Des interventions des ministres à celles des chroniqueurs de télévision un mantra revient constamment en France : « Ce n’est pas le moment de critiquer ». 


En ces temps d’épidémie et de confinement il est malvenu d’apporter la moindre contestation à l’action des gouvernants qui « font ce qu’ils peuvent ». Toute contestation relèverait d’un manque de civisme et de soutien à l’union nationale en temps de guerre, voire d’une trahison. Rien que ça…

La rhétorique guerrière de Macron est usante

Le Président Emmanuel Macron n’a fait que confirmer cela en s’en prenant le 31 mars aux « irresponsables qui cherchent déjà à faire des procès alors que nous n’avons pas gagné la guerre ».

Une position qui trouve des soutiens assez inattendus comme avec l’humoriste Stéphane Guillon qui reproche au site Mediapart d’avoir réalisé une longue enquête sur les mensonges et les loupés de l’État français concernant les masques de protection (absence de stock, pénurie, consignes contradictoires et mensongères en matière de santé…). On a même l’impression en lisant son tweet du 2 avril que c’est un représentant du parti politique En Marche qui a piraté son compte : « Les semaines où des milliers de gens meurent du coronavirus, vous faites le procès du gouvernement. Et le temps des larmes avant celui des responsabilités… Qu’en faites vous ? ». On oublierait presque que c’est ce même humoriste qui « revendique » le droit de rire des personnes en situation de handicap et qui n’a pas hésité à faire une blague sur la mort de la mère de l’élu Nicolas Dupont-Aigan seulement deux jours après son décès…

Sans être Mediapart, il suffit de poster soi-même sur les réseaux sociaux un texte reprochant la gestion de l’épidémie par le gouvernement pour voir arriver des commentaires vous expliquant plus ou moins poliment que « Ce n’est pas le moment de critiquer ».

« Ce n’est pas le moment de critiquer » est devenu le nouveau point Godwin et un extincteur du débat public.

L’épidémie et le confinement ne doivent être traités qu’avec des pensées positives et solidaires nous plaçant entre le monde merveilleux des Bisounours et le livre de George Orwell 1984.

C’est pour notre bien

Infantilisés comme nous le sommes depuis le début de la pandémie, nous devrions finalement accepter d’être dans un monde idéal comme chez les Bisounours où les enfants ne doivent pas critiquer les grandes personnes !

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C’est une fois de plus la preuve que nous vivons depuis quelques années sous la domination morale de la génération très sensible et sûre d’elle des Milléniaux que l’auteur américain Bret Easton Ellis qualifie de « Génération dégonflée » qui « ont une tendance à sur-réagir et afficher une positivité passive-agressive »… Aucune négativité n’est tolérée avec eux : « Ce n’est pas le moment de critiquer ».

Plus inquiétant, cette exigence rappelle la dystopie de 1984 avec un monde dans lequel l’autorité de « Big Brother » contrôle la population par la menace continue de l’état de guerre, et par  l’action de la « Police de la Pensée » qui empêche toute déviance à « l’orthodoxie » c’est-à-dire à « la bien-pensance » au nom du « Ministère de l’Amour qui veillait au respect de la loi et de l’ordre ».

Confinement… des esprits

Contrairement à l’État imaginaire de « L’Océania » dans 1984 la répétition du précepte « Ce n’est pas le moment de critiquer », un conseil qui résonne comme un ordre, est relayé volontairement et docilement par de nombreux Français déjà confinés physiquement qui se soumettent d’eux-mêmes à un confinement de leur sens critique et de leurs convictions.

Mais comme nous ne sommes plus des enfants et comme nous ne vivons pas (encore) dans un État où le Président de la République terminerait ses allocutions par « La guerre c’est la paix ; La liberté c’est l’esclavage ; L’ignorance c’est la force » (slogan du Parti dans 1984) alors rien ne doit nous empêcher de critiquer les manquements et les mensonges de nos gouvernants dans leur gestion catastrophique de l’épidémie.

Dans 1984, Winston Smith commence son journal le 4 avril. Nous sommes le 6 mais bon…

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