forcément victime et de les priver d’une belle culbute en revenus publicitaires, les journalistes du Huffington Post avaient tout simplement caviardé les passages les plus délirants pour ne conserver que le plus crédible. Au diable l’injonction faite au journaliste de « ne pas supprimer les informations essentielles et ne pas altérer les textes et les documents » selon la charte de Munich et aux chiottes Philippe Caubère, flingué sur l’autel de #metoo et de son premier commandement : « Tu croiras toutes les femmes. » La plainte pour viol a été classée sans suite, il attend désormais l’issue de la sienne, pour diffamation.
« Dans la simplicité de la vie quotidienne, écrit Arendt, s’applique une règle suprême : chaque bonne action, même pour une “mauvaise cause”, crée un peu de bien dans le monde ; chaque mauvaise action, même au nom de l’idéal le plus élevé, rend notre monde ordinaire un peu plus détestable. » Son analyse visait le totalitarisme et les aveuglements de ses thuriféraires persuadés de ne pas faire le mal en tolérant le « moindre ». Dans le journalisme – cette « grande catapulte mise en mouvement par de petites haines », disait Balzac –, les bottes font en général moins de bruit, mais c’est parce que leurs semelles collent d’un paquet d’œufs écrabouillés.
Claude Halmos, spécialiste de la psychologie de l’enfant, nous explique en quoi la victoire de Joe Biden à l’élection présidentielle américaine est bonne pour notre moral.
C’est une émission de France info qui appelle peu de commentaires, à vrai dire. Il suffit de l’écouter: difficile d’en croire ses oreilles.
Le trait est gros, comme dans un conte: d’un côté le méchant, de l’autre le gentil. Et comme point de départ, un présupposé qu’il serait bon de vérifier: la victoire de Joe Biden nous aurait remonté le moral. Elle serait, plus exactement, un signe « un peu magique » nous donnant « des raisons d’espérer » dans la période difficile que nous traversons. Il faudrait demander la confirmation de ce postulat à tous les gens qui sont sur le point de perdre leur emploi, de fermer leur entreprise, qui vivent une profonde dépression à cause de la solitude, de la privation de toute vie sociale autre que professionnelle: l’élection de Joe Biden leur a-t-elle vraiment redonné l’espérance? On peut avoir quelques doutes, on peut même se dire qu’ils n’en ont strictement rien à faire. Mais soit, admettons: l’élection de Biden est bénéfique pour l’état « émotionnel et psychologique » des Français.
Et voyons pourquoi. D’abord, selon Claude Halmos, la légèreté avec laquelle Trump a traité le coronavirus nous a « sensibilisés au sort des Américains »: nous avons donc éprouvé envers eux une forme de compassion et nous nous réjouissons pour eux que leur cauchemar prenne fin. Mais aussi parce que cette élection revêt une dimension « humaine au moins autant que politique »: cette transition va autoriser la psychanalyste à établir une opposition radicale entre les deux candidats. Trump incarnerait « de manière presque caricaturale » « l’autocrate tout-puissant »: on croit rêver. La caricature, c’est elle qui la dessine. On le dit grotesque, vulgaire et égocentrique mais personne jamais n’a accusé Trump de se comporter en autocrate. Pour lui, dit-elle, « l’intérêt général et la vie des êtres, qu’il s’agisse du virus ou du climat, ne comptent pas. » Ne peut-on pas concevoir que Trump ait une autre conception de l’intérêt général et de ce qui importe dans la vie des êtres? Claude Halmos a, avec le président des États-Unis, un désaccord qui relève tout à la fois de la philosophie politique et de la doctrine économique ; elle le convertit en condamnation morale décomplexée sur le ton de l’évidence consensuelle. Elle ajoute que Trump « rejette tout ce qui n’est pas semblable à lui »: accusation totalement gratuite qu’elle fonde sur « son racisme et sa xénophobie » comme s’il s’agissait de données incontestables et communément admises, alors même qu’une des informations de ce scrutin est la progression du vote Trump chez les Latinos et les Afro-américains. Trump devient ensuite, dans le discours de la psychanalyste, une espèce de monstre, un être qu’elle exclut de l’humanité :
IL INCARNE, EN OUTRE, LE MÉPRIS DE LA SCIENCE, DE LA CULTURE, DES LOIS, ET DES INSTITUTIONS, C’EST-À-DIRE DE TOUT CE QUE LES SOCIÉTÉS HUMAINES ONT SU CRÉER. […] IL SE PRÊTE DONC À ÊTRE LE SYMBOLE D’UNE SORTE DE « MONDE SANS PITIÉ », OÙ L’HUMAIN N’A PAS DE PLACE, ET QUI EST À CE TITRE, TRÈS ANGOISSANT.
Elle construit ensuite, par opposition, un portrait fantasmé de Biden. S’il « met en avant son humanité », elle n’invite pas à voir là une stratégie de…
Dans la guerre contre le terrorisme, on ne peut se contenter de nommer l’ennemi: l’islamisme. Pour la gagner, il nous faut aussi défendre nos valeurs, savoir qui l’on est.
C’est l’histoire d’un peuple ignorant tout des fondements moraux qui l’ont vu grandir. Il en jouit mais il ne sait les défendre. Pire encore, il en a oublié les noms. C’est en tout cas le sombre constat que l’on retient des pléthores de commentaires qui firent suite à l’assassinat tragique de Samuel Paty, professeur d’histoire à Conflans-Sainte-Honorine. Son seul crime fut celui d’enseigner le sens profond d’un droit séculaire, la liberté d’expression. À cet affront, les lâches de l’islamisme ne pouvaient répondre que par le sang, une mission macabre pour laquelle les volontaires sont malheureusement aujourd’hui légion.
Cette France, on en vient même à lui dérober son nom, on lui préfère la « République » et de peur d’émouvoir quelques sensibilités jacobines, on invoque inlassablement la fameuse « communauté nationale » à défaut de parler du peuple
Une fois de plus, nous n’avions rien d’autre à offrir que des bougies et des fleurs, armes redoutables avec lesquelles la France se défend depuis plus de 30 ans. Ces moments d’émoi national que les Français ne connaissent maintenant que trop bien, dévoilent souvent l’état philosophique d’une société et de ce point de vue, le bilan est encore sans appel. Une fois de plus, les mots sont vides, les concepts se confondent et les débats se noient dans les vieilleries d’un discours républicain fade et désuet.
Rapidement, les platitudes fusent. On entend parler de « laïcité », de « droit au blasphème », on défend le droit de caricaturer et on parle même de démocratie. Autant d’incantations qui illustrent malheureusement bien un vieux réflexe français, celui de tout diviser, de fragmenter, c’est cette fameuse France des statuts. Cette France, on en vient même à lui dérober son nom, on lui préfère la « République » et de peur d’émouvoir quelques sensibilités jacobines, on invoque inlassablement la fameuse « communauté nationale » à défaut de parler du peuple.
À croire qu’en commettant l’innommable, le terroriste tchétchène qui s’était acharné sur ce pauvre professeur exprimait simplement sa désapprobation d’un système politique. Qui sait, peut-être préférait-il la monarchie constitutionnelle à l’anglo-saxonne ? À défaut de l’avoir protégé physiquement, on doit bien à la mémoire de Monsieur Paty le courage de défendre pleinement, passionnément et sans l’once d’un quelconque compromis sémantique ce pour quoi il est tombé, la liberté.
Défendre notre liberté
Étonnamment, plus de deux siècles après la plus grande révolution libérale de l’histoire politique moderne, la Révolution Française, le même peuple qui avait alors décidé de s’affranchir des chaînes de l’État se retrouve aujourd’hui incapable d’en assumer les inspirations philosophiques.
Lorsque l’on caricature, lorsque l’on blasphème, lorsque l’on insulte, lorsque l’on provoque, lorsque l’on rit, lorsque l’on nie, en somme lorsqu’on offense, on exerce purement et simplement cette liberté.
Nul besoin de la décomposer, de la subdiviser, ou bien de la déguiser derrière des sous-droits, la liberté est une ou elle n’est rien. D’ailleurs parler de droit au blasphème dans un pays qui prétend ne connaître aucun culte est au mieux contradictoire, au pire hypocrite. Qualifier une caricature de « blasphématoire » c’est reconnaître la supériorité sacrée d’un dogme religieux et de fait, ménager ses fidèles irrités en les assurant du statut spécial que revêt cette forme d’expression. Or, la liberté d’expression ne peut reconnaître aucune exception et ne peut fléchir face aux indignations philosophiques, idéologiques ou religieuses.
Alors comment expliquer autant de frilosité, autant de réticence à arborer fièrement le premier mot de notre devise nationale ? La réalité est que nous souffrons encore de ce vieux mal français qui préfère déléguer le bien à la force d’État et qui par peur ou abus de pouvoir, refuse de faire confiance à l’individu. Ainsi, au fil des années se sont multipliés les tribunaux idéologiques tels que le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) ou encore les lois mémorielles comme la loi Gayssot qui réprime pénalement le négationnisme. Ces appareils contraignants ont une double conséquence, la première est morale, la seconde est pratique.Morale parce que limiter la liberté d’expression aux frontières de la haine, c’est cristalliser la séparation de ce qui est idéologiquement acceptable de ce qui ne l’est pas. Réprimer la haine, c’est accepter que la fin justifie les moyens et décider qu’afin d’éviter le désastre on musèle l’individu pour le salut des masses. Aussi louable qu’en soit l’intention, la censure est par essence immorale.
Pratique car dès la première contrainte, on assume de confier à la justice le soin d’arbitrer le bien et le mal. Or nul appareil, aussi précis soit-il, ne saurait se targuer de savoir définir les limites du convenable. Comme l’explique Jordan Peterson, psychologue et intellectuel canadien, « pour être à même de réfléchir, il faut risquer d’être offensé ».
