Et si par Trump l’Amérique avait renoncé à être un Empire pour redevenir une nation? C’est la thèse défendue par Paul Gottfried dans son livre L’Amérique de Trump: entre nation & empire.
Donald Trump n’a jamais manqué d’instinct politique. En 2016, celui-ci s’est révélé assez sûr. Arrachant l’investiture de son parti à la hussarde, il réussissait le plus beau coup de billard à trois bandes de l’histoire politique du pays en gagnant sur le fil la Rust Belt (les États industriels du nord du pays traditionnellement démocrates) et finalement l’élection.
Son sort est aujourd’hui incertain – alors qu’on le disait désespéré il y a quatre ans. On a beaucoup ergoté sur sa personnalité – les médias américains allant même jusqu’à interroger sa santé mentale ou ses facultés intellectuelles élémentaires. Pour peu qu’on délaisse cette dramaturgie et ses effets ampoulés, il reste la politique. En la matière les erreurs du président furent nombreuses – parfois amples et sans doute à la mesure de son héritage paradoxal.
Une mise en scène hypnotique
Les sondages sont mauvais. On insiste sur le rejet de sa personne. À voir. Plusieurs fois pourtant depuis 2016, l’Amérique s’est retrouvée dans son président. Nation darwinienne, édifiée dans le sang, par la force et grâce aux armes ; sur fond aussi de lutte entre l’homme et la nature sauvage, elle a bien plus que nous le culte de l’homme fort. Sauvé du Covid, sa mise en scène dès son retour de la maison blanche fut édifiante – sans doute ridicule pour un Européen. Revenu des enfers, le président revenait jouer le mythe de l’homme nouveau cher à Saint-Paul et aux protestants. L’homme qui a vaincu la mort et renait à lui-même. Il a dépouillé le Vieil Homme qui était en lui.
Cet homme, on le sait, n’est pas un dégonflé. Aussi, il n’a jamais eu peur de son image. Sa naissance l’a mis à l’abri du besoin, lui permettant de déployer tôt ses talents. Star très moderne, un peu kitsch quand il joue les cow-boys, surjoue les parades militaires, il a aimé séduire autant qu’il adore aujourd’hui choquer. À côté, son adversaire est utilement rabaissé à sa fatigue et à une supposée sénilité naissante.
Homérique Amérique
C’est toute cette culture exotique que Trump entretient auprès de la nation qu’il dirige. Comme les cités antiques, l’Amérique se laisse hypnotiser par son propre story telling. Elle se raconte en permanence sa propre histoire : sur les écrans, dans les romans de gare, les magazines et la publicité – là où Trump a s’est constitué en modèle.
C’est son étrange roman national. Pour le théoricien littéraire Marthe Robert, le roman procède justement d’une croyance bâtarde et fictive dans l’auto-engendrement d’un personnage Don Quichotte qui oppose au monde son désir de grandeur, sa révolte, son souhait de renverser la table ; provoque reçoit en échange des railleries.
L’Amérique cultive la même attitude. « Née d’une mère européenne et d’un père inconnu », l’Amérique s’est faite volontairement bâtarde. Car si sa mère est bien européenne, son père inconnu est une insémination du fantasme. À l’observation, tout ou presque lui vient d’Europe. Sa langue, sa culture, son architecture, ses institutions ont la même origine que sa population. Prolongement du vieux continent, elle s’obstine à se penser comme sa rupture en revendiquant son « exceptionnalisme ».
Cet exceptionnalisme, elle l’a halluciné en une « destinée manifeste ». Le concept fut formulé au XIXe, et a offert à l’Amérique de se penser comme une nation missionnaire, promise à étendre au monde sa parole bienfaisante. Il s’enracine aussi dans le discours des pères fondateurs : en s’adressant à la nation américaine, le président Washington dit aussi au monde qu’aucune de ses frontières ne saurait faire obstacle au Bill of rights. La souveraineté a vécu, avec elle l’Europe et une idée de la civilisation. Reniant un monde déchu, les premiers colons l’avaient fui, bible à la main, au cœur la haine du papisme et le rêve d’édifier une nouvelle Jérusalem sur la colline.
Le liquidateur
Le fameux rêve américain est aujourd’hui contrarié. La gigantesque classe moyenne qui l’incarne est largement déclassée, les communautés s’affrontent en son sein et à l’international, l’Amérique déploie une diplomatie véhémente pour pallier le réel recul de sa puissance. Projet politique audacieux, l’Amérique est entrainée sur la pente d’un échec dont les écrivains européens eurent les premiers l’intuition quand Tocqueville décrivait les congestions de sa jeune démocratie, Kipling et Stendhal moquaient sa vulgarité et Baudelaire sa « grande barbarie éclairée au gaz. »
Donald Trump ne s’y est pas trompé. Candidat, Il a d’abord fait voltiger tous les mensonges sur lesquels l’Amérique avait vécu : concorde intercommunautaire, indéfectibilité du rêve américain et guide « du monde libre ». Président, il a cessé de confondre ses intérêts avec ceux du monde et ceci est explicite depuis le premier jour de sa présidence. L’Amérique de Trump est comme Athènes dans le dialogue mélien de Thucydide, « ne prétend pas que sa domination est juste. »
Et pour nous ?
Plus important encore, et novateur dans les discours de son Président : ni l’Amérique ni l’occident ne sont définis comme une auberge espagnole ou un projet politique à visée internationale. Son discours de Varsovie du 6 juillet 2017 était clair et assez profond. Donald Trump y définissait l’occident comme une civilisation parmi d’autres. Un point sur la carte. Avec un dedans et un dehors. Certains qui y appartiennent, d’autres qui n’y appartiennent pas. Elle a son caractère : « faith, family, freedom » et ses frontières.
Jadis Empire – à ce titre ontologiquement belliqueux et projeté vers l’universel – l’Amérique semble aujourd’hui se penser comme une nation. Classé comme « isolationniste» Trump a amorcé un retrait de la puissance américaine alors que la folie des grandeurs géopolitiques de ses prédécesseurs avait saigné son peuple, le Moyen-Orient et les finances publiques. Cette tendance s’enracine profondément dans l’histoire de la droite américaine alors que les néoconservateurs l’en avaient éloignée. C’est la thèse principale du dernier livre de l’Universitaire Paul Gotfried : derrière le faste et les outrances, Trump réapprend à l’Amérique qu’elle doit jouer un rôle plus modeste dans le monde – ceux de sa conversation et de ses intérêts essentiels.
La fin d’un Empire, le retour d’une Nation ?
Il est assez rare, sauf dans les fables, qu’une puissance se fasse meilleure par la seule loi du plus fort. Une idéologie sert toujours à habiller la domination par le généreux prétexte de l’altruisme. La Russie sous l’URSS dissimulait sa politique panslaviste avec le prétexte communiste. L’idéologie américaine – celle du marché et des droits de l’homme – qui servait de couvert utile à l’impérialisme américain n’inspire plus son président. Il ne cache pas son dédain pour la tradition missionnaire de ses adversaires démocrates, de Wilson ou Roosevelt ni pour les néo-conservateurs qui pour beaucoup soutiennent Joe Biden. Il a compris que l’Amérique, comme nation, risquait de se diluer dans le même magma que celui proposé – et imposé – au monde en même temps que l’économie globalisée mettait en péril des millions de ses citoyens.
La fin d’un empire vient moins souvent de la résistance des peuples sujets que de la lassitude d’une nation à en payer le prix. La valeur des nationalités s’était rappelée à la Russie en 1991 via la figure paradoxale et burlesque d’Eltsine tenant péniblement debout sur un char en signe de défi à un régime supranational qui s’effondrait. Et le personnage Trump est inattendu, choquant et exubérant ; comme sans doute l’est l’Amérique. Malgré les outrances, malgré les diarrhées verbales, malgré la débandade sanitaire, malgré sa possible défaite, Donald Trump nous a peut-être fait vivre un basculement historique.
Pour l’auteur de Juger la Reine, tout s’est joué entre le 17 et le 23 juin 1789 : la fin de mille ans de monarchie et l’avenir de la France. Restituant, grâce à des sources très variées, l’atmosphère de ces journées, l’historien explore trois évènements fondateurs de tout ce qui suivra, de la Déclaration des droits de l’homme à la Terreur en passant par tous les avatars ultérieurs de la longue guerre civile française. Repondant à François Furet, il affirme que la Révolution n’est pas terminée.
Élisabeth Levy. Votre livre[tooltips content= »Sept jours – 17-23 juin, la France entre en Révolution, Tallandier, octobre 2020″](1)[/tooltips] se concentre sur la semaine du 17 au 23 juin 1789. Pourquoi l’histoire populaire retient-elle de tout autres dates ?
