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Une conscience s’en va

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Disparition de l’acteur Michel Piccoli à l’âge de 94 ans


Il fut une époque où la jeunesse française avait envie de voter à gauche, seulement en écoutant Michel Piccoli à la télévision. Une envie d’y croire simplement, de le suivre dans tous ses combats et de l’imiter aussi, un peu. Cette jeunesse d’alors courait dans les urnes, au risque de se perdre et de se tromper. Elle défilait avec enthousiasme, pétitionnait avec cœur, placardait dans la joie, j’oserais presque dire, sans calcul politique. Peu importe l’idéologie mise en avant, l’essentiel se niche toujours ailleurs, dans le fantasme et l’imaginaire. Dans la perception que nous avons des honnêtes hommes. Longtemps après, il laisse en nous, simples spectateurs, une trace, une marque, une attitude qui ne s’effacent jamais vraiment. La mort ne les tue pas. Et puis, il y a dans les défaites politiques, surtout intellectuelles, un panache qui élève, qui rend immortel, qui donne des atours chevaleresques à une carrière. Tout ça semble si loin aujourd’hui, le parti communiste, Mitterrand, les socialistes, l’alternance, toutes les aspirations d’un peuple libre et émancipé, la fable d’un monde civilisé face aux puissances de l’argent. La lutte était inégale. Nous avons connu tant de déconvenues depuis. 

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Magnétique

Dans ce chaos en marche, Piccoli était un phare, vieux commandeur au milieu des ânonneurs et des tricheurs, sage aux cheveux courts, rare et précieux comme un alexandrin. On lui reconnaissait, outre un immense talent, une droiture dans ses engagements. Une vérité, un mot tant de fois sali et trahi. D’autres ont élimé leurs vestes à force de les retourner. Piccoli semblait immunisé contre l’opportunisme, cette maladie du siècle naissant, cette volonté d’aboyer avec les chiens. Il était ce seigneur des planches, admiré par le public et choyé par la critique, encarté par l’Obs et enchristé dans les bons sentiments, un de ces princes italiens ténébreux que l’on croise dans les romans de Giuseppe Tomasi di Lampedusa qui auraient eu des opinions progressistes. En face, dans l’autre camp, celui qualifié, à la hâte, de factieux, on rencontrait un type comme Maurice Ronet, son pendant réactionnaire. Avec ces deux-là, vous avouerez que la partie avait une sacrée allure, le débat prenait de la hauteur, ils suscitaient vocations et emballements. Leur donjuanisme s’apprenait dans les cafés du quartier latin à l’heure de la sieste. La mesquinerie, cette vengeance des faibles, leur semblait étrangère. Piccoli laissait la rouerie aux médiocres. Les filles n’avaient d’yeux, en ce temps-là, que pour ces beaux mecs qui roulaient en Maserati Ghibli ou en Alfa Romeo Giulietta Sprint. J’aurais tant voulu que les universitaires de mon époque, ces déplorables années 1980/1990, les architectes ou encore les éditorialistes de gauche ressemblent à Piccoli. Je m’étais fait à l’idée, peu à peu, qu’un type professant des idées socialement avancées devait obligatoirement avoir la gueule de Piccoli, cette bohème élégante, un brin corseté par des manières aristocratiques. Le plein et le délié de mon enfance, en quelque sorte. On était d’abord saisi par sa présence à la limite de la gêne, une intensité dans le regard qui continue à vous mettre mal à l’aise, puis une folie à peine contenue et enfin ce magnétisme, assemblage sauvage d’un charme vénéneux et d’une voix sortie d’outre-tombe. Un tel concentré n’existe plus. Le brio avait été inventé pour lui. Un extrait de parfum fortement alcoolisé, celui du Saint-Germain-des-Prés des années 1950/1960, d’une scène dite engagée, les grands réalisateurs à la rescousse, une vénération pour les écrivains et la splendeur du texte, le plaisir d’en découdre par le jeu. Les moins de quarante ans ne peuvent pas comprendre cet attrait pour une parole et une stature, l’un n’allant pas sans l’autre. Pour incarner les espérances d’un peuple éclairé, il ne suffisait pas d’être un comédien surdoué, il fallait ce supplément. Cette morgue qui peut vriller en rire. Étrange et poétique. 

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Les acteurs de gauche, c’était mieux avant

Après lui, l’acteur de gauche comme totem de notre paysage culturel s’est métamorphosé en un roublard cynique. Cette figure a perdu de sa superbe, elle a fini par être la caricature d’elle-même, moraliste endiablée et militante dans la coulisse. Piccoli, en porte-voix, était plus crédible qu’un Montand à canotier, une version plus existentialiste que music-hall, il avait ce côté Jean Daniel à l’âpreté savamment orchestrée qui impose la crainte et le respect. Piccoli était explosif en costume de flanelle. Il avait cette outrance des élus, cette capacité à déborder son adversaire par une dinguerie, une exaltation suprême, indomptable que l’on retrouve également chez Marielle, Rochefort ou Noiret. Piccoli m’a éduqué. J’ai rêvé de faire comme lui. Je l’ai follement aimé au volant de son Alfa dans Les Choses de la vie ou enlaçant une Romy déchirante de sensualité mais aussi, le crâne rasé, du côté de Rouffio dans le personnage exagérément mégalomane de Grezillo. Il fut un maître en irrévérences.

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Seine Saint-Denis: la France d’après la France


La faillite de l’Etat en Seine-Saint-Denis n’est plus à prouver. Policiers, professeurs et autres fonctionnaires fuient ce département à l’immigration galopante où la consommation de drogue s’est banalisée.


Vous rêvez d’enseigner ? L’académie de Créteil recrute actuellement 500 contractuels, principalement pour la Seine-Saint-Denis. Inutile de vous précipiter, elle recrutera encore demain. L’ancienneté moyenne d’un enseignant dans le département est en effet inférieure à deux ans. L’Éducation nationale y enregistre plus de 300 demandes de départs pour une demande d’affectation.

Vous préférez la police ? Dans le 93, votre carrière sera accélérée, grâce à l’avantage spécifique d’ancienneté (ASA), qui permet d’accéder plus vite au grade supérieur. Et pour cause : comme les enseignants, les policiers expérimentés n’ont souvent qu’une envie, quitter le département.

Vous pouvez aussi tenter votre chance comme policier municipal. L’État a fait son possible ces dernières années pour déléguer la tranquillité publique aux élus locaux. Il a réussi. Désormais, ce sont eux qui gèrent la pénurie de personnel. « Il manque 1 500 policiers municipaux en Île-de-France, et particulièrement en Seine-Saint-Denis, explique Cédric Michel, secrétaire général du Syndicat de la police municipale (SDPM). Je reçois un appel par mois d’un DRH municipal qui me demande des contacts. Inutile de dire que les communes qui ont des quartiers difficiles ont le plus grand mal à trouver des policiers. Si elles lésinent sur les salaires, c’est mission impossible. Personne ne va risquer sa vie pour 1 800 euros par mois. » Et aucune prime ne retiendra un professeur de sport qui voit un de ses élèves se faire poignarder à mort en cours d’EPS, comme cela est arrivé en octobre 2019 aux Lilas.

Les risques du métier sont moins grands au tribunal de grande instance de Bobigny, et pourtant, un tiers des magistrats du siège s’en va tous les ans, pointait en 2018 le rapport sur les missions de l’État en Seine-Saint-Denis, des députés Rodrigue Kokouendo et François Cornut-Gentille.

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L’État débordé

L’épidémie de Covid-19 a dissipé les derniers doutes, s’il en subsistait : la puissance publique est à la peine en Seine-Saint-Denis. Elle a du mal à faire respecter le confinement, comme elle a du mal à lutter contre le trafic de drogue en temps normal. Essaye-t-elle même encore ? « Ce n’est pas une priorité que de faire respecter dans certains quartiers les fermetures de commerces et de faire cesser les rassemblements », aurait déclaré le secrétaire d’État à l’Intérieur Laurent Nuñez, le 18 mars, lors d’une réunion en visioconférence avec les préfets de zone de défense, selon Le Canard enchaîné. Conséquence, l’État a été débordé par les patients, comme il est débordé depuis des années par les élèves ou les justiciables. Alors que le Covid frappe surtout des personnes âgées, le département le plus jeune de France (36 % de moins de 25 ans contre 30 % en moyenne nationale) enregistre le pic de mortalité le plus élevé du pays (128 %), derrière le Haut-Rhin (144 %).

Le président du conseil départemental, Stéphane Troussel (PS) aime à dire que la Seine-Saint-Denis est l’avenir de la France. On craint qu’il finisse par avoir raison

Quel rouage de la puissance publique n’est pas grippé dans le département ? Les délais de la justice y sont tellement scandaleux que l’État a été condamné pour « déni de justice » par le tribunal de grande instance de Paris, en octobre 2017. Au tribunal d’instance d’Aubervilliers, l’attente pour une audience atteint douze mois, contre deux à Paris. La préfecture de Bobigny fait pire. Elle fabrique des étrangers en situation irrégulière. Il y a quelques années, ils formaient des files d’attente dans le froid et la pluie, dès l’aube. Tout a été dématérialisé. Seulement, comme l’explique un porte-parole de la Cimade Île-de-France, « le service de prise de rendez-vous en ligne pour les demandes de titres de séjour est gravement défaillant. Nous l’avons testé à grande échelle, avec le concours d’un informaticien. Des centaines de tentatives ont échoué. Obtenir un rendez-vous pour une régularisation est pratiquement impossible. Pour un renouvellement, il faut parfois patienter un an pour obtenir un titre valable deux ans ! Il n’est même pas possible d’avoir un récépissé de demande de renouvellement, à produire obligatoirement en cas de contrôle. Il y a eu des recours devant le tribunal administratif. La préfecture a été condamnée, mais rien n’a changé. »

Que les Séquano-Dionysiens se rassurent, l’État ne leur en veut pas spécialement. Partout en France, en 2017, des préfectures ont raté magistralement une autre dématérialisation, celle de la délivrance des certificats d’immatriculation. Les bugs ont généré des centaines de milliers de réclamations. Un nouveau métier est apparu, intermédiaire en demande de carte grise. Il a fait vivre des dizaines de petites sociétés éphémères pendant deux ans, le temps d’arriver à un service normal.

Quant à l’attractivité du métier d’enseignant, elle est désormais en berne au niveau national. La Cour des comptes, qui s’est penchée sur le sujet en mars 2018, a constaté que, depuis 2013, des milliers de postes n’avaient pas été pourvus par les jurys des concours, faute de candidats en nombre suffisant. Quant au trafic de drogue, il s’est banalisé, et pas seulement à l’ombre des tours de Bagnolet ou de Montfermeil. Les saisies de drogue record de 2018 sont un indicateur ambivalent, car elles reflètent autant l’activité des services que celle des trafiquants. La hausse de la consommation, en revanche, est éloquente. Le cannabis est dépénalisé de facto. On en trouve sur Twitter. Quant à la cocaïne, la part des 18-24 ans l’ayant expérimentée a été multipliée par quatre en vingt ans et frôle les 6 %, selon le Service d’information, de renseignement et d’analyse stratégique sur la criminalité organisée du ministère de l’Intérieur (Sirasco).

Le président du conseil départemental, Stéphane Troussel (PS) aime à dire que la Seine-Saint-Denis est l’avenir de la France. On craint qu’il finisse par avoir raison. Comme le dit le député François Cornut-Gentille, la Seine-Saint-Denis est seulement le premier département où la paralysie de l’État devient impossible à nier !

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Le mantra des moyens supplémentaires

La solution passe-t-elle par des moyens supplémentaires, comme le braillent les associations et les belles âmes ? « Je n’y crois plus, tranche un ancien directeur général adjoint du conseil départemental. Des renforts en policiers, magistrats et infirmières ne nuiraient pas, mais dans certains secteurs, dont le social, les équipes sont très étoffées. Quant aux grands travaux… On nous raconte que le métro du Grand Paris métamorphosera le secteur Clichy-Montfermeil en 2024. C’est vrai que cette partie du département est à plus d’une heure de Paris, mais Saint-Denis et Aubervilliers sont déjà bien reliés à la capitale. On voit ce que cela donne… Par ailleurs, il y aurait beaucoup à dire sur la “pauvreté” de certaines communes. Je me souviens d’une réunion à la préfecture, après les émeutes de 2005. J’accompagnais des élus venus réclamer de l’argent. Un fonctionnaire a sorti les chiffres des capacités d’autofinancement, ville par ville. C’était éloquent. »

Cette capacité d’autofinancement (CAF) correspond à la marge de manœuvre d’une ville, une fois payées les dépenses obligatoires (chauffage de la piscine, salaires des agents, etc.). Effectivement, la consultation de cette donnée dans le 93 apporte son lot de surprises. En 2018, celle de Bobigny était de 16,8 millions d’euros, soit deux fois plus que Narbonne, pour une population identique (environ 52 000 habitants). Aubervilliers affichait 23,4 millions d’euros de CAF pour 84 000 habitants. Un tiers de plus que Versailles-la-Bourgeoise à population équivalente ! Quant à Saint-Denis, à 22 millions d’euros de capacité d’autofinancement pour 112 000 habitants, elle est au niveau d’une ville réputée « normale » de taille comparable, par exemple Rouen (24 millions). Rien d’étonnant. Ces communes aux portes de Paris abritent des sièges sociaux qui payent des taxes en abondance. Les mairies concernées communiquent toujours sur leurs besoins, réels, mais elles oublient systématiquement de mentionner leurs ressources.

100 000 ménages partent chaque année

Encore faut-il savoir comment les employer. Pour cela, il faut connaître la population, au moins dans les grandes lignes. Dans le 93, on n’y est pas. La seule certitude à propos du nombre de clandestins est son énormité. Plus de 15 % de la population de Seine-Saint-Denis se renouvelle rapidement, sans qu’on sache exactement laquelle, ni pourquoi. « Dans l’école maternelle où je travaille, à L’Île-Saint-Denis, un élève sur cinq part chaque année sans avoir fini le cursus, pointe Marie-Hélène Plard, secrétaire départementale du SNUipp-FSU. C’est nettement plus que dans une école ordinaire. » Aucune étude approfondie ne semble avoir été réalisée sur cette donnée essentielle que sont les arrivées et les départs. Si les familles dont la situation s’améliore s’en vont, pour être aussitôt remplacées par des nouveaux venus en grande difficulté, résorber la misère dans le secteur devient une tâche sans fin.