À l’inverse la censure, aussi juste soit son intention, entraine mécaniquement la régression intellectuelle. Plutôt que d’user de sa voix pour combattre le mal et éradiquer la haine, on s’en remet lâchement à la force pour la bâillonner, pire, on héroïse ceux que l’on réduit au silence forcé. À l’image du système immunitaire qui s’affaiblit en l’absence d’agressions extérieures, les idées et réalités qui demeurent hermétiques à toute remise en question se fragilisent. Lutter contre le négationnisme de la Shoah, c’est au contraire savoir défendre son historicité, c’est se confronter à l’ennemi. Protéger le camp du bien c’est savoir le défendre. Lorsque la mémoire de millions d’innocents est en jeu, il incombe à l’individu le devoir moral de l’argument. De même, honorer la mémoire de Samuel Paty c’est avant tout, savoir nommer, assumer et exercer pleinement ce pourquoi on s’en est pris à lui.
Une tribune libre du Polonais Eryk Mistewicz, de l’Institut des Nouveaux Médias
À de nombreuses reprises déjà, j’ai eu l’opportunité d’expliquer à mes amis Français l’attachement des Polonais à certaines valeurs qui leur sont particulièrement chères. Si on essaie de comprendre nos motivations, on comprendra également nos choix politiques, y compris au niveau de l’UE.
Liberté, liberté au-dessus de tout
Coincée entre l’Allemagne et la Russie, la Pologne manqua souvent d’espace pour s’épanouir. Même aujourd’hui, un certain nombre de mes interlocuteurs français, des gens pour la plupart très bien éduqués, m’assurent qu’effectivement « il ne peut y avoir de place entre la Russie et l’Allemagne ». Et l’histoire de le confirmer : il n’y avait pas de place pour la Pologne ni entre 1795 et 1918 (la période des partages), ni entre 1939 et 1945, quand un conflit mondial meurtrier pour la population a vu, d’un côté, les Allemands punir de peine de mort tout Polonais venant en aide à un Juif (n’empêche que le plus grand nombre d’arbres au Yad Vashem sont polonais !), et de l’autre, les Russes fermer les yeux sur l’extermination de civils, comme en août 1944, lors du soulèvement de Varsovie contre l’occupation allemande. Il n’y avait pas non plus de place pour la Pologne entre 1945 et 1989, quand l’économie polonaise, assujettie à l’économie communiste de planification centralisée, devait s’acquitter durant des décennies d’un lourd tribut envers l’URSS.
Mais à chaque fois les Polonais se révoltèrent. A l’époque des partages, ils enclenchaient des insurrections contre l’oppression étrangère. Les défaites successives poussaient les élites du pays à émigrer, la plupart du temps en France d’ailleurs. Pendant la Seconde guerre mondiale, il n’y avait pas en Pologne de gouvernement de collaboration avec le IIIe Reich. Nous n’avons pas accepté l’invasion soviétique non plus. Les deux agresseurs se livraient à de terribles exactions : à l’instar des Allemands (meurtres de masse à Piaśnica et Palmiry), les Russes tuèrent à Katyń, d’une balle dans la nuque, des milliers d’officiers de l’Armée polonaise, ingénieurs, enseignants, scientifiques, prêtres.
A l’époque du stalinisme et du dégel, les Polonais se révoltaient contre le pouvoir communiste qui leur avait été imposé de force au sortir de la guerre. Poznań en 1956, Gdańsk en 1970, et puis tout le territoire national en 1980 avec la révolution « Solidarité ». Pouvait-elle être autre chose qu’un appel généralisé à la liberté ?
C’est donc pour ces raisons que les Polonais, tout comme les autres nations centre-européennes, sont sensibles à toute tentative de privation de liberté. A toute tentative de pression quant à leurs modes de vie, la façon dont ils souhaitent éduquer leurs enfants et les valeurs qu’ils veulent professer. En intégrant le système de défense (l’Otan) ou celui communautaire (l’UE), ils définissaient clairement les sphères de l’État-nation qui leur étaient les plus chères, et les libertés dont jamais ils ne pourraient se priver.
Il n’est donc pas concevable pour les Polonais de renoncer à leurs libertés (celle par exemple de choisir la tradition dans laquelle ils vont éduquer leurs enfants) uniquement pour des motifs d’ordre financier, comme la suspension de subventions européennes. Ces dernières sont d’ailleurs un mythe, car elles ne constituent que 1,8% du budget national. 1,8% seulement ! Notons au passage que l’économie polonaise est, dans le contexte de la crise du Covid-19, l’une des économies qui croit le plus fortement en Europe. Avec un chômage parmi les plus bas sur le continent. Et ceci malgré l’ambitieux programme d’allocations de soutien aux familles. De plus, une lutte efficace contre la fraude à la TVA assurait ces dernières années plus de rentrées budgétaires que ce que la Pologne obtenait sous forme de subventions du budget européen. Il existe des analyses, celles de Thomas Piketty notamment, qui montrent clairement que les transferts de bénéfices vers l’UE effectués par les entreprises étrangères localisées en Pologne dépassent les sommes obtenues par le pays dans le cadre des subventions européennes.
L’idée que les Polonaises et Polonais puissent renoncer à leur liberté pour des montants dont l’impact sur le PIB du pays est estimé à 1,8% ne peut que mettre mal à l’aise et donner l’impression d’assister à un chantage moral, une pression inimaginable entre partenaires sur pied d’égalité qui tentent de se comprendre.
Solidarité avec les plus faibles, les persécutés et tous ceux que l’on prive de liberté
Peu d’Occidentaux savent que la Pologne accueille le plus grand nombre d’immigrés hors-UE de tous les États-membres. Les données Eurostat montrent que notre pays délivre le plus de titres de séjour pour 1000 habitants (15,2), alors qu’en Allemagne ce chiffre est de 6,0 et en France – de 3,5.
Le plus grand groupe ethnique à rechercher son havre de paix et ses chances de réussir sont les Ukrainiens, dont le nombre est évalué à environ 2 millions de personnes. Parmi eux, d’anciens résidents de Crimée, annexée par la Russie, et de la région de Donbass. La guerre n’y est toujours pas finie. En résultat d’une autre guerre, allumée par un satrape soutenu par Poutine – Alexandre Loukachenko – des hommes et des femmes sont aujourd’hui persécutés en Biélorussie. Beaucoup d’entre eux trouvent leur refuge en Pologne et le gouvernement polonais a construit à Varsovie une Maison biélorusse pour leur dispenser aide et solidarité.
Quiconque connaît la Pologne et les Polonais n’en est pas surpris. La Pologne, depuis des siècles, est un pays hospitalier, ouvert et solidaire. Nous venons en aide aux victimes de persécutions, de guerres et de catastrophes naturelles. Au passé, les Polonais offraient leurs tables et leurs toits aux Juifs, calvinistes, Tchèques, Grecs pourchassés d’autres contrées européennes. Des soldats et volontaires polonais sont aujourd’hui engagés dans des missions de stabilisation à travers le monde, en y apportant leur soutien concret. Nous sommes une nation de gens courtois et nous accueillons les bras ouverts tous ceux qui veulent s’installer chez nous, dans le respect de notre culture et de nos traditions : Ukrainiens, Vietnamiens, Chinois, mais depuis peu aussi Français, de plus en plus souvent d’ailleurs, Espagnols, Italiens, Portugais… Notre pays leur garantit la tranquillité, la possibilité de s’épanouir professionnellement et la sécurité au quotidien.
Démocratie et droits de l’homme : des actions réelles et non pas que des slogans
Les Polonais en ont assez du blabla qu’ils leur rappelle trop la propagande soviétique des années 1945-1989. Ils en ont assez de la langue de bois des fonctionnaires européens et de longues leçons de conduite proférées par la bureaucratie, qu’elle soit soviétique ou bruxelloise.
Ils n’ont besoin ni de remontrances ni de décrets des fonctionnaires de l’UE quant aux droits des femmes, comme ce sont toujours eux qui préservent, en signe de respect, la coutume ancienne du baisemain, aujourd’hui totalement incomprise en Occident. C’est en Pologne que les femmes acquirent la plénitude des droits de vote et d’éligibilité dès 1918 déjà, bien avant la Grande-Bretagne (1928), la France (1944) et la Suisse (1971). La place des femmes dans la société polonaise est à plusieurs égards particulière.
Les Polonais respectent la loi et entendent la séparation des pouvoirs comme un équilibre où aucun pouvoir ne domine. C’est leur histoire qui leur apprend que tout déséquilibre en la matière est dangereux pour la démocratie. Ils savent aussi que toute tricherie tôt ou tard revient au grand jour pour amplifier les problèmes que l’on voulait passer sous silence.
La Pologne à l’origine du droit européen
Il serait utile de rappeler que ce sont les Polonais qui étaient à l’origine du droit européen. Ce sont eux qui avaient initié et promu l’idée de résoudre les conflits internationaux pacifiquement et introduit la classification des guerres en « justes » et « injustes ». Stanislas de Skalmierz, premier Président de l’Académie cracovienne renouvelée en 1400, et Pawel Wlodkowic, précurseur de la tolérance religieuse, sont considérés comme les chefs de file de l’école polonaise du droit international.
Qui était le premier à rêver une organisation des Républiques européennes ? Qui était le premier à argumenter, déjà dès 1748, que la stabilité politique en Europe devait reposer sur l’équilibre des forces ? Stanislas Leszczynski, roi de Pologne et duc de Lorraine, auteur du Mémorial de l’affermissement de la paix générale. N’oublions pas non plus Adam Jerzy Czartoryski, homme d’État et chef de l’émigration polonaise, auteur d’Essai sur la diplomatie (1830) dans lequel il expose sa vision d’une Europe de la paix, respectant les droits des individus et défendant les nations faibles devant les plus puissantes.