Emmanuel de Waresquiel. Parce qu’en France, on a toujours été plus attaché aux symboles qu’aux réalités qui se cachent derrière eux. La Bastille est très vite devenue le symbole de l’insurrection populaire et de la prise du pouvoir par le peuple, donc un acte fondateur. En réalité, elle n’a jamais été « prise », elle s’est rendue. Le peuple ne l’a pas plus attaquée parce qu’elle était « l’antre du despotisme », mais parce qu’il s’y trouvait de la poudre. Le roi et son gouvernement étaient déjà nus le 14 juillet 1789. Les choses se sont jouées avant, en juin, avec trois événements liés entre eux et qui contiennent en eux-mêmes toute la Révolution et tout ce qu’elle deviendra par la suite, jusqu’à la guerre civile et la Terreur de 1793. Reste qu’en une semaine, tout est accompli, la révolution politique, mais aussi la révolution sociale.
Commençons par le 17 juin : les députés du tiers état se constituent en Assemblée nationale indivisible en adoptant la motion de Sieyès. En quoi s’oppose-t-elle à celle de Mirabeau ?
Mirabeau propose de faire des députés les représentants du « peuple français ». Dans son esprit et dans celui de nombreux députés du tiers état, le peuple n’est pas la nation. Il n’en représente que la part la moins éclairée. Il est un allié nécessaire, mais un allié dangereux. Quoi qu’il en soit, Mirabeau préserve ainsi ceux qui restent : les représentants de la noblesse et du clergé, et tout autant le roi. Toutes les déclarations de Louis XVI, depuis son avènement au trône en 1774 et jusque sous la Révolution, qu’il n’a par ailleurs jamais comprise, tournent autour de cette même idée : « Je ne fais qu’un avec la nation. » En se déclarant unilatéralement les représentants de la nation, les députés séparent le roi de cette dernière et le privent du même coup de sa sa légitimité. En quelques jours et après mille ans de droit divin et d’incarnation monarchique, la souveraineté change brutalement de camp. C’est cela la « table rase » évoquée par François Furet. De plus, le même jour, ils placent la dette publique sous la protection et l’honneur de la nation, privant le roi du plus important de ses pouvoirs régaliens, celui de lever l’impôt.
Les Français évoquent la raison et pourtant, ils sont habités par leurs désirs, leurs fantasmes
On se heurte immédiatement à un paradoxe français. L’aspiration à l’« indivisibilité » se conjugue avec une conflictualité permanente.
On peut dire que la guerre civile française a commencé à l’instant où les députés du tiers état se sont constitués en Assemblée nationale, non pas par un contrat passé avec le roi et les deux autres ordres, mais contre eux. En se proclamant seuls représentants de la nation et en déclarant cette dernière « indivisible », ils renvoient les deux autres ordres du royaume à l’inexistence politique et sociale, à leur « inutilité ». « Mauvais citoyens », « privilégiés », « ennemis », « traîtres », « complot » : on trouve déjà dans les discours de juin 1789 les mots de la Terreur. Toute l’habileté des députés du tiers état est d’avoir fait croire à l’opinion que les exemptions et privilèges fiscaux ne touchaient que les nobles et le clergé, soit un peu moins de 500 000 personnes sur une population de 26 millions d’habitants, comme s’ils ne bénéficiaient pas aussi de ces derniers : pays d’État, corps de ville, corporations, etc. Le décret du 17 juin est un décret de combat.
Trois jours plus tard, le 20 juin, trouvant porte close, les mêmes députés du tiers se rendent au Jeu de paume tout proche et jurent de ne se séparer que lorsqu’ils auront donné une constitution à la France.
Les députés du tiers s’étaient déclarés Assemblée nationale indivisible le 17 juin. Le 20 juin, ils se déclarent Assemblée constituante, unanime et indissoluble. Le 23 juin, c’est le dernier épisode. Le roi et le gouvernement tentent de reprendre la situation en main.
Mais les trois discours de la séance royale du 23 juin résument l’impasse dans laquelle se trouve l’absolutisme monarchique. D’un côté, une velléité de modernisation libérale, de réformes administratives et fiscales ; et de l’autre, le maintien d’un ordre social inégalitaire qui fonde la légitimité même du pouvoir royal. En conséquence, il ne vient pas une seconde à l’esprit de Louis XVI de réunir les ordres séparés au sein des états généraux en une assemblée unique qui voterait « par tête » et donnerait une quasi-majorité au tiers état. De même, les états généraux restent, dans son esprit, un organisme de conseil et non de décision essentiellement réuni pour éviter une banqueroute qui guette le pouvoir depuis des années. À l’issue de la séance du 23 juin, le roi demande aux députés des trois ordres de se retirer dans leurs chambres respectives. La noblesse et une partie du clergé s’exécutent. Les députés du tiers s’y refusent et dans la foulée, se déclarent inviolables, ce qui est inouï. Ils représentent désormais la nation et n’ont plus d’ordre à recevoir du roi. Cependant, la réponse de Mirabeau au grand maître des cérémonies Dreux-Brézé – « Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple et que nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes » – a été inventée de toutes pièces a posteriori. Les mots « peuple » et « maître » n’apparaissent que plus tard, à partir de 1791. En réalité, les avocats et les juristes du tiers état sont loin de représenter le peuple au nom duquel ils parlent. La France est agricole et rurale à 80 % et seule une poignée de députés du tiers appartient à ce monde-là.
Les députés du tiers état ont trop lu !
Vous revenez souvent sur le pouvoir des. Les mots qui fabriquent le réel : c’est la définition de l’idéologie.
Les députés du tiers état ont trop lu ! Beaucoup appartiennent à ces « sociétés de pensée » décrites par Augustin Cochin au siècle dernier (académies, sociétés de lecture, loges maçonniques), qui sont autant de laboratoires des idées des Lumières, des philosophes à Jean-Jacques Rousseau, des droits naturels au contrat social. Pourtant, rares sont ceux qui comme l’abbé Sieyès ont véritablement pensé la représentation comme le bras politique et légitime de la souveraineté nationale. Nombre de députés du tiers réclament une constitution sans très bien savoir ce qu’elle sera. Il ne faut pas oublier non plus leur origine robine. Les trois quarts d’entre eux appartiennent à la basoche et aux offices de judicature : procureurs, notaires et surtout avocats. Ils sont élus parce qu’ils sont les seuls à maîtriser le discours et la parole, sur fond d’abstention et d’émeutes, sans aucun contrôle de la part du gouvernement royal. En vérité, leur amour des mots, leur goût des abstractions tiennent moins au Contrat social de Rousseau qu’à leurs « Mémoires à consulter », aux prétoires et aux plaidoiries. Par expérience, ils ont tendance à vouloir tordre le réel, à l’adapter aux catégories du droit.
Peut-être découvrent-ils aussi ce qu’on n’appelle pas encore la « liberté d’expression » ?
Oui, mais c’est une autre histoire. L’opinion, le déferlement des brochures ont évidemment joué un rôle essentiel. Mais je veux souligner ici que, pendant toute la Révolution, les luttes de factions ont été des luttes de mots. Qui détient la tribune détient le pouvoir, pourvu que les
sections sans-culotte parisiennes prennent ces mots pour des vérités. Il y a dans la Révolution française une dimension littéraire. Certes, contrairement aux Cent jours et aux révolutions de 1830 et de 1848, 1789 n’a pas eu d’écrivains de génie – ni vraiment Chateaubriand qui était à peine là, ni Stendhal, qui était trop jeune, ni Hugo, qui n’était pas né. Plus tard, c’est surtout la Terreur qui inspirera ces derniers (voyez le 1793 de Victor Hugo), pas la « promesse » de 89. Reste qu’en France, les mots précèdent les choses. Comme l’écrit Tocqueville dans ses Souvenirs de 1848, il y a un peu d’un homme de lettres dans chaque Français, dans la mesure où il accorde plus d’importance à ce qu’Adolphe Thiers appelle « le réel d’imaginaire », qu’au réel tout court. Les Français sont les fils dénaturés de Descartes. Ils évoquent sans cesse la raison et pourtant ils sont littéralement habités par leurs rêves, leurs désirs, leurs fantasmes. Avec eux, les symboles prennent bien souvent le pas sur l’histoire, sur le passé, sur la complexité des choses et du réel. En découvrant le décret du 17 juin, le comte de Virieu, un noble libéral, n’en revient pas de ce pouvoir des mots. À ce compte-là, plaisante-t-il, il ne me reste plus qu’à me déclarer pape pour l’être. Or, cette dimension est essentielle si on veut comprendre la dynamique révolutionnaire. Les mots de 1789 sont déjà ceux de la Terreur.
La révolution du tiers état ressemble beaucoup à une revanche trop longtemps différée sur la noblesse et le clergé
En somme, la prétention à changer le monde par le verbe annonce la logique terroriste ?
Je me garderais bien de le dire comme cela. Plutôt que de « terrorisme », je préfère parler d’atmosphère et de climat. En 1789, le climat qui a porté nombre de Français à l’utopie, à l’enthousiasme, à la justice et au bonheur n’était pas si printanier que cela. La révolution du tiers état ressemble beaucoup à une revanche trop longtemps différée sur la noblesse et le clergé. Elle est faite aussi de jalousies, de haines, de ressentiments, de suspicions réciproques.
