La liberté : si Paul Éluard a écrit son nom sur ses cahiers d’écolier, nous disons qu’il faut l’aimer ou nous quitter ! Présentant notre dossier, Elisabeth Lévy voit dans l’assassinat de Samuel Paty un ultime signal d’alarme. Il est urgent et encore temps de contrer la progression islamiste dans le cadre de l’Etat de droit. Sinon, on risque de faire face à ce « spectre de la guerre civile qui hante les esprits. » Pour Alain Finkielkraut, se confiant à notre directrice de la rédaction, cet événement révèle crûment ce que trop d’observateurs persistent à ne pas voir : la continuité entre l’islamisme ordinaire et l’ultraviolence. Et l’Académicien de nous rappeler que « les territoires perdus de la République sont autant de territoires conquis par la haine de la France. »
Côté sociologie, Hala Oukili et Gil Mihaely nous racontent comment chaque attentat met en évidence une cascade de complicités allant de la relativisation à l’apologie, le tout enrobé d’un complotisme victimaire. Côté droit, Michel Bouleau dénonce la manière dont la Cour de Strasbourg a imprégné la magistrature française de sa culture multiculturelle en matière d’immigration ; tandis que l’ancien préfet, Michel Auboin, qui connaît de l’intérieur le système administratif chargé de l’expulsion des étrangers dangereux, livre un témoignage accablant sur les rouages de ce système, grippés par un transfert de pouvoir des élus et des fonctionnaires vers les juges. Côté politique, saluons Aurélien Taché pour la constance de ses prises de position et pour ne pas rechigner à porter la contradiction chez nous, ses adversaires. À Elisabeth Lévy, le député du Val-d’Oise explique que la France est largement responsable de la montée de l’islamisme parmi ses citoyens musulmans, relégués dans des quartiers pourris désertés par les pouvoirs publics.
Nous subissons actuellement une double peine: au terrorisme s’ajoute le retour du confinement. Dans son édito, notre directrice de la rédaction, tout en saluant le dévouement des soignants, se révolte contre des mesures sanitaires conçues principalement en fonction des effets de la pandémie sur le secteur médical, sans égards pour d’autres secteurs durement éprouvés par la crise. Si l’efficacité et la justification scientifique de ces mesures sont sujettes à caution, le médecin Lydia Pouga souligne qu’elles servent surtout à nous montrer que nos gouvernants agissent.
Quels sont les effets de tout cela sur notre état mental ? Frédéric Ferney interroge la longue histoire d’amour entre les Français et… leur colère. Si celle-ci représente une forme de catharsis, elle provoque quand même des dégâts : « C’est excellent pour la santé, mais mauvais pour le commerce. » La dépression a elle aussi ses bienfaits: Peggy la Science nous révèle qu’un coup de blues n’est souvent que la manière dont l’évolution darwinienne nous invite à ralentir et à cultiver la sagesse.
À l’international, Gil Mihaely décrypte les faits et dires du président turc Erdogan, l’ancien petit caïd qui rêve de devenir un nouveau calife. Quant à moi, j’ai pris un thé (purement virtuel) avec mon compatriote britannique, David Goodhart, dont le bestseller, Les Deux Clans, avait mis en lumière la nouvelle lutte des classes entre les « quelque part » (somewheres) et les « partout » (anywheres). Aujourd’hui, il revient à la charge avec La Tête, la main et le cœur, qui dresse un bilan implacable de nos systèmes d’éducation et de récompenses professionnelles, systèmes qui survalorisent les « têtes » – les surdiplômés des métropoles – aux dépens des ouvriers et des soignants. Pour Bérénice Levet, le nouveau livre de Pascal Bruckner, Un coupable presque parfait, constitue « un grand coup de pied dans la fourmilière » des idéologies diversitaires qui ont pour objet la destruction de notre civilisation, à commencer par l’homme blanc qui l’incarne, et « un énergique appel à nous réveiller. »
À l’heure où les librairies, musées et cinémas ferment leurs portes, celles de Causeur restent résolument ouvertes à la culture. Tandis que Frédéric Ferney dialogue avec le fantôme du génial écrivain new-yorkais, Philip Roth, qui – même mort – a toujours des choses à nous dire sur la littérature, le sexe et l’Amérique, Patrick Mandon interroge un Patrice Leconte, bien vivant, sur ses succès et – plus fascinants encore – ses échecs. Saura-t-on restaurer sans le dénaturer le Grand Palais, ce joyau néobaroque ? se demande Pierre Lamalattie. Il se peut bien que nous trouvions que les temps qui courent ont des relents de cauchemar. Consolons-nous en lisant les nouvelles de Philip K. Dick. Car Jérôme Leroy trouve que cet auteur de sci-fi nous révèle tous les pièges de l’existence, pièges auxquels il est impossible, finalement, d’échapper.
À ne pas choisir entre l’économique et le sanitaire, Macron va finir par tuer les deux.
On connaît la fable de l’âne de Buridan, le philosophe médiéval qui avait imaginé une pauvre bête assoiffée et affamée qui faute de choisir entre le seau d’eau et le picotin finissait par mourir de faim et de soif. Comment ne pas y penser en voyant le pilotage à vue du gouvernement ?
Le très brouillon Castex
L’économie ou la santé ? On comprend qu’ils hésitent. Ou plutôt on ne comprend pas. Si choisir la santé, c’est-à-dire sauver le maximum de vies dans un système hospitalier épuisé et ruiné, signifie l’ « effondrement » économique dont parlait Edouard Philippe qui n’aura pas mis longtemps à se faire regretter en comparaison du très brouillon Castex, ce n’est effectivement pas une bonne chose.
Mais le problème dont les plus lucides s’aperçoivent déjà, c’est que choisir l’économie, – choix cynique mais qui aurait le mérite de la clarté – quand on a été rigoureusement incapable de déconfiner correctement et qu’on a laissé circuler le virus dans des proportions pour le moins inquiétantes, cela finit un jour où l’autre par faire aussi s’effondrer l’économie elle-même. Pour cela il suffit de comprendre une chose simple. Si le virus tue ces temps-ci 400 personnes par jours, il en rend malades beaucoup plus. Se retrouver positif, sauf pour les asymptomatiques, cela signifie quand même rester sur le flanc une bonne quinzaine de jours dans le meilleur des cas. Sans compter les séquelles, cela aboutit assez logiquement à une désorganisation plus ou moins importante du fonctionnement des entreprises et des administrations et, à terme, à la désorganisation ou au ralentissement économique.
Sinon, pourquoi croyez-vous que la plupart des pays se sont confinés au printemps et se reconfinent aujourd’hui ? Contrairement à ce que disait Lénine, les capitalistes ne sont pas idiots au point de vendre la corde qui les pendra. Il vaut mieux, pour eux, perdre beaucoup que tout perdre.
Choisir de ne pas choisir
Seulement à l’Élysée, on choisit de ne pas choisir et on risque bientôt de finir comme le pauvre âne imaginé par Buridan. On peut toujours se payer de mots. On peut parler de couvre-feu, de confinement : quand le mot ne désigne plus la chose, en politique, on appelle ça de l’hypocrisie. Il y a tout de même quelque chose de paradoxal qu’Emmanuel Macron n’ait jamais employé le mot confinement lors de son discours de la mi-mars pour ce qui était vraiment un confinement alors qu’il l’a employé en octobre pour désigner ce qui est tout sauf un confinement.
Disons que c’est plutôt une assignation à résidence pour les personnes âgées qui sont les plus vulnérables et pour les étudiants qui ne sont pas pour rien dans les clusters de la rentrée. Il y a deux jours, c’était encore des étudiants, ceux de l’école de police de Nîmes, qui montraient leur civisme et leur sens des responsabilités en ayant organisé une nouba du feu de dieu.
Casser les courbes de contamination pour reprendre une politique de test et d’isolement, ça va demander un certain temps si, malgré le télétravail, il y a encore des salariés qui prennent des transports en commun et surtout des écoles restées ouvertes pour les y aider. Si on peut encore discuter sur les écoles maternelles et les écoles primaires, peuplées de minots peu contagieux, cela devient franchement problématique en ce qui concerne les lycées et les collèges.
Le cas Blanquer
C’est Blanquer qui devrait être premier ministre, il manie beaucoup mieux le déni, le mépris et le court-termisme que Castex, et ainsi se retrouve bien plus proche du monde selon Macron. Un monde où l’on utilise une parole que l’on croit performative, c’est-à-dire une parole à elle seule qui changerait le cours des choses. Mais comme le disait encore Lénine qui, cette fois, ne se trompait pas, « les faits sont têtus ». Le « protocole sanitaire renforcé », notamment dans les lycées, est une vaste blague potentiellement mortifère. Les salles sont bondées par de jeunes adultes aussi contaminants que vous et moi qui sont dans l’impossibilité de garder les distances sociales. L’aération des salles est plutôt difficultueuse en hiver, surtout quand on a bêtement omis, sauf semble-t-il dans la région Auvergne-Rhône-Alpes, de penser à équiper comme en Allemagne les classes avec des purificateurs d’air.
Faut-il rajouter que le brassage est monnaie courante : non seulement pour des raisons de locaux exigus mais aussi… pédagogiques. La réforme Blanquer du bac a multiplié les groupes optionnels qui viennent de différentes classes pour mieux se mélanger. Bref, non seulement les profs finiront par être contaminés (ça, finalement, ce n’est pas très grave, les profs on les célèbre seulement quand ils sont morts) mais les lycéens rapporteront le virus à la maison.
Vive le masque à la maison
L’ancien directeur général de la santé, un certain monsieur Dab, a néanmoins une solution à nous proposer : que le lycéen garde son masque à la maison. Gageons que Blanquer ne tardera pas à ressortir cette brillante idée plutôt que d’appliquer le protocole qu’il a lui-même défini en juillet en cas de circulation intense du virus : des demis-groupes, des semaines A et B et du téléenseignement.
Ce serait sans doute trop simple. Ou ça ressemblerait trop à un confinement. Ou ça nuirait à l’économie.
L’économie qui y passera quand même à la fin, comme l’âne de Buridan.
La leçon de Trump? Une claque! A l’heure où l’on écrit, on ne sait pas encore si c’est lui qui l’a reçue ou si c’est lui qui l’a donnée…
La foule et les pleins feux l’affolent – les tweets vengeurs, c’est son dada. Le tyran aime qu’on le flatte, qu’on le caresse comme un fauve prêt à mordre, s’il est contrarié. Le tyran aime qu’on l’aime… un tyran? mais il a été élu en 2017, non? C’est vrai, il en a seulement les vices. Il est fanfaron, mégalo, affreusement susceptible.
Son modèle, c’est Néron dans Britannicus – en mieux.
On sait qu’il dirige un grand pays, fût-il en déliquescence. Ce qu’on aurait rêvé, c’est qu’à 74 ans il se retirât majestueusement, entouré de l’affection des siens et fier du travail accompli, enfin sage, rassasié de secousses, comme George Washington ou Cincinnatus! Ce qui nous pend au nez, c’est qu’il reste, qu’il récidive, aïe!… Four more years ! À moins qu’une majorité d’Américains se pose enfin la question: mais que fait-il encore là?
De Trump on pourrait dire bien des choses en somme:
1- Ce n’est pas un de ces démagogues timides et sournois dont la vieille Europe fournit des exemples. Il est politiquement incorrect et il s’en glorifie – c’est un faux modeste.
2- La complexité l’ennuie, les nuances le rebutent. Son langage est succinct, grossier, infantile. Il lui suffit d’environ 300 mots pour décrire le monde comme il est. Morceaux choisis: « La torture, ça marche… les immigrés mexicains sont des violeurs… les femmes, il faut les traiter comme de la merde ». Ce n’est pas de la politique, c’est du bon sens.
3- Il n’est ni sectaire, ni raciste, ni misogyne, il est juste extrêmement sincère – ça nous change de tous ces hypocrites.
C’est le monde qui est dégueulasse, pas lui.
4- Il se pose en défenseur impavide de l’ordre et de la loi. Il ne va tout de même pas condamner l’usage de la violence légitime d’État à cause de quelques bavures insignifiantes et sous prétexte qu’elle est exercée par des policiers blancs et dévoués (good guys) contre des Noirs irascibles et drogués (bad guys)! Notez bien, mieux vaut un lynchage réussi qu’un procès bâclé.
5- Il a un avis supérieur sur tout. Le réchauffement climatique, l’Union européenne, le Covid-19, c’est quoi, ces bêtises? Il sait qu’on recueille pieusement chaque miette qui tombe de sa bouche. Il a le droit de se contredire si le vent tourne, l’important, c’est que son pays soit fermement instruit et guidé. Le gaz de schiste? Excellent pour la santé du pays, donc pour l’avenir de la planète! “Cela va augmenter le PIB de plus de cent milliards de dollars et créer plus de 500 000 nouveaux emplois par an” – et ça vous dérange!
6- Quand il lève son verre en douce à la santé de ceux – guildes d’illettrés, ploucs hargneux ou suprémacistes à nuque rose, entre autres – qui, las d’être silencieux, votent de préférence pour lui, il nous nargue: “Vous me trouvez vulgaire, je suis seulement vivant” – tout le contraire de M. Biden!
7- Il est patriote. God bless America and myself! Si c’est bon pour lui, c’est bon pour l’Amérique. Son arme favorite: le pavé dans la mare. Il ne s’oppose pas à ses adversaires, il les dénonce, il les injurie, il les écrabouille. Des idiots, des traîtres, des espions au service de la Chine! Des ennemis jurés des États-Unis – il faut les éliminer par tous les moyens.
8- Il est mauvais joueur. Quand il a perdu, il se vante d’avoir gagné, ou il renverse la table. On applaudit son arrogance, on salue son génie mystificateur et sorcier, sauf que cette fois il est au pied du mur. S’il est battu le 3 novembre, même d’un cheveu, il devra partir, tête basse. “You’re fired!” (“Vous êtes viré!”) – c’était le mantra de l’émission de télé-réalité qu’il animait jadis sur la chaîne NBC, The Apprentice.
9- Il se croit providentiel, élu de Dieu. Dès lors, il ne craint ni l’émeute ni la contradiction. Si tant de gens manifestent contre lui, s’ils deviennent violents, c’est bien la preuve qu’il a raison! Son programme audacieux suscite une haine exemplaire chez les imbéciles.
10- Il n’est pas fou. Il ne croit aux statistiques que s’il les a falsifiées lui-même.
11- En affaires, il est pragmatique. Est vil ce qui est à vendre, ce qui ne vaut pas cher. Comme tout s’achète, il suffit d’être là au bon moment – sauf que ces maudits Chinetoques le savent mieux que lui.
12- Il est résolument de son époque, c’est-à-dire brutal, clivant – et connecté. À Washington, on se scandalise. Le New York Times ne cache pas sa gêne. Nancy Pelosi s’étouffe. Michelle Obama s’afflige. Les grenouilles démocrates s’offensent ou s’indignent. Il s’en félicite, il fédère les siens. Le Parti Rébublicain? Non, tous les autres, les naufragés de la mondialisation, les oubliés de la lower- lower-middle-class, les frustrés de la croissance, le prolétariat rural, les petits Blancs, les vaillants reporters de Fox News, les “vrais gens” quoi! Coiffé à l’ange, la bouche en cœur, le front nimbé d’or (grâce à un fixateur capillaire miraculeux dont la marque est classée secret défense), il est l’oracle de son temps et de son peuple. S’il est battu en novembre, il est convaincu que son empreinte dans le pays restera mémorable: sa voix suave et douce résonnera demain comme une nostalgie – ou un cuisant remords – dans le chœur des ménagères délaissées de l’Ohio.
13- Il fait le sentencieux, il fait l’enfant, il fait l’idiot. S’il feint la candeur, il y a toujours du calcul dans ses apartés. Ses déclarations ne sont pas toujours pesées, loin de là, mais elles acquièrent aussitôt la pertinence effarée d’un lapsus. Ce ne sont pas des bourdes, ce sont des signaux. Plus c’est parodique, plus c’est réel. Plus c’est bas, oups! plus c’est vrai. Vous captez ou pas?
14- La politique? Un show, un business, une affaire de clic et d’écran.
15- La diplomatie? Ha! Ha!
Qu’en conclure?
C’est quand il est ridicule qu’il est le plus dangereux.
Et quand il sourit ou quand il blague, on frémit.
On dirait un clown. Un clown blanc – le clown blanc, c’est le pitre quand il devient méchant.
Dans la grammaire du cirque, c’est celui qui provoque le rire et l’effroi, celui qui ose tout, celui qui fait peur aux enfants, brrr!
C’est aussi celui qu’on rappelle quand le lion a dévoré le dompteur. Un éternel recours en cas de malheur.
Nous sommes tous des Juifs viennois et tous les Juifs viennois sont des « sales Français » ! Une fraternité scellée par le sang versé.
Le 12 mars 1938 des loups entrèrent dans Vienne. Leur chef les suivit peu de temps après. Et subjuguées les foules autrichiennes crièrent « Heil Hitler ». Commença alors pour les Juifs de la ville un long calvaire. On les humilia en leur faisant nettoyer les trottoirs avec une brosse à dents.
Puis comme des millions d’autres, ils prirent le chemin des chambres à gaz. Vienne n’a pas oublié le 12 mars 1938. Elle n’a pas oublié non plus que le chef des loups était autrichien.
En ce 2 novembre 2020, d’autres loups sont entrés dans Vienne. Comme ceux d’il y a 80 ans il leur faut tuer, ou essayer de tuer des Juifs. Ils sont d’une souche qui prospère dans le monde arabo-musulman. Ils tuent des Juifs, des mécréants, des chrétiens, des Français car ils ne sont pas très regardant dans le choix des agneaux à dévorer.