L’histoire des idées républicaines de la politique et de la création d’une Europe moderne possède aussi des représentants polonais : Josef Retinger, secrétaire général du Mouvement européen, fondateur du groupe Bilderberg, Rafał Lemkin – juriste pénal juif polonais puis américain, qui forgea le terme de « génocide » et rédigea un projet de convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, adoptée dès 1948, Adam Rapacki, qui au sein de l’ONU proposa d’instaurer une zone exempte d’armes nucléaires en Europe centrale et qui, plus tard, postula la convocation d’une Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe.
Nous étions et nous sommes en Europe. Nous n’allons nulle part. Nous voulons la soutenir à construire sagement sa force économique et innovante. A créer des lignes de coopération et de compréhension réciproque. Notre apport à la communauté européenne est d’ores et déjà considérable : depuis plus de 200 ans, nous lui insufflons, avec les autres nations européennes, un esprit républicain. Face à la pression extérieure, l’Europe ne pourra relever les défis qu’en coopérant, avec respect et attention réciproques.
Pour le député du Val-d’Oise, la France est largement responsable de la montée de l’islamisme parmi ses citoyens musulmans, relégués dans des quartiers pourris désertés par les pouvoirs publics. Sans oublier la coupable confusion entre islam et terrorisme et la laïcité radicale qui ne peut que heurter les croyances de nos concitoyens musulmans. Entretien.
Élisabeth Lévy. Vous êtes plutôt sans-frontiériste et partisan de la « laïcité ouverte ». L’assassinat de Samuel Paty a-t-il ébranlé certaines de vos convictions ?
Aurélien Taché. Au risque de vous étonner, elles ont plutôt été renforcées. Je crois profondément que, pour sortir de l’ornière, nous devons réaffirmer nos principes démocratiques et nos libertés. Il peut y avoir, dans l’islam, des conservateurs qui veulent que les lois ou la vie sociale soient plus conformes à leurs valeurs religieuses. Ce phénomène ne doit pas être pris à la légère, mais doit être distingué du terrorisme. Dans l’école publique française, la liberté d’expression doit être enseignée, les caricatures doivent pouvoir être montrées. Reste que, quand il y a des frottements entre les croyants et l’école de la République, comme c’est déjà arrivé dans notre histoire, il vaut mieux le régler par la liberté que par l’interdiction.
On a envoyé l’armée dans les églises ! On demande beaucoup moins aux musulmans aujourd’hui qu’aux catholiques d’hier.
La loi de 1905 consacre la victoire du camp libéral, plutôt qu’une laïcité radicale qui aurait exclu la religion de la société. Il faut adopter la même conception avec les musulmans.
Vous parlez de frottements, quand nous observons partout des affrontements. Il y a comme le dit Kepel un « djihadisme d’atmosphère », en tout cas une imprégnation islamiste. D’après les enquêtes, elle concerne un gros tiers des musulmans français, mais la moitié de la jeunesse. N’avez-vous pas minimisé le problème ?
Je ne dis pas que ça n’existe pas, mais attention aux chiffres et aux effets de loupe. J’aimerais qu’on interroge sur ces sujets des jeunes d’autres milieux ou d’autres religions.
Ce ne sont pas des jeunes issus d’autres religions, comme vous dites, qui menacent Mila de mort.
Je vous assure que des jeunes filles qui se font insulter, maltraiter, violenter, il y en a dans bien des milieux ou l’islam n’existe pas, comme dans celui rural, populaire et très largement sécularisé où j’ai grandi.
Vous prétendez ne pas être dans le déni, mais vous voyez des problèmes partout sauf là où ils crèvent les yeux. Qui refuse de passer devant une Marianne dépoitraillée, qui menace les professeurs, qui insulte les prétendus blasphémateurs ?
Je soulignais juste que les comportements machistes ne sont nullement l’apanage des musulmans. Certes, l’islam radical pose un problème spécifique. Encore faut-il réfléchir aux racines du mal. Si l’intégration est en panne, c’est parce que la République ne met plus les mêmes moyens qu’avant dans l’éducation de sa jeunesse. De plus, au début du xxe siècle, on ne demandait pas aux gens de proclamer que la loi de l’État était supérieure à la loi de Dieu. Pour un croyant conséquent, cela n’a pas de sens.
Je vous l’accorde. Ce qui importe, ce sont les conséquences pratiques que l’on tire de cette hiérarchie intime : le respect (ou non) de la loi commune qui implique de ne pas imposer la sienne à ses concitoyens et coreligionnaires.
En effet, mais ceux qui ne respectent pas la loi ou les enseignements dispensés à l’école vivent toujours dans des endroits où on a désarmé le service public et affaibli le tissu associatif.
C’est une blague ? Ce sont des associations financées par nos impôts qui incitent les jeunes musulmans à ne pas se mélanger avec leurs compatriotes – qu’ils appellent « les Français ».
Il faut faire le tri et sanctionner, ou a minima cesser de financer celles qui exercent une influence néfaste. Mais on ne va pas traquer celles qui ont une attitude un peu conservatrice dès lors qu’elles ne se livrent pas à un prosélytisme démesuré et ne montrent pas de porosités avec des groupes violents, car ce serait tout simplement antidémocratique.
Depuis trente ou quarante ans, on a laissé les enfants issus de l’immigration dans les quartiers les plus pourris où ni vous ni moi ne voudrions vivre
Je me demande ce qu’est un prosélytisme mesuré… Passons. Primo, vous raisonnez en marxiste qui croit que tout se résout par la croissance des forces productives. Et deuxio, alors que de nombreux responsables musulmans dénoncent l’idéologie victimaire qui a conduit leur jeunesse dans le mur, vous en rajoutez sur la République qui n’a pas tenu ses promesses. Trouvez-moi un pays plus généreux que la France…
Je ne suis pas du tout d’accord sur ce dernier point. Depuis trente ou quarante ans, on a laissé les enfants issus de l’immigration dans les quartiers les plus pourris où ni vous ni moi ne voudrions vivre. Et toutes les études confirment qu’on a cinq à sept fois moins de chance de trouver un emploi quand on a un nom à consonance étrangère, surtout si on est un garçon. Il faut se demander pourquoi ces gamins n’arrivent pas à trouver leur place.
Peut-être parce qu’on ne les encourage pas à se battre pour l’obtenir. J’ai rencontré hier un député LREM d’origine marocaine, personne ne lui a offert ce qu’il a sur un plateau.
On trouve toujours des exceptions.
Mais il y a des millions d’exceptions, des musulmans et des immigrés ont trouvé leur place dans la société française sans réclamer qu’elle change pour eux.
Je n’ai jamais dit que tout allait mal, mais que les problèmes s’expliquent en grande partie par nos insuffisances. Et même si c’est à la mode, je ne dirai pas que tous les musulmans sont radicalisés ou en voie de l’être…
Mais qui dit cela ? Heureusement, les gens prêts à tuer sont une infime minorité. Mais dans la majorité silencieuse, combien acceptent la liberté de penser et de critiquer telle que nous la concevons ?
Que des jeunes nés en France ne comprennent pas la distance critique témoigne d’un recul qu’on doit essayer decomprendre. Cela ne tient pas aux spécificités de la religion musulmane. En France, c’est la première concernée parce que, pour les autres, le boulot d’acculturation a été fait il y a un siècle. Mais aux États-Unis, en Inde ou ailleurs, ce sont eux qui sont persécutés. Alors ne me racontez pas que c’est une question de culture ou de théologie.
Il existe des évangélistes meurtriers, des bouddhistes fanatiques et des terroristes juifs, mais ce sont aujourd’hui des islamistes qui ont déclaré la guerre à notre civilisation et tentent de gagner les musulmans à leur cause. Et ils y sont en partie parvenus.
Les islamistes ne sont pas les seuls à mêler religion et politique ni à tenter d’imposer leur foi à l’école, comme en témoigne la guerre du créationnisme aux États-Unis. Or, dans tous les cas, ce mélange peut conduire à l’acceptation de la violence. Le terrorisme d’extrême droite, suprémacisme blanc ou autre, tue dans le monde. En Allemagne, c’est celui qui tue le plus. Et pourtant personne ne s’interroge sur ses liens avec des groupes religieux ou politiques extrémistes.
On a tout à fait le droit de détester l’islam. Mais qu’on ne raconte pas que c’est une manifestation admirable de laïcité.
Nous avons fait le tour de ce désaccord. Cependant, le premier reproche que je vous ferai, c’est de tracer un signe d’égalité entre la critique, voire la détestation de l’islam et le racisme antimusulman, avec la thématique de l’islamophobie.
Je n’ai jamais dit ça ! On a tout à fait le droit de détester l’islam. Mais qu’on ne raconte pas que c’est une manifestation admirable de laïcité. La laïcité ne consiste pas à honnir une religion.
L’enjeu, aujourd’hui, est moins la laïcité que la liberté.
Oui, mais on n’est pas crédible si on défend la liberté d’expression et d’enseignement tout en reniant les libertés des autres. Si vous attaquez la liberté de croire ou de se voiler, vous affaiblissez votre propre discours. Et ce qui se passe aujourd’hui est encore plus grave : on s’assoit sur les libertés, sur l’indépendance de la justice, on demande à la police d’aller faire peur à tel ou tel, comme s’il s’agissait d’une milice privée, on place une religion sous surveillance.
On n’a pas placé une religion sous surveillance ! On surveille quelques dizaines de mosquées sur les 2 500 que compte le pays. Mais venons-en à la question migratoire. Est-il légitime que des tribunaux français obligent l’État à accueillir des migrants qui n’ont aucun titre à être accueillis, en particulier les faux mineurs isolés ?
Il y a là une question réelle. Faut-il pour autant remettre en cause tout le système ?
