Pierrot des solitudes, de Pierre Kyria


Depuis que la ville moyenne française fait l’objet de statistiques, elle a perdu son aura romanesque. Elle n’intéresse plus que les universitaires, à la recherche d’un cas d’école et d’une publication scientifique. Chardonne et Mauriac ont été remplacés par Guilluy et Todd, en devanture des librairies. Aujourd’hui, on ausculte son malaise, on évalue son niveau de délinquance, on compare son dépérissement commercial à d’autres cités de même taille, on cartographie ses habitants, on la fait pénétrer dans une catégorie, au forceps si nécessaire. Mais saisit-on son effritement de l’intérieur ? La confiner dans une étude, c’est la seule manière qu’ont trouvé nos gouvernants actuels pour la déposséder, un peu plus, de son identité. L’oubli dans le tableur Excel d’un ministère, voilà le sort qui est réservé à nos chères provinces. Les chiffres viennent effacer les dernières traces d’humanité, en clair, le tempo de la vie quotidienne échappe aux modélisations. Tout ce qui rend une sociabilisation si amère, joyeuse, suicidaire ou soupçonneuse n’apparaît pas. Tout ce qui fait l’épaisseur d’une ville, sa typicité, ce millefeuille de sentiments confus et de rêves enfouis est d’une nature volatile. Il faut vivre pendant des décennies, faire corps avec ses murs, s’imprégner de son humeur pour sentir cette charge émotionnelle si particulière. Car, on respire différemment à Nevers, Bourges ou Châteauroux malgré cet enclavement en héritage. Leurs mécanismes de fonctionnement y sont tout aussi complexes et étranges que ceux régissant les liens d’une famille. 

Code d’accès

À la logique implacable des faits, le taux de chômage ou l’attractivité économique, se greffe une part d’inattendu. D’incohérence aussi. Le mystère se joue si souvent des Hommes. Parfois, il arrive qu’une ville ne nous donne jamais vraiment son code d’accès. Cet être clos ne s’apprivoisera pas à coups d’enquêtes et de sondages, ne se résumera pas à sa mairie, ses administrés ou son tissu économique. Ce serait trop simple, trop évident. Cette société hermétique a décidé de ne pas se dévoiler. Les meilleurs rapports de Police ne révèlent qu’une partie émergée d’une situation, ils sont sourds au pouls et au poids du passé. Il y a des battements qui sont pourtant des marqueurs de faible intensité. Et puis, que dire, de ces fantômes qui continuent à peupler certaines rues et à hanter notre présent. Une base aérienne démantelée depuis plus de soixante-dix ans, une figure locale disparue au Moyen-âge ou ce jardin public, fragile témoignage naturel, au pied d’une cathédrale, ce colosse de pierres, projettent sur notre imaginaire, des particules fines. Elles encapsulent notre air ambiant, sans que l’on s’en aperçoive. Notre « génome urbain » est profondément modifié. Pourquoi ce quartier épargné (jusqu’à quand ?) par la horde des promoteurs immobiliers nous compresse-t-il le cœur, à chaque fois que nous le traversons ? Au cinéma, Claude Chabrol et Pascal Thomas ont été d’excellents cardiologues de cette province, ils n’ont pas cherché à la caricaturer, ils ont seulement saisi à la fois, sa permanence et son rythme irrégulier. Chaque sous-préfecture ne se confond pas avec sa voisine du département d’à côté, même si l’on déplore un peu partout les ravages de la mondialisation et de l’État central déficient. Chacune porte en elle, sa propre mystique et dramaturgie. 

Longtemps, les romanciers en avaient fait leur terrain d’écriture. Ils venaient de là-bas, ils avaient été nourris à son sein et ils y revenaient un jour, avec l’idée d’y régler son compte, et finalement, ils se trouvaient dans l’incapacité physique de couper le cordon. Cette ville de province les dessinait en creux. J’ai vu Nevers dans les yeux d’Yves Charnet et Toulouse dans ceux du vieil étudiant Éric Neuhoff. Dans mon confinement berrichon, un livre n’en finit pas de me charmer par son onde nostalgique. Un auteur a ceinturé, en peu de mots, le caractère asphyxiant et pénétrant d’une ville de province. Il s’agit de Pierrot des solitudes de Pierre Kyria, sorti en 1979 aux éditions Balland dans la collection « L’Instant Romanesque » dirigée par Brigitte Massot. Sur l’élégante couverture à rabat, se nichait cette note : 

 Dans un monde pressé, le lecteur parfois avare de son temps apprécie les courtes histoires. Voici donc « L’Instant Romanesque », collection qui nous offre des textes inédits de nos plus grands écrivains contemporains. Ici, ils prennent un savoureux plaisir à s’exprimer sur un sujet n’exigeant pas un long discours, renouant ainsi avec une tradition typiquement française dans laquelle Flaubert, Maupassant et tant d’autres ont excellé . 

Pesanteur provinciale

De belles plumes (A.D.G, Jean Freustié, Emmanuel Roblès, Jean-Marc Roberts, Jacques Laurent, Jean-Edern Hallier, etc…) donnèrent un texte à cette collection. Pierre Kyria lâche son trio de personnages (un antiquaire en rupture d’affection, un intellectuel rat de bibliothèque et une fleur sauvage) dans les griffes d’une ville qu’il ne nomme pas. Jamais, on n’a aussi bien décrit cette pesanteur provinciale, avec ce qu’elle a d’inquiétante et de délectable. À chaque lecture, je suis jaloux de cet enchevêtrement de mots qui résume parfaitement ma pensée : « À quoi bon la nommer ? C’était une ville moyenne, l’air plutôt clame et réfléchi avec son serre-tête de vieilles pierres. De la route de Paris, on apercevait la flèche de l’église gothique, on tournait sur la droite pour traverser un bois, une banlieue de résidences secondaires et l’on y était. Une ville riche sans doute, baptisée chef-lieu d’arrondissement, mais qui n’allait pas faire de l’épate pour les visiteurs attirés par ses curiosités historiques ». Dans ces dix premières lignes, je retrouve toute mon enfance. Je me prélasse entre ces phrases avec le sentiment de me purifier l’esprit et j’oublie, un instant, le virus tueur qui rôde.

Pierrot des solitudes de Pierre Kyria – L’Instant Romanesque – Balland – 1979

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