On assassine devant une synagogue à Vienne, on égorge dans une basilique à Nice. L’occasion de se rappeler que l’Église est fille de la Synagogue. Pas sûr que nos évêques aient envie d’en témoigner.
Les loups en France portent les noms de Kouachi, de Coulibaly, d’Azorov. Ceux de Vienne portent des noms qui sonnent pareil. Ils sont frères. Et en nous tuant, ils nous rendent frères.
Et maintenant pendant quelques instants, récitons le kaddich. « Ô gardien d’Israël qui ne dort et ne s’assoupie pas, nous sommes le peuple de tes pâturages et l’agneau qui mange de ta main. Protège-nous par ton amour. Et si dans notre deuil, notre solitude et nos moments de désolation nous perdons notre chemin, ne nous abandonne pas ».
Ces paroles auraient pu accompagner le colonel Beltrame et Samuel Paty.
P.-S. Une information de dernière minute : 600 migrants viennent de débarquer à Lampedusa. A votre avis ça n’a rien à voir avec Vienne ?
Un bon contradicteur a toujours plus d’un joker dans sa manche. L’argument de la contextualisation n’ayant pas fonctionné, le défenseur autoproclamé du Coran répondra à vos critiques en vous disant que ce livre, qu’il déclarera d’une incomparable subtilité, serait IN-TRA-DUI-SIBLE ! Ce qu’il ne sait pas, parce qu’il ne veut pas le savoir, c’est que ça ne marche pas mieux que la contextualisation pour rendre acceptable l’inacceptable. Voici pourquoi.
Traduttore, traditore disent les Italiens. « Traducteur, traître » plus généralement traduit (!) par « traduire, c’est trahir », l’expression est connue au moins depuis le 16ème siècle. Personne ne niera que traduire est un exercice difficile. J’ai moi-même passé assez de temps à étudier des textes grecs pour savoir que certains mots n’ont pas d’équivalent exact dans d’autres langues (du moins dans celles que je connais). Ainsi de la phronèsis, φρόνησις, souvent rendue en français par « prudence » alors que les deux notions sont en réalité très différentes.
Mais « exercice difficile » ne veut pas dire « impossible ». Il me faudra peut-être dix pages de digressions et de notes, mais je peux expliquer ce qu’est la phronèsis, pourquoi les Romains l’ont traduite par prudentia, et en quoi cette prudentia est différente de notre moderne prudence.
Pour le lecteur curieux, la phronèsis est le sens de l’action juste, dans la double acception de justice et de justesse, parfaite adéquation avec les circonstances. Il n’y a pas en français de terme correspondant exactement à cette idée, mais elle n’est pas pour autant intraduisible puisqu’il est possible de l’exprimer dans notre langue, même s’il faut pour cela une phrase et non un mot unique.
Et toujours pour le lecteur curieux, la divinité entre toutes associée à la phronèsis est Athéna, pensée agissante, parfaite harmonie de la pensée et de l’action. À la fois gardienne de la philosophie et des arts, guerrière fougueuse aux décisions rapides et aux gestes précis, sachant saisir l’instant. Ce qui enrichit et explique encore l’idée que recouvre le mot que nous évoquons.
Illustration de mon propos : la traduction peut s’accompagner de l’explicitation des références, des connotations, des étymologies, et il est parfaitement possible d’exposer et d’expliquer une idée dans une autre langue que celle avec laquelle elle fut pour la première fois exprimée.
Le Coran des historiens, que j’ai déjà évoqué, fait justement ce travail d’explicitation pour le texte coranique. Il consacre deux tomes, soit 2386 pages (excusez du peu !) à l’analyse des sourates verset par verset. On voit qu’il s’agit là d’une œuvre d’une toute autre ampleur que « le petit Coran de poche », ou la traduction disponible sur le site oumma.com (qui, ceci dit, reste de bonne qualité et a le double avantage d’être conforme à la tradition religieuse la plus courante, et difficilement soupçonnable « d’islamophobie »).
D’innombrables ouvrages consacrés au message du Coran ont été écrits
De plus, nous disposons de tonnes (au sens littéral : le papier pèse lourd) d’ouvrages consacrés au message du Coran, dans des dizaines et des dizaines de langues, et de 14 siècles de retour d’expérience sur la manière dont les musulmans comprennent leur propre texte sacré. Rien n’interdit d’imaginer 14 siècles d’erreurs, mais du point de vue de la religion il faudrait alors en fournir une explication théologique sérieuse, d’autant que le Coran lui-même insiste sur le fait qu’il est un texte explicite, et qu’Allah ne permet pas qu’il soit falsifié.
Par ailleurs, si comme le prétendent certains les versets qui inspirent les crimes commis au nom de l’islam n’inspirent ces horreurs que parce qu’ils sont mal traduits, il est plus qu’urgent d’en proposer une bonne traduction, et de convaincre la communauté musulmane qu’il s’agit bien de la bonne. Voilà donc à quoi devraient s’atteler ceux qui pensent sincèrement que l’islam est « une religion de paix et d’amour », plutôt que de répéter en boucle ce slogan hélas quotidiennement démenti par le comportement de trop de musulmans.
Et ils devront garder à l’esprit deux constats douloureux. D’abord, que ces « mauvaises traductions » sont étonnamment cohérentes entre elles dans toutes les langues dans lesquelles le Coran a été traduit, du français au japonais en passant par l’anglais et le russe. Ensuite, qu’Oussama Ben Laden et Abu Bakr al-Baghdadi lisaient leur livre saint en version originale.
Les plus obscurantistes théoriciens de l’islam théocratiques sont arabophones
À ce sujet, on remarquera plus généralement que les pays arabophones, et notamment les pays arabes, ne se distinguent pas franchement par leur compréhension humaniste du Coran et de l’islam. Et que les plus obscurantistes des théoriciens de l’islam théocratique, d’Ibn Hanbal à Al-Qaradâwî en passant par Al-Ghazâlî, Ibn Hazm, Ibn Abdelwahhab et Qutb, ne sauraient être soupçonnés d’une mauvaise maîtrise de la langue du Coran, ni d’avoir consacré un temps insuffisant à l’étude de ce texte et de la religion musulmane.
Est-ce à dire que leur lecture du Coran serait nécessairement la bonne ? À tout le moins, ayons l’honnêteté et le courage de l’admettre, elle est conforme à la lettre du texte, et conforme à l’éclairage qu’en donnent les hadiths ainsi que le « bel exemple » de la vie du prophète telle que l’imagine la tradition islamique.
Ils ont cependant des contradicteurs, dont la maîtrise de la langue arabe et de ses subtilités n’a rien à envier à la leur. Ainsi de l’approche spirituelle de Sohrawardî, ou des travaux actuels de Mohammed Louizi. Et cela suffit à prouver le point qui nous occupe : la traduction est un faux problème. Le vrai problème, c’est que depuis le début plusieurs métaphysiques concurrentes s’affrontent au sein même de l’islam, comme l’a bien montré Souâd Ayada (qui n’a d’ailleurs elle non plus aucun problème pour analyser toutes les subtilités du Coran en arabe). Le vrai problème, c’est que parmi ces métaphysiques celle qui est aujourd’hui largement dominante, notamment en termes d’influence normative, est celle qui découle d’une lecture littérale du Coran, et qui aboutit à la vénération d’un dieu-tyran avide de substituer sa volonté arbitraire à toute aspiration éthique et à toute conscience morale.
Jouer sur les subtilités de traductions pour combattre cette tendance théocratique totalitaire, pourquoi pas. Mais jouer sur ces mêmes subtilités pour nier cette tendance, pour tenter d’endormir la méfiance de ceux (musulmans et non-musulmans) auxquels elle veut imposer sa loi, et qui devraient la combattre de toutes les forces, c’est se mettre au service de l’horreur.
Quelques heures après l’attentat islamiste de Nice, Judith Bernard, auteur de Un désir de communisme (Textuel), n’avait pas de mots assez durs contre la France.
Depuis l’assassinat de Samuel Paty, notre pays vit au rythme de la litanie sanglante et morbide des attentats islamistes qui nous propulsent dans l’antichambre de l’Algérie des années quatre-vingt-dix. Vendredi dernier sur le plateau de 28 minutes sur Arte, la chroniqueuse, metteur en scène et ex-enseignante Judith Bernard a perpétré un attentat contre la décence et le respect auxquels ont droit les morts !
Cette gauche qui pense qu’il faut écouter les demandes des terroristes du Bataclan
Sous l’œil médusé de Renaud Dély et celui furibard de Brice Couturier, l’ex-chroniqueuse d’Arrêt sur Images (qui symbolisait la prof de gauche énervée mais surtout énervante) s’est transformée en kalachnikov en mitraillant, les yeux baissés et les lèvres pincées, des propos plus qu’islamo complaisants, jusqu’à la limite de l’apologie du terrorisme. Après avoir prononcé le discours désormais rabâché de l’islamophobie d’État et de l’ingérence française au Proche-Orient, surexcitée, elle lâcha « les assaillants du Bataclan, que demandent-ils ? ». Brice Couturier en perdit son flegme britannique, déjà bien entamé, et cela fit même l’objet de signalements au CSA de la part d’internautes. La France est à cran.
Mais le cœur du problème est, à mon sens, ailleurs.
La façon dont elle a débité ces poncifs de l’islamo-gauchisme le plus chimiquement pur, l’air buté, le débit se faisant de plus en plus rapide, la voix de plus en plus grinçante, dit beaucoup de choses : elle a été à mon sens, envoyée au casse-pipe. Mais par qui ?
Les pauvres associations musulmanes qui n’y sont jamais pour rien
La réponse se trouve sur sa page Facebook, le neuvième cercle de l’Enfer de Dante, pour nous réacs et laïques. Houria Bouteldja y est omniprésente. Bon sang mais c’est bien sûr ! C’est une porte-parole, un sous-marin du PIR, voire une espionne si je me laisse emporter par mon sens prononcé du romanesque… La Mata Hari du PIR.
En plus d’Houria, toutes les stars de la sphère que nous appellerons islamo-gauchiste (et que je tenterai de définir) défilent sur sa page. C’est le festival de Paris 8 ! Visiblement pour Bernard, le plus grave ce n’est pas la décapitation de Samuel Paty mais la réaction de la classe politique qui selon elle : « se livre à un activisme halluciné, persécutant des associations musulmanes qui n’y sont strictement pour rien. Équipant les établissements de brochures gorgées de caricatures moches et ridicules devenues le symbole racorni d’une liberté d’expression réduite à sa propre caricature… » Bien évidemment la dame se désole aussi de la dissolution de Baraka City, ces inoffensifs humanitaires.
Islamo-gauchisme
Entre deux diatribes sur les musulmans persécutés, et les tribunes des sociologues Jean-François Bayart et Samuel Hayat qui tentent de prouver que l’islamo-gauchisme n’existe pas (je fais durer le suspense mais je tenterai de le définir avant la fin de cet article), elle fait la promotion de son dernier spectacle à la manufacture des Abbesses : « Saccages ». Dans cette pièce de théâtre dont elle est l’auteur, on s’éloigne un peu des délires délétères du PIR pour aborder le versant plus doux, presque rassurant d’un activisme communiste vintage à base d’Université de Vincennes et de Notre Dame des Landes, victimes du méchant État à la solde du capital.
Islamo-gauchisme donc, car le mot fut lâché sur le plateau par Brice Couturier, excédé par les déblatérations de sa voisine. Judith telle son homonyme biblique, infiltre le camp ennemi et dégaine l’argument massue : « ça n’existe pas ». Et Couturier de répliquer en illustrant son propos de l’excellent documentaire d’Yves Azeroual « Islamo-gauchisme la trahison du rêve européen », maintenant disponible sur YouTube. Ce docu est bien évidement l’inverse de la page Facebook de Bernard. C’est le défilé laïque : Caroline Fourest, Céline Pina, Raphaël Enthoven et surtout les interventions extrêmement éclairantes de l’historien Jean-François Colosimo, bien connu de nos lecteurs, qui nous explique que les accointances entre la gauche et l’islam ne datent pas d’hier. En effet au début du XXème siécle, les marxistes lorgnaient déjà sur l’islam dans lequel la communauté prévaut largement sur l’individu.
Vinrent l’engagement de la gauche auprès du FLN (sorte d’ancêtre du PIR) et l’épisode bien connu de la Révolution iranienne dans lequel Michel Foucault s’illustra particulièrement. Autrefois, on appelait cette fascination des intellectuels occidentaux pour les langueurs orientales et maghrébines le tiers-mondisme. D’après Raphaël Enthoven, l’islamo-gauchisme contemporain, par sa complaisance envers le voile à l’école, son antisémitisme sous-jacent et par sa proximité avec les Frères Musulmans, est aujourd’hui « un syncrétisme hideux ».
L’anti-quart d’heure warholien
Ce documentaire d’une heure et demie repose sur des faits précis mais Judith Bernard refusera toujours de le visionner, c’est dommage. Mais le regarderait-elle qu’elle ne voudrait pas comprendre, bercée qu’elle est par les mantras rassurants de l’islamophobie d’État et du “racisme systémique”.
Judith Bernard a bénéficié de son anti-quart d’heure warholien, puisque selon elle, elle est devenue la cible de la fachosphère. Colosimo dit à raison que les islamo-gauchistes tentent d’empêcher le débat. Voyez-vous Judith, la représentante de la fachosphère que je représente sûrement à vos yeux, à qui votre discours donne des palpitations cardiaques, se battra toujours pour que vous puissiez malgré tout nous l’asséner avec votre débit de mitraillette.
Une tribune d’Alain Fabre, économiste et de Sophie de Menthon, présidente d’ETHIC.
Comment en sommes-nous arrivés à un nouveau confinement, moins de six mois après la sortie du premier ? Pourquoi n’avons-nous pas plus de lits de réanimation qu’au mois de mars ? Pourquoi ce climat d’hystérie et de panique face à une nouvelle vague épidémique hors de contrôle, au point d’acculer le gouvernement à choisir à nouveau le suicide collectif ?
Une défaite française
Et si c’était non la vague épidémique, la responsable de notre situation, mais l’incapacité de notre administration de la santé ? Engoncé dans ses certitudes, son centralisme, sa rigidité, souffrant de sa sur-syndicalisation, notre système de santé – le meilleur mondial quand il soigne, héroïque face aux souffrances et aux maladies – est incapable de manager et d’administrer. Nous dépensons plus de 80 Md€ pour les hôpitaux, dont un tiers en personnel administratif. Un monde qui renvoie l’image de l’armée française de 1940 telle que Marc Bloch en fait le portrait amer dans L’étrange défaite.
Face à la sclérose de l’administration de la santé dans la lutte contre l’épidémie, les entreprises ne sont pas le problème, elles sont la solution. Ce que le président de la République a fort heureusement rappelé, dans son allocution de mercredi soir, en refusant d’opposer la santé à l’économie. Ce n’est pas dans les entreprises que la deuxième vague de Covid a pris son essor, ni trouvé les ressorts de sa montée irrésistible. Au contraire, les entreprises, y compris les restaurants et les commerces, ont mis en œuvre avec rigueur, à commencer pour leurs personnels dont la santé est prioritaire – comment pourrait-il en être autrement ? – les règles de sécurité sanitaire. Les entreprises ont donc contribué à freiner la montée de l’épidémie, non à l’accélérer.
L’épidémie suit la crise des gilets jaunes
Dans ces conditions, le président du MEDEF, Geoffroy Roux de Bézieux a eu raison d’alerter le gouvernement sur les risques d’écroulement de l’économie en cas de nouveau confinement. D’abord, parce ce qu’il faut bien l’avouer, nous n’en avons pas les moyens ! A la différence de nos voisins européens, les entreprises – pensons avant tout aux commerçants et aux TPE – ont affronté l’année 2020 après avoir subi les gilets jaunes, puis les grèves contre la réforme des retraites. Ainsi quand l’Allemagne lutte contre l’épidémie, elle puise dans la tirelire de son épargne qu’elle accumule au rythme de 250 Md€ annuels d’excédent commercial. La France continue à poursuivre une politique de fonctionnement permanent à crédit. Le Covid a fait exploser sa dette à plus de 115% de son PIB.
Gardons-nous de céder au mirage de l’endettement indéfini et sans pleurs. Ne cédons pas aux illusions du maintsream libertaire et utopiste d’une BCE prêtant sans limite. Si Christine Lagarde peut faire tourner la planche à billets, c’est non pas parce qu’elle peut prêter sans limite comme la Federal Reserve qui émet la monnaie mondiale, mais bien parce que le réassureur du système, c’est l’épargne accumulée par une Allemagne qui a fait les réformes que nous continuons à ne pas vouloir faire.
La meilleure façon d’affronter la pandémie, ce n’est donc pas l’argent du « quoi qu’il en coûte », même si à court terme, nul n’en conteste la nécessité, c’est d’abord de préserver au maximum la poursuite de l’activité des commerces, des TPE, des PME.
Il serait préférable de renforcer les règles sanitaires
Contraindre, de fait ou de droit, les entreprises, commerces – « non essentiels » ? – à fermer est donc une lourde erreur. La bonne solution est d’imposer des règles sanitaires renforcées – ce que l’Allemagne vient de faire pour la circulation de la clientèle dans les commerces. Pourquoi obliger les théâtres à fermer alors que les règles sanitaires ont bien fonctionné ?