Oui, si tout le système est dévoyé par la transformation du droit d’asile en filière classique d’immigration.
Ce n’est pas le droit d’asile qui a été dévoyé, mais nos politiques migratoires qui sont défaillantes. Aujourd’hui, les gens demandent l’asile, même s’ils n’y ont pas droit, parce que nous n’avons plus aucune autre voie d’immigration légale en France. C’est complètement hypocrite alors que nous avons besoin d’un minimum d’immigration professionnelle et que nous faisons travailler des sans-papiers dans le BTP et la restauration. De plus, une fois que les migrants ont demandé l’asile, on les laisse dans la nature en leur payant une allocation. On devrait les laisser travailler tout de suite, comme en Allemagne, leur donner une décision rapide et renvoyer ceux qui doivent l’être…
Si on renvoie des dizaines de milliers de gens, vous serez le premier à hurler !
Non, quand les gens viennent d’arriver, qu’ils n’ont pas construit de famille et de vie en France, bref que rien ne justifie qu’ils restent, cela ne me pose aucun problème. Mais faut-il renvoyer les parents de l’assassin de Samuel Paty à cause de ce qu’a fait leur fils (qui s’est, je le répète, radicalisé en France où il est arrivé à l’âge de six ans) ? Sur les quelque 50 000 Tchétchènes résidant en France, on compte quelques dizaines de radicalisés. C’est toujours la même logique de recherche d’un bouc émissaire.
Je ne suis pas partisan de flux migratoires incontrôlés ou massifs
Au-delà des questions de droit, il y a la coexistence des cultures, le fameux vivre-ensemble. Vous voyez bien qu’on n’arrive déjà pas à intégrer des jeunes Français, alors faut-il vraiment charger la barque en accueillant des gens qui ne parlent pas notre langue et ne partagent pas notre façon de vivre ?
Plus on est éloigné culturellement du pays où on immigre, plus le travail est long et compliqué, et plus la politique publique d’intégration est déterminante. Je ne suis pas partisan de flux migratoires incontrôlés ou massifs, mais il ne faut pas toucher au droit d’asile, et il faut se donner les moyens d’intégrer ceux que nous accueillons. En rédigeant mon rapport sur ce sujet en 2018, j’ai découvert que les réfugiés avaient droit à 200 pauvres heures de français.
Mais on peine déjà à apprendre le français aux Français. Surtout, quand on accorde l’asile, c’est-à-dire la protection de nos lois, à des gens qui les retournent contre nous, nous avons le sentiment d’être pris pour des idiots.
Eh bien, il faut renvoyer les gens qui font cela ! Ceux à qui nos libertés ne plaisent pas ne sont pas les bienvenus. Reste à se demander pourquoi ça se passe si mal chez nous.
Mais ça se passe mal aussi en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Suède. Angela Merkel et David Cameron ont reconnu que le multiculturalisme avait échoué. Mais pour vous, on peut venir en France comme chez McDo : comme on est ! La culture française doit-elle, selon vous, avoir des droits particuliers en France ?
Mes peintres préférés sont Moreau et Redon, mes chanteurs Gainsbourg et Biolay, mes auteurs Camus ou Bataille… et je suis un grand amateur de cuisine du terroir et de pinard ! La culture française, je la vis au quotidien et la transmettrai à mes enfants si j’en ai un jour, parce que je l’aime. Mais comme pour les libertés, le meilleur moyen de la défendre est aussi de défendre le droit de ceux qui arrivent à garder la leur. Je suis totalement opposé à ce que l’on culturalise la citoyenneté ou la nation, notamment par crainte du « mainstream » et d’uniformisation… et l’identité française, c’est l’esprit de résistance de Jean Moulin ou de générosité de l’abbé Pierre, pas la soupe au cochon !
Nous sommes le seul pays à ne pas s’intéresser sérieusement aux questions postcoloniales
C’est aussi la soupe au cochon… Mais vous avez également affirmé qu’on devait « pouvoir soutenir la pensée décoloniale sans être taxé d’indigénisme ». Or cette « pensée » (qui est plutôt une idéologie) postule que, primo la France ne regarde pas son passé en face et que, deuxio, elle reconduit une situation coloniale. Ce sont des contre-vérités.
D’abord, si le travail de mémoire a été fait sur Vichy et sur la participation française à la Shoah, il n’en va pas de même pour la colonisation – et je ne mets nullement les deux phénomènes sur le même plan, la spécificité de la première est entière. Reste que, sur la colonisation et encore plus sur ses conséquences, le travail de mémoire et d’histoire n’a pas été poussé jusqu’au bout. Nous sommes le seul pays à ne pas s’intéresser sérieusement aux questions postcoloniales. Résultat, elles sont récupérées et manipulées par des militants politiques parfois « décérébrés ».
Depuis 25 ans, vous (et pas mal de journalistes) serinez à la jeunesse des quartiers que la France a commis des crimes contre eux et leurs parents. Ça les a menés où ?
À quoi l’assimilation a-t-elle mené leurs parents ? Ils étaient maçons ou OS et ne revendiquaient pas. Mais ça n’a pas aidé leurs enfants à réussir. Et aucun politique ne s’est intéressé à eux.
Pendant toutes les années Mitterrand, la dénonciation de la France raciste et la compassion pour les immigrés maltraités a été le fonds de commerce de SOS racisme et du PS. On a exalté les différences culturelles au lieu d’essayer de les réduire.
Je vois surtout une instrumentalisation paternaliste et infantilisante des immigrés. On disait « Touche pas à mon pote ! », mais une fois les élections passées, ce ne sont pas « les potes » qui étaient élus députés ou nommés ministres, mais les apparatchiks du Parti socialiste qui s’étaient ainsi offert une bonne conscience à bas prix sans régler aucun problème. On a jeté cette jeunesse dans les bras des islamistes, ou des Dieudonné. En 2017, Macron avait de l’or entre les mains avec La République en marche, et 400 000 personnes qui n’avaient jamais fait de politique. Ils auraient pu apporter un œil neuf, tout en renouant avec l’éducation populaire telle que la pratiquait le Parti communiste – mais aussi l’Église à travers la Jeunesse ouvrière chrétienne – dans les années 1970. Voilà pourquoi je veux réenchanter l’idéal démocratique et le porter là où c’est difficile. Même si je suis assez seul sur ces sujets.
Vous n’êtes pas seul, vous avez les islamo-gauchistes de la France insoumise avec vous !
Démocratique, j’ai dit ! Or la VIe République de Jean-Luc Mélenchon a toutes les chances de se transformer en Comité de salut public à durée indéterminée… et le robespierrisme n’a jamais été ma tasse de thé.
J’observe avec désolation qu’aujourd’hui, en France, beaucoup de gens ont peur de l’islam
Blague à part, on peut vous faire crédit de votre courage, car votre voix est aujourd’hui très isolée.
Oui, je n’ai aucun doute là-dessus.Ma famille politique a finalement complètement laissé tomber la bataille des idées, la vôtre a repris le flambeau. Mais j’entends bien me battre – contre vous – pour ce à quoi je crois. J’observe avec désolation qu’aujourd’hui, en France, beaucoup de gens ont peur de l’islam. Et beaucoup cèdent à la pression sociale. Je ne céderai pas.
Le chanteur du groupe One Direction Harry Styles “choque” le web avec des clichés en robe des plus disruptifs
« There’s so much joy to be had in playing with clothes. I’ve never thought too much about what it means—it just becomes this extended part of creating something. »: Read our full December cover story starring @Harry_Styles here: https://t.co/OemyoTlx5Gpic.twitter.com/xhlvJJ03cF
Harry Styles, ancien chanteur britannique des One Direction, est apparu en robe dans le dernier numéro de la version américaine du magazine de mode Vogue. Il appelle à se libérer des codes genrés.
À l’ère de l’écriture inclusive et des questionnements sur le genre, l’homme viril et musclé – en costard ou en chemise – n’a plus la cote. Pour se défaire des stéréotypes, c’est paré d’une robe Gucci que la star apparait sur la couverture. D’ailleurs, il est ainsi le premier homme à faire seul la une du magazine de mode féminin, 127 ans après sa création. Comme convenu, ce cliché n’a pas manqué de faire le buzz, et de faire apparaître le chanteur comme un grand révolutionnaire, un de ces rares “courageux” à oser briser les codes. Pourtant, il était déjà apparu en bottines à talons lors du MET Gala 2019, ce que rappellent certains fans qui suivent de près leur idole.
No border
Dans l’entretien qui accompagne la séance photo, Harry Styles récite le discours convenu: « Quand tu dépasses le vieux “y’a des vêtements pour les filles et des vêtements pour les garçons”, une fois que tu vas au-delà de ça et des barrières que ça implique, eh bien tu ouvres tout un champ des possibles avec lequel t’amuser (…) C’est comme tout, dès que tu te mets des barrières dans la vie, tu te limites… »
Du coté des conservateurs, que la presse progressiste aime présenter comme des « adeptes du masculinisme », on n’a pas tardé à réagir. L’Américaine Candace Owens – qui était apparue en France lors de la Convention de la droite de Marion Maréchal en 2019 – lâche sur Twitter : « Aucune société ne peut survivre sans des hommes forts. L’Est le sait. En Occident, la féminisation constante de nos hommes, et le marxisme enseigné dans le même temps à nos enfants ne sont pas une coïncidence. C’est une attaque pure et simple. Ramenez des hommes virils! » Même son de cloche du côté du Républicain Ben Shapiro, passé par Breitbart news: « Prétendre que les hommes s’habillant comme des femmes ne féminisent pas les hommes est ridicule (…) La gauche en est consciente, bien sûr. Le but derrière cette séance photo est de féminiser la masculinité. » L’heure serait selon eux à l’abolition de la masculinité traditionnelle, volontiers qualifiée de “toxique” par les militants féministes.