Schématiquement, chaque année 100 000 ménages quittent le 93 pour 75 000 arrivées (sur un total de quelque 580 000 ménages). Impossible de savoir combien de partants sont des ménages pauvres dont la situation s’améliore, des cadres mutés, des installés de longue date qui ne supportent plus l’ambiance, des retraités qui retournent dans leur Aveyron natal, etc. Malgré ce solde négatif, la population continue à croître légèrement, car les familles immigrées font beaucoup d’enfants. Sujet sensible, évidemment. La démographe Michèle Tribalat ne s’est pas fait que des amis en osant dire ce que tout le monde peut constater de visu : les jeunes d’origine européenne sont en voie de disparition dans plusieurs grandes communes du 93[tooltips content= »Voir Les Yeux grands fermés, Denoël, 2010. Selon Mme Tribalat, en 2005, déjà, 77 % des mineurs de Clichy-sous-Bois étaient d’origine étrangère. Dans Trop classe ! Enseigner dans le 9-3, Libertalia, 2016, Véronique Decker, directrice d’une école Freinet à Bobigny, relève aussi la disparition des élèves d’origine française. »](1)[/tooltips]. Les banalités généreuses sur le département aux « 170 nationalités » remplacent le nécessaire bilan sur les conséquences concrètes, non fantasmées, de l’immigration en Seine-Saint-Denis. Là encore, la myopie organisée des pouvoirs publics concerne toute la France, mais prend des proportions vraiment embarrassantes dans le 93.

Le lien est plus que probable entre l’immigration et les mauvais résultats des collèges et lycées du département. L’Éducation nationale esquive le sujet. Les parents ne sont pas dupes. Selon le syndicat départemental SNES-FSU, 500 à 600 élèves quittent chaque année le public pour le privé. « À Saint-Ouen, ajoute Marie-Hélène Plard, la ville a été déçue. Elle a vu arriver une nouvelle population, chassée de Paris par les prix de l’immobilier. Elle comptait sur leurs enfants pour ramener de la mixité sociale. Ils ne sont pas au rendez-vous. Beaucoup de parents les ont laissés à l’école à Paris. » Ces « néobanlieusards » seraient-ils indifférents au dynamisme de ce « département jeune, métissé, solidaire, écologique et innovant » à « l’incroyable bouillonnement artistique et culturel » que leur vantent les communicants du conseil départemental ?

Les yeux grands fermés (L'immigration en France)

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Italie: le Tyrol du Sud se rebiffe


La crise du coronavirus ravive les velléités d’indépendance de la région germanophone italienne voisine de l’Autriche.


« Los von Rom », « Freiheit »… Depuis quelques semaines, fleurissent à nouveau sur les murs (et même les champs, comme le prouve cette photo étonnante publiée par la presse liechtensteinoise) les slogans hostiles à Rome dans une partie de la province italienne du Trentin-Haut-Adige, que les germanophones appellent Tyrol du Sud. Motif ? La province, certes autonome mais intégrée à l’État italien, subit de plein fouet les conséquences des mesures imposées  par Rome en raison de la crise du coronavirus, alors qu’elle souhaiterait s’en démarquer afin d’autoriser davantage de flexibilité dans la région, peu touchée par l’épidémie.

Une occasion en or pour les indépendantistes, qui n’ont pas manqué de monter au créneau pour demander le divorce avec Rome. La pression de la population et des entreprises locales est telle que la principale force germanophone de la province, le parti populaire sud-tyrolien ou SVP (Südtiroler Volkspartei) a dû se montrer offensif avec les autorités centrales italiennes, tout en conservant une certaine diplomatie – un difficile jeu d’équilibriste. D’autres n’y sont pas allés de main morte. Sven Knoll, député du mouvement indépendantiste STF au parlement local, a notamment demandé que le Tyrol du Sud puisse prendre des mesures indépendantes contre le coronavirus, allant jusqu’à déclarer que « la désobéissance politique à Rome est nécessaire pour protéger le Tyrol du Sud des dommages collatéraux de cette crise. Nous ferons donc tout notre possible pour rendre le Tyrol du Sud indépendant de l’Italie », ravivant une vieille polémique en Italie.

Une animosité qui ne date pas d’hier

Comme le rappelait Blandine Le Cain dans Le Figaro en septembre 2018, « sept habitants sur dix [de cette province] sont germanophones, selon un recensement de 2011. Ce multilinguisme s’explique par le fait que cette région fut autrichienne pendant des siècles ».

Et d’ajouter : « La région, qui regroupe aujourd’hui 500 000 habitants, a été rattachée à l’Italie à l’issue de la Première Guerre mondiale. Intégrée auparavant à l’empire d’Autriche-Hongrie jusqu’à sa division, en 1918, la zone est passée sous administration italienne en contrepartie de l’engagement italien dans le conflit. Le pays revendiquait le territoire de longue date, au cœur des routes commerciales alpines. Le gouvernement prévoyait initialement de laisser une large autonomie à la région, mais l’arrivée au pouvoir de Mussolini en 1922 a changé la donne. Le dictateur mène une politique d’«italianisation» de la région, tandis que ses partisans et ceux d’Hitler s’y déchirent. Le retour du Haut-Adige au sein du territoire autrichien a été envisagé à la fin de la Seconde Guerre mondiale. La région reste finalement dans le giron italien dans le souci d’éviter une trop forte déstabilisation du pays, mais avec la contrepartie exigée par les Alliés d’une autonomie importante de la région. Pour contourner cette mesure, le président du conseil de l’époque choisit toutefois de coupler la province de Bolzano avec celle de Trente, une ville un peu plus au sud, majoritairement italophone. De là naît la région Trentin-Haut-Adige telle qu’elle existe aujourd’hui ».

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Or depuis, même si un statut particulier d’autonomie a été obtenu en 1972, les occasions de croiser le fer avec Rome sont régulières. Avant que la coalition ÖVP-FPÖ ne périclite en mai 2019, l’un des projets du gouvernement autrichien était par exemple de proposer des passeports aux habitant du Tyrol du Sud, une démarche qui avait suscité une levée de boucliers du côté de la piazza Colonna.

Ambiance glaciale

La crise sanitaire du coronavirus est la toile de fond de ce nouvel affrontement. Lundi 4 mai, le ministre responsable des questions régionales, Francesco Boccia, du Partito Democratico (PD) social-démocrate, s’est même rendu à Bozen (ou Bolzano, pour les italophones…) pour s’entretenir avec le gouverneur Arno Kompscher et d’autres hauts dirigeants du SVP. Lors d’une conférence de presse conjointe au Palais Widmann, siège du gouvernement du Tyrol du Sud, Boccia et les ténors du SVP (soutenus notamment par la Ligue) n’ont pas caché leurs désaccords.

De son côté, le mouvement indépendantiste STF (Süd-Tiroler Freiheit) multiplie les invectives à l’égard de Rome. Dans un communiqué, il a notamment déclaré que « le Tyrol du Sud ne peut plus se faire dicter sa conduite par Rome. Peu importe ce que veut l’Italie, le Tyrol du Sud doit maintenant suivre sa propre voie sans se laisser décourager et ouvrir les entreprises comme prévu. Nous ne sommes pas attachés à l’Italie, mais au peuple du Tyrol du Sud ».

Force est de constater que le territoire national italien présente de grandes disparités économiques et sociales selon les régions, et que par ailleurs la propagation du Covid 19 y a été très hétérogène. Les élus du Tyrol du Sud, quelle que soit leur obédience, s’appuient sur les chiffres officiels (quelques milliers de cas pour 290 morts à ce jour, soit environ 1% du bilan en Italie) pour justifier leurs demandes.

Même le New York Times s’est intéressé à cette situation, citant notamment Michl Ebner, président de la chambre de commerce du Tyrol du Sud : « vous ne pouvez pas appliquer les mêmes règles de Lampedusa au col du Brenner ! »

Ne laissons pas notre société s’enliser dans une vie amoindrie et névrotique


Certains aimeraient imposer le port du masque pour tous et partout.


J’entends avec inquiétude que des voix s’élèvent pour réclamer le port du masque obligatoire. Alors que l’expérience nous a appris que ce virus n’est vraiment dangereux que pour les personnes fragilisées par d’autres maladies, que la simple distance physique suffit largement à protéger ceux qui seraient encore inquiets, et au moment même où le taux de circulation du virus, de l’aveu des autorités qui nous gouvernent, n’est plus que de 0 à 6% sur la majeure partie du territoire, cette demande est non seulement disproportionnée, mais irrationnelle, dangereuse pour notre sociabilité et, disons-le, pour notre santé mentale à tous.

Certains d’entre nous ne trouvent plus désormais de sentiment d’exister que dans la peur, de jouissance que dans la contrainte et la punition qu’ils peuvent voir infligées aux autres

Nous avons déjà enduré une privation de nos libertés les plus fondamentales pendant près de trois mois, qui a nui à l’instruction de nos enfants, à la santé psychologique des personnes isolées, à notre économie, au risque de plonger dans la détresse ceux qui devront mettre la clé sous la porte ou qui perdront leur emploi dans les mois qui viennent, au risque enfin d’affaiblir durablement notre pays. Tout cela, alors que l’utilité de cette privation de liberté reste à démontrer. 

Le confinement strict de la France: déraisonnable?

Nous avons été traqués jusque sur les sentiers les plus déserts, là où précisément le risque sanitaire était nul. Nous avons été placés sous la menace d’amendes, mirobolantes pour ceux d’entre nous qui font vivre leur famille avec moins de 2000 euros par mois, pour des infractions aussi graves qu’avoir parlé deux minutes à la fenêtre avec un mari en EPHAD, avoir fait des emplettes jugées comme ne relevant pas de la première nécessité, ou avoir tenté d’aller chercher un enfant en détresse morale dans sa chambre d’étudiant mais qui, parce que majeur, a été décrété invulnérable (tous ces cas sont véridiques). Quoiqu’il en soit la simple obligation de devoir remplir une attestation de dérogation pour aller acheter son pain était déjà en soi scandaleuse. Jamais d’ailleurs nous n’avions vécu sous un tel régime.

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Le pire reste encore ce qui a été et est encore largement passé sous silence : on nous a enjoint de laisser souffrir et mourir ceux que nous aimions, et qui nous aimaient, seuls, sans le soutien d’un voix, d’une main, d’un visage ami. 

Et nous avons subi tout cela cependant que des mesures de bon sens comme fermer les frontières, tester les malades et leur proposer un traitement qui semble efficace plutôt que rien, ont été moquées, vilipendées et refusées. Du côté des gouvernements comme du côté du peuple, il faudra bien un jour se demander quelle éducation nous avons promue, qui a mené à cette pantalonnade. Comment les Français, qui se targuent d’avoir été autrefois les champions de la raison et de la liberté, en sont-ils arrivés là ? 

Les Français pris pour des idiots

La population a été désorientée par les palinodies continuelles de ses gouvernants ; tétanisée par des mises en accusation répétées qui nous désignaient comme des enfants pas sages et bons pour le fouet ; plongée dans un état de psychose par des discours alarmistes à souhait, enflés d’hyperboles guerrières, et par la grand messe vespérale, le rabâchement quotidien des chiffres de la mortalité par coronavirus jamais mis en perspective rationnelle avec d’autres chiffres significatifs, opération pourtant essentielle à toute démarche scientifique, qui aurait permis de relativiser la gravité de l’épidémie qui nous a touchés.  

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Jamais nos gouvernants ne se sont vraiment adressés à nous comme à des citoyens adultes, libres, éclairés et responsables. Pour la première fois peut-être, on a regretté de n’être pas Allemands ou Suédois… On nous a même affirmé sans rire que se laver les mains était un acte héroïque. C’est dire à quel degré de bêtise et de veulerie nous avons été ravalés – et quelle vanité en même temps nous enfle : nous sommes prêts d’éclater.

Pente glissante

Malheureusement, en ces matières, la planche a été savonnée de longue date. Il n’est donc pas difficile pour une partie de la population de se laisser maintenant glisser sur la pente, faute de raison, de mesure, de bon sens et de dignité. Certains d’entre nous ne trouvent plus désormais de sentiment d’exister que dans la peur, de jouissance que dans la contrainte et la punition qu’ils peuvent voir infligées aux autres. Ces tristes passions sont encore galvanisées par la rhétorique du “jour d’après”, qui donne furieusement envie que quelque chose se passe, fût-ce n’importe quoi. Des masques ! Des masques ! Des masques ! L’envie du pénal, pour reprendre la terrible formule de Philippe Murray, semble devenu le tout de notre libido. Seulement, à la fin, ce n’est plus drôle ! 

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Céder à la tentation démagogique en rendant le port du masque obligatoire, serait faire courir un risque délétère à toute la société. Nous sommes des animaux sociaux. Voir le visage de l’autre, c’est la condition pour se reconnaître en lui, pour l’aimer et le respecter, pour vivre en confiance avec lui. “Tu ne tueras point” est la première parole du visage, écrit Lévinas. Le masque obligatoire ne peut que tendre à nous affranchir, subrepticement, de ce commandement, fondateur de toute sociabilité humaine. Ce n’est pas sans raison que nous nous sommes opposés au port de la burqua dans l’espace public. Offrir son visage, et accepter celui de l’autre, est la condition sine qua non d’une fraternité réelle et vécue. 

Résister à la logique hygiéno-collectiviste

On nous citera sûrement le merveilleux modèle de certains pays asiatiques, où le port d‘un  masque de protection est courant. D’abord il est courant, certes, mais il n’est pas obligatoire. Ensuite, je ne sache pas que les relations entre individus dans ces sociétés y soient plus heureuses, plus épanouies qu’ici. Cette admirable mentalité hygiéno-collectiviste libérale qui encourage la généralisation du port du masque, est aussi celle qui voit le taux de fécondité dégringoler le plus remarquablement (comme à Singapour, Taïwan ou en Corée du Sud), et qui voit augmenter inversement le nombre d’adultes n’ayant jamais connu aucune expérience sexuelle à deux. Aussi, comme exemple de bonne santé et de vitalité, il faudra pour me convaincre trouver des exemples plus probants. 

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Mais qui se lève pour défendre notre liberté d’abord, notre fraternité ensuite ? Où sont les hommes et les femmes de courage et de bon sens, qui osent résister à la psychose ambiante ? Nos partis politiques ont rivalisé dans la demande de protection, mais bien peu dans le souci de nos libertés et de notre fraternité. Sur le sujet du masque, notre gouvernement semble heureusement, malgré ses errements, connaître un sursaut de bon sens, retrouver un peu du très nécessaire instinct de survie : espérons qu’il tiendra bon face aux sirènes de la peur irraisonnée et du désir de contrôle total. Ne laissons pas notre société s’enliser dans une vie amoindrie et névrotique.

Taché quitte LREM: le non-événement dont tout le monde a parlé

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« Ah non, moi je veux plus jouer avec tous ces méchants de droite! » aurait affirmé le député pro-voile en claquant la porte


Que s’est-il passé dans notre bon pays pour que, en pleine crise sanitaire et à l’aube d’une crise économique, sociale et sans doute démocratique, les chaînes d’information continue fassent un événement politique du départ d’Aurélien Taché de LREM ? La mise en scène de ce séisme politique de magnitude 0,000001 pose véritablement question. 