Les députés du tiers disent : « Nous sommes la nation », ce qui signifie « nous sommes toute la nation ». Et les « autres », que deviennent-ils ?
La démonstration de juin 1789 – largement revisitée et magnifiée par la suite – est une démonstration d’unanimité. L’indivisibilité fonde la nation et en même temps elle porte les conséquences tragiques de son absolutisme. Elle ne suppose aucune forme d’opposition. Elle crée à mesure des dissidents, des traîtres et des ennemis. Et ceux-là bientôt mériteront la mort. Le premier dissident de la Révolution est un obscur député du tiers état, Martin-Dauch, qui le 20 juin fut le seul à refuser de prêter le serment du Jeu de paume. Le roi, pensait-il, ne serait pas content si on ne lui demandait pas sa sanction. Dans son tableau du Serment qui fixe à jamais la mémoire de cette journée, le peintre David en a fait un traître d’anthologie. Il ne sera pas le dernier.
De même, le « suspect » est né dans les discours de juin 1789. Les « attentats » contre la nation souveraine qui très vite ont pris la forme d’obscurs complots aussi. Le premier complot dénoncé en juin par les députés du tiers état et par l’opinion révolutionnaire, c’est celui dit des « aristocrates ». Le mot signifiait jusqu’alors le gouvernement des meilleurs. Désormais, l’aristocrate identifié aux nobles ou à leurs amis est un traître. Le complot, réel ou supposé, est au cœur de la dynamique révolutionnaire.
Vous tournez autour du pot, mais faut-il comprendre que 1789 annonce 1793 ? Pardon de cette question tarte à la crème, mais la Terreur était-elle inévitable ? Au demeurant, pourquoi écrire terrorisme entre guillemets ?
La terreur doit se comprendre dans un contexte de guerre civile beaucoup plus que comme un corpus idéologique. Née en septembre 1792, la République est très vite en danger de mort : guerres de Vendée, insurrection de Lyon, de Toulon, guerres extérieures. La Terreur a été l’arme politique déployée par les jacobins pour la sauver. Nous sommes encore au xviiie siècle. Le sens des mots doit être compris à l’aune de ce siècle. Si l’on s’en rapporte à L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, « terroriser », c’est jeter l’effroi dans les rangs de l’adversaire. Du reste, la terreur s’exerce tout autant du côté de la contre-révolution que de la Révolution. La Terreur n’est donc pas une idéologie totalisante et totalitaire comme elle l’a été au xxe siècle, c’est une arme de combat. Il n’y a jamais eu véritablement de gouvernement de la Terreur. C’est un membre du club des Jacobins qui met la Terreur à l’ordre du jour, pas la Convention nationale. Cette période a été un immense bazar fait de conflits d’intérêts et de pouvoirs entre des factions politiques, des comités, des administrations qui se tiraient dans les pattes les unes les autres, où personne n’a été vraiment capable d’organiser quoi que ce soit. Dans l’esprit des révolutionnaires, elle était un moyen (atroce) de « légitime défense ». Ce qui ne la justifie pas pour autant.
Chez Lénine aussi, c’est un moyen…
Elle est au cœur du projet communiste dès la révolution d’octobre 1917 : une minorité s’empare des moyens de la contrainte et du pouvoir. Au contraire, les révolutionnaires de 1789 pensent la Révolution comme universelle et indivisible. Personne n’a pensé à l’époque que cela conduirait tout droit à la Terreur.
Selon vous, les révolutionnaires inventent la politique. Sauf que la politique ne crée pas les clivages, elle les représente dans un théâtre prévu à cet effet.
Ça c’est le parlementarisme dont l’apprentissage se fait surtout après la Révolution, sous la Restauration et la monarchie de Juillet. La politique naît en 1789, et. On ne conçoit pas à cette époque qu’il puisse exister des minorités et des majorités d’assemblée. C’est pour cela qu’on prête serment.
En quoi cette semaine est-elle fondatrice et la France qui en est issue déjà la nôtre ?
C’est à ce moment-là que la politique naît en France, et elle naît avec une disposition particulière à la conflictualité. Le complot sur lequel je reviendrai habite encore nos imaginaires. De même l’irruption de la morale en politique au nom de la vertu. Des 1789, les notions de bien et de mal traversent les discours des députés les plus radicaux comme Robespierre. Et ces catégories morales vont très vite être érigées en une sorte de ligne de partage entre les pauvres et les riches. Souvenez-vous de l’apostrophe de Joseph Fouché, le futur ministre de la police, en 1793 : « Ici on rougit d’être riche et l’on s’honore d’être pauvre. » Enfin, la Révolution s’est accomplie au nom de la transparence, contre le « secret du roi ». Ce sont les députés du tiers qui les premiers, et contre les ordres de ce dernier, rendent leurs délibérations publiques. La caisse de résonance de l’opinion leur était indispensable. Les rapports métaphoriques de l’ombre et de la lumière hantent les esprits de 89. Plus de comptes publics secrets, plus de diplomatie secrète. Le secret est contre-révolutionnaire. En même temps, très vite, les révolutionnaires vont réaliser qu’il n’y a pas de politique et de légitimité du pouvoir sans une part de secret.
La Révolution, écrivez-vous, c’est à la fois les droits de l’homme et la Terreur. Est-ce encore ce qui nous constitue ?
Les droits de l’homme étaient déjà violés avant même que l’encre de la Déclaration des droits de l’homme n’ait eu le temps de sécher, à commencer par la liberté d’opinion. De même la séparation des pouvoirs. Dès le 23 juin, Mirabeau érige la surveillance et la dénonciation en vertus citoyennes. La Révolution a été une vaste machine surveillante, depuis les comités de recherches de l’Assemblée nationale et de la Commune de Paris jusqu’aux innombrables comités de surveillance de 1793. De la surveillance, on passe à la dénonciation. Et de la dénonciation à la délation, la frontière est mince. Plus besoin de preuves, l’intention suffit pour vous condamner à mort.
Vous tireriez un fil allant de la délation de ces années à 1940 ?
Je pense que cette pratique est dans l’ADN français. Est-elle née pendant la Révolution ? En tout cas, c’est à ce moment-là qu’elle a été politisée et érigée en nécessité politique, puis en vertu républicaine.
On le sait, la mémoire réécrit l’histoire. La mémoire nationale a eu tendance à faire des débuts de la Révolution une sorte de conte de fées…
Dans la reconstruction mémorielle de la séquence fondatrice de la Révolution, l’ennemi, le traître, le complot, le secret, la haine du riche n’apparaissent pas. Pendant plus d’un siècle, on a voulu célébrer la nation unanime, l’égalité, la liberté et la fraternité. À lire les documents contemporains de l’événement, les esprits étaient beaucoup moins iréniques. Mais cette réécriture était essentielle, car elle est au cœur de la légitimité républicaine.
La nation française s’est constituée en sept jours après mille ans de monarchie
Pendant très longtemps, l’interprétation qu’on avait de la Révolution a été un marqueur politique. Autrement dit, peut-il exister une seule histoire de la Révolution ?
De ce point de vue, je me vis un peu comme un suiveur de François Furet. La Révolution ne peut être étudiée « de l’intérieur » que pour la condamner ou la glorifier. Pour la comprendre, il faut en sortir. Je ne fais pas d’idéologie, j’essaie de comprendre la façon dont les choses se sont passées et dont on les a sublimées.
La nation française s’est constituée en sept jours après mille ans de monarchie. La Révolution française a été à la fois politique et sociale, ombrageuse, absolutiste et guerrière. Certes elle s’inscrit dans un cycle qui traverse toute la seconde moitié du xviiie siècle (la révolution américaine, celle de Genève, de la Hollande, du Brabant), mais elle n’est comparable à aucune autre. La « table rase », c’est Français. Je vais vous donner un seul exemple. La Révolution s’est faite sur la négation du passé, jusqu’à l’iconoclasme de la Terreur : « L’histoire n’est pas notre code », disait en 1789 le pasteur Rabaut Saint-Étienne, l’un des « pères fondateurs » de la souveraineté de la nation. D’où la volonté de créer un homme régénéré, un républicain tout neuf. C’est pour cela que tout ce qui a précédé est très vite devenu « l’Ancien Régime ».
Sauf qu’on n’éradique pas si aisément le vieux monde…
En effet sauf à réinventer la société française, ce qui arrivera peut-être un jour, la Révolution porte en elle-même son incomplétude. Mais pour l’instant, nous sommes encore les héritiers d’une double culture. De l’Ancien Régime, nous avons conservé le goût des préséances, des hiérarchies et des privilèges. Il n’y a pas plus de grades, d’échelons et de titres que dans l’administration française. Ne nous étonnons pas dans ces conditions de nos flagorneries. Il restera toujours en nous quelque chose du courtisan. Puis, à nos traditions d’Ancien Régime sont venues s’ajouter celles de la Révolution, notamment un attachement indéfectible à l’égalité. Résultat : tout en léchant les bottes de notre supérieur, nous avons furieusement envie de lui couper la tête. Je le dis en souriant, mais nous sommes tout de même un peu schizophrènes.