Si même Gillette s’y met
La presse anglo-saxonne s’est enthousiasmé pour le cliché de Styles, salué comme courageux. Pas de risque de boycott macho, de très nombreuses célébrités s’étant empressées de le soutenir, comme l’acteur Elijah Wood (vu dans la trilogie «Le Seigneur des Anneaux») qui a écrit sur Twitter: « La masculinité seule ne fait pas l’homme. » L’actrice Jameela Jamil avance de son côté une analyse des plus renversantes: « Harry Styles est totalement viril, car la virilité est tout ce que vous voulez qu’elle soit. »
“Questionner” les “stéréotypes de genre” est en réalité devenu la nouvelle norme. Cette semaine, le vendeur de rasoirs Gillette s’y est mis. On savait les publicités d’autrefois – où des hommes musclés et virils rasés de près partaient à la conquête de jolies blondes -complètement passées de mode. La marque passe à la vitesse supérieure. Pour la Journée internationale de l’homme, Gillette a crânement affiché de nouvelles égéries, en affirmant que désormais « la perfection au masculin se conjugu[ait] au pluriel. »
La perfection au masculin se conjugue au pluriel !🙌
À l’occasion de la #JourneeInternationaleDelHomme, célébrons la masculinité dans toute sa diversité.
Rendez-vous sur notre compte pour découvrir les histoires de Lois, Antoine, Benjamin, Thomas, Simon & Mickael. pic.twitter.com/5SnkrXmot3
Une campagne de communication d’un genre inédit présente un couple homosexuel, ou un homme transsexuel (une femme devenue homme, dont on devine que les seins ont été retirés par un chirurgien).
C’est donc un virage à 180 degrés pour la marque de Procter & Gamble, qui a longtemps utilisé les codes masculins traditionnels pour vendre ses rasoirs. Sans surprise, le magazine LGBT Têtu est aux anges: « Gillette France prouve encore une fois qu’ils ont tout compris avec une nouvelle campagne parfaite. » Gillette n’en est en effet pas à son coup d’essai. Dans la foulée du mouvement MeToo, en janvier 2019, elle avait changé de slogan, et produit un clip pour dénoncer les mauvais comportements des hommes. Une pub qui visait à dénoncer la « masculinité toxique », toujours selon la marque. Bien rasé ou pas, l’homme nouveau partira-t-il courageusement défendre la patrie comme Styles dans le film « Dunkerque » de Christopher Nolan, si la guerre était déclarée?
Ha ! Causeur tout de suite les questions qui fâchent!
Trois quarts de siècle après la défaite du Japon, le 15 août 1945, l’accentuation des rivalités géopolitiques en Asie orientale – sur fond de crise sanitaire, économique et politique – alimente un sentiment d’anxiété dans l’Archipel. Ce climat explique certainement qu’après l’inattendue démission pour d’authentiques raisons de santé de Shinzo Abe – Premier ministre japonais qui sera resté le plus longtemps au pouvoir depuis près de deux siècles -, le parti gouvernemental, le PLD, n’a pas longtemps hésité à lui choisir son successeur, en la personne de Yoshihide Suga, l’austère numéro deux du gouvernement, un homme politique non conventionnel qui ne tardera certainement pas à imprimer sa marque.
Continuité politique : la gérontocratie au pouvoir
Shinzo Abe avait dépassé le 24 août en matière de longévité au pouvoir son grand-oncle, Eisaku Sato (Premier ministre de 1964 à 1972). Son remplacement aurait dû n’avoir lieu qu’en septembre 2021, à l’issue de son troisième et dernier mandat à la tête du Parti libéral-démocrate (PLD). Dans l’urgence, Yoshihide Suga est apparu aux caciques de la formation comme le plus à même de poursuivre sa politique et surtout de protéger leur place. Cet homme, resté dans l’ombre, qui tenait d’une main ferme la machine gouvernementale, est un politique peu traditionnel, phénomène assez rare dans ce pays fondamentalement conservateur, et il ne manquera peut-être pas de surprendre son public. Élu président du PLD le 14 septembre avec 377 voix sur 5349, M. Suga n’appartient à aucune faction, et n’est le descendant d’aucune lignée d’hommes politiques. Fils d’agriculteur cultivant des fraises de la région d’Akita – au nord du Honshu, l’île principale -, venu à Tokyo effectuer ses études, qu’il a financées lui-même, il a décroché un poste de député en 1996 à l’âge de 47 ans. Il a grimpé les échelons dans le parti en se faisant remarquer comme bon tacticien lors des élections, et fut un homme politique adroit pour éliminer ceux qui n’allaient pas dans son sens. Promu ministre des Affaires intérieures et de la Communication par Abe lors du premier passage de ce dernier au pouvoir en 2006-2007, Suga s’est distingué par son combat pour faire baisser la redevance télé. Depuis, il ne cesse de dénoncer les tarifs jugés trop élevés des services mobiles dans l’archipel. Piètre orateur, ce manœuvrier des coulisses est apparu comme le « maître de l’ombre ». Derrière sa figure de clown triste se cache une grande mobilité d’esprit et il ne manquera peut-être pas de surprendre son public. La réforme ne semble pas être sa priorité. Sa priorité est clairement « le redressement de l’économie, la protection de l’emploi, la numérisation de l’administration ». Suga a aussi un penchant pour le secteur du tourisme pour lequel il se met en quatre : fervent partisan de l’ouverture de casinos, il est aussi le chantre d’une campagne de subvention du voyage à travers le pays baptisé « GoTo Travel » qui, selon lui, n’a pas contribué du tout à la propagation du coronavirus au Japon contrairement aux craintes des médecins.
La composition du nouveau gouvernement japonais ressemble presque à un club de retraités ! Seul le ministre de l’Environnement, Shinjiro Koizumi (39 ans) – «un fils de» – se détache de la majorité des autres ministres dont la moyenne d’âge est de plus de 60 ans. C’est un «gouvernement de travailleurs» assure le Premier ministre, Yoshihide Suga (71 ans). Par ailleurs, l’âge moyen des cinq principaux dirigeants de cette omnipotente formation qu’est le PLD dépasse 71 ans. Pas une femme dans ce quintette. Le vice-premier ministre et ministre des Finances du gouvernement Abe, Taro Aso, rempile. Il ne peut être dégagé malgré ses 80 printemps, sa mauvaise humeur et ses bourdes verbales. La raison de cette gérontocratie est en partie liée au vieillissement de la population, mais surtout aux règles du PLD selon lesquelles on ne peut pas accéder à la fonction ministérielle avant d’avoir gagné au moins cinq fois aux élections. Les rares exceptions sont les jeunes très populaires comme Shinjiro Koizumi, le fils de l’ex-Premier ministre Junichiro Koizumi.
Les femmes peuvent également bénéficier de dérogations, mais elles sont peu nombreuses. Si peu que les deux seules que Suga a fait entrer dans son nouveau gouvernement ont déjà figuré dans un précédent cabinet. Et l’une d’elles, Seiko Hashimoto, est à un poste temporaire, puisque cette ancienne sportive de 55 ans est chargée des Jeux olympiques, fixés du 23 juillet au 8 août 2021. En tout cas, il s’avère que Yoshihide Suga n’aime pas les voix critiques. Il vient de refuser d’entériner la nomination au Conseil scientifique du pays de six professeurs recommandés par cette institution. C’est la première fois qu’un chef du gouvernement refuse de tenir compte des recommandations du Conseil pour le renouvellement de ses membres. Dès son intronisation, Yoshihide Suga n’a pas hésité à ferrailler avec les sociétés de télécommunications et les intellectuels. Pour l’heure, la priorité reste d’assurer la survie de l’économie et de continuer sur la voie des réformes économiques, la troisième des flèches des « Abenomics ». Mais le Japon vit depuis des lustres avec une dette publique supérieure à 200% du PIB (elle a dépassé 250%) et cela ne l’a pas ébranlé plus que ça. Les défis à relever concernent le vieillissement de la population, la faiblesse des naissances et la démoralisation de la jeunesse. En parallèle, le nombre de mariages diminue. Mauvais signes pour la troisième économie mondiale, qui repose de plus en plus sur la robotisation accrue.
Malgré une bonne gestion de la Covid-19, des préoccupations sociales grandissantes
Sans avoir imposé de confinement, et sans avoir cherché à éradiquer le virus, mais plutôt à en circonvenir les foyers et à les isoler, le Japon peut pourtant se targuer de résultats quasi exceptionnels : 91 402 contaminations et 441 décès à la mi-octobre, qui témoignent de la très grande discipline des Japonais, « maniaques de la propreté » et de la forte pression sociale qui s’exerce sur chacun d’eux. Mais ces qualités indéniables ont leur revers. Ces pressions, conjuguées à la dépression provoquée par les pertes d’emploi parmi les travailleurs précaires, dont la majorité sont des femmes, ont fait bondir les taux de suicide de 8% en septembre. Autre sujet préoccupant : malgré le vieillissement de sa population, l’Archipel hésite toujours à faire appel à l’immigration, même choisie. C’est dans les chiffres de la naturalisation que la réalité éclate. Jamais peut-être l’Archipel n’a été aussi populaire dans le monde. Ses conditions de vie font envie dans toute l’Asie, voire le monde entier. Or une poignée d’étrangers accèdent à la naturalisation. En sept ans d’administration Abe, 64.788 étrangers sont devenus japonais dont 10.853 qui n’étaient ni chinois ni coréens. Dans le même temps, pour une population deux fois moindre, la France a naturalisé 772.563 personnes. En 2019, deux fois plus de personnes sont devenues françaises que d’autres sont devenues japonaises en sept ans.