Il faut accélérer les réformes qui apportent du muscle dans les entreprises, poursuivre dans la voie ouverte par la baisse de 10 Md€ (sur 78 Md€) des impôts de production. Il faut baisser les charges sociales sur les entreprises, mais aussi sur les salariés, pour augmenter leur rémunération nette, permettre aux patrons de PME, comme Bruno Le Maire en a ouvert la voie, d’apporter des fonds à leur entreprise en franchise d’impôt sur le revenu. L’administration est efficace quand il faut organiser le soutien financier de Air France, malheureusement pas quand il faut financer 10 000 € dans un restaurant ou un fleuriste !
Et d’ailleurs, qui remboursera les dettes que l’État accumule avec si peu de complexes ? Qui permettra aux professionnels de santé de disposer des vaccins, des lits, d’augmenter les salaires des personnels ? Qui ? Les entreprises! Et surtout ces TPE, ces PME, ces commerçants qui veulent travailler et produire en France et qui apportent la solution à, à peu près tous nos problèmes : la baisse du niveau de vie, le chômage, la précarité sociale, l’intégration, etc…
Aujourd’hui le risque est réel, que sous l’effet du désespoir de ceux qui n’ont plus rien à espérer, la crise sanitaire, après avoir muté en crise économique, mute en crise politique : 79% des Français sont déjà tentés par un vote protestataire.
Mais enfin ! Faites confiance au privé, aux entrepreneurs, aux négociations intra-entreprise au lieu de laisser des ronds de cuir bloquer la France par manque de bon sens. L’entreprise, c’est la vie.
Alain Fabre, économiste ; Sophie de Menthon, présidente d’ ETHIC.
Les nouveaux manuels scolaires sont des outils de matraquage idéologique. Absence de repères historiques, marginalisation des grands auteurs, mise en avant des thèses immigrationnistes, indigénistes et antimasculinistes. Le verdict est sans appel.
En tant que professeur de lettres en lycée, je reçois régulièrement, de la part des éditeurs, des spécimens des manuels scolaires susceptibles d’être choisis dans mon établissement. C’est l’occasion pour moi de feuilleter ce qui se fait sur le marché et de vérifier avec consternation, année après année, les tendances lourdes qui s’en dégagent.
Il n’est pas inutile de rappeler que ces ouvrages sont conçus par des professeurs, collégialement, soumis bien sûr aux contenus tels que définis par le Conseil supérieur des programmes, mais bénéficiant tout de même d’une marge de manœuvre significative dans le choix des thèmes et textes abordés. Par exemple, si l’étude de la poésie du Moyen Âge au xviiie siècle est imposée par les programmes officiels en seconde, toute latitude est donnée quant à la sélection des textes proposés aux élèves.
Un rapide coup d’œil permet de voir, d’abord, et ce n’est pas nouveau, que l’iconographie des manuels de littérature est extrêmement riche et diversifiée (reproductions de tableaux et gravures, photographies, affiches, captations scéniques…), ce qui les rend très agréables à consulter, mais tend à étouffer et à noyer le texte pourtant censé constituer l’essentiel. Le prolongement d’une étude littéraire par une analyse d’image est un enrichissement certain, mais on a le sentiment, bien souvent, que le manuel de littérature ne répond pas à sa mission première en ne mettant pas plus en avant la forme écrite que les autres expressions artistiques.
Une histoire littéraire réduite à la portion congrue
On constate la confirmation d’une autre tendance déjà bien ancrée : l’histoire littéraire est réduite à la portion congrue – une page pour le théâtre classique, une page pour le romantisme, de discrets petits encadrés sur les auteurs, y compris les plus grands (il ne faudrait tout de même pas se risquer à apprendre des choses à nos élèves…). Et sauf rare exception éditoriale, c’est l’absence de chronologie qui prévaut dans la présentation des textes : on choisit une organisation transversale, c’est-à-dire par thèmes, dans le cadre de chaque objet d’étude. Par exemple, pour ce qui est du « roman depuis le xviiie siècle », on va proposer des extraits de différentes époques, centrés sur la question, pertinente au demeurant : « Pourquoi les écrivains s’intéressent-ils à des héros imparfaits ? » Mais comment s’étonner ensuite que règne dans l’esprit des jeunes gens la plus grande confusion dans l’histoire et la chronologie littéraires ?
Bien sûr, la partie « maîtrise de la langue » n’est pas oubliée, jusque dans l’accord sujet-verbe, puisqu’on sait désormais que les lycéens dans leur immense majorité ne possèdent pas les rudiments de leur propre langue.
Bref, le temps est loin du bon vieux Lagarde et Michard qui, pour ne pas être exempt de défauts, et sous une apparence assez austère, privilégiait le texte et livrait une nourriture consistante à ceux qui avaient faim.
L’idéologie préside
Ce qui frappe surtout, si l’on y regarde de plus près, ce sont les choix idéologiques qui président à l’élaboration de ces manuels : puisque les textes littéraires ne sont plus présentés pour eux-mêmes, comme détenteurs d’une valeur intrinsèque, mais pour servir des thèmes de réflexion librement choisis par les concepteurs, la neutralité n’est pas de mise, en dépit d’une apparente objectivité académique. Bien évidemment un manuel scolaire, parce qu’il repose toujours sur des choix, n’échappe pas à une part de subjectivité, mais il est plus facile de s’en prémunir lorsqu’on présente de façon chronologique ce qu’on considère comme les grands textes du patrimoine. L’organisation thématique des ouvrages ouvre une brèche à l’expression de l’idéologie. Et le singulier n’est pas innocent, puisque peu ou prou, d’un livre à l’autre, c’est la même orientation qui domine : on trouve bien sûr des questionnements littéraires intéressants et légitimes autour du roman, du théâtre ou de la poésie, mais c’est dans les pages consacrées à l’argumentation qu’on est amené à voir se déployer, le plus souvent sous la forme de présupposés et de messages subliminaux, la même doxa « progressiste » et bien-pensante. Pour faire bref, et puisque sont convoqués des sujets d’une actualité brûlante, l’immigration c’est bien, le changement climatique c’est mal. Quelques exemples parlants : dans le manuel de seconde « Escales », aux éditions Belin, on se penche sur la notion d’exil. Plusieurs textes donnent dans le pathos auquel prête le sujet : Tahar Ben Jelloun évoque la douleur de l’arrachement, Maylis de Kerangal expose son émotion lors du naufrage d’un bateau de migrants en provenance de Libye, Simon Abkarian, dans Libération, rédige un article mélodramatique sur les enfants des exilés. Loin de moi l’idée de nier la souffrance des déracinés, mais ces textes qui se présentent comme des « regards croisés sur l’exil » me paraissent n’avoir qu’une seule focale et ne faire appel qu’à la sensibilité des lecteurs. Quid des problèmes économiques, sociaux, culturels, voire civilisationnels, potentiellement liés à une immigration massive, incontrôlée, et bien souvent éloignée des usages et valeurs des pays européens où elle arrive ? Rien ne laisse entendre dans ce chapitre que ces malheureux exilés puissent créer des difficultés dans les pays d’accueil… Une idée, pour rire : si l’on veut réellement « croiser les regards », je suggère d’introduire un extrait du Camp des saints de Jean Raspail, roman de 1973 jugé sulfureux (ou prémonitoire) sur la destruction de l’Occident par la submersion migratoire. Ou le passage d’un essai d’Éric Zemmour, qui n’est pas le plus mauvais exemple dans le maniement de la langue au service des idées… Je sais bien évidemment que la simple évocation de ces noms en classe – celui de Zemmour en tout cas, Raspail étant largement inconnu du corps enseignant et de ses cadres – me vaudrait au mieux un rappel à l’ordre, au pire une suspension temporaire. On veut bien réfléchir sur l’immigration, mais dans les limites du politiquement correct, c’est-à-dire en s’en tenant aux bons sentiments de l’humanisme compatissant. Le terme « immigration », trop salement politique, est d’ailleurs agréablement remplacé par le plus poétique « exil ». Ou comment noyer le poisson et ne jamais risquer l’expression d’idées « nauséabondes ». En fait, sous le prétexte de révéler aux élèves les ficelles de l’argumentation, on leur transmet insidieusement un contenu idéologique et on leur apprend à « penser » tous dans la même direction. Il ne s’agit plus d’apprendre à penser, mais d’apprendre à penser quelque chose. On passe de la formation (nécessaire et légitime) de l’esprit au formatage (contestable et dangereux) de la masse.
D’ailleurs, pour enfoncer le clou du dogme, on trouve dans ces mêmes pages un texte de Jean-Jacques Régibier, paru dans L’Humanité, pour nous expliquer que les migrations sont la « conséquence normale de l’évolution de nos sociétés » et que « le phénomène a toujours existé ». Fermez le ban. On voudrait empêcher toute réflexion réelle sur l’immigration qu’on ne s’y prendrait pas autrement qu’en relayant comme on le fait ici ce poncif de la gauche d’aujourd’hui, et en excluant l’expression de toute autre position. On propose ensuite aux élèves un exercice de rédaction : il s’agit d’écrire un article de presse ayant pour titre « Les liens entre migration et culture française ». La chose laisse perplexe : est-ce à dire que la culture de notre pays ne s’est constituée, au fil de son histoire, que par l’apport de richesses exogènes et qu’à proprement parler, comme le dirait notre président, il n’y a donc pas de culture française ? En tout cas, c’est ce que le sujet laisse entendre.
Dans le même ouvrage, une page sur le photojournalisme annonce « une dénonciation des maux de notre société » : on découvre sous ce titre prometteur deux photographies, l’une d’un étang pollué en Chine, l’autre d’un débarquement de migrants à Lesbos. Si l’on voit bien que le premier fléau pointé du doigt est le saccage de la planète, on peut faire semblant de comprendre que le second est l’immigration illégale. Ce n’est évidemment pas le propos et notre velléité de mauvais esprit est vite étouffée par une observation attentive de la photo concernée : au premier plan, devant l’embarcation à peine sortie de l’eau, se trouve un jeune homme qui débarque avec un enfant en pleurs dans les bras. On comprend bien que le fléau n’est pas l’immigration, mais les conditions dans lesquelles elle se produit ; par voie de conséquence, sont condamnables ceux qui la condamnent dans son principe. Et on peut parier que bien peu de professeurs oseront parler de chantage affectif et de manipulation par l’image lorsqu’il s’agit pourtant de promouvoir de façon aussi grossière ce pseudo-humanisme immigrationniste.
Dans une page qui se veut un bilan de cette réflexion, les auteurs du manuel mobilisent Victor Hugo dans Ce que c’est que l’exil, oubliant de préciser que l’écrivain à Guernesey est un proscrit, dont le statut n’a rien à voir avec celui de la plupart des migrants actuels ; les mêmes auteurs prétendent que les textes et photographies proposés cherchent à « sensibiliser le public » et à « éveiller les consciences ». À quoi, l’histoire ne le dit pas… mais la présentation en début de manuel des « tendances [sociales] contemporaines » est éloquente : on voit émerger « des mouvements de mobilisation spontanée », dont la totale spontanéité demanderait à être vérifiée, mais qui sont connotés positivement (on pense aux manifestations pour le climat, contre le racisme, pour les droits des femmes… autant de nobles combats associés à une jeunesse à la fois cool et vigilante) ; on voit aussi apparaître, dans le même temps, « des replis identitaires », dont la désignation apparemment anodine vaut en réalité condamnation, le terme « repli » ayant été préféré à « mouvement » ou « mobilisation ». Ces « replis » pourraient à juste titre désigner les tendances actuelles du communautarisme musulman, mais au vu de la tonalité idéologique de l’ensemble de ces pages, le sous-texte vise et condamne sans doute exclusivement la défense de l’identité française, celle-ci ne pouvant éclore comme le veut la doxa du moment que dans des esprits rances et passéistes… D’un côté la sympathique fraîcheur des bonnes causes « spontanées » ; de l’autre la ringardisation culpabilisante du méchant « repli ». Il est d’ailleurs tout à fait notable de constater dans divers manuels que lorsque le terrorisme est évoqué dans des paragraphes de contextualisation historique au xxie siècle, alors même qu’il représente un danger majeur pour les sociétés occidentales et pourrait à ce titre légitimer le repli identitaire franchouillard, il est très rarement qualifié d’« islamiste ». On veut bien « éveiller les consciences », mais jusqu’à un certain point.
Les éditions Nathan ne sont pas en reste, et je ne résiste pas au plaisir pervers de citer dans le manuel « Horizons pluriels » de première quelques lignes d’un poème en prose d’une certaine Nicole Caligaris, qui donne à entendre le « cri poussé par trois femmes qui incarnent le visage et la voix d’un cœur [sic] anonyme de migrants » :
« Partir, nous partirons. Avec tampon, sans tampon… nous partirons. Comme des maudits et alors ? Comme des forçats… […] / PAR-TIR TA-TA-TA / PAR-TIR TA-TA-TA / PAR-TIR TA-TA-TA ».
Je laisse les lecteurs juges de la qualité littéraire de la chose.
On trouvera, toujours chez Nathan, dans la collection « L’Esprit et la Lettre », à destination de la classe de seconde, une citation de Julia Kristeva, proposée comme support de dissertation, non pour nuancer ou éventuellement réfuter son propos, mais pour éclairer une lecture contre le racisme : « L’étranger […] s’achève lorsque nous nous reconnaissons tous étrangers, rebelles aux liens et aux communautés. » Il est bien évident que tous les hommes ont en partage, au-delà de leurs différences, la condition humaine, qu’ils sont égaux en dignité, qu’on est tous l’étranger de quelqu’un, mais les élèves peuvent-ils également percevoir ce qui dans cette formule revient à célébrer une forme de tolérance liquide et à nier la notion même d’identité ? On pourrait convoquer ici le beau titre de Régis Debray, Éloge des frontières, comme un contrepoint narquois à cette promotion contemporaine de l’universalisme béat. Et on pourrait multiplier ainsi les exemples d’orientation idéologique relative à l’accueil de l’Autre.
Féminisme et lutte contre le patriarcat
Parmi les autres tartes à la crème du travail sur l’argumentation proposé aux élèves, on a bien sûr la condition de la femme (toujours asservie) et la domination masculine (toujours assurée) : il s’agit massivement de déconstruire les stéréotypes de genre – on se demande bien ce qu’il reste à déconstruire depuis la maternelle –, en oubliant la plupart du temps de dénoncer les dérives du patriarcat là où il sévit vraiment, c’est-à-dire dans les sociétés musulmanes. Et bien sûr on utilise les mots « auteure » ou « écrivaine », des fois qu’on oublierait que l’émancipation de la femme, toujours à venir, passe par le massacre si généreusement inclusif de la langue. Au passage, j’ignorais qu’Olympe de Gouges, au vu de sa présence dans de très nombreux manuels, fût à ce point importante dans le paysage littéraire français…
On évoque aussi les fameuses fake news, autrement dit la désinformation, en convoquant chez Belin Miguel Benasayag, ou encore Edwy Plenel qui vante les mérites de son site Mediapart dans Le Prix de la liberté. On aimerait une plus grande pluralité de vues. Sur le même thème, « Horizons pluriels » de Nathan présente le texte de Stromae, Carmen, pour mettre en garde contre les réseaux sociaux et ce qu’ils véhiculent. On peut s’interroger sur la légitimité de ce type de textes dans un manuel de littérature. Ce n’est pas en croyant plaire aux adolescents qu’on gagne en légitimité.
L’inévitable réflexion sur le changement climatique
Le tour d’horizon serait incomplet sans une réflexion obligée sur le changement climatique. Il me semble que peu de manuels y échappent. J’ai d’ailleurs reçu récemment du groupe Hachette un petit dossier pour compléter une séquence consacrée au « défi écologique » dans la collection « L’Écume des lettres » : on y trouve en guise d’alibi patrimonial une nouvelle d’Alphonse Daudet, prétexte à une réflexion sur la responsabilité de l’homme dans les désastres écologiques, en particulier dans l’incontournable réchauffement climatique. Tout laisse entendre dans les sujets proposés que cette responsabilité ne fait aucun doute, comme le montre la question fermée « Selon vous, sommes-nous assez conscients de notre responsabilité dans la crise écologique ? » ; je ne suis pas spécialiste de la question, mais il me paraîtrait assez sain de ne pas se faire le relais des thèses du GIEC et d’introduire quelques positions moins tranchées, puisque plusieurs scientifiques – sans être complotistes ou farfelus – contestent la responsabilité de l’homme dans le réchauffement climatique, voire l’existence même dudit réchauffement. Nous avons d’ailleurs droit sur ce même sujet à un extrait de poème de Xavier Jouvelet, extrait de Lettre à ma zonie [sic] : « Animal ou humain / On est tous menacés / Pas moyen d’échapper / Nulle part où aller / Plonger d’un coup dans la peur / Par la folie des hommes »
On peut se demander où les auteurs de manuels dénichent de pareils trésors de la langue française, et on devrait, si toutefois on les soumettait à nos élèves, en profiter pour leur dire qu’il ne suffit pas d’aller à la ligne pour prétende écrire de la poésie…
Vers la fabrique d’une génération d’incultes
En somme, les lycéens sont privés de vrais repères historiques et littéraires, privés de connaissances solides sur les grands auteurs, mais soumis à un matraquage idéologique auquel le texte est asservi : ils deviendront sauf exception des êtres parfaitement incultes, mais tolérants, y compris à ce qui les menace, prêts à tout accepter au nom du vivre-ensemble, prompts à dénoncer une domination masculine qui n’existe plus, mûrs pour le déboulonnage de statues d’hommes dont ils ne connaissent à peu près rien, incollables sur le tri sélectif et les mesures écoresponsables pour sauver la planète. Toutes les disciplines des sciences humaines participent peu ou prou de ce conditionnement, puisque les élèves y sont soumis dès le plus jeune âge en histoire, en EMC (enseignement moral et civique) et même en langues vivantes, par le biais d’articles de presse et de thématiques relevant du même tropisme idéologique. La construction d’un homme nouveau est en marche et l’institution scolaire, alors même qu’elle prétend contribuer à développer l’autonomie critique, apparaît bien plutôt comme un maillon essentiel dans le formatage des esprits. Il est à cet égard assez cocasse de lire dans le manuel de Nathan « Horizons pluriels » une mise en garde contre l’uniformisation des opinions via l’information instantanée et les réseaux sociaux !