On me reprochera sans doute d’en rajouter une couche dans ces colonnes, et d’une certaine manière, on n’aura pas tort. Sauf qu’il n’est pas véritablement question ici de traiter du départ du député communautariste Taché de LREM en tant que tel, mais de faire état de ma perplexité.

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La gauche bébête ne pèse pas grand chose

Aurélien Taché en fait, ne représente rien. Il n’a aucun poids politique. Il n’aurait jamais pu être député sans l’arrivée d’Emmanuel Macron, son « nouveau monde », et le recrutement des candidats LREM via envoi de CV à Jean-Paul Delevoye. Dans cette distribution cinématographique, il fallait de tout. De la juppéiste étant passée par toutes les écuries UMP-LR comme Aurore Bergé, de la « grande gueule  populo RMC » comme Claire O’Petit, mais aussi de la « gauche bébête » comme Aurélien Taché ou Guillaume Chiche. Arrêtons-nous un moment sur cette dernière. Taché est né en 1984. Au moment où la gauche mitterrandienne avait entamé sa mue. Adieu, rupture avec le capitalisme, nationalisations, ouvriers et Chevènement. Bonjour l’Union européenne, l’alignement sur l’Allemagne, SOS Racisme, Pierre Bergé et Jacques Delors. Taché, né en 1984, est de la génération abreuvée des sitcoms d’AB productions, Hélène et les garçons et leurs interminables discussions cul-cul-la-praline à la « Cafèt’ » ainsi que des odieux « Musclés », symboles de l’hétéropatriarcat tournés en dérision. Il n’est donc pas fortuit que Taché ait pris parti pour le hijab, comparé à l’occasion au « serre-tête des petites catholiques », ni qu’il ait expliqué son dégoût de l’État-nation et sa volonté de le voir disparaître dans une Europe plus vaste et tolérante, ni, enfin, qu’il soit un partisan de la GPA. Il n’est guère étonnant non plus qu’en bon partisan du laisser-faire, il ait voté les lois de Pénicaud sur le travail. 

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Taché en route pour le monde d’après!

Alors pourquoi quitter LREM et intégrer l’éventuel nouveau groupe parlementaire qui pourrait réunir une pelletée de déçus du macronisme ? Taché craint l’après-Covid 19. Il craint autant la prise de pouvoir de la frange venue de la droite (Philippe – Le Maire) que des murmures chevènementistes à l’oreille du président. Si c’est pour ajouter des frontières, ne plus penser aux enjeux sociétaux, privilégier la reconstruction d’une industrie aux dépens de l’écologie, très peu pour lui. Lorsqu’il emprunte (volontairement ?) la formule de Michel Houellebecq sur le monde d’après qui « risque d’être le monde d’avant en pire », le pire n’a pas les mêmes atours que ceux auxquels pense l’écrivain réac préféré des Français. C’est même tout le contraire. D’ailleurs, Taché pourrait faire un excellent second rôle d’anti-héros dans un roman houellebecquien.

Reste à savoir ce que cachent la construction d’un nouveau groupe parlementaire et la mise en scène d’un tel porte-drapeau. S’agit-il d’un coup de billard à trois bandes décidé en Très haut lieu et destiné à enquiquiner un Premier ministre prenant un peu trop d’importance ? Ou s’agit-il d’une initiative en réalité sciemment pilotée par des seconds couteaux et des conseillers élyséens et ministériels désœuvrés, afin d’aider le président contre lui-même, dans un contexte de débâcle de la majorité ? Nous aurions plutôt tendance à privilégier la seconde hypothèse.

Nous laissons au lecteur le soin de déterminer s’il s’agit de la plus pessimiste ou la plus optimiste.

Éloge du silence face au / à la Covid-19

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Se taire pour combattre plus efficacement le virus ?


J’aspire au silence. Pas vous ? Deux mois de bavardages, d’injonctions contradictoires et de pantalonnades télévisées m’ont essoré. Oui, je suis épuisé. Vidé par ce flot de paroles qui a rythmé notre confinement. Partout, à toute heure de la journée, des experts, des mandarins, des politiques, des artistes, même des anonymes, donnaient leur avis, ils ne résistaient pas à la tentation de verbaliser. Pêché d’orgueil pour certains, besoin viscéral de combler un vide existentiel pour d’autres, incapacité simplement à se taire, par peur de ne plus exister médiatiquement. Plus terrifiant qu’un virus mutant, l’anonymat est la nouvelle tragédie qui guette tous les hommes de pouvoir. Ils luttent contre ce fléau en espérant qu’on ne les oubliera pas de sitôt, leur crédulité est touchante. 

Si l’on en croit une dernière étude qui sera discutée, rabaissée et surévaluée en vingt-quatre heures, la propagation par la parole serait une piste sérieuse

Une “séquence” éreintante

Alors, ils disent n’importe quoi avec régularité et méthode. Ils sont exemplaires dans le commentaire qui ne sert à rien, dans l’analyse bruyante et vaine. Ce besoin de faire des phrases n’est pas l’apanage des marins comme le prophétisait Michel Audiard, il touche l’ensemble de la population. Nous sommes tous désormais les garants et les propagateurs de notre inconséquence. Nous avons tous quelque chose d’inintéressant à dire avec force et vigueur. Donnez-moi un porte-voix pour crier mon ignorance ! Ce fut souvent un spectacle d’une indécence crasse depuis la mi-mars et, avouons-le aussi parfois, d’une drôlerie héritée de la comédie italienne s’il n’y avait pas tant de morts. Dino Risi avait trouvé ses successeurs, le talent en moins. Même les gagmen d’Hollywood ont trouvé que cette concurrence déloyale dépassait les bornes. Chacun son métier, enfin.

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Le sketch permanent plutôt que le coup d’État, voilà à quoi ressemble notre paysage politique. Dans ce déluge, il y eut des revirements, des volte-face qui firent sourire les amateurs d’humour absurde. Nous avons assisté au retour du burlesque également, les spécialistes du sens giratoire, de l’ordre à géométrie variable, les mêmes qui ont construit des ronds-points et inventé des formulaires administratifs sans fin. Ce mal français bien identifié depuis des décennies qui combine paperasserie et bavasserie a atteint son apogée. Plus l’autorité est chancelante, plus les mots viennent la masquer, la dégrader. Nous pensions que ce cirque s’arrêterait le jour du déconfinement, maudit 11 mai avec sa colonne de faux espoirs. Notre société verbeuse, inapte à l’action, ne peut s’empêcher de communiquer, de palabrer, de se calfeutrer toujours derrière les mots, barrières bien fragiles face à une réalité explosive. Nos élites sont de grands enfants qui nous prennent pour des écoliers, ils pansent leurs faiblesses en verbalisant, comme si la parole avait un effet magique, déculpabilisant et apaisant. Ils ne savent donc pas que cette parole sans chair, sans vision est un leurre, une esquive, une pirouette, un baume dangereux qui abime la confiance. 

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Qui croire désormais ? Le politique cigale ayant chanté tout le printemps se trouvera fort dépourvu devant des électeurs fourmis fort agacés aux premières lueurs de l’automne ! Même habitués à la kermesse des promesses, les Français sortent éreintés de cette « séquence ». 

Ravalez vos postillons!

Les tergiversations sur le port du masque, les essais cliniques et autres sujets où l’indécision fut érigée en axiome demeurent un terreau bien plus instable que le Covid-19. Le citoyen qui émerge de son appartement comme dans un clip de Michael Jackson a compris les données du problème épidémiologique. Il a décidé de prendre son destin en main, de compenser la faillite des uns, en se protégeant et en allant de l’avant. Tout ça, dans le silence. Si l’on en croit une dernière étude qui sera discutée, rabaissée et surévaluée en vingt-quatre heures, la propagation par la parole serait une piste sérieuse. Est-ce la fin des postillons de la conversation ? Il y a deux mois, j’aurais été outré, j’aurais vanté les mérites de la discussion, l’art de la parlotte à la française, notre sport national et la rhétorique du zinc comme le socle de notre civilisation. Aujourd’hui, je suis fatigué. Et si nous décidions collectivement de ne pas reparler avant la réouverture des bars?

Le verbe aura le dernier mot


L’éditorial de mai d’Élisabeth Lévy


Nous retrouverons bientôt nos « jours heureux » et nos « 1er-mai chamailleurs », c’est le président qui l’a dit.

Ces dernières années, les « jours heureux » ont surtout été marqués par des métros immobilisés, des villes paralysées et des fins de mois démoralisées. Quant à nos chamailleries, elles se sont souvent réglées à coups de LBD, barres de fer et autres « armes par destination », comme on dit dans les rapports de police. C’est ainsi, la mémoire humaine a tendance à repeindre le réel en rose. Après deux mois d’assignation à résidence, le temps où nous pouvions nous inter-tripoter, défiler en rangs serrés ou simplement nous promener le nez au vent sans craindre de contaminer notre prochain fait figure d’âge d’or.

« Je ne vous raconte pas ça, mes chers compatriotes, pour vous casser le moral, mais pour vous accoutumer à l’idée que le monde d’après ressemblera furieusement à celui d’avant en plus fatigué, comme notre Premier ministre avec sa demi-barbe blanche, stigmate de son calvaire… »

Dans quelques semaines, ou quelques mois, nous aurons renoué avec les interminables déjeuners de famille, les vexations des petits chefs, les complots de machine à café, les commerçants mal lunés, les tapages nocturnes appelés « fêtes », organisés sous divers prétextes sportifs, musicaux ou humanitaires, ainsi que les embouteillages et autres innombrables inventions criminelles d’Anne Hidalgo pour pourrir la vie des Parisiens, surtout quand ils sont banlieusards. Les féministes psalmodieront de nouveau leur haine obsessionnelle de Roman Polanski. Nous nous rappellerons alors que, dans « lien social » il y a « lien » et nous dirons, désenchantés, que le confinement c’était le bon temps.

Je ne vous raconte pas ça, mes chers compatriotes, pour vous casser le moral, mais pour vous accoutumer à l’idée que le monde d’après ressemblera furieusement à celui d’avant en plus fatigué, comme notre Premier ministre avec sa demi-barbe blanche, stigmate de son calvaire.

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Éclair de lucidité

Aussi étonnant que cela semble, la dernière affaire Zemmour offre pourtant des raisons d’espérer.

Rappelons les faits, d’ailleurs microscopiques – une agression verbale comme il s’en produit des dizaines, contre le journaliste et bien d’autres. Le 30 avril, Alex, un jeune homme d’origine maghrébine, qui parle le racaille dans le texte, le croise à la sortie d’un magasin, chargé de deux sacs de courses et le suit en l’insultant et en se filmant. Plus tard, il diffuse la vidéo sur Snapchat en se vantant d’avoir, hors caméra, craché sur le journaliste. Et lâche cette pépite : « Il est trop fort en débat, qu’est-ce que vous voulez faire à part l’insulter sa mère. Alors je l’insulte sa mère. » CQFD

Qu’Alex soit remercié pour cet éclair de vérité. Son aveu expose en pleine lumière l’imposture, peut-être la tragédie du vivre-ensemble. Pour vivre ensemble, il faut un langage commun et, avec une partie (minoritaire, mais bruyante) des enfants d’immigrés, il n’y a pas de langage commun parce qu’ils n’ont plus l’usage d’aucun langage. Le seul qu’ils connaissent, c’est « j’insulte sa mère ». Ce constat n’est certes pas réjouissant, mais la lucidité est la condition du sursaut. Même le plus angélique des sans-frontiéristes ne peut plus affirmer qu’Alex est une chance pour la France. On peut vivre-ensemble, mais pas avec n’importe qui.

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Divine surprise

La nouveauté, et elle est de taille, est qu’au lieu de susciter une bataille rangée ou une chasse à l’homme contre notre camarade et confrère, l’agression a créé un consensus inédit en sa faveur. Certes, la gauche insoumise et les médias publics ont brillé par leur silence. Et le très prévisible Claude Askolovitch a écrit dans un de ces textes entortillés dont il a le secret que Zemmour et son agresseur étaient les deux faces d’une même médaille. Cependant, on n’a pas entendu les pleureuses de gauche soutenir que l’insulteur était une victime et l’insulté un provocateur. Au contraire, beaucoup de beaux esprits de la gauche convenable et de la droite modérée, la Licra, et même des féministes comme Caroline Fourest et Marlène Schiappa ont apporté leur soutien à l’éditorialiste dont ils ne partagent pas les idées. « Cet idiot s’est craché dessus et nous salit tous », déclare Fourest. Cerise sur le gâteau, le parquet a ouvert une enquête pour « violences » et « menaces ». Cette conversion générale au pluralisme et aux vertus du débat à la loyale est une divine surprise. Il est vrai qu’Emmanuel Macron a donné l’exemple en téléphonant longuement à Éric Zemmour. Ce faisant, il a joué son rôle constitutionnel de garant de la liberté d’expression, même si sa propension notable à discourir sans agir fait douter de la solidité de cette garantie.

Le plus amusant, et le plus édifiant, c’est que, devant le tollé et peut-être la menace de poursuites pénales, le rouleur de mécaniques se soit totalement déballonné. Dans une deuxième vidéo, il bafouillait piteusement qu’en réalité, il n’avait pas craché sur Zemmour et que d’ailleurs il n’aurait pas dû l’insulter. C’est peut-être le début de la sagesse. C’est aussi la preuve que le langage de la force paie – et évite souvent d’y recourir. Avoir un cerveau ne dispense pas de montrer ses muscles. Encore faut-il être prêt à en faire usage.

« Le Cheval rouge » d’Eugenio Corti, roman talisman


Les éditions Noir sur blanc rééditent un chef-d’œuvre de la littérature italienne du vingtième siècle.


Il y a une quinzaine d’années, sur les pressantes exhortations de mon éditeur Vladimir Dimitrijevic, je lus, d’une traite, Le Cheval rouge, le magnifique roman-fleuve d’Eugenio Corti (1921-2014). Bien m’en prit, tant cette lecture fut pour moi, comme pour des milliers d’autres lecteurs, bouleversante. Le regretté Dimitri m’avait dit et répété sur tous les tons qu’il s’agissait d’un chef-d’œuvre, que je devais lire ce livre publié par miracle par un petit éditeur et qui, malgré le silence obstiné de la critique officielle d’obédience matérialiste et égalitaire, gagnait de nouveaux lecteurs par milliers, par le simple bouche-à-oreille.

C’est dire mon émotion quand j’ai reçu sa belle réédition aux éditions Noir sur blanc, qui reprennent, sous la houlette de mon ami Marko Despot, naguère responsable éditorial à L’Age d’Homme, les titres publiés in illo tempore par Dimitri dans une collection justement intitulée La Bibliothèque de Dimitri.

