Le gouvernement n’est pas plus préparé à affronter la crise économique qui arrive qu’il ne l’a été pour la crise sanitaire. Ce sont les PME qui en paieront le prix fort, ce qui fracturera la France encore un peu plus.


La semaine dernière, dans mon petit village des Yvelines, nous avons reçu par e-mail l’appel au secours d’un maraîcher du coin. Il nous offre tous ses produits à un prix de bataille, à commander sur Internet, puis il nous les livre. Désireux, mon épouse et moi, d’être civiques, d’acheter local, et de rendre service aux commerçants régionaux en ces temps difficiles, nous décidons de répondre à sa proposition en nous rendant directement chez lui.

Au fond d’une route en terre, nous finissons par le trouver dans un bel entrepôt. Le patron de l’entreprise arrive, jeune, costaud, juché sur son transpalette, en pétard, au point que la fumée lui sort par les naseaux. Nous l’abordons avec le maximum d’aménité :

– Bonjour Monsieur, quelle belle exploitation ! Et toutes ces camionnettes. Où est donc votre personnel ?

– Il n’y a personne (sans doute l’un a été contaminé, et tous, en l’absence de masques, ont fait jouer leur droit de retrait). Je suis tout seul. Depuis l’envoi de mon mail, je croule littéralement sous les commandes, et je ne peux pas livrer. Je fais tout moi-même. Tenez, je suis là depuis trois heures du matin…

– Que c’est embêtant. Vous avez beaucoup de stocks ?

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– Je suis plein à ras bord. Je suis grossiste et je vends aux étals des marchés. Le gouvernement a annoncé leur fermeture du jour au lendemain. S’il nous avait laissé deux ou trois jours de plus, nous aurions éclusé les stocks. Mais il nous a piégés, et la préfecture accorde les dérogations au compte-goutte… J’ai tous mes produits sur les bras.

– Aïe ! Écoutez, nous pouvons au moins vous rendre un peu service. Vos pommes ont l’air magnifiques. Est-ce qu’on peut vous en prendre un cageot ou deux ?

–  Vous rigolez ? Je n’ai pas le droit de vendre au détail à partir de chez moi. Avant-hier, la gendarmerie planquait au bout de ma rue pour contrôler les voitures venant d’ici, pour me mettre à l’amende…

– Et les supermarchés ? Franprix ? Intermarché ? Leclerc ? Pourquoi est-ce que vous n’écoulez pas vos produits auprès d’eux ? Nous avons entendu leurs appels pour aider à la résolution de la crise…

– Jamais. Plutôt crever. Ils attendent que je sois au bout, et ils vont me proposer le dixième de la valeur de mon stock. Je préfère tout mettre à la benne plutôt que de vendre à ces mecs-là.

Puis vient la conclusion, lapidaire, et d’une grande simplicité : « C’est tous des enc… »…

Pas le temps de faire dans le détail…

Nous repartons avec des sentiments mitigés : une grande admiration pour ce jeune patron. Avec sa débrouillardise et son foutu caractère, il va y laisser des plumes, mais on peut penser qu’il va s’en sortir. Mais combien d’autres vont couler ? Quel immense gâchis !

De cette petite histoire locale, on peut tirer quelques conclusions plus globales :

Il ne faut pas croire sur parole le fait que l’État prenne aujourd’hui en compte les petites PME, plus qu’il ne l’a fait, hier, pour les gilets jaunes, ni qu’il est mieux préparé à la crise économique qui démarre qu’à la crise sanitaire. Les mêmes causes ayant les mêmes effets, ce sera la même catastrophe. Même si l’État a annoncé, à grands coups de trompette, un grand plan en faveur des PME, celui-ci reste du domaine de la com’ tant que n’ont pas été édictées, à chaque étage de la chaîne administrative, les dérogations permettant aux entreprises de s’en sortir. Si ce n’est pas le cas, les fonctionnaires, la police, les contrôles, sont obligés de continuer à fonctionner, parce que c’est la loi.

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L’État fait du « macro », mais pas du « micro ». Ça ne l’intéresse pas, et il ne sait pas faire, parce qu’il est trop lourd, pas assez agile. À ce titre, si les petites PME sont la chair de l’économie, les grandes centrales et les grandes entreprises en sont la structure, le squelette. Dans la crise actuelle, l’État n’a pas le temps de faire du détail. Si le squelette des plus forts tient, ce ne sera déjà pas si mal. Et s’ils étranglent un peu les petits au passage, après tout, que peut-on y faire ? C’est un « dommage collatéral »…

De cela, on peut déjà prédire qu’il va se passer pour la crise économique la même chose que pour la crise sanitaire : au début, les contaminations vont se faire à bas bruit. Et puis, à un moment, les dominos des faillites vont tomber les uns après les autres. Là, il y aura aussi des souffrances, des pleurs, des morts commerciales et des suicides. Y sommes-nous préparés ? Aujourd’hui, toute la presse nous met le nez sur la tragédie sanitaire. On ne parle de rien d’autre ou presque. Voyons-nous l’autre tragédie arriver ? Elle est déjà là pourtant.

Rien ne sera plus comme avant? La fracture sociale, en tout cas, ne va pas se résorber…

La plupart d’entre nous vivent ces deux crises comme des risques. Mais tout le monde ne voit pas les choses comme ça. Pour certains, ceux qui ont des arrières, de la ressource, ces crises sont d’abord de fantastiques opportunités. Il y aura plein de cadavres à ramasser, pour presque rien. Mon expérience en Afrique, dans les pays en guerre notamment, m’a montré que c’est dans les périodes de grande incertitude, quand l’Etat est déliquescent et en même temps complice, que les opportunités sont les plus grandes. Et c’est là que les fortunes se font, le mieux et le plus vite. Elles sont parfois gigantesques.

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Certains l’ont dit : la fracture sociale va se creuser encore. « Tous des péquenots » d’un côté, « tous des enc… » de l’autre. L’incompréhension, la haine réciproque, vont encore grandir entre les faibles et les forts. Où allons-nous comme ça ? Par peur d’affronter les problèmes, allons-nous reproduire indéfiniment ce schéma mortifère vieux de quarante ans ?

De nombreux commentateurs disent que « demain, rien ne sera plus comme avant », laissant entendre que plus de raison viendra peut-être aux hommes. Je n’en suis pas certain du tout. Soljenitsyne rappelle, dans Le déclin du courage, que « ce ne sont pas les revendications fortes qui font les révolutions, mais les États faibles ». Notre État est à la fois hiérarchique et oligarchique. Si la hiérarchie est faible, l’oligarchie ne l’est pas du tout. Les périodes d’incertitude ne créent que des vides politiques ou économiques, mais elles ne précisent pas qui les remplit. Très souvent, ce sont les forts, et le résultat est pire qu’avant. Il faudra plus que le mécontentement des peuples pour renverser l’ordre des choses. Nous sommes des romantiques et des naïfs, si nous le pensons. Il faut une opposition politique. Où est-elle ?

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