Depuis sa sortie chez Albin Michel, Le maire et les barbares est le livre qui fait parler. Nous avons rencontré Eve Szeftel qui revient sur ce scandale à Bobigny où violences, favoritisme et clientélisme se mélangent à la sauce UDI. Christian Bartholmé, le candidat UDI évoqué dans l’entretien, a obtenu 26,37% des suffrages au premier tour des municipales, hier.


Causeur. Vous êtes journaliste à l’AFP, en 2014 vous quittez le siège à Paris pour être nommée à Bobigny, que l’UDI vient de conquérir, mettant fin à un siècle de communisme, avec une envie de briser vos a priori sur les banlieues, la réalité n’a-t-elle pas rattrapé l’idéologie ?

Eve Szeftel. Ce sont moins des préjugés que des questions. Je me fais nommer là-bas pour aller voir ce qui se passe sur le terrain, vérifier si ces territoires qu’on dit « perdus » pour la République le sont effectivement; plus concrètement, quelle est la popularité de Dieudonné en banlieue, à quel point l’islamisme se développe et s’enracine.

Pourquoi est-ce que, six ans après, Jean-Christophe Lagarde continue de soutenir l’équipe de Bobigny ? Il était lundi dernier au meeting de Christian Bartholmé, le Premier adjoint, qui brigue la mairie malgré sa condamnation au pénal à la suite du tract. C’est la troisième fois que le député, qui prétend n’avoir rien à voir avec ce qui se passe à Bobigny, se déplace pour le soutenir depuis janvier

2014 est une année charnière dans l’histoire politique française, l’année où la droite – LR ou UDI – devient majoritaire en Seine-Saint-Denis, en faisant tomber plusieurs bastions communistes ou socialistes: Bobigny, mais aussi Aulnay-sous-Bois, Blanc-Mesnil, Saint-Ouen. L’année où la droite parvient pour la première fois à rallier à elle une partie de l’électorat musulman, qui votait jusque-là à une écrasante majorité pour le Parti socialiste.

Et cela intervient dans un contexte délétère, que certains à droite vont habilement exploiter: fin 2013 le Premier ministre Manuel Valls fait interdire les spectacles de Dieudonné, à l’issue d’un long bras de fer. Il se joue là une partie hautement symbolique entre la gauche laïque, universaliste et un histrion populiste, antisémite, qui se veut le porte-voix des descendants d’esclaves et des opprimés. Fin janvier il y a aussi eu « Jour de colère », cette manifestation qui, à l’appel de Sens Commun, rassemble des anti-mariage gay, des anti-immigration, des identitaires, et matérialise une convergence entre l’extrême droite et l’islamisme autour d’un dénominateur commun: l’antisémitisme.

Pour autant, je ne peux pas dire que les quatre ans passés sur place m’ont amené au constat que l’antisémitisme ou l’islamisme étaient prédominants dans ces villes pauvres. Les préoccupations des habitants sont avant tout sociales : avoir un emploi qui permette de vivre, un logement décent et une éducation de qualité pour ses enfants. Ça passe bien avant le fait d’avoir un lieu de culte acceptable ou de manger halal à la cantine ! Comme le dit le chercheur Bernard Rougier, l’islamisme en France a pris le contrôle de l’islam traditionnel, mais il reste un fait politique minoritaire.

Vous parlez d’un « pacte dans le pacte ». L’affaire Ilan Halimi est au centre de votre livre et du scandale qui secoue la mairie de Bobigny. Comment se manifeste ce lien entre la mairie et les barbares ?

Je pensais l’affaire Halimi terminée, classée d’un point de vue judiciaire après le procès en appel de 2010, qui a vu les principaux protagonistes de ce crime condamnés par la justice. Mais en 2014 un tract anonyme révèle que la mairie de Bobigny a embauché comme chargée de mission la femme d’un des membres du gang des barbares, Jean-Christophe Soumbou. Il révèle aussi que cette femme, Lynda Benakouche, a été mêlée dans le passé à un fait divers sordide.

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En tirant les fils de ce tract, je découvre que cette militante, engagée en politique depuis 2008, a joué un rôle de premier plan dans la campagne de l’UDI. Elle en a même été l’égérie, puisqu’elle posait au centre de l’affiche officielle, avec son voile bien visible.