Fresque épique comme Le Guépard

Il y a des livres qui sont des talismans et des signes de reconnaissance ; Le Cheval rouge, si j’ose dire, incarne l’un d’eux. Comment résumer mille quatre cents pages relues avec passion ? Disons qu’il s’agit d’une fresque à la fois épique, comparable aux grands romans tels que Le Guépard ou Guerre et paix (dont il constitue une forme de synthèse), qui nous fait partager la vie – et parfois la mort tragique – d’un groupe de jeunes gens d’un hameau de la campagne lombarde de 1940 à 1975.

Un hiver 42

L’entrée en guerre de l’Italie, le fascisme théâtral et en fait débonnaire (pour ne pas dire ridicule avec sa rhétorique matamoresque), la campagne de Russie et surtout la terrible retraite à partir de l’hiver 42, les carnages d’Afrique et des Balkans, Monte Cassino et le goulag soviétique, l’atroce guerre civile dans le Nord entre Rouges, Noirs et Blancs, l’après-guerre et ses mutations, tout défile au sein de cette impressionnante fresque sociale et politique, mais aussi et surtout spirituelle. Car le roman est apologétique, avec talent, sans une once de mauvaise foi. Un non-chrétien, pourvu qu’il ait le sens du sacré, partagera les émotions de l’auteur, et nombre de ses analyses sur le nihilisme moderne.

En authentique artiste, Corti parvient en effet à rendre la présence du divin – ce que peu sont capables de faire. De même il parvient, au fil des pages, à donner une splendide illustration de l’âme italienne. Roman sur la grâce et sur le destin, en grande partie autobiographique (la retraite de Russie), Le Cheval rouge est aussi un chant inspiré en hommage à l’Italie traditionnelle, celle des paolotti, les catholiques pratiquants. Anachronique au sens noble du terme, torrentiel et en même temps ordonné, émouvant avec intelligence, Le Cheval rouge se révèle comme l’une de ces lectures qui nourrissent l’âme et qui vous marquent à jamais.

Eugenio Corti, Le Cheval rouge, Editions Noir sur blanc.

Emmanuel Macron, un maniaque du “devoir de mémoire”

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La crise sanitaire n’est pas encore terminée que l’Élysée réfléchit déjà à un Mémorial! Comme pour François Hollande, s’inscrire dans l’histoire est une idée fixe chez Emmanuel Macron. Le président est attendu ce dimanche dans l’Aisne pour commémorer la bataille de France (2e guerre mondiale) et lancer l’année « De Gaulle ». 


A-t-on jamais entendu un président de la Vème République (ou même de la IVème) parler de « politique mémorielle » ? Ou même de « sa » politique mémorielle ? Seul Emmanuel Macron évoque si ouvertement le sujet. 

Si l’on en croit le Parisien du 15 mai, Emmanuel Macron réfléchit à faire des cérémonies du 14 juillet « un grand moment de libération du peuple de France » mais aussi à créer un Mémorial des victimes du Covid comme il existe un Mémorial de la Shoah par exemple. « L’idée d’un Mémorial des victimes du Covid fait débat en Macronie » nous apprend le Parisien.

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Emmanuel Macron imagine-t-il que les Français pourraient lui être reconnaissants de se recueillir une fois par an sur une statue ou une stèle dédiée au virus tueur échappé d’un pangolin ou d’un laboratoire livré par la France à la Chine ? Pourquoi pas un jour férié tant qu’on y est ?

Le quinquennat de cauchemar, c’était son destin!

L’article du Parisien est évidemment un ballon d’essai. Il s’agit de savoir s’il serait possible pour Emmanuel Macron de se sculpter un destin sur la maladie, alors que son gouvernement l’a bien mal anticipée (frontières laissées ouvertes, pas de masques, pas de tests, pas de gel hydroalcoolique), et alors que les couacs politiques ont été nombreux et que le virus a endeuillé presque 30 000 familles. 

Ce président qui génère les crises depuis sa nomination ne semble au fond préoccupé que d’une chose : son « destin ». Le 16 avril dernier, il donne une interview au Financial Times dans laquelle il déclare s’être « toujours placé dans les mains du destin » et affirme qu’il entend « se rendre disponible à sa destinée ».

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Dès son élection, il s’est fait filmer marchant seul dans la cour du Louvre, lieu emblématique de l’Histoire des rois de France. Quand Notre-Dame de Paris a brûlé, notre président a parlé de reconstruire la cathédrale en cinq ans et « plus belle ». Et là encore, pour lui, il s’agissait d’associer son nom à un socle pluriséculaire qui le dépassait mais qui l’aurait grandi. 

Dans l’avion qui l’a ramené de Tel Aviv, à l’issue du Forum mondial sur l’Holocauste qui s’est tenu en Israël le 23 janvier 2020, le président de la République a empêché de dormir trois journalistes qui l’accompagnaient pour leur parler des « sujets mémoriels (qui) sont au cœur de la vie des nations. » Il a déclaré : « Qu’ils soient utilisés, refoulés ou assumés, ils disent quelque chose de ce que vous voulez faire de votre pays et de votre géopolitique. » 

Plus à une déclaration hasardeuse près…

Diable ! De quoi ce galimatias était-il le sens ? Dans ce Tel-Aviv- Paris, le président de la République française semblait tester l’idée de faire de la « guerre d’Algérie » un grand moment de repentance nationale. Déjà en 2017, le président candidat avait été en Algérie pour affirmer que la colonisation française, « avait représenté un crime contre l’humanité ». En revenant de Jérusalem en 2020, le président semble avoir imaginé de faire pleurer les Français sur les seuls morts algériens: « la guerre d’Algérie est sans doute le (défi le) plus dramatique. Je le sais depuis ma campagne. Il est là (le défi), et je pense qu’il a à peu près le même statut que la Shoah pour Chirac en 1995. » 

On ne sait encore à quel grand moment de l’Histoire le président pourra effectivement un jour associer son nom. Mais savoir qu’il s’agit d’une obsession éclaire déjà l’invraisemblable « itinérance mémorielle » qu’il s’est infligé en novembre 2018. Emmanuel Macron avait alors tenté de lier les réformes aux commémorations du centenaire de la première guerre mondiale. Entre les étapes « mémorielles » de son programme (arrêts à Morhange, aux Eparges, à Verdun, à Notre-Dame-de-Lorette), Emmanuel Macron avait visité un Ehpad, un centre social, et des entreprises (Novasep, PSA, Renault) etc. Selon l’Élysée, il fallait « lier les douleurs d’hier à celles d’aujourd’hui ». Diantre !

Ainsi s’éclaire aussi la politique africaine d’Emmanuel Macron : l’abandon du franc CFA et la restitution des œuvres d’art à des potentats africains y ont une place importante. « C’est une politique mémorielle pour l’Afrique » dira Emmanuel Macron au Monde. Le président ne veut pas seulement marquer la mémoire nationale, il veut aussi marquer la mémoire des Africains !

Que de maladresse!

Mais il est à craindre que les tentatives multiples d’Emmanuel Macron d’écrire lui-même sa page Wikipedia ne finissent par ressembler à Un président ne devrait pas dire ça. On sait que ce qui devait être une biographie héroïque et la justification politique du quinquennat de François Hollande est devenu, sous la plume de deux journalistes du Monde, un cercueil politique qui a empêché la deuxième candidature du président « normal ». 

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Ces tentatives hollando-macronienne de se forger un nom dans l’Histoire ne sont pas simplement un tantinet mégalo, elles reposent aussi sur un invraisemblable paradoxe : comment ces énarques qui ont privé la France de ses frontières et de sa monnaie, qui ont détruit son industrie, laminé ses institutions et pulvérisé l’enseignement de l’Histoire de France et le « roman national », comment peuvent-ils rêver de marquer la mémoire d’un peuple qu’ils ont entrepris de fondre dans un hypothétique « peuple européen » ? À quel peuple de France rêvent-ils quand ils ouvrent grand les frontières à des millions de migrants musulmans qui ne viennent pas toujours pour commémorer Louis XI ni Charles de Gaulle ? À quel peuple de France rêvent-ils quand ils mitraillent à coups de LBD les plus révoltés de ceux que leur politique a relégués à la périphérie ? 

Force de l’inconscient, Emmanuel Macron continue de rêver national quand réforme après réforme, c’est un pays entier qu’il éparpille.

Un président ne devrait pas dire ça...

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Le grand abandon: Les élites françaises et l'islamisme

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Enseigner masqué?

L’Éducation nationale est contrôlée depuis si longtemps par les pédagos que malgré mes demandes réitérées, je n’ai jamais eu le loisir de former des enseignants. « Non, pas vous, Monsieur Brighelli, vous êtes… trop… » Mais si je l’avais fait, j’aurais commencé par expliquer que l’enseignement est prioritairement un art de la scène, et que l’on demande à un prof d’être avant tout un acteur. Un bon acteur. Et un acteur joue avec la voix, certes, mais aussi avec les mimiques, les gestes, tout le non-verbal si essentiel pour enrober et faire passer le message…

Imaginez-vous Hamlet ou Ruy Blas, Iphigénie ou Dorine, arriver masqués sur scène comme s’ils entraient dans un bloc opératoire ? Lorenzaccio à la rigueur, avec un masque vénitien, même si ça se passe à Florence. Mais la beauté du masque de carnaval tient justement à ce qu’il laisse à la bouche le libre exercice de ses sortilèges.

Il y a quelques années, en prononçant le vers fameux « Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent », l’actrice qui interprétait Phèdre au Théâtre de la Criée, à Marseille, choisit de se déshabiller totalement. Sidération puis fou rire nerveux du public : elle avait un très joli ticket de métro en guise de buisson pubien qui en aucun cas n’avait l’air antique, ni classique — ni quoi que ce soit en accord avec les vers suivants. Comme elle a gardé cette tenue minimaliste jusqu’au bout de la pièce, on n’a plus vu que ça — un gâchis…

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J’imagine la même scène selon les codes nouveaux. « Que ces vains ornements… » — et l’actrice ôte tout, sauf le masque FFP2… Et le vers suivant devient : « Quelle im’ortune main, en formant ‘ous ces nœuds… » — étant entendu que le masque commence par gommer les occlusives, qu’il s’agisse des bilabiales, p et b, des dentales d et t, ou des vélaires k et g ?

Faire cours avec un bâillon sur le visage ? J’ai essayé, pour voir : ça étouffe la voix, j’ai l’air d’un autonomiste corse empêtré dans sa cagoule, d’un outlaw de western bafouillant dans un foulard trop serré : « La …ourse ou …a …ie… ». Éclat de rire général, et le bandit consterné repart penaud. Alors, en classe, que donnerait, sous l’une de ces protections faciales dont on veut nous affubler, « le Corbeau et le renard » ? « Maî’e or’eau sur un ar’re erché / …enait ans son ec un fromage… » Là aussi, fou rire garanti. Quelqu’un a-t-il envie de porter son ticket de métro en travers du visage ?

Enseigner est un art suprême de la communication — pire encore que le métier de comédien. Ce dernier se soucie d’être entendu, de faire effet sur le spectateur, mais sa fonction pédagogique, depuis qu’Euripide et Sophocle sont morts, s’est singulièrement minimisée. Émouvoir est déjà bien ; faire entrer dans le ciboulot est une autre paire de manches. Il y faut le corps tout entier, les modulations les plus exquises, l’habileté la plus consommée. Il y faut les ressources d’une expérience, parce que comme un vrai comédien, c’est en soi que l’on va chercher l’émotion qui se transmettra aux élèves. Essayez de faire pleurer des gosses en leur lisant « la Petite marchande d’allumettes » sous le masque… Les gonflements du textile, quand on prononce assez fort pour être entendu par une classe entière dans une salle de 63m2 et 315m3, rajoutent un aspect comique intéressant, entre expansion du tissu — expiration — et contraction soudaine — inspiration. Quant à la discipline… « …evin, ais-oi » — vous allez voir si Kevin la boucle après ça.

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Et je passe sur la façon dont l’élastique coupe le visage, cisaille l’oreille, sans que vous puisiez modifier quoi que ce soit pendant deux heures au moins — la durée banale d’un cours en prépas… Quant à la mouillure progressive du tissu, gardons-la pour la bonne bouche.

A Grasse, un collégien attend ses profs avec impatience pour la reprise des cours © Frederic DIDES/SIPA Numéro de reportage: 00958261_000015
A Grasse, un collégien attend ses profs avec impatience pour la reprise des cours © Frederic DIDES/SIPA Numéro de reportage: 00958261_000015

Enseigner est un art de la scène, et un cours est aussi fatigant qu’une représentation. Alors imaginez, vous qui n’exercez pas ce métier, ce que c’est que se produire sur scène cinq ou six heures par jour… quel acteur le supporterait ? Même la troupe de Peter Brook, quand elle jouait le Mahabharata dans la carrière de Boulbon, au festival d’Avignon en 1985, avait droit à des pauses, des remplacements, des jours off. Un prof, c’est un Mahabharata par jour, quatre ou cinq fois par semaine. Qui le supporterait, sans un entraînement conséquent ? C’est un art tout physique et tout mental « en même temps ». Alors, avec un accessoire en travers de la bouche, qui gêne la prononciation, et empêche de jouer avec le visage, cet artefact essentiel du dialogue…

Est-il encore permis de critiquer un décret destiné à rassurer les parents de gosses qui statistiquement ne risquent rien, ou les profs hypocondriaques ? Le masque est une mutilation, une entrave non à la liberté d’expression — nous n’en sommes plus là — mais à l’expression tout entière. À moins que l’on ne nous invite dorénavant à mimer nos cours, ou à tout écrire au tableau. Spectacle ravissant que ces enseignants tournant sans cesse le dos à leurs élèves. Enseigner est un art de séduction, pas de reddition ni de fuite.

PS. Ajoutons pour être complet que l’obligation imposée par certains magasins (la FNAC par exemple) d’entrer chez eux masqué me décourage à tout jamais d’aller chez eux claquer mes sous.

Une conscience s’en va

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L'acteur français Michel Piccoli, en 1963 © DALMAS/SIPA Numéro de reportage: 00365915_000002

Disparition de l’acteur Michel Piccoli à l’âge de 94 ans


Il fut une époque où la jeunesse française avait envie de voter à gauche, seulement en écoutant Michel Piccoli à la télévision. Une envie d’y croire simplement, de le suivre dans tous ses combats et de l’imiter aussi, un peu. Cette jeunesse d’alors courait dans les urnes, au risque de se perdre et de se tromper. Elle défilait avec enthousiasme, pétitionnait avec cœur, placardait dans la joie, j’oserais presque dire, sans calcul politique. Peu importe l’idéologie mise en avant, l’essentiel se niche toujours ailleurs, dans le fantasme et l’imaginaire. Dans la perception que nous avons des honnêtes hommes. Longtemps après, il laisse en nous, simples spectateurs, une trace, une marque, une attitude qui ne s’effacent jamais vraiment. La mort ne les tue pas. Et puis, il y a dans les défaites politiques, surtout intellectuelles, un panache qui élève, qui rend immortel, qui donne des atours chevaleresques à une carrière. Tout ça semble si loin aujourd’hui, le parti communiste, Mitterrand, les socialistes, l’alternance, toutes les aspirations d’un peuple libre et émancipé, la fable d’un monde civilisé face aux puissances de l’argent. La lutte était inégale. Nous avons connu tant de déconvenues depuis. 

