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Le terrorisme islamiste ne respecte pas le confinement

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 Samedi, Abdallah Ahmed Osman, un trentenaire soudanais, a tué deux personnes et en a blessé cinq autres, au hasard de son parcours meurtrier dans la ville de Romans-sur-Isère. Que cette ville soit touchée par ce que les médias ont bien du mal à qualifier d’égorgements islamistes n’est pas forcément un hasard. L’essayiste Céline Pina reproche l’inaction des politiques face au phénomène du djihad de proximité.


Ce samedi 4 avril 2020, la France, confinée et suspendue, s’est rendue compte que le coronavirus n’arrêtait pas la violence qui devient ordinaire depuis 2012 dans notre pays : celle des attentats islamistes. Pourtant l’histoire et les légendes nous le disent, l’existence d’un péril nouveau ne fait pas disparaître les dangers anciens et on n’échappe souvent à Charybde que pour tomber en Scylla.

Si l’on n’exige pas des personnes accueillies qu’elles acceptent la culture du pays d’accueil et si on ne leur donne pas, via l’éducation, les moyens de la connaître, ils seront pris en main par d’autres…

C’est ainsi que le confinement n’a pas mis fin à l’offensive islamiste. Certes Al Qaïda a appelé ses militants à reporter les actes terroristes, mais cela n’est pas le cas pour l’État islamique. Si ses tueurs sont invités à ne pas se rendre dans les pays contaminés, ceux qui sont déjà sur place, eux, ont un rôle à jouer. D’abord s’ils sont infectés, en répandant la contamination, puisque dans la logique des islamistes, le Covid est une punition de Dieu. Ensuite en poursuivant le jihad surtout à une période où « la sécurité et les institutions médicales ont atteint les limites de leurs capacités » comme le recommande le bulletin d’information de Daesh, Al-Nada.

Parcours macabre, édulcoré par les médias

Et le message a été parfaitement entendu. À Romans-sur-Isère, un réfugié soudanais s’est livré à un parcours macabre que nous commençons à bien connaître : armé d’un couteau l’homme tue tous ceux qui ont le malheur de croiser sa route, en criant Allah Akbar pour ponctuer et signer ses crimes.

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Il a ainsi égorgé un homme devant sa femme et son fils, selon France bleu, et tué une autre personne à l’intérieur de la boucherie. Seule France bleu mentionne l’égorgement, précision qui disparaîtra bientôt au bénéfice de la sémantique “coups de couteaux”. Force est de constater que comme dans d’autres affaires, comme celle de la préfecture de police de Paris, l’évacuation du terme égorgement, même quand le geste est avéré, est un classique. Alors ici: erreur du journaliste ? ou volonté d’éliminer un terme qui renvoie à une pratique culturelle orientale et fait référence au geste pratiqué lors de l’Aïd ? En tout cas le refus de l’employer, malgré sa récurrence, notamment dans le cas du jihad de proximité, interroge.

Commence ensuite le ballet habituel auquel le confinement n’a rien changé : l’agresseur est un déséquilibré que l’enfermement aurait aigri et bien sûr on ne prononce que difficilement le mot islamisme, au nom du « padamalgame ». C’est le cas de bien des élus, que ce soit le président de la République comme le maire de la ville endeuillée. Pourtant la démarche de l’homme était claire : des écrits ont été trouvés chez lui, où il se plaint de vivre dans un pays de mécréants, son parcours meurtrier est marqué par une grande détermination, et il emploie la signature qui lui permet d’inscrire son acte dans une logique communautaire et religieuse en le dédiant à Allah. Il était dès lors difficile de ne pas confier l’affaire au Parquet national anti-terroriste. Le meurtrier est désormais à Levallois-Perret.

Romans-sur-Isère, tout sauf un hasard

Mais une fois que l’on a dit cela, il faut nous demander :

– Est-on en face d’une situation impossible à appréhender, où le hasard est roi ?

– Ou bien est-on en face d’un aveuglement qui fait nous payer au hasard le coût de la naïveté politique, à plus ou moins longs intervalles ? 

Pour un spécialiste de l’islamisme, le fait que cette affaire ait eu lieu à Romans n’est pas le fruit du hasard. La ville est connue pour être un important pôle du salafisme saoudien. Au moment où celui-ci pensait implanter le pôle salafiste européen en France, un certain nombre de mosquées furent construites, notamment à Marseille, Paris, Lyon, Roubaix et… Romans-sur-Isère (lire Le salafisme en France de Samir Amghar). 

A lire ensuite: Caroline Valentin et Yves Mamou: L’islamisme est-il soluble dans la technocratie?

Parlons aussi un peu du Soudan. Ce pays a été entre les mains des milices islamistes jusqu’à fort récemment et les affrontements entre groupes islamistes ont été nombreux. Difficile de savoir si un réfugié quitte le Soudan parce qu’il appartient à un groupe islamiste en perte de vitesse ou parce qu’il revendique plus de liberté. Toujours est-il que les Soudanais ont vécu jusqu’en 2019 dans un bain de culture islamiste. Certes les islamistes soudanais sont plutôt dans la mouvance des frères musulmans… mais la Ligue Islamique Mondiale – qui a pour tâche de répandre le salafisme saoudien à travers le monde – ne rechigne pas à soutenir des groupes fondamentalistes comme les frères musulmans si c’est pour combattre « le polytheïsme et l’atheïsme occidental ». On le voit, que ce soit dans son pays ou dans la ville où il s’était installé, le back ground islamiste était puissant sur le terroriste que la France accueillait comme réfugié. Et lorsqu’on est exilé, on a le réflexe de rechercher ce qui est familier : une proximité ethnique et religieuse. À Romans, cela avait peu de chance de le mener vers l’intégration et le respect des mœurs et habitudes françaises. Cela aussi est une réalité : si l’on n’exige pas des personnes accueillies qu’elles acceptent la culture du pays d’accueil et si on ne leur donne pas, via l’éducation, les moyens de la connaître, ils seront pris en main par d’autres. Les associations qui s’occupent des réfugiés sont souvent animées par des gens généreux et empathiques, mais souvent plein de candeur. Des gens qui peuvent ne pas voir ce qui se passe sous leur nez et être dans une démarche tellement christique qu’ils ne peuvent même pas imaginer que des réfugiés puissent être mauvais. Or, si le malheur transformait chaque individu en saint, nous le saurions. 

L’islamisme attire puis manipule les plus paumés

Aujourd’hui l’assassin – retrouvé au terme de son périple sanglant en train de prier dans la rue, à genoux ! – explique qu’il ne se souvient de rien, qu’il n’est pas religieux et que le confinement l’a perturbé. Le problème c’est que nous pouvons concevoir que des personnes perturbées par le confinement se précipitent au dehors, fassent des crises d’hystérie ou se comportent bizarrement… Mais massacrer toutes les personnes que l’on croise reste une réaction peu habituelle.

A lire aussi, entretien avec Eve Szeftel: « A Bobigny, le clientélisme de la droite a fracturé la communauté nationale, la seule qui rassemble tout le monde »

Mais surtout, à votre avis, qu’est-ce-qui est plus facile ? Retourner la tête d’une personnalité fragile et en manque de repères pour la faire passer à l’acte en l’invitant à faire ce que son fond d’écran culturel et religieux juge légitime : tuer des kouffars ? Ou essayer de transformer en jihadiste quelqu’un d’équilibré qui a trouvé sa place dans la vie ? La chair à canon du jihad, ce sont justement les déracinés, les fragiles, les aigris, les rageux, les ratés, les neuneus, les paumés ou les voyous. Les théologiens islamistes, eux, construisent les grilles de lecture et de pensée qui feront en sorte que la bombe à retardement du mal-être, les énergies négatives s’en prennent aux cibles qu’ils désignent. Ils canalisent et donnent un sens et un débouché à la violence. Le meurtre n’est plus un but mais un moyen. Celui de devenir quelqu’un et d’exister aux yeux de Dieu. C’est à cela que nous sommes confrontés. Et si le pouvoir continue à faire semblant de croire que ce type d’attaque vient de nulle part, se résume à un coup de folie, il passe à côté de l’essentiel : ce qui s’est passé à Romans ne peut être détaché de la forte présence de l’islamisme dans cette ville. 

Pour transformer la fragilité humaine en source de carnage, l’idéologie meurtrière des islamistes est très efficace. Combien de temps encore ferons-nous semblant de ne rien voir ?

À écouter, la réaction d’Elisabeth Lévy sur Sud Radio

Silence coupable

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Diagnostic du Covid-19: de la clinique à la sérologie


Scanner des poumons, recherche de Covid-19 dans le sang ou au fond du nez, il existe trois méthodes de dépistage qui présentent chacune des intérêts. La question de l’organisation et de la fiabilité de ces tests sera essentielle pour envisager le déconfinement. Ici Causeur, à vous l’hopital!


Nous avons parlé jusqu’à présent de la clinique du Covid-19, c’est-à-dire de la forme extérieure que prend la maladie (« clinique » : du grec kline, lit, qui concerne l’observation du malade couché dans son lit). Il nous faut maintenant passer au diagnostic de certitude, et notamment à l’apport de la biologie. Ce qu’on résume souvent en parlant de « tests biologiques ».

Abécédaire d’épidémiologie pour débutants

Pour comprendre ce sujet très technique, nous commencerons par préciser quelques notions cardinales en matière d’épidémiologie, issues de la statistique et du calcul des probabilités :  sensibilité, spécificité, prévalence, incidence, valeur prédictive positive et négative.

La sensibilité est la probabilité pour un test d’être positif chez une personne qui est malade. Elle s’exprime en pourcentage. Elle est inversement proportionnelle au nombre de « faux négatifs ». La sensibilité est le concept clef du dépistage.

La spécificité est la probabilité pour un test diagnostic d’être négatif chez une personne qui n’est pas malade. Elle s’exprime en pourcentage. Une spécificité médiocre implique de nombreux « faux positifs ». La spécificité est la clé de la confirmation du diagnostic.

La prévalence de la maladie dénombre le nombre de cas de malades, à un instant donné. Rapportée à la taille de la population, elle s’exprime en pourcentage. 

L’incidence dénombre le nombre de nouveaux cas sur une période donnée. Le taux d’incidence est calculé en rapportant l’incidence à la taille de la population considérée, toujours sur une période donnée. Elle s’exprime en nombre de malades par millions d’habitants et par an. 

Enfin, la valeur prédictive positive ou négative est la probabilité d’être malade sachant que le test est positif, ou inversement. Elle se déduit de la spécificité et de la sensibilité du test et de la prévalence de la maladie dans la population. C’est évidemment cette notion qui intéresse les praticiens et les autorités sanitaires.

En matière de Covid-19, les choses pourraient être plus compliquées que pour le VIH. Il n’est pas certain que la charge virale soit plus élevée dans les formes les plus graves. Il semblerait que le virus disparaisse dans les sécrétions alors que la maladie pulmonaire s’emballe pour son propre compte…

Certaines maladies ont des signes cliniques « pathognomoniques ». Ces signes suffisent à eux seuls pour un diagnostic de certitude, sans nul besoin d’un test biologique. Sans être forcément très sensibles (il y a beaucoup de faux négatifs), ils sont spécifiques à 100% (pas de faux positifs). Par exemple, le signe de Köplick (sur la muqueuse buccale érythémateuse, présence d’un semis de petites taches blanchâtres, légèrement surélevées, de 2 à 3 mm de diamètre) est pathognomonique de la rougeole. Dans le Covid-19, il n’y a pas de signes cliniques pathognomoniques. Mais certains signes sont quand même très évocateurs, surtout dans le contexte épidémique. Ainsi l’association anosmie/agueusie brutale en l’absence de toute obstruction nasale, maintenant bien décrite, en suggère le diagnostic avec un bon degré de certitude. Sa spécificité est très élevée.

A relire: Quand le drame du Covid se précise: le Syndrome de Détresse Respiratoire Aigu (SDRA)

D’autres signes doivent s’interpréter associés entre eux. On parle alors de « faisceau d’arguments ». Ainsi, au stade de pneumopathie et dans le contexte de la pandémie actuelle, l’aspect du scanner thoracique permet le diagnostic sans avoir recours à des examens biologiques. Les poumons sont marqués de plages denses désorganisées, dites « en verre dépoli », témoin du drame qui se joue dans leur profondeur. Si la sensibilité globale de cet examen est faible en matière de Covid-19 (tous les malades n’ont pas une pneumopathie), elle augmente en cas de pneumopathie avérée. Quant à sa spécificité, elle doit aussi s’entendre en période épidémique : la probabilité que la pneumopathie soit bien due au SARS-CoV-2 et non à un autre facteur est alors très élevée. Dans un contexte donné (épidémie / signes cliniques de pneumopathie), le scanner thoracique a donc une bonne valeur prédictive positive. Par ailleurs, il a en plus une valeur pronostique : il permet d’évaluer la gravité de la maladie et le risque d’évolution vers un SDRA.

Pour les formes modérées, ou lorsque les signes cliniques sont discordants, se pose le problème du « diagnostic différentiel » : on veut s’assurer que la maladie qu’on suspecte n’est pas une autre – la grippe par exemple, ou une infection bactérienne, qui ont tous les signes d’une infection respiratoire haute (fièvre, toux, rhinite, courbatures, asthénie…). C’est ici que les tests biologiques prennent toute leur valeur. 

Rapprochez votre nez par ici et restez tranquille

Le test par PCR (polymerase chain reaction) vise à isoler le virus directement chez le malade potentiel. Le plus simple est de prélever des sécrétions là où le virus a des chances de se cacher, au fond des fosses nasales. On utilise pour cela un écouvillon qu’on frotte tout au fond  du nez (c’est assez désagréable !). Puis on amplifie des séquences du génome viral grâce à la technique de PCR : une enzyme (la polymérase) duplique des fragments d’ADN ou d’ARN repérés à partir « d’amorces » spécifiques ; cette opération est répétée un grand nombre de fois, en cycles qui se succèdent au gré de transitions de température ; cela aboutit à une augmentation exponentielle du matériel génétique initial ; l’ensemble est automatisable grâce une machine qui révèle la présence du matériel génétique amplifié par fluorescence, et rend les résultats en 1 à 4 heures. Cette technique de biologie moléculaire est très spécifique et, grâce à l’amplification génétique, extrêmement sensible. Il suffit de très peu de matériel génétique, donc de virus, dans le prélèvement pour le mettre en évidence. Il peut cependant y avoir des faux négatifs. En période d’incubation quand le virus ne s’est pas encore massivement reproduit, ou si le prélèvement n’a pas été fait correctement, ces faux négatifs concerneraient presque 30% des cas d’infection finalement avérée. Au stade d’état, une fois que la maladie est cliniquement apparente, le virus envahit toutes les sécrétions, et les faux négatifs deviennent très rares ; le test est alors très sensible. Une fois la maladie guérie, le test se négative, témoignant que le patient n’est plus porteur du virus.

Il existe aussi une PCR dite « quantitative », permettant d’obtenir ce qu’on appelle la « charge virale ». Cette notion est souvent utilisée dans les études thérapeutiques comme critère de jugement intermédiaire : plutôt que d’attendre d’être sûr que le malade va mieux cliniquement, on mesure qu’il porte moins de virus. Ainsi l’étude publiée par le Pr Raoult inférait l’efficacité de l’hydroxychloroquine dans le Covid-19 depuis une baisse de la charge virale mesurée par PCR quantitative. En vérité, ce n’est pas encore la guérison de la maladie, mais cela peut être corrélé à une évolution clinique favorable – c’est le cas dans l’infection VIH, où les malades traités par trithérapie sont suivis par des PCR quantitatives permettant d’établir leur charge virale. En matière de Covid-19, les choses pourraient être plus compliquées. Il n’est pas certain que la charge virale soit plus élevée dans les formes les plus graves. Ainsi on rapporte de plus en plus de patients dont la PCR est positive au début de leur maladie (au stade d’infection respiratoire « haute »), puis dont la PCR se négative au moment où ils développent un SDRA (stade de l’infection respiratoire « basse »). Il semblerait que le virus disparaisse dans les sécrétions alors que la maladie pulmonaire s’emballe pour son propre compte. Cette constatation donne des arguments à la thèse qui décrit le SDRA comme une « surréaction  inflammatoire » qui détruit à la fois le virus et les cellules pulmonaires qui en sont porteuses.

Résumons ce que nous avons appris sur le test par PCR : il permet un diagnostic « en temps réel » du portage du virus dans le milieu biologique testé, en l’occurrence les sécrétions nasales, et éventuellement de sa quantité, la « charge virale ». C’est un test spécifique mais sensible seulement au moment précis du portage viral dans le milieu étudié. Sa valeur prédictive positive suppose donc une « fenêtre temporelle » assez courte. La positivité du test étant directement liée à la présence du virus dans les sécrétions, elle est aussi probablement corrélée au caractère contagieux du patient.

Tendez le bras et serrez fort le poing

Deuxième méthode biologique en matière de diagnostic virologique, la sérologie sanguine. Il s’agit ici d’un diagnostic indirect de l’infection, puisqu’on cherche dans le sang du patient des anticorps spécifiquement dirigés contre le virus qu’il a rencontré. Soit des IgM, qui apparaissent après environ huit jours et qui disparaissent au bout de quelques semaines ; soit des IgG, qui apparaissent au bout de deux à trois semaines et persistent plusieurs mois, voire plusieurs années. Une prise de sang est nécessaire, dont les résultats sont obtenus en quelques heures. Le diagnostic sérologique est très spécifique, mais il n’est sensible qu’a posteriori. La positivité de la sérologie (du moins de la sérologie IgG, qui est probablement celle qui sera développée en matière de Covid-19) permet en fait de diagnostiquer les personnes qui sont guéries, et donc sans doute immunisées contre le virus. Il faut ici insister sur le « sans doute ». En effet la présence d’anticorps dirigés contre le virus ne veut pas dire automatiquement qu’ils sont protecteurs contre la maladie. Dans le cas du VIH, par exemple, la sérologie positive ne signifie en rien que le porteur du virus n’est pas malade – bien au contraire. Il est vrai que le VIH infecte spécifiquement les lymphocytes T, c’est-à-dire des cellules de l’immunité, ce qui lui confère une virulence très particulière. Dans le cas du Covid-19, qui est un virus dirigé contre les cellules des voies respiratoires, on espère quand même que la rencontre avec le virus conférera une immunité, c’est-à-dire une protection, contre la réinfection. Ou au moins une protection contre le développement de formes graves de la maladie en cas de réinfection.

A relire: C’est quoi exactement ce virus qui fait peur à tout le monde?

La sérologie SARS-CoV-2 n’est pas encore tout à fait au point. Elle fait l’objet d’un intense effort de recherche et développement, et sera sans doute disponible sous une forme industrielle d’ici quelques semaines. Certains laboratoires envisagent même de miniaturiser le prélèvement et le test lui-même. À partir d’une goutte de sang prélevée au bout du doigt et déposée sur une bandelette réactive (comme celle que les diabétiques utilisent pour mesurer leur glycémie), chacun pourrait obtenir son statut sérologique, chez soi, immédiatement !

Comme on le voit, ces différentes méthodes diagnostiques ont des domaines d’application et des intérêts différents.

Hors de tout signe infectieux (incubation ou porteurs sains) ou au stade de signes très modérés, le dépistage par test PCR vise à découvrir des malades qui s’ignorent. Malheureusement, il y a alors beaucoup de faux négatifs ! Le test sert donc surtout s’il est positif. Par exemple, pour décider d’une mise en quarantaine. Comme la positivité du test est bien corrélée à la contagiosité, cela a du sens pour diminuer la diffusion du virus. Ce dépistage pourrait être proposé aux individus en contact avec des personnes fragiles : personnel des EHPAD, etc. En cas de positivité, le professionnel doit s’arrêter de travailler pour ne pas risquer de contaminer la structure dans laquelle il intervient. Problème : la situation est évolutive d’un jour à l’autre. Ce n’est pas parce qu’on est testé négatif le lundi qu’on ne sera pas contaminé (et contaminant) le mardi. Faudrait-il faire un dépistage quotidien des professionnels des secteurs les plus sensibles ? Cela reviendrait à multiplier les tests, sur le long cours… Pas sûr qu’on en ait les moyens matériels.

Chaque méthode a son intérêt

Au stade d’état, c’est-à-dire quand le patient a des signes très évocateurs de Covid-19, en plein contexte épidémique, c’est-à-dire avec une haute prévalence de la maladie, le scanner thoracique et le test PCR aboutissent au diagnostic avec d’excellentes valeurs prédictives positive et négative. L’avantage du scanner est qu’il donne en plus une indication pronostique (est-ce que la maladie est grave ?). L’avantage du test PCR est la certitude virologique. Il permet donc d’apporter au patient une réponse adaptée (surveillance à domicile, hospitalisation dans un secteur covid+ ou covid–, etc. ) et, on l’espère, de l’inclure dans un protocole thérapeutique.

Quand le malade évolue vers la guérison, le test PCR se négative. Cela veut dire que le patient n’est plus contagieux. Intéressant en sortie de confinement pour remettre au travail des personnes guéries? Peut-être avec une « attestation de guérison », qui permettrait de circuler normalement ?

Après la maladie, donc a posteriori, seule la sérologie reste intéressante. Elle permet de savoir qui a rencontré le virus (sérologie positive) et qui est resté « vierge » (sérologie négative). Pratiquée à grande échelle, d’ici quelques semaines, elle permettrait aussi de mesurer l’immunité acquise dans la population vis-à-vis du SARS-CoV-2. Cela identifierait qui est protégé et qui ne l’est pas. Là encore, une « attestation d’immunité » pourrait permettre une sortie de confinement différenciée selon le statut réel des personnes.