Pour revenir au seul enseignement de la littérature, il n’a pas pour vocation de servir un projet de société, quel qu’il soit. Un professeur de lettres doit simplement, humblement, se mettre au service des textes pour en montrer la richesse et la subtilité : sans leur imposer une vision univoque du monde, il doit tenter d’amener les élèves, par la fréquentation de ces œuvres, à former leur jugement esthétique, moral et intellectuel, et si possible à les aimer.
Dany le ci-devant le rouge part avec son frère Gaby et sa caméra à la recherche de son identité perdue. Son documentaire, Nous sommes tous des Juifs allemands, a été diffusé en juin en Allemagne et en France. Au lieu d’aller chercher en Israël la confirmation de ses opinions convenues sur les persécutés devenus persécuteurs, il aurait dû lire le Juif imaginaire.
Daniel Cohn-Bendit, dit « Dany », est un personnage éblouissant. Après avoir été meneur du mouvement étudiant de 1968, et expulsé de France, il participe activement à la « guerre du logement » à Francfort et cofonde le parti Vert, pour lequel il siégera à Bruxelles de 1994 à 2014. Comme la plupart des lanceurs de pavés qui se sont rebellés à ses côtés, l’ancien squatteur est devenu un notable qui aime se présenter avec une chemise Ralph Lauren. Ce n’est pas que ses positions aient profondément changé (à l’exception de quelques propos légers sur la sexualité des enfants, qu’il regrette maintenant), mais elles sont devenues majoritaires, au moins en Europe occidentale.
Cependant, on ne s’intéressera pas ici à l’homme politique, mais au Juif Cohn-Bendit, car son film documentaire autobiographique, Nous sommes tous juifs allemands, diffusé en France en juin, met en avant son identité juive. Le titre du film évoque le slogan scandé par les masses étudiantes à Paris lorsque Cohn-Bendit a été interdit de retour en France par les plus hautes autorités en mai 1968. On y découvre un homme posé de 75 ans qui écoute ses interlocuteurs avec un esprit ouvert.
Le film commence à Moissac, près de Montauban, où ses parents allemands et son frère aîné Gaby ont trouvé refuge dans une famille française pendant la guerre. Avec Gaby, un communiste toujours convaincu, il discute, assis sur un banc, du judaïsme. Comparé à son frère, qui ne veut pas être considéré comme juif, car pour lui cette affiliation reviendrait à prendre parti pour une idéologie qu’il n’a pas choisie, Dany semble carrément pieux.
En Israël pour montrer que les persécutés sont devenus persécuteurs
Les scènes suivantes, qui se déroulent presque exclusivement en Israël, déploient le récit, devenu une tarte à la crème des médias d’Europe occidentale, des persécutés devenus persécuteurs. Cohn-Bendit visite une école pour étrangers non juifs, où des enfants en pleurs se plaignent du manque de reconnaissance et des regards furieux ; il rencontre l’une des rares rabbins qui officient en Israël pour qu’elle lui explique à quel point les mesures de sécurité israéliennes contre le terrorisme arabe sont inhumaines ; puis un Arabe vivant à Jérusalem-Est qui se plaint de la politique israélienne en matière de logement, sans mentionner le fait qu’il est interdit aux Arabes de vendre des biens aux Juifs sous peine de mort.
Seules quelques personnes représentatives de la société israélienne juive ont leur mot à dire. Cohn-Bendit se moque par exemple d’un journaliste orthodoxe qui lui reproche d’avoir agi en égoïste en épousant une femme non juive. Au récit déchirant d’une femme juive française émigrée en Israël, enseignante de profession, qui a été insultée par des enfants musulmans dans son école et qui a dû assister au refus de ses élèves de participer à la minute de silence pour les Juifs assassinés lors de l’attentat de Toulouse (2012), Cohn-Bendit accorde une seule minute entre deux scènes où il dénonce l’attitude israélienne envers les Arabes.
Cohn-Bendit regrette d’avoir commencé trop tardivement à s’identifier en tant que Juif et, de surcroît, d’avoir si longtemps adhéré à la ligne de Sartre sur le sujet. Cependant, on ne sait pas très bien quelles conclusions il tire de cette prise de conscience.
Dans ses Réflexions sur la question juive (1946), Jean-Paul Sartre explique que s’il n’y avait pas de Juifs, l’antisémite en inventerait, et que sont juifs tous ceux qui sont simplement considérés comme tels. En somme, c’est l’antisémite qui fait le Juif. Ce dogme, qui a durablement influencé plusieurs générations de philosophes, a trouvé une expression littéraire, notamment dans la pièce Andorra (1961) de Max Frisch. Andri, un jeune homme, y est pris pour un Juif dans une Andorre occupée par les fascistes. Toutes les caractéristiques communément considérées comme juives lui sont attribuées. Ce n’est que sous la pression sociale qu’Andri accepte finalement ces caractéristiques, bien qu’il s’avère, après son meurtre, qu’il n’est pas du tout juif. Moralité de ce morceau de littérature engagée : la discrimination peut toucher tout le monde, il faut donc la combattre sous toutes ses formes, et lutter contre toute tentative de définition de caractéristiques collectives, car diviser les gens en groupes est cruel et peut être fatal.
Cette vision de Sartre et de ses épigones revient à nier l’existence de caractéristiques authentiquement juives, donc trois mille ans d’histoire nationale. Quelques années plus tard, le même Sartre gardera le silence sur les procès antisémites de médecins juifs orchestrés par Staline et qui, dans les années 1970, rendra visite, dans sa prison de Stammeheim, à l’antisémite Andreas Baader, qui s’était formé au terrorisme dans un camp palestinien.
Je veux lire autre chose dans le judaïsme qu’une affirmation pathétique, ostentatoire et vide.
Dans sa préface au chapitre sur l’antisémitisme des Origines du totalitarisme (1951), Hannah Arendt soulignait déjà le développement fatal de la recherche sur l’antisémitisme, auquel Sartre, avec ses Réflexions, avait servi d’obstétricien. Et enfin, en 1980, paraît le livre qui condamne Sartre de manière définitive : Le Juif imaginaire (1981), écrit par Alain Finkielkraut en réponse à la fois aux attaques arabes contre les institutions juives et au virage antisioniste de la gauche. Le livre comporte d’ailleurs un chapitre intitulé : « Nous sommes tous juifs allemands ». Finkielkraut y note : « Le rôle du Juste devenait accessible à quiconque désirait l’endosser » ; et plus loin : « Je veux lire autre chose dans le judaïsme qu’une affirmation pathétique, ostentatoire et vide. »
Cohn-Bendit aurait dû lire Le Juif imaginaire, il en est l’incarnation
En somme, Finkielkraut a répondu il y a quarante ans aux questions que pose aujourd’hui Cohn-Bendit dans son film. Au lieu de revenir à Sartre, Cohn-Bendit aurait dû relire Le Juif imaginaire, il se serait épargné cette recherche infructueuse de son identité perdue. Il est l’incarnation même du Juif imaginaire. Pour lui, le judaïsme se traduit seulement par un devoir d’intervention politique en faveur des dominés. Autant dire que l’ex-trublion de Nanterre peut difficilement s’identifier à l’État juif.
À la fin du film, on retrouve Cohn-Bendit à Francfort dans son cercle familial et intime. Bela, le fils qu’il a eu avec Ingrid, est marié à une femme érythréenne cultivée, distinguée et enceinte. Ses parents à elle sont aussi présents, tous dînent ensemble, c’est le fantasme rêvé de tout multiculturaliste et c’est bien plus humain que le mauvais rêve nommé Israël. Bien sûr, il n’est pas fait mention du rabbin Zalman Gurewitch à Francfort, qui a manqué de se faire tuer lors d’une attaque au couteau par un migrant en 2007. Cela gâcherait l’idylle.
Les deux seules critiques allemandes du film à ce jour ont toutes deux été publiées dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung. L’une d’entre elles, intitulée « Israelkritik in Israel » (« Critique d’Israël en Israël »), tire prétexte du film pour nourrir l’aversion de l’auteur envers Israël. Entre-temps, le 6 septembre, le film sous-titré en allemand a même été diffusé au sein de la communauté juive de Francfort. Et il le sera plus largement cet automne. Les antisionistes de tout poil peuvent faire des bonds de joie
Le général publie L’équilibre est un courage. Il y fait le lien entre immigration et « séparatisme », chose que n’osent pas les macronistes
Dans son troisième livre, L’équilibre est un courage, le général Pierre de Villiers propose avec humanité et intelligence des pistes pour recoller les morceaux de la France. On retrouve là tout ce qui caractérise son regard sur le monde : le refus du fatalisme, l’alliance de la réflexion et du concret, la foi en l’homme et en la France. L’équilibre que vise Pierre de Villiers n’est pas un « en même temps » fade et indécis, mais une ligne de crête résolument choisie. Le courage auquel il appelle n’est pas un aveuglement, mais une détermination. « Ce livre est un appel au calme » écrit-il aussi. Mais en est-il encore temps ? Dans ces morceaux de France que le général veut recoller, voit-il bien que certains ne sont plus la France, si tant est qu’ils l’ont un jour été ? Voit-il bien que ceux-là devront être vaincus, peut-être même détruits, avant d’espérer recoller tous les autres ?
Faut-il lire L’équilibre est un courage ? Oui sans hésiter, mais il faudrait le compléter – oserais-je dire l’équilibrer ? – avec l’œuvre d’un autre grand soldat : Contre-insurrection, de David Galula.
Un bon diagnostic
Pierre de Villiers sait voir l’espoir là où beaucoup l’ignorent : il en tire des raisons de choisir, plutôt que la passivité du renoncement ou la brutalité de la rage, l’équilibre courageux de l’action. Il sait tendre la main là où d’autres restent les bras ballants ou brandissent systématiquement le poing. Il est de ces chefs militaires qui savent découvrir des alliés inattendus.
Ne lui reprochons pas de voir l’espoir, ne lui reprochons pas de vouloir retisser les liens déchirés. Mais n’oublions pas qu’il faudra aussi combattre et vaincre…
Mais sa force est sans doute aussi sa faiblesse : soucieux de ne pas laisser passer la chance de gagner un ami, il ne voit pas toujours l’ennemi dissimulé derrière certains sourires de façade, ni l’instrumentalisation qui peut être faite de son humanisme. Devrait-il renoncer à cet humanisme ? Certainement pas ! Seulement l’équilibrer….
Ainsi, le Général fait un très bon diagnostic des lignes de fracture qui déchirent notre pays (ce qu’il écrit sur les gilets jaunes est remarquable, à la fois dans son analyse et dans ses solutions), mais il sous-estime de toute évidence certaines des forces qui creusent ces lignes. Il rappelle qu’en Libye nous avons gagné la guerre, mais perdu la paix : attention à ne pas vouloir maintenant gagner la paix trop tôt, au risque d’oublier qu’il faut d’abord gagner la guerre, et donc la faire. Bien sûr, Pierre de Villiers lui-même ne risque pas de sombrer dans ce travers ! Mais l’influence aujourd’hui de l’état d’esprit munichois est tel qu’un militaire parlant d’apaisement risque de ne pas être compris comme un appel à anticiper l’après, mais comme un prétexte pour prôner la paix à tout prix.
Soif d’un ordre qui ne soit ni celui des bandes, ni celui des salafistes
Prenons un exemple : les cités. Le général fait une différence intéressante entre « banlieues » et « cités » : « Dans la banlieue, on trouve la mairie, le supermarché, la pharmacie ; la cité est parfois plus le royaume des dealers, qui sont les vrais leaders d’une économie souterraine prépondérante. » Le regard que Pierre de Villiers porte sur les habitants de ces cités est précieux : il parle de rencontres magnifiques, il sait voir la volonté de s’en sortir, le courage d’entreprendre, la soif d’un ordre qui ne soit ni celui des bandes, ni celui des salafistes. Il ose aussi parler clairement d’immigration, et faire le lien trop souvent nié entre immigration et séparatisme : « Il s’agit avant tout de durcir les conditions du regroupement familial et de réformer le droit d’asile pour éviter qu’il ne constitue un appel d’air difficile à maîtriser. »« Combien de plan ministériels ou gouvernementaux pour les cités a-t-on élaborés depuis vingt ans ? Il faut attaquer le mal à la racine et arrêter les flux d’entrée. »
Pour autant, si le général de Villiers est incontestablement d’un grand talent pour tendre la main à des jeunes à la dérive, je crains qu’il évalue mal la proportion de ces jeunes (ou moins jeunes) qui ne sont pas à la dérive, mais engagés volontaires dans les armées ennemies. S’il sait voir ces mères de familles qui luttent dans des conditions terribles pour empêcher leurs enfants de sombrer (et il a raison de le voir, il a raison de le dire, il est nécessaire de l’entendre), je crains qu’il oublie tous ces parents qui poussent leurs enfants dans la délinquance, ou alimentent la haine de la France. Ainsi de ces groupuscules turcs qui défilent, menacent et détruisent depuis quelques jours, à Décines, à Lyon, à Vienne. « Retrouvons le chemin de l’unité et de l’espérance qui ont toujours fait la grandeur de la France » écrit Pierre de Villiers dans sa conclusion, appelant à « une vraie réconciliation » Mais il ne saurait être question de « réconciliation » avec des milices étrangères agressives se livrant à des démonstrations de force sur notre sol ! Sauf à considérer leur présence en France comme légitime, ce qui serait en soi une capitulation.
L’observation vaut également pour ce que Pierre de Villiers appelle « la France aveuglée » – j’aime sa formule – celle des métropoles mondialisées, hors-sol et où l’individualisme égoïste est devenu la norme, enrobé de bons sentiments préfabriqués. Le général cite d’ailleurs fort à propos Péguy : « Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise pensée. C’est d’avoir une pensée toute faite. » Mais si là non plus il ne faut pas nier les raisons d’espérer, il ne faudrait pas se voiler la face. Les membres d’une soi-disant « élite » qui vendent à la découpe leur pays et l’avenir de leur peuple en échange de parts de marché et de dividendes, ou de voix dans un marketing électoral sinistre, tous ceux qui veulent détruire la France en la réduisant à un territoire accompagné d’un budget, sont des ennemis. Avant de songer à la réconciliation, il faudra les affronter, les vaincre et les désarmer. Et cela vaut aussi pour une certaine intelligentsia, dont la courageuse tribune récemment publiée dans Le Monde nous rappelle l’influence et la violence.
Un livre très riche
Tout ceci n’est qu’un survol, d’un livre trop riche pour être aisément résumé. Le général parle aussi, et souvent avec justesse, de la révolution technologique, de la mondialisation, du lien à retisser entre les générations, d’éducation, de gastronomie, de sport, de la grandeur du service, de l’importance de savoir dire « merci » et de savoir enseigner aux enfants à le dire. Il nous rappelle que « il n’y a pas de régalien sans social et pas de social sans régalien ». Il prend avec conviction, avec talent et avec raison la défense de la « classe moyenne », « celle qui paie ses impôts sans sourciller et ne voit aucune amélioration de sa vie quotidienne en dépit des promesses depuis cinquante ans », « ces Français qui ne sont ni les riches avec les revenus de leur patrimoine, ni les pauvres avec les aides sociales, et qui sont souvent les oubliés de nos politiques publiques. Ces Français qui se sentent lésés, coincés entre les bénéficiaires de la redistribution sociale et les rentiers tirant avantage du libéralisme et de la mondialisation. » Il parle d’écologie, et plus important encore, il parle de la beauté de la nature, trop souvent oubliée par ceux qui n’y voient qu’un réservoir de ressources, fussent-elles « durables ». « La France des paysages est intimement liée à la poésie française et à notre patrimoine littéraire inestimable et si envié à l’étranger, car contempler, c’est habiter poétiquement. Albert Einstein l’exprimait à sa façon : la joie de contempler et de comprendre, voilà le langage que me porte la nature. »
Avec L’équilibre est un courage, le général de Villiers continue à nous proposer des pistes pour œuvrer à un but indispensable et auquel nous avons tous la possibilité et le devoir de contribuer : « à cette France fracturée, inquiète et désabusée, nous devons redonner le souffle qu’elle a perdu et faire repartir le feu sous la cendre. » Ne lui reprochons pas de voir l’espoir, ne lui reprochons pas de vouloir retisser les liens déchirés. Mais n’oublions pas qu’il faudra aussi combattre et vaincre, apprendre à distinguer entre les adversaires avec lesquels il est possible de faire la paix et les ennemis qu’il faut terrasser et détruire. Et ensuite, mais ensuite seulement, envisager la réconciliation – et pas à n’importe quel prix, ni avec n’importe qui.
