Se taire pour combattre plus efficacement le virus ?


J’aspire au silence. Pas vous ? Deux mois de bavardages, d’injonctions contradictoires et de pantalonnades télévisées m’ont essoré. Oui, je suis épuisé. Vidé par ce flot de paroles qui a rythmé notre confinement. Partout, à toute heure de la journée, des experts, des mandarins, des politiques, des artistes, même des anonymes, donnaient leur avis, ils ne résistaient pas à la tentation de verbaliser. Pêché d’orgueil pour certains, besoin viscéral de combler un vide existentiel pour d’autres, incapacité simplement à se taire, par peur de ne plus exister médiatiquement. Plus terrifiant qu’un virus mutant, l’anonymat est la nouvelle tragédie qui guette tous les hommes de pouvoir. Ils luttent contre ce fléau en espérant qu’on ne les oubliera pas de sitôt, leur crédulité est touchante. 

Si l’on en croit une dernière étude qui sera discutée, rabaissée et surévaluée en vingt-quatre heures, la propagation par la parole serait une piste sérieuse

Une “séquence” éreintante

Alors, ils disent n’importe quoi avec régularité et méthode. Ils sont exemplaires dans le commentaire qui ne sert à rien, dans l’analyse bruyante et vaine. Ce besoin de faire des phrases n’est pas l’apanage des marins comme le prophétisait Michel Audiard, il touche l’ensemble de la population. Nous sommes tous désormais les garants et les propagateurs de notre inconséquence. Nous avons tous quelque chose d’inintéressant à dire avec force et vigueur. Donnez-moi un porte-voix pour crier mon ignorance ! Ce fut souvent un spectacle d’une indécence crasse depuis la mi-mars et, avouons-le aussi parfois, d’une drôlerie héritée de la comédie italienne s’il n’y avait pas tant de morts. Dino Risi avait trouvé ses successeurs, le talent en moins. Même les gagmen d’Hollywood ont trouvé que cette concurrence déloyale dépassait les bornes. Chacun son métier, enfin.

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Le sketch permanent plutôt que le coup d’État, voilà à quoi ressemble notre paysage politique. Dans ce déluge, il y eut des revirements, des volte-face qui firent sourire les amateurs d’humour absurde. Nous avons assisté au retour du burlesque également, les spécialistes du sens giratoire, de l’ordre à géométrie variable, les mêmes qui ont construit des ronds-points et inventé des formulaires administratifs sans fin. Ce mal français bien identifié depuis des décennies qui combine paperasserie et bavasserie a atteint son apogée. Plus l’autorité est chancelante, plus les mots viennent la masquer, la dégrader. Nous pensions que ce cirque s’arrêterait le jour du déconfinement, maudit 11 mai avec sa colonne de faux espoirs. Notre société verbeuse, inapte à l’action, ne peut s’empêcher de communiquer, de palabrer, de se calfeutrer toujours derrière les mots, barrières bien fragiles face à une réalité explosive. Nos élites sont de grands enfants qui nous prennent pour des écoliers, ils pansent leurs faiblesses en verbalisant, comme si la parole avait un effet magique, déculpabilisant et apaisant. Ils ne savent donc pas que cette parole sans chair, sans vision est un leurre, une esquive, une pirouette, un baume dangereux qui abime la confiance. 

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Qui croire désormais ? Le politique cigale ayant chanté tout le printemps se trouvera fort dépourvu devant des électeurs fourmis fort agacés aux premières lueurs de l’automne ! Même habitués à la kermesse des promesses, les Français sortent éreintés de cette « séquence ». 

Ravalez vos postillons!

Les tergiversations sur le port du masque, les essais cliniques et autres sujets où l’indécision fut érigée en axiome demeurent un terreau bien plus instable que le Covid-19. Le citoyen qui émerge de son appartement comme dans un clip de Michael Jackson a compris les données du problème épidémiologique. Il a décidé de prendre son destin en main, de compenser la faillite des uns, en se protégeant et en allant de l’avant. Tout ça, dans le silence. Si l’on en croit une dernière étude qui sera discutée, rabaissée et surévaluée en vingt-quatre heures, la propagation par la parole serait une piste sérieuse. Est-ce la fin des postillons de la conversation ? Il y a deux mois, j’aurais été outré, j’aurais vanté les mérites de la discussion, l’art de la parlotte à la française, notre sport national et la rhétorique du zinc comme le socle de notre civilisation. Aujourd’hui, je suis fatigué. Et si nous décidions collectivement de ne pas reparler avant la réouverture des bars?

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