On le voit, le sujet des tests biologiques a des implications hautement stratégiques. Les décisions en matière de santé publique sont complexes et lourdes de responsabilité. Elles doivent s’entendre en fonction de la question posée. Que veut-on faire exactement, avec quelles personnes, à quelle échelle et pour quelles implications pratiques ? Diagnostiquer la maladie au stade d’état pour mieux soigner les malades, en fonction de la gravité de leur pathologie ? Dépister les malades en période d’incubation pour anticiper leur évolution ? Identifier les porteurs sains pour les mettre en quarantaine ? Distinguer les personnes immunisées pour les remettre dans le circuit social et professionnel ? Calculer la prévalence réelle de la maladie pour connaître sa rapidité de propagation ? Mieux connaître le statut viral et sérologique d’une population, qu’elle soit malade ou apparemment saine, pour conduire des travaux scientifiques valables et validés ?

Le but de cette série d’articles étant d’apporter une information scientifique fiable et non de nourrir la polémique, nous ne prendrons pas partie sur la stratégie politique qui s’impose. Le sujet d’aujourd’hui était déjà si compliqué qu’il a fallu nous mettre à trois pour élaborer ce texte ! Cher Lecteur, nous espérons qu’il aura clarifié tes idées et qu’il donnera lieu, sur le forum, à des échanges argumentés plutôt qu’à des imprécations fondées sur la seule impulsivité !

Les sous-doués passent l’agreg


Le niveau moyen des enseignants-chercheurs en lettres et sciences humaines est en chute libre. Du manque de culture générale à la perte de toute rigueur démonstrative, le déclin de l’université afflige certains étudiants.


Alors que l’effondrement du niveau scolaire des élèves est désormais bien documenté et que les insuffisances (en particulier ortho- graphiques) des instituteurs et des profes- seurs du secondaire, reçus de fraîche date aux concours de l’Éducation nationale ou recrutés à la va-vite au Pôle Emploi, sont de plus en plus difficiles à cacher, un autre phénomène tout aussi inquiétant, si ce n’est plus, nous semble passer encore largement sous les radars : l’affais- sement du niveau des universitaires dans le domaine des lettres et des sciences humaines [tooltips content= »Ce phénomène a néanmoins déjà été souligné par Renaud Camus comme appartenant à un mouvement plus vaste de déculturation des élites ; voir par exemple Décivilisation, Fayard, Paris, 2011. »][1][/tooltips]. Il ne s’agit pas ici d’en faire une analyse sociologique pointue et systé- matique, dont nous serions incapable, mais de livrer le fruit de plusieurs années d’observation et de fréquen- tation d’un milieu universitaire particulier, gravitant autour de la montagne Sainte-Geneviève, complétées par la lecture d’un certain nombre de publications. Il ne s’agit pas non plus d’étendre ce constat empirique à la totalité des universitaires de ce milieu. D’une part, tous les champs de l’enseignement supérieur et de la recherche ne paraissent pas uniformément touchés, et si la sociologie semble particulièrement atteinte, les sciences de l’Antiquité sont à peu près épargnées, tandis que pour l’histoire ou les lettres modernes, le tableau est plus contrasté. D’autre part, même en ce qui concerne les champs de la recherche les plus menacés, le constat doit être nuancé, puisqu’on y trouve aussi des travaux, des professeurs et des chercheurs de grande qualité.

Le signe le plus voyant, mais peut-être aussi le moins remarqué, de cet affaissement du niveau des universitaires est l’avachissement de leur tenue. Sur le plan vestimentaire, l’heure n’est plus à regretter la disparition de la cravate, mais plutôt à rappeler que les T-shirts rapportés d’on ne sait quel colloque des années 1990, à la blancheur douteuse et aux motifs passés, ne sont pas vraiment appropriés à la fonction de la personne qui les porte, de même que les Converse percées ou que les jeans troués. Ce relâchement vestimentaire, dont on peut penser qu’il n’est pas sans rapport avec le déclassement social des universitaires, jadis bourgeois installés et reconnus par la société, aujourd’hui mal payés, surtout en début de carrière, et considérés comme des bouches inutiles, va souvent de pair avec des manquements aux règles les plus élémentaires du maintien (corps avachis, jambes allongées et écartées) ou de l’expression (gouaille de poissarde, vocabulaire inadapté, prononciation négligée).

Négligences universitaires

Cependant, cette négligence, non pas générale mais largement répandue, de leur tenue par des universitaires qui se respectent de moins en moins ne se confond pas forcément avec un second phénomène, l’effondrement culturel et intellectuel d’une partie de ce milieu. En effet, des dehors négligés n’empêchent pas de tenir des propos passionnants, à la fois informés et intelligents, ce qui est heureusement souvent le cas. Pourtant, la baisse du niveau des élites universitaires est elle aussi patente, sans être universelle. On peut distinguer des lacunes de culture générale et des défauts de raisonnement, souvent concomitants.

A lire aussi: Universités, la révolution culturelle

La maîtrise des finesses de la syntaxe et du vocabulaire français, pourtant premier indice d’une culture solide, n’est pas toujours au rendez-vous, parfois même chez des professeurs de lettres. Les faits de civilisation des époques antérieures, du xixe siècle, ou même de notre époque, sont parfois étrangement mal connus. À titre d’exemple, les études portant sur Le Cousin Pons de Balzac, roman qui fait une place de choix à la figure du collectionneur, montrent souvent que leurs auteurs semblent n’avoir jamais mis les pieds dans une boutique d’antiquaire, dans une salle des ventes ou au département des objets d’art du Louvre, malgré le peu d’effort que cela demande. Incol- lables sur la Comédie humaine, ils sont en revanche inca- pables de distinguer l’« article de Paris », produit en série dans les faubourgs industrieux du xixe siècle, et les objets merveilleux, débris des siècles antérieurs, collectionnés par Pons. C’est bien dommage. L’hyperspécialisation à laquelle l’organisation du système universitaire oblige ses acteurs aggrave ces lacunes en matière de culture générale. On tente certes d’y remédier par des invoca- tions aussi fréquentes qu’incantatoires aux divinités Interdisciplinarité et désormais Transdisciplinarité, dont la puissance est manifestement limitée.

Ce déficit de culture générale s’accompagne souvent d’un manque d’attention à la qualité du raisonnement. On lit ou on entend trop régulièrement des démonstrations bancales, appuyées sur une conception plus que discutable de la logique que le sens commun ne vient pas redresser. Nous avons par exemple entendu récemment rapprocher deux théories (assez fumeuses d’ailleurs) reposant sur des métaphores pourtant anti- nomiques : l’une, énoncée par l’anthropologue Alfred Gell, affirme que l’œuvre d’art est une sorte de piège destiné à attraper la proie que constituerait le spectateur, l’autre, développée par un auteur antérieur, propose de comparer le spectateur à un chasseur à l’affût de pistes dans l’œuvre. Ce rapprochement prenait pour prétexte le motif commun des deux métaphores, celui de la chasse. Cependant, il n’échappe à personne que le spectateur est tantôt proie, tantôt chasseur. Opérer un tel rapprochement revient donc à faire preuve de bien peu de scrupules en matière d’argumentation.

Sociodéconstructivisme

L’invasion de l’université par le socioconstructivisme (ou plutôt devrait-on dire par le « sociodéconstructivisme », puisqu’il y est sans cesse question de déconstruire des représentations « genrées » ou « coloniales ») ne fait qu’accentuer le phénomène [tooltips content= »Pour le cas précis des études dites « décoloniales », voir l’enquête d’Amandine Hirou publiée dans L’Express du 24 décembre 2019 et la tribune de Pierre-André Taguieff, signée entre autres par Nathalie Heinich et Dominique Schnapper, sur le site internet du même hebdomadaire le 26 décembre 2019. »][2][/tooltips]. Les questions que ce type d’approche amène à se poser étant la plupart du temps dénuées de sens, aucune réponse intelligente et argu- mentée n’y peut répondre, mais chacun de ceux qui les aborde est habité par l’impression fort valorisante de dire des choses passionnantes, subversives voire révo- lutionnaires, et d’être furieusement tendance, ce qui dispense d’avancer le moindre argument. L’alternative est donc simple : enfoncer des portes ouvertes avec un air savant ou raconter n’importe quoi en singeant le sérieux. Pour masquer le vide de la pensée, le verbiage a depuis longtemps montré son efficacité : il remplace à peu de frais français correct et réflexion.

Roland Barthes au Collège de France, 1975. Photo: AFP / Michèle Bancilhon
Roland Barthes au Collège de France, 1975. Photo: AFP / Michèle Bancilhon

Nombre d’universitaires ont dépassé le stade de l’usage du simple sociolecte propre à leur caste pour s’approprier un sabir pseudo-lettré, un jargon paraît-il philosophique ou un galimatias qui se veut lacanien. Les études en littérature médiévale sont, autant que nous avons pu en juger, particulièrement gangrenées par le charabia. À titre d’illustration, on citera quelques perles tirées d’une introduction à une édition récente et savante des Lais de Marie de France : « Bien que les histoires [racontées dans les lais] se présentent à nous sur le mode de l’indécidabilité et de la perte – à l’image même de notre perception de la vie, note Evelyn Birge Vitz – la plupart des récits se revendiquent en coïncidence immédiate avec l’“aventure” qu’ils se donnent pour origine », ou bien « la résonance, mode de présence en absence », sans oublier les expressions n’appartenant à aucune langue connue telles que « faire événement » ou « faire retour » qui reviennent ad nauseam. Les auteurs semblent parler d’eux-mêmes lorsqu’ils écrivent : « Le texte se donne à lire et à comprendre sur le mode de l’in- complétude et de l’opacité. » On finit par penser qu’il s’agit d’une stratégie délibérée visant à camoufler la nullité du propos derrière un brouillard lexical et syntaxique, dans l’espoir que ce qui est seulement incompréhensible passe pour si intelligent qu’il dépasse les capacités de l’entende- ment du commun des mortels. S’ajoutent à cela l’emploi d’une avalanche de noms plus ou moins célèbres assé- nés comme des arguments d’autorité (ce que les Anglo- Saxons appellent « name dropping ») et une forte tendance à remplacer les preuves par des références aux grandes théorisations du domaine dans lequel on se place. Ainsi, il suffit de dire que l’on s’inscrit dans le sillage du mate- rial turn en sciences sociales ou en histoire de l’art pour prouver l’intérêt intrinsèque de tout ce qui va être dit. La logique et la rigueur démonstrative deviennent donc les parents pauvres de la production universitaire.

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Bien sûr, il a toujours existé de mauvais professeurs, dénués de pédagogie, travaillant le moins possible ou faisant preuve d’une grande désorganisation, et sans doute aussi de mauvais chercheurs, aveuglés par l’idéolo- gie ou par une conception trop personnelle de leur disci- pline ; que l’on se rassure, les mauvais professeurs à l’an- cienne existent encore. De même, il ne faut pas idéaliser les générations précédentes, parmi lesquelles marxisme, formalisme et structuralisme à outrance ont fait de grands ravages, de sorte que même des universitaires de grand renom ont dit les pires âneries – qu’on pense seulement à Roland Barthes, qui nous apprend dans son Sur Racine qu’Agrippine, c’est celle qui agrippe, ou que«poésie=prose+a+b+c.Prose=poésie–a–b–c» dans le très dispensable Degré zéro de l’écriture. Mais au moins ces gens étaient-ils extraordinairement cultivés. Le problème que nous pointons ici est différent : il s’agit d’un véritable affaissement culturel qu’il nous semble possible d’attribuer à une génération d’enseignants-chercheurs (encore une fois, pas dans son ensemble, et c’est heureux), ayant aujourd’hui entre 35 et 50 ans environ, qui se donne des airs sans en avoir tout à fait les moyens.

Décivilisation

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L’échelle sociale inversée


Ou comment un confinement berrichon change la liste des « plus beaux métiers » du monde.


À quarante-cinq ans, j’avais réussi ma vie. Je tutoyais des académiciens, je déjeunais, chaque mercredi, avec des avocats d’affaires dans un restaurant où la blanquette se vend au prix du caviar, des patrons de presse me demandaient conseil sur la bonne ligne éditoriale à adopter, il m’arrivait même de prendre le thé chez la veuve d’un capitaine d’industrie. J’avais mon rond de serviette chez un réalisateur césarisé et mon plus proche confident était un ex-haut-magistrat médiatique. J’étais comblé. J’avais même un ami communiste. Mon orgueil rasséréné. Comme dans une chanson d’Aznavour, mes relations étaient « haut placées », « décorées », « influentes », des « gens bien » en vue. Je recevais parfois une lettre manuscrite d’un grand acteur français qui cajolait mon hypocondrie nostalgique. Un soir d’été, avec mon père, nous avions levé les quatre roues d’une Porsche sur une départementale déserte, à des vitesses inavouables, avec le sentiment réconfortant de retomber sur nos pattes. On peut dire que j’avais réussi ma vie. 

La faute du public qui n’a rien compris

Bien sûr, je regrettais quelques insuccès en librairie, mettant ces relatifs échecs sur la pusillanimité des libraires et la bêtise des critiques vendus aux forces progressistes. Mon talent n’était pas en cause. Globalement, j’étais satisfait de moi. Je portais une cravate en tricot à la Jean d’O et un trench à la Bogart par dandysme culturel. Je conservais également d’une jeunesse dorée dans les années 80, des marqueurs générationnels comme cette paire de mocassins Weston et de Vans à damiers qui me rappelaient deux semaines passées à Venice Beach sous l’ère Reagan. Pour prouver que j’étais sur la pente ascendante, que tout me souriait, j’envisageais très sérieusement d’acquérir, à l’automne prochain, une AMC Pacer bicolore, avec l’intérieur façon Tipi et le visage d’un Indien peint sur le capot. La même que conduisait Claude Brasseur dans un film d’Yves Robert. Avec un vieux camarade documentariste, nous venions d’envoyer un projet de série à Netflix qui, sans aucun doute, déclencherait une pluie de dollars sur nos comptes en banque. Le rêve de faire carrière à Hollywood se matérialisait. J’étais sur un petit nuage. Que pouvait-il m’arriver ? J’avais la baraka. 

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La Nation se passe bien de nous

Et puis, un virus venu d’on ne sait où et un confinement berrichon m’ont obligé à revoir le sens de mon existence. M’étais-je trompé sur toute la ligne ? Aurais-je été mystifié ? Le mystère s’épaississait. Vingt-quatre heures après mon installation à la campagne, isolé et désorienté, je devais me rendre à l’évidence que cette vie parisienne ne m’amènerait pas très loin sur les chemins de la ruralité austère. Je faisais l’amer constat de la fragilité de toutes mes relations qui se trouvaient aussi désœuvrées que moi. Nous prenions vaguement conscience collectivement que la Nation se passerait de nous. Elle exigeait qu’on reste chez nous et qu’on se taise, si possible ! Nous pourrions gêner les autres, ceux qui contribuent à l’intérêt général. Tout notre savoir aussi brillant soit-il, était complètement inutile dans la situation actuelle. Nous ne servions à rien. Pour parler et écrire, parader et fantasmer, nous étions des champions. Quant à guérir, nourrir et protéger la population, notre incapacité à agir, était flagrante. Les difficultés ont commencé, dès le deuxième jour, à se faire sentir. Mon automobile datant de 1995 ne voulait pas démarrer. Mes confrères critiques littéraires et mes amis du Barreau ne m’étaient d’aucune aide. À distance, ils étaient intarissables sur les fusions/acquisitions ou les subtilités du Code de la propriété intellectuelle, mais pour réanimer cette batterie, ils étaient démunis. J’ai senti à leur voix que tout ce qui avait construit et structuré leur vie jusqu’à présent, volait en éclats. Leur ignorance en mécanique les plongeait dans un abyme d’incertitudes. Leur incompétence dans les choses du quotidien les blessait au plus profond d’eux-mêmes. Je les mettais devant leur faiblesse pour la première fois. Le doute s’instillait en eux comme l’angoisse de choper cette grippe. Je finis par trouver l’aide d’un copain mécano qui avait quitté l’école à l’âge de quatorze ans. Mon désarroi devant ce moteur récalcitrant l’amusa beaucoup. En trois minutes, il fit redémarrer ma voiture. 

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Morales, pas un bricoleur

Cette journée se poursuivit sur un mode ridicule et très désobligeant pour moi. Car, rien ne fonctionnait dans ma maison. C’est un voisin à la retraite, ancien plombier et grand prince, qui examina mes radiateurs. Je ne pourrais vous décrire ses gestes, ni le nom de ses outils, mais les fluides repartirent dans les tuyaux et la température s’éleva par miracle. En me rendant au supermarché le plus proche, une caissière me tança car j’avais pris quatre plaquettes de beurre, la limite réglementaire étant fixée à trois, elle me regarda comme si j’étais un ignorant. J’avais honte de mon inconsistance. Enfin, je me mis à la recherche d’un carnet de timbres pour ne pas perdre le lien avec mes belles relations. La Poste fermée, le Tabac/Presse dévalisé, mon inquiétude gonflait, je sentais la panique respiratoire s’emparer de moi. Et c’est là que je me rappelais de Christophe, ce camarade de collège, postier admirable, serviteur exemplaire, sportif couronné et lecteur intransigeant. Que je me rassure, il m’enverrait un carnet dans les prochains jours. Morale de cette histoire, que c’est bon et réconfortant d’avoir un bon ami facteur ! 

« Ce n’est pas le moment de critiquer » est devenu le nouveau point Godwin

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Des interventions des ministres à celles des chroniqueurs de télévision un mantra revient constamment en France : « Ce n’est pas le moment de critiquer ». 


En ces temps d’épidémie et de confinement il est malvenu d’apporter la moindre contestation à l’action des gouvernants qui « font ce qu’ils peuvent ». Toute contestation relèverait d’un manque de civisme et de soutien à l’union nationale en temps de guerre, voire d’une trahison. Rien que ça…

La rhétorique guerrière de Macron est usante

Le Président Emmanuel Macron n’a fait que confirmer cela en s’en prenant le 31 mars aux « irresponsables qui cherchent déjà à faire des procès alors que nous n’avons pas gagné la guerre ».

Une position qui trouve des soutiens assez inattendus comme avec l’humoriste Stéphane Guillon qui reproche au site Mediapart d’avoir réalisé une longue enquête sur les mensonges et les loupés de l’État français concernant les masques de protection (absence de stock, pénurie, consignes contradictoires et mensongères en matière de santé…). On a même l’impression en lisant son tweet du 2 avril que c’est un représentant du parti politique En Marche qui a piraté son compte : « Les semaines où des milliers de gens meurent du coronavirus, vous faites le procès du gouvernement. Et le temps des larmes avant celui des responsabilités… Qu’en faites vous ? ». On oublierait presque que c’est ce même humoriste qui « revendique » le droit de rire des personnes en situation de handicap et qui n’a pas hésité à faire une blague sur la mort de la mère de l’élu Nicolas Dupont-Aigan seulement deux jours après son décès…

Sans être Mediapart, il suffit de poster soi-même sur les réseaux sociaux un texte reprochant la gestion de l’épidémie par le gouvernement pour voir arriver des commentaires vous expliquant plus ou moins poliment que « Ce n’est pas le moment de critiquer ».

« Ce n’est pas le moment de critiquer » est devenu le nouveau point Godwin et un extincteur du débat public.

L’épidémie et le confinement ne doivent être traités qu’avec des pensées positives et solidaires nous plaçant entre le monde merveilleux des Bisounours et le livre de George Orwell 1984.

C’est pour notre bien

Infantilisés comme nous le sommes depuis le début de la pandémie, nous devrions finalement accepter d’être dans un monde idéal comme chez les Bisounours où les enfants ne doivent pas critiquer les grandes personnes !

A lire aussi, du même auteur: Perpignan: le Covid-19 achève bien les gitans

C’est une fois de plus la preuve que nous vivons depuis quelques années sous la domination morale de la génération très sensible et sûre d’elle des Milléniaux que l’auteur américain Bret Easton Ellis qualifie de « Génération dégonflée » qui « ont une tendance à sur-réagir et afficher une positivité passive-agressive »… Aucune négativité n’est tolérée avec eux : « Ce n’est pas le moment de critiquer ».

Plus inquiétant, cette exigence rappelle la dystopie de 1984 avec un monde dans lequel l’autorité de « Big Brother » contrôle la population par la menace continue de l’état de guerre, et par  l’action de la « Police de la Pensée » qui empêche toute déviance à « l’orthodoxie » c’est-à-dire à « la bien-pensance » au nom du « Ministère de l’Amour qui veillait au respect de la loi et de l’ordre ».

Confinement… des esprits

Contrairement à l’État imaginaire de « L’Océania » dans 1984 la répétition du précepte « Ce n’est pas le moment de critiquer », un conseil qui résonne comme un ordre, est relayé volontairement et docilement par de nombreux Français déjà confinés physiquement qui se soumettent d’eux-mêmes à un confinement de leur sens critique et de leurs convictions.

Mais comme nous ne sommes plus des enfants et comme nous ne vivons pas (encore) dans un État où le Président de la République terminerait ses allocutions par « La guerre c’est la paix ; La liberté c’est l’esclavage ; L’ignorance c’est la force » (slogan du Parti dans 1984) alors rien ne doit nous empêcher de critiquer les manquements et les mensonges de nos gouvernants dans leur gestion catastrophique de l’épidémie.