Allez, pour finir, un petit jeu. Qu’auriez-vous été ?
Si je me réfère à mes origines sociales, même si je n’ai certainement pas le fétichisme du déterminisme et des héritages, j’aurais peut-être été assez proche de ces aristocrates libéraux qui formaient alors la minorité de l’ordre de la noblesse. Ces gens prônaient sincèrement des réformes. Mais en 89, l’affrontement l’a emporté sur le compromis – ce fut le « modèle breton » avec ses combats de rue, ses morts et ses haines entre la bourgeoisie et la noblesse – en particulier à Rennes en janvier 1789.
Mais pour revenir à votre question initiale, j’aurais été anglais, à l’image de l’agronome Arthur Young, éberlué de ce qu’il voyait et entendait. Comme lui, je suis incapable de comprendre la théocratie d’Ancien Régime, l’alliance du trône et de l’autel comme l’on disait (« Mon royaume n’est pas de ce monde ») et pas plus cet absurde renversement de sacralité du côté des hommes et de la République qui s’opère par le serment du 20 juin 1789. La transformation mémorielle des grands principes révolutionnaires en promesse fondatrice porte en elle tout à la fois nos espoirs et nos déceptions. D’où ma volonté de traiter cette séquence en l’observant des deux côtés, du côté du roi et du côté de la Révolution. Contrairement à Furet je ne pense pas que la Révolution soit devenue « un objet froid ». Elle nous a donné en héritage, pour le meilleur et pour le pire, des pratiques politiques, et plus encore une sorte de psychologie invisible. Ses paradoxes sont toujours à l’œuvre aujourd’hui, entre la représentation parlementaire et la rue, la transparence et le secret, les rêves et la raison, l’oubli du passé et sa transmission, et jusqu’à nos divergences sur notre actuel modèle économique et financier. Par exemple, la haine de la finance et de l’« agiotage » –spéculation comme on disait à l’époque – est née à droite, en 1789, avant de passer à gauche. Comme la décentralisation, comme l’écologie, comme beaucoup d’autres choses. Bref nous sommes encore les enfants de 89, des enfants un peu grognons. Nous n’avons pas fini de faire l’apprentissage de nos illusions.
Sept jours – 17-23 juin, la France entre en Révolution. Tallandier, octobre 2020.
En ne défendant ni Roman Polanski face à la meute néoféministe ni nos libraires face à Amazon, la Ministre de la Culture déçoit.
On se souvient que dans 1984, le Ministère de la Vérité (« Miniver » en novlangue) s’occupe de la Propagande, et celui de l’Amour est chargé de la torture. Nous n’en sommes pas loin : au Ministère de la Culture on nous a installé Roselyne Bachelot. Dans la novlangue du macronisme comme dans celle inventée par Orwell, les mots signifient à peu près le contraire de ce qu’ils disent.
J’avoue que j’ai eu autrefois un préjugé favorable pour Bachelot, dont les tailleurs flamboyants contrastaient avec le sérieux tristounet des sarkozystes. Une pharmacienne au ministère de la Santé, pourquoi pas ? J’aurais dû me méfier, on y a bien installé depuis un médecin qui passe son temps à inquiéter les gens bien portant, qui sont probablement des malades qui s’ignorent, comme dit Knock, et à désespérer les vieux…
Puis elle a révélé sa nature profonde, en devenant l’une de ces créatures médiatiques interchangeables avec lesquelles on fait de jolies couvertures pour les hebdos-télé. Avoir participé aux Grosses têtes a laissé des traces. C’était une femme souriante et apparemment consciente de ses limites, un bon point pour un ministre auquel ses laquais murmurent chaque matin « Monseigneur est beau » — comme Montand dans la Folie des grandeurs — et qui finissent ordinairement par le croire. Elle est devenue une caricature.
Ça a débuté comme ça : si elle avait été ministre de la Culture le 28 février dernier, lorsque J’accuse a été récompensé (fort justement) par l’Académie de l’entre-soi cinématographique, « je me serais levée et je serais partie », comme Adèle Haenel, pour protester contre l’attribution d’une énième récompense majeure au plus grand réalisateur français.
Qu’un ministre, qui par fonction doit rester au-dessus de la mêlée, prenne modèle sur les comportements hystériques d’un quarteron de starlettes nulles et d’acteurs à la ramasse désireux de se faire un peu de publicité sur le dos d’un génie, voilà qui nous donne une idée de la dégringolade de la fonction, depuis Malraux.Qu’un ministre se rapetisse à son être de femme, et qu’une femme se ramène à sa fonction ovarienne et déclare sa solidarité avec quelques imbéciles du même sexe me sidère. Mais je ne devrais pas m’étonner, après tout, juste après les Césars, et parce que j’expliquais en cours que 1. Polanski était français et ne ressortait pas des lois américaines et que 2. en tout état de cause, et quelle que soit la qualification d’actes commis il y a 60 ans avec la bienveillance de la mère de la victime supposée et le pardon réitéré de cette dernière, il n’y avait même pas lieu d’enquêter, les faits étant prescrits ; et qu’enfin 3. si nous devions traîner en justice tous les grands artistes ou écrivains, de l’un ou l’autre sexe, qui furent de très vilains garnements, le monde de la culture serait un désert global… j’ai eu la surprise de trouver, sur les murs de mon lycée, cet implacable raisonnement mathématique produit par des élèves de classe préparatoire — une bonne indication de la hausse continue du niveau : « Polanski violeur / Brighelli complice ».
Et « Céline antisémite / Brighelli complice » ? Je n’y ai pas eu droit juste parce que ces demeurées n’y ont pas pensé, ou qu’elles n’en sont pas encore à avoir lu Céline ?
Sur ce, confinement. Bachelot, qui doit pourtant être vaguement chargée de la défense du Livre, a décidé dans une langue qui n’est pas exactement celle de Molière que les libraires seraient juste autorisés au « click and collect ». Autant leur mettre une balle dans la nuque tout de suite. Ceux qui avaient tout juste survécu en mai mourront pour le compte.
D’autant qu’au même moment, les rayons « librairie » des grandes surfaces continuaient à vendre la bibliothèque rose, et que la FNAC était autorisée à rester ouverte, sous prétexte que la chaîne vend aussi des équipements informatiques indispensables au télé-travail.
Roselyne Bachelot est donc — comme le reste du gouvernement, d’ailleurs — ministre de ces acteurs majeurs de la vie intellectuelle que sont Auchan et Leclerc, et d’un groupe qui vend pêle-mêle « produits » culturels et gadgets de geeks. Dans une fiction orwellienne, ce « ministère de la Culture » ne garderait plus son nom que par antiphrase. D’ici peu, Cyril Hanouna revendiquera le Ministère de l’Éducation. Il pourra y défendre la laïcité…
Devant le tollé provoqué par cette décision ubuesque, le gouvernement a courageusement franchi le pas : la FNAC et les grandes surfaces ont elles aussi interdiction de vendre des livres. Un peu comme si les salariés du public, protestant contre les salaires supérieurs de leurs homologues du privé, obtenaient finalement que ces derniers soient ramenés au SMIC. L’idée même d’interdire des rayons spécifiques dans des magasins par ailleurs ouverts ne pouvait germer que dans la tête des acculturés qui nous gouvernent. Idée qui ouvre un boulevard à Amazon et autres distributeurs internationaux. L’ubérisation de la culture est en bonne voie.
Évidemment un livre — même tout fraîchement sorti des presses — est toujours un regard rétrospectif. Et la modernité, qui veut croire qu’elle a tout inventé, ne regarde qu’en avant. Il en est de même pour les films — et les vendeurs de CD / DVD sont eux aussi les objets de la vindicte bachelotienne : ça ne peut être un hasard. Nous ne regarderons donc que ce qui sera proposé dans les lucarnes des GAFAM pendant un mois. Avec un peu de chance, nous en prendrons l’habitude, nous quémanderons une nouvelle série Netflix comme les chiens jappent pour avoir leur pâtée. Certains se résigneront plus aisément, puisqu’il leur suffit d’avoir le Coran. Avec un peu de chance, nous finirons tous bêtes à bouffer du foin — à l’image de certains zéros qui ne multiplient que parce qu’ils sont ministres.
Quand j’ai quitté Paris ce 13 juillet 2020, j’étais dans la peau d’Ulysse revenant à Ithaque. Mais nulle Pénélope ne m’attendait. Le voyage avait été tumultueux. Il touchait à son terme. Ma vie aussi d’ailleurs. Elle n’avait été ni pire, ni meilleure que ce que j’en espérais. J’avais échappé aux pièges de Calypso. Mais le spectacle qui s’offrait à moi, à la Gare de Lyon, me fendait le cœur. Des masques partout, des contrôles partout. De la misère partout. J’abandonnais une ville sinistrée qui m’avait procuré tant de plaisirs et qui peu à peu se délabrait : j’assistais à la fin d’un monde et d’un art de vivre.