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Magnétique

Dans ce chaos en marche, Piccoli était un phare, vieux commandeur au milieu des ânonneurs et des tricheurs, sage aux cheveux courts, rare et précieux comme un alexandrin. On lui reconnaissait, outre un immense talent, une droiture dans ses engagements. Une vérité, un mot tant de fois sali et trahi. D’autres ont élimé leurs vestes à force de les retourner. Piccoli semblait immunisé contre l’opportunisme, cette maladie du siècle naissant, cette volonté d’aboyer avec les chiens. Il était ce seigneur des planches, admiré par le public et choyé par la critique, encarté par l’Obs et enchristé dans les bons sentiments, un de ces princes italiens ténébreux que l’on croise dans les romans de Giuseppe Tomasi di Lampedusa qui auraient eu des opinions progressistes. En face, dans l’autre camp, celui qualifié, à la hâte, de factieux, on rencontrait un type comme Maurice Ronet, son pendant réactionnaire. Avec ces deux-là, vous avouerez que la partie avait une sacrée allure, le débat prenait de la hauteur, ils suscitaient vocations et emballements. Leur donjuanisme s’apprenait dans les cafés du quartier latin à l’heure de la sieste. La mesquinerie, cette vengeance des faibles, leur semblait étrangère. Piccoli laissait la rouerie aux médiocres. Les filles n’avaient d’yeux, en ce temps-là, que pour ces beaux mecs qui roulaient en Maserati Ghibli ou en Alfa Romeo Giulietta Sprint. J’aurais tant voulu que les universitaires de mon époque, ces déplorables années 1980/1990, les architectes ou encore les éditorialistes de gauche ressemblent à Piccoli. Je m’étais fait à l’idée, peu à peu, qu’un type professant des idées socialement avancées devait obligatoirement avoir la gueule de Piccoli, cette bohème élégante, un brin corseté par des manières aristocratiques. Le plein et le délié de mon enfance, en quelque sorte. On était d’abord saisi par sa présence à la limite de la gêne, une intensité dans le regard qui continue à vous mettre mal à l’aise, puis une folie à peine contenue et enfin ce magnétisme, assemblage sauvage d’un charme vénéneux et d’une voix sortie d’outre-tombe. Un tel concentré n’existe plus. Le brio avait été inventé pour lui. Un extrait de parfum fortement alcoolisé, celui du Saint-Germain-des-Prés des années 1950/1960, d’une scène dite engagée, les grands réalisateurs à la rescousse, une vénération pour les écrivains et la splendeur du texte, le plaisir d’en découdre par le jeu. Les moins de quarante ans ne peuvent pas comprendre cet attrait pour une parole et une stature, l’un n’allant pas sans l’autre. Pour incarner les espérances d’un peuple éclairé, il ne suffisait pas d’être un comédien surdoué, il fallait ce supplément. Cette morgue qui peut vriller en rire. Étrange et poétique. 

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Les acteurs de gauche, c’était mieux avant

Après lui, l’acteur de gauche comme totem de notre paysage culturel s’est métamorphosé en un roublard cynique. Cette figure a perdu de sa superbe, elle a fini par être la caricature d’elle-même, moraliste endiablée et militante dans la coulisse. Piccoli, en porte-voix, était plus crédible qu’un Montand à canotier, une version plus existentialiste que music-hall, il avait ce côté Jean Daniel à l’âpreté savamment orchestrée qui impose la crainte et le respect. Piccoli était explosif en costume de flanelle. Il avait cette outrance des élus, cette capacité à déborder son adversaire par une dinguerie, une exaltation suprême, indomptable que l’on retrouve également chez Marielle, Rochefort ou Noiret. Piccoli m’a éduqué. J’ai rêvé de faire comme lui. Je l’ai follement aimé au volant de son Alfa dans Les Choses de la vie ou enlaçant une Romy déchirante de sensualité mais aussi, le crâne rasé, du côté de Rouffio dans le personnage exagérément mégalomane de Grezillo. Il fut un maître en irrévérences.

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Seine Saint-Denis: la France d’après la France

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©Ludovic MARIN / AFP

La faillite de l’Etat en Seine-Saint-Denis n’est plus à prouver. Policiers, professeurs et autres fonctionnaires fuient ce département à l’immigration galopante où la consommation de drogue s’est banalisée.


Vous rêvez d’enseigner ? L’académie de Créteil recrute actuellement 500 contractuels, principalement pour la Seine-Saint-Denis. Inutile de vous précipiter, elle recrutera encore demain. L’ancienneté moyenne d’un enseignant dans le département est en effet inférieure à deux ans. L’Éducation nationale y enregistre plus de 300 demandes de départs pour une demande d’affectation.

Vous préférez la police ? Dans le 93, votre carrière sera accélérée, grâce à l’avantage spécifique d’ancienneté (ASA), qui permet d’accéder plus vite au grade supérieur. Et pour cause : comme les enseignants, les policiers expérimentés n’ont souvent qu’une envie, quitter le département.

Vous pouvez aussi tenter votre chance comme policier municipal. L’État a fait son possible ces dernières années pour déléguer la tranquillité publique aux élus locaux. Il a réussi. Désormais, ce sont eux qui gèrent la pénurie de personnel. « Il manque 1 500 policiers municipaux en Île-de-France, et particulièrement en Seine-Saint-Denis, explique Cédric Michel, secrétaire général du Syndicat de la police municipale (SDPM). Je reçois un appel par mois d’un DRH municipal qui me demande des contacts. Inutile de dire que les communes qui ont des quartiers difficiles ont le plus grand mal à trouver des policiers. Si elles lésinent sur les salaires, c’est mission impossible. Personne ne va risquer sa vie pour 1 800 euros par mois. » Et aucune prime ne retiendra un professeur de sport qui voit un de ses élèves se faire poignarder à mort en cours d’EPS, comme cela est arrivé en octobre 2019 aux Lilas.

Les risques du métier sont moins grands au tribunal de grande instance de Bobigny, et pourtant, un tiers des magistrats du siège s’en va tous les ans, pointait en 2018 le rapport sur les missions de l’État en Seine-Saint-Denis, des députés Rodrigue Kokouendo et François Cornut-Gentille.

A lire aussi, entretien avec le député François Cornut-Gentille: «On ne connaît même pas le nombre réel d’habitants du 93»

L’État débordé

L’épidémie de Covid-19 a dissipé les derniers doutes, s’il en subsistait : la puissance publique est à la peine en Seine-Saint-Denis. Elle a du mal à faire respecter le confinement, comme elle a du mal à lutter contre le trafic de drogue en temps normal. Essaye-t-elle même encore ? « Ce n’est pas une priorité que de faire respecter dans certains quartiers les fermetures de commerces et de faire cesser les rassemblements », aurait déclaré le secrétaire d’État à l’Intérieur Laurent Nuñez, le 18 mars, lors d’une réunion en visioconférence avec les préfets de zone de défense, selon Le Canard enchaîné. Conséquence, l’État a été débordé par les patients, comme il est débordé depuis des années par les élèves ou les justiciables. Alors que le Covid frappe surtout des personnes âgées, le département le plus jeune de France (36 % de moins de 25 ans contre 30 % en moyenne nationale) enregistre le pic de mortalité le plus élevé du pays (128 %), derrière le Haut-Rhin (144 %).

Le président du conseil départemental, Stéphane Troussel (PS) aime à dire que la Seine-Saint-Denis est l’avenir de la France. On craint qu’il finisse par avoir raison

Quel rouage de la puissance publique n’est pas grippé dans le département ? Les délais de la justice y sont tellement scandaleux que l’État a été condamné pour « déni de justice » par le tribunal de grande instance de Paris, en octobre 2017. Au tribunal d’instance d’Aubervilliers, l’attente pour une audience atteint douze mois, contre deux à Paris. La préfecture de Bobigny fait pire. Elle fabrique des étrangers en situation irrégulière. Il y a quelques années, ils formaient des files d’attente dans le froid et la pluie, dès l’aube. Tout a été dématérialisé. Seulement, comme l’explique un porte-parole de la Cimade Île-de-France, « le service de prise de rendez-vous en ligne pour les demandes de titres de séjour est gravement défaillant. Nous l’avons testé à grande échelle, avec le concours d’un informaticien. Des centaines de tentatives ont échoué. Obtenir un rendez-vous pour une régularisation est pratiquement impossible. Pour un renouvellement, il faut parfois patienter un an pour obtenir un titre valable deux ans ! Il n’est même pas possible d’avoir un récépissé de demande de renouvellement, à produire obligatoirement en cas de contrôle. Il y a eu des recours devant le tribunal administratif. La préfecture a été condamnée, mais rien n’a changé. »

Que les Séquano-Dionysiens se rassurent, l’État ne leur en veut pas spécialement. Partout en France, en 2017, des préfectures ont raté magistralement une autre dématérialisation, celle de la délivrance des certificats d’immatriculation. Les bugs ont généré des centaines de milliers de réclamations. Un nouveau métier est apparu, intermédiaire en demande de carte grise. Il a fait vivre des dizaines de petites sociétés éphémères pendant deux ans, le temps d’arriver à un service normal.

Quant à l’attractivité du métier d’enseignant, elle est désormais en berne au niveau national. La Cour des comptes, qui s’est penchée sur le sujet en mars 2018, a constaté que, depuis 2013, des milliers de postes n’avaient pas été pourvus par les jurys des concours, faute de candidats en nombre suffisant. Quant au trafic de drogue, il s’est banalisé, et pas seulement à l’ombre des tours de Bagnolet ou de Montfermeil. Les saisies de drogue record de 2018 sont un indicateur ambivalent, car elles reflètent autant l’activité des services que celle des trafiquants. La hausse de la consommation, en revanche, est éloquente. Le cannabis est dépénalisé de facto. On en trouve sur Twitter. Quant à la cocaïne, la part des 18-24 ans l’ayant expérimentée a été multipliée par quatre en vingt ans et frôle les 6 %, selon le Service d’information, de renseignement et d’analyse stratégique sur la criminalité organisée du ministère de l’Intérieur (Sirasco).

Le président du conseil départemental, Stéphane Troussel (PS) aime à dire que la Seine-Saint-Denis est l’avenir de la France. On craint qu’il finisse par avoir raison. Comme le dit le député François Cornut-Gentille, la Seine-Saint-Denis est seulement le premier département où la paralysie de l’État devient impossible à nier !

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Le mantra des moyens supplémentaires

La solution passe-t-elle par des moyens supplémentaires, comme le braillent les associations et les belles âmes ? « Je n’y crois plus, tranche un ancien directeur général adjoint du conseil départemental. Des renforts en policiers, magistrats et infirmières ne nuiraient pas, mais dans certains secteurs, dont le social, les équipes sont très étoffées. Quant aux grands travaux… On nous raconte que le métro du Grand Paris métamorphosera le secteur Clichy-Montfermeil en 2024. C’est vrai que cette partie du département est à plus d’une heure de Paris, mais Saint-Denis et Aubervilliers sont déjà bien reliés à la capitale. On voit ce que cela donne… Par ailleurs, il y aurait beaucoup à dire sur la “pauvreté” de certaines communes. Je me souviens d’une réunion à la préfecture, après les émeutes de 2005. J’accompagnais des élus venus réclamer de l’argent. Un fonctionnaire a sorti les chiffres des capacités d’autofinancement, ville par ville. C’était éloquent. »

Cette capacité d’autofinancement (CAF) correspond à la marge de manœuvre d’une ville, une fois payées les dépenses obligatoires (chauffage de la piscine, salaires des agents, etc.). Effectivement, la consultation de cette donnée dans le 93 apporte son lot de surprises. En 2018, celle de Bobigny était de 16,8 millions d’euros, soit deux fois plus que Narbonne, pour une population identique (environ 52 000 habitants). Aubervilliers affichait 23,4 millions d’euros de CAF pour 84 000 habitants. Un tiers de plus que Versailles-la-Bourgeoise à population équivalente ! Quant à Saint-Denis, à 22 millions d’euros de capacité d’autofinancement pour 112 000 habitants, elle est au niveau d’une ville réputée « normale » de taille comparable, par exemple Rouen (24 millions). Rien d’étonnant. Ces communes aux portes de Paris abritent des sièges sociaux qui payent des taxes en abondance. Les mairies concernées communiquent toujours sur leurs besoins, réels, mais elles oublient systématiquement de mentionner leurs ressources.

100 000 ménages partent chaque année

Encore faut-il savoir comment les employer. Pour cela, il faut connaître la population, au moins dans les grandes lignes. Dans le 93, on n’y est pas. La seule certitude à propos du nombre de clandestins est son énormité. Plus de 15 % de la population de Seine-Saint-Denis se renouvelle rapidement, sans qu’on sache exactement laquelle, ni pourquoi. « Dans l’école maternelle où je travaille, à L’Île-Saint-Denis, un élève sur cinq part chaque année sans avoir fini le cursus, pointe Marie-Hélène Plard, secrétaire départementale du SNUipp-FSU. C’est nettement plus que dans une école ordinaire. » Aucune étude approfondie ne semble avoir été réalisée sur cette donnée essentielle que sont les arrivées et les départs. Si les familles dont la situation s’améliore s’en vont, pour être aussitôt remplacées par des nouveaux venus en grande difficulté, résorber la misère dans le secteur devient une tâche sans fin.

Schématiquement, chaque année 100 000 ménages quittent le 93 pour 75 000 arrivées (sur un total de quelque 580 000 ménages). Impossible de savoir combien de partants sont des ménages pauvres dont la situation s’améliore, des cadres mutés, des installés de longue date qui ne supportent plus l’ambiance, des retraités qui retournent dans leur Aveyron natal, etc. Malgré ce solde négatif, la population continue à croître légèrement, car les familles immigrées font beaucoup d’enfants. Sujet sensible, évidemment. La démographe Michèle Tribalat ne s’est pas fait que des amis en osant dire ce que tout le monde peut constater de visu : les jeunes d’origine européenne sont en voie de disparition dans plusieurs grandes communes du 93[tooltips content= »Voir Les Yeux grands fermés, Denoël, 2010. Selon Mme Tribalat, en 2005, déjà, 77 % des mineurs de Clichy-sous-Bois étaient d’origine étrangère. Dans Trop classe ! Enseigner dans le 9-3, Libertalia, 2016, Véronique Decker, directrice d’une école Freinet à Bobigny, relève aussi la disparition des élèves d’origine française. »](1)[/tooltips]. Les banalités généreuses sur le département aux « 170 nationalités » remplacent le nécessaire bilan sur les conséquences concrètes, non fantasmées, de l’immigration en Seine-Saint-Denis. Là encore, la myopie organisée des pouvoirs publics concerne toute la France, mais prend des proportions vraiment embarrassantes dans le 93.