Comme Pierre de Villiers l’écrit lui-même : « on ne peut pas en même temps vivre en France et la haïr. »
La liberté : si Paul Éluard a écrit son nom sur ses cahiers d’écolier, nous disons qu’il faut l’aimer ou nous quitter ! Présentant notre dossier, Elisabeth Lévy voit dans l’assassinat de Samuel Paty un ultime signal d’alarme. Il est urgent et encore temps de contrer la progression islamiste dans le cadre de l’Etat de droit. Sinon, on risque de faire face à ce « spectre de la guerre civile qui hante les esprits. » Pour Alain Finkielkraut, se confiant à notre directrice de la rédaction, cet événement révèle crûment ce que trop d’observateurs persistent à ne pas voir : la continuité entre l’islamisme ordinaire et l’ultraviolence. Et l’Académicien de nous rappeler que « les territoires perdus de la République sont autant de territoires conquis par la haine de la France. »
Côté sociologie, Hala Oukili et Gil Mihaely nous racontent comment chaque attentat met en évidence une cascade de complicités allant de la relativisation à l’apologie, le tout enrobé d’un complotisme victimaire. Côté droit, Michel Bouleau dénonce la manière dont la Cour de Strasbourg a imprégné la magistrature française de sa culture multiculturelle en matière d’immigration ; tandis que l’ancien préfet, Michel Auboin, qui connaît de l’intérieur le système administratif chargé de l’expulsion des étrangers dangereux, livre un témoignage accablant sur les rouages de ce système, grippés par un transfert de pouvoir des élus et des fonctionnaires vers les juges. Côté politique, saluons Aurélien Taché pour la constance de ses prises de position et pour ne pas rechigner à porter la contradiction chez nous, ses adversaires. À Elisabeth Lévy, le député du Val-d’Oise explique que la France est largement responsable de la montée de l’islamisme parmi ses citoyens musulmans, relégués dans des quartiers pourris désertés par les pouvoirs publics.
Nous subissons actuellement une double peine: au terrorisme s’ajoute le retour du confinement. Dans son édito, notre directrice de la rédaction, tout en saluant le dévouement des soignants, se révolte contre des mesures sanitaires conçues principalement en fonction des effets de la pandémie sur le secteur médical, sans égards pour d’autres secteurs durement éprouvés par la crise. Si l’efficacité et la justification scientifique de ces mesures sont sujettes à caution, le médecin Lydia Pouga souligne qu’elles servent surtout à nous montrer que nos gouvernants agissent.
Quels sont les effets de tout cela sur notre état mental ? Frédéric Ferney interroge la longue histoire d’amour entre les Français et… leur colère. Si celle-ci représente une forme de catharsis, elle provoque quand même des dégâts : « C’est excellent pour la santé, mais mauvais pour le commerce. » La dépression a elle aussi ses bienfaits: Peggy la Science nous révèle qu’un coup de blues n’est souvent que la manière dont l’évolution darwinienne nous invite à ralentir et à cultiver la sagesse.
À l’international, Gil Mihaely décrypte les faits et dires du président turc Erdogan, l’ancien petit caïd qui rêve de devenir un nouveau calife. Quant à moi, j’ai pris un thé (purement virtuel) avec mon compatriote britannique, David Goodhart, dont le bestseller, Les Deux Clans, avait mis en lumière la nouvelle lutte des classes entre les « quelque part » (somewheres) et les « partout » (anywheres). Aujourd’hui, il revient à la charge avec La Tête, la main et le cœur, qui dresse un bilan implacable de nos systèmes d’éducation et de récompenses professionnelles, systèmes qui survalorisent les « têtes » – les surdiplômés des métropoles – aux dépens des ouvriers et des soignants. Pour Bérénice Levet, le nouveau livre de Pascal Bruckner, Un coupable presque parfait, constitue « un grand coup de pied dans la fourmilière » des idéologies diversitaires qui ont pour objet la destruction de notre civilisation, à commencer par l’homme blanc qui l’incarne, et « un énergique appel à nous réveiller. »
À l’heure où les librairies, musées et cinémas ferment leurs portes, celles de Causeur restent résolument ouvertes à la culture. Tandis que Frédéric Ferney dialogue avec le fantôme du génial écrivain new-yorkais, Philip Roth, qui – même mort – a toujours des choses à nous dire sur la littérature, le sexe et l’Amérique, Patrick Mandon interroge un Patrice Leconte, bien vivant, sur ses succès et – plus fascinants encore – ses échecs. Saura-t-on restaurer sans le dénaturer le Grand Palais, ce joyau néobaroque ? se demande Pierre Lamalattie. Il se peut bien que nous trouvions que les temps qui courent ont des relents de cauchemar. Consolons-nous en lisant les nouvelles de Philip K. Dick. Car Jérôme Leroy trouve que cet auteur de sci-fi nous révèle tous les pièges de l’existence, pièges auxquels il est impossible, finalement, d’échapper.
À ne pas choisir entre l’économique et le sanitaire, Macron va finir par tuer les deux.
On connaît la fable de l’âne de Buridan, le philosophe médiéval qui avait imaginé une pauvre bête assoiffée et affamée qui faute de choisir entre le seau d’eau et le picotin finissait par mourir de faim et de soif. Comment ne pas y penser en voyant le pilotage à vue du gouvernement ?
Le très brouillon Castex
L’économie ou la santé ? On comprend qu’ils hésitent. Ou plutôt on ne comprend pas. Si choisir la santé, c’est-à-dire sauver le maximum de vies dans un système hospitalier épuisé et ruiné, signifie l’ « effondrement » économique dont parlait Edouard Philippe qui n’aura pas mis longtemps à se faire regretter en comparaison du très brouillon Castex, ce n’est effectivement pas une bonne chose.
Mais le problème dont les plus lucides s’aperçoivent déjà, c’est que choisir l’économie, – choix cynique mais qui aurait le mérite de la clarté – quand on a été rigoureusement incapable de déconfiner correctement et qu’on a laissé circuler le virus dans des proportions pour le moins inquiétantes, cela finit un jour où l’autre par faire aussi s’effondrer l’économie elle-même. Pour cela il suffit de comprendre une chose simple. Si le virus tue ces temps-ci 400 personnes par jours, il en rend malades beaucoup plus. Se retrouver positif, sauf pour les asymptomatiques, cela signifie quand même rester sur le flanc une bonne quinzaine de jours dans le meilleur des cas. Sans compter les séquelles, cela aboutit assez logiquement à une désorganisation plus ou moins importante du fonctionnement des entreprises et des administrations et, à terme, à la désorganisation ou au ralentissement économique.
Sinon, pourquoi croyez-vous que la plupart des pays se sont confinés au printemps et se reconfinent aujourd’hui ? Contrairement à ce que disait Lénine, les capitalistes ne sont pas idiots au point de vendre la corde qui les pendra. Il vaut mieux, pour eux, perdre beaucoup que tout perdre.
Choisir de ne pas choisir
Seulement à l’Élysée, on choisit de ne pas choisir et on risque bientôt de finir comme le pauvre âne imaginé par Buridan. On peut toujours se payer de mots. On peut parler de couvre-feu, de confinement : quand le mot ne désigne plus la chose, en politique, on appelle ça de l’hypocrisie. Il y a tout de même quelque chose de paradoxal qu’Emmanuel Macron n’ait jamais employé le mot confinement lors de son discours de la mi-mars pour ce qui était vraiment un confinement alors qu’il l’a employé en octobre pour désigner ce qui est tout sauf un confinement.
Disons que c’est plutôt une assignation à résidence pour les personnes âgées qui sont les plus vulnérables et pour les étudiants qui ne sont pas pour rien dans les clusters de la rentrée. Il y a deux jours, c’était encore des étudiants, ceux de l’école de police de Nîmes, qui montraient leur civisme et leur sens des responsabilités en ayant organisé une nouba du feu de dieu.
Casser les courbes de contamination pour reprendre une politique de test et d’isolement, ça va demander un certain temps si, malgré le télétravail, il y a encore des salariés qui prennent des transports en commun et surtout des écoles restées ouvertes pour les y aider. Si on peut encore discuter sur les écoles maternelles et les écoles primaires, peuplées de minots peu contagieux, cela devient franchement problématique en ce qui concerne les lycées et les collèges.
Le cas Blanquer
C’est Blanquer qui devrait être premier ministre, il manie beaucoup mieux le déni, le mépris et le court-termisme que Castex, et ainsi se retrouve bien plus proche du monde selon Macron. Un monde où l’on utilise une parole que l’on croit performative, c’est-à-dire une parole à elle seule qui changerait le cours des choses. Mais comme le disait encore Lénine qui, cette fois, ne se trompait pas, « les faits sont têtus ». Le « protocole sanitaire renforcé », notamment dans les lycées, est une vaste blague potentiellement mortifère. Les salles sont bondées par de jeunes adultes aussi contaminants que vous et moi qui sont dans l’impossibilité de garder les distances sociales. L’aération des salles est plutôt difficultueuse en hiver, surtout quand on a bêtement omis, sauf semble-t-il dans la région Auvergne-Rhône-Alpes, de penser à équiper comme en Allemagne les classes avec des purificateurs d’air.
Faut-il rajouter que le brassage est monnaie courante : non seulement pour des raisons de locaux exigus mais aussi… pédagogiques. La réforme Blanquer du bac a multiplié les groupes optionnels qui viennent de différentes classes pour mieux se mélanger. Bref, non seulement les profs finiront par être contaminés (ça, finalement, ce n’est pas très grave, les profs on les célèbre seulement quand ils sont morts) mais les lycéens rapporteront le virus à la maison.
Vive le masque à la maison
L’ancien directeur général de la santé, un certain monsieur Dab, a néanmoins une solution à nous proposer : que le lycéen garde son masque à la maison. Gageons que Blanquer ne tardera pas à ressortir cette brillante idée plutôt que d’appliquer le protocole qu’il a lui-même défini en juillet en cas de circulation intense du virus : des demis-groupes, des semaines A et B et du téléenseignement.
Ce serait sans doute trop simple. Ou ça ressemblerait trop à un confinement. Ou ça nuirait à l’économie.
L’économie qui y passera quand même à la fin, comme l’âne de Buridan.
La leçon de Trump? Une claque! A l’heure où l’on écrit, on ne sait pas encore si c’est lui qui l’a reçue ou si c’est lui qui l’a donnée…
La foule et les pleins feux l’affolent – les tweets vengeurs, c’est son dada. Le tyran aime qu’on le flatte, qu’on le caresse comme un fauve prêt à mordre, s’il est contrarié. Le tyran aime qu’on l’aime… un tyran? mais il a été élu en 2017, non? C’est vrai, il en a seulement les vices. Il est fanfaron, mégalo, affreusement susceptible.
Son modèle, c’est Néron dans Britannicus – en mieux.
On sait qu’il dirige un grand pays, fût-il en déliquescence. Ce qu’on aurait rêvé, c’est qu’à 74 ans il se retirât majestueusement, entouré de l’affection des siens et fier du travail accompli, enfin sage, rassasié de secousses, comme George Washington ou Cincinnatus! Ce qui nous pend au nez, c’est qu’il reste, qu’il récidive, aïe!… Four more years ! À moins qu’une majorité d’Américains se pose enfin la question: mais que fait-il encore là?
De Trump on pourrait dire bien des choses en somme:
1- Ce n’est pas un de ces démagogues timides et sournois dont la vieille Europe fournit des exemples. Il est politiquement incorrect et il s’en glorifie – c’est un faux modeste.
2- La complexité l’ennuie, les nuances le rebutent. Son langage est succinct, grossier, infantile. Il lui suffit d’environ 300 mots pour décrire le monde comme il est. Morceaux choisis: « La torture, ça marche… les immigrés mexicains sont des violeurs… les femmes, il faut les traiter comme de la merde ». Ce n’est pas de la politique, c’est du bon sens.
3- Il n’est ni sectaire, ni raciste, ni misogyne, il est juste extrêmement sincère – ça nous change de tous ces hypocrites.
C’est le monde qui est dégueulasse, pas lui.
4- Il se pose en défenseur impavide de l’ordre et de la loi. Il ne va tout de même pas condamner l’usage de la violence légitime d’État à cause de quelques bavures insignifiantes et sous prétexte qu’elle est exercée par des policiers blancs et dévoués (good guys) contre des Noirs irascibles et drogués (bad guys)! Notez bien, mieux vaut un lynchage réussi qu’un procès bâclé.
5- Il a un avis supérieur sur tout. Le réchauffement climatique, l’Union européenne, le Covid-19, c’est quoi, ces bêtises? Il sait qu’on recueille pieusement chaque miette qui tombe de sa bouche. Il a le droit de se contredire si le vent tourne, l’important, c’est que son pays soit fermement instruit et guidé. Le gaz de schiste? Excellent pour la santé du pays, donc pour l’avenir de la planète! “Cela va augmenter le PIB de plus de cent milliards de dollars et créer plus de 500 000 nouveaux emplois par an” – et ça vous dérange!
6- Quand il lève son verre en douce à la santé de ceux – guildes d’illettrés, ploucs hargneux ou suprémacistes à nuque rose, entre autres – qui, las d’être silencieux, votent de préférence pour lui, il nous nargue: “Vous me trouvez vulgaire, je suis seulement vivant” – tout le contraire de M. Biden!
7- Il est patriote. God bless America and myself! Si c’est bon pour lui, c’est bon pour l’Amérique. Son arme favorite: le pavé dans la mare. Il ne s’oppose pas à ses adversaires, il les dénonce, il les injurie, il les écrabouille. Des idiots, des traîtres, des espions au service de la Chine! Des ennemis jurés des États-Unis – il faut les éliminer par tous les moyens.
8- Il est mauvais joueur. Quand il a perdu, il se vante d’avoir gagné, ou il renverse la table. On applaudit son arrogance, on salue son génie mystificateur et sorcier, sauf que cette fois il est au pied du mur. S’il est battu le 3 novembre, même d’un cheveu, il devra partir, tête basse. “You’re fired!” (“Vous êtes viré!”) – c’était le mantra de l’émission de télé-réalité qu’il animait jadis sur la chaîne NBC, The Apprentice.
9- Il se croit providentiel, élu de Dieu. Dès lors, il ne craint ni l’émeute ni la contradiction. Si tant de gens manifestent contre lui, s’ils deviennent violents, c’est bien la preuve qu’il a raison! Son programme audacieux suscite une haine exemplaire chez les imbéciles.
10- Il n’est pas fou. Il ne croit aux statistiques que s’il les a falsifiées lui-même.
11- En affaires, il est pragmatique. Est vil ce qui est à vendre, ce qui ne vaut pas cher. Comme tout s’achète, il suffit d’être là au bon moment – sauf que ces maudits Chinetoques le savent mieux que lui.
12- Il est résolument de son époque, c’est-à-dire brutal, clivant – et connecté. À Washington, on se scandalise. Le New York Times ne cache pas sa gêne. Nancy Pelosi s’étouffe. Michelle Obama s’afflige. Les grenouilles démocrates s’offensent ou s’indignent. Il s’en félicite, il fédère les siens. Le Parti Rébublicain? Non, tous les autres, les naufragés de la mondialisation, les oubliés de la lower- lower-middle-class, les frustrés de la croissance, le prolétariat rural, les petits Blancs, les vaillants reporters de Fox News, les “vrais gens” quoi! Coiffé à l’ange, la bouche en cœur, le front nimbé d’or (grâce à un fixateur capillaire miraculeux dont la marque est classée secret défense), il est l’oracle de son temps et de son peuple. S’il est battu en novembre, il est convaincu que son empreinte dans le pays restera mémorable: sa voix suave et douce résonnera demain comme une nostalgie – ou un cuisant remords – dans le chœur des ménagères délaissées de l’Ohio.
13- Il fait le sentencieux, il fait l’enfant, il fait l’idiot. S’il feint la candeur, il y a toujours du calcul dans ses apartés. Ses déclarations ne sont pas toujours pesées, loin de là, mais elles acquièrent aussitôt la pertinence effarée d’un lapsus. Ce ne sont pas des bourdes, ce sont des signaux. Plus c’est parodique, plus c’est réel. Plus c’est bas, oups! plus c’est vrai. Vous captez ou pas?
14- La politique? Un show, un business, une affaire de clic et d’écran.
15- La diplomatie? Ha! Ha!
Qu’en conclure?
C’est quand il est ridicule qu’il est le plus dangereux.
Et quand il sourit ou quand il blague, on frémit.
On dirait un clown. Un clown blanc – le clown blanc, c’est le pitre quand il devient méchant.
Dans la grammaire du cirque, c’est celui qui provoque le rire et l’effroi, celui qui ose tout, celui qui fait peur aux enfants, brrr!
C’est aussi celui qu’on rappelle quand le lion a dévoré le dompteur. Un éternel recours en cas de malheur.
Nous sommes tous des Juifs viennois et tous les Juifs viennois sont des « sales Français » ! Une fraternité scellée par le sang versé.
Le 12 mars 1938 des loups entrèrent dans Vienne. Leur chef les suivit peu de temps après. Et subjuguées les foules autrichiennes crièrent « Heil Hitler ». Commença alors pour les Juifs de la ville un long calvaire. On les humilia en leur faisant nettoyer les trottoirs avec une brosse à dents.
Puis comme des millions d’autres, ils prirent le chemin des chambres à gaz. Vienne n’a pas oublié le 12 mars 1938. Elle n’a pas oublié non plus que le chef des loups était autrichien.
En ce 2 novembre 2020, d’autres loups sont entrés dans Vienne. Comme ceux d’il y a 80 ans il leur faut tuer, ou essayer de tuer des Juifs. Ils sont d’une souche qui prospère dans le monde arabo-musulman. Ils tuent des Juifs, des mécréants, des chrétiens, des Français car ils ne sont pas très regardant dans le choix des agneaux à dévorer.