Je n’avais plus rien à y faire : la presse était moribonde, l’édition sinistrée et mes amis, quand ils n’étaient pas morts comme Dominique Noguez ou Clément Rosset, n’étaient guère en meilleur état que la ville qu’ils chérissaient encore. Ce qui m’attristait le plus, c’est que tout esprit de révolte avait disparu. Avec les masques, on était parvenu à museler un peuple. Une nouvelle religion, le covidisme, s’imposait au nom de l’hygiène sans rencontrer la moindre résistance. Elle était même plébiscitée.
Joseph Goebbels qui était un maître dans l’art de la propagande, avait écrit : « Nous ne voulons pas convaincre les gens de nos idées. Nous voulons réduire leur vocabulaire de telle façon qu’ils ne puissent plus exprimer que nos idées. » Ce dont il avait rêvé, s’était réalisé à l’échelle planétaire. Bref, j’avais connu le meilleur à Paris. Il n’était pas indispensable qu’à quatre-vingt ans, je subisse le pire. Dans le TGV Lyria où j’étais seul, je songeais au mot de Dostoieski : « Il n’y a qu’une seule chose que les hommes préfèrent à la liberté, c’est la servitude. »
Il me restait peu de temps à vivre. Autant m’installer dans un Palace, comme Nabokov ou James Hadley Chase. Mon ami Cioran en avait rêvé. À défaut de Pénélope, il serait à mes côtés. Je contemplais le lac Léman. Jamais il ne m’avait paru si beau. J’éprouvais le sentiment du prisonnier libéré de sa geôle. Ou d’Ulysse de retour à Ithaque. Était-ce le point final de ma vie ? J’ai bien peur que oui, tout en me réjouissant d’avoir évité le pire. Adolescent, je voulais être écrivain à Paris. Je l’ai été. Je pensais que Lausanne est la ville idéale quand on est très jeune ou très vieux.
Le poète et romancier Yves Charnet recolle ses papiers dans un émouvant journal d’automne
Il y a des écrivains pleins de larmes, toujours en débord, dont l’impudeur ouvre les vannes à la belle et grande littérature. Charnet, poétologue nivernais selon la formule employée jadis par le président Chirac ne guérit pas de son enfance, de ses blessures, de ses errements, de son droit d’inventaire, de cette amertume que même les diplômes encadrés au-dessus de la cheminée n’apaisent pas. Son mal-être est communicatif, ses nuits blanches nous hantent. Il ne suffit pas de déverser ses peines, de se lover dans la débine, d’énumérer ses ratages pour intéresser le lecteur-voyeur.
Arme à double-face
L’autofiction est une arme à double face, cruelle pour les auteurs truqueurs, pénétrante pour ceux qui comme Charnet ne sont pas avares de leur talent, de leur indiscrétion, de leur chute(s) en cascade. Cet ex-premier de la classe met sa carcasse sur la table, sa peau entre nos mains, il n’en tire aucune vanité, il se passerait bien de cet exercice d’expiation, la gloriole trop peu pour lui, il n’est pas homme à travestir le malheur.
La réalité est assez triste comme ça. Le dévoilement grinçant, gênant de son intimité, outrancier, ridicule quelquefois et féérique est un passage obligé pour celui qui a décidé, très jeune, de se consacrer à l’écriture. Cet art-là ne connaît pas la demi-mesure, il disqualifie les chipoteurs et les arrangeurs du quotidien. Il faut payer cash (par la plume) et passer à la caisse enregistreuse. Charnet le styliste équilibriste a choisi ou plutôt le destin s’est chargé de l’aiguiller vers une écriture à l’os, sur le nerf des sentiments, à la limite du supportable, dans un paysage désolé où l’auteur n’en finit pas de se détester.
Oh combien il hait le reflet de son miroir. Les écrivains qui s’engagent dans cette voie prennent énormément de risques, car la moindre fausse note désaccorde la sincérité de l’ensemble. Charnet, en liquidation permanente, en recherche d’héritage, se retrouvant sans un éditeur, semble cet éternel débiteur de la vie. Ce provincial égaré dans la cour des adultes, fils de rien ou de si peu, qui doit batailler avec les autres, les élus, les beaux parleurs et la Vieille Dame, personnage central, pivot et bascule, de son existence.
Gamin surnuméraire
Dans son dernier ouvrage Chutes aux éditions Tarabuste, il se souvient de ses quelques succès au temps lointain des concours prestigieux, de ses débuts claironnants dans l’édition germanopratine là-haut sur la montagne Sainte-Geneviève, de cette nostalgie épidermique des bords de Loire aussi (é)mouvante que ces invisibles bancs de sable, des acteurs de cinéma, les Gabin et Delon, pères de substitution dont l’image sur grand écran éclaire le chemin encombré d’un gamin surnuméraire.
À la manière d’un Georges Perros ou d’un Jean-Claude Pirotte, on titube souvent avec Charnet, on tombe bas et puis, au détour d’un paragraphe, on respire à nouveau, on s’accroche à une mélodie, la chanson française comme garde-corps. Serge Lama en frère protecteur qui en connaît un rayon en abandons et la musique de Morricone, ce délicat baume sur l’âme. Chutes ne ressemble à rien de ce que l’édition produit actuellement, sorte de journal cabossé, collecteur d’impudences et d’imprudences, bilan d’une cinquantaine désarticulée, sec et mélancolique, digressif et anatomique, tout simplement ailleurs. « Tu écris ces lignes à Nevers. Dans la chambre de ta mère. Il n’y a plus qu’une petite lumière. Sur cette table de bois. Elle dort depuis longtemps. L’héroïne taboue de tous tes bouquins. La Vieille Dame ne sait rien de ton naufrage. Et de cette cargaison de merveilles envoyées par le fond » lance-t-il, le souffle fatigué, la voix pâteuse, le corps endolori.
La littérature est une maladie d’amour
Alors pourquoi aime-t-on l’œuvre de Charnet et que tous ces livres nous touchent ? Son art funambule s’inscrit dans une tradition du désespoir transcendé, de la marge buissonnière, d’une littérature sauvage, indomptable et carnassière. La littérature est une maladie d’amour pour tous les garçons perdus. On vient chercher chez Charnet le substrat du désordre et de la solitude, on y croise les fantômes de Blondin et de Villon, on a la gorge serrée quand Tillinac, son éditeur historique, disparaît et que tout fout le camp. À la fin, il reste ses mots, cette bouée de sauvetage qu’il nous tend au milieu de la tempête.
Le centre Pompidou propose une exposition intitulée « Global(e) Resistance », qui réunit des plasticiens ayant « une pratique à la fois artistique et politique, voire activiste ». Un accrochage conjuguant hermétisme et militantisme ne fait que souligner le divorce entre l’art contemporain et le public.
Parfois, en matière d’art contemporain, j’ai des idées vagues restant à l’état d’impuissantes maugréassions. Et puis, tout à coup, fortuitement, à l’occasion d’une lecture, d’une rencontre ou d’une visite, tout se clarifie. C’est exactement ce qui se produit pour moi à l’ouverture de l’exposition « Global(e) Resistance » à Beaubourg. C’est à ce titre que je la recommande. On peut s’y rendre en sociologue amateur.
Comprendre or not comprendre
Il faut avoir en tête qu’en art contemporain, « comprendre » est le mot-clé, celui qui revient le plus souvent. Il y a, on le sait, les initiés, les distingués, ceux qui « comprennent ». Et puis il y a les blaireaux, les réfractaires, voire les nauséabonds, bref, ceux qui ne comprennent pas.
À l’entrée de l’exposition « Global(e) Resistance », des vitrines recommandent des lectures et signalent des « lieux de l’activisme », comme l’inévitable Colonie barrée. C’est un peu fastidieux de passer en revue toute cette documentation, mais on saisit que la présentation va être très politisée. Des encarts muraux confirment la tonalité. Jusque-là, c’est clair ! Tout va bien ! Je « comprends » !
Cependant, une difficulté apparaît dès les premières œuvres. Les pièces et installations réunies ne visent manifestement pas à procurer un plaisir esthétique simple, comme la Vénus de Milo ou Le Bain turc. L’essentiel tient sûrement à un sens, un message, une intention, quelque chose de ce genre. Oui ! mais quoi ? Devant la plupart des œuvres, j’éprouve la même perplexité : incapable de saisir ce que les auteurs ont voulu exprimer, je me résous à lire l’explication sur le cartel prévu à cet effet.
Exemple : je vois un grand nombre d’œufs à coquille blanche ou rouge, parfaitement alignés en carré, suspendus ou posés sur le sol. Ça doit sûrement vouloir dire quelque chose, me dis-je. Je cherche avec bonne volonté. Peut-être s’agit-il de dénoncer les inconvénients d’une société trop organisée, trop normative ou, au contraire, de suggérer qu’on ne peut faire ni d’omelette ni de révolution sans casser des œufs ?
J’apprends que l’auteur « examine les enjeux spécifiques tels que l’articulation de la religion et du politique ainsi que la place des traditions au présent, qui se posent aux gouvernements africains depuis la fin des empires coloniaux et dans le monde global contemporain. […] Les œufs suspendus évoquent la fragilité du processus démocratique et le péril comme les menaces qui pèsent sur les populations en raison de leur appartenance à des communautés. La couleur blanche en appelle à une plus grande lucidité des pouvoirs en place »… Dont acte !