Dans 1984, Winston Smith commence son journal le 4 avril. Nous sommes le 6 mais bon…

Les livres auxquels vous n’échapperez pas


Quoi qu’il en coûte, de grandes intellectuelles veulent partager avec vous leur expérience du confinement…


Daniel Defoe a attendu presque 60 ans pour livrer son Journal de l’année de la peste (1722) — construisant en fait un reportage-fiction fascinant et aisément transposable en toute situation épidémique, puisqu’à la peste de Londres (1664) il superpose probablement les nouvelles qui lui viennent de celle de Marseille (1720). Mais Defoe est un immense écrivain, qui sait donner du temps au temps, et laisse les événements reposer, comme la pâte à crêpes. On écrit rarement bien à vif.

Même s’il arrive que le narcissisme de l’instant accouche d’œuvres majeures. Mais n’est pas Xavier de Maistre qui veut. Le jeune officier, aux arrêts dans sa chambre pendant 42 jours — un peu moins que ce que durera notre présent confinement —, en tira un Voyage autour de ma chambre (1795) où l’imagination le dispute à la rêverie et surtout à la désinvolture d’un auteur qui avait lu Laurence Sterne et en avait gardé le meilleur : l’art de s’amuser avec son lecteur.

Nos écrivains contemporains (en l’occurrence, ce sont surtout des femmes, puisqu’elles écrasent actuellement la production littéraire, les éditeurs rechignant désormais à publier des hommes) sont assez loin de ce modèle. Marie Darrieussecq, qui se raconte dans les colonnes du Point, est l’objet des sarcasmes de ses lecteurs. « Déconnectée de la réalité », jugent les internautes qui s’égarent dans les pages plaintives où elle avoue avoir planqué sa voiture immatriculée 75 afin de ne pas s’attirer les foudres de ses voisins basques. C’est que son confinement, entre deux virées à la plage voisine, est d’une violence rare : « Dans l’immédiat, la petite joue de la guitare au sous-sol. J’ai un contrat avec elle : elle fera ce qu’elle voudra, mais lira trente pages par jour. Deux biches broutent dans notre jardin en friche ». On a mal pour elle.

Et pour Leïla Slimani, qui s’épanche dans les colonnes du Monde. « Cette nuit, je n’ai pas trouvé le sommeil. Par la fenêtre de ma chambre, j’ai regardé l’aube se lever sur les collines. L’herbe verglacée, les tilleuls sur les branches desquels apparaissent les premiers bourgeons. » The horror, disait Kurtz dans Heart of darkness — un vrai livre, tiens.

Comme le remarque Cnews, « à la lecture de ces mots, la sentence ne s’est pas fait attendre sur les réseaux sociaux. «Grotesque», «germanopratin plaintif», « bourgeoises décervelées et auto-centrées », autant de termes élogieux pour caractériser le comportement de Marie Darrieussecq et Leïla Slimani ». Et « dépourvues de talent », personne n’y pense ?

Cerise sur le gâteau, les confidences satisfaites de Lou Doillon sur France-Culture. L’actrice-réalisatrice est restée à Paris, elle. Quel courage. Quelle abnégation, dans ce désir de souffrir avec les autres. Confinée dans sa maison « au fond d’une petite cour au fond du 11e arrondissement » de Paris. Elle s’y sent, dit Anne Lamotte qui l’a interviewée, parfaitement bien. « J’ai été élevée par des ermites et je suis ermite moi-même donc ce n’est pas d’une grande violence ». Si la plus grande peine d’Oscar Wilde — un vrai auteur, tiens ! — fut la mort de Lucien de Rubempré, ce qui chipote le plus notre artiste multi-cartes, « c’est qu’on ne considère pas les magasins de fourniture de dessin essentiels à la nation ! Mais heureusement, j’ai du stock à la maison. Normalement, j’ai aussi assez d’accessoires et de conneries pour pouvoir faire de la poterie, de la sculpture et m’amuser pendant le prochain mois ».

Peut-être en tirera-t-elle un film où l’on dira plein de gros mots en déplorant que Rougié & Plé soit fermé, à l’angle du boulevard Beaumarchais et de la rue des Filles-du-Calvaire…

Et ça, ce n’est que le haut de l’iceberg. Je suspecte un grand nombre de plumitifs des deux sexes de préméditer (dans « préméditer », il y a « éditer ») des Journaux de confinement tous plus chatoyants les uns que les autres.

Il est vrai que la plupart des gens qui vivent confinés à six ou sept dans 15m2 n’ …

>>> Lire la fin de cet article sur le blog de Jean-Paul Brighelli <<<

Journal de l'Année de la Peste

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Voyage autour de ma chambre

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L’hécatombe annoncée des PME


Le gouvernement n’est pas plus préparé à affronter la crise économique qui arrive qu’il ne l’a été pour la crise sanitaire. Ce sont les PME qui en paieront le prix fort, ce qui fracturera la France encore un peu plus.


La semaine dernière, dans mon petit village des Yvelines, nous avons reçu par e-mail l’appel au secours d’un maraîcher du coin. Il nous offre tous ses produits à un prix de bataille, à commander sur Internet, puis il nous les livre. Désireux, mon épouse et moi, d’être civiques, d’acheter local, et de rendre service aux commerçants régionaux en ces temps difficiles, nous décidons de répondre à sa proposition en nous rendant directement chez lui.

Au fond d’une route en terre, nous finissons par le trouver dans un bel entrepôt. Le patron de l’entreprise arrive, jeune, costaud, juché sur son transpalette, en pétard, au point que la fumée lui sort par les naseaux. Nous l’abordons avec le maximum d’aménité :

– Bonjour Monsieur, quelle belle exploitation ! Et toutes ces camionnettes. Où est donc votre personnel ?

– Il n’y a personne (sans doute l’un a été contaminé, et tous, en l’absence de masques, ont fait jouer leur droit de retrait). Je suis tout seul. Depuis l’envoi de mon mail, je croule littéralement sous les commandes, et je ne peux pas livrer. Je fais tout moi-même. Tenez, je suis là depuis trois heures du matin…

– Que c’est embêtant. Vous avez beaucoup de stocks ?

A lire aussi, Gil Mihaely: L’économie de la santé existe, le coronavirus l’a rencontrée

– Je suis plein à ras bord. Je suis grossiste et je vends aux étals des marchés. Le gouvernement a annoncé leur fermeture du jour au lendemain. S’il nous avait laissé deux ou trois jours de plus, nous aurions éclusé les stocks. Mais il nous a piégés, et la préfecture accorde les dérogations au compte-goutte… J’ai tous mes produits sur les bras.

– Aïe ! Écoutez, nous pouvons au moins vous rendre un peu service. Vos pommes ont l’air magnifiques. Est-ce qu’on peut vous en prendre un cageot ou deux ?

–  Vous rigolez ? Je n’ai pas le droit de vendre au détail à partir de chez moi. Avant-hier, la gendarmerie planquait au bout de ma rue pour contrôler les voitures venant d’ici, pour me mettre à l’amende…

– Et les supermarchés ? Franprix ? Intermarché ? Leclerc ? Pourquoi est-ce que vous n’écoulez pas vos produits auprès d’eux ? Nous avons entendu leurs appels pour aider à la résolution de la crise…

– Jamais. Plutôt crever. Ils attendent que je sois au bout, et ils vont me proposer le dixième de la valeur de mon stock. Je préfère tout mettre à la benne plutôt que de vendre à ces mecs-là.

Puis vient la conclusion, lapidaire, et d’une grande simplicité : « C’est tous des enc… »…

Pas le temps de faire dans le détail…

Nous repartons avec des sentiments mitigés : une grande admiration pour ce jeune patron. Avec sa débrouillardise et son foutu caractère, il va y laisser des plumes, mais on peut penser qu’il va s’en sortir. Mais combien d’autres vont couler ? Quel immense gâchis !

De cette petite histoire locale, on peut tirer quelques conclusions plus globales :

Il ne faut pas croire sur parole le fait que l’État prenne aujourd’hui en compte les petites PME, plus qu’il ne l’a fait, hier, pour les gilets jaunes, ni qu’il est mieux préparé à la crise économique qui démarre qu’à la crise sanitaire. Les mêmes causes ayant les mêmes effets, ce sera la même catastrophe. Même si l’État a annoncé, à grands coups de trompette, un grand plan en faveur des PME, celui-ci reste du domaine de la com’ tant que n’ont pas été édictées, à chaque étage de la chaîne administrative, les dérogations permettant aux entreprises de s’en sortir. Si ce n’est pas le cas, les fonctionnaires, la police, les contrôles, sont obligés de continuer à fonctionner, parce que c’est la loi.

A lire aussi, Stéphane Germain: Les impôts de la Finlande avec l’équipement de la Mauritanie

L’État fait du « macro », mais pas du « micro ». Ça ne l’intéresse pas, et il ne sait pas faire, parce qu’il est trop lourd, pas assez agile. À ce titre, si les petites PME sont la chair de l’économie, les grandes centrales et les grandes entreprises en sont la structure, le squelette. Dans la crise actuelle, l’État n’a pas le temps de faire du détail. Si le squelette des plus forts tient, ce ne sera déjà pas si mal. Et s’ils étranglent un peu les petits au passage, après tout, que peut-on y faire ? C’est un « dommage collatéral »…

De cela, on peut déjà prédire qu’il va se passer pour la crise économique la même chose que pour la crise sanitaire : au début, les contaminations vont se faire à bas bruit. Et puis, à un moment, les dominos des faillites vont tomber les uns après les autres. Là, il y aura aussi des souffrances, des pleurs, des morts commerciales et des suicides. Y sommes-nous préparés ? Aujourd’hui, toute la presse nous met le nez sur la tragédie sanitaire. On ne parle de rien d’autre ou presque. Voyons-nous l’autre tragédie arriver ? Elle est déjà là pourtant.

Rien ne sera plus comme avant? La fracture sociale, en tout cas, ne va pas se résorber…

La plupart d’entre nous vivent ces deux crises comme des risques. Mais tout le monde ne voit pas les choses comme ça. Pour certains, ceux qui ont des arrières, de la ressource, ces crises sont d’abord de fantastiques opportunités. Il y aura plein de cadavres à ramasser, pour presque rien. Mon expérience en Afrique, dans les pays en guerre notamment, m’a montré que c’est dans les périodes de grande incertitude, quand l’Etat est déliquescent et en même temps complice, que les opportunités sont les plus grandes. Et c’est là que les fortunes se font, le mieux et le plus vite. Elles sont parfois gigantesques.

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Certains l’ont dit : la fracture sociale va se creuser encore. « Tous des péquenots » d’un côté, « tous des enc… » de l’autre. L’incompréhension, la haine réciproque, vont encore grandir entre les faibles et les forts. Où allons-nous comme ça ? Par peur d’affronter les problèmes, allons-nous reproduire indéfiniment ce schéma mortifère vieux de quarante ans ?

De nombreux commentateurs disent que « demain, rien ne sera plus comme avant », laissant entendre que plus de raison viendra peut-être aux hommes. Je n’en suis pas certain du tout. Soljenitsyne rappelle, dans Le déclin du courage, que « ce ne sont pas les revendications fortes qui font les révolutions, mais les États faibles ». Notre État est à la fois hiérarchique et oligarchique. Si la hiérarchie est faible, l’oligarchie ne l’est pas du tout. Les périodes d’incertitude ne créent que des vides politiques ou économiques, mais elles ne précisent pas qui les remplit. Très souvent, ce sont les forts, et le résultat est pire qu’avant. Il faudra plus que le mécontentement des peuples pour renverser l’ordre des choses. Nous sommes des romantiques et des naïfs, si nous le pensons. Il faut une opposition politique. Où est-elle ?

Le déclin du courage: Discours de Harvard, juin 1978

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L’économie de la santé existe, le coronavirus l’a rencontrée

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Le coronavirus oblige la société à se pencher sur son système de santé. Combien la France est-elle prête à dépenser pour sauver une vie? Alors que Jérôme Salomon se présente à nous chaque soir pour son terrible décompte des malades en réanimation dans les hôpitaux, c’est une bien amère potion économique que les Français doivent avaler. 


Instinctivement, cela nous semble indécent : le mélange de gros sous et de santé est difficile à avaler. C’est d’ailleurs un des rares sujets sur lesquels Emmanuel Kant rejoint la sagesse populaire. Dans Fondements de la métaphysique des mœurs, le philosophe explique que « dans le règne des fins tout a un prix ou une dignité. Ce qui a un prix peut être aussi bien remplacé par quelque chose d’autre, à titre d’équivalent ; au contraire, ce qui est supérieur à tout prix, ce qui par suite n’admet pas d’équivalent, c’est ce qui a une dignité ». Pour le dire plus simplement, la vie humaine n’a pas de prix. Presque tous en conviendront, s’agissant de la santé comme de la vie.

Décider qui va vivre ou mourir

Sauf que c’est faux. Car non seulement on met une étiquette de prix sur des « sujets doués de dignité » mais on ne donne pas le même prix à toutes les vies ! On paie des millions pour sauver des otages et on ne trouve pas des sommes plus modestes pour les travaux nécessaires sur une petite départementale et sauver tous les ans quelques morts anonymes par accidents de la route. On sauve des prématurés de plus en plus fragiles et on laisse mourir chaque hiver des milliers des personnes par la grippe « normale ». Ces choix ne sont pas condamnables. C’est même le principe du politique que de hiérarchiser les besoins – par définition limités – pour les allouer. Autrement dit, décider qui vivra et qui mourra car il n’y aura jamais de ressources illimitées. Si la vie est sans prix dans son principe, elle a toutefois un coût concret.

A lire aussi, Stéphane Germain: Les impôts de la Finlande avec l’équipement de la Mauritanie

Aujourd’hui plus qu’hier, ces vérités sont difficiles à entendre. La crise sanitaire, la peur pour notre vie et pour celle de nos proches, l’admiration et la reconnaissance face au dévouement des soignants ne créent pas les conditions idéales pour débattre du prix de la vie. Pourtant, il est nécessaire d’avaler cette potion amère. Car bientôt, quand on aura moins peur pour notre vie, il faudra savoir comment reconstruire notre système de santé et notre économie. À ce moment-là, il sera légitime et nécessaire de récompenser les professionnels en première ligne dans les hôpitaux et au sein du système de santé. Ceux qu’on voit et ceux qu’on ne voit pas. Mais ceci ne nous épargnera pas un grand débat national sur la question.

11% du PIB national

Ce débat vital doit commencer avec un chiffre. Celui de la part des dépenses de santé dans le PIB : en 2017, la France a consacré à la santé 11% de la richesse créée. L’Allemagne en a fait autant et l’Eurogroupe en moyenne un peu moins. L’Espagne et l’Italie sont autour de 9% quand les États-Unis, champions du monde, font un effort 50% plus important encore puisque 17% de leur immense PIB revient à la santé. 

Si la France ne compte pas ses efforts financiers dans ce domaine, à pourcentage équivalent, l’Allemagne obtient ces jours-ci des résultats apparemment bien meilleurs. C’est un enseignement à retenir. Les États-Unis, eux, paient plus pour avoir moins. D’où la nécessité de réfléchir avant d’accorder des moyens supplémentaires à la santé.

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Expliquons-nous d’abord comment ces moyens seront gérés, sous peine d’injecter de l’eau dans des tuyaux d’arrosage percés : certes, le débit à la sortie va augmenter, mais quel gaspillage ! Or, dans le domaine des comptes publics, gaspiller revient à déshabiller Pierre pour mal habiller Paul. Chaque centime gaspillé signifie qu’un autre besoin important est privé de moyens nécessaires. La nation peut perdre ainsi sur les deux tableaux.

Les chiffres permettent d’avoir un débat rationnel

Il faudra donc résoudre des questions aussi cruciales que délicates : 

  • Faut-il dorénavant entretenir 15 000 places de réanimation respiratoire pour ne plus être pris au dépourvu par une épidémie virale ? 
  • Mieux vaut-il investir un million d’euros pour lutter contre le surpoids ou cent millions pour soigner ses effets ? 
  • Quel modèle économique construire pour la recherche pharmaceutique ? Le système actuel des grands acteurs privés (Big Pharma) n’est guère recommandable mais existe-il une alternative crédible ? 

Mille autres questions légitimes appellent des réponses politiques – afin de déterminer collectivement les priorités – après avoir comparé les différentes options possibles. Et pour pouvoir comparer il faut mesurer, compter et chiffrer. Bref, faire de l’économie, ce qui suppose d’associer dans la même phrase gros sous, santé et vie humaines. 

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Il faut donc compter, quantifier comparer, mesurer. Non pas pour embêter médecins et infirmières mais afin de s’assurer qu’on leur alloue les moyens nécessaires, ni plus, ni moins. Après tout, si la vie n’a aucun prix, pourquoi ne pas tout donner à la santé ? Pourquoi ne pas consacrer 50% de notre PIB à la santé ? Les médecins dévoués auront toujours besoin de plus, tout comme les enseignants dévoués et les militaires dévoués. Pour entrer dans un débat rationnel, comment chiffrer des actes sans tomber dans l’absurde et produire des effets pervers ? Personne ne le sait. Sur la question, des économistes de la santé produisent une littérature riche, ennuyeuse et difficilement exploitable… Retenons cependant de leurs réflexions que l’enjeu se mesure moins en nombre de points de PIB qu’en termes d’organisation et de structures.

Causeur souhaite ouvrir ses colonnes à cette réflexion

À ce propos, en ce moment, beaucoup imputent la responsabilité du naufrage sanitaire à l’actuelle gestion des hôpitaux. Jadis gérés par des médecins, ces établissements de santé seraient confiés à des « gestionnaires de tableaux Excel ». Faudrait-il être médecin pour gérer un hôpital ? Pour être ministre de la Santé ? Faut-il placer nécessairement un pilote à la tête d’Air France ? Un vieil adage dit qu’il n’est pas obligatoire d’être mouton pour se présenter au concours de bergers ni mort pour présider les Pompes funèbres générales. Ce n’est pas complètement faux. À un certain niveau de responsabilité hiérarchique, le chef cesse d’être un expert pour devenir « un expert en experts ». Pourquoi n’en irait-il pas de même à la tête des hôpitaux ?

Ce texte se veut une invitation à la réflexion. Causeur serait heureux de publier des articles de professionnels capables de nous éclairer dans les débats qui nous attendent.

Marcel Moreau: hélas, le virus a bon goût

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Marcel Moreau, écrivain sauvage, est mort à 86 ans du coronavirus. Son œuvre, méconnue du grand public et snobée par une république des lettres anémiée, est néanmoins essentielle.


Il ne sera pas la vedette des victimes du Covid-19. Il s’appelait Marcel Moreau, il avait 86 ans. C’était un des très grands écrivains de langue française, et comme beaucoup de très grands écrivains de langue française, comme Simenon ou Michaux, il était Belge même s’il est mort à Bobigny le 4 avril 2020, dans ce 9-3 dévasté par la maladie où certains osent accuser le non-respect du confinement par d’affreux lascars en oubliant que les pauvres toutes couleurs confondues ont cette affreuse manie de s’enfermer à beaucoup dans des superficies réduites. Quel mépris, sans doute, aurait fusé de l’incontrôlable Marcel Moreau, anarchiste total et lyrique, ami de Topor et des situationnistes comme son compatriote Raoul Vaneigem. Vaneigem, auteur d’un Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations où dès 1967, il annonçait très précisément, en même temps que le Debord de La Société du Spectacle, les malheurs qui sont les nôtres.

Marcel Moreau, né en 1933 dans le Borinage, s’était fait connaître par Quintes (1962), un roman publié par Buchet-Chastel, appelé à devenir l’éditeur des situs et par Bannière de bave (1964) chez Gallimard. Il est salué par Simone de Beauvoir et pas mal d’excellences du milieu littéraire du moment. À vrai dire, Marcel Moreau s’en moque. On a vu peu d’écrivains, si ce n’est peut-être Artaud, être saisi à ce point physiquement par une écriture qui devient aussi vitale que la respiration. Moreau ne trichait pas dans un milieu précisément fondé sur la tricherie, où même celui qui est sincère doit intégrer le mensonge pour faire avancer en contrebande la beauté ou la vérité, – c’est souvent la même chose. Employé en robinetterie mis au chômage, aide-comptable puis correcteur dans des journaux, chargé de famille, il s’installe à Paris à l’époque où c’était encore possible, en 1968 pour travailler comme petite main au Figaro. Il peut ainsi écrire des horreurs, en assurant un minimum sa survie alimentaire. Un exemple ? « Le Borinage dont je me souviens nie la transparence. Il a des boursouflures de moricaud rossé.  C’est aussi un emphysémateux. De plus, il attire les suies, les traces de doigts, les dépôts louches. La mine est la comme la partie honteuse de la nuit. Ce que la nuit  dissimule sous ses jupes, sa menstruation sans Tampax, les grelots qu’elle s’enlève du cul, les morves qu’elle tire de son nez et qu’elle collerait comme un gosse chafouin sur le revers de sa veste quand sa mère a le dos tourné ».  Ainsi commence-t-il son Egobiographie tordue, parue chez Bourgois en 1973. On comprend assez vite pourquoi Marcel Moreau ne pouvait pas être digéré, neutralisé, récupéré par une société de plus en plus policée, de plus en plus puritaine derrière ses fausses révolutions sexuelles et ses vraies pulsions de contrôle. Il est heureux que les néo-féministes ne lisent pas et que Moreau n’ait pas été « bankable », sinon, il serait sans doute passé à la moulinette de son vivant. Cet horrible érotomane à l’indécence de croire à un lyrisme incandescent, brutal, sensuel, voluptueux, éruptif pour célébrer la rencontre amoureuse et son potentiel subversif sur la vie de bureau d’un correcteur de revue scientifique dans le magnifique Julie ou la dissolution (Bourgois, 1971).