On assassine devant une synagogue à Vienne, on égorge dans une basilique à Nice. L’occasion de se rappeler que l’Église est fille de la Synagogue. Pas sûr que nos évêques aient envie d’en témoigner.
Les loups en France portent les noms de Kouachi, de Coulibaly, d’Azorov. Ceux de Vienne portent des noms qui sonnent pareil. Ils sont frères. Et en nous tuant, ils nous rendent frères.
Et maintenant pendant quelques instants, récitons le kaddich. « Ô gardien d’Israël qui ne dort et ne s’assoupie pas, nous sommes le peuple de tes pâturages et l’agneau qui mange de ta main. Protège-nous par ton amour. Et si dans notre deuil, notre solitude et nos moments de désolation nous perdons notre chemin, ne nous abandonne pas ».
Ces paroles auraient pu accompagner le colonel Beltrame et Samuel Paty.
P.-S. Une information de dernière minute : 600 migrants viennent de débarquer à Lampedusa. A votre avis ça n’a rien à voir avec Vienne ?
Un bon contradicteur a toujours plus d’un joker dans sa manche. L’argument de la contextualisation n’ayant pas fonctionné, le défenseur autoproclamé du Coran répondra à vos critiques en vous disant que ce livre, qu’il déclarera d’une incomparable subtilité, serait IN-TRA-DUI-SIBLE ! Ce qu’il ne sait pas, parce qu’il ne veut pas le savoir, c’est que ça ne marche pas mieux que la contextualisation pour rendre acceptable l’inacceptable. Voici pourquoi.
Traduttore, traditore disent les Italiens. « Traducteur, traître » plus généralement traduit (!) par « traduire, c’est trahir », l’expression est connue au moins depuis le 16ème siècle. Personne ne niera que traduire est un exercice difficile. J’ai moi-même passé assez de temps à étudier des textes grecs pour savoir que certains mots n’ont pas d’équivalent exact dans d’autres langues (du moins dans celles que je connais). Ainsi de la phronèsis, φρόνησις, souvent rendue en français par « prudence » alors que les deux notions sont en réalité très différentes.
Mais « exercice difficile » ne veut pas dire « impossible ». Il me faudra peut-être dix pages de digressions et de notes, mais je peux expliquer ce qu’est la phronèsis, pourquoi les Romains l’ont traduite par prudentia, et en quoi cette prudentia est différente de notre moderne prudence.
Pour le lecteur curieux, la phronèsis est le sens de l’action juste, dans la double acception de justice et de justesse, parfaite adéquation avec les circonstances. Il n’y a pas en français de terme correspondant exactement à cette idée, mais elle n’est pas pour autant intraduisible puisqu’il est possible de l’exprimer dans notre langue, même s’il faut pour cela une phrase et non un mot unique.
Et toujours pour le lecteur curieux, la divinité entre toutes associée à la phronèsis est Athéna, pensée agissante, parfaite harmonie de la pensée et de l’action. À la fois gardienne de la philosophie et des arts, guerrière fougueuse aux décisions rapides et aux gestes précis, sachant saisir l’instant. Ce qui enrichit et explique encore l’idée que recouvre le mot que nous évoquons.
Illustration de mon propos : la traduction peut s’accompagner de l’explicitation des références, des connotations, des étymologies, et il est parfaitement possible d’exposer et d’expliquer une idée dans une autre langue que celle avec laquelle elle fut pour la première fois exprimée.
Le Coran des historiens, que j’ai déjà évoqué, fait justement ce travail d’explicitation pour le texte coranique. Il consacre deux tomes, soit 2386 pages (excusez du peu !) à l’analyse des sourates verset par verset. On voit qu’il s’agit là d’une œuvre d’une toute autre ampleur que « le petit Coran de poche », ou la traduction disponible sur le site oumma.com (qui, ceci dit, reste de bonne qualité et a le double avantage d’être conforme à la tradition religieuse la plus courante, et difficilement soupçonnable « d’islamophobie »).
D’innombrables ouvrages consacrés au message du Coran ont été écrits
De plus, nous disposons de tonnes (au sens littéral : le papier pèse lourd) d’ouvrages consacrés au message du Coran, dans des dizaines et des dizaines de langues, et de 14 siècles de retour d’expérience sur la manière dont les musulmans comprennent leur propre texte sacré. Rien n’interdit d’imaginer 14 siècles d’erreurs, mais du point de vue de la religion il faudrait alors en fournir une explication théologique sérieuse, d’autant que le Coran lui-même insiste sur le fait qu’il est un texte explicite, et qu’Allah ne permet pas qu’il soit falsifié.
Par ailleurs, si comme le prétendent certains les versets qui inspirent les crimes commis au nom de l’islam n’inspirent ces horreurs que parce qu’ils sont mal traduits, il est plus qu’urgent d’en proposer une bonne traduction, et de convaincre la communauté musulmane qu’il s’agit bien de la bonne. Voilà donc à quoi devraient s’atteler ceux qui pensent sincèrement que l’islam est « une religion de paix et d’amour », plutôt que de répéter en boucle ce slogan hélas quotidiennement démenti par le comportement de trop de musulmans.
Et ils devront garder à l’esprit deux constats douloureux. D’abord, que ces « mauvaises traductions » sont étonnamment cohérentes entre elles dans toutes les langues dans lesquelles le Coran a été traduit, du français au japonais en passant par l’anglais et le russe. Ensuite, qu’Oussama Ben Laden et Abu Bakr al-Baghdadi lisaient leur livre saint en version originale.
Les plus obscurantistes théoriciens de l’islam théocratiques sont arabophones
À ce sujet, on remarquera plus généralement que les pays arabophones, et notamment les pays arabes, ne se distinguent pas franchement par leur compréhension humaniste du Coran et de l’islam. Et que les plus obscurantistes des théoriciens de l’islam théocratique, d’Ibn Hanbal à Al-Qaradâwî en passant par Al-Ghazâlî, Ibn Hazm, Ibn Abdelwahhab et Qutb, ne sauraient être soupçonnés d’une mauvaise maîtrise de la langue du Coran, ni d’avoir consacré un temps insuffisant à l’étude de ce texte et de la religion musulmane.
Est-ce à dire que leur lecture du Coran serait nécessairement la bonne ? À tout le moins, ayons l’honnêteté et le courage de l’admettre, elle est conforme à la lettre du texte, et conforme à l’éclairage qu’en donnent les hadiths ainsi que le « bel exemple » de la vie du prophète telle que l’imagine la tradition islamique.
Ils ont cependant des contradicteurs, dont la maîtrise de la langue arabe et de ses subtilités n’a rien à envier à la leur. Ainsi de l’approche spirituelle de Sohrawardî, ou des travaux actuels de Mohammed Louizi. Et cela suffit à prouver le point qui nous occupe : la traduction est un faux problème. Le vrai problème, c’est que depuis le début plusieurs métaphysiques concurrentes s’affrontent au sein même de l’islam, comme l’a bien montré Souâd Ayada (qui n’a d’ailleurs elle non plus aucun problème pour analyser toutes les subtilités du Coran en arabe). Le vrai problème, c’est que parmi ces métaphysiques celle qui est aujourd’hui largement dominante, notamment en termes d’influence normative, est celle qui découle d’une lecture littérale du Coran, et qui aboutit à la vénération d’un dieu-tyran avide de substituer sa volonté arbitraire à toute aspiration éthique et à toute conscience morale.
Jouer sur les subtilités de traductions pour combattre cette tendance théocratique totalitaire, pourquoi pas. Mais jouer sur ces mêmes subtilités pour nier cette tendance, pour tenter d’endormir la méfiance de ceux (musulmans et non-musulmans) auxquels elle veut imposer sa loi, et qui devraient la combattre de toutes les forces, c’est se mettre au service de l’horreur.
Judith Bernard le 30 octobre 2020 sur le plateau d'arte Image: Capture d'écran arte.tv
Quelques heures après l’attentat islamiste de Nice, Judith Bernard, auteur de Un désir de communisme (Textuel), n’avait pas de mots assez durs contre la France.
Depuis l’assassinat de Samuel Paty, notre pays vit au rythme de la litanie sanglante et morbide des attentats islamistes qui nous propulsent dans l’antichambre de l’Algérie des années quatre-vingt-dix. Vendredi dernier sur le plateau de 28 minutes sur Arte, la chroniqueuse, metteur en scène et ex-enseignante Judith Bernard a perpétré un attentat contre la décence et le respect auxquels ont droit les morts !
Cette gauche qui pense qu’il faut écouter les demandes des terroristes du Bataclan
Sous l’œil médusé de Renaud Dély et celui furibard de Brice Couturier, l’ex-chroniqueuse d’Arrêt sur Images (qui symbolisait la prof de gauche énervée mais surtout énervante) s’est transformée en kalachnikov en mitraillant, les yeux baissés et les lèvres pincées, des propos plus qu’islamo complaisants, jusqu’à la limite de l’apologie du terrorisme. Après avoir prononcé le discours désormais rabâché de l’islamophobie d’État et de l’ingérence française au Proche-Orient, surexcitée, elle lâcha « les assaillants du Bataclan, que demandent-ils ? ». Brice Couturier en perdit son flegme britannique, déjà bien entamé, et cela fit même l’objet de signalements au CSA de la part d’internautes. La France est à cran.
Mais le cœur du problème est, à mon sens, ailleurs.
La façon dont elle a débité ces poncifs de l’islamo-gauchisme le plus chimiquement pur, l’air buté, le débit se faisant de plus en plus rapide, la voix de plus en plus grinçante, dit beaucoup de choses : elle a été à mon sens, envoyée au casse-pipe. Mais par qui ?
Les pauvres associations musulmanes qui n’y sont jamais pour rien
La réponse se trouve sur sa page Facebook, le neuvième cercle de l’Enfer de Dante, pour nous réacs et laïques. Houria Bouteldja y est omniprésente. Bon sang mais c’est bien sûr ! C’est une porte-parole, un sous-marin du PIR, voire une espionne si je me laisse emporter par mon sens prononcé du romanesque… La Mata Hari du PIR.
En plus d’Houria, toutes les stars de la sphère que nous appellerons islamo-gauchiste (et que je tenterai de définir) défilent sur sa page. C’est le festival de Paris 8 ! Visiblement pour Bernard, le plus grave ce n’est pas la décapitation de Samuel Paty mais la réaction de la classe politique qui selon elle : « se livre à un activisme halluciné, persécutant des associations musulmanes qui n’y sont strictement pour rien. Équipant les établissements de brochures gorgées de caricatures moches et ridicules devenues le symbole racorni d’une liberté d’expression réduite à sa propre caricature… » Bien évidemment la dame se désole aussi de la dissolution de Baraka City, ces inoffensifs humanitaires.
Islamo-gauchisme
Entre deux diatribes sur les musulmans persécutés, et les tribunes des sociologues Jean-François Bayart et Samuel Hayat qui tentent de prouver que l’islamo-gauchisme n’existe pas (je fais durer le suspense mais je tenterai de le définir avant la fin de cet article), elle fait la promotion de son dernier spectacle à la manufacture des Abbesses : « Saccages ». Dans cette pièce de théâtre dont elle est l’auteur, on s’éloigne un peu des délires délétères du PIR pour aborder le versant plus doux, presque rassurant d’un activisme communiste vintage à base d’Université de Vincennes et de Notre Dame des Landes, victimes du méchant État à la solde du capital.
Islamo-gauchisme donc, car le mot fut lâché sur le plateau par Brice Couturier, excédé par les déblatérations de sa voisine. Judith telle son homonyme biblique, infiltre le camp ennemi et dégaine l’argument massue : « ça n’existe pas ». Et Couturier de répliquer en illustrant son propos de l’excellent documentaire d’Yves Azeroual « Islamo-gauchisme la trahison du rêve européen », maintenant disponible sur YouTube. Ce docu est bien évidement l’inverse de la page Facebook de Bernard. C’est le défilé laïque : Caroline Fourest, Céline Pina, Raphaël Enthoven et surtout les interventions extrêmement éclairantes de l’historien Jean-François Colosimo, bien connu de nos lecteurs, qui nous explique que les accointances entre la gauche et l’islam ne datent pas d’hier. En effet au début du XXème siécle, les marxistes lorgnaient déjà sur l’islam dans lequel la communauté prévaut largement sur l’individu.
Vinrent l’engagement de la gauche auprès du FLN (sorte d’ancêtre du PIR) et l’épisode bien connu de la Révolution iranienne dans lequel Michel Foucault s’illustra particulièrement. Autrefois, on appelait cette fascination des intellectuels occidentaux pour les langueurs orientales et maghrébines le tiers-mondisme. D’après Raphaël Enthoven, l’islamo-gauchisme contemporain, par sa complaisance envers le voile à l’école, son antisémitisme sous-jacent et par sa proximité avec les Frères Musulmans, est aujourd’hui « un syncrétisme hideux ».
L’anti-quart d’heure warholien
Ce documentaire d’une heure et demie repose sur des faits précis mais Judith Bernard refusera toujours de le visionner, c’est dommage. Mais le regarderait-elle qu’elle ne voudrait pas comprendre, bercée qu’elle est par les mantras rassurants de l’islamophobie d’État et du “racisme systémique”.
Judith Bernard a bénéficié de son anti-quart d’heure warholien, puisque selon elle, elle est devenue la cible de la fachosphère. Colosimo dit à raison que les islamo-gauchistes tentent d’empêcher le débat. Voyez-vous Judith, la représentante de la fachosphère que je représente sûrement à vos yeux, à qui votre discours donne des palpitations cardiaques, se battra toujours pour que vous puissiez malgré tout nous l’asséner avec votre débit de mitraillette.
Une tribune d’Alain Fabre, économiste et de Sophie de Menthon, présidente d’ETHIC.
Comment en sommes-nous arrivés à un nouveau confinement, moins de six mois après la sortie du premier ? Pourquoi n’avons-nous pas plus de lits de réanimation qu’au mois de mars ? Pourquoi ce climat d’hystérie et de panique face à une nouvelle vague épidémique hors de contrôle, au point d’acculer le gouvernement à choisir à nouveau le suicide collectif ?
Une défaite française
Et si c’était non la vague épidémique, la responsable de notre situation, mais l’incapacité de notre administration de la santé ? Engoncé dans ses certitudes, son centralisme, sa rigidité, souffrant de sa sur-syndicalisation, notre système de santé – le meilleur mondial quand il soigne, héroïque face aux souffrances et aux maladies – est incapable de manager et d’administrer. Nous dépensons plus de 80 Md€ pour les hôpitaux, dont un tiers en personnel administratif. Un monde qui renvoie l’image de l’armée française de 1940 telle que Marc Bloch en fait le portrait amer dans L’étrange défaite.
Face à la sclérose de l’administration de la santé dans la lutte contre l’épidémie, les entreprises ne sont pas le problème, elles sont la solution. Ce que le président de la République a fort heureusement rappelé, dans son allocution de mercredi soir, en refusant d’opposer la santé à l’économie. Ce n’est pas dans les entreprises que la deuxième vague de Covid a pris son essor, ni trouvé les ressorts de sa montée irrésistible. Au contraire, les entreprises, y compris les restaurants et les commerces, ont mis en œuvre avec rigueur, à commencer pour leurs personnels dont la santé est prioritaire – comment pourrait-il en être autrement ? – les règles de sécurité sanitaire. Les entreprises ont donc contribué à freiner la montée de l’épidémie, non à l’accélérer.
L’épidémie suit la crise des gilets jaunes
Dans ces conditions, le président du MEDEF, Geoffroy Roux de Bézieux a eu raison d’alerter le gouvernement sur les risques d’écroulement de l’économie en cas de nouveau confinement. D’abord, parce ce qu’il faut bien l’avouer, nous n’en avons pas les moyens ! A la différence de nos voisins européens, les entreprises – pensons avant tout aux commerçants et aux TPE – ont affronté l’année 2020 après avoir subi les gilets jaunes, puis les grèves contre la réforme des retraites. Ainsi quand l’Allemagne lutte contre l’épidémie, elle puise dans la tirelire de son épargne qu’elle accumule au rythme de 250 Md€ annuels d’excédent commercial. La France continue à poursuivre une politique de fonctionnement permanent à crédit. Le Covid a fait exploser sa dette à plus de 115% de son PIB.
Gardons-nous de céder au mirage de l’endettement indéfini et sans pleurs. Ne cédons pas aux illusions du maintsream libertaire et utopiste d’une BCE prêtant sans limite. Si Christine Lagarde peut faire tourner la planche à billets, c’est non pas parce qu’elle peut prêter sans limite comme la Federal Reserve qui émet la monnaie mondiale, mais bien parce que le réassureur du système, c’est l’épargne accumulée par une Allemagne qui a fait les réformes que nous continuons à ne pas vouloir faire.
La meilleure façon d’affronter la pandémie, ce n’est donc pas l’argent du « quoi qu’il en coûte », même si à court terme, nul n’en conteste la nécessité, c’est d’abord de préserver au maximum la poursuite de l’activité des commerces, des TPE, des PME.
Il serait préférable de renforcer les règles sanitaires
Contraindre, de fait ou de droit, les entreprises, commerces – « non essentiels » ? – à fermer est donc une lourde erreur. La bonne solution est d’imposer des règles sanitaires renforcées – ce que l’Allemagne vient de faire pour la circulation de la clientèle dans les commerces. Pourquoi obliger les théâtres à fermer alors que les règles sanitaires ont bien fonctionné ?