Surtout, elle fait peur, elle est crainte: en raison de son passé de violence, mais aussi de son lien conjugal. L’assassinat d’Ilan Halimi, au terme de trois semaines d’épouvante, plane sur la ville et en particulier sur la cité Paul-Eluard, la grande cité du centre-ville d’où est issu Jean-Christophe Soumbou, et sur laquelle l’UDI s’est appuyée pour conquérir la mairie.

Je découvre aussi que l’assistant parlementaire de M. Lagarde, Kianoush Moghadam, est un proche de Jean-Christophe Soumbou, dit « Craps ». Craps était chargé d’enlever à l’époque le jeune Ilan, pour 30 000 euros. Il a recruté deux copains de la cité pour l’aider, qui n’ont jamais été poursuivis. La famille de l’un d’eux est bien en cours auprès de la mairie: elle a obtenu un gros marché public de sécurité et ouvert une salle de sport avec horaires séparés homme/femme, le « Sunna Club », avec l’aide de la municipalité qui a effacé la dette locative de son gérant.

Après la parution du tract et la révélation dans la presse de toute l’affaire, on aurait pu s’attendre à ce que la mairie « lâche » Lynda Benakouche. Ils avaient un prétexte tout trouvé, puisque la préfecture a tout fait pour casser le contrat de la chargée de mission parce qu’il était irrégulier.

Mais c’est tout le contraire qui s’est passé: la mairie a fait bloc derrière Lynda Benakouche. Et, six ans après, elle est toujours en poste. Si on s’acharne à la maintenir en poste, c’est bien qu’il y a une raison. Laquelle?

La réponse, c’est que Jean-Christophe Soumbou est sorti de prison, cinq ans avant la fin de sa peine, en juillet dernier. C’est là que pour moi il y a un pacte dans le pacte électoral. Un échange de bons procédés. D’un côté, l’intérêt de l’UDI était de s’appuyer sur la voyoucratie locale pour conquérir le pouvoir. Les voyous, il vaut mieux les avoir avec soi que contre soi… Quand on est opposant, on ne va pas s’amuser à tracter à Paul Éluard lorsqu’on sait que les amis de Soumbou tiennent la cité. On va plutôt raser les murs. Des jeunes militants communistes en ont fait l’amère expérience en 2012, ils se sont fait tabasser par une bande de jeunes agissant sur ordre. De l’autre côté, l’intérêt des voyous était bien sûr d’obtenir des postes haut placés en mairie, d’avoir accès à la commande publique, mais aussi de faire libérer leur copain en lui permettant de constituer un dossier solide face aux juges.

J’ai un document qui le prouve : depuis 2013, Lynda Benakouche est logée en HLM à Drancy, c’est Jean-Christophe Lagarde, le député-maire de la ville, qui lui a fourni cet appartement. A l’été 2019, en prévision de la sortie de son compagnon, elle dépose une demande pour obtenir un logement plus grand, en indiquant comme conjoint Jean-Christophe Soumbou, avec lequel elle a eu deux enfants au parloir.

Pourquoi est-ce que, six ans après, Jean-Christophe Lagarde continue de soutenir l’équipe de Bobigny ? Il était lundi dernier au meeting de Christian Bartholmé, le Premier adjoint, qui brigue la mairie malgré sa condamnation au pénal à la suite du tract. C’est la troisième fois que le député, qui prétend n’avoir rien à voir avec ce qui se passe à Bobigny, se déplace pour le soutenir depuis janvier.

Pourquoi continue-t-il à soutenir cette équipe qui maintient contre vents et marées Lynda Benakouche à la mairie ?

Vous décrivez dans Le maire et les barbares tout un système de copinage, clientélisme autour de communautés et de gangs de voyous, comment le décririez-vous ?

Le clientélisme se joue à deux niveaux, pour la conquête du pouvoir et pour la gestion du pouvoir.