Le Japon met un point d’honneur à organiser un maximum manifestations internationales, afin de dissimuler son déclassement relatif qu’il vit très mal : organisation du G20 à Osaka en juin 2019 ; Coupe du monde de rugby en septembre 2019 ; JO 2021; et peut-être l’Exposition universelle à Osaka en 2025. Il s’agit de rester dans la compétition mondiale du soft power – cette capacité à séduire, à influencer et à attirer sans le secours de la contrainte – face à Pékin et à Séoul qui se posent en compétiteurs farouches. On comprend dès lors l’obsession des Jeux Olympiques. Ceux de 2020 devaient être la vitrine de l’essor de la robotique et des prouesses de la haute technologie. Tokyo entendant montrer au monde le site de test du Maglev, le train magnétique à la vitesse de 500 km/h, en écho au Shinkansen lors des JO organisés par le Japon en 1964. À l’époque, ces JO avaient été vécus comme une revanche sur la capitulation de 1945 et le symbole du redressement du pays. Une partie de l’opinion vit même dans les exploits des sportifs japonais la reconversion civile des vertus militaires. Le volontarisme du gouvernement à l’égard des jeux contraste avec son immobilisme sur des questions sociales et sociétales.
La troisième économie mondiale ébranlée, mais pas fortement
Déjà fragilisée au dernier trimestre 2019, du fait de la hausse de la TVA qui a bridé la consommation, l’économie japonaise est…
Le gouvernement presse le Conseil Français du Culte Musulman de former des imams estampillés tricolores. Des imams républicains. Laïcs ? Non, car il ne faut pas trop pousser quand même.
Un ultimatum a été fixé : le CFCM a 15 jours pour s’exécuter et adopter une charte conforme à nos valeurs. Le CFCM devra donc s’atteler à la formation d’imams bien de chez nous. Il en a déjà produit quelques-uns. De ce qu’on sait le résultat est catastrophique : les imams validés par le CFCM ne veulent certes pas qu’on décapite, mais ils se mettent en colère dès qu’on évoque Charlie Hebdo et Mila.
La République a une longue tradition dans le traitement des religions. Pendant la Révolution on créa des prêtres assermentés : ils devaient prêter serment de fidélité aux institutions républicaines. Les autres, les réfractaires, on leur coupait la tête. Bien plus tard, en 1905, la République fit la chasse aux curés. Des congrégations furent dissoutes. Des Jésuites expulsés. Des écoles religieuses fermées. On laissa néanmoins les églises ouvertes. Le Clergé apeuré baissa la tête et pria en silence. Fera-t-on la même chose avec les imams français ? Aurons-nous des imams assermentés ? Instaura-t-on dans les mosquées une prière pour la République, comme c’est le cas dans les synagogues ?
Qu’il nous soit permis d’être sceptiques. En réalité le gouvernement fait fausse route. Il nous faut en effet toujours plus d’imams étrangers. Car ceux-ci on pourra les expulser ! Alors qu’avec les imams français…
Sur France Inter, mercredi, l’auteur de L’énergie vagabonde a déploré l’état de l’Occident, et a glissé des critiques bien senties sur l’état de notre pays, fustigeant notamment la fermeture des librairies.
L’écrivain Sylvain Tesson, auteur notamment de L’énergie vagabonde ou Un été avec Homère, était au Haut-Karabakh il y a une dizaine de jours pour réaliser un reportage qui vient de paraitre dans le Figaro magazine. Le papier est assorti d’une tribune signée par 120 personnalités.
Sur France Inter, mercredi, il a expliqué qu’il soutenait la cause arménienne.
Sylvain Tesson n’oublie pas l’Arménie, cette échauguette de l’Occident
Sylvain Tesson est-il un auteur “engagé” ? « Mon cœur me porte vers l’Arménie, pour des raisons qui tiennent à mes affections culturelles, spirituelles, intérieures », a-t-il déclaré. Il a rappelé les liens profonds qui unissent traditionnellement la France et l’Arménie : « La France avait un lien d’amitié profonde avec l’Arménie – cette relation n’est pas complètement morte mais elle est en hibernation – et j’y suis parti pour apporter la preuve que nous ne les oublions pas totalement. »
Autre point qui pousse l’écrivain à prendre parti pour les Arméniens : leur appartenance à la chrétienté. Ce que la France, qui définit désormais son identité par la laïcité, a bien du mal à comprendre…
S’il chérit ce joyau qu’est notre idéal laïc, Sylvain Tesson ne veut pas le voir saper notre identité, nos racines. Il dit: « Malheureusement, la France n’a plus tellement de roman, de récit, de grande idée à offrir à sa société [autre que] la laïcité. Quand cela devient l’oubli absolu de son origine et de ses racines, c’est tout à fait terrible. La France fut un royaume chrétien et on ne peut rien comprendre à son histoire, son architecture, son art, ses paysages et même sa démocratie si l’on fait l’économie de penser que nous avons été Chrétiens. Et pour cette raison-là, nous avons un peu négligé ce qui s’est passé là-bas [en Arménie NDLR]. On prend ça pour des confins, le début de l’Orient, mais non, c’est une échauguette de l’Occident qui fut chrétien et qui est en train de tomber. » Le déracinement et le sentiment de ne rien devoir au passé, cette dimension de la post-modernité, l’écrivain la rejette : « Je n’aime pas l’idée que nous ne venons plus de rien d’autre que de nous-mêmes, quand nous considérons que nous ne devons plus rien au passé et quand nous croyons que tout se vaut. »
L’Histoire n’est pas finie
Sylvain Tesson alerte sur la menace que représente la Turquie d’Erdogan. Il aimerait que les pays occidentaux reçoivent l’avertissement des Arméniens : « Ce qui se passe devrait nous alerter, ‘il faut que vous compreniez qu’il se passe quelque chose’, disent les Arméniens. Il y a un énorme ordre turc alimenté par le carburant de l’islamisme, je sais bien que ça n’a rien à voir avec l’islam, mais il n’en est pas non plus complètement distinguable. »
Le combat des Arméniens du Haut-Karabakh, l’auteur de L’énergie vagabonde a donc pu le côtoyer de près pendant son reportage : « J’ai vu un peuple mobilisé, un peuple en larmes. Des femmes, des hommes, des vieillards qui reprennent des vieux fusils employés en 1994. » Une dimension particulière de ce combat est apparue à Sylvain Tesson, les Arméniens ne se battent pas pour un confort ou des intérêts économiques, mais bien pour leur survie. « Ça m’a ému, de voir ce peuple, pour qui il ne s’agit pas d’une guerre de territoires, de défendre un potager. Ce qu’ils défendaient, c’était leur vie sur Terre. Ce peuple-là a encore le souvenir du génocide de 1915, orchestré par le voisin turc qui a essayé de les rayer de la carte. Ils savent que ce qui se jouait là n’est pas un conflit territorial », analyse Sylvain Tesson.
Bercé par l’idée de la fin de l’Histoire, théorisée dans les années 1990 par l’américain Francis Fukuyama, l’Occident serait insensible à cette menace sur sa civilisation. « On a expliqué à ma génération, dans les années 90, que notre avenir était une mondialisation cyber mercantile, la fin de l’Histoire. Internet est arrivé, tous les hommes étaient reliés. C’était la fraternité qui allait commencer. Et puis non tout à coup l’Histoire est revenue. »
Rouvrir les librairies, pas une petite récrimination de bobo
Interrogé par le duo Demorand-Salamé, l’écrivain voyageur a été invité à réagir à la fermeture des librairies. Il y voit une atteinte à l’identité culturelle française : « C’est une immense erreur de communication, à mon avis, d’avoir fermé les librairies, pour une raison très simple: la France s’est toujours positionnée en championne des Arts et des Lettres, c’est même notre exception culturelle. » Avant de défendre les livres comme un formidable vecteur d’égalité: « Il ne s’agit pas là d’une petite récrimination de bobo élitiste installé dans sa tour d’ivoire qui voudrait que tout le monde se mette à lire. Je vous rappelle que le livre est un miracle de démocratie. Pour le prix d’un paquet de cigarettes ou de deux paquets de cigarettes, on peut avoir toute la poésie chinoise, toutes les œuvres complètes de Colette pour la sensualité, ou de Stevenson pour l’aventure. C’est fantastique. Ça s’appelle l’imprimerie de Gutenberg: on vous offre la clé d’un voyage intérieur et spirituel pour une somme modique (…) c’est quand même mieux que de mettre des rubans adhésifs [pour empêcher l’achat de livres dans les supermarchés NDLR].»
Pour Sylvain Tesson enfin, le confinement s’apparente à une atteinte à la nature même de l’Homme, qui est mobile par essence : « Je m’interroge beaucoup (…) nous faisons grand cas de nos privations, ce qui est normal. Je crois que nous avons une certaine angoisse quand nous voyons se restreindre notre capacité d’aller et venir (…) c’est la nature de l’être humain qui est un bipède », a-t-il simplement rappelé. Sylvain Tesson constate que les Français ne sont pas autant épris de liberté que ce que l’on veut bien dire. Le concept d’égalité, si cher aux Français (trop peut-être?), les pousse à remettre en cause leurs libertés : « Il y a quelque chose, pour les gens, qui est presque supérieur à la liberté, et qui est l’égalité. Pas l’équité et cette idée de justice impartiale, mais cette idée que du moment que tout le monde souffre alors on accepte d’être privés de nos libertés. » Il n’y a pas à dire, Sylvain Tesson est décidément notre phare anti-moderne. Avec ses mots justes, il éclaire d’une lumière crue les problèmes auxquels notre civilisation est actuellement confrontée.