De toute manière, les chiffres, et particulièrement les chiffres de vente, sont la ruine de l’âme dans un monde où le règne de la quantité est totalitaire : « Les chiffres m’écœuraient, ai-je dit. Un jour, un comptable, socialiste de surcroît, m’interdit de chanter, même juste, pendant le travail ». Si quelque chose caractérise l’œuvre prolifique, méconnue et difficilement trouvable de Marcel Moreau, c’est bien que jusque dans sa moindre ligne, elle chante juste.

Je m’interdis les mauvaises pensées pendant la Semaine Sainte, mais le virus, quitte à prélever son quota d’écrivains, aurait pu en choisir d’autres, des encombrants qui seront oubliés demain. Ou alors, il a un effroyable bon goût, le virus, et ne survivront que… 

Je me tais. Encore une fois, c’est la Semaine Sainte. Il vaut mieux relire Moreau et sa Pensée mongole (rééditée en 96 par L’Ether vague): « Car il ne s’agit pas d’appeler la maladie en soi, il s’agit d’être soi-même la maladie, de l’incarner magnifiquement. Voilà comment je me figure le saboteur, le saboteur esthétique, celui qui oppose la beauté terrible des œuvres à la laideur des oppressions ».

Aux États-Unis, l’homme blanc se suicide

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Anne Case et Angus Deaton étudient dans Deaths of despair and the future of capitalism, les morts liées à la drogue, l’alcool et aux suicides aux États-Unis. 


 

Les morts de désespoir dont parle ce livre sont celles liées à la drogue, l’alcool et aux suicides qui ont beaucoup augmenté aux Etats-Unis depuis la fin du 20ème siècle parmi les Blancs non hispaniques d’âge moyen qui ne sont pas diplômés du supérieur. Les auteurs sont économistes (Angus Deaton a reçu le prix Nobel d’économie en 2015), mari et femme dans la vie. En 2014, ils ont été frappés par la fréquence inhabituelle de ces décès dans le Comté de Madison où ils passent leurs vacances d’été. Le taux de suicide y est quatre fois plus élevé que dans le New Jersey où ils habitent le reste de l’année. 

La mortalité, qui avait beaucoup régressé pendant le 20ème siècle, a recommencé à  augmenter à la fin du siècle pour les Blancs, alors qu’elle continuait de baisser pour les Hispaniques et les Noirs. La baisse de l’espérance de vie à la naissance pour ces Blancs a fini par se voir sur celle de la population totale. Les auteurs ont calculé que si la tendance à la baisse de la mortalité s’était prolongée, on aurait enregistré 600 000 décès en moins. L’augmentation des taux de mortalité du désespoir à 45-54 ans a commencé à se faire sentir dans les générations nées après la guerre et a été la plus forte dans les États de West-Virginia, Kentucky, Arkansas et Mississipi. Cette épidémie s’est conjuguée à un ralentissement, puis à une stagnation, à partir de 2010, des progrès accomplis pour soigner les maladies cardiaques. Si le nombre de décès liés au désespoir a triplé chez les Blancs âgés de 45-54 ans entre 1990 et 2017, il a également augmenté parmi les plus jeunes.

Epidémie mortelle : drogues, suicides, alcool

Ce sont les décès liés à la drogue (classés dans les morts accidentelles !) qui sont les plus nombreux, puis les suicides, puis ceux des maladies du foie liées à l’alcool, même si ces causes peuvent être liées. Il est évidemment possible que d’autres types de décès soient liés au désespoir, comme l’obésité, mais il est difficile de trancher. C’est pourquoi les auteurs s’en tiennent à ces trois causes. Le taux de mortalité par désespoir était de 30 p. 100 000 en 1990. Il est de 92 p. 100 000 en 2017. Cette année-là, on a dénombré 158 000 morts de désespoir, dont 70 237 overdoses (nombre probablement sous-estimé en raison des cas classés dans la rubrique « indéterminé »), 47 000 suicides et 41 000 de maladies du foie liées à l’alcool. À comparer aux 40 100 décès dans des accidents de la route et 19 510 homicides. 

Les Etats-Unis font partie des pays au plus fort taux de suicide si l’on se limite à ceux ayant un enregistrement fiable. Il y a augmenté alors qu’ailleurs il a baissé. L’épidémie tourne au désastre dans la “Suicide Belt”, le long des Rocky Mountains. Quant aux opioïdes, ils sont impliqués, seuls ou combinés avec d’autres drogues, dans 70 % des décès liés à la drogue. La force des opioïdes est mesurée par rapport à la morphine (MME) : 1milligr d’héroïne = 3milligr de morphine. Le plus courant dans l’épidémie actuelle est l’oxycodone (MME=1,5), vendu sous le nom d’OxyContin, appelé aussi “Hillbilly heroin”, fabriqué par Purdue Pharmaceutical, sans oublier le Vicodin (MME=1) et le Fentanyl (MME=100) approuvé par la Food and Drug Administration en 1968. La famille Sackler et son entreprise Purdue, mais aussi les dealers mexicains vendant la camelote fabriquée en Chine, se sont fait un argent fou et les médecins sont au moins coupables d’avoir prescrit les opioïdes avec négligence. On estime que près d’un tiers des adultes s’en sont vus prescrire en 2015. Mais, aux Etats-Unis, c’est une longue histoire.

L’opium était déjà donné aux soldats de l’Union pendant la guerre civile. L’arrivée de la seringue censée réduire l’addiction a entraîné une dépendance pour environ 100 000 vétérans. À la fin du 19ème siècle, la synthèse de l’héroïne a permis à Bayer de la vendre comme un substitut non addictif de la morphine et l’on en donnait même aux enfants difficiles pour les faire dormir. C’est le Harrison Narcotic Act de 1914 qui mit fin à la 1ère épidémie d’opioïdes et l’héroïne fut interdite dix ans plus tard. Tout ceci fut oublié jusqu’à la campagne des années 1990 menée par l’American Pain Society (fermée en 2019 en raison d’une faillite liée aux frais de justice) en faveur d’un soulagement de la douleur, jugé insuffisant jusque-là, par le recours à la morphine dont on disait qu’elle rendait rarement dépendant. Les décès se sont multipliés avec l’introduction de l’Oxycontin en 1996. Si les décès liés aux prescriptions ont cessé d’augmenter en 2011, en raison d’une reformulation des recommandations d’emploi et une conscientisation des médecins, l’héroïne vendue dans les rues a pris le relais et l’arrivée du Fentanyl, qui peut être mélangé à d’autres drogues, a frappé les Noirs, restés jusque-là à l’écart de cette épidémie. Le Fentanyl est jugé responsable des trois quarts de l’augmentation de leur mortalité après 2012. En 2017, on compte encore 58 prescriptions d’opioïdes (d’une durée moyenne de 18 jours) pour 100 habitants, soit trois fois plus qu’en 1999.

Une mortalité qui touche surtout les Blancs

La mortalité du désespoir frappe surtout ceux qui ne sont pas diplômés de l’Université. C’est le cas des overdoses : deux-tiers des personnes qui en meurent n’ont pas dépassé le lycée. Pour les auteurs, la comparaison avec la situation des pays de l’ancien empire soviétique après la chute du mur n’est pas déplacée : « Il n’est pas excessif de comparer la misère ancienne de ces pays à la vague de désespoir qui a amené suicides, abus d’alcool et de drogue parmi les Américains les moins diplômés. »

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En 2017, 40 % des Américains âgés d’au moins 25 ans n’avaient pas dépassé le secondaire, 27 % étaient allés un peu à l’Université sans décrocher le Bachelor degree (BA) quand 33 % avaient au moins leur BA. La proportion de ces diplômés est passée d’un quart dans la génération 1945 à un tiers dans celle née en 1970, niveau auquel elle est restée. Le fossé séparant le taux de suicide des diplômés du supérieur de celui des autres, apparu avec les générations de la fin des années 1940, n’a cessé de se creuser. De même s’agissant de l’alcool. On boit de plus en plus à tout âge chez les non diplômés du supérieur des générations les plus récentes.

Ceux nés après la guerre non détenteurs d’un BA risquent plus de mourir de désespoir, à tout âge, que ceux qui sont diplômés du supérieur. Et toujours plus, d’une génération à la suivante, alors que l’évolution a été très faible pour les diplômés du supérieur. Du temps de Durkheim, les plus éduqués étaient ceux qui se suicidaient le plus. C’est l’inverse aujourd’hui. Les Blancs sans BA nés en 1980 ont quatre fois plus de risques de se suicider que leurs homologues diplômés du supérieur. Si l’espérance de vie à la naissance des Noirs reste inférieure à celle des Blancs, les premiers ne sont pas touchés par la même vague de mortalité du désespoir. Leur mortalité a baissé sauf à partir de l’arrivée du Fentanyl en 2013. Ce que connaissent les Blancs peu diplômés, les Noirs l’ont déjà vécu quelques décennies auparavant (crack, HIV, perte d’emplois qualifiés, soulèvements sociaux, désintégration de la vie familiale et communautaire).  Mais ils ont toujours été moins sujets au suicide, ce qui montre que le fait d’être défavorisé n’est pas à lui seul une cause de suicide.

Une morbidité qui touche plus les moins diplômés

La mauvaise santé peut alimenter le désespoir conduisant au décès. Les auteurs analysent, comme ils ont analysé la mortalité, l’évolution de la morbidité, de la souffrance et de l’aptitude au travail, telles qu’elles ont été évaluées dans des enquêtes menées tous les ans et parviennent à des résultats voisins de ceux obtenus sur les causes de décès. Aujourd’hui, les Américains d’âge moyen déclarent plus souvent souffrir que les plus vieux. Le découpage géographique en 1000 aires d’au moins 100 000 habitants indique une forte corrélation entre la proportion de Blancs de 25-64 ans qui disent souffrir, le faible niveau d’études et le vote pour Donald Trump en 2016. L’augmentation des souffrances, en dépit d’un usage croissant des opioïdes, pose la question de l’efficacité de ces derniers, sans parler de leurs effets secondaires.

C’est une catastrophe à évolution lente 

L’écart de revenus s’est considérablement creusé à l’avantage des plus diplômés. Les métiers tels que ceux qu’offrait General Motors n’existent plus ; les nouveaux sont plus mal payés, moins gratifiants et provisoires dans l’attente de robots qui viendront remplacer les employés. La promotion interne de jeunes talentueux non diplômés n’est plus envisageable. Ceux qui travaillent dans les entrepôts d’Amazon ne sont généralement pas employés par Amazon et ne peuvent en tirer aucune fierté. L’externalisation de nombreuses tâches a séparé de plus en plus les mieux dotés des gens ordinaires, avec la tentation de préserver leur avantage pour la génération suivante. Ce que favorise l’homogamie éducative, mais aussi l’influence, comme on l’a vu avec le scandale de 2019 révélant que des parents riches payaient des pots de vin pour faire entrer leur progéniture dans les universités les plus prestigieuses. L’essor de la méritocratie américaine a contribué à ce que “the winner takes all”. La grande récession a aggravé la fracture. Avant, on croyait encore que les élites savaient ce qu’elles faisaient. Quand tant de gens ont perdu leur emploi, leur maison et que les banquiers ont été récompensés et sont restés impunis, protégés par les politiques, le capitalisme est apparu plus comme un racket redistribuant vers le haut qu’un moteur de prospérité. Alors qu’on observait généralement une récupération, même si elle n’était pas totale, après les crises, celle de 2008 a eu un effet plus sévère sur les hommes les moins éduqués dont certains ne sont pas revenus sur le marché du travail. L’affaiblissement des syndicats est lié à la transformation du marché du travail. Patrons et employés sont moins investis. 

Avec la vie ouvrière traditionnelle, s’en sont allés des modes de vie structurants. Pour André  Cherlin, il y a maintenant deux façons différentes de passer à l’âge adulte : 1) chez les plus diplômés on finit ses études, on trouve un travail et on avance sa carrière avant de se marier et d’avoir des enfants ; 2) chez les autres on conjugue cohabitations en série et naissances hors mariage. Si la situation s’est améliorée chez les Noirs, elle s’est considérablement dégradée chez les Blancs peu éduqués qui se sont également détachés du soutien communautaire et religieux. Même s’ils sont moins bien placés que les Blancs, les Noirs ont vu leurs conditions de vie s’améliorer. Leur situation témoigne du fait que l’amélioration non matérielle compte, comme en témoigne l’acceptation des mariages interraciaux (87 % en 2013 contre 4 % en 1958, Gallup). 

Un système de santé hors de prix, inefficace et corrompu

Les auteurs consacrent un chapitre au système de santé américain qui « détruit des vies », malgré son coût : 18 % du PIB en 2017, contre 5 % en 1960 (trois fois ce qui est dépensé pour l’éducation), devant la Suisse (12,3 %) et la France (11,5 %). Ce système est à la fois absurde et tyrannique écrivent les auteurs. Il inflige un mal direct à la santé (opioïdes par exemple) et un mal indirect par ce qu’il prélève sur l’économie. La Suisse dépense 30 % de moins, mais l’espérance de vie à la naissance y est supérieure de 5,1 ans. Dans l’enquête mondiale menée par Gallup en 2005-2010, 19 % seulement des Américains déclaraient avoir confiance dans leur système de santé, ce qui plaçait les États-Unis au 89ème rang sur 130 pays. Le gros de l’insatisfaction porte sur l’accès aux soins et sur l’iniquité du système. Médecins, infirmières, pharmaciens sont plus chers qu’en Europe, sans compter le prix des traitements et des interventions. Par exemple, le remplacement de la hanche par une prothèse coûte 40 000 dollars contre 11 000 en France. Les hôpitaux « aiment » pratiquer les interventions “high margin, high volume”. Autre exemple avec l’insuline. Les trois inventeurs avaient vendu leur découverte pour 1 dollar seulement à l’Université de Toronto afin de garantir son accès gratuit. Les producteurs fignolent le produit afin de conserver leur patente et des patients américains paient aujourd’hui jusqu’à 1000 dollars par mois pour se soigner à l’insuline. Les hôpitaux font monter les prix non en raison des coûts mais de leurs regroupements visant à éliminer la compétition. Ceux qui sont en position de monopoles locaux ont des prix supérieurs de 12 % à ceux qui font face à la compétition et dépensent des sommes folles en publicité (450 millions de dollars en 2017). Ils ont aussi des pratiques peu orthodoxes pour limiter leurs coûts, comme ces hôpitaux du Michigan qui se repassaient les infirmières pour limiter leurs revendications salariales.

Le coût prohibitif de l’assurance santé affecte directement les salaires que les employeurs sont prêts à payer et, comme les plus diplômés et les mieux payés sont les plus enclins à s’assurer, ils influencent les polices d’assurance dans le sens de leurs besoins. Les premiums non soumis à l’impôt ajoutent un manque à gagner à l’Etat alors que celui-ci a déjà dépensé 29, 7 % de son budget dans Medicaid en 2018, contre 20,5 % en 2008. Alors même que les dépenses pour l’école primaire et secondaire ont baissé de 22 % à 19,6 %. 

Le triomphe du Sheriff de Nottingham

Ajoutons les liens incestueux entre les politiques et l’industrie pharmaceutique. C’est celle qui dépense le plus en lobbying. Elle dépêche 2829 lobbyistes à Washington – plus de cinq par membre du congrès – dont plus de la moitié sont d’anciens conseillers ou membres du Congrès et dépense 567 millions de dollars par an, sans compter l’argent apporté en soutien aux candidats. En 2016, le Congrès a voté le Ensuring Patient Access an Effective Drug Enforcement Act empêchant la Drug Enforcement Administration de stopper le flux d’opioïdes. Les représentants actifs pour faire adopter cette loi ont tous un lien avec l’industrie. Mais en août 2019, Johnson & Johnson a dû payer 572 millions à l’État d’Oklahoma pour avoir alimenté l’épidémie. L’entreprise doit faire appel et d’autres procès vont suivre. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que, alors que l’armée américaine bombardait les champs de pavot en Afghanistan, l’entreprise avait installé des champs de pavots en Tasmanie. Purdue, qui fait face à des procès, cherche à continuer ailleurs qu’aux Etats-Unis son business à travers sa succursale européenne MundiPharma.  

En dehors de la pharmacie, la plupart des grosses entreprises ont des lobbyistes à Washington, ce que ne peuvent pas se permettre les petites et, comme on a coutume de dire à Washington, « si vous n’avez pas de chaise à la table, c’est que vous êtes sur le menu ! ». Avec l’effacement des syndicats, la gestion s’est éloignée d’un modèle d’entreprise ne servant pas seulement les actionnaires mais aussi les employés, les consommateurs et la communauté. La maximisation du profit des actionnaires est devenue la norme ces dernières années. Les dirigeants eux-mêmes de plus en plus payés en actions ou stock-options ont tendance à aligner leur intérêt sur celui des actionnaires. Les employés les plus éduqués, qui ont des plans de retraite, ont également un intérêt à voir baisser les salaires de ceux qui le sont moins et à voir se développer l’automation. Ce qui rend la redistribution américaine plus proche de celle du Sheriff de Nottingham que celle de Robin des Bois. 

A lire aussi: Etats-Unis: les blancs, une minorité parmi d’autres?

S’agissant de l’immigration, les auteurs s’inspirent de la littérature majoritaire sur le sujet qui s’accorde à lui attribuer un faible rôle dans l’évolution des salaires, même s’ils reconnaissent que les économistes se disputent encore sur le sujet. Ils ne semblent accorder aucun poids aux travaux de George J. Borjas qui a montré à plusieurs reprises le contraire, s’agissant des travailleurs les moins qualifiés (voir http://www.micheletribalat.fr/440197138). Puisque l’arrivée massive des femmes sur le marché du travail, lorsqu’elle s’est produite, n’a pas provoqué la même hostilité, les auteurs en déduisent que l’hostilité à l’égard des immigrants s’explique par leur différence, oubliant ainsi de souligner que le salaire des femmes venait bien souvent s’ajouter à celui du mari.

Les auteurs ne mettent pas en cause le capitalisme en lui-même mais sa tendance à accoucher de chercheurs de rentes à travers la constitution de monopoles. Un exemple, Facebook. Voilà une entreprise qui s’est bâtie sur l’innovation mais qui cherche à tirer l’échelle derrière elle pour éliminer la concurrence lorsqu’elle rachète Instagram et Whatsapp. 

Que faire ?

Les auteurs terminent leur ouvrage sur un chapitre intitulé : Que faire ?

Doter les États-Unis d’une agence chargée d’évaluer les médicaments et capable d’en interdire certains. Mais aussi revoir le système de santé dans son ensemble afin qu’il échappe aux lois du marché, coûte moins cher, soit plus efficace et que tout le monde soit couvert tout en contrôlant les prix. Pour cela, il faudra sans doute verser des compensations aux lobbys médicaux : payer une fois pour ne pas continuer à payer toujours écrivent les auteurs. À la question de savoir comment il avait fait avec le lobby médical en 1946, lorsqu’il créa le NHS au Royaume-Uni, Nye Bevan répondit : “By stuffing their mouths with gold”.

Vérifier que l’externalisation ne sert pas seulement à réduire les prestations ou à réduire les salaires en employant des immigrants irréguliers.

Ne pas surimposer les gens qui vivent de prestations sur ce qu’ils gagnent en plus.

Soutenir les salaires via des subventions ou le relèvement progressif du salaire minimum afin de redistribuer un peu de pouvoir et d’argent vers le travail.

Activer une politique anti-trust de surveillance des fusions afin d’empêcher les grandes entreprises de s’emparer de leurs compétiteurs.

Réduire la recherche de la rente, la spoliation et, donc, les revenus mal acquis, sans trop augmenter les taxes sur l’argent gagné équitablement.

Faire en sorte que plus de jeunes entrent à l’université.

Si les autres pays développés sont pour l’instant épargnés par l’épidémie de mortalité du désespoir qui reflète les politiques et les circonstances américaines, les Etats-Unis peuvent néanmoins leur servir d’avertisseur. Certains pays voient déjà décliner leurs services publics et notamment celui de la santé. Ils sont frappés par la même métamorphose du marché du travail. « Le Sheriff de Nottingham s’est installé à Washington, les flics ont quitté la ville et aucun Robin des bois n’est en vue » écrivent-ils. 

>>> Retrouvez cet article et de nombreuses autres analyses sur le blog de la démographe Michèle Tribalat <<<

Le terrorisme islamiste ne respecte pas le confinement

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Les lieux de l'attentat, samedi 4 mars © AP/SIPA Numéro de reportage: AP22444668_000003

 Samedi, Abdallah Ahmed Osman, un trentenaire soudanais, a tué deux personnes et en a blessé cinq autres, au hasard de son parcours meurtrier dans la ville de Romans-sur-Isère. Que cette ville soit touchée par ce que les médias ont bien du mal à qualifier d’égorgements islamistes n’est pas forcément un hasard. L’essayiste Céline Pina reproche l’inaction des politiques face au phénomène du djihad de proximité.


