Comme d’habitude, le roman et le cinéma avaient anticipé. Dès les années 1970, René Victor Pilhes nous avait prévenus avec L’Imprécateur du pouvoir démesuré que prenaient ce qu’on appelait encore les multinationales. On ne parlait pas encore mondialisation mais on y était déjà. Pilhes imaginait une espèce de jeu de massacre chez les cadres dirigeants d’un grand groupe à cause de courriers anonymes qui étaient déjà une critique sans concession des métamorphoses du capitalisme. Il y avait, au sens propre et au sens figuré, du sang sur les murs. Le roman avait obtenu le prix Femina 1974 et avait connu un grand succès. On sentait bien, obscurément, que quelque chose changeait, que les grandes entreprises commençaient par obéir à une seule loi : la leur. C’était aussi le propos d’un film assez glaçant, un de ce ces thrillers à la française bien fichu comme savait en faire Henri Verneuil qui n’était pas particulièrement un marxiste léniniste : Mille milliards de dollars date de 1982 et le regretté Patrick Dewaere, journaliste économique, y enquête sur des pots de vins reçus par des dirigeants pour vendre une société française à une multinationale sur le point de devenir monopolistique dans son secteur. Là aussi, il y a des morts. C’est que mille milliards de dollars représentaient, à l’époque, le chiffre d’affaires des vingt premières sociétés mondiales et pour de tels enjeux, on pouvait imaginer que les vies humaines ne pesaient pas lourd. Ces romans et ces films, le public les percevait comme des fables ou des avertissements mais n’y croyait pas vraiment.

Il avait tort, ce qui est imaginable finit toujours par advenir. Nous sommes aujourd’hui de plain pied dans ce monde-là, celui de grands groupes plus puissants que les gouvernements qui imposent leurs règles à des Etats tétanisés par les ravages sociaux qu’induisent le chantage permanent à la délocalisation. Et au sein même de ces entreprises, au nom d’un darwinisme social bien compris, la compétition interne, le management par la terreur est devenu la règle.
Il y eut, par exemple, outre les suicides de France Telecom pour lesquels l’ex PDG Didier Lombard a été mis en examen, la sinistre affaire du technocentre de Guyancourt où Renault mène ses activités de recherche et de développement pour ses futurs véhicules. Entre octobre 2006 et février 2007, trois salariés se sont suicidés dont l’un sera retrouvé noyé dans un lac proche du technocentre. Un cabinet d’expertise mène une enquête dont les conclusions obligent la justice à se saisir de l’affaire sur une plainte qui « envisage la qualification de harcèlement institutionnel qui se caractérise notamment par une absence d’interventionalité dans les méthodes de management et par le fait que ce sont les salariés pris individuellement qui devaient gérer les incohérences ou contradictions de l’organisation du travail ». En mai 2012, « la faute inexcusable » de Renault est reconnue par le Tribunal des affaires sociales de Versailles.

Mais Guyancourt et son technocentre devaient encore faire parler d’eux dans une affaire abracadabrantesque dont les méthodes ne furent pas sans rappeler celles du haut commandement français au moment de l’affaire Dreyfus. En janvier 2011, trois cadres sont accusés d’avoir diffusé des informations sensibles aux Chinois. En gros, ce sont des traîtres, des salauds, des vendus, des taupes. L’espionnage industriel est avéré nous affirme l’inénarrable Carlos Ghosn qui ces temps–ci exige du gouvernement français qu’il réécrive le code du travail à son usage exclusif. Pour mémoires, ces trois taupes sont Michel Balthazard, membre du comité exécutif, son adjoint Bertrand Rochette et Matthieu Tenenbaum, directeur adjoint du programme de voitures électriques.
Eric Besson (vous vous souvenez ? Mais si, un ministre d’ouverture à l’identité nationale puis à l’industrie…) parle alors de « guerre économique » et met la DCRI dans le coup. On sent que la cour martiale n’est pas loin. Seulement, voilà, l’affaire est totalement montée de toutes pièces. Renault doit faire marche arrière et Ghosn sacrifie son numéro 2, Patrick Pelata alors que les trois cadres avaient été licenciés sans que la moindre preuve tangible ait été apportée.

Or, des preuves tangibles et gênantes, on en a de nouvelles. Et si elles sont gênantes, c’est pour la direction de Renault. On vient de découvrir en effet que dans sa « communication de crise » comme on dit dans la novlangue de ce monde-là, il fallait prévoir, comme cela avait été le cas en 2006-2007, que l’un des trois accusés, voire plusieurs, se suicident. Et donc, dans un cynisme parfaitement abject, des communiqués avaient été « préparés » à l’avance. Un exemple ? « Toute l’entreprise est profondément ébranlée par la gravité de ce geste (…) Depuis le début de cette affaire, Renault a toujours veillé à préserver l’identité de ses cadres, dans le plus strict respect des personnes concernées. Face à ce geste qui nous bouleverse, nous entendons maintenir notre position et ne pas faire de commentaires. C’est bien de la dignité des personnes dont il est question ici. La « dignité », il y en a qui ont de ces mots…

On remarquera pour finir que la vulgate actuelle veut présenter l’entreprise comme un lieu d’épanouissement individuel. Notre ministre de l’éducation Peillon voudrait même que les stages en entreprise commencent dès la classe de 6ème – et non plus comme en 3ème comme c’est actuellement le cas.
Pour l’instant, cette perspective a plutôt de quoi faire frissonner.

*Photo : poolie.

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