Un peu plus loin, je m’approche de sacs, genre sacs de café, alternant sous la cimaise avec des sandales en corde. C’est le grand prix de la fondation Ricard, une sorte de chef-d’œuvre annoncé, en somme. Cette fois, je commence par lire le cartel. Autant aller directement à l’essentiel ! Pour préparer son œuvre, le créateur, « un artiste émergent de la jeune scène française », a rencontré des paysans expulsés de leurs terres dans un bidonville de Colombie. Il leur a demandé d’écrire leur histoire et leurs revendications sur des sacs de jute au moyen de marqueurs noirs, puis de détricoter la toile et de s’en faire des sandales. Je prends un peu de recul. Je réfléchis. J’aimerais quand même trouver au moins une fois la solution par moi-même… L’artiste veut-il carrément se foutre de la gueule des paysans concernés en leur faisant fouler au pied ce qui leur tient le plus à cœur ? Souhaite-t-il, au contraire, que ces écrits transformés en chaussures les aident allégoriquement à se mettre en marche et à prendre un nouveau départ ? Difficile de trancher entre ces deux interprétations contradictoires. Je me penche à nouveau sur le cartel pour connaître la bonne réponse. C’est encore autre chose : l’artiste veut tout simplement proposer aux expulsés un « outil de résilience ».
Je pourrais citer de nombreux autres exemples qui jalonnent le parcours de cette exposition et de beaucoup d’autres. Le fait est que très souvent – trop souvent – les œuvres d’art contemporain restent incompréhensibles sans l’aide d’une explication. Cette situation laisse évidemment le champ libre aux commissaires qui, tels des hiérophantes, rédigent des notices en une novlangue parfois surprenante.
Cependant, l’habitude de présenter au public des suites d’énigmes stériles n’est pas sans risques. Si l’art contemporain, après un demi-siècle d’existence, ne rencontre toujours pas de succès populaire, c’est en grande partie à cause de cela. La plupart des gens ne voient tout simplement ni de quoi il s’agit ni en quoi ils sont concernés. C’est ennuyeux à la longue de ne pas « comprendre ». Imagine-t-on des films, des séries ou des romans hermétiques d’un bout à l’autre ? Je prends un autre exemple : les clips musicaux ont une grande importance de nos jours, notamment chez les jeunes. À chaque fois, un propos sur l’existence est associé à une scansion, un lyrisme et des images fortes. La question de comprendre ou ne pas comprendre ne se pose même pas. Le clip vous pénètre directement. Il vous plaît, vous émeut et vous enrichit (placere, movere, docere, selon la maxime classique). On peut ironiser sur la qualité de certaines de ces productions, mais pas sur leur audience. Notons qu’elles sont l’exacte antithèse de l’art contemporain.
L’art contemporain à la remorque des idées dans l’air du temps
Il faut s’arrêter sur l’évolution du centre Georges-Pompidou. Ouvert en 1977 pour « centraliser la décentralisation » artistique, il connaît un début d’existence énergique, sous la direction du Danois Pontus Hulten, un proche de Marcel Duchamp et de l’abstraction américaine. Une série de méga-expositions sont organisées sous sa houlette : « Paris-New York » (1977), « Paris-Berlin » (1978), « Paris-Moscou » (1979) et enfin « Paris-Paris » (1981). Ces présentations sont réussies et mémorables. Elles sont, aussi et surtout, l’occasion d’une construction théorique. Il s’agit d’écrire et, même, de réécrire l’histoire de l’art, du moins sa partie utile, c’est-à-dire la fin du xixe et le xxe siècle. Il en résulte une sorte d’histoire mondiale de la France artistique. Rien de scientifique, évidemment, dans cette affaire qui, avec le recul, apparaît comme particulièrement idéologique.
De nombreux artistes de talent sont envoyés aux oubliettes. C’est le cas, pour ne prendre que cet exemple, de Despiau, principal sculpteur français de l’entre-deux-guerres. Bien que Beaubourg détienne plusieurs centaines de ses œuvres, elles restent en cave et ne semblent pas près d’en échapper. Inversement, des artistes inconnus, d’obscurs bricoleurs, des avant-gardes putatives, des chevaliers de la table rase, parfois aussi quelques artistes passionnants, sortent de l’ombre. Ils sont montés en épingle, commentés, théorisés et prennent place dans une histoire inédite, à la façon de figurants appelés pour une nouvelle chorégraphie.
On peut faire le rapprochement avec un tout autre domaine : certains essayistes, à tort ou à raison, pensent que l’idée de peuple ou de nation repose principalement sur l’histoire du groupe concerné, ou du moins sur le récit qu’il s’en donne. C’est sans doute exactement la même chose pour l’art contemporain. Sa possibilité repose en grande partie sur un récit historique ad hoc. Cette histoire appauvrie et orientée prépare, justifie et irrigue l’art contemporain. C’est elle qui est développée dans les deux étages de collections permanentes. Après les avoir visitées, la plupart des gens n’imaginent même plus que le xxe siècle puisse comporter autre chose de valable.
On peut voir dans cette falsification quelque chose de violent, voire d’un peu totalitaire, surtout quand on a des affinités avec les tendances mises sous le boisseau. Cependant, à ses débuts, le centre Pompidou est indiscutablement une force motrice, créatrice de valeurs nouvelles, aussi contestables soient-elles.
À présent, l’institution reste un poids lourd dans le paysage culturel. Elle continue d’avancer sur sa lancée, avec plus de 1 000 salariés et un budget courant de 120 millions d’euros (soit cinq fois le loto du patrimoine). Elle a encore un public important, bien qu’il ait fondu de près des deux tiers, passant de 850 000 visiteurs par an à 300 000 environ. Cependant, une exposition comme « Global(e) Resistance », s’ajoutant à beaucoup d’autres, jette un doute sur sa capacité à rester une force de proposition véritable.
En effet, la plupart des œuvres présentées ont pour point commun de se placer dans le sillage d’idées paraissant porteuses dans le contexte actuel : décolonialisme, antiracisme, écologie, féminisme, genre, etc. Certaines œuvres s’efforcent même de cocher plusieurs cases, comme ces photos de cargos échoués et rouillés qui suggéreraient la domination économique de l’Occident, les désastres écologiques de la planète et même le drame des migrants, puisque eux aussi utilisent des bateaux.
Ces thèmes peuvent intéresser un public et coller à l’actualité. C’est probablement ce qui motive les organisateurs. Cependant, les bonnes intentions et les préoccupations moralisatrices procurent rarement de vraies jouissances artistiques. L’inconvénient des choses trop prévisibles est qu’elles ennuient.
Le plus grave est que les artistes et les commissaires d’exposition semblent implicitement supposer que la source de la valeur réside à l’extérieur de l’art, dans des considérations politiques et sociétales. Si l’art, selon cette conception, en est réduit à puiser au-dehors sa légitimité, c’est qu’il n’en a plus guère en lui-même. Dans ces conditions, la justification des grandes institutions artistiques comme Beaubourg s’effrite un peu. D’ailleurs, pourquoi s’intéresserait-on à un artiste militant douillettement subventionné davantage qu’à un militant véritable qui peine et prend des risques ? Pourquoi, s’il faut se faire son idée sur un sujet d’actualité, irait-on voir une exposition édifiante concoctée par des fonctionnaires plutôt qu’ouvrir par soi-même un livre, un journal, internet, ou encore participer à des rencontres ?
À l’époque de Pontus Hulten, Beaubourg était, pour le meilleur et pour le pire, moteur d’une histoire artistique en train de s’écrire. À présent, force est de constater que cette institution et beaucoup d’autres n’ambitionnent que des rôles d’auxiliaires dans l’édification politique des masses.
À voir : « Global(e) Resistance », centre Pompidou, Paris, jusqu’au 4 janvier 2021
La couronne pleure 007. Le plus célèbre agent secret de sa majesté, Sean Connery vient de tirer sa révérence à l’âge de 90 ans
Bien sûr, il y en a eu d’autres. Ne soyons pas sectaires ! Des copies ? Non, le mot est trop fort, trop injuste, trop malhonnête intellectuellement, la preuve j’ai toujours eu un faible pour le libidineux décontracté Roger Moore et sa façon si désinvolte de se foutre de tout, de ses abdominaux non sculptés et de son taux d’alcoolémie à rassurer tous les bistrotiers de France, aujourd’hui confinés. Je dois également confesser que la raideur théâtrale d’un Timothy Dalton pouvait séduire dans la campagne berrichonne au cœur des années 1980 surtout lorsqu’il avait à son bras l’actrice Carey Lowell, la coupe (de cheveux) courte la plus érotique du cinéma mondial d’alors. Les successeurs de Bond défilent depuis trente ans, dans de multiples versions, fines ou trapues, décalées ou austères, cascadeuses ou cavalières et ne font pas oublier l’originel. L’original écossais Sean Connery (1930-2020) qui fut le premier à enfiler le costume de 007 en 1962 contre un certain Dr No demeure ce roc incontournable, indépassable, impénétrable, inatteignable, inoubliable. Il avait visé haut, le contraire de notre époque actuelle qui patauge dans l’ignoble et le médiocre. Il a fixé notre imaginaire quand celui-ci était encore perméable au grand, au fort, au chevaleresque, aux puissances mystérieuses, à cette indispensable pulsion de vie.