Il faut accélérer les réformes qui apportent du muscle dans les entreprises, poursuivre dans la voie ouverte par la baisse de 10 Md€ (sur 78 Md€) des impôts de production. Il faut baisser les charges sociales sur les entreprises, mais aussi sur les salariés, pour augmenter leur rémunération nette, permettre aux patrons de PME, comme Bruno Le Maire en a ouvert la voie, d’apporter des fonds à leur entreprise en franchise d’impôt sur le revenu. L’administration est efficace quand il faut organiser le soutien financier de Air France, malheureusement pas quand il faut financer 10 000 € dans un restaurant ou un fleuriste !
Et d’ailleurs, qui remboursera les dettes que l’État accumule avec si peu de complexes ? Qui permettra aux professionnels de santé de disposer des vaccins, des lits, d’augmenter les salaires des personnels ? Qui ? Les entreprises! Et surtout ces TPE, ces PME, ces commerçants qui veulent travailler et produire en France et qui apportent la solution à, à peu près tous nos problèmes : la baisse du niveau de vie, le chômage, la précarité sociale, l’intégration, etc…
Aujourd’hui le risque est réel, que sous l’effet du désespoir de ceux qui n’ont plus rien à espérer, la crise sanitaire, après avoir muté en crise économique, mute en crise politique : 79% des Français sont déjà tentés par un vote protestataire.
Mais enfin ! Faites confiance au privé, aux entrepreneurs, aux négociations intra-entreprise au lieu de laisser des ronds de cuir bloquer la France par manque de bon sens. L’entreprise, c’est la vie.
Alain Fabre, économiste ; Sophie de Menthon, présidente d’ ETHIC.
Les nouveaux manuels scolaires sont des outils de matraquage idéologique. Absence de repères historiques, marginalisation des grands auteurs, mise en avant des thèses immigrationnistes, indigénistes et antimasculinistes. Le verdict est sans appel.
En tant que professeur de lettres en lycée, je reçois régulièrement, de la part des éditeurs, des spécimens des manuels scolaires susceptibles d’être choisis dans mon établissement. C’est l’occasion pour moi de feuilleter ce qui se fait sur le marché et de vérifier avec consternation, année après année, les tendances lourdes qui s’en dégagent.
Il n’est pas inutile de rappeler que ces ouvrages sont conçus par des professeurs, collégialement, soumis bien sûr aux contenus tels que définis par le Conseil supérieur des programmes, mais bénéficiant tout de même d’une marge de manœuvre significative dans le choix des thèmes et textes abordés. Par exemple, si l’étude de la poésie du Moyen Âge au xviiie siècle est imposée par les programmes officiels en seconde, toute latitude est donnée quant à la sélection des textes proposés aux élèves.
Un rapide coup d’œil permet de voir, d’abord, et ce n’est pas nouveau, que l’iconographie des manuels de littérature est extrêmement riche et diversifiée (reproductions de tableaux et gravures, photographies, affiches, captations scéniques…), ce qui les rend très agréables à consulter, mais tend à étouffer et à noyer le texte pourtant censé constituer l’essentiel. Le prolongement d’une étude littéraire par une analyse d’image est un enrichissement certain, mais on a le sentiment, bien souvent, que le manuel de littérature ne répond pas à sa mission première en ne mettant pas plus en avant la forme écrite que les autres expressions artistiques.
Une histoire littéraire réduite à la portion congrue
On constate la confirmation d’une autre tendance déjà bien ancrée : l’histoire littéraire est réduite à la portion congrue – une page pour le théâtre classique, une page pour le romantisme, de discrets petits encadrés sur les auteurs, y compris les plus grands (il ne faudrait tout de même pas se risquer à apprendre des choses à nos élèves…). Et sauf rare exception éditoriale, c’est l’absence de chronologie qui prévaut dans la présentation des textes : on choisit une organisation transversale, c’est-à-dire par thèmes, dans le cadre de chaque objet d’étude. Par exemple, pour ce qui est du « roman depuis le xviiie siècle », on va proposer des extraits de différentes époques, centrés sur la question, pertinente au demeurant : « Pourquoi les écrivains s’intéressent-ils à des héros imparfaits ? » Mais comment s’étonner ensuite que règne dans l’esprit des jeunes gens la plus grande confusion dans l’histoire et la chronologie littéraires ?
Bien sûr, la partie « maîtrise de la langue » n’est pas oubliée, jusque dans l’accord sujet-verbe, puisqu’on sait désormais que les lycéens dans leur immense majorité ne possèdent pas les rudiments de leur propre langue.
Bref, le temps est loin du bon vieux Lagarde et Michard qui, pour ne pas être exempt de défauts, et sous une apparence assez austère, privilégiait le texte et livrait une nourriture consistante à ceux qui avaient faim.
L’idéologie préside
Ce qui frappe surtout, si l’on y regarde de plus près, ce sont les choix idéologiques qui président à l’élaboration de ces manuels : puisque les textes littéraires ne sont plus présentés pour eux-mêmes, comme détenteurs d’une valeur intrinsèque, mais pour servir des thèmes de réflexion librement choisis par les concepteurs, la neutralité n’est pas de mise, en dépit d’une apparente objectivité académique. Bien évidemment un manuel scolaire, parce qu’il repose toujours sur des choix, n’échappe pas à une part de subjectivité, mais il est plus facile de s’en prémunir lorsqu’on présente de façon chronologique ce qu’on considère comme les grands textes du patrimoine. L’organisation thématique des ouvrages ouvre une brèche à l’expression de l’idéologie. Et le singulier n’est pas innocent, puisque peu ou prou, d’un livre à l’autre, c’est la même orientation qui domine : on trouve bien sûr des questionnements littéraires intéressants et légitimes autour du roman, du théâtre ou de la poésie, mais c’est dans les pages consacrées à l’argumentation qu’on est amené à voir se déployer, le plus souvent sous la forme de présupposés et de messages subliminaux, la même doxa « progressiste » et bien-pensante. Pour faire bref, et puisque sont convoqués des sujets d’une actualité brûlante, l’immigration c’est bien, le changement climatique c’est mal. Quelques exemples parlants : dans le manuel de seconde « Escales », aux éditions Belin, on se penche sur la notion d’exil. Plusieurs textes donnent dans le pathos auquel prête le sujet : Tahar Ben Jelloun évoque la douleur de l’arrachement, Maylis de Kerangal expose son émotion lors du naufrage d’un bateau de migrants en provenance de Libye, Simon Abkarian, dans Libération, rédige un article mélodramatique sur les enfants des exilés. Loin de moi l’idée de nier la souffrance des déracinés, mais ces textes qui se présentent comme des « regards croisés sur l’exil » me paraissent n’avoir qu’une seule focale et ne faire appel qu’à la sensibilité des lecteurs. Quid des problèmes économiques, sociaux, culturels, voire civilisationnels, potentiellement liés à une immigration massive, incontrôlée, et bien souvent éloignée des usages et valeurs des pays européens où elle arrive ? Rien ne laisse entendre dans ce chapitre que ces malheureux exilés puissent créer des difficultés dans les pays d’accueil… Une idée, pour rire : si l’on veut réellement « croiser les regards », je suggère d’introduire un extrait du Camp des saints de Jean Raspail, roman de 1973 jugé sulfureux (ou prémonitoire) sur la destruction de l’Occident par la submersion migratoire. Ou le passage d’un essai d’Éric Zemmour, qui n’est pas le plus mauvais exemple dans le maniement de la langue au service des idées… Je sais bien évidemment que la simple évocation de ces noms en classe – celui de Zemmour en tout cas, Raspail étant largement inconnu du corps enseignant et de ses cadres – me vaudrait au mieux un rappel à l’ordre, au pire une suspension temporaire. On veut bien réfléchir sur l’immigration, mais dans les limites du politiquement correct, c’est-à-dire en s’en tenant aux bons sentiments de l’humanisme compatissant. Le terme « immigration », trop salement politique, est d’ailleurs agréablement remplacé par le plus poétique « exil ». Ou comment noyer le poisson et ne jamais risquer l’expression d’idées « nauséabondes ». En fait, sous le prétexte de révéler aux élèves les ficelles de l’argumentation, on leur transmet insidieusement un contenu idéologique et on leur apprend à « penser » tous dans la même direction. Il ne s’agit plus d’apprendre à penser, mais d’apprendre à penser quelque chose. On passe de la formation (nécessaire et légitime) de l’esprit au formatage (contestable et dangereux) de la masse.
D’ailleurs, pour enfoncer le clou du dogme, on trouve dans ces mêmes pages un texte de Jean-Jacques Régibier, paru dans L’Humanité, pour nous expliquer que les migrations sont la « conséquence normale de l’évolution de nos sociétés » et que « le phénomène a toujours existé ». Fermez le ban. On voudrait empêcher toute réflexion réelle sur l’immigration qu’on ne s’y prendrait pas autrement qu’en relayant comme on le fait ici ce poncif de la gauche d’aujourd’hui, et en excluant l’expression de toute autre position. On propose ensuite aux élèves un exercice de rédaction : il s’agit d’écrire un article de presse ayant pour titre « Les liens entre migration et culture française ». La chose laisse perplexe : est-ce à dire que la culture de notre pays ne s’est constituée, au fil de son histoire, que par l’apport de richesses exogènes et qu’à proprement parler, comme le dirait notre président, il n’y a donc pas de culture française ? En tout cas, c’est ce que le sujet laisse entendre.
Dans le même ouvrage, une page sur le photojournalisme annonce « une dénonciation des maux de notre société » : on découvre sous ce titre prometteur deux photographies, l’une d’un étang pollué en Chine, l’autre d’un débarquement de migrants à Lesbos. Si l’on voit bien que le premier fléau pointé du doigt est le saccage de la planète, on peut faire semblant de comprendre que le second est l’immigration illégale. Ce n’est évidemment pas le propos et notre velléité de mauvais esprit est vite étouffée par une observation attentive de la photo concernée : au premier plan, devant l’embarcation à peine sortie de l’eau, se trouve un jeune homme qui débarque avec un enfant en pleurs dans les bras. On comprend bien que le fléau n’est pas l’immigration, mais les conditions dans lesquelles elle se produit ; par voie de conséquence, sont condamnables ceux qui la condamnent dans son principe. Et on peut parier que bien peu de professeurs oseront parler de chantage affectif et de manipulation par l’image lorsqu’il s’agit pourtant de promouvoir de façon aussi grossière ce pseudo-humanisme immigrationniste.
Dans une page qui se veut un bilan de cette réflexion, les auteurs du manuel mobilisent Victor Hugo dans Ce que c’est que l’exil, oubliant de préciser que l’écrivain à Guernesey est un proscrit, dont le statut n’a rien à voir avec celui de la plupart des migrants actuels ; les mêmes auteurs prétendent que les textes et photographies proposés cherchent à « sensibiliser le public » et à « éveiller les consciences ». À quoi, l’histoire ne le dit pas… mais la présentation en début de manuel des « tendances [sociales] contemporaines » est éloquente : on voit émerger « des mouvements de mobilisation spontanée », dont la totale spontanéité demanderait à être vérifiée, mais qui sont connotés positivement (on pense aux manifestations pour le climat, contre le racisme, pour les droits des femmes… autant de nobles combats associés à une jeunesse à la fois cool et vigilante) ; on voit aussi apparaître, dans le même temps, « des replis identitaires », dont la désignation apparemment anodine vaut en réalité condamnation, le terme « repli » ayant été préféré à « mouvement » ou « mobilisation ». Ces « replis » pourraient à juste titre désigner les tendances actuelles du communautarisme musulman, mais au vu de la tonalité idéologique de l’ensemble de ces pages, le sous-texte vise et condamne sans doute exclusivement la défense de l’identité française, celle-ci ne pouvant éclore comme le veut la doxa du moment que dans des esprits rances et passéistes… D’un côté la sympathique fraîcheur des bonnes causes « spontanées » ; de l’autre la ringardisation culpabilisante du méchant « repli ». Il est d’ailleurs tout à fait notable de constater dans divers manuels que lorsque le terrorisme est évoqué dans des paragraphes de contextualisation historique au xxie siècle, alors même qu’il représente un danger majeur pour les sociétés occidentales et pourrait à ce titre légitimer le repli identitaire franchouillard, il est très rarement qualifié d’« islamiste ». On veut bien « éveiller les consciences », mais jusqu’à un certain point.
Les éditions Nathan ne sont pas en reste, et je ne résiste pas au plaisir pervers de citer dans le manuel « Horizons pluriels » de première quelques lignes d’un poème en prose d’une certaine Nicole Caligaris, qui donne à entendre le « cri poussé par trois femmes qui incarnent le visage et la voix d’un cœur [sic] anonyme de migrants » :
« Partir, nous partirons. Avec tampon, sans tampon… nous partirons. Comme des maudits et alors ? Comme des forçats… […] / PAR-TIR TA-TA-TA / PAR-TIR TA-TA-TA / PAR-TIR TA-TA-TA ».
Je laisse les lecteurs juges de la qualité littéraire de la chose.
On trouvera, toujours chez Nathan, dans la collection « L’Esprit et la Lettre », à destination de la classe de seconde, une citation de Julia Kristeva, proposée comme support de dissertation, non pour nuancer ou éventuellement réfuter son propos, mais pour éclairer une lecture contre le racisme : « L’étranger […] s’achève lorsque nous nous reconnaissons tous étrangers, rebelles aux liens et aux communautés. » Il est bien évident que tous les hommes ont en partage, au-delà de leurs différences, la condition humaine, qu’ils sont égaux en dignité, qu’on est tous l’étranger de quelqu’un, mais les élèves peuvent-ils également percevoir ce qui dans cette formule revient à célébrer une forme de tolérance liquide et à nier la notion même d’identité ? On pourrait convoquer ici le beau titre de Régis Debray, Éloge des frontières, comme un contrepoint narquois à cette promotion contemporaine de l’universalisme béat. Et on pourrait multiplier ainsi les exemples d’orientation idéologique relative à l’accueil de l’Autre.
Féminisme et lutte contre le patriarcat
Parmi les autres tartes à la crème du travail sur l’argumentation proposé aux élèves, on a bien sûr la condition de la femme (toujours asservie) et la domination masculine (toujours assurée) : il s’agit massivement de déconstruire les stéréotypes de genre – on se demande bien ce qu’il reste à déconstruire depuis la maternelle –, en oubliant la plupart du temps de dénoncer les dérives du patriarcat là où il sévit vraiment, c’est-à-dire dans les sociétés musulmanes. Et bien sûr on utilise les mots « auteure » ou « écrivaine », des fois qu’on oublierait que l’émancipation de la femme, toujours à venir, passe par le massacre si généreusement inclusif de la langue. Au passage, j’ignorais qu’Olympe de Gouges, au vu de sa présence dans de très nombreux manuels, fût à ce point importante dans le paysage littéraire français…
On évoque aussi les fameuses fake news, autrement dit la désinformation, en convoquant chez Belin Miguel Benasayag, ou encore Edwy Plenel qui vante les mérites de son site Mediapart dans Le Prix de la liberté. On aimerait une plus grande pluralité de vues. Sur le même thème, « Horizons pluriels » de Nathan présente le texte de Stromae, Carmen, pour mettre en garde contre les réseaux sociaux et ce qu’ils véhiculent. On peut s’interroger sur la légitimité de ce type de textes dans un manuel de littérature. Ce n’est pas en croyant plaire aux adolescents qu’on gagne en légitimité.
L’inévitable réflexion sur le changement climatique
Le tour d’horizon serait incomplet sans une réflexion obligée sur le changement climatique. Il me semble que peu de manuels y échappent. J’ai d’ailleurs reçu récemment du groupe Hachette un petit dossier pour compléter une séquence consacrée au « défi écologique » dans la collection « L’Écume des lettres » : on y trouve en guise d’alibi patrimonial une nouvelle d’Alphonse Daudet, prétexte à une réflexion sur la responsabilité de l’homme dans les désastres écologiques, en particulier dans l’incontournable réchauffement climatique. Tout laisse entendre dans les sujets proposés que cette responsabilité ne fait aucun doute, comme le montre la question fermée « Selon vous, sommes-nous assez conscients de notre responsabilité dans la crise écologique ? » ; je ne suis pas spécialiste de la question, mais il me paraîtrait assez sain de ne pas se faire le relais des thèses du GIEC et d’introduire quelques positions moins tranchées, puisque plusieurs scientifiques – sans être complotistes ou farfelus – contestent la responsabilité de l’homme dans le réchauffement climatique, voire l’existence même dudit réchauffement. Nous avons d’ailleurs droit sur ce même sujet à un extrait de poème de Xavier Jouvelet, extrait de Lettre à ma zonie [sic] : « Animal ou humain / On est tous menacés / Pas moyen d’échapper / Nulle part où aller / Plonger d’un coup dans la peur / Par la folie des hommes »
On peut se demander où les auteurs de manuels dénichent de pareils trésors de la langue française, et on devrait, si toutefois on les soumettait à nos élèves, en profiter pour leur dire qu’il ne suffit pas d’aller à la ligne pour prétende écrire de la poésie…
Vers la fabrique d’une génération d’incultes
En somme, les lycéens sont privés de vrais repères historiques et littéraires, privés de connaissances solides sur les grands auteurs, mais soumis à un matraquage idéologique auquel le texte est asservi : ils deviendront sauf exception des êtres parfaitement incultes, mais tolérants, y compris à ce qui les menace, prêts à tout accepter au nom du vivre-ensemble, prompts à dénoncer une domination masculine qui n’existe plus, mûrs pour le déboulonnage de statues d’hommes dont ils ne connaissent à peu près rien, incollables sur le tri sélectif et les mesures écoresponsables pour sauver la planète. Toutes les disciplines des sciences humaines participent peu ou prou de ce conditionnement, puisque les élèves y sont soumis dès le plus jeune âge en histoire, en EMC (enseignement moral et civique) et même en langues vivantes, par le biais d’articles de presse et de thématiques relevant du même tropisme idéologique. La construction d’un homme nouveau est en marche et l’institution scolaire, alors même qu’elle prétend contribuer à développer l’autonomie critique, apparaît bien plutôt comme un maillon essentiel dans le formatage des esprits. Il est à cet égard assez cocasse de lire dans le manuel de Nathan « Horizons pluriels » une mise en garde contre l’uniformisation des opinions via l’information instantanée et les réseaux sociaux !