Une fiction télévisée familiale allemande mettant en scène deux personnages populaires n’est pas du goût de certains…
Énième mini-tempête dans le verre d’eau progressiste. En cause, comme le révèle la presse allemande, une fiction familiale prévue pour les fêtes de fin d’année. Winnetou est une trilogie écrite à la fin du XIXème siècle par l’écrivain Karl May et devenue depuis extrêmement populaire outre-Rhin. Elle met en scène un Indien Apache, Winnetou, et son fidèle compagnon, un aventurier blanc surnommé Old Shatterhand. En 150 ans, la trilogie a donné lieu à d’innombrables adaptations aussi bien au théâtre qu’au cinéma, ou encore à la télévision (et Winnetou a été joué aussi bien par des Indiens comme Robert Alan Packard, rendu célèbre par le film Der Schuh des Manitou, que par des blancs).
Le groupe allemand ARD, propriétaire notamment des chaines Das Erste[tooltips content= »Das Erste est la première chaîne de télévision généraliste publique fédérale allemande appartenant au groupement public des radiodiffuseurs régionaux, ARD NDLR »]*[/tooltips], KiKA ou encore DW-TV, prépare une nouvelle version télévisuelle avec dans les rôles titres les acteurs populaires Alexander Klaws (Winnetou) et Thomas Gottschalk (Old Shatterhand) ; il s’agit de l’adaptation d’une pièce donnée l’année dernière au festival Karl May de Bad Segeberg. Le tout devant être diffusé fin décembre, pour un public familial.
Klaws est très apprécié des jeunes, s’étant d’abord fait connaître en Allemagne comme chanteur en remportant la première édition du télé-crochet Nouvelle Star en 2003.
La photo de la discorde
Sauf que, patatras, Alexander Klaws a eu la mauvaise idée de publier une photo sur son compte Instagram en guise de teaser. Une simple photo bon enfant où on peut le voir grimé en Winnetou aux côtés de son compère.
Il n’en faudra pas plus pour que des centaines d’internautes s’offusquent de cette publication et accusent Klaws de racisme. Que ce dernier soit le meilleur ou non pour le rôle, cela pourra toujours être débattu par nos amis allemands. Mais là n’est visiblement pas la question pour certains téléspectateurs : le problème est apparemment sa couleur de peau. « Ce redface est inimaginable en 2020, comment la production a-t-elle pu accepter cela » ; écrit un internaute, suivi par d’autres commentaires offusqués – certains s’en prenant même à l’équipe de maquillage…
Sauf que, comme l’a rappelé Ute Thienel, directeur de la société de production Segeberger Kalkberg, dès l’origine Karl May insistait sur le respect mutuel entre les personnages (et les différents groupes ethniques), en dénonçant toute forme de racisme et de xénophobie. « Regardons la couleur des cœurs, pas celle de la peau », fait-il d’ailleurs dire à Winnetou. Et Thienel de rappeler, à titre de comparaison, l’exemple de Ben Kingsley, acteur métisse (son père était d’origine indienne mais sa mère anglaise) qui fut oscarisé pour sa performance exceptionnelle dans le rôle de Ghandi. Pour prendre un autre exemple, le rôle de Cio-Cio-san (une femme japonaise) dans Madame Butterfly de Puccini a été merveilleusement interprété autant par des sopranos blanches, noires (telles que Camilla Williams) qu’asiatiques. Quoi qu’en disent ceux qui crient au yellowface et à « l’appropriation cultuelle ».
Burt Lancaster et Audrey Hepburn dans « Le Vent de la plaine » (1960). L’actrice britannique interprète une Indienne dans le film.D.R.
En tout état de cause, la production de Winnetou a confirmé qu’à aucun moment la couleur de peau n’a joué un rôle dans le recrutement du rôle du célèbre Apache. Seul le talent a compté, et selon ces critères, c’est Klaws qui l’a emporté. Ute Thienel rappelle d’ailleurs le succès immense du spectacle en 2019, et le groupe ARD confirme à ce jour la programmation. Pas de quoi convaincre certains trublions outre-Rhin.
Faudra-t-il donc remiser certains grands classiques américains, de la même manière que HBO a retiré l’iconique Autant en emporte le vent de sa plateforme (avant toutefois de le remettre au programme, mais avec un avertissement) ? Exit, le mythique Burt Lancaster dans Bronco Apache de Robert Aldrich (1954) ou Le vent de la plaine de John Huston (1964) où Audrey Hepburn interprète une jeune Indienne Kiowa adoptée, film qui visait justement à lutter contre le racisme ? Au tiroir, le pittoresque La rivière de nos amours (1955) où Kirk Douglas donne la réplique à Eduard Franz dans le rôle de Nuage Rouge ? Tout est imaginable…
La révolution #metoo et sa version française #balancetonporc ont condamné des innocents à la mort sociale. Si Éric Brion, le porc princeps, qui publie Balance ton père, a obtenu justice devant le tribunal, personne ne peut réparer les vies gâchées des infortunés, célèbres et anonymes, évoqués par David Doucet dans La Haine en ligne. Quant aux journalistes qui, en propageant de fausses accusations, ont allumé le bûcher, on attend leur mea culpa.
« Les œufs se rebiffent ». Ainsi s’intitule un article d’Hannah Arendt écrit au tout début des années 1950 et publié pour la première fois en France au tournant du millénaire. Arendt y détruit l’idée que la fin pourrait justifier les moyens et flaire l’essence du totalitarisme dans l’acceptation d’un moindre mal au profit d’une grande cause. En exergue de son texte, elle place ce court poème de Randall Jarrell, Une guerre.
« Lentement, se mirent en route vers un autre monde, À quatre heures, un matin d’hiver, d’autres jambes… On ne casse pas d’œufs sans faire d’omelette – C’est ce qu’ils disent aux œufs. »
Pas d’omelette sans casser des oeufs
En d’autres termes, quand les masses se mobilisent pour des promesses de lendemains qui chantent, c’est le plus souvent une marche fatale qui se met en branle. « À travers toutes les vicissitudes », écrit Arendt, les communistes « avaient gardé bonne conscience, croyant sincèrement qu’une société socialiste sans classe – qui signifiait encore pour eux l’avènement d’une certaine justice sur cette terre – ne pouvait se construire sans de grands sacrifices en vies humaines ». Mais il arrive que des moutons en aient marre qu’on les conduise à l’abattoir toujours plus gourmand de l’utopie. Que des œufs se rebiffent. Si on veut être précis, on dira que la formule n’est pas tant d’Hannah Arendt que de sa traductrice, Anne Damour. Comme titre, Hannah Arendt avait choisi : « The Eggs Speak Up ». « Les œufs l’ouvrent », pourrais-je à mon tour tenter.
L’ouvrir alors que beaucoup voudraient qu’ils la ferment, c’est ce qu’ont osé Éric Brion et David Doucet dans deux livres radicalement différents, mais partant d’une même tempête essuyée jusqu’à frôler la noyade. Celle du tribunal médiatique et des causes que l’on croit commodément trop bonnes pour pouvoir faire le mal. Deux ouvrages qui ciblent l’un des plus implacables broyeurs d’œufs de notre époque : la presse et ce qui, à bien des égards, ressemble à une culture de l’impunité. Un charnier où les « morts sociales » – et parfois les morts tout court – s’amoncellent sans qu’à peu près personne ne se sente responsable ni fasse quoi que ce soit pour corriger le tir.
« On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. C’est un discours que j’entendrai souvent […] dans la bouche de beaucoup de féministes ultra », écrit Éric Brion dans Balance ton père, son lessivage d’honneur en forme de lettre à ses deux filles. « Le problème, c’est que généralement on les oublie, les dommages collatéraux. Mais, moi, je suis bien là. […] Je suis considéré comme un petit rien sur la grande voie de la libération de la parole et l’avancée du féminisme. Je vais devenir le petit grain de sable. Je ne vais pas me taire. » Et il l’ouvre grand, celui qui a été le « porc » princeps balancé par Sandra Muller quelques jours après la révélation des désormais célèbres accusations contre Harvey Weinstein et quelques heures avant que flambe sur les réseaux sociaux le non moins fameux hashtag #metoo. Celui qui devait inviter les femmes à témoigner des violences qu’elles avaient pu endurer au cours de leur vie et qui allait rapidement se muer en panique morale traquant les « libérations de la parole » non conformes. L’appel du 13 octobre 2017 tapait encore plus fort. Muller incitait son monde à raconter « en donnant le nom et les détails » un harcèlement sexuel au travail. Comme cas d’école, elle dénonçait Brion, coupable à ses yeux de ce genre de comportement délictueux par des paroles prononcées en 2012 lors d’une soirée arrosée. Comme elle l’explicitait dans une tribune publiée dans Le Monde en décembre, son « Tu as des gros seins, je vais te faire jouir toute la nuit » lui avait provoqué « honte, déni, volonté d’oubli, faille spatio-temporelle ». Avec Brion, Muller croyait tenir son Weinstein – « The Pig », comme on le surnommait à Hollywood.
20 000€ de dommages et intérêts
Elle fut crue, célébrée comme « briseuse de silence » par le magazine Time au rang de ses « personnes de l’année » et, en septembre 2019, condamnée pour diffamation, avec obligation de verser 20 000 euros de dommages et intérêts plus frais d’avocat à Brion. Si Muller a interjeté appel, l’ironie est plus que mordante pour celle qui prétendait veiller à ce que « les hommes ne soient pas […] jetés en pâture à la vindicte populaire et lapidaire sans éléments probants ». Du côté de Brion, son monde d’avant n’est pas près de lui revenir. Passer pour un harceleur – et même parfois un violeur, l’une des règles de la rumeur étant que qui peut le moins peut le plus – lui a coûté des amis, une compagne, des revenus et des mois de santé mentale en chute libre. Il avoue que seule l’existence de ses filles, et sa volonté de les « accompagner plus loin », lui a passé l’envie de se défenestrer.