Le lien est plus que probable entre l’immigration et les mauvais résultats des collèges et lycées du département. L’Éducation nationale esquive le sujet. Les parents ne sont pas dupes. Selon le syndicat départemental SNES-FSU, 500 à 600 élèves quittent chaque année le public pour le privé. « À Saint-Ouen, ajoute Marie-Hélène Plard, la ville a été déçue. Elle a vu arriver une nouvelle population, chassée de Paris par les prix de l’immobilier. Elle comptait sur leurs enfants pour ramener de la mixité sociale. Ils ne sont pas au rendez-vous. Beaucoup de parents les ont laissés à l’école à Paris. » Ces « néobanlieusards » seraient-ils indifférents au dynamisme de ce « département jeune, métissé, solidaire, écologique et innovant » à « l’incroyable bouillonnement artistique et culturel » que leur vantent les communicants du conseil départemental ?

Les yeux grands fermés (L'immigration en France)

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Italie: le Tyrol du Sud se rebiffe

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Employé de la protection civile italienne, vallée de la Fiscalina (Sud-Tyrol). Auteurs : MIRKO GUARRIELLO/AP/SIPA.

La crise du coronavirus ravive les velléités d’indépendance de la région germanophone italienne voisine de l’Autriche.


« Los von Rom », « Freiheit »… Depuis quelques semaines, fleurissent à nouveau sur les murs (et même les champs, comme le prouve cette photo étonnante publiée par la presse liechtensteinoise) les slogans hostiles à Rome dans une partie de la province italienne du Trentin-Haut-Adige, que les germanophones appellent Tyrol du Sud. Motif ? La province, certes autonome mais intégrée à l’État italien, subit de plein fouet les conséquences des mesures imposées  par Rome en raison de la crise du coronavirus, alors qu’elle souhaiterait s’en démarquer afin d’autoriser davantage de flexibilité dans la région, peu touchée par l’épidémie.

Une occasion en or pour les indépendantistes, qui n’ont pas manqué de monter au créneau pour demander le divorce avec Rome. La pression de la population et des entreprises locales est telle que la principale force germanophone de la province, le parti populaire sud-tyrolien ou SVP (Südtiroler Volkspartei) a dû se montrer offensif avec les autorités centrales italiennes, tout en conservant une certaine diplomatie – un difficile jeu d’équilibriste. D’autres n’y sont pas allés de main morte. Sven Knoll, député du mouvement indépendantiste STF au parlement local, a notamment demandé que le Tyrol du Sud puisse prendre des mesures indépendantes contre le coronavirus, allant jusqu’à déclarer que « la désobéissance politique à Rome est nécessaire pour protéger le Tyrol du Sud des dommages collatéraux de cette crise. Nous ferons donc tout notre possible pour rendre le Tyrol du Sud indépendant de l’Italie », ravivant une vieille polémique en Italie.

Une animosité qui ne date pas d’hier

Comme le rappelait Blandine Le Cain dans Le Figaro en septembre 2018, « sept habitants sur dix [de cette province] sont germanophones, selon un recensement de 2011. Ce multilinguisme s’explique par le fait que cette région fut autrichienne pendant des siècles ».

Et d’ajouter : « La région, qui regroupe aujourd’hui 500 000 habitants, a été rattachée à l’Italie à l’issue de la Première Guerre mondiale. Intégrée auparavant à l’empire d’Autriche-Hongrie jusqu’à sa division, en 1918, la zone est passée sous administration italienne en contrepartie de l’engagement italien dans le conflit. Le pays revendiquait le territoire de longue date, au cœur des routes commerciales alpines. Le gouvernement prévoyait initialement de laisser une large autonomie à la région, mais l’arrivée au pouvoir de Mussolini en 1922 a changé la donne. Le dictateur mène une politique d’«italianisation» de la région, tandis que ses partisans et ceux d’Hitler s’y déchirent. Le retour du Haut-Adige au sein du territoire autrichien a été envisagé à la fin de la Seconde Guerre mondiale. La région reste finalement dans le giron italien dans le souci d’éviter une trop forte déstabilisation du pays, mais avec la contrepartie exigée par les Alliés d’une autonomie importante de la région. Pour contourner cette mesure, le président du conseil de l’époque choisit toutefois de coupler la province de Bolzano avec celle de Trente, une ville un peu plus au sud, majoritairement italophone. De là naît la région Trentin-Haut-Adige telle qu’elle existe aujourd’hui ».

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Or depuis, même si un statut particulier d’autonomie a été obtenu en 1972, les occasions de croiser le fer avec Rome sont régulières. Avant que la coalition ÖVP-FPÖ ne périclite en mai 2019, l’un des projets du gouvernement autrichien était par exemple de proposer des passeports aux habitant du Tyrol du Sud, une démarche qui avait suscité une levée de boucliers du côté de la piazza Colonna.

Ambiance glaciale

La crise sanitaire du coronavirus est la toile de fond de ce nouvel affrontement. Lundi 4 mai, le ministre responsable des questions régionales, Francesco Boccia, du Partito Democratico (PD) social-démocrate, s’est même rendu à Bozen (ou Bolzano, pour les italophones…) pour s’entretenir avec le gouverneur Arno Kompscher et d’autres hauts dirigeants du SVP. Lors d’une conférence de presse conjointe au Palais Widmann, siège du gouvernement du Tyrol du Sud, Boccia et les ténors du SVP (soutenus notamment par la Ligue) n’ont pas caché leurs désaccords.

De son côté, le mouvement indépendantiste STF (Süd-Tiroler Freiheit) multiplie les invectives à l’égard de Rome. Dans un communiqué, il a notamment déclaré que « le Tyrol du Sud ne peut plus se faire dicter sa conduite par Rome. Peu importe ce que veut l’Italie, le Tyrol du Sud doit maintenant suivre sa propre voie sans se laisser décourager et ouvrir les entreprises comme prévu. Nous ne sommes pas attachés à l’Italie, mais au peuple du Tyrol du Sud ».

Force est de constater que le territoire national italien présente de grandes disparités économiques et sociales selon les régions, et que par ailleurs la propagation du Covid 19 y a été très hétérogène. Les élus du Tyrol du Sud, quelle que soit leur obédience, s’appuient sur les chiffres officiels (quelques milliers de cas pour 290 morts à ce jour, soit environ 1% du bilan en Italie) pour justifier leurs demandes.

Même le New York Times s’est intéressé à cette situation, citant notamment Michl Ebner, président de la chambre de commerce du Tyrol du Sud : « vous ne pouvez pas appliquer les mêmes règles de Lampedusa au col du Brenner ! »

Ne laissons pas notre société s’enliser dans une vie amoindrie et névrotique

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Couple parisien masqué © Lewis Joly/SIPA Numéro de reportage: 00961205_000009

Certains aimeraient imposer le port du masque pour tous et partout.


J’entends avec inquiétude que des voix s’élèvent pour réclamer le port du masque obligatoire. Alors que l’expérience nous a appris que ce virus n’est vraiment dangereux que pour les personnes fragilisées par d’autres maladies, que la simple distance physique suffit largement à protéger ceux qui seraient encore inquiets, et au moment même où le taux de circulation du virus, de l’aveu des autorités qui nous gouvernent, n’est plus que de 0 à 6% sur la majeure partie du territoire, cette demande est non seulement disproportionnée, mais irrationnelle, dangereuse pour notre sociabilité et, disons-le, pour notre santé mentale à tous.

Certains d’entre nous ne trouvent plus désormais de sentiment d’exister que dans la peur, de jouissance que dans la contrainte et la punition qu’ils peuvent voir infligées aux autres

Nous avons déjà enduré une privation de nos libertés les plus fondamentales pendant près de trois mois, qui a nui à l’instruction de nos enfants, à la santé psychologique des personnes isolées, à notre économie, au risque de plonger dans la détresse ceux qui devront mettre la clé sous la porte ou qui perdront leur emploi dans les mois qui viennent, au risque enfin d’affaiblir durablement notre pays. Tout cela, alors que l’utilité de cette privation de liberté reste à démontrer. 

Le confinement strict de la France: déraisonnable?

Nous avons été traqués jusque sur les sentiers les plus déserts, là où précisément le risque sanitaire était nul. Nous avons été placés sous la menace d’amendes, mirobolantes pour ceux d’entre nous qui font vivre leur famille avec moins de 2000 euros par mois, pour des infractions aussi graves qu’avoir parlé deux minutes à la fenêtre avec un mari en EPHAD, avoir fait des emplettes jugées comme ne relevant pas de la première nécessité, ou avoir tenté d’aller chercher un enfant en détresse morale dans sa chambre d’étudiant mais qui, parce que majeur, a été décrété invulnérable (tous ces cas sont véridiques). Quoiqu’il en soit la simple obligation de devoir remplir une attestation de dérogation pour aller acheter son pain était déjà en soi scandaleuse. Jamais d’ailleurs nous n’avions vécu sous un tel régime.

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Le pire reste encore ce qui a été et est encore largement passé sous silence : on nous a enjoint de laisser souffrir et mourir ceux que nous aimions, et qui nous aimaient, seuls, sans le soutien d’un voix, d’une main, d’un visage ami. 

Et nous avons subi tout cela cependant que des mesures de bon sens comme fermer les frontières, tester les malades et leur proposer un traitement qui semble efficace plutôt que rien, ont été moquées, vilipendées et refusées. Du côté des gouvernements comme du côté du peuple, il faudra bien un jour se demander quelle éducation nous avons promue, qui a mené à cette pantalonnade. Comment les Français, qui se targuent d’avoir été autrefois les champions de la raison et de la liberté, en sont-ils arrivés là ? 

Les Français pris pour des idiots

La population a été désorientée par les palinodies continuelles de ses gouvernants ; tétanisée par des mises en accusation répétées qui nous désignaient comme des enfants pas sages et bons pour le fouet ; plongée dans un état de psychose par des discours alarmistes à souhait, enflés d’hyperboles guerrières, et par la grand messe vespérale, le rabâchement quotidien des chiffres de la mortalité par coronavirus jamais mis en perspective rationnelle avec d’autres chiffres significatifs, opération pourtant essentielle à toute démarche scientifique, qui aurait permis de relativiser la gravité de l’épidémie qui nous a touchés.  

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Jamais nos gouvernants ne se sont vraiment adressés à nous comme à des citoyens adultes, libres, éclairés et responsables. Pour la première fois peut-être, on a regretté de n’être pas Allemands ou Suédois… On nous a même affirmé sans rire que se laver les mains était un acte héroïque. C’est dire à quel degré de bêtise et de veulerie nous avons été ravalés – et quelle vanité en même temps nous enfle : nous sommes prêts d’éclater.

Pente glissante

Malheureusement, en ces matières, la planche a été savonnée de longue date. Il n’est donc pas difficile pour une partie de la population de se laisser maintenant glisser sur la pente, faute de raison, de mesure, de bon sens et de dignité. Certains d’entre nous ne trouvent plus désormais de sentiment d’exister que dans la peur, de jouissance que dans la contrainte et la punition qu’ils peuvent voir infligées aux autres. Ces tristes passions sont encore galvanisées par la rhétorique du “jour d’après”, qui donne furieusement envie que quelque chose se passe, fût-ce n’importe quoi. Des masques ! Des masques ! Des masques ! L’envie du pénal, pour reprendre la terrible formule de Philippe Murray, semble devenu le tout de notre libido. Seulement, à la fin, ce n’est plus drôle ! 

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Céder à la tentation démagogique en rendant le port du masque obligatoire, serait faire courir un risque délétère à toute la société. Nous sommes des animaux sociaux. Voir le visage de l’autre, c’est la condition pour se reconnaître en lui, pour l’aimer et le respecter, pour vivre en confiance avec lui. “Tu ne tueras point” est la première parole du visage, écrit Lévinas. Le masque obligatoire ne peut que tendre à nous affranchir, subrepticement, de ce commandement, fondateur de toute sociabilité humaine. Ce n’est pas sans raison que nous nous sommes opposés au port de la burqua dans l’espace public. Offrir son visage, et accepter celui de l’autre, est la condition sine qua non d’une fraternité réelle et vécue. 

Résister à la logique hygiéno-collectiviste

On nous citera sûrement le merveilleux modèle de certains pays asiatiques, où le port d‘un  masque de protection est courant. D’abord il est courant, certes, mais il n’est pas obligatoire. Ensuite, je ne sache pas que les relations entre individus dans ces sociétés y soient plus heureuses, plus épanouies qu’ici. Cette admirable mentalité hygiéno-collectiviste libérale qui encourage la généralisation du port du masque, est aussi celle qui voit le taux de fécondité dégringoler le plus remarquablement (comme à Singapour, Taïwan ou en Corée du Sud), et qui voit augmenter inversement le nombre d’adultes n’ayant jamais connu aucune expérience sexuelle à deux. Aussi, comme exemple de bonne santé et de vitalité, il faudra pour me convaincre trouver des exemples plus probants. 

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Mais qui se lève pour défendre notre liberté d’abord, notre fraternité ensuite ? Où sont les hommes et les femmes de courage et de bon sens, qui osent résister à la psychose ambiante ? Nos partis politiques ont rivalisé dans la demande de protection, mais bien peu dans le souci de nos libertés et de notre fraternité. Sur le sujet du masque, notre gouvernement semble heureusement, malgré ses errements, connaître un sursaut de bon sens, retrouver un peu du très nécessaire instinct de survie : espérons qu’il tiendra bon face aux sirènes de la peur irraisonnée et du désir de contrôle total. Ne laissons pas notre société s’enliser dans une vie amoindrie et névrotique.

Taché quitte LREM: le non-événement dont tout le monde a parlé

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Le député Aurélien Taché © IBO/SIPA Numéro de reportage : 00825540_000006

« Ah non, moi je veux plus jouer avec tous ces méchants de droite! » aurait affirmé le député pro-voile en claquant la porte


Que s’est-il passé dans notre bon pays pour que, en pleine crise sanitaire et à l’aube d’une crise économique, sociale et sans doute démocratique, les chaînes d’information continue fassent un événement politique du départ d’Aurélien Taché de LREM ? La mise en scène de ce séisme politique de magnitude 0,000001 pose véritablement question. 

