Le mouvement LGBT sur le point d’imploser ? En Grande-Bretagne, des femmes, lesbiennes et hétéros, protestent contre le hold-up transgenre sur le Labour Party.


L’acronyme LGBT est en pleine récession. Il était parti pour s’allonger à l’infini, LGBTQI+ ad libitum. Désormais, on abrège. L’association anglaise LGB Alliance (LGB pour Lesbiennes Gays Bisexuels) met le holà, se désolidarise des T, et martèle quelques vérités. Le sexe est une caractéristique biologique et non une affaire de ressenti. Le sexe n’est pas « assigné à la naissance de façon arbitraire ». Le sexe est binaire : masculin ou féminin. L’idée que des enfants naissent « dans le mauvais corps » est une ineptie. 

En somme, l’idéologie transgenre ne passe plus. 

Le 9 mars dernier, lendemain de la Journée Internationale des Femmes, à Londres, un meeting s’est tenu pour protester contre l’oppression des hommes, d’un certain type d’hommes : les femmes-trans, autrement dit les hommes qui se sentent femmes. Rendez-vous à 19 heures au Maxilla Hall Social Club, une salle polyvalente située dans un quartier défavorisé et excentré de l’Ouest de Londres (à deux pas de la Tour Grenfell de tragique mémoire). Ce soir, trois cents participants, une poignée d’hommes et une majorité de femmes féministes, hétéros et lesbiennes, s’unissent pour tenir tête aux activistes trans’. 

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La plupart sont des militants travaillistes scandalisés par le hold-up des transgenres sur le Labour Party. 

Des femmes-trans (c’est-à-dire des hommes qui se sentent femmes) demandent l’accès aux places réservées aux femmes en vertu de la parité hommes-femmes en politique. Les droits des trans empiètent sur les droits des femmes…

Rappelons le contexte : depuis trois mois est ouverte la course à la succession de Jeremy Corbyn à la tête d’une gauche anglaise en pleine déconfiture. C’était le moment rêvé pour rédiger une Charte des Droits des Trans et tester les prétendants au leadership sur leur « inclusivité » et leur allégeance au politiquement correct. Qui oserait tenir tête à une minorité sexuelle ? Un seul parmi les quatre candidats (il s’agit de Keir Starmer, le seul homme de la compétition) a refusé de signer. Les trois autres (Rebecca Long-Bailey, Lisa Nandy, Emily Thornberry) se sont engagées à respecter la Charte des Droits des Trans

Défendez-moi ou excluez-moi ! L’ultimatum des travaillistes anglaises

Que dit la Charte ? C’est un document de deux pages, rédigé dans un sabir révolutionnaire du bon vieux temps, qui s’attache à dépeindre le nouveau lumpenprolétariat transgenre en haillons, sans-abri, sans emploi, pauvre, victime de discriminations, de crimes de haine et des « attaques incessantes de la presse réactionnaire ». Mais le manifeste ne s’arrête pas en si bon chemin et, pendant qu’on y est, parmi les douze engagements énumérés, réclame une purge au sein du Labour. Qui signe la Charte s’engage à nettoyer le parti de ses éléments « transphobes », parmi lesquels « Women’s Place UK, LGB Alliance et autres groupes de haine ». C’est le point 9 de la Charte et c’est l’objet de cette réunion du lundi soir 9 mars 2020, organisée sous les auspices d’une section féminine travailliste, en collaboration et en solidarité avec les deux organisations incriminées. Le titre du meeting sonne comme un ultimatum : Défendez-moi ou excluez-moi ! (Defend Me or Expel Me !)

Woman’s Place UK a vu le jour en 2017, l’année où la loi anglaise a autorisé le changement de sexe déclaratif, c’est-à-dire la possibilité de changer de sexe à l’état civil sans diagnostic médical ni modification physiologique. Woman’s Place UK entend défendre le pré carré des femmes contre les coups de boutoirs transgenres. L’association LGB Alliance a, elle, été lancée en 2019 et consacre le divorce des LGB d’avec les T. Woman’s Place et LGB Alliance ont en commun de considérer qu’une femme-trans, soit un « homme qui se sent femme » n’est pas une femme, postulat que les activistes transgenres tiennent pour une insulte transphobe.