Pour revenir au seul enseignement de la littérature, il n’a pas pour vocation de servir un projet de société, quel qu’il soit. Un professeur de lettres doit simplement, humblement, se mettre au service des textes pour en montrer la richesse et la subtilité : sans leur imposer une vision univoque du monde, il doit tenter d’amener les élèves, par la fréquentation de ces œuvres, à former leur jugement esthétique, moral et intellectuel, et si possible à les aimer.
Dany le ci-devant le rouge part avec son frère Gaby et sa caméra à la recherche de son identité perdue. Son documentaire, Nous sommes tous des Juifs allemands, a été diffusé en juin en Allemagne et en France. Au lieu d’aller chercher en Israël la confirmation de ses opinions convenues sur les persécutés devenus persécuteurs, il aurait dû lire le Juif imaginaire.
Daniel Cohn-Bendit, dit « Dany », est un personnage éblouissant. Après avoir été meneur du mouvement étudiant de 1968, et expulsé de France, il participe activement à la « guerre du logement » à Francfort et cofonde le parti Vert, pour lequel il siégera à Bruxelles de 1994 à 2014. Comme la plupart des lanceurs de pavés qui se sont rebellés à ses côtés, l’ancien squatteur est devenu un notable qui aime se présenter avec une chemise Ralph Lauren. Ce n’est pas que ses positions aient profondément changé (à l’exception de quelques propos légers sur la sexualité des enfants, qu’il regrette maintenant), mais elles sont devenues majoritaires, au moins en Europe occidentale.
Cependant, on ne s’intéressera pas ici à l’homme politique, mais au Juif Cohn-Bendit, car son film documentaire autobiographique, Nous sommes tous juifs allemands, diffusé en France en juin, met en avant son identité juive. Le titre du film évoque le slogan scandé par les masses étudiantes à Paris lorsque Cohn-Bendit a été interdit de retour en France par les plus hautes autorités en mai 1968. On y découvre un homme posé de 75 ans qui écoute ses interlocuteurs avec un esprit ouvert.
Le film commence à Moissac, près de Montauban, où ses parents allemands et son frère aîné Gaby ont trouvé refuge dans une famille française pendant la guerre. Avec Gaby, un communiste toujours convaincu, il discute, assis sur un banc, du judaïsme. Comparé à son frère, qui ne veut pas être considéré comme juif, car pour lui cette affiliation reviendrait à prendre parti pour une idéologie qu’il n’a pas choisie, Dany semble carrément pieux.
En Israël pour montrer que les persécutés sont devenus persécuteurs
Les scènes suivantes, qui se déroulent presque exclusivement en Israël, déploient le récit, devenu une tarte à la crème des médias d’Europe occidentale, des persécutés devenus persécuteurs. Cohn-Bendit visite une école pour étrangers non juifs, où des enfants en pleurs se plaignent du manque de reconnaissance et des regards furieux ; il rencontre l’une des rares rabbins qui officient en Israël pour qu’elle lui explique à quel point les mesures de sécurité israéliennes contre le terrorisme arabe sont inhumaines ; puis un Arabe vivant à Jérusalem-Est qui se plaint de la politique israélienne en matière de logement, sans mentionner le fait qu’il est interdit aux Arabes de vendre des biens aux Juifs sous peine de mort.
Seules quelques personnes représentatives de la société israélienne juive ont leur mot à dire. Cohn-Bendit se moque par exemple d’un journaliste orthodoxe qui lui reproche d’avoir agi en égoïste en épousant une femme non juive. Au récit déchirant d’une femme juive française émigrée en Israël, enseignante de profession, qui a été insultée par des enfants musulmans dans son école et qui a dû assister au refus de ses élèves de participer à la minute de silence pour les Juifs assassinés lors de l’attentat de Toulouse (2012), Cohn-Bendit accorde une seule minute entre deux scènes où il dénonce l’attitude israélienne envers les Arabes.
Cohn-Bendit regrette d’avoir commencé trop tardivement à s’identifier en tant que Juif et, de surcroît, d’avoir si longtemps adhéré à la ligne de Sartre sur le sujet. Cependant, on ne sait pas très bien quelles conclusions il tire de cette prise de conscience.
Dans ses Réflexions sur la question juive (1946), Jean-Paul Sartre explique que s’il n’y avait pas de Juifs, l’antisémite en inventerait, et que sont juifs tous ceux qui sont simplement considérés comme tels. En somme, c’est l’antisémite qui fait le Juif. Ce dogme, qui a durablement influencé plusieurs générations de philosophes, a trouvé une expression littéraire, notamment dans la pièce Andorra (1961) de Max Frisch. Andri, un jeune homme, y est pris pour un Juif dans une Andorre occupée par les fascistes. Toutes les caractéristiques communément considérées comme juives lui sont attribuées. Ce n’est que sous la pression sociale qu’Andri accepte finalement ces caractéristiques, bien qu’il s’avère, après son meurtre, qu’il n’est pas du tout juif. Moralité de ce morceau de littérature engagée : la discrimination peut toucher tout le monde, il faut donc la combattre sous toutes ses formes, et lutter contre toute tentative de définition de caractéristiques collectives, car diviser les gens en groupes est cruel et peut être fatal.
Cette vision de Sartre et de ses épigones revient à nier l’existence de caractéristiques authentiquement juives, donc trois mille ans d’histoire nationale. Quelques années plus tard, le même Sartre gardera le silence sur les procès antisémites de médecins juifs orchestrés par Staline et qui, dans les années 1970, rendra visite, dans sa prison de Stammeheim, à l’antisémite Andreas Baader, qui s’était formé au terrorisme dans un camp palestinien.
Je veux lire autre chose dans le judaïsme qu’une affirmation pathétique, ostentatoire et vide.
Dans sa préface au chapitre sur l’antisémitisme des Origines du totalitarisme (1951), Hannah Arendt soulignait déjà le développement fatal de la recherche sur l’antisémitisme, auquel Sartre, avec ses Réflexions, avait servi d’obstétricien. Et enfin, en 1980, paraît le livre qui condamne Sartre de manière définitive : Le Juif imaginaire (1981), écrit par Alain Finkielkraut en réponse à la fois aux attaques arabes contre les institutions juives et au virage antisioniste de la gauche. Le livre comporte d’ailleurs un chapitre intitulé : « Nous sommes tous juifs allemands ». Finkielkraut y note : « Le rôle du Juste devenait accessible à quiconque désirait l’endosser » ; et plus loin : « Je veux lire autre chose dans le judaïsme qu’une affirmation pathétique, ostentatoire et vide. »
Cohn-Bendit aurait dû lire Le Juif imaginaire, il en est l’incarnation
En somme, Finkielkraut a répondu il y a quarante ans aux questions que pose aujourd’hui Cohn-Bendit dans son film. Au lieu de revenir à Sartre, Cohn-Bendit aurait dû relire Le Juif imaginaire, il se serait épargné cette recherche infructueuse de son identité perdue. Il est l’incarnation même du Juif imaginaire. Pour lui, le judaïsme se traduit seulement par un devoir d’intervention politique en faveur des dominés. Autant dire que l’ex-trublion de Nanterre peut difficilement s’identifier à l’État juif.
À la fin du film, on retrouve Cohn-Bendit à Francfort dans son cercle familial et intime. Bela, le fils qu’il a eu avec Ingrid, est marié à une femme érythréenne cultivée, distinguée et enceinte. Ses parents à elle sont aussi présents, tous dînent ensemble, c’est le fantasme rêvé de tout multiculturaliste et c’est bien plus humain que le mauvais rêve nommé Israël. Bien sûr, il n’est pas fait mention du rabbin Zalman Gurewitch à Francfort, qui a manqué de se faire tuer lors d’une attaque au couteau par un migrant en 2007. Cela gâcherait l’idylle.
Les deux seules critiques allemandes du film à ce jour ont toutes deux été publiées dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung. L’une d’entre elles, intitulée « Israelkritik in Israel » (« Critique d’Israël en Israël »), tire prétexte du film pour nourrir l’aversion de l’auteur envers Israël. Entre-temps, le 6 septembre, le film sous-titré en allemand a même été diffusé au sein de la communauté juive de Francfort. Et il le sera plus largement cet automne. Les antisionistes de tout poil peuvent faire des bonds de joie
Le général publie L’équilibre est un courage. Il y fait le lien entre immigration et « séparatisme », chose que n’osent pas les macronistes
Dans son troisième livre, L’équilibre est un courage, le général Pierre de Villiers propose avec humanité et intelligence des pistes pour recoller les morceaux de la France. On retrouve là tout ce qui caractérise son regard sur le monde : le refus du fatalisme, l’alliance de la réflexion et du concret, la foi en l’homme et en la France. L’équilibre que vise Pierre de Villiers n’est pas un « en même temps » fade et indécis, mais une ligne de crête résolument choisie. Le courage auquel il appelle n’est pas un aveuglement, mais une détermination. « Ce livre est un appel au calme » écrit-il aussi. Mais en est-il encore temps ? Dans ces morceaux de France que le général veut recoller, voit-il bien que certains ne sont plus la France, si tant est qu’ils l’ont un jour été ? Voit-il bien que ceux-là devront être vaincus, peut-être même détruits, avant d’espérer recoller tous les autres ?
Faut-il lire L’équilibre est un courage ? Oui sans hésiter, mais il faudrait le compléter – oserais-je dire l’équilibrer ? – avec l’œuvre d’un autre grand soldat : Contre-insurrection, de David Galula.
Un bon diagnostic
Pierre de Villiers sait voir l’espoir là où beaucoup l’ignorent : il en tire des raisons de choisir, plutôt que la passivité du renoncement ou la brutalité de la rage, l’équilibre courageux de l’action. Il sait tendre la main là où d’autres restent les bras ballants ou brandissent systématiquement le poing. Il est de ces chefs militaires qui savent découvrir des alliés inattendus.
Ne lui reprochons pas de voir l’espoir, ne lui reprochons pas de vouloir retisser les liens déchirés. Mais n’oublions pas qu’il faudra aussi combattre et vaincre…
Mais sa force est sans doute aussi sa faiblesse : soucieux de ne pas laisser passer la chance de gagner un ami, il ne voit pas toujours l’ennemi dissimulé derrière certains sourires de façade, ni l’instrumentalisation qui peut être faite de son humanisme. Devrait-il renoncer à cet humanisme ? Certainement pas ! Seulement l’équilibrer….
Ainsi, le Général fait un très bon diagnostic des lignes de fracture qui déchirent notre pays (ce qu’il écrit sur les gilets jaunes est remarquable, à la fois dans son analyse et dans ses solutions), mais il sous-estime de toute évidence certaines des forces qui creusent ces lignes. Il rappelle qu’en Libye nous avons gagné la guerre, mais perdu la paix : attention à ne pas vouloir maintenant gagner la paix trop tôt, au risque d’oublier qu’il faut d’abord gagner la guerre, et donc la faire. Bien sûr, Pierre de Villiers lui-même ne risque pas de sombrer dans ce travers ! Mais l’influence aujourd’hui de l’état d’esprit munichois est tel qu’un militaire parlant d’apaisement risque de ne pas être compris comme un appel à anticiper l’après, mais comme un prétexte pour prôner la paix à tout prix.
Soif d’un ordre qui ne soit ni celui des bandes, ni celui des salafistes
Prenons un exemple : les cités. Le général fait une différence intéressante entre « banlieues » et « cités » : « Dans la banlieue, on trouve la mairie, le supermarché, la pharmacie ; la cité est parfois plus le royaume des dealers, qui sont les vrais leaders d’une économie souterraine prépondérante. » Le regard que Pierre de Villiers porte sur les habitants de ces cités est précieux : il parle de rencontres magnifiques, il sait voir la volonté de s’en sortir, le courage d’entreprendre, la soif d’un ordre qui ne soit ni celui des bandes, ni celui des salafistes. Il ose aussi parler clairement d’immigration, et faire le lien trop souvent nié entre immigration et séparatisme : « Il s’agit avant tout de durcir les conditions du regroupement familial et de réformer le droit d’asile pour éviter qu’il ne constitue un appel d’air difficile à maîtriser. »« Combien de plan ministériels ou gouvernementaux pour les cités a-t-on élaborés depuis vingt ans ? Il faut attaquer le mal à la racine et arrêter les flux d’entrée. »
Pour autant, si le général de Villiers est incontestablement d’un grand talent pour tendre la main à des jeunes à la dérive, je crains qu’il évalue mal la proportion de ces jeunes (ou moins jeunes) qui ne sont pas à la dérive, mais engagés volontaires dans les armées ennemies. S’il sait voir ces mères de familles qui luttent dans des conditions terribles pour empêcher leurs enfants de sombrer (et il a raison de le voir, il a raison de le dire, il est nécessaire de l’entendre), je crains qu’il oublie tous ces parents qui poussent leurs enfants dans la délinquance, ou alimentent la haine de la France. Ainsi de ces groupuscules turcs qui défilent, menacent et détruisent depuis quelques jours, à Décines, à Lyon, à Vienne. « Retrouvons le chemin de l’unité et de l’espérance qui ont toujours fait la grandeur de la France » écrit Pierre de Villiers dans sa conclusion, appelant à « une vraie réconciliation » Mais il ne saurait être question de « réconciliation » avec des milices étrangères agressives se livrant à des démonstrations de force sur notre sol ! Sauf à considérer leur présence en France comme légitime, ce qui serait en soi une capitulation.
L’observation vaut également pour ce que Pierre de Villiers appelle « la France aveuglée » – j’aime sa formule – celle des métropoles mondialisées, hors-sol et où l’individualisme égoïste est devenu la norme, enrobé de bons sentiments préfabriqués. Le général cite d’ailleurs fort à propos Péguy : « Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise pensée. C’est d’avoir une pensée toute faite. » Mais si là non plus il ne faut pas nier les raisons d’espérer, il ne faudrait pas se voiler la face. Les membres d’une soi-disant « élite » qui vendent à la découpe leur pays et l’avenir de leur peuple en échange de parts de marché et de dividendes, ou de voix dans un marketing électoral sinistre, tous ceux qui veulent détruire la France en la réduisant à un territoire accompagné d’un budget, sont des ennemis. Avant de songer à la réconciliation, il faudra les affronter, les vaincre et les désarmer. Et cela vaut aussi pour une certaine intelligentsia, dont la courageuse tribune récemment publiée dans Le Monde nous rappelle l’influence et la violence.
Un livre très riche
Tout ceci n’est qu’un survol, d’un livre trop riche pour être aisément résumé. Le général parle aussi, et souvent avec justesse, de la révolution technologique, de la mondialisation, du lien à retisser entre les générations, d’éducation, de gastronomie, de sport, de la grandeur du service, de l’importance de savoir dire « merci » et de savoir enseigner aux enfants à le dire. Il nous rappelle que « il n’y a pas de régalien sans social et pas de social sans régalien ». Il prend avec conviction, avec talent et avec raison la défense de la « classe moyenne », « celle qui paie ses impôts sans sourciller et ne voit aucune amélioration de sa vie quotidienne en dépit des promesses depuis cinquante ans », « ces Français qui ne sont ni les riches avec les revenus de leur patrimoine, ni les pauvres avec les aides sociales, et qui sont souvent les oubliés de nos politiques publiques. Ces Français qui se sentent lésés, coincés entre les bénéficiaires de la redistribution sociale et les rentiers tirant avantage du libéralisme et de la mondialisation. » Il parle d’écologie, et plus important encore, il parle de la beauté de la nature, trop souvent oubliée par ceux qui n’y voient qu’un réservoir de ressources, fussent-elles « durables ». « La France des paysages est intimement liée à la poésie française et à notre patrimoine littéraire inestimable et si envié à l’étranger, car contempler, c’est habiter poétiquement. Albert Einstein l’exprimait à sa façon : la joie de contempler et de comprendre, voilà le langage que me porte la nature. »
Avec L’équilibre est un courage, le général de Villiers continue à nous proposer des pistes pour œuvrer à un but indispensable et auquel nous avons tous la possibilité et le devoir de contribuer : « à cette France fracturée, inquiète et désabusée, nous devons redonner le souffle qu’elle a perdu et faire repartir le feu sous la cendre. » Ne lui reprochons pas de voir l’espoir, ne lui reprochons pas de vouloir retisser les liens déchirés. Mais n’oublions pas qu’il faudra aussi combattre et vaincre, apprendre à distinguer entre les adversaires avec lesquels il est possible de faire la paix et les ennemis qu’il faut terrasser et détruire. Et ensuite, mais ensuite seulement, envisager la réconciliation – et pas à n’importe quel prix, ni avec n’importe qui.
Comme Pierre de Villiers l’écrit lui-même : « on ne peut pas en même temps vivre en France et la haïr. »