On me reprochera sans doute d’en rajouter une couche dans ces colonnes, et d’une certaine manière, on n’aura pas tort. Sauf qu’il n’est pas véritablement question ici de traiter du départ du député communautariste Taché de LREM en tant que tel, mais de faire état de ma perplexité.

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La gauche bébête ne pèse pas grand chose

Aurélien Taché en fait, ne représente rien. Il n’a aucun poids politique. Il n’aurait jamais pu être député sans l’arrivée d’Emmanuel Macron, son « nouveau monde », et le recrutement des candidats LREM via envoi de CV à Jean-Paul Delevoye. Dans cette distribution cinématographique, il fallait de tout. De la juppéiste étant passée par toutes les écuries UMP-LR comme Aurore Bergé, de la « grande gueule  populo RMC » comme Claire O’Petit, mais aussi de la « gauche bébête » comme Aurélien Taché ou Guillaume Chiche. Arrêtons-nous un moment sur cette dernière. Taché est né en 1984. Au moment où la gauche mitterrandienne avait entamé sa mue. Adieu, rupture avec le capitalisme, nationalisations, ouvriers et Chevènement. Bonjour l’Union européenne, l’alignement sur l’Allemagne, SOS Racisme, Pierre Bergé et Jacques Delors. Taché, né en 1984, est de la génération abreuvée des sitcoms d’AB productions, Hélène et les garçons et leurs interminables discussions cul-cul-la-praline à la « Cafèt’ » ainsi que des odieux « Musclés », symboles de l’hétéropatriarcat tournés en dérision. Il n’est donc pas fortuit que Taché ait pris parti pour le hijab, comparé à l’occasion au « serre-tête des petites catholiques », ni qu’il ait expliqué son dégoût de l’État-nation et sa volonté de le voir disparaître dans une Europe plus vaste et tolérante, ni, enfin, qu’il soit un partisan de la GPA. Il n’est guère étonnant non plus qu’en bon partisan du laisser-faire, il ait voté les lois de Pénicaud sur le travail. 

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Taché en route pour le monde d’après!

Alors pourquoi quitter LREM et intégrer l’éventuel nouveau groupe parlementaire qui pourrait réunir une pelletée de déçus du macronisme ? Taché craint l’après-Covid 19. Il craint autant la prise de pouvoir de la frange venue de la droite (Philippe – Le Maire) que des murmures chevènementistes à l’oreille du président. Si c’est pour ajouter des frontières, ne plus penser aux enjeux sociétaux, privilégier la reconstruction d’une industrie aux dépens de l’écologie, très peu pour lui. Lorsqu’il emprunte (volontairement ?) la formule de Michel Houellebecq sur le monde d’après qui « risque d’être le monde d’avant en pire », le pire n’a pas les mêmes atours que ceux auxquels pense l’écrivain réac préféré des Français. C’est même tout le contraire. D’ailleurs, Taché pourrait faire un excellent second rôle d’anti-héros dans un roman houellebecquien.

Reste à savoir ce que cachent la construction d’un nouveau groupe parlementaire et la mise en scène d’un tel porte-drapeau. S’agit-il d’un coup de billard à trois bandes décidé en Très haut lieu et destiné à enquiquiner un Premier ministre prenant un peu trop d’importance ? Ou s’agit-il d’une initiative en réalité sciemment pilotée par des seconds couteaux et des conseillers élyséens et ministériels désœuvrés, afin d’aider le président contre lui-même, dans un contexte de débâcle de la majorité ? Nous aurions plutôt tendance à privilégier la seconde hypothèse.

Nous laissons au lecteur le soin de déterminer s’il s’agit de la plus pessimiste ou la plus optimiste.

Éloge du silence face au / à la Covid-19

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Sur ce cliché pris en Afrique du Sud en 2012, la hyène semble rire © Bridgena Barnard / Rex /REX/SIPA Numéro de reportage: REX40276880_000001

Se taire pour combattre plus efficacement le virus ?


J’aspire au silence. Pas vous ? Deux mois de bavardages, d’injonctions contradictoires et de pantalonnades télévisées m’ont essoré. Oui, je suis épuisé. Vidé par ce flot de paroles qui a rythmé notre confinement. Partout, à toute heure de la journée, des experts, des mandarins, des politiques, des artistes, même des anonymes, donnaient leur avis, ils ne résistaient pas à la tentation de verbaliser. Pêché d’orgueil pour certains, besoin viscéral de combler un vide existentiel pour d’autres, incapacité simplement à se taire, par peur de ne plus exister médiatiquement. Plus terrifiant qu’un virus mutant, l’anonymat est la nouvelle tragédie qui guette tous les hommes de pouvoir. Ils luttent contre ce fléau en espérant qu’on ne les oubliera pas de sitôt, leur crédulité est touchante. 

Si l’on en croit une dernière étude qui sera discutée, rabaissée et surévaluée en vingt-quatre heures, la propagation par la parole serait une piste sérieuse

Une “séquence” éreintante

Alors, ils disent n’importe quoi avec régularité et méthode. Ils sont exemplaires dans le commentaire qui ne sert à rien, dans l’analyse bruyante et vaine. Ce besoin de faire des phrases n’est pas l’apanage des marins comme le prophétisait Michel Audiard, il touche l’ensemble de la population. Nous sommes tous désormais les garants et les propagateurs de notre inconséquence. Nous avons tous quelque chose d’inintéressant à dire avec force et vigueur. Donnez-moi un porte-voix pour crier mon ignorance ! Ce fut souvent un spectacle d’une indécence crasse depuis la mi-mars et, avouons-le aussi parfois, d’une drôlerie héritée de la comédie italienne s’il n’y avait pas tant de morts. Dino Risi avait trouvé ses successeurs, le talent en moins. Même les gagmen d’Hollywood ont trouvé que cette concurrence déloyale dépassait les bornes. Chacun son métier, enfin.

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Le sketch permanent plutôt que le coup d’État, voilà à quoi ressemble notre paysage politique. Dans ce déluge, il y eut des revirements, des volte-face qui firent sourire les amateurs d’humour absurde. Nous avons assisté au retour du burlesque également, les spécialistes du sens giratoire, de l’ordre à géométrie variable, les mêmes qui ont construit des ronds-points et inventé des formulaires administratifs sans fin. Ce mal français bien identifié depuis des décennies qui combine paperasserie et bavasserie a atteint son apogée. Plus l’autorité est chancelante, plus les mots viennent la masquer, la dégrader. Nous pensions que ce cirque s’arrêterait le jour du déconfinement, maudit 11 mai avec sa colonne de faux espoirs. Notre société verbeuse, inapte à l’action, ne peut s’empêcher de communiquer, de palabrer, de se calfeutrer toujours derrière les mots, barrières bien fragiles face à une réalité explosive. Nos élites sont de grands enfants qui nous prennent pour des écoliers, ils pansent leurs faiblesses en verbalisant, comme si la parole avait un effet magique, déculpabilisant et apaisant. Ils ne savent donc pas que cette parole sans chair, sans vision est un leurre, une esquive, une pirouette, un baume dangereux qui abime la confiance. 

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Qui croire désormais ? Le politique cigale ayant chanté tout le printemps se trouvera fort dépourvu devant des électeurs fourmis fort agacés aux premières lueurs de l’automne ! Même habitués à la kermesse des promesses, les Français sortent éreintés de cette « séquence ». 

Ravalez vos postillons!

Les tergiversations sur le port du masque, les essais cliniques et autres sujets où l’indécision fut érigée en axiome demeurent un terreau bien plus instable que le Covid-19. Le citoyen qui émerge de son appartement comme dans un clip de Michael Jackson a compris les données du problème épidémiologique. Il a décidé de prendre son destin en main, de compenser la faillite des uns, en se protégeant et en allant de l’avant. Tout ça, dans le silence. Si l’on en croit une dernière étude qui sera discutée, rabaissée et surévaluée en vingt-quatre heures, la propagation par la parole serait une piste sérieuse. Est-ce la fin des postillons de la conversation ? Il y a deux mois, j’aurais été outré, j’aurais vanté les mérites de la discussion, l’art de la parlotte à la française, notre sport national et la rhétorique du zinc comme le socle de notre civilisation. Aujourd’hui, je suis fatigué. Et si nous décidions collectivement de ne pas reparler avant la réouverture des bars?

Le verbe aura le dernier mot

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La journaliste Élisabeth Lévy © Photo: Pierre Olivier

L’éditorial de mai d’Élisabeth Lévy


Nous retrouverons bientôt nos « jours heureux » et nos « 1er-mai chamailleurs », c’est le président qui l’a dit.

Ces dernières années, les « jours heureux » ont surtout été marqués par des métros immobilisés, des villes paralysées et des fins de mois démoralisées. Quant à nos chamailleries, elles se sont souvent réglées à coups de LBD, barres de fer et autres « armes par destination », comme on dit dans les rapports de police. C’est ainsi, la mémoire humaine a tendance à repeindre le réel en rose. Après deux mois d’assignation à résidence, le temps où nous pouvions nous inter-tripoter, défiler en rangs serrés ou simplement nous promener le nez au vent sans craindre de contaminer notre prochain fait figure d’âge d’or.

« Je ne vous raconte pas ça, mes chers compatriotes, pour vous casser le moral, mais pour vous accoutumer à l’idée que le monde d’après ressemblera furieusement à celui d’avant en plus fatigué, comme notre Premier ministre avec sa demi-barbe blanche, stigmate de son calvaire… »

Dans quelques semaines, ou quelques mois, nous aurons renoué avec les interminables déjeuners de famille, les vexations des petits chefs, les complots de machine à café, les commerçants mal lunés, les tapages nocturnes appelés « fêtes », organisés sous divers prétextes sportifs, musicaux ou humanitaires, ainsi que les embouteillages et autres innombrables inventions criminelles d’Anne Hidalgo pour pourrir la vie des Parisiens, surtout quand ils sont banlieusards. Les féministes psalmodieront de nouveau leur haine obsessionnelle de Roman Polanski. Nous nous rappellerons alors que, dans « lien social » il y a « lien » et nous dirons, désenchantés, que le confinement c’était le bon temps.

Je ne vous raconte pas ça, mes chers compatriotes, pour vous casser le moral, mais pour vous accoutumer à l’idée que le monde d’après ressemblera furieusement à celui d’avant en plus fatigué, comme notre Premier ministre avec sa demi-barbe blanche, stigmate de son calvaire.

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Éclair de lucidité

Aussi étonnant que cela semble, la dernière affaire Zemmour offre pourtant des raisons d’espérer.

Rappelons les faits, d’ailleurs microscopiques – une agression verbale comme il s’en produit des dizaines, contre le journaliste et bien d’autres. Le 30 avril, Alex, un jeune homme d’origine maghrébine, qui parle le racaille dans le texte, le croise à la sortie d’un magasin, chargé de deux sacs de courses et le suit en l’insultant et en se filmant. Plus tard, il diffuse la vidéo sur Snapchat en se vantant d’avoir, hors caméra, craché sur le journaliste. Et lâche cette pépite : « Il est trop fort en débat, qu’est-ce que vous voulez faire à part l’insulter sa mère. Alors je l’insulte sa mère. » CQFD

Qu’Alex soit remercié pour cet éclair de vérité. Son aveu expose en pleine lumière l’imposture, peut-être la tragédie du vivre-ensemble. Pour vivre ensemble, il faut un langage commun et, avec une partie (minoritaire, mais bruyante) des enfants d’immigrés, il n’y a pas de langage commun parce qu’ils n’ont plus l’usage d’aucun langage. Le seul qu’ils connaissent, c’est « j’insulte sa mère ». Ce constat n’est certes pas réjouissant, mais la lucidité est la condition du sursaut. Même le plus angélique des sans-frontiéristes ne peut plus affirmer qu’Alex est une chance pour la France. On peut vivre-ensemble, mais pas avec n’importe qui.

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Divine surprise

La nouveauté, et elle est de taille, est qu’au lieu de susciter une bataille rangée ou une chasse à l’homme contre notre camarade et confrère, l’agression a créé un consensus inédit en sa faveur. Certes, la gauche insoumise et les médias publics ont brillé par leur silence. Et le très prévisible Claude Askolovitch a écrit dans un de ces textes entortillés dont il a le secret que Zemmour et son agresseur étaient les deux faces d’une même médaille. Cependant, on n’a pas entendu les pleureuses de gauche soutenir que l’insulteur était une victime et l’insulté un provocateur. Au contraire, beaucoup de beaux esprits de la gauche convenable et de la droite modérée, la Licra, et même des féministes comme Caroline Fourest et Marlène Schiappa ont apporté leur soutien à l’éditorialiste dont ils ne partagent pas les idées. « Cet idiot s’est craché dessus et nous salit tous », déclare Fourest. Cerise sur le gâteau, le parquet a ouvert une enquête pour « violences » et « menaces ». Cette conversion générale au pluralisme et aux vertus du débat à la loyale est une divine surprise. Il est vrai qu’Emmanuel Macron a donné l’exemple en téléphonant longuement à Éric Zemmour. Ce faisant, il a joué son rôle constitutionnel de garant de la liberté d’expression, même si sa propension notable à discourir sans agir fait douter de la solidité de cette garantie.

Le plus amusant, et le plus édifiant, c’est que, devant le tollé et peut-être la menace de poursuites pénales, le rouleur de mécaniques se soit totalement déballonné. Dans une deuxième vidéo, il bafouillait piteusement qu’en réalité, il n’avait pas craché sur Zemmour et que d’ailleurs il n’aurait pas dû l’insulter. C’est peut-être le début de la sagesse. C’est aussi la preuve que le langage de la force paie – et évite souvent d’y recourir. Avoir un cerveau ne dispense pas de montrer ses muscles. Encore faut-il être prêt à en faire usage.

« Le Cheval rouge » d’Eugenio Corti, roman talisman

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eugenio corti cheval rouge
Benito Mussolini, 1938. Document reference 000_ARP3317998 Byline / Source / Credit FRANCE PRESSE VOIR / AFP

Les éditions Noir sur blanc rééditent un chef-d’œuvre de la littérature italienne du vingtième siècle.


Il y a une quinzaine d’années, sur les pressantes exhortations de mon éditeur Vladimir Dimitrijevic, je lus, d’une traite, Le Cheval rouge, le magnifique roman-fleuve d’Eugenio Corti (1921-2014). Bien m’en prit, tant cette lecture fut pour moi, comme pour des milliers d’autres lecteurs, bouleversante. Le regretté Dimitri m’avait dit et répété sur tous les tons qu’il s’agissait d’un chef-d’œuvre, que je devais lire ce livre publié par miracle par un petit éditeur et qui, malgré le silence obstiné de la critique officielle d’obédience matérialiste et égalitaire, gagnait de nouveaux lecteurs par milliers, par le simple bouche-à-oreille.