Ce samedi 4 avril 2020, la France, confinée et suspendue, s’est rendue compte que le coronavirus n’arrêtait pas la violence qui devient ordinaire depuis 2012 dans notre pays : celle des attentats islamistes. Pourtant l’histoire et les légendes nous le disent, l’existence d’un péril nouveau ne fait pas disparaître les dangers anciens et on n’échappe souvent à Charybde que pour tomber en Scylla.

Si l’on n’exige pas des personnes accueillies qu’elles acceptent la culture du pays d’accueil et si on ne leur donne pas, via l’éducation, les moyens de la connaître, ils seront pris en main par d’autres…

C’est ainsi que le confinement n’a pas mis fin à l’offensive islamiste. Certes Al Qaïda a appelé ses militants à reporter les actes terroristes, mais cela n’est pas le cas pour l’État islamique. Si ses tueurs sont invités à ne pas se rendre dans les pays contaminés, ceux qui sont déjà sur place, eux, ont un rôle à jouer. D’abord s’ils sont infectés, en répandant la contamination, puisque dans la logique des islamistes, le Covid est une punition de Dieu. Ensuite en poursuivant le jihad surtout à une période où « la sécurité et les institutions médicales ont atteint les limites de leurs capacités » comme le recommande le bulletin d’information de Daesh, Al-Nada.

Parcours macabre, édulcoré par les médias

Et le message a été parfaitement entendu. À Romans-sur-Isère, un réfugié soudanais s’est livré à un parcours macabre que nous commençons à bien connaître : armé d’un couteau l’homme tue tous ceux qui ont le malheur de croiser sa route, en criant Allah Akbar pour ponctuer et signer ses crimes.

A lire aussi, du même auteur: Mila: qui n’a dit mot consent

Il a ainsi égorgé un homme devant sa femme et son fils, selon France bleu, et tué une autre personne à l’intérieur de la boucherie. Seule France bleu mentionne l’égorgement, précision qui disparaîtra bientôt au bénéfice de la sémantique “coups de couteaux”. Force est de constater que comme dans d’autres affaires, comme celle de la préfecture de police de Paris, l’évacuation du terme égorgement, même quand le geste est avéré, est un classique. Alors ici: erreur du journaliste ? ou volonté d’éliminer un terme qui renvoie à une pratique culturelle orientale et fait référence au geste pratiqué lors de l’Aïd ? En tout cas le refus de l’employer, malgré sa récurrence, notamment dans le cas du jihad de proximité, interroge.

Commence ensuite le ballet habituel auquel le confinement n’a rien changé : l’agresseur est un déséquilibré que l’enfermement aurait aigri et bien sûr on ne prononce que difficilement le mot islamisme, au nom du « padamalgame ». C’est le cas de bien des élus, que ce soit le président de la République comme le maire de la ville endeuillée. Pourtant la démarche de l’homme était claire : des écrits ont été trouvés chez lui, où il se plaint de vivre dans un pays de mécréants, son parcours meurtrier est marqué par une grande détermination, et il emploie la signature qui lui permet d’inscrire son acte dans une logique communautaire et religieuse en le dédiant à Allah. Il était dès lors difficile de ne pas confier l’affaire au Parquet national anti-terroriste. Le meurtrier est désormais à Levallois-Perret.

Romans-sur-Isère, tout sauf un hasard

Mais une fois que l’on a dit cela, il faut nous demander :

– Est-on en face d’une situation impossible à appréhender, où le hasard est roi ?

– Ou bien est-on en face d’un aveuglement qui fait nous payer au hasard le coût de la naïveté politique, à plus ou moins longs intervalles ? 

Pour un spécialiste de l’islamisme, le fait que cette affaire ait eu lieu à Romans n’est pas le fruit du hasard. La ville est connue pour être un important pôle du salafisme saoudien. Au moment où celui-ci pensait implanter le pôle salafiste européen en France, un certain nombre de mosquées furent construites, notamment à Marseille, Paris, Lyon, Roubaix et… Romans-sur-Isère (lire Le salafisme en France de Samir Amghar). 

A lire ensuite: Caroline Valentin et Yves Mamou: L’islamisme est-il soluble dans la technocratie?

Parlons aussi un peu du Soudan. Ce pays a été entre les mains des milices islamistes jusqu’à fort récemment et les affrontements entre groupes islamistes ont été nombreux. Difficile de savoir si un réfugié quitte le Soudan parce qu’il appartient à un groupe islamiste en perte de vitesse ou parce qu’il revendique plus de liberté. Toujours est-il que les Soudanais ont vécu jusqu’en 2019 dans un bain de culture islamiste. Certes les islamistes soudanais sont plutôt dans la mouvance des frères musulmans… mais la Ligue Islamique Mondiale – qui a pour tâche de répandre le salafisme saoudien à travers le monde – ne rechigne pas à soutenir des groupes fondamentalistes comme les frères musulmans si c’est pour combattre « le polytheïsme et l’atheïsme occidental ». On le voit, que ce soit dans son pays ou dans la ville où il s’était installé, le back ground islamiste était puissant sur le terroriste que la France accueillait comme réfugié. Et lorsqu’on est exilé, on a le réflexe de rechercher ce qui est familier : une proximité ethnique et religieuse. À Romans, cela avait peu de chance de le mener vers l’intégration et le respect des mœurs et habitudes françaises. Cela aussi est une réalité : si l’on n’exige pas des personnes accueillies qu’elles acceptent la culture du pays d’accueil et si on ne leur donne pas, via l’éducation, les moyens de la connaître, ils seront pris en main par d’autres. Les associations qui s’occupent des réfugiés sont souvent animées par des gens généreux et empathiques, mais souvent plein de candeur. Des gens qui peuvent ne pas voir ce qui se passe sous leur nez et être dans une démarche tellement christique qu’ils ne peuvent même pas imaginer que des réfugiés puissent être mauvais. Or, si le malheur transformait chaque individu en saint, nous le saurions. 

L’islamisme attire puis manipule les plus paumés

Aujourd’hui l’assassin – retrouvé au terme de son périple sanglant en train de prier dans la rue, à genoux ! – explique qu’il ne se souvient de rien, qu’il n’est pas religieux et que le confinement l’a perturbé. Le problème c’est que nous pouvons concevoir que des personnes perturbées par le confinement se précipitent au dehors, fassent des crises d’hystérie ou se comportent bizarrement… Mais massacrer toutes les personnes que l’on croise reste une réaction peu habituelle.

A lire aussi, entretien avec Eve Szeftel: « A Bobigny, le clientélisme de la droite a fracturé la communauté nationale, la seule qui rassemble tout le monde »

Mais surtout, à votre avis, qu’est-ce-qui est plus facile ? Retourner la tête d’une personnalité fragile et en manque de repères pour la faire passer à l’acte en l’invitant à faire ce que son fond d’écran culturel et religieux juge légitime : tuer des kouffars ? Ou essayer de transformer en jihadiste quelqu’un d’équilibré qui a trouvé sa place dans la vie ? La chair à canon du jihad, ce sont justement les déracinés, les fragiles, les aigris, les rageux, les ratés, les neuneus, les paumés ou les voyous. Les théologiens islamistes, eux, construisent les grilles de lecture et de pensée qui feront en sorte que la bombe à retardement du mal-être, les énergies négatives s’en prennent aux cibles qu’ils désignent. Ils canalisent et donnent un sens et un débouché à la violence. Le meurtre n’est plus un but mais un moyen. Celui de devenir quelqu’un et d’exister aux yeux de Dieu. C’est à cela que nous sommes confrontés. Et si le pouvoir continue à faire semblant de croire que ce type d’attaque vient de nulle part, se résume à un coup de folie, il passe à côté de l’essentiel : ce qui s’est passé à Romans ne peut être détaché de la forte présence de l’islamisme dans cette ville. 

Pour transformer la fragilité humaine en source de carnage, l’idéologie meurtrière des islamistes est très efficace. Combien de temps encore ferons-nous semblant de ne rien voir ?

À écouter, la réaction d’Elisabeth Lévy sur Sud Radio

Silence coupable

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Diagnostic du Covid-19: de la clinique à la sérologie

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Hopital de Pau, mars 2020, dépistage de Covid-19 © Quentin Top/SIPA Numéro de reportage : 00950849_000011

Scanner des poumons, recherche de Covid-19 dans le sang ou au fond du nez, il existe trois méthodes de dépistage qui présentent chacune des intérêts. La question de l’organisation et de la fiabilité de ces tests sera essentielle pour envisager le déconfinement. Ici Causeur, à vous l’hopital!


Nous avons parlé jusqu’à présent de la clinique du Covid-19, c’est-à-dire de la forme extérieure que prend la maladie (« clinique » : du grec kline, lit, qui concerne l’observation du malade couché dans son lit). Il nous faut maintenant passer au diagnostic de certitude, et notamment à l’apport de la biologie. Ce qu’on résume souvent en parlant de « tests biologiques ».

Abécédaire d’épidémiologie pour débutants

Pour comprendre ce sujet très technique, nous commencerons par préciser quelques notions cardinales en matière d’épidémiologie, issues de la statistique et du calcul des probabilités :  sensibilité, spécificité, prévalence, incidence, valeur prédictive positive et négative.

La sensibilité est la probabilité pour un test d’être positif chez une personne qui est malade. Elle s’exprime en pourcentage. Elle est inversement proportionnelle au nombre de « faux négatifs ». La sensibilité est le concept clef du dépistage.

La spécificité est la probabilité pour un test diagnostic d’être négatif chez une personne qui n’est pas malade. Elle s’exprime en pourcentage. Une spécificité médiocre implique de nombreux « faux positifs ». La spécificité est la clé de la confirmation du diagnostic.

La prévalence de la maladie dénombre le nombre de cas de malades, à un instant donné. Rapportée à la taille de la population, elle s’exprime en pourcentage. 

L’incidence dénombre le nombre de nouveaux cas sur une période donnée. Le taux d’incidence est calculé en rapportant l’incidence à la taille de la population considérée, toujours sur une période donnée. Elle s’exprime en nombre de malades par millions d’habitants et par an. 

Enfin, la valeur prédictive positive ou négative est la probabilité d’être malade sachant que le test est positif, ou inversement. Elle se déduit de la spécificité et de la sensibilité du test et de la prévalence de la maladie dans la population. C’est évidemment cette notion qui intéresse les praticiens et les autorités sanitaires.

En matière de Covid-19, les choses pourraient être plus compliquées que pour le VIH. Il n’est pas certain que la charge virale soit plus élevée dans les formes les plus graves. Il semblerait que le virus disparaisse dans les sécrétions alors que la maladie pulmonaire s’emballe pour son propre compte…

Certaines maladies ont des signes cliniques « pathognomoniques ». Ces signes suffisent à eux seuls pour un diagnostic de certitude, sans nul besoin d’un test biologique. Sans être forcément très sensibles (il y a beaucoup de faux négatifs), ils sont spécifiques à 100% (pas de faux positifs). Par exemple, le signe de Köplick (sur la muqueuse buccale érythémateuse, présence d’un semis de petites taches blanchâtres, légèrement surélevées, de 2 à 3 mm de diamètre) est pathognomonique de la rougeole. Dans le Covid-19, il n’y a pas de signes cliniques pathognomoniques. Mais certains signes sont quand même très évocateurs, surtout dans le contexte épidémique. Ainsi l’association anosmie/agueusie brutale en l’absence de toute obstruction nasale, maintenant bien décrite, en suggère le diagnostic avec un bon degré de certitude. Sa spécificité est très élevée.

A relire: Quand le drame du Covid se précise: le Syndrome de Détresse Respiratoire Aigu (SDRA)

D’autres signes doivent s’interpréter associés entre eux. On parle alors de « faisceau d’arguments ». Ainsi, au stade de pneumopathie et dans le contexte de la pandémie actuelle, l’aspect du scanner thoracique permet le diagnostic sans avoir recours à des examens biologiques. Les poumons sont marqués de plages denses désorganisées, dites « en verre dépoli », témoin du drame qui se joue dans leur profondeur. Si la sensibilité globale de cet examen est faible en matière de Covid-19 (tous les malades n’ont pas une pneumopathie), elle augmente en cas de pneumopathie avérée. Quant à sa spécificité, elle doit aussi s’entendre en période épidémique : la probabilité que la pneumopathie soit bien due au SARS-CoV-2 et non à un autre facteur est alors très élevée. Dans un contexte donné (épidémie / signes cliniques de pneumopathie), le scanner thoracique a donc une bonne valeur prédictive positive. Par ailleurs, il a en plus une valeur pronostique : il permet d’évaluer la gravité de la maladie et le risque d’évolution vers un SDRA.

Pour les formes modérées, ou lorsque les signes cliniques sont discordants, se pose le problème du « diagnostic différentiel » : on veut s’assurer que la maladie qu’on suspecte n’est pas une autre – la grippe par exemple, ou une infection bactérienne, qui ont tous les signes d’une infection respiratoire haute (fièvre, toux, rhinite, courbatures, asthénie…). C’est ici que les tests biologiques prennent toute leur valeur. 

Rapprochez votre nez par ici et restez tranquille

Le test par PCR (polymerase chain reaction) vise à isoler le virus directement chez le malade potentiel. Le plus simple est de prélever des sécrétions là où le virus a des chances de se cacher, au fond des fosses nasales. On utilise pour cela un écouvillon qu’on frotte tout au fond  du nez (c’est assez désagréable !). Puis on amplifie des séquences du génome viral grâce à la technique de PCR : une enzyme (la polymérase) duplique des fragments d’ADN ou d’ARN repérés à partir « d’amorces » spécifiques ; cette opération est répétée un grand nombre de fois, en cycles qui se succèdent au gré de transitions de température ; cela aboutit à une augmentation exponentielle du matériel génétique initial ; l’ensemble est automatisable grâce une machine qui révèle la présence du matériel génétique amplifié par fluorescence, et rend les résultats en 1 à 4 heures. Cette technique de biologie moléculaire est très spécifique et, grâce à l’amplification génétique, extrêmement sensible. Il suffit de très peu de matériel génétique, donc de virus, dans le prélèvement pour le mettre en évidence. Il peut cependant y avoir des faux négatifs. En période d’incubation quand le virus ne s’est pas encore massivement reproduit, ou si le prélèvement n’a pas été fait correctement, ces faux négatifs concerneraient presque 30% des cas d’infection finalement avérée. Au stade d’état, une fois que la maladie est cliniquement apparente, le virus envahit toutes les sécrétions, et les faux négatifs deviennent très rares ; le test est alors très sensible. Une fois la maladie guérie, le test se négative, témoignant que le patient n’est plus porteur du virus.

Il existe aussi une PCR dite « quantitative », permettant d’obtenir ce qu’on appelle la « charge virale ». Cette notion est souvent utilisée dans les études thérapeutiques comme critère de jugement intermédiaire : plutôt que d’attendre d’être sûr que le malade va mieux cliniquement, on mesure qu’il porte moins de virus. Ainsi l’étude publiée par le Pr Raoult inférait l’efficacité de l’hydroxychloroquine dans le Covid-19 depuis une baisse de la charge virale mesurée par PCR quantitative. En vérité, ce n’est pas encore la guérison de la maladie, mais cela peut être corrélé à une évolution clinique favorable – c’est le cas dans l’infection VIH, où les malades traités par trithérapie sont suivis par des PCR quantitatives permettant d’établir leur charge virale. En matière de Covid-19, les choses pourraient être plus compliquées. Il n’est pas certain que la charge virale soit plus élevée dans les formes les plus graves. Ainsi on rapporte de plus en plus de patients dont la PCR est positive au début de leur maladie (au stade d’infection respiratoire « haute »), puis dont la PCR se négative au moment où ils développent un SDRA (stade de l’infection respiratoire « basse »). Il semblerait que le virus disparaisse dans les sécrétions alors que la maladie pulmonaire s’emballe pour son propre compte. Cette constatation donne des arguments à la thèse qui décrit le SDRA comme une « surréaction  inflammatoire » qui détruit à la fois le virus et les cellules pulmonaires qui en sont porteuses.

Résumons ce que nous avons appris sur le test par PCR : il permet un diagnostic « en temps réel » du portage du virus dans le milieu biologique testé, en l’occurrence les sécrétions nasales, et éventuellement de sa quantité, la « charge virale ». C’est un test spécifique mais sensible seulement au moment précis du portage viral dans le milieu étudié. Sa valeur prédictive positive suppose donc une « fenêtre temporelle » assez courte. La positivité du test étant directement liée à la présence du virus dans les sécrétions, elle est aussi probablement corrélée au caractère contagieux du patient.

Tendez le bras et serrez fort le poing

Deuxième méthode biologique en matière de diagnostic virologique, la sérologie sanguine. Il s’agit ici d’un diagnostic indirect de l’infection, puisqu’on cherche dans le sang du patient des anticorps spécifiquement dirigés contre le virus qu’il a rencontré. Soit des IgM, qui apparaissent après environ huit jours et qui disparaissent au bout de quelques semaines ; soit des IgG, qui apparaissent au bout de deux à trois semaines et persistent plusieurs mois, voire plusieurs années. Une prise de sang est nécessaire, dont les résultats sont obtenus en quelques heures. Le diagnostic sérologique est très spécifique, mais il n’est sensible qu’a posteriori. La positivité de la sérologie (du moins de la sérologie IgG, qui est probablement celle qui sera développée en matière de Covid-19) permet en fait de diagnostiquer les personnes qui sont guéries, et donc sans doute immunisées contre le virus. Il faut ici insister sur le « sans doute ». En effet la présence d’anticorps dirigés contre le virus ne veut pas dire automatiquement qu’ils sont protecteurs contre la maladie. Dans le cas du VIH, par exemple, la sérologie positive ne signifie en rien que le porteur du virus n’est pas malade – bien au contraire. Il est vrai que le VIH infecte spécifiquement les lymphocytes T, c’est-à-dire des cellules de l’immunité, ce qui lui confère une virulence très particulière. Dans le cas du Covid-19, qui est un virus dirigé contre les cellules des voies respiratoires, on espère quand même que la rencontre avec le virus conférera une immunité, c’est-à-dire une protection, contre la réinfection. Ou au moins une protection contre le développement de formes graves de la maladie en cas de réinfection.

A relire: C’est quoi exactement ce virus qui fait peur à tout le monde?

La sérologie SARS-CoV-2 n’est pas encore tout à fait au point. Elle fait l’objet d’un intense effort de recherche et développement, et sera sans doute disponible sous une forme industrielle d’ici quelques semaines. Certains laboratoires envisagent même de miniaturiser le prélèvement et le test lui-même. À partir d’une goutte de sang prélevée au bout du doigt et déposée sur une bandelette réactive (comme celle que les diabétiques utilisent pour mesurer leur glycémie), chacun pourrait obtenir son statut sérologique, chez soi, immédiatement !

Comme on le voit, ces différentes méthodes diagnostiques ont des domaines d’application et des intérêts différents.

Hors de tout signe infectieux (incubation ou porteurs sains) ou au stade de signes très modérés, le dépistage par test PCR vise à découvrir des malades qui s’ignorent. Malheureusement, il y a alors beaucoup de faux négatifs ! Le test sert donc surtout s’il est positif. Par exemple, pour décider d’une mise en quarantaine. Comme la positivité du test est bien corrélée à la contagiosité, cela a du sens pour diminuer la diffusion du virus. Ce dépistage pourrait être proposé aux individus en contact avec des personnes fragiles : personnel des EHPAD, etc. En cas de positivité, le professionnel doit s’arrêter de travailler pour ne pas risquer de contaminer la structure dans laquelle il intervient. Problème : la situation est évolutive d’un jour à l’autre. Ce n’est pas parce qu’on est testé négatif le lundi qu’on ne sera pas contaminé (et contaminant) le mardi. Faudrait-il faire un dépistage quotidien des professionnels des secteurs les plus sensibles ? Cela reviendrait à multiplier les tests, sur le long cours… Pas sûr qu’on en ait les moyens matériels.

Chaque méthode a son intérêt

Au stade d’état, c’est-à-dire quand le patient a des signes très évocateurs de Covid-19, en plein contexte épidémique, c’est-à-dire avec une haute prévalence de la maladie, le scanner thoracique et le test PCR aboutissent au diagnostic avec d’excellentes valeurs prédictives positive et négative. L’avantage du scanner est qu’il donne en plus une indication pronostique (est-ce que la maladie est grave ?). L’avantage du test PCR est la certitude virologique. Il permet donc d’apporter au patient une réponse adaptée (surveillance à domicile, hospitalisation dans un secteur covid+ ou covid–, etc. ) et, on l’espère, de l’inclure dans un protocole thérapeutique.

Quand le malade évolue vers la guérison, le test PCR se négative. Cela veut dire que le patient n’est plus contagieux. Intéressant en sortie de confinement pour remettre au travail des personnes guéries? Peut-être avec une « attestation de guérison », qui permettrait de circuler normalement ?

Après la maladie, donc a posteriori, seule la sérologie reste intéressante. Elle permet de savoir qui a rencontré le virus (sérologie positive) et qui est resté « vierge » (sérologie négative). Pratiquée à grande échelle, d’ici quelques semaines, elle permettrait aussi de mesurer l’immunité acquise dans la population vis-à-vis du SARS-CoV-2. Cela identifierait qui est protégé et qui ne l’est pas. Là encore, une « attestation d’immunité » pourrait permettre une sortie de confinement différenciée selon le statut réel des personnes.