Dans le premier cas c’est du clientélisme électoral. On échange promesse de vote contre promesse d’embauche, de logement ou de commerce. Pour soi et/ou ses proches. Une négociation s’engage avec des gens qui sont désignés pour jouer le rôle d’agents électoraux parce qu’ils sont réputés être influents dans leur cité. À Bobigny, un deal a été passé avec le caïdat local pour gagner la mairie. Ce caïdat a été récompensé par des postes, c’est très bien documenté notamment par le rapport de la chambre régionale des comptes sur lequel je me suis appuyé. La CRC parle d’emplois « fléchés » obtenus en rétribution de services rendus pendant la campagne. Si encore ils avaient été embauchés de manière régulière, mais le code de la fonction publique a été foulé aux pieds : on a des titulaires d’un brevet d’animation nommés à des postes nécessitant au moins le bac, qui obtiennent des rémunérations qu’on obtient normalement après 10, 20 ou 25 ans de carrière…. Ensuite vient la question des casiers judiciaires. Tous ne sont pas incompatibles avec l’exercice d’un emploi public. On a le droit à une deuxième chance ! Mais la CRC signale l’un d’eux comme condamné pour destruction de monument public et outrage à une personne dépositaire de l’autorité publique… il sera pourtant embauché comme contractuel de la fonction publique.

C’est une négociation qui s’étend du caïdat aux chefs de communautés, musulmane certes mais juive également.

Le clientélisme au pouvoir c’est finalement un système dans lequel on distingue deux catégories de citoyens : ceux qui sont loyaux au clan au pouvoir et bénéficient de passe-droits, et les autres. Le principe d’égalité de traitement des citoyens est complètement bafoué.

Un exemple: la demande de logement social, secteur critique car en Seine-Saint-Denis, seulement une demande sur 10 est satisfaite et la durée moyenne d’attente est de trois ans. Il y a la liste d’attente officielle et la liste officieuse, avec des personnes à placer en priorité.

En juillet 2014, la mère de Kianoush Moughadam (Shida Yadegar) dépose une demande de logement à Bobigny. En septembre l’office HLM lui attribue un 75m2 alors qu’elle est célibataire et déclare plus de 4 000 euros de revenus. Or elle n’est pas du tout prioritaire, ni en termes d’ancienneté de la demande, ni en termes de revenus, ni en termes de situation. À côté, il y a un couple qui a un dossier datant de 2008, la demandeuse dit vouloir fonder une famille mais c’est impossible puisqu’elle habite un logement trop exigu, elle a 35 ans… c’est ça l’injustice.

Commission d'attribution de logement du 10 septembre 2014 Shida Yadegar, la mère de Kianoush Moghadam favorisée.

Commission d'attribution de logement du 10 septembre 2014 Shida Yadegar, la mère de Kianoush Moghadam favorisée.
Commission d’attribution de logement du 10 septembre 2014
Shida Yadegar, la mère de Kianoush Moghadam favorisée.

 

N’y a-t-il pas dans une ville comme Bobigny ou Drancy une logique démographique impliquant une logique politique?

Le clientélisme ethno-religieux est un choix que l’on a su éviter pendant des années alors même que Bobigny a toujours été massivement une ville d’immigration. On avait une grande machine à intégrer qui était constituée par le communisme municipal qui structurait tous les pans de l’existence, et dont l’horizon était l’émancipation, notamment par la culture. La désindustrialisaton a engendré une désintégration sociale, une atomisation du monde du travail. La droite a remplacé les usines par les communautés, et c’est ainsi qu’on est passé du communisme au communautarisme.

Il y a toujours eu une utilisation de personnalités et de figures pour attirer un électorat en particulier, ou une communauté…

C’est un choix politique, pas une nécessité. En 2014, la liste présentée par le PCF s’inscrivait dans la tradition républicaine universaliste : elle était « color blind ». Celle de l’UDI, au contraire, aurait pu s’appeler United Colors of Bobigny, il n’y a qu’à voir le flyer, multicolore. Et dans la campagne actuelle, le PCF ou le PS n’ont pas joué la carte multiculturelle: cela ne veut pas dire qu’il n’y a que des blancs sur leur liste, mais les citoyens qui la composent n’ont pas été choisis en fonction de leur origine ethnique ou religieuse.

Si la droite a choisi d’aller sur ce terrain de la représentation des minorités, c’est par pur électoralisme. On sature tout l’espace électoral en plaçant comme tête de liste un « blanc » pour rallier le suffrage des pavillons, comme 2e de liste une femme voilée, comme 3e le responsable de la mosquée, sans oublier le fils du président de la communauté juive, un responsable de la communauté asiatique, etc. C’est une stratégie électorale qui s’est révélée gagnante mais au final, la République est perdante et les citoyens aussi. Car en institutionnalisant les communautés comme cela a été fait à Bobigny en 2014, on prend le risque de fragmenter la seule communauté qui nous rassemble tous, la communauté nationale.