C’est dire mon émotion quand j’ai reçu sa belle réédition aux éditions Noir sur blanc, qui reprennent, sous la houlette de mon ami Marko Despot, naguère responsable éditorial à L’Age d’Homme, les titres publiés in illo tempore par Dimitri dans une collection justement intitulée La Bibliothèque de Dimitri.

Fresque épique comme Le Guépard

Il y a des livres qui sont des talismans et des signes de reconnaissance ; Le Cheval rouge, si j’ose dire, incarne l’un d’eux. Comment résumer mille quatre cents pages relues avec passion ? Disons qu’il s’agit d’une fresque à la fois épique, comparable aux grands romans tels que Le Guépard ou Guerre et paix (dont il constitue une forme de synthèse), qui nous fait partager la vie – et parfois la mort tragique – d’un groupe de jeunes gens d’un hameau de la campagne lombarde de 1940 à 1975.

Un hiver 42

L’entrée en guerre de l’Italie, le fascisme théâtral et en fait débonnaire (pour ne pas dire ridicule avec sa rhétorique matamoresque), la campagne de Russie et surtout la terrible retraite à partir de l’hiver 42, les carnages d’Afrique et des Balkans, Monte Cassino et le goulag soviétique, l’atroce guerre civile dans le Nord entre Rouges, Noirs et Blancs, l’après-guerre et ses mutations, tout défile au sein de cette impressionnante fresque sociale et politique, mais aussi et surtout spirituelle. Car le roman est apologétique, avec talent, sans une once de mauvaise foi. Un non-chrétien, pourvu qu’il ait le sens du sacré, partagera les émotions de l’auteur, et nombre de ses analyses sur le nihilisme moderne.

En authentique artiste, Corti parvient en effet à rendre la présence du divin – ce que peu sont capables de faire. De même il parvient, au fil des pages, à donner une splendide illustration de l’âme italienne. Roman sur la grâce et sur le destin, en grande partie autobiographique (la retraite de Russie), Le Cheval rouge est aussi un chant inspiré en hommage à l’Italie traditionnelle, celle des paolotti, les catholiques pratiquants. Anachronique au sens noble du terme, torrentiel et en même temps ordonné, émouvant avec intelligence, Le Cheval rouge se révèle comme l’une de ces lectures qui nourrissent l’âme et qui vous marquent à jamais.

Eugenio Corti, Le Cheval rouge, Editions Noir sur blanc.

Emmanuel Macron, un maniaque du “devoir de mémoire”

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Le président français salue des férus de l'histoire de la Première guerre mondiale, lors d'un déplacement à Morhange en 2018 © Blondet Eliot-POOL/SIPA Numéro de reportage: 00883028_000017

La crise sanitaire n’est pas encore terminée que l’Élysée réfléchit déjà à un Mémorial! Comme pour François Hollande, s’inscrire dans l’histoire est une idée fixe chez Emmanuel Macron. Le président est attendu ce dimanche dans l’Aisne pour commémorer la bataille de France (2e guerre mondiale) et lancer l’année « De Gaulle ». 


A-t-on jamais entendu un président de la Vème République (ou même de la IVème) parler de « politique mémorielle » ? Ou même de « sa » politique mémorielle ? Seul Emmanuel Macron évoque si ouvertement le sujet. 

Si l’on en croit le Parisien du 15 mai, Emmanuel Macron réfléchit à faire des cérémonies du 14 juillet « un grand moment de libération du peuple de France » mais aussi à créer un Mémorial des victimes du Covid comme il existe un Mémorial de la Shoah par exemple. « L’idée d’un Mémorial des victimes du Covid fait débat en Macronie » nous apprend le Parisien.

A lire ensuite: Cause toujours, tu m’intéresses

Emmanuel Macron imagine-t-il que les Français pourraient lui être reconnaissants de se recueillir une fois par an sur une statue ou une stèle dédiée au virus tueur échappé d’un pangolin ou d’un laboratoire livré par la France à la Chine ? Pourquoi pas un jour férié tant qu’on y est ?

Le quinquennat de cauchemar, c’était son destin!

L’article du Parisien est évidemment un ballon d’essai. Il s’agit de savoir s’il serait possible pour Emmanuel Macron de se sculpter un destin sur la maladie, alors que son gouvernement l’a bien mal anticipée (frontières laissées ouvertes, pas de masques, pas de tests, pas de gel hydroalcoolique), et alors que les couacs politiques ont été nombreux et que le virus a endeuillé presque 30 000 familles. 

Ce président qui génère les crises depuis sa nomination ne semble au fond préoccupé que d’une chose : son « destin ». Le 16 avril dernier, il donne une interview au Financial Times dans laquelle il déclare s’être « toujours placé dans les mains du destin » et affirme qu’il entend « se rendre disponible à sa destinée ».

A lire aussi: Les soignants sur les Champs-Élysées le 14 juillet? Drôle d’idée!

Dès son élection, il s’est fait filmer marchant seul dans la cour du Louvre, lieu emblématique de l’Histoire des rois de France. Quand Notre-Dame de Paris a brûlé, notre président a parlé de reconstruire la cathédrale en cinq ans et « plus belle ». Et là encore, pour lui, il s’agissait d’associer son nom à un socle pluriséculaire qui le dépassait mais qui l’aurait grandi. 

Dans l’avion qui l’a ramené de Tel Aviv, à l’issue du Forum mondial sur l’Holocauste qui s’est tenu en Israël le 23 janvier 2020, le président de la République a empêché de dormir trois journalistes qui l’accompagnaient pour leur parler des « sujets mémoriels (qui) sont au cœur de la vie des nations. » Il a déclaré : « Qu’ils soient utilisés, refoulés ou assumés, ils disent quelque chose de ce que vous voulez faire de votre pays et de votre géopolitique. » 

Plus à une déclaration hasardeuse près…

Diable ! De quoi ce galimatias était-il le sens ? Dans ce Tel-Aviv- Paris, le président de la République française semblait tester l’idée de faire de la « guerre d’Algérie » un grand moment de repentance nationale. Déjà en 2017, le président candidat avait été en Algérie pour affirmer que la colonisation française, « avait représenté un crime contre l’humanité ». En revenant de Jérusalem en 2020, le président semble avoir imaginé de faire pleurer les Français sur les seuls morts algériens: « la guerre d’Algérie est sans doute le (défi le) plus dramatique. Je le sais depuis ma campagne. Il est là (le défi), et je pense qu’il a à peu près le même statut que la Shoah pour Chirac en 1995. » 

On ne sait encore à quel grand moment de l’Histoire le président pourra effectivement un jour associer son nom. Mais savoir qu’il s’agit d’une obsession éclaire déjà l’invraisemblable « itinérance mémorielle » qu’il s’est infligé en novembre 2018. Emmanuel Macron avait alors tenté de lier les réformes aux commémorations du centenaire de la première guerre mondiale. Entre les étapes « mémorielles » de son programme (arrêts à Morhange, aux Eparges, à Verdun, à Notre-Dame-de-Lorette), Emmanuel Macron avait visité un Ehpad, un centre social, et des entreprises (Novasep, PSA, Renault) etc. Selon l’Élysée, il fallait « lier les douleurs d’hier à celles d’aujourd’hui ». Diantre !

Ainsi s’éclaire aussi la politique africaine d’Emmanuel Macron : l’abandon du franc CFA et la restitution des œuvres d’art à des potentats africains y ont une place importante. « C’est une politique mémorielle pour l’Afrique » dira Emmanuel Macron au Monde. Le président ne veut pas seulement marquer la mémoire nationale, il veut aussi marquer la mémoire des Africains !

Que de maladresse!

Mais il est à craindre que les tentatives multiples d’Emmanuel Macron d’écrire lui-même sa page Wikipedia ne finissent par ressembler à Un président ne devrait pas dire ça. On sait que ce qui devait être une biographie héroïque et la justification politique du quinquennat de François Hollande est devenu, sous la plume de deux journalistes du Monde, un cercueil politique qui a empêché la deuxième candidature du président « normal ». 

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Ces tentatives hollando-macronienne de se forger un nom dans l’Histoire ne sont pas simplement un tantinet mégalo, elles reposent aussi sur un invraisemblable paradoxe : comment ces énarques qui ont privé la France de ses frontières et de sa monnaie, qui ont détruit son industrie, laminé ses institutions et pulvérisé l’enseignement de l’Histoire de France et le « roman national », comment peuvent-ils rêver de marquer la mémoire d’un peuple qu’ils ont entrepris de fondre dans un hypothétique « peuple européen » ? À quel peuple de France rêvent-ils quand ils ouvrent grand les frontières à des millions de migrants musulmans qui ne viennent pas toujours pour commémorer Louis XI ni Charles de Gaulle ? À quel peuple de France rêvent-ils quand ils mitraillent à coups de LBD les plus révoltés de ceux que leur politique a relégués à la périphérie ? 

Force de l’inconscient, Emmanuel Macron continue de rêver national quand réforme après réforme, c’est un pays entier qu’il éparpille.

Un président ne devrait pas dire ça...

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Le grand abandon: Les élites françaises et l'islamisme

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Enseigner masqué?

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Masqués et marchant à distance les uns des autres, les élèves de l'école Simone Veil à Nice reprennent les cours le 12 mai 2020 © CHINE NOUVELLE/SIPA Numéro de reportage: 00961635_000009

L’Éducation nationale est contrôlée depuis si longtemps par les pédagos que malgré mes demandes réitérées, je n’ai jamais eu le loisir de former des enseignants. « Non, pas vous, Monsieur Brighelli, vous êtes… trop… » Mais si je l’avais fait, j’aurais commencé par expliquer que l’enseignement est prioritairement un art de la scène, et que l’on demande à un prof d’être avant tout un acteur. Un bon acteur. Et un acteur joue avec la voix, certes, mais aussi avec les mimiques, les gestes, tout le non-verbal si essentiel pour enrober et faire passer le message…

Imaginez-vous Hamlet ou Ruy Blas, Iphigénie ou Dorine, arriver masqués sur scène comme s’ils entraient dans un bloc opératoire ? Lorenzaccio à la rigueur, avec un masque vénitien, même si ça se passe à Florence. Mais la beauté du masque de carnaval tient justement à ce qu’il laisse à la bouche le libre exercice de ses sortilèges.

Il y a quelques années, en prononçant le vers fameux « Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent », l’actrice qui interprétait Phèdre au Théâtre de la Criée, à Marseille, choisit de se déshabiller totalement. Sidération puis fou rire nerveux du public : elle avait un très joli ticket de métro en guise de buisson pubien qui en aucun cas n’avait l’air antique, ni classique — ni quoi que ce soit en accord avec les vers suivants. Comme elle a gardé cette tenue minimaliste jusqu’au bout de la pièce, on n’a plus vu que ça — un gâchis…

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J’imagine la même scène selon les codes nouveaux. « Que ces vains ornements… » — et l’actrice ôte tout, sauf le masque FFP2… Et le vers suivant devient : « Quelle im’ortune main, en formant ‘ous ces nœuds… » — étant entendu que le masque commence par gommer les occlusives, qu’il s’agisse des bilabiales, p et b, des dentales d et t, ou des vélaires k et g ?

Faire cours avec un bâillon sur le visage ? J’ai essayé, pour voir : ça étouffe la voix, j’ai l’air d’un autonomiste corse empêtré dans sa cagoule, d’un outlaw de western bafouillant dans un foulard trop serré : « La …ourse ou …a …ie… ». Éclat de rire général, et le bandit consterné repart penaud. Alors, en classe, que donnerait, sous l’une de ces protections faciales dont on veut nous affubler, « le Corbeau et le renard » ? « Maî’e or’eau sur un ar’re erché / …enait ans son ec un fromage… » Là aussi, fou rire garanti. Quelqu’un a-t-il envie de porter son ticket de métro en travers du visage ?

Enseigner est un art suprême de la communication — pire encore que le métier de comédien. Ce dernier se soucie d’être entendu, de faire effet sur le spectateur, mais sa fonction pédagogique, depuis qu’Euripide et Sophocle sont morts, s’est singulièrement minimisée. Émouvoir est déjà bien ; faire entrer dans le ciboulot est une autre paire de manches. Il y faut le corps tout entier, les modulations les plus exquises, l’habileté la plus consommée. Il y faut les ressources d’une expérience, parce que comme un vrai comédien, c’est en soi que l’on va chercher l’émotion qui se transmettra aux élèves. Essayez de faire pleurer des gosses en leur lisant « la Petite marchande d’allumettes » sous le masque… Les gonflements du textile, quand on prononce assez fort pour être entendu par une classe entière dans une salle de 63m2 et 315m3, rajoutent un aspect comique intéressant, entre expansion du tissu — expiration — et contraction soudaine — inspiration. Quant à la discipline… « …evin, ais-oi » — vous allez voir si Kevin la boucle après ça.

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Et je passe sur la façon dont l’élastique coupe le visage, cisaille l’oreille, sans que vous puisiez modifier quoi que ce soit pendant deux heures au moins — la durée banale d’un cours en prépas… Quant à la mouillure progressive du tissu, gardons-la pour la bonne bouche.

A Grasse, un collégien attend ses profs avec impatience pour la reprise des cours © Frederic DIDES/SIPA Numéro de reportage: 00958261_000015
A Grasse, un collégien attend ses profs avec impatience pour la reprise des cours © Frederic DIDES/SIPA Numéro de reportage: 00958261_000015

Enseigner est un art de la scène, et un cours est aussi fatigant qu’une représentation. Alors imaginez, vous qui n’exercez pas ce métier, ce que c’est que se produire sur scène cinq ou six heures par jour… quel acteur le supporterait ? Même la troupe de Peter Brook, quand elle jouait le Mahabharata dans la carrière de Boulbon, au festival d’Avignon en 1985, avait droit à des pauses, des remplacements, des jours off. Un prof, c’est un Mahabharata par jour, quatre ou cinq fois par semaine. Qui le supporterait, sans un entraînement conséquent ? C’est un art tout physique et tout mental « en même temps ». Alors, avec un accessoire en travers de la bouche, qui gêne la prononciation, et empêche de jouer avec le visage, cet artefact essentiel du dialogue…

Est-il encore permis de critiquer un décret destiné à rassurer les parents de gosses qui statistiquement ne risquent rien, ou les profs hypocondriaques ? Le masque est une mutilation, une entrave non à la liberté d’expression — nous n’en sommes plus là — mais à l’expression tout entière. À moins que l’on ne nous invite dorénavant à mimer nos cours, ou à tout écrire au tableau. Spectacle ravissant que ces enseignants tournant sans cesse le dos à leurs élèves. Enseigner est un art de séduction, pas de reddition ni de fuite.

PS. Ajoutons pour être complet que l’obligation imposée par certains magasins (la FNAC par exemple) d’entrer chez eux masqué me décourage à tout jamais d’aller chez eux claquer mes sous.