On le voit, le sujet des tests biologiques a des implications hautement stratégiques. Les décisions en matière de santé publique sont complexes et lourdes de responsabilité. Elles doivent s’entendre en fonction de la question posée. Que veut-on faire exactement, avec quelles personnes, à quelle échelle et pour quelles implications pratiques ? Diagnostiquer la maladie au stade d’état pour mieux soigner les malades, en fonction de la gravité de leur pathologie ? Dépister les malades en période d’incubation pour anticiper leur évolution ? Identifier les porteurs sains pour les mettre en quarantaine ? Distinguer les personnes immunisées pour les remettre dans le circuit social et professionnel ? Calculer la prévalence réelle de la maladie pour connaître sa rapidité de propagation ? Mieux connaître le statut viral et sérologique d’une population, qu’elle soit malade ou apparemment saine, pour conduire des travaux scientifiques valables et validés ?

Le but de cette série d’articles étant d’apporter une information scientifique fiable et non de nourrir la polémique, nous ne prendrons pas partie sur la stratégie politique qui s’impose. Le sujet d’aujourd’hui était déjà si compliqué qu’il a fallu nous mettre à trois pour élaborer ce texte ! Cher Lecteur, nous espérons qu’il aura clarifié tes idées et qu’il donnera lieu, sur le forum, à des échanges argumentés plutôt qu’à des imprécations fondées sur la seule impulsivité !

Les sous-doués passent l’agreg

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Blocage de l’université Paul-Valéry de Montpellier, 30 mars 2018. © Yann Castanier/ Hans Lucas/ AFP

Le niveau moyen des enseignants-chercheurs en lettres et sciences humaines est en chute libre. Du manque de culture générale à la perte de toute rigueur démonstrative, le déclin de l’université afflige certains étudiants.


Alors que l’effondrement du niveau scolaire des élèves est désormais bien documenté et que les insuffisances (en particulier ortho- graphiques) des instituteurs et des profes- seurs du secondaire, reçus de fraîche date aux concours de l’Éducation nationale ou recrutés à la va-vite au Pôle Emploi, sont de plus en plus difficiles à cacher, un autre phénomène tout aussi inquiétant, si ce n’est plus, nous semble passer encore largement sous les radars : l’affais- sement du niveau des universitaires dans le domaine des lettres et des sciences humaines [tooltips content= »Ce phénomène a néanmoins déjà été souligné par Renaud Camus comme appartenant à un mouvement plus vaste de déculturation des élites ; voir par exemple Décivilisation, Fayard, Paris, 2011. »][1][/tooltips]. Il ne s’agit pas ici d’en faire une analyse sociologique pointue et systé- matique, dont nous serions incapable, mais de livrer le fruit de plusieurs années d’observation et de fréquen- tation d’un milieu universitaire particulier, gravitant autour de la montagne Sainte-Geneviève, complétées par la lecture d’un certain nombre de publications. Il ne s’agit pas non plus d’étendre ce constat empirique à la totalité des universitaires de ce milieu. D’une part, tous les champs de l’enseignement supérieur et de la recherche ne paraissent pas uniformément touchés, et si la sociologie semble particulièrement atteinte, les sciences de l’Antiquité sont à peu près épargnées, tandis que pour l’histoire ou les lettres modernes, le tableau est plus contrasté. D’autre part, même en ce qui concerne les champs de la recherche les plus menacés, le constat doit être nuancé, puisqu’on y trouve aussi des travaux, des professeurs et des chercheurs de grande qualité.

Le signe le plus voyant, mais peut-être aussi le moins remarqué, de cet affaissement du niveau des universitaires est l’avachissement de leur tenue. Sur le plan vestimentaire, l’heure n’est plus à regretter la disparition de la cravate, mais plutôt à rappeler que les T-shirts rapportés d’on ne sait quel colloque des années 1990, à la blancheur douteuse et aux motifs passés, ne sont pas vraiment appropriés à la fonction de la personne qui les porte, de même que les Converse percées ou que les jeans troués. Ce relâchement vestimentaire, dont on peut penser qu’il n’est pas sans rapport avec le déclassement social des universitaires, jadis bourgeois installés et reconnus par la société, aujourd’hui mal payés, surtout en début de carrière, et considérés comme des bouches inutiles, va souvent de pair avec des manquements aux règles les plus élémentaires du maintien (corps avachis, jambes allongées et écartées) ou de l’expression (gouaille de poissarde, vocabulaire inadapté, prononciation négligée).

Négligences universitaires

Cependant, cette négligence, non pas générale mais largement répandue, de leur tenue par des universitaires qui se respectent de moins en moins ne se confond pas forcément avec un second phénomène, l’effondrement culturel et intellectuel d’une partie de ce milieu. En effet, des dehors négligés n’empêchent pas de tenir des propos passionnants, à la fois informés et intelligents, ce qui est heureusement souvent le cas. Pourtant, la baisse du niveau des élites universitaires est elle aussi patente, sans être universelle. On peut distinguer des lacunes de culture générale et des défauts de raisonnement, souvent concomitants.

A lire aussi: Universités, la révolution culturelle

La maîtrise des finesses de la syntaxe et du vocabulaire français, pourtant premier indice d’une culture solide, n’est pas toujours au rendez-vous, parfois même chez des professeurs de lettres. Les faits de civilisation des époques antérieures, du xixe siècle, ou même de notre époque, sont parfois étrangement mal connus. À titre d’exemple, les études portant sur Le Cousin Pons de Balzac, roman qui fait une place de choix à la figure du collectionneur, montrent souvent que leurs auteurs semblent n’avoir jamais mis les pieds dans une boutique d’antiquaire, dans une salle des ventes ou au département des objets d’art du Louvre, malgré le peu d’effort que cela demande. Incol- lables sur la Comédie humaine, ils sont en revanche inca- pables de distinguer l’« article de Paris », produit en série dans les faubourgs industrieux du xixe siècle, et les objets merveilleux, débris des siècles antérieurs, collectionnés par Pons. C’est bien dommage. L’hyperspécialisation à laquelle l’organisation du système universitaire oblige ses acteurs aggrave ces lacunes en matière de culture générale. On tente certes d’y remédier par des invoca- tions aussi fréquentes qu’incantatoires aux divinités Interdisciplinarité et désormais Transdisciplinarité, dont la puissance est manifestement limitée.

Ce déficit de culture générale s’accompagne souvent d’un manque d’attention à la qualité du raisonnement. On lit ou on entend trop régulièrement des démonstrations bancales, appuyées sur une conception plus que discutable de la logique que le sens commun ne vient pas redresser. Nous avons par exemple entendu récemment rapprocher deux théories (assez fumeuses d’ailleurs) reposant sur des métaphores pourtant anti- nomiques : l’une, énoncée par l’anthropologue Alfred Gell, affirme que l’œuvre d’art est une sorte de piège destiné à attraper la proie que constituerait le spectateur, l’autre, développée par un auteur antérieur, propose de comparer le spectateur à un chasseur à l’affût de pistes dans l’œuvre. Ce rapprochement prenait pour prétexte le motif commun des deux métaphores, celui de la chasse. Cependant, il n’échappe à personne que le spectateur est tantôt proie, tantôt chasseur. Opérer un tel rapprochement revient donc à faire preuve de bien peu de scrupules en matière d’argumentation.

Sociodéconstructivisme

L’invasion de l’université par le socioconstructivisme (ou plutôt devrait-on dire par le « sociodéconstructivisme », puisqu’il y est sans cesse question de déconstruire des représentations « genrées » ou « coloniales ») ne fait qu’accentuer le phénomène [tooltips content= »Pour le cas précis des études dites « décoloniales », voir l’enquête d’Amandine Hirou publiée dans L’Express du 24 décembre 2019 et la tribune de Pierre-André Taguieff, signée entre autres par Nathalie Heinich et Dominique Schnapper, sur le site internet du même hebdomadaire le 26 décembre 2019. »][2][/tooltips]. Les questions que ce type d’approche amène à se poser étant la plupart du temps dénuées de sens, aucune réponse intelligente et argu- mentée n’y peut répondre, mais chacun de ceux qui les aborde est habité par l’impression fort valorisante de dire des choses passionnantes, subversives voire révo- lutionnaires, et d’être furieusement tendance, ce qui dispense d’avancer le moindre argument. L’alternative est donc simple : enfoncer des portes ouvertes avec un air savant ou raconter n’importe quoi en singeant le sérieux. Pour masquer le vide de la pensée, le verbiage a depuis longtemps montré son efficacité : il remplace à peu de frais français correct et réflexion.

Roland Barthes au Collège de France, 1975. Photo: AFP / Michèle Bancilhon
Roland Barthes au Collège de France, 1975. Photo: AFP / Michèle Bancilhon

Nombre d’universitaires ont dépassé le stade de l’usage du simple sociolecte propre à leur caste pour s’approprier un sabir pseudo-lettré, un jargon paraît-il philosophique ou un galimatias qui se veut lacanien. Les études en littérature médiévale sont, autant que nous avons pu en juger, particulièrement gangrenées par le charabia. À titre d’illustration, on citera quelques perles tirées d’une introduction à une édition récente et savante des Lais de Marie de France : « Bien que les histoires [racontées dans les lais] se présentent à nous sur le mode de l’indécidabilité et de la perte – à l’image même de notre perception de la vie, note Evelyn Birge Vitz – la plupart des récits se revendiquent en coïncidence immédiate avec l’“aventure” qu’ils se donnent pour origine », ou bien « la résonance, mode de présence en absence », sans oublier les expressions n’appartenant à aucune langue connue telles que « faire événement » ou « faire retour » qui reviennent ad nauseam. Les auteurs semblent parler d’eux-mêmes lorsqu’ils écrivent : « Le texte se donne à lire et à comprendre sur le mode de l’in- complétude et de l’opacité. » On finit par penser qu’il s’agit d’une stratégie délibérée visant à camoufler la nullité du propos derrière un brouillard lexical et syntaxique, dans l’espoir que ce qui est seulement incompréhensible passe pour si intelligent qu’il dépasse les capacités de l’entende- ment du commun des mortels. S’ajoutent à cela l’emploi d’une avalanche de noms plus ou moins célèbres assé- nés comme des arguments d’autorité (ce que les Anglo- Saxons appellent « name dropping ») et une forte tendance à remplacer les preuves par des références aux grandes théorisations du domaine dans lequel on se place. Ainsi, il suffit de dire que l’on s’inscrit dans le sillage du mate- rial turn en sciences sociales ou en histoire de l’art pour prouver l’intérêt intrinsèque de tout ce qui va être dit. La logique et la rigueur démonstrative deviennent donc les parents pauvres de la production universitaire.

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Bien sûr, il a toujours existé de mauvais professeurs, dénués de pédagogie, travaillant le moins possible ou faisant preuve d’une grande désorganisation, et sans doute aussi de mauvais chercheurs, aveuglés par l’idéolo- gie ou par une conception trop personnelle de leur disci- pline ; que l’on se rassure, les mauvais professeurs à l’an- cienne existent encore. De même, il ne faut pas idéaliser les générations précédentes, parmi lesquelles marxisme, formalisme et structuralisme à outrance ont fait de grands ravages, de sorte que même des universitaires de grand renom ont dit les pires âneries – qu’on pense seulement à Roland Barthes, qui nous apprend dans son Sur Racine qu’Agrippine, c’est celle qui agrippe, ou que«poésie=prose+a+b+c.Prose=poésie–a–b–c» dans le très dispensable Degré zéro de l’écriture. Mais au moins ces gens étaient-ils extraordinairement cultivés. Le problème que nous pointons ici est différent : il s’agit d’un véritable affaissement culturel qu’il nous semble possible d’attribuer à une génération d’enseignants-chercheurs (encore une fois, pas dans son ensemble, et c’est heureux), ayant aujourd’hui entre 35 et 50 ans environ, qui se donne des airs sans en avoir tout à fait les moyens.

Décivilisation

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L’échelle sociale inversée

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Image d'illustration / Pixabay

Ou comment un confinement berrichon change la liste des « plus beaux métiers » du monde.


À quarante-cinq ans, j’avais réussi ma vie. Je tutoyais des académiciens, je déjeunais, chaque mercredi, avec des avocats d’affaires dans un restaurant où la blanquette se vend au prix du caviar, des patrons de presse me demandaient conseil sur la bonne ligne éditoriale à adopter, il m’arrivait même de prendre le thé chez la veuve d’un capitaine d’industrie. J’avais mon rond de serviette chez un réalisateur césarisé et mon plus proche confident était un ex-haut-magistrat médiatique. J’étais comblé. J’avais même un ami communiste. Mon orgueil rasséréné. Comme dans une chanson d’Aznavour, mes relations étaient « haut placées », « décorées », « influentes », des « gens bien » en vue. Je recevais parfois une lettre manuscrite d’un grand acteur français qui cajolait mon hypocondrie nostalgique. Un soir d’été, avec mon père, nous avions levé les quatre roues d’une Porsche sur une départementale déserte, à des vitesses inavouables, avec le sentiment réconfortant de retomber sur nos pattes. On peut dire que j’avais réussi ma vie. 

La faute du public qui n’a rien compris

Bien sûr, je regrettais quelques insuccès en librairie, mettant ces relatifs échecs sur la pusillanimité des libraires et la bêtise des critiques vendus aux forces progressistes. Mon talent n’était pas en cause. Globalement, j’étais satisfait de moi. Je portais une cravate en tricot à la Jean d’O et un trench à la Bogart par dandysme culturel. Je conservais également d’une jeunesse dorée dans les années 80, des marqueurs générationnels comme cette paire de mocassins Weston et de Vans à damiers qui me rappelaient deux semaines passées à Venice Beach sous l’ère Reagan. Pour prouver que j’étais sur la pente ascendante, que tout me souriait, j’envisageais très sérieusement d’acquérir, à l’automne prochain, une AMC Pacer bicolore, avec l’intérieur façon Tipi et le visage d’un Indien peint sur le capot. La même que conduisait Claude Brasseur dans un film d’Yves Robert. Avec un vieux camarade documentariste, nous venions d’envoyer un projet de série à Netflix qui, sans aucun doute, déclencherait une pluie de dollars sur nos comptes en banque. Le rêve de faire carrière à Hollywood se matérialisait. J’étais sur un petit nuage. Que pouvait-il m’arriver ? J’avais la baraka. 

A lire aussi: Ma province résiste… dans les livres

La Nation se passe bien de nous

Et puis, un virus venu d’on ne sait où et un confinement berrichon m’ont obligé à revoir le sens de mon existence. M’étais-je trompé sur toute la ligne ? Aurais-je été mystifié ? Le mystère s’épaississait. Vingt-quatre heures après mon installation à la campagne, isolé et désorienté, je devais me rendre à l’évidence que cette vie parisienne ne m’amènerait pas très loin sur les chemins de la ruralité austère. Je faisais l’amer constat de la fragilité de toutes mes relations qui se trouvaient aussi désœuvrées que moi. Nous prenions vaguement conscience collectivement que la Nation se passerait de nous. Elle exigeait qu’on reste chez nous et qu’on se taise, si possible ! Nous pourrions gêner les autres, ceux qui contribuent à l’intérêt général. Tout notre savoir aussi brillant soit-il, était complètement inutile dans la situation actuelle. Nous ne servions à rien. Pour parler et écrire, parader et fantasmer, nous étions des champions. Quant à guérir, nourrir et protéger la population, notre incapacité à agir, était flagrante. Les difficultés ont commencé, dès le deuxième jour, à se faire sentir. Mon automobile datant de 1995 ne voulait pas démarrer. Mes confrères critiques littéraires et mes amis du Barreau ne m’étaient d’aucune aide. À distance, ils étaient intarissables sur les fusions/acquisitions ou les subtilités du Code de la propriété intellectuelle, mais pour réanimer cette batterie, ils étaient démunis. J’ai senti à leur voix que tout ce qui avait construit et structuré leur vie jusqu’à présent, volait en éclats. Leur ignorance en mécanique les plongeait dans un abyme d’incertitudes. Leur incompétence dans les choses du quotidien les blessait au plus profond d’eux-mêmes. Je les mettais devant leur faiblesse pour la première fois. Le doute s’instillait en eux comme l’angoisse de choper cette grippe. Je finis par trouver l’aide d’un copain mécano qui avait quitté l’école à l’âge de quatorze ans. Mon désarroi devant ce moteur récalcitrant l’amusa beaucoup. En trois minutes, il fit redémarrer ma voiture. 

A lire, du même auteur confiné: Covid-19 rhabille les femmes!

Morales, pas un bricoleur

Cette journée se poursuivit sur un mode ridicule et très désobligeant pour moi. Car, rien ne fonctionnait dans ma maison. C’est un voisin à la retraite, ancien plombier et grand prince, qui examina mes radiateurs. Je ne pourrais vous décrire ses gestes, ni le nom de ses outils, mais les fluides repartirent dans les tuyaux et la température s’éleva par miracle. En me rendant au supermarché le plus proche, une caissière me tança car j’avais pris quatre plaquettes de beurre, la limite réglementaire étant fixée à trois, elle me regarda comme si j’étais un ignorant. J’avais honte de mon inconsistance. Enfin, je me mis à la recherche d’un carnet de timbres pour ne pas perdre le lien avec mes belles relations. La Poste fermée, le Tabac/Presse dévalisé, mon inquiétude gonflait, je sentais la panique respiratoire s’emparer de moi. Et c’est là que je me rappelais de Christophe, ce camarade de collège, postier admirable, serviteur exemplaire, sportif couronné et lecteur intransigeant. Que je me rassure, il m’enverrait un carnet dans les prochains jours. Morale de cette histoire, que c’est bon et réconfortant d’avoir un bon ami facteur ! 

« Ce n’est pas le moment de critiquer » est devenu le nouveau point Godwin

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Stéphane Guillon n'accepte pas que Mediapart critique l'action du gouvernement pendant la "guerre" BALTEL/SIPA Numéro de reportage: 00635665_000006

Des interventions des ministres à celles des chroniqueurs de télévision un mantra revient constamment en France : « Ce n’est pas le moment de critiquer ». 


En ces temps d’épidémie et de confinement il est malvenu d’apporter la moindre contestation à l’action des gouvernants qui « font ce qu’ils peuvent ». Toute contestation relèverait d’un manque de civisme et de soutien à l’union nationale en temps de guerre, voire d’une trahison. Rien que ça…

La rhétorique guerrière de Macron est usante

Le Président Emmanuel Macron n’a fait que confirmer cela en s’en prenant le 31 mars aux « irresponsables qui cherchent déjà à faire des procès alors que nous n’avons pas gagné la guerre ».

Une position qui trouve des soutiens assez inattendus comme avec l’humoriste Stéphane Guillon qui reproche au site Mediapart d’avoir réalisé une longue enquête sur les mensonges et les loupés de l’État français concernant les masques de protection (absence de stock, pénurie, consignes contradictoires et mensongères en matière de santé…). On a même l’impression en lisant son tweet du 2 avril que c’est un représentant du parti politique En Marche qui a piraté son compte : « Les semaines où des milliers de gens meurent du coronavirus, vous faites le procès du gouvernement. Et le temps des larmes avant celui des responsabilités… Qu’en faites vous ? ». On oublierait presque que c’est ce même humoriste qui « revendique » le droit de rire des personnes en situation de handicap et qui n’a pas hésité à faire une blague sur la mort de la mère de l’élu Nicolas Dupont-Aigan seulement deux jours après son décès…

Sans être Mediapart, il suffit de poster soi-même sur les réseaux sociaux un texte reprochant la gestion de l’épidémie par le gouvernement pour voir arriver des commentaires vous expliquant plus ou moins poliment que « Ce n’est pas le moment de critiquer ».

« Ce n’est pas le moment de critiquer » est devenu le nouveau point Godwin et un extincteur du débat public.

L’épidémie et le confinement ne doivent être traités qu’avec des pensées positives et solidaires nous plaçant entre le monde merveilleux des Bisounours et le livre de George Orwell 1984.

C’est pour notre bien

Infantilisés comme nous le sommes depuis le début de la pandémie, nous devrions finalement accepter d’être dans un monde idéal comme chez les Bisounours où les enfants ne doivent pas critiquer les grandes personnes !

A lire aussi, du même auteur: Perpignan: le Covid-19 achève bien les gitans

C’est une fois de plus la preuve que nous vivons depuis quelques années sous la domination morale de la génération très sensible et sûre d’elle des Milléniaux que l’auteur américain Bret Easton Ellis qualifie de « Génération dégonflée » qui « ont une tendance à sur-réagir et afficher une positivité passive-agressive »… Aucune négativité n’est tolérée avec eux : « Ce n’est pas le moment de critiquer ».

Plus inquiétant, cette exigence rappelle la dystopie de 1984 avec un monde dans lequel l’autorité de « Big Brother » contrôle la population par la menace continue de l’état de guerre, et par  l’action de la « Police de la Pensée » qui empêche toute déviance à « l’orthodoxie » c’est-à-dire à « la bien-pensance » au nom du « Ministère de l’Amour qui veillait au respect de la loi et de l’ordre ».

Confinement… des esprits

Contrairement à l’État imaginaire de « L’Océania » dans 1984 la répétition du précepte « Ce n’est pas le moment de critiquer », un conseil qui résonne comme un ordre, est relayé volontairement et docilement par de nombreux Français déjà confinés physiquement qui se soumettent d’eux-mêmes à un confinement de leur sens critique et de leurs convictions.

Mais comme nous ne sommes plus des enfants et comme nous ne vivons pas (encore) dans un État où le Président de la République terminerait ses allocutions par « La guerre c’est la paix ; La liberté c’est l’esclavage ; L’ignorance c’est la force » (slogan du Parti dans 1984) alors rien ne doit nous empêcher de critiquer les manquements et les mensonges de nos gouvernants dans leur gestion catastrophique de l’épidémie.