Quel est l’enjeu ? Des femmes-trans (c’est-à-dire des hommes qui se sentent femmes) demandent l’accès aux places réservées aux femmes en vertu de la parité hommes-femmes en politique. Les féministes voient dans ces femmes-trans rien d’autre que des hommes qui prennent les postes des femmes. Les femmes-trans exigent de participer aux compétitions sportives féminines. Les féministes voient dans ces athlètes des hommes qui chipent à bon compte les médailles des femmes. Les femmes-trans demandent que les prisons pour femmes leur soient ouvertes, de même que les vestiaires, cabines d’essayage, dortoirs dans les écoles, les pensions ou les colonies de vacances, toilettes publiques. Les femmes voient dans ces transgenres des hommes qui viennent envahir les espaces jusqu’ici réservés aux femmes et violer leur intimité. 

Les droits des trans empiètent sur les droits des femmes. La guerre gronde. Les organisatrices du meeting de ce soir ont pris la précaution de n’indiquer leur lieu de rendez-vous qu’au dernier moment, pour éviter les intimidations des agitateurs transgenres. Peine perdue. Une trentaine d’entre eux barre l’entrée du meeting avec leurs mégaphones, banderoles et drapeaux arc-en-ciel. « Une femme trans est une femme ! », « Vous ne nous ferez pas taire ! » Les trans’ hurlent leur colère. (Saluons l’endurance de ces manifestants qui, malgré la nuit, le froid et la pluie, ne vont pas bouger de là, scander leurs mantras deux heures durant).

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Grâce au service de sécurité, ils ne réussiront pas à pénétrer dans la salle où se déroule le meeting. À l’intérieur, l’ambiance est chaleureuse. L’endroit est simple, un centre communautaire décoré des coupes gagnées par les enfants du quartier. On a l’impression d’un voyage dans le temps, il règne ici un parfum du siècle dernier, un petit air de réunion du MLF si ce n’est que les participantes qu’on voit sur les images d’époque sont jeunes, à la différence des femmes présentes aujourd’hui (on vogue entre 40 et 60 printemps). Trois époques s’entrechoquent, c’est très curieux. D’une part, l’atmosphère fait penser à une réunion syndicale des années 60. D’autres part, on revendique ici des droits élémentaires pour les femmes, comme au temps des suffragettes (le droit de se réunir, de s’exprimer librement). Et enfin on proteste contre la tyrannie trans’, mouvement ultra-contemporain, dernier avatar de la théorie du genre

Malgré les cris à l’extérieur, le débat est serein et déterminé. Un peu triste aussi. Ceux qui se succèdent à la tribune sont des militants travaillistes de la première heure. Pour vouloir protéger les droits des femmes, les voilà menacés d’exclusion de ce parti auquel ils ont consacré plusieurs décennies et tous leurs bulletins de vote. Un sentiment de trahison prévaut. Qu’est devenu le parti des opprimés ? Selina Todd, professeur d’histoire moderne à Oxford et militante féministe travailliste a eu l’audace de soutenir Woman’s Place UK. Traitée de transphobe et menacée par des activistes transgenres, elle s’est vue contrainte de donner ses cours à Oxford sous la protection de deux gardes du corps. Son discours ce soir est très applaudi. Paul Embery, pompier, leader syndicaliste, figure du Blue Labour, désespère des automatismes politiquement corrects de son parti. Il réclame des dirigeants qu’ils prennent la défense des femmes, et vite. Il demande que ceux qui ont signé la Charte des Droits des Trans reviennent sur leur décision et s’excusent. Julie Bindel, journaliste féministe et lesbienne, ardente militante contre les violences faites aux femmes, est la bête noire des activistes trans’. Elle le leur rend bien. « Je préférais encore le sexisme de nos pères au pseudo-progressisme de ces branleurs avec qui on ne peut même pas parler. » Elle raconte les menaces de mort et de viol dont elle est l’objet sans arrêt, les intimidations en tous genres, les montages photos postés sur Twitter : son visage, plusieurs verges dans la bouche, des « girl dicks », selon le vocabulaire des femmes-trans qui qualifient leur sexe de « pénis de fille ». 

Les lesbiennes combattent l’idéologie transgenre

C’est que les lesbiennes sont les plus virulentes dans la résistance à l’idéologie transgenre qu’elles ressentent comme une menace physique. Les femmes-trans (biologiquement, des hommes) attirées par les femmes, exigent l’appellation de lesbiennes et ne supportent pas d’être rejetées par les lesbiennes femmes. Les lesbiennes, de leur côté, ne voient pas dans les femmes-trans (ces hommes qui se sentent femmes) des objets de désir, ce qui provoque la vexation et la fureur de ces dernières, qui crient à la transphobie !