Sean Connery dans « Pas de printemps pour Marnie » (1964). Wikimedia Commons.
Dans ma famille d’esthètes automobiles, mon père ne connaissait que deux Écossais célèbres, le pilote Jackie Stewart surmonté de son indétrônable casquette à carreaux et Sean, le culturiste d’Édimbourg négligemment appuyé sur l’aile d’une Aston Martin DB5. Un type qui conduisait une Aston avait droit à notre respect mécanique éternel. L’homme du XXème siècle était né. Dans sa droiture celte et son sex-appeal brut de fonderie. D’ascendance populaire, Sean Connery avait la force de frappe des mauvais garçons qui savent porter le smoking quand la situation l’exige. La reine était rassurée. Les joyaux étaient au chaud. Ça nous changeait des jeunes premiers, la mèche blonde au vent et le regard niaiseux du théâtreux, le brun à la voix testostéronée avait le caractère trempé des types qui se sont engagés, à dix-sept ans, dans la marine britannique et ont exercé des tas de métiers manuels. Un mec du peuple sachant se servir d’un tournevis ou d’une truelle aura toutes les qualités pour dégainer, à l’écran, son Walther PPK et sauver à l’occasion la couronne britannique.
Tous les garçons voulaient lui ressembler. Nous avions enfin trouvé un but à notre existence patachonne. Si la vie pouvait, ne serait-ce qu’une minute, se résumer à une scène de Bond, celle, par exemple, au hasard, où la bombesque Ursula sort de l’eau, bikini blanc et coquillages à la main, et puis se met à chanter, à fredonner, nous serions des hommes heureux. Quant au pouvoir d’attraction de Sean sur les filles, c’est bien simple, elles ne s’en remirent jamais. Même fort âgé, barbu et binoclard, en duffle-coat beige dans La Maison Russie ou en robe de bure dans Le Nom de la rose, ce gars-là était terrible. Irrésistible. C’était aussi, nous le regrettons, une époque moins sentencieuse où les femmes n’avaient pas honte de leurs sentiments et de leurs contradictions. Le machisme fictionnel de 007 n’était pas étudié en Sorbonne, il se vivait dans la légèreté et les rires complices, dans l’appétit des Trente Glorieuses et la flamboyance capitaliste, dans une certaine innocence non coupable. Bond condensait la masculinité dans ce qu’elle avait de plus désirable et désuète. Sean séduisait par son opiniâtreté, son courage, son absence de barrières psychologiques, son sens de la répartie, son second degré, il était dans l’instant présent, il ne pensait pas à son image, ni à sa caricature. Il faut avouer que Sean en imposait. Comment aurions-nous pu rejoindre, à ce moment-là de notre histoire, le camp soviétique ? Nos agents secrets (alliés) avaient une gueule d’enfer, ils se pavanaient à Miami dans un hôtel de luxe, en peignoir de bain sur une musique de John Barry. Et même en slip rouge et catogan dans le film Zardoz, Sean avait de quoi affoler les ligues de vertu. Il aurait aimé qu’on rappelle cet après-midi la devise nationale de l’Ecosse : « In My Defens God Me Defend » (Pour ma défense, que dieu me défende).
Pour les nouveaux élus locaux verts, la terre n’est que de la matière sans histoire ni imaginaire. Pour ceux qui sont attachés à la singularité française, c’est le terroir: la terre travaillée par les ancêtres qui porte leur empreinte.
Le retour en force, et en grâce, du local, des circuits courts, des « petits commerçants », des « petits artisans », de la souveraineté, de ces mots, et de ces choses, hier encore conspués et abandonnés aux populistes, témoignent d’une aspiration à retrouver une terre, un sol, des réalités concrètes, incarnées, charnelles. « Heureux qui comme Ulyssea fait un beau voyage […] et puis est retourné, plein d’usage et raison, vivre entre ses parents le restede son âge », chantait le poète. Ces vers de Du Bellay peignent et éclairent le mouvement qui nous porte. Comme Ulysse, après des décennies de fuite en avant et d’abstraction, il semble bien que nous aspirions à rentrer. Comme Ulysse, nous redécouvrons les vertus du lieu, de la sédentarité et des choses familières. Sans doute le voyage, métaphore du nomadisme et du mouvement perpétuel, de l’individu en marche et de la mondialisation, a-t-il été beau, pour certains du moins, ceux qui en ont les moyens, matériels et moraux. Ceux que l’on appelle les gagnants de la mondialisation. Toutefois, même parmi ces derniers, l’adhésion n’est plus si entière. Eux aussi, à l’image du héros de Troie, commencent à s’en retourner pleins d’usage et raison, mais d’une raison toute négative, instruits de ce que cette vie n’en est pas une, qu’elle entraîne la destruction la planète sans doute, mais d’abord ne nourrit pas son homme. Si économiquement, la mondialisation fait des gagnants, existentiellement, elle ne fait que des perdants. Les anywhere, ces cadres de l’économie numérique, ces traders et autres individus hautement diplômés qui se flattaient hier d’être de partout et de nulle part, se convertissent à des métiers manuels, cultivant leur lopin de terre ou leur vigne, conduisant leur troupeau de chèvres et fabriquant leur fromage.
La France périphérique et l’élite mondialisée d’hier semblent ainsi faire cause commune. Et l’on pourrait penser, l’on voudrait penser que le parti écologiste donne une traduction politique à cette aspiration, à ce désir de retrouvailles avec la nation. Grégory Doucet, le nouveau maire EELV de Lyon, n’a-t-il pas déclaré, congédiant la polarité droite/gauche, que « le clivage qui fait sens en politique, c’est celui entre les terrestres et les non-terrestres » ? Sauf que… la terre de Doucet, ce n’est jamais que de la terre, de la matière, sans histoire, sans passé, sans imaginaire, ou bien la Terre, avec une majuscule, réalité aussi abstraite que la planète, alors que la terre de la France périphérique et celle de tous ceux qui sont attachés à la singularité française, c’est la terre travaillée par les ancêtres, portant leur empreinte, sédimentée par les siècles, le terroir. Nos « locavores » promeuvent les « petits producteurs » français, les « petits paysans », les « petits artisans » français, mais veillent farouchement à ce que le rapatriement ne soit pas entendu en un sens littéral, comme retour dans la patrie, pour ne rien dire de la mère patrie. On veut bien retrouver un sol, une terre, mais une histoire, une géographie, des racines en aucune façon ! Citoyens du monde, ils étaient hier, citoyens du monde, ils demeurent !Chantres de la société inclusive et du multiculturalisme, ils entonnent avec l’Union européenne l’hymne à la joie d’un monde sans frontières et ouvert à toutes les migrations. Patrice Boucheron est leur historien, l’Histoire mondiale de la France, leur Bible. Ceux-là mêmes qui confèrent sa respectabilité à ce mouvement de retour restent des mondialistes et des déracinés.
Loin de rendre sa légitimité anthropologique au besoin d’enracinement, d’inscription dans un lieu et dans une histoire, qui se fait entendre aujourd’hui en France comme dans l’ensemble des pays occidentaux, l’écologie politique, telle qu’elle s’incarne dans Europe Écologie les Verts et leurs satellites socialistes, travaille à extirper le peu de racines qui ancraient encore la France dans une histoire, dans un passé. Les Verts restent inféodés à ce que Vincent Descombes appelle des « nœuds mentaux », c’est-à-dire des associations d’idées moralement qualifiées (l’ouverture, c’est bien ; les frontières, c’est mal ; l’immigration est une richesse pour la France…), et se font les alliés de tous les procureurs et fossoyeurs de la France historique. Point de douleur de la couleur progressiste, la nation est aussi celui de la conscience écologiste. Au moment où la philosophe Simone Weil est confirmée dans ses conclusions, où la patrie est redécouverte comme « milieu vital » et « source de vie », les écologistes parachèvent sa décomposition. Même s’ils peuvent à l’occasion la récupérer parce qu’elle est une femme, et aussi parce qu’elle a conduit une critique sévère du colonialisme, l’auteur de L’Enracinement n’est pas leur philosophe ! Comme Du Bellay ne saurait être leur poète !
Qu’est-ce que la France pour eux ? En aucune façon, une chose belle et précieuse, ils la tiennent au contraire pour laide et fautive, coupable de part en part, à l’endroit des femmes, des minorités raciales et sexuelles, des animaux, des végétaux, etc. ; fragile et périssable, assurément, et, c’est pour eux la bonne nouvelle, ils ont en effet compris, avec les féministes, avec les indigénistes, avec les islamistes, que le fruit ne demandait qu’à tomber. Et sans réplique collective, ils ont raison.