Dans 1984, Winston Smith commence son journal le 4 avril. Nous sommes le 6 mais bon…

Les livres auxquels vous n’échapperez pas

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Lou Doillon, Leïla Slimani et Marie Darrieussecq © Photos SIPA / Numéros de reportage: 00458761_000009 / 00775903_000032 / 00292221_000001

Quoi qu’il en coûte, de grandes intellectuelles veulent partager avec vous leur expérience du confinement…


Daniel Defoe a attendu presque 60 ans pour livrer son Journal de l’année de la peste (1722) — construisant en fait un reportage-fiction fascinant et aisément transposable en toute situation épidémique, puisqu’à la peste de Londres (1664) il superpose probablement les nouvelles qui lui viennent de celle de Marseille (1720). Mais Defoe est un immense écrivain, qui sait donner du temps au temps, et laisse les événements reposer, comme la pâte à crêpes. On écrit rarement bien à vif.

Même s’il arrive que le narcissisme de l’instant accouche d’œuvres majeures. Mais n’est pas Xavier de Maistre qui veut. Le jeune officier, aux arrêts dans sa chambre pendant 42 jours — un peu moins que ce que durera notre présent confinement —, en tira un Voyage autour de ma chambre (1795) où l’imagination le dispute à la rêverie et surtout à la désinvolture d’un auteur qui avait lu Laurence Sterne et en avait gardé le meilleur : l’art de s’amuser avec son lecteur.

Nos écrivains contemporains (en l’occurrence, ce sont surtout des femmes, puisqu’elles écrasent actuellement la production littéraire, les éditeurs rechignant désormais à publier des hommes) sont assez loin de ce modèle. Marie Darrieussecq, qui se raconte dans les colonnes du Point, est l’objet des sarcasmes de ses lecteurs. « Déconnectée de la réalité », jugent les internautes qui s’égarent dans les pages plaintives où elle avoue avoir planqué sa voiture immatriculée 75 afin de ne pas s’attirer les foudres de ses voisins basques. C’est que son confinement, entre deux virées à la plage voisine, est d’une violence rare : « Dans l’immédiat, la petite joue de la guitare au sous-sol. J’ai un contrat avec elle : elle fera ce qu’elle voudra, mais lira trente pages par jour. Deux biches broutent dans notre jardin en friche ». On a mal pour elle.

Et pour Leïla Slimani, qui s’épanche dans les colonnes du Monde. « Cette nuit, je n’ai pas trouvé le sommeil. Par la fenêtre de ma chambre, j’ai regardé l’aube se lever sur les collines. L’herbe verglacée, les tilleuls sur les branches desquels apparaissent les premiers bourgeons. » The horror, disait Kurtz dans Heart of darkness — un vrai livre, tiens.

Comme le remarque Cnews, « à la lecture de ces mots, la sentence ne s’est pas fait attendre sur les réseaux sociaux. «Grotesque», «germanopratin plaintif», « bourgeoises décervelées et auto-centrées », autant de termes élogieux pour caractériser le comportement de Marie Darrieussecq et Leïla Slimani ». Et « dépourvues de talent », personne n’y pense ?

Cerise sur le gâteau, les confidences satisfaites de Lou Doillon sur France-Culture. L’actrice-réalisatrice est restée à Paris, elle. Quel courage. Quelle abnégation, dans ce désir de souffrir avec les autres. Confinée dans sa maison « au fond d’une petite cour au fond du 11e arrondissement » de Paris. Elle s’y sent, dit Anne Lamotte qui l’a interviewée, parfaitement bien. « J’ai été élevée par des ermites et je suis ermite moi-même donc ce n’est pas d’une grande violence ». Si la plus grande peine d’Oscar Wilde — un vrai auteur, tiens ! — fut la mort de Lucien de Rubempré, ce qui chipote le plus notre artiste multi-cartes, « c’est qu’on ne considère pas les magasins de fourniture de dessin essentiels à la nation ! Mais heureusement, j’ai du stock à la maison. Normalement, j’ai aussi assez d’accessoires et de conneries pour pouvoir faire de la poterie, de la sculpture et m’amuser pendant le prochain mois ».

Peut-être en tirera-t-elle un film où l’on dira plein de gros mots en déplorant que Rougié & Plé soit fermé, à l’angle du boulevard Beaumarchais et de la rue des Filles-du-Calvaire…

Et ça, ce n’est que le haut de l’iceberg. Je suspecte un grand nombre de plumitifs des deux sexes de préméditer (dans « préméditer », il y a « éditer ») des Journaux de confinement tous plus chatoyants les uns que les autres.

Il est vrai que la plupart des gens qui vivent confinés à six ou sept dans 15m2 n’ …

>>> Lire la fin de cet article sur le blog de Jean-Paul Brighelli <<<

Journal de l'Année de la Peste

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Voyage autour de ma chambre

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L’hécatombe annoncée des PME

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Coronavirus: «Cette crise économique sera violente, globale et durable» a déclaré Bruno Le Maire, ministre de l'économie, lundi 6 avril 2020 © Eric Dessons/JDD/SIPA Numéro de reportage: 00954127_000028

Le gouvernement n’est pas plus préparé à affronter la crise économique qui arrive qu’il ne l’a été pour la crise sanitaire. Ce sont les PME qui en paieront le prix fort, ce qui fracturera la France encore un peu plus.


La semaine dernière, dans mon petit village des Yvelines, nous avons reçu par e-mail l’appel au secours d’un maraîcher du coin. Il nous offre tous ses produits à un prix de bataille, à commander sur Internet, puis il nous les livre. Désireux, mon épouse et moi, d’être civiques, d’acheter local, et de rendre service aux commerçants régionaux en ces temps difficiles, nous décidons de répondre à sa proposition en nous rendant directement chez lui.

Au fond d’une route en terre, nous finissons par le trouver dans un bel entrepôt. Le patron de l’entreprise arrive, jeune, costaud, juché sur son transpalette, en pétard, au point que la fumée lui sort par les naseaux. Nous l’abordons avec le maximum d’aménité :

– Bonjour Monsieur, quelle belle exploitation ! Et toutes ces camionnettes. Où est donc votre personnel ?

– Il n’y a personne (sans doute l’un a été contaminé, et tous, en l’absence de masques, ont fait jouer leur droit de retrait). Je suis tout seul. Depuis l’envoi de mon mail, je croule littéralement sous les commandes, et je ne peux pas livrer. Je fais tout moi-même. Tenez, je suis là depuis trois heures du matin…

– Que c’est embêtant. Vous avez beaucoup de stocks ?

A lire aussi, Gil Mihaely: L’économie de la santé existe, le coronavirus l’a rencontrée

– Je suis plein à ras bord. Je suis grossiste et je vends aux étals des marchés. Le gouvernement a annoncé leur fermeture du jour au lendemain. S’il nous avait laissé deux ou trois jours de plus, nous aurions éclusé les stocks. Mais il nous a piégés, et la préfecture accorde les dérogations au compte-goutte… J’ai tous mes produits sur les bras.

– Aïe ! Écoutez, nous pouvons au moins vous rendre un peu service. Vos pommes ont l’air magnifiques. Est-ce qu’on peut vous en prendre un cageot ou deux ?

–  Vous rigolez ? Je n’ai pas le droit de vendre au détail à partir de chez moi. Avant-hier, la gendarmerie planquait au bout de ma rue pour contrôler les voitures venant d’ici, pour me mettre à l’amende…

– Et les supermarchés ? Franprix ? Intermarché ? Leclerc ? Pourquoi est-ce que vous n’écoulez pas vos produits auprès d’eux ? Nous avons entendu leurs appels pour aider à la résolution de la crise…

– Jamais. Plutôt crever. Ils attendent que je sois au bout, et ils vont me proposer le dixième de la valeur de mon stock. Je préfère tout mettre à la benne plutôt que de vendre à ces mecs-là.

Puis vient la conclusion, lapidaire, et d’une grande simplicité : « C’est tous des enc… »…

Pas le temps de faire dans le détail…

Nous repartons avec des sentiments mitigés : une grande admiration pour ce jeune patron. Avec sa débrouillardise et son foutu caractère, il va y laisser des plumes, mais on peut penser qu’il va s’en sortir. Mais combien d’autres vont couler ? Quel immense gâchis !

De cette petite histoire locale, on peut tirer quelques conclusions plus globales :

Il ne faut pas croire sur parole le fait que l’État prenne aujourd’hui en compte les petites PME, plus qu’il ne l’a fait, hier, pour les gilets jaunes, ni qu’il est mieux préparé à la crise économique qui démarre qu’à la crise sanitaire. Les mêmes causes ayant les mêmes effets, ce sera la même catastrophe. Même si l’État a annoncé, à grands coups de trompette, un grand plan en faveur des PME, celui-ci reste du domaine de la com’ tant que n’ont pas été édictées, à chaque étage de la chaîne administrative, les dérogations permettant aux entreprises de s’en sortir. Si ce n’est pas le cas, les fonctionnaires, la police, les contrôles, sont obligés de continuer à fonctionner, parce que c’est la loi.

A lire aussi, Stéphane Germain: Les impôts de la Finlande avec l’équipement de la Mauritanie

L’État fait du « macro », mais pas du « micro ». Ça ne l’intéresse pas, et il ne sait pas faire, parce qu’il est trop lourd, pas assez agile. À ce titre, si les petites PME sont la chair de l’économie, les grandes centrales et les grandes entreprises en sont la structure, le squelette. Dans la crise actuelle, l’État n’a pas le temps de faire du détail. Si le squelette des plus forts tient, ce ne sera déjà pas si mal. Et s’ils étranglent un peu les petits au passage, après tout, que peut-on y faire ? C’est un « dommage collatéral »…

De cela, on peut déjà prédire qu’il va se passer pour la crise économique la même chose que pour la crise sanitaire : au début, les contaminations vont se faire à bas bruit. Et puis, à un moment, les dominos des faillites vont tomber les uns après les autres. Là, il y aura aussi des souffrances, des pleurs, des morts commerciales et des suicides. Y sommes-nous préparés ? Aujourd’hui, toute la presse nous met le nez sur la tragédie sanitaire. On ne parle de rien d’autre ou presque. Voyons-nous l’autre tragédie arriver ? Elle est déjà là pourtant.

Rien ne sera plus comme avant? La fracture sociale, en tout cas, ne va pas se résorber…

La plupart d’entre nous vivent ces deux crises comme des risques. Mais tout le monde ne voit pas les choses comme ça. Pour certains, ceux qui ont des arrières, de la ressource, ces crises sont d’abord de fantastiques opportunités. Il y aura plein de cadavres à ramasser, pour presque rien. Mon expérience en Afrique, dans les pays en guerre notamment, m’a montré que c’est dans les périodes de grande incertitude, quand l’Etat est déliquescent et en même temps complice, que les opportunités sont les plus grandes. Et c’est là que les fortunes se font, le mieux et le plus vite. Elles sont parfois gigantesques.

A lire aussi, Philippe Murer: Le jour d’après

Certains l’ont dit : la fracture sociale va se creuser encore. « Tous des péquenots » d’un côté, « tous des enc… » de l’autre. L’incompréhension, la haine réciproque, vont encore grandir entre les faibles et les forts. Où allons-nous comme ça ? Par peur d’affronter les problèmes, allons-nous reproduire indéfiniment ce schéma mortifère vieux de quarante ans ?

De nombreux commentateurs disent que « demain, rien ne sera plus comme avant », laissant entendre que plus de raison viendra peut-être aux hommes. Je n’en suis pas certain du tout. Soljenitsyne rappelle, dans Le déclin du courage, que « ce ne sont pas les revendications fortes qui font les révolutions, mais les États faibles ». Notre État est à la fois hiérarchique et oligarchique. Si la hiérarchie est faible, l’oligarchie ne l’est pas du tout. Les périodes d’incertitude ne créent que des vides politiques ou économiques, mais elles ne précisent pas qui les remplit. Très souvent, ce sont les forts, et le résultat est pire qu’avant. Il faudra plus que le mécontentement des peuples pour renverser l’ordre des choses. Nous sommes des romantiques et des naïfs, si nous le pensons. Il faut une opposition politique. Où est-elle ?

Le déclin du courage: Discours de Harvard, juin 1978

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L’économie de la santé existe, le coronavirus l’a rencontrée

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Le Ministre de la Santé Olivier Veran à l'Assemblée nationale, le 31 mars 2020 © YOAN VALAT-POOL/SIPA Numéro de reportage: 00953292_000007

Le coronavirus oblige la société à se pencher sur son système de santé. Combien la France est-elle prête à dépenser pour sauver une vie? Alors que Jérôme Salomon se présente à nous chaque soir pour son terrible décompte des malades en réanimation dans les hôpitaux, c’est une bien amère potion économique que les Français doivent avaler. 


Instinctivement, cela nous semble indécent : le mélange de gros sous et de santé est difficile à avaler. C’est d’ailleurs un des rares sujets sur lesquels Emmanuel Kant rejoint la sagesse populaire. Dans Fondements de la métaphysique des mœurs, le philosophe explique que « dans le règne des fins tout a un prix ou une dignité. Ce qui a un prix peut être aussi bien remplacé par quelque chose d’autre, à titre d’équivalent ; au contraire, ce qui est supérieur à tout prix, ce qui par suite n’admet pas d’équivalent, c’est ce qui a une dignité ». Pour le dire plus simplement, la vie humaine n’a pas de prix. Presque tous en conviendront, s’agissant de la santé comme de la vie.

Décider qui va vivre ou mourir

Sauf que c’est faux. Car non seulement on met une étiquette de prix sur des « sujets doués de dignité » mais on ne donne pas le même prix à toutes les vies ! On paie des millions pour sauver des otages et on ne trouve pas des sommes plus modestes pour les travaux nécessaires sur une petite départementale et sauver tous les ans quelques morts anonymes par accidents de la route. On sauve des prématurés de plus en plus fragiles et on laisse mourir chaque hiver des milliers des personnes par la grippe « normale ». Ces choix ne sont pas condamnables. C’est même le principe du politique que de hiérarchiser les besoins – par définition limités – pour les allouer. Autrement dit, décider qui vivra et qui mourra car il n’y aura jamais de ressources illimitées. Si la vie est sans prix dans son principe, elle a toutefois un coût concret.

A lire aussi, Stéphane Germain: Les impôts de la Finlande avec l’équipement de la Mauritanie

Aujourd’hui plus qu’hier, ces vérités sont difficiles à entendre. La crise sanitaire, la peur pour notre vie et pour celle de nos proches, l’admiration et la reconnaissance face au dévouement des soignants ne créent pas les conditions idéales pour débattre du prix de la vie. Pourtant, il est nécessaire d’avaler cette potion amère. Car bientôt, quand on aura moins peur pour notre vie, il faudra savoir comment reconstruire notre système de santé et notre économie. À ce moment-là, il sera légitime et nécessaire de récompenser les professionnels en première ligne dans les hôpitaux et au sein du système de santé. Ceux qu’on voit et ceux qu’on ne voit pas. Mais ceci ne nous épargnera pas un grand débat national sur la question.

11% du PIB national

Ce débat vital doit commencer avec un chiffre. Celui de la part des dépenses de santé dans le PIB : en 2017, la France a consacré à la santé 11% de la richesse créée. L’Allemagne en a fait autant et l’Eurogroupe en moyenne un peu moins. L’Espagne et l’Italie sont autour de 9% quand les États-Unis, champions du monde, font un effort 50% plus important encore puisque 17% de leur immense PIB revient à la santé. 

Si la France ne compte pas ses efforts financiers dans ce domaine, à pourcentage équivalent, l’Allemagne obtient ces jours-ci des résultats apparemment bien meilleurs. C’est un enseignement à retenir. Les États-Unis, eux, paient plus pour avoir moins. D’où la nécessité de réfléchir avant d’accorder des moyens supplémentaires à la santé.

A lire aussi: Devenir centenaire n’est pas un droit de l’homme

Expliquons-nous d’abord comment ces moyens seront gérés, sous peine d’injecter de l’eau dans des tuyaux d’arrosage percés : certes, le débit à la sortie va augmenter, mais quel gaspillage ! Or, dans le domaine des comptes publics, gaspiller revient à déshabiller Pierre pour mal habiller Paul. Chaque centime gaspillé signifie qu’un autre besoin important est privé de moyens nécessaires. La nation peut perdre ainsi sur les deux tableaux.

Les chiffres permettent d’avoir un débat rationnel

Il faudra donc résoudre des questions aussi cruciales que délicates : 

  • Faut-il dorénavant entretenir 15 000 places de réanimation respiratoire pour ne plus être pris au dépourvu par une épidémie virale ? 
  • Mieux vaut-il investir un million d’euros pour lutter contre le surpoids ou cent millions pour soigner ses effets ? 
  • Quel modèle économique construire pour la recherche pharmaceutique ? Le système actuel des grands acteurs privés (Big Pharma) n’est guère recommandable mais existe-il une alternative crédible ? 

Mille autres questions légitimes appellent des réponses politiques – afin de déterminer collectivement les priorités – après avoir comparé les différentes options possibles. Et pour pouvoir comparer il faut mesurer, compter et chiffrer. Bref, faire de l’économie, ce qui suppose d’associer dans la même phrase gros sous, santé et vie humaines. 

A lire aussi, Céline Pina: Nous nous étions couchés démiurges…    

Il faut donc compter, quantifier comparer, mesurer. Non pas pour embêter médecins et infirmières mais afin de s’assurer qu’on leur alloue les moyens nécessaires, ni plus, ni moins. Après tout, si la vie n’a aucun prix, pourquoi ne pas tout donner à la santé ? Pourquoi ne pas consacrer 50% de notre PIB à la santé ? Les médecins dévoués auront toujours besoin de plus, tout comme les enseignants dévoués et les militaires dévoués. Pour entrer dans un débat rationnel, comment chiffrer des actes sans tomber dans l’absurde et produire des effets pervers ? Personne ne le sait. Sur la question, des économistes de la santé produisent une littérature riche, ennuyeuse et difficilement exploitable… Retenons cependant de leurs réflexions que l’enjeu se mesure moins en nombre de points de PIB qu’en termes d’organisation et de structures.

Causeur souhaite ouvrir ses colonnes à cette réflexion

À ce propos, en ce moment, beaucoup imputent la responsabilité du naufrage sanitaire à l’actuelle gestion des hôpitaux. Jadis gérés par des médecins, ces établissements de santé seraient confiés à des « gestionnaires de tableaux Excel ». Faudrait-il être médecin pour gérer un hôpital ? Pour être ministre de la Santé ? Faut-il placer nécessairement un pilote à la tête d’Air France ? Un vieil adage dit qu’il n’est pas obligatoire d’être mouton pour se présenter au concours de bergers ni mort pour présider les Pompes funèbres générales. Ce n’est pas complètement faux. À un certain niveau de responsabilité hiérarchique, le chef cesse d’être un expert pour devenir « un expert en experts ». Pourquoi n’en irait-il pas de même à la tête des hôpitaux ?

Ce texte se veut une invitation à la réflexion. Causeur serait heureux de publier des articles de professionnels capables de nous éclairer dans les débats qui nous attendent.

Marcel Moreau: hélas, le virus a bon goût

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L'écrivain Marcel Moreau chez lui en 2008 © PHILIPPE MATSAS / Opale / Leemage via AFP

Marcel Moreau, écrivain sauvage, est mort à 86 ans du coronavirus. Son œuvre, méconnue du grand public et snobée par une république des lettres anémiée, est néanmoins essentielle.


Il ne sera pas la vedette des victimes du Covid-19. Il s’appelait Marcel Moreau, il avait 86 ans. C’était un des très grands écrivains de langue française, et comme beaucoup de très grands écrivains de langue française, comme Simenon ou Michaux, il était Belge même s’il est mort à Bobigny le 4 avril 2020, dans ce 9-3 dévasté par la maladie où certains osent accuser le non-respect du confinement par d’affreux lascars en oubliant que les pauvres toutes couleurs confondues ont cette affreuse manie de s’enfermer à beaucoup dans des superficies réduites. Quel mépris, sans doute, aurait fusé de l’incontrôlable Marcel Moreau, anarchiste total et lyrique, ami de Topor et des situationnistes comme son compatriote Raoul Vaneigem. Vaneigem, auteur d’un Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations où dès 1967, il annonçait très précisément, en même temps que le Debord de La Société du Spectacle, les malheurs qui sont les nôtres.