Comme l’ancien maire de Sarcelles, Christian Bartholmé et Jean-Christophe Lagarde n’ont-ils pas fait du clientélisme avec toutes les communautés ?

Oui on peut dire ça. C’est problématique à Sarcelles aussi. Il y a des revendications communautaires qui sont légitimes, par exemple à Bobigny il y a une forte population musulmane mais il n’y avait pas de mosquée. Les fidèles musulmans en étaient réduits à prier dans de petites salles, rattachées aux foyers Sonacotra de la ville. Dès la fin des années 90, le maire communiste de l’époque, Bernard Birsinger, décide de remédier à cette inégalité de traitement entre les cultes et donne un terrain en plein centre-ville à l’Association des musulmans de Bobigny. Mais il s’en tient là, il n’est pas question de leur donner des fonds ou quoi que ce soit. On reste dans le cadre républicain.

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La droite va beaucoup plus loin. Jean-Christophe Lagarde va financer, sur sa réserve parlementaire, l’Association des musulmans de Bobigny, à hauteur de 80 000 € sachant que l’argent va atterrir sur le compte de l’association cultuelle.

Non seulement ils vont financer le culte, en violation de la loi de 1905, mais on retrouve en plus les responsables de l’association au pouvoir. Est-ce vraiment leur place?

Et le résultat, c’est une municipalité qui a favorisé l’implantation d’un éco-système islamique sur la ville, au détriment du vivre-ensemble, de la mixité. Sans même parler de la multiplication des commerces de bouche halal, une école coranique va être inaugurée par l’équipe municipale, on déroule le tapis rouge à Nader Abou Anas, l’imam vedette de la ville à qui la mairie a prêté plusieurs fois la salle municipale pour qu’il fasse des levées de fonds, alors qu’il est salafiste et connu pour avoir légitimé le viol conjugal des femmes.

Certes, il y a des villes où cet écosystème islamique est bien plus abouti mais il y a déjà un certain nombre de marqueurs, l’école hors contrat, le Sunna Club, une floraison de commerces de bouche halal et aussi, un recul des lieux culturels et de la sociabilité urbaine. Par exemple, la mairie a acculé la librairie à la faillite, parce qu’elle était tenue par une élue communiste d’opposition. Résultat, Bobigny est l’une des seules préfectures de France à ne pas avoir de librairie. Idem pour Canal 93, une salle de concert qui était à la pointe sur les musiques urbaines, où j’étais allée voir Rachid Taha d’ailleurs, et aujourd’hui il n’y en a plus que pour le rap, le hip-hop, la danse afro…

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Le député de la 5e circonscription accuse votre livre d’être un tract politique, que répondez-vous à cela ?

Jean-Christophe Lagarde m’accuse d’être à la solde de l’opposant de gauche Fouad Ben Ahmed, qui est proche du PS et candidat à la mairie de Bobigny. C’est ridicule, car ce militant des quartiers, que je connais par ailleurs très bien, vu que j’aurai en tout et pour tout passé près de six ans sur le terrain, n’est cité que deux fois dans mon livre… Drôle de tract politique ! En criant au complot pour me discréditer, Jean-Christophe Lagarde montre aussi qu’il ne connait rien au travail d’enquête: les opposants sont des sources, bien sûr, mais les meilleures sources viennent de l’intérieur, des repentis ou des « traîtres » au clan au pouvoir. Les balances, cest là qu’il faut aller les chercher.

Ce serait juste risible si ce n’était dangereux: car faire courir le bruit que Fouad Ben Ahmed est le véritable auteur du livre, la « balance » de toute l’histoire, c’est le mettre en danger, le désigner à la vindicte populaire. Ce n’est pas un hasard si sa permanence de campagne a été brûlée début janvier, juste après son inauguration. Un impact de balle a même été retrouvé dans la vitrine. Vous vous rendez compte du climat qu’il règne dans cette ville ?

Ceci dit, Fouad Ben Ahmed, en lançant sa campagne, a dit quelque chose d’important: « nous ne voulons pas le pouvoir, nous voulons exercer des responsabilités ».

Jean-Christophe Lagarde comme Christian Bartholmé feraient bien de méditer cette phrase: eux ont pris le pouvoir, mais sans assumer les responsabilités qui vont avec, y compris en termes d’éthique.

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