Marche pour les droits des personnes LGBT et transsexuelles à Londres, 2 novembre 2019. © Penelope Barritt/ REX/ SIPA
Marche pour les droits des personnes LGBT et transsexuelles à Londres, 2 novembre 2019.
© Penelope Barritt/ REX/ SIPA

L’intervention à la tribune de Debbie Hayton apporte encore un autre éclairage. Elle est, elle-même, une femme-trans et par ailleurs une scientifique, professeur de physique. Jean noir et T-shirt noir, cheveux longs et blancs. « Je suis fatiguée d’entendre indéfiniment les mêmes bêtises : ‘Les femmes-trans sont des femmes’, ‘les hommes-trans sont des hommes’. C’est tout simplement faux ! Les femmes-trans sont des hommes, c’est même le premier critère qui définit une femme-trans. Je ne suis ni une femme, ni une LGB, je suis une transsexuelle. Le mouvement transgenre est autoritaire. Leurs revendications absurdes sont un affront à la démocratie et n’aboutissent qu’à dresser un groupe d’opprimés contre un autre groupe d’opprimés ». Cette travailliste transgenre s’exprime avec la plus grande fermeté. Pour finir, elle condamne à son tour sévèrement la Charte en question et réitère sa solidarité avec Woman’s Place UK et LGB Alliance

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Ici, la théorie du genre n’a pas bonne presse. Stonewall, association historique de défense des homosexuels, dévoyée dans une fuite en avant pour les droits des transgenres, est huée chaque fois que son nom est prononcé. « Stonewall ne nous représente plus », est-il rappelé à la tribune, à plusieurs reprises. L’un après l’autre, les intervenants s’inquiètent des campagnes transgenres menées auprès des enfants, de la flambée du nombre de jeunes engagés dans des thérapies hormonales, et des pressions exercées par le lobby trans’ sur le corps médical. Surtout, ils s’inquiètent de l’intrusion des hommes dans les espaces réservés aux femmes, nouveau visage de l’oppression masculine.

Le principe de victimisation est un ogre qui avale les catégories de population les unes après les autres

On aimerait dire à la féministe Julie Bindel que c’est simpliste et lassant de qualifier l’activisme transgenre d’oppression patriarcale. 

On aimerait rappeler à ceux qui se plaignent de l’enseignement de la théorie du genre à l’école qu’ils étaient les premiers à protester contre l’interdiction de la promotion de l’homosexualité à l’école, décidée en 1998 en Grande-Bretagne. Pour tout dire, on a le sentiment qu’ils récoltent ce qu’ils ont semé.

On aimerait leur demander pourquoi ils demeurent si attachés à ce Parti Travailliste qui n’en finit pas de se fourvoyer dans les politiques identitaires. Le principe de victimisation est un ogre qui avale les catégories de population les unes après les autres et rien ne sert de rivaliser à qui sera le plus opprimé. 

Mais les discours sont dignes, sincères. Même à propos des excités dehors qui hurlent sans discontinuer, les intervenants parlent avec respect, compréhension, indulgence. Ici sont réunis ceux qui sont convaincus que le sexe est une caractéristique biologique. Et à l’ère où il faut se battre pour affirmer cette évidence, trouver des ressources d’audace et de courage, prendre des risques, rejoindre des réseaux clandestins, on n’a pas envie de se désolidariser. Les féministes m’ennuient. Je ne comprends pas les militants homosexuels qui font de leur sexualité une affaire publique et politique. Les discours du Labour Party sonnent comme une suite de paroles machinales, alignant les mots clé par démagogie. Pourtant, cette assemblée de féministes et lesbiennes travaillistes semble une précieuse armée de résistance, au service de la raison, ou en tout cas d’un combat primordial visant à mettre un coup d’arrêt à la destruction systématique de tout ce qui nous constitue. 

Deux schismes décisifs se sont esquissés ce 9 mars dernier. Les travaillistes d’hier ne se reconnaissent plus dans le progressisme déluré affiché par leur parti. Les homosexuels se désolidarisent des transgenres. L’acronyme LGBTQI+ a vécu. Le camp du progressisme se fissure. La négation du sexe, c’était la revendication de trop. Cette fois, c’est non !

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