Marcel Moreau, né en 1933 dans le Borinage, s’était fait connaître par Quintes (1962), un roman publié par Buchet-Chastel, appelé à devenir l’éditeur des situs et par Bannière de bave (1964) chez Gallimard. Il est salué par Simone de Beauvoir et pas mal d’excellences du milieu littéraire du moment. À vrai dire, Marcel Moreau s’en moque. On a vu peu d’écrivains, si ce n’est peut-être Artaud, être saisi à ce point physiquement par une écriture qui devient aussi vitale que la respiration. Moreau ne trichait pas dans un milieu précisément fondé sur la tricherie, où même celui qui est sincère doit intégrer le mensonge pour faire avancer en contrebande la beauté ou la vérité, – c’est souvent la même chose. Employé en robinetterie mis au chômage, aide-comptable puis correcteur dans des journaux, chargé de famille, il s’installe à Paris à l’époque où c’était encore possible, en 1968 pour travailler comme petite main au Figaro. Il peut ainsi écrire des horreurs, en assurant un minimum sa survie alimentaire. Un exemple ? « Le Borinage dont je me souviens nie la transparence. Il a des boursouflures de moricaud rossé.  C’est aussi un emphysémateux. De plus, il attire les suies, les traces de doigts, les dépôts louches. La mine est la comme la partie honteuse de la nuit. Ce que la nuit  dissimule sous ses jupes, sa menstruation sans Tampax, les grelots qu’elle s’enlève du cul, les morves qu’elle tire de son nez et qu’elle collerait comme un gosse chafouin sur le revers de sa veste quand sa mère a le dos tourné ».  Ainsi commence-t-il son Egobiographie tordue, parue chez Bourgois en 1973. On comprend assez vite pourquoi Marcel Moreau ne pouvait pas être digéré, neutralisé, récupéré par une société de plus en plus policée, de plus en plus puritaine derrière ses fausses révolutions sexuelles et ses vraies pulsions de contrôle. Il est heureux que les néo-féministes ne lisent pas et que Moreau n’ait pas été « bankable », sinon, il serait sans doute passé à la moulinette de son vivant. Cet horrible érotomane à l’indécence de croire à un lyrisme incandescent, brutal, sensuel, voluptueux, éruptif pour célébrer la rencontre amoureuse et son potentiel subversif sur la vie de bureau d’un correcteur de revue scientifique dans le magnifique Julie ou la dissolution (Bourgois, 1971).

De toute manière, les chiffres, et particulièrement les chiffres de vente, sont la ruine de l’âme dans un monde où le règne de la quantité est totalitaire : « Les chiffres m’écœuraient, ai-je dit. Un jour, un comptable, socialiste de surcroît, m’interdit de chanter, même juste, pendant le travail ». Si quelque chose caractérise l’œuvre prolifique, méconnue et difficilement trouvable de Marcel Moreau, c’est bien que jusque dans sa moindre ligne, elle chante juste.

Je m’interdis les mauvaises pensées pendant la Semaine Sainte, mais le virus, quitte à prélever son quota d’écrivains, aurait pu en choisir d’autres, des encombrants qui seront oubliés demain. Ou alors, il a un effroyable bon goût, le virus, et ne survivront que… 

Je me tais. Encore une fois, c’est la Semaine Sainte. Il vaut mieux relire Moreau et sa Pensée mongole (rééditée en 96 par L’Ether vague): « Car il ne s’agit pas d’appeler la maladie en soi, il s’agit d’être soi-même la maladie, de l’incarner magnifiquement. Voilà comment je me figure le saboteur, le saboteur esthétique, celui qui oppose la beauté terrible des œuvres à la laideur des oppressions ».

Bannière de bave (Blanche)

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Aux États-Unis, l’homme blanc se suicide

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© Unsplash

Anne Case et Angus Deaton étudient dans Deaths of despair and the future of capitalism, les morts liées à la drogue, l’alcool et aux suicides aux États-Unis. 


 

Les morts de désespoir dont parle ce livre sont celles liées à la drogue, l’alcool et aux suicides qui ont beaucoup augmenté aux Etats-Unis depuis la fin du 20ème siècle parmi les Blancs non hispaniques d’âge moyen qui ne sont pas diplômés du supérieur. Les auteurs sont économistes (Angus Deaton a reçu le prix Nobel d’économie en 2015), mari et femme dans la vie. En 2014, ils ont été frappés par la fréquence inhabituelle de ces décès dans le Comté de Madison où ils passent leurs vacances d’été. Le taux de suicide y est quatre fois plus élevé que dans le New Jersey où ils habitent le reste de l’année. 

La mortalité, qui avait beaucoup régressé pendant le 20ème siècle, a recommencé à  augmenter à la fin du siècle pour les Blancs, alors qu’elle continuait de baisser pour les Hispaniques et les Noirs. La baisse de l’espérance de vie à la naissance pour ces Blancs a fini par se voir sur celle de la population totale. Les auteurs ont calculé que si la tendance à la baisse de la mortalité s’était prolongée, on aurait enregistré 600 000 décès en moins. L’augmentation des taux de mortalité du désespoir à 45-54 ans a commencé à se faire sentir dans les générations nées après la guerre et a été la plus forte dans les États de West-Virginia, Kentucky, Arkansas et Mississipi. Cette épidémie s’est conjuguée à un ralentissement, puis à une stagnation, à partir de 2010, des progrès accomplis pour soigner les maladies cardiaques. Si le nombre de décès liés au désespoir a triplé chez les Blancs âgés de 45-54 ans entre 1990 et 2017, il a également augmenté parmi les plus jeunes.

Epidémie mortelle : drogues, suicides, alcool

Ce sont les décès liés à la drogue (classés dans les morts accidentelles !) qui sont les plus nombreux, puis les suicides, puis ceux des maladies du foie liées à l’alcool, même si ces causes peuvent être liées. Il est évidemment possible que d’autres types de décès soient liés au désespoir, comme l’obésité, mais il est difficile de trancher. C’est pourquoi les auteurs s’en tiennent à ces trois causes. Le taux de mortalité par désespoir était de 30 p. 100 000 en 1990. Il est de 92 p. 100 000 en 2017. Cette année-là, on a dénombré 158 000 morts de désespoir, dont 70 237 overdoses (nombre probablement sous-estimé en raison des cas classés dans la rubrique « indéterminé »), 47 000 suicides et 41 000 de maladies du foie liées à l’alcool. À comparer aux 40 100 décès dans des accidents de la route et 19 510 homicides. 

Les Etats-Unis font partie des pays au plus fort taux de suicide si l’on se limite à ceux ayant un enregistrement fiable. Il y a augmenté alors qu’ailleurs il a baissé. L’épidémie tourne au désastre dans la “Suicide Belt”, le long des Rocky Mountains. Quant aux opioïdes, ils sont impliqués, seuls ou combinés avec d’autres drogues, dans 70 % des décès liés à la drogue. La force des opioïdes est mesurée par rapport à la morphine (MME) : 1milligr d’héroïne = 3milligr de morphine. Le plus courant dans l’épidémie actuelle est l’oxycodone (MME=1,5), vendu sous le nom d’OxyContin, appelé aussi “Hillbilly heroin”, fabriqué par Purdue Pharmaceutical, sans oublier le Vicodin (MME=1) et le Fentanyl (MME=100) approuvé par la Food and Drug Administration en 1968. La famille Sackler et son entreprise Purdue, mais aussi les dealers mexicains vendant la camelote fabriquée en Chine, se sont fait un argent fou et les médecins sont au moins coupables d’avoir prescrit les opioïdes avec négligence. On estime que près d’un tiers des adultes s’en sont vus prescrire en 2015. Mais, aux Etats-Unis, c’est une longue histoire.

L’opium était déjà donné aux soldats de l’Union pendant la guerre civile. L’arrivée de la seringue censée réduire l’addiction a entraîné une dépendance pour environ 100 000 vétérans. À la fin du 19ème siècle, la synthèse de l’héroïne a permis à Bayer de la vendre comme un substitut non addictif de la morphine et l’on en donnait même aux enfants difficiles pour les faire dormir. C’est le Harrison Narcotic Act de 1914 qui mit fin à la 1ère épidémie d’opioïdes et l’héroïne fut interdite dix ans plus tard. Tout ceci fut oublié jusqu’à la campagne des années 1990 menée par l’American Pain Society (fermée en 2019 en raison d’une faillite liée aux frais de justice) en faveur d’un soulagement de la douleur, jugé insuffisant jusque-là, par le recours à la morphine dont on disait qu’elle rendait rarement dépendant. Les décès se sont multipliés avec l’introduction de l’Oxycontin en 1996. Si les décès liés aux prescriptions ont cessé d’augmenter en 2011, en raison d’une reformulation des recommandations d’emploi et une conscientisation des médecins, l’héroïne vendue dans les rues a pris le relais et l’arrivée du Fentanyl, qui peut être mélangé à d’autres drogues, a frappé les Noirs, restés jusque-là à l’écart de cette épidémie. Le Fentanyl est jugé responsable des trois quarts de l’augmentation de leur mortalité après 2012. En 2017, on compte encore 58 prescriptions d’opioïdes (d’une durée moyenne de 18 jours) pour 100 habitants, soit trois fois plus qu’en 1999.

Une mortalité qui touche surtout les Blancs

La mortalité du désespoir frappe surtout ceux qui ne sont pas diplômés de l’Université. C’est le cas des overdoses : deux-tiers des personnes qui en meurent n’ont pas dépassé le lycée. Pour les auteurs, la comparaison avec la situation des pays de l’ancien empire soviétique après la chute du mur n’est pas déplacée : « Il n’est pas excessif de comparer la misère ancienne de ces pays à la vague de désespoir qui a amené suicides, abus d’alcool et de drogue parmi les Américains les moins diplômés. »

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En 2017, 40 % des Américains âgés d’au moins 25 ans n’avaient pas dépassé le secondaire, 27 % étaient allés un peu à l’Université sans décrocher le Bachelor degree (BA) quand 33 % avaient au moins leur BA. La proportion de ces diplômés est passée d’un quart dans la génération 1945 à un tiers dans celle née en 1970, niveau auquel elle est restée. Le fossé séparant le taux de suicide des diplômés du supérieur de celui des autres, apparu avec les générations de la fin des années 1940, n’a cessé de se creuser. De même s’agissant de l’alcool. On boit de plus en plus à tout âge chez les non diplômés du supérieur des générations les plus récentes.

Ceux nés après la guerre non détenteurs d’un BA risquent plus de mourir de désespoir, à tout âge, que ceux qui sont diplômés du supérieur. Et toujours plus, d’une génération à la suivante, alors que l’évolution a été très faible pour les diplômés du supérieur. Du temps de Durkheim, les plus éduqués étaient ceux qui se suicidaient le plus. C’est l’inverse aujourd’hui. Les Blancs sans BA nés en 1980 ont quatre fois plus de risques de se suicider que leurs homologues diplômés du supérieur. Si l’espérance de vie à la naissance des Noirs reste inférieure à celle des Blancs, les premiers ne sont pas touchés par la même vague de mortalité du désespoir. Leur mortalité a baissé sauf à partir de l’arrivée du Fentanyl en 2013. Ce que connaissent les Blancs peu diplômés, les Noirs l’ont déjà vécu quelques décennies auparavant (crack, HIV, perte d’emplois qualifiés, soulèvements sociaux, désintégration de la vie familiale et communautaire).  Mais ils ont toujours été moins sujets au suicide, ce qui montre que le fait d’être défavorisé n’est pas à lui seul une cause de suicide.

Une morbidité qui touche plus les moins diplômés

La mauvaise santé peut alimenter le désespoir conduisant au décès. Les auteurs analysent, comme ils ont analysé la mortalité, l’évolution de la morbidité, de la souffrance et de l’aptitude au travail, telles qu’elles ont été évaluées dans des enquêtes menées tous les ans et parviennent à des résultats voisins de ceux obtenus sur les causes de décès. Aujourd’hui, les Américains d’âge moyen déclarent plus souvent souffrir que les plus vieux. Le découpage géographique en 1000 aires d’au moins 100 000 habitants indique une forte corrélation entre la proportion de Blancs de 25-64 ans qui disent souffrir, le faible niveau d’études et le vote pour Donald Trump en 2016. L’augmentation des souffrances, en dépit d’un usage croissant des opioïdes, pose la question de l’efficacité de ces derniers, sans parler de leurs effets secondaires.

C’est une catastrophe à évolution lente 

L’écart de revenus s’est considérablement creusé à l’avantage des plus diplômés. Les métiers tels que ceux qu’offrait General Motors n’existent plus ; les nouveaux sont plus mal payés, moins gratifiants et provisoires dans l’attente de robots qui viendront remplacer les employés. La promotion interne de jeunes talentueux non diplômés n’est plus envisageable. Ceux qui travaillent dans les entrepôts d’Amazon ne sont généralement pas employés par Amazon et ne peuvent en tirer aucune fierté. L’externalisation de nombreuses tâches a séparé de plus en plus les mieux dotés des gens ordinaires, avec la tentation de préserver leur avantage pour la génération suivante. Ce que favorise l’homogamie éducative, mais aussi l’influence, comme on l’a vu avec le scandale de 2019 révélant que des parents riches payaient des pots de vin pour faire entrer leur progéniture dans les universités les plus prestigieuses. L’essor de la méritocratie américaine a contribué à ce que “the winner takes all”. La grande récession a aggravé la fracture. Avant, on croyait encore que les élites savaient ce qu’elles faisaient. Quand tant de gens ont perdu leur emploi, leur maison et que les banquiers ont été récompensés et sont restés impunis, protégés par les politiques, le capitalisme est apparu plus comme un racket redistribuant vers le haut qu’un moteur de prospérité. Alors qu’on observait généralement une récupération, même si elle n’était pas totale, après les crises, celle de 2008 a eu un effet plus sévère sur les hommes les moins éduqués dont certains ne sont pas revenus sur le marché du travail. L’affaiblissement des syndicats est lié à la transformation du marché du travail. Patrons et employés sont moins investis. 

Avec la vie ouvrière traditionnelle, s’en sont allés des modes de vie structurants. Pour André  Cherlin, il y a maintenant deux façons différentes de passer à l’âge adulte : 1) chez les plus diplômés on finit ses études, on trouve un travail et on avance sa carrière avant de se marier et d’avoir des enfants ; 2) chez les autres on conjugue cohabitations en série et naissances hors mariage. Si la situation s’est améliorée chez les Noirs, elle s’est considérablement dégradée chez les Blancs peu éduqués qui se sont également détachés du soutien communautaire et religieux. Même s’ils sont moins bien placés que les Blancs, les Noirs ont vu leurs conditions de vie s’améliorer. Leur situation témoigne du fait que l’amélioration non matérielle compte, comme en témoigne l’acceptation des mariages interraciaux (87 % en 2013 contre 4 % en 1958, Gallup). 

Un système de santé hors de prix, inefficace et corrompu

Les auteurs consacrent un chapitre au système de santé américain qui « détruit des vies », malgré son coût : 18 % du PIB en 2017, contre 5 % en 1960 (trois fois ce qui est dépensé pour l’éducation), devant la Suisse (12,3 %) et la France (11,5 %). Ce système est à la fois absurde et tyrannique écrivent les auteurs. Il inflige un mal direct à la santé (opioïdes par exemple) et un mal indirect par ce qu’il prélève sur l’économie. La Suisse dépense 30 % de moins, mais l’espérance de vie à la naissance y est supérieure de 5,1 ans. Dans l’enquête mondiale menée par Gallup en 2005-2010, 19 % seulement des Américains déclaraient avoir confiance dans leur système de santé, ce qui plaçait les États-Unis au 89ème rang sur 130 pays. Le gros de l’insatisfaction porte sur l’accès aux soins et sur l’iniquité du système. Médecins, infirmières, pharmaciens sont plus chers qu’en Europe, sans compter le prix des traitements et des interventions. Par exemple, le remplacement de la hanche par une prothèse coûte 40 000 dollars contre 11 000 en France. Les hôpitaux « aiment » pratiquer les interventions “high margin, high volume”. Autre exemple avec l’insuline. Les trois inventeurs avaient vendu leur découverte pour 1 dollar seulement à l’Université de Toronto afin de garantir son accès gratuit. Les producteurs fignolent le produit afin de conserver leur patente et des patients américains paient aujourd’hui jusqu’à 1000 dollars par mois pour se soigner à l’insuline. Les hôpitaux font monter les prix non en raison des coûts mais de leurs regroupements visant à éliminer la compétition. Ceux qui sont en position de monopoles locaux ont des prix supérieurs de 12 % à ceux qui font face à la compétition et dépensent des sommes folles en publicité (450 millions de dollars en 2017). Ils ont aussi des pratiques peu orthodoxes pour limiter leurs coûts, comme ces hôpitaux du Michigan qui se repassaient les infirmières pour limiter leurs revendications salariales.

Le coût prohibitif de l’assurance santé affecte directement les salaires que les employeurs sont prêts à payer et, comme les plus diplômés et les mieux payés sont les plus enclins à s’assurer, ils influencent les polices d’assurance dans le sens de leurs besoins. Les premiums non soumis à l’impôt ajoutent un manque à gagner à l’Etat alors que celui-ci a déjà dépensé 29, 7 % de son budget dans Medicaid en 2018, contre 20,5 % en 2008. Alors même que les dépenses pour l’école primaire et secondaire ont baissé de 22 % à 19,6 %. 

Le triomphe du Sheriff de Nottingham

Ajoutons les liens incestueux entre les politiques et l’industrie pharmaceutique. C’est celle qui dépense le plus en lobbying. Elle dépêche 2829 lobbyistes à Washington – plus de cinq par membre du congrès – dont plus de la moitié sont d’anciens conseillers ou membres du Congrès et dépense 567 millions de dollars par an, sans compter l’argent apporté en soutien aux candidats. En 2016, le Congrès a voté le Ensuring Patient Access an Effective Drug Enforcement Act empêchant la Drug Enforcement Administration de stopper le flux d’opioïdes. Les représentants actifs pour faire adopter cette loi ont tous un lien avec l’industrie. Mais en août 2019, Johnson & Johnson a dû payer 572 millions à l’État d’Oklahoma pour avoir alimenté l’épidémie. L’entreprise doit faire appel et d’autres procès vont suivre. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que, alors que l’armée américaine bombardait les champs de pavot en Afghanistan, l’entreprise avait installé des champs de pavots en Tasmanie. Purdue, qui fait face à des procès, cherche à continuer ailleurs qu’aux Etats-Unis son business à travers sa succursale européenne MundiPharma.  

En dehors de la pharmacie, la plupart des grosses entreprises ont des lobbyistes à Washington, ce que ne peuvent pas se permettre les petites et, comme on a coutume de dire à Washington, « si vous n’avez pas de chaise à la table, c’est que vous êtes sur le menu ! ». Avec l’effacement des syndicats, la gestion s’est éloignée d’un modèle d’entreprise ne servant pas seulement les actionnaires mais aussi les employés, les consommateurs et la communauté. La maximisation du profit des actionnaires est devenue la norme ces dernières années. Les dirigeants eux-mêmes de plus en plus payés en actions ou stock-options ont tendance à aligner leur intérêt sur celui des actionnaires. Les employés les plus éduqués, qui ont des plans de retraite, ont également un intérêt à voir baisser les salaires de ceux qui le sont moins et à voir se développer l’automation. Ce qui rend la redistribution américaine plus proche de celle du Sheriff de Nottingham que celle de Robin des Bois. 

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S’agissant de l’immigration, les auteurs s’inspirent de la littérature majoritaire sur le sujet qui s’accorde à lui attribuer un faible rôle dans l’évolution des salaires, même s’ils reconnaissent que les économistes se disputent encore sur le sujet. Ils ne semblent accorder aucun poids aux travaux de George J. Borjas qui a montré à plusieurs reprises le contraire, s’agissant des travailleurs les moins qualifiés (voir http://www.micheletribalat.fr/440197138). Puisque l’arrivée massive des femmes sur le marché du travail, lorsqu’elle s’est produite, n’a pas provoqué la même hostilité, les auteurs en déduisent que l’hostilité à l’égard des immigrants s’explique par leur différence, oubliant ainsi de souligner que le salaire des femmes venait bien souvent s’ajouter à celui du mari.

Les auteurs ne mettent pas en cause le capitalisme en lui-même mais sa tendance à accoucher de chercheurs de rentes à travers la constitution de monopoles. Un exemple, Facebook. Voilà une entreprise qui s’est bâtie sur l’innovation mais qui cherche à tirer l’échelle derrière elle pour éliminer la concurrence lorsqu’elle rachète Instagram et Whatsapp. 

Que faire ?

Les auteurs terminent leur ouvrage sur un chapitre intitulé : Que faire ?

Doter les États-Unis d’une agence chargée d’évaluer les médicaments et capable d’en interdire certains. Mais aussi revoir le système de santé dans son ensemble afin qu’il échappe aux lois du marché, coûte moins cher, soit plus efficace et que tout le monde soit couvert tout en contrôlant les prix. Pour cela, il faudra sans doute verser des compensations aux lobbys médicaux : payer une fois pour ne pas continuer à payer toujours écrivent les auteurs. À la question de savoir comment il avait fait avec le lobby médical en 1946, lorsqu’il créa le NHS au Royaume-Uni, Nye Bevan répondit : “By stuffing their mouths with gold”.

Vérifier que l’externalisation ne sert pas seulement à réduire les prestations ou à réduire les salaires en employant des immigrants irréguliers.

Ne pas surimposer les gens qui vivent de prestations sur ce qu’ils gagnent en plus.

Soutenir les salaires via des subventions ou le relèvement progressif du salaire minimum afin de redistribuer un peu de pouvoir et d’argent vers le travail.

Activer une politique anti-trust de surveillance des fusions afin d’empêcher les grandes entreprises de s’emparer de leurs compétiteurs.

Réduire la recherche de la rente, la spoliation et, donc, les revenus mal acquis, sans trop augmenter les taxes sur l’argent gagné équitablement.

Faire en sorte que plus de jeunes entrent à l’université.

Si les autres pays développés sont pour l’instant épargnés par l’épidémie de mortalité du désespoir qui reflète les politiques et les circonstances américaines, les Etats-Unis peuvent néanmoins leur servir d’avertisseur. Certains pays voient déjà décliner leurs services publics et notamment celui de la santé. Ils sont frappés par la même métamorphose du marché du travail. « Le Sheriff de Nottingham s’est installé à Washington, les flics ont quitté la ville et aucun Robin des bois n’est en vue » écrivent-ils. 

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