La crise du coronavirus ravive les velléités d’indépendance de la région germanophone italienne voisine de l’Autriche.


« Los von Rom », « Freiheit »… Depuis quelques semaines, fleurissent à nouveau sur les murs (et même les champs, comme le prouve cette photo étonnante publiée par la presse liechtensteinoise) les slogans hostiles à Rome dans une partie de la province italienne du Trentin-Haut-Adige, que les germanophones appellent Tyrol du Sud. Motif ? La province, certes autonome mais intégrée à l’État italien, subit de plein fouet les conséquences des mesures imposées  par Rome en raison de la crise du coronavirus, alors qu’elle souhaiterait s’en démarquer afin d’autoriser davantage de flexibilité dans la région, peu touchée par l’épidémie.

Une occasion en or pour les indépendantistes, qui n’ont pas manqué de monter au créneau pour demander le divorce avec Rome. La pression de la population et des entreprises locales est telle que la principale force germanophone de la province, le parti populaire sud-tyrolien ou SVP (Südtiroler Volkspartei) a dû se montrer offensif avec les autorités centrales italiennes, tout en conservant une certaine diplomatie – un difficile jeu d’équilibriste. D’autres n’y sont pas allés de main morte. Sven Knoll, député du mouvement indépendantiste STF au parlement local, a notamment demandé que le Tyrol du Sud puisse prendre des mesures indépendantes contre le coronavirus, allant jusqu’à déclarer que « la désobéissance politique à Rome est nécessaire pour protéger le Tyrol du Sud des dommages collatéraux de cette crise. Nous ferons donc tout notre possible pour rendre le Tyrol du Sud indépendant de l’Italie », ravivant une vieille polémique en Italie.

Une animosité qui ne date pas d’hier

Comme le rappelait Blandine Le Cain dans Le Figaro en septembre 2018, « sept habitants sur dix [de cette province] sont germanophones, selon un recensement de 2011. Ce multilinguisme s’explique par le fait que cette région fut autrichienne pendant des siècles ».

Et d’ajouter : « La région, qui regroupe aujourd’hui 500 000 habitants, a été rattachée à l’Italie à l’issue de la Première Guerre mondiale. Intégrée auparavant à l’empire d’Autriche-Hongrie jusqu’à sa division, en 1918, la zone est passée sous administration italienne en contrepartie de l’engagement italien dans le conflit. Le pays revendiquait le territoire de longue date, au cœur des routes commerciales alpines. Le gouvernement prévoyait initialement de laisser une large autonomie à la région, mais l’arrivée au pouvoir de Mussolini en 1922 a changé la donne. Le dictateur mène une politique d’«italianisation» de la région, tandis que ses partisans et ceux d’Hitler s’y déchirent. Le retour du Haut-Adige au sein du territoire autrichien a été envisagé à la fin de la Seconde Guerre mondiale. La région reste finalement dans le giron italien dans le souci d’éviter une trop forte déstabilisation du pays, mais avec la contrepartie exigée par les Alliés d’une autonomie importante de la région. Pour contourner cette mesure, le président du conseil de l’époque choisit toutefois de coupler la province de Bolzano avec celle de Trente, une ville un peu plus au sud, majoritairement italophone. De là naît la région Trentin-Haut-Adige telle qu’elle existe aujourd’hui ».

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Or depuis, même si un statut particulier d’autonomie a été obtenu en 1972, les occasions de croiser le fer avec Rome sont régulières. Avant que la coalition ÖVP-FPÖ ne périclite en mai 2019, l’un des projets du gouvernement autrichien était par exemple de proposer des passeports aux habitant du Tyrol du Sud, une démarche qui avait suscité une levée de boucliers du côté de la piazza Colonna.

Ambiance glaciale

La crise sanitaire du coronavirus est la toile de fond de ce nouvel affrontement. Lundi 4 mai, le ministre responsable des questions régionales, Francesco Boccia, du Partito Democratico (PD) social-démocrate, s’est même rendu à Bozen (ou Bolzano, pour les italophones…) pour s’entretenir avec le gouverneur Arno Kompscher et d’autres hauts dirigeants du SVP. Lors d’une conférence de presse conjointe au Palais Widmann, siège du gouvernement du Tyrol du Sud, Boccia et les ténors du SVP (soutenus notamment par la Ligue) n’ont pas caché leurs désaccords.

De son côté, le mouvement indépendantiste STF (Süd-Tiroler Freiheit) multiplie les invectives à l’égard de Rome. Dans un communiqué, il a notamment déclaré que « le Tyrol du Sud ne peut plus se faire dicter sa conduite par Rome. Peu importe ce que veut l’Italie, le Tyrol du Sud doit maintenant suivre sa propre voie sans se laisser décourager et ouvrir les entreprises comme prévu. Nous ne sommes pas attachés à l’Italie, mais au peuple du Tyrol du Sud ».

Force est de constater que le territoire national italien présente de grandes disparités économiques et sociales selon les régions, et que par ailleurs la propagation du Covid 19 y a été très hétérogène. Les élus du Tyrol du Sud, quelle que soit leur obédience, s’appuient sur les chiffres officiels (quelques milliers de cas pour 290 morts à ce jour, soit environ 1% du bilan en Italie) pour justifier leurs demandes.

Même le New York Times s’est intéressé à cette situation, citant notamment Michl Ebner, président de la chambre de commerce du Tyrol du Sud : « vous ne pouvez pas appliquer les mêmes règles de Lampedusa au col du Brenner ! »

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