David Doucet a lui aussi salement contemplé l’abîme. Journaliste et essayiste spécialiste de l’extrême droite, Doucet était membre de la « Ligue du LOL », ce groupe Facebook privé accusé en février 2019 d’avoir, entre autres, fomenté des raids de cyberharcèlement au début des années 2010. Une affaire que d’aucuns allaient rêver comme le #metoo du journalisme français en la voyant déboucher fissa sur une quinzaine de licenciements. Dont celui de Doucet, à l’époque rédacteur en chef des Inrockuptibles, accusé de management « toxique » et interdit, quelques semaines plus tard, de se refaire une santé professionnelle dans l’équipe de Cyril Hanouna. À l’heure où sort son livre La Haine en ligne, résultat d’un an d’enquête et d’une centaine d’entretiens sur la « mort sociale » qu’entraînent les lynchages numériques, le soufflé de la « libération de la parole » dans les rédactions s’est ratatiné. À la faveur de quelques retours critiques sur l’emballement dans Next Impact – la série en quatre volets de Jean-Marc Manach « La fabrique d’un bourreau idéal » est entièrement consacrée au cas Doucet –, Marianne, Le Point ou Causeur, la « Ligue du LOL » évoque surtout l’un des fiascos médiatiques parmi les plus cuisants de ces dernières décennies. Et comme de juste, les mêmes qui en ont fait leurs gorges chaudes préfèrent désormais regarder ailleurs et balayer le problème sous le tapis.
Hubris journalistique
Sauf qu’il en faudra plus pour dissiper la vilaine odeur qui se dégage du livre de Doucet et, dans une moindre mesure, de celui de Brion. Celle de l’hubris journalistique. D’un milieu où le ratio paille/poutre des leçons de morale pète tous les scores et qui n’a toujours pas développé de système immunitaire réellement effectif pour pallier ces excès. On a beau se pogner sur la charte de Munich – le journaliste doit « respecter la vérité » ; « rectifier toute information publiée qui se révèle inexacte » ; « s’interdire […] la calomnie, la diffamation, les accusations sans fondement » – ou celle du Syndicat national du journalisme – qui nous enjoint à ne pas confondre notre métier « avec celui du policier ou du juge » –, les journalistes consciencieux avaient sans doute aquaponey quand les accusations de Sandra Muller étaient prises pour parole d’Évangile dans des rédactions trop heureuses de se la raconter chevaliers blancs de l’oppression féminine. À l’automne 2017, sur plusieurs milliers d’articles et de reportages suscités par son histoire, Brion affirme qu’un seul journaliste se serait cassé à l’appeler pour lui demander sa version. Le pompon revient à un article de L’Obs signé Marie Vaton, où Brion est décrit à tort comme patron de Muller au moment de sa goujaterie. « L’Obs, déplore Brion, le journal de Jean Daniel et Jacques Julliard, la Bible familiale à laquelle mes parents sont abonnés depuis des dizaines d’années comme la plupart des enseignants de gauche… En écrivant cela, Marie Vaton, amie de Sandra Muller sur Facebook, accrédite la rumeur selon laquelle j’aurais été son supérieur hiérarchique en 2012. Et cette dernière, journaliste, rappelons-le, ne prendra pas la peine, en reproduisant cet article, de préciser que c’est faux. Mes filles, si un jour vous croisez cette Marie Vaton, demandez-lui pourquoi elle a commis cette “erreur”. Cette journaliste avait-elle eu Sandra Muller en amont de l’article ? Si elle n’a pas pris la peine de vérifier, c’est grave. Si elle savait que c’était faux, ça l’est encore plus. J’ai rêvé d’être journaliste. J’ai appris à la vieille école, des règles simples : vérifier les sources, ne pas nommer une personne accusée directement, appeler pour croiser les versions. »
À ce titre, le calvaire de Philippe Caubère, auquel Doucet consacre une dizaine de pages, fait encore plus froid dans le dos. En mars 2018, il est accusé de viol « sous emprise » par une comédienne, ex-militante Femen devenue chantre de l’antispécisme avec Boucherie Abolition – une association dénonçant les « tortures eugénistes » de l’élevage et son « industrie du viol procréatif » avec laquelle elle a été condamnée en novembre 2019 à dix mois de prison avec sursis pour avoir causé la mort de près de 1 400 dindes en pensant les « libérer ». La plainte de cette femme, à l’évidence psychologiquement fragile comme on dit poliment, serait probablement restée confidentielle si le Huffington Post n’avait pas eu la riche idée de publier, en avril, son interview détaillant en une dizaine de minutes sa relation devenue prédatrice avec l’alter ego de Ferdinand Faure. En réalité, comme le dévoilera une enquête de Thibaut Solano publiée dans L’Express en février 2020, l’entretien original avait duré plus d’une heure et, face caméra, la tragédienne activiste avait accusé Caubère d’avoir torturé et tué des prostituées, d’adorer se masturber devant des images de la Shoah et d’avoir attaché une ex-compagne à un radiateur avant de la soumettre à un viol collectif. Conscients que de tels propos risquaient de décrédibiliser la « libération de la parole » de cette forcément victime et de les priver d’une belle culbute en revenus publicitaires, les journalistes du Huffington Post avaient tout simplement caviardé les passages les plus délirants pour ne conserver que le plus crédible. Au diable l’injonction faite au journaliste de « ne pas supprimer les informations essentielles et ne pas altérer les textes et les documents » selon la charte de Munich et aux chiottes Philippe Caubère, flingué sur l’autel de #metoo et de son premier commandement : « Tu croiras toutes les femmes. » La plainte pour viol a été classée sans suite, il attend désormais l’issue de la sienne, pour diffamation.
« Dans la simplicité de la vie quotidienne, écrit Arendt, s’applique une règle suprême : chaque bonne action, même pour une “mauvaise cause”, crée un peu de bien dans le monde ; chaque mauvaise action, même au nom de l’idéal le plus élevé, rend notre monde ordinaire un peu plus détestable. » Son analyse visait le totalitarisme et les aveuglements de ses thuriféraires persuadés de ne pas faire le mal en tolérant le « moindre ». Dans le journalisme – cette « grande catapulte mise en mouvement par de petites haines », disait Balzac –, les bottes font en général moins de bruit, mais c’est parce que leurs semelles collent d’un paquet d’œufs écrabouillés.
La psychanalyste Claude Halmos. Image: capture d'écran YouTube.
Claude Halmos, spécialiste de la psychologie de l’enfant, nous explique en quoi la victoire de Joe Biden à l’élection présidentielle américaine est bonne pour notre moral.
C’est une émission de France info qui appelle peu de commentaires, à vrai dire. Il suffit de l’écouter: difficile d’en croire ses oreilles.
Le trait est gros, comme dans un conte: d’un côté le méchant, de l’autre le gentil. Et comme point de départ, un présupposé qu’il serait bon de vérifier: la victoire de Joe Biden nous aurait remonté le moral. Elle serait, plus exactement, un signe « un peu magique » nous donnant « des raisons d’espérer » dans la période difficile que nous traversons. Il faudrait demander la confirmation de ce postulat à tous les gens qui sont sur le point de perdre leur emploi, de fermer leur entreprise, qui vivent une profonde dépression à cause de la solitude, de la privation de toute vie sociale autre que professionnelle: l’élection de Joe Biden leur a-t-elle vraiment redonné l’espérance? On peut avoir quelques doutes, on peut même se dire qu’ils n’en ont strictement rien à faire. Mais soit, admettons: l’élection de Biden est bénéfique pour l’état « émotionnel et psychologique » des Français.
Et voyons pourquoi. D’abord, selon Claude Halmos, la légèreté avec laquelle Trump a traité le coronavirus nous a « sensibilisés au sort des Américains »: nous avons donc éprouvé envers eux une forme de compassion et nous nous réjouissons pour eux que leur cauchemar prenne fin. Mais aussi parce que cette élection revêt une dimension « humaine au moins autant que politique »: cette transition va autoriser la psychanalyste à établir une opposition radicale entre les deux candidats. Trump incarnerait « de manière presque caricaturale » « l’autocrate tout-puissant »: on croit rêver. La caricature, c’est elle qui la dessine. On le dit grotesque, vulgaire et égocentrique mais personne jamais n’a accusé Trump de se comporter en autocrate. Pour lui, dit-elle, « l’intérêt général et la vie des êtres, qu’il s’agisse du virus ou du climat, ne comptent pas. » Ne peut-on pas concevoir que Trump ait une autre conception de l’intérêt général et de ce qui importe dans la vie des êtres? Claude Halmos a, avec le président des États-Unis, un désaccord qui relève tout à la fois de la philosophie politique et de la doctrine économique ; elle le convertit en condamnation morale décomplexée sur le ton de l’évidence consensuelle. Elle ajoute que Trump « rejette tout ce qui n’est pas semblable à lui »: accusation totalement gratuite qu’elle fonde sur « son racisme et sa xénophobie » comme s’il s’agissait de données incontestables et communément admises, alors même qu’une des informations de ce scrutin est la progression du vote Trump chez les Latinos et les Afro-américains. Trump devient ensuite, dans le discours de la psychanalyste, une espèce de monstre, un être qu’elle exclut de l’humanité :
IL INCARNE, EN OUTRE, LE MÉPRIS DE LA SCIENCE, DE LA CULTURE, DES LOIS, ET DES INSTITUTIONS, C’EST-À-DIRE DE TOUT CE QUE LES SOCIÉTÉS HUMAINES ONT SU CRÉER. […] IL SE PRÊTE DONC À ÊTRE LE SYMBOLE D’UNE SORTE DE « MONDE SANS PITIÉ », OÙ L’HUMAIN N’A PAS DE PLACE, ET QUI EST À CE TITRE, TRÈS ANGOISSANT.
Elle construit ensuite, par opposition, un portrait fantasmé de Biden. S’il « met en avant son humanité », elle n’invite pas à voir là une stratégie de…