La nature comme alibi pour détruire la culture
Ce n’est évidemment pas qu’ils soient sensibles à la nature que nous condamnons, ainsi que tente de le faire accroire le journaliste du quotidien Le Monde, Nicolas Truong : la nature leur sert d’alibi pour mieux anéantir la culture, de sorte qu’ils s’autorisent de l’« urgence climatique » pour abolir les modes de vie, les usages, les traditions. Dans leur rapport à l’héritage des siècles, les écologistes perpétuent l’anthropologie moderne de l’homme comme maître et possesseur. Or, parce qu’elles sont également mortelles, la Terre et les civilisations doivent pouvoir compter sur cette créature qu’est l’homme capable de gratitude, capable de prendre soin de ce qui lui est confié, capable de permettre à la nature et à la civilisation de se continuer.
Comme les membres de La République en marche, les représentants d’Europe Écologie les Verts ont moins de 50 ans. Ils appartiennent donc à ces générations, formées, grandies plutôt, dans une école qui a renoncé à transmettre le testament français et à former des héritiers et des continuateurs. Ils ignorent tout de l’histoire de la France et, pour le peu qu’ils croient en connaître, l’exècrent. Ils vivent aplanis sur le seul présent. Leurs instruments de réflexion sont importés des campus américains.
Mais quittons la théorie pour les faits. Depuis mars dernier, nous disposons d’un extraordinaire théâtre d’observation. Sans doute est-il inapproprié de qualifier de « vague verte » les résultats des élections municipales – les écologistes ne devant souvent leur succès électoral qu’au fort taux d’abstention. Il n’en reste pas moins que EELV préside désormais aux destinées de neuf villes, et non des moindres. Après Grenoble, conquise par Éric Piolle en 2014, lequel a été reconduit dans ses fonctions, Lyon, Bordeaux, Strasbourg, Rennes, Annecy, Poitiers, Besançon, Tours sont désormais administrées par des Verts.
Les premières mesures des maires Verts se portent contre les traditions
Théâtre d’observation d’autant plus précieux, et édifiant, que les élus envisagent les villes dont ils sont devenus les princes comme des « laboratoires », des « laboratoires de transition », entendez d’expérimentation. Il est significatif, mais nullement inattendu, que les premières mesures prises par les maires EELV aux lendemains de leurs élections soient toutes tournées contre la langue, les mœurs et les usages traditionnels (sapins de Noël, Tour de France, cérémonie du Vœu des Échevins). Les villes et leurs habitants n’y sont considérés que comme de la matière à façonner selon leur Idée. Les traditions dont ces villes sont riches ne les obligent à rien. Phrase formidable du maire de Bordeaux au sujet de ce fameux sapin de Noël traditionnellement installé Place Pey-Berland, et dont il a programmé la fin au motif qu’il s’agissait d’un « arbre mort » – les fleuristes figurent-ils sur la liste des prochaines interdictions que l’édile prononcera ? : « Ce n’est pas du tout notre conception de la végétalisation », mais la « végétalisation », ce n’est pas son objet, au sapin !
Végétalisation, un de ces mots qui composent la novlangue des écologistes. Les écouter parler, ou les lire, c’est mesurer leur degré d’abstraction ! Leur bêtise aussi, et leur puérilité : Jeanne Barseghian, la maire de Strasbourg, s’est flattée de ne pas rendre « hommage » à Gisèle Halimi et à Jacqueline Sauvage, mais « femmage ». Ils ont d’ailleurs été les premiers à user et abuser de l’épouvantable « impacter ». Les tomates ne pousseront peut-être plus hors sol, mais leur langue est déjà coupée de tout sol nourricier. Les Verts travaillent au déracinement de la langue. Ainsi, mettant leurs pas dans ceux d’Anne Hidalgo, après leur programme, tout entier écrit en langue inclusive, voici venu le temps des documents administratifs libellés en idiome inclusif, qu’il serait plus honnête de nommer « séparatiste », puisque postulant que les hommes et les femmes forment deux espèces que rien jamais ne réunit, chiens de faïence au seuil du paradis vert.
Toujours sur ce chapitre de la langue, les intitulés des attributions constituent des monuments de verbiage : les maires s’entourent d’adjoints « à la résilience », « à l’urbanisme résilient » – mot également fétiche d’Anne Hidalgo et de la mairie de Paris qui le 25 août de cette année plaçaient la cérémonie de la Libération de Paris sous le signe du triptyque « Résistance-Renaissance-Résilience » –, « à la transparence », « à la tranquillité » ou,trouvaille de Piolle, « à la tranquillité publique et au temps de la ville » – tranquillité se substituant à sécurité, terme qui laisserait entendre que l’insécurité existe, que certains la subissent, en meurent même, quand elle n’est, chacun le sait bien, qu’un sentiment.
Les femmes et les LGBT se disputaient déjà la distribution des noms de rues ou de lieux publics, avec les écologistes entrent en lice un nouvel acteur de la concurrence victimaire, l’animal. Ainsi, le 4 octobre, « Jour du bien-être animal », le maire de Tours, Emmanuel Denis, baptisera un jardin municipal du nom de Fritz afin de rendre hommage à un éléphant de cirque qui, en 1902, s’étant enfui et semant la panique dans la ville, avait fini par être abattu. Martyr historique de la cause animale ! Les grands hommes et leurs statues peuvent trembler sur leur socle !
Minorités et diversités, grandes causes municipales des Verts
Les femmes, les animaux, et… les minorités, les diversités, érigées en grande cause municipale par nos nouveaux édiles. Grégory Doucet était on ne peut plus explicite dans son programme : au chapitre « Lyon émancipatrice », le candidat s’engageait à œuvrer à « la valorisation des cultures non dominantes (l’écologiste se reconnaît à ce qu’il parle aussi la langue des indigénistes) et de la mémoire et de la culture des migrations ». On ne s’étonnera donc pas que Doucet ait rompu avec la tradition de la présence du maire à la messe du renouvellement des Vœux des Échevins à Notre-Dame de Fourvière pour se rendre quelques jours plus tard à l’inauguration d’une mosquée. Quant à la reconquête des territoires de la République, ne comptons pas sur les élus verts pour y œuvrer. « Changer de modèle de société », c’est aussi, c’est d’abord changer la physionomie des villes. Ainsi Jeanne Barseghian, dont un des soutiens se flattait pendant la campagne électorale de servir « la seule liste avec une daronne voilée », compte parmi ses élus, et siégeant dans son conseil municipal, une femme portant le hidjab.
Ce n’est pas qu’ils aspirent à agir, qu’ils remettent en question le primat de l’économie et contestent le tourisme de masse qui rend les Verts menaçants, bien au contraire, c’est qu’ils confondent action politique et fabrication. Que du volontarisme politique, ils glissent sans crainte ni tremblement vers le constructivisme, se donnant pour mission de « reconstruire la société selon un plan tracé d’avance et affranchi de tout ancrage dans la tradition et dans l’histoire ». L’écologie est le nouvel avatar de l’utopie de la régénération de l’humanité. Sans doute, la barbarie se faisant douce, on ne parle plus que de « changer les mentalités » et « la société », mais le projet est le même. Dans ce scénario, les résistances auxquelles les écologistes peuvent se heurter ne leur apparaissent jamais que comme l’indice du « vieux monde qui résiste », d’un passé qui s’obstine, qui se refuse à mourir, un passé qui « a à la main on ne sait quelle hideuse revendication de l’avenir » (Victor Hugo), bien sot celui qui s’en encombrerait. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ! disait-on du temps de Robespierre et de Staline. L’ennui, c’est que nous sommes les œufs.
Le taux de chômage de l’Insee baisse alors même que des emplois sont détruits. Explication de ce qui ressemble à un maquillage de la crise sociale et économique.
Le taux de chômage de l’Insee a atteint un plus bas depuis 1983 à 7,1%. Emmanuel Macron aurait donc réussi son pari d’atteindre un taux de chômage de 7%, deux ans avant l’échéance de son mandat ?
La divergence entre les chiffres de Pole Emploi et les chiffres de l’Insee est énorme : d’un écart de 1,4 million de personnes en 1996, nous sommes passés aujourd’hui à un écart de 4,5 millions!
Il n’en est évidemment rien : 700 000 emplois ont été détruits selon le même institut statistique Insee sur les six premiers mois de l’année.Loin d’être une anecdote, cette baisse absurde est le révélateur d’un gros problème : le taux de chômage selon l’Insee n’est pas une statistique mais un sondage qui minore les chiffres du chômage. Un long questionnaire est proposé au sondé : il est chômeur, notamment s’il n’a pas travaillé une seule heure par semaine, s’il exerce bien des « recherches actives » d’emploi et s’il est prêt à prendre un travail dans deux semaines. Tout sondage dépend des questions posées et peut être aisément manipulable, voici pourquoi le taux de chômage estimé par l’INSEE est aberrant. Voilà pourquoi le fait que le « taux de chômage » soit à un plus bas de près de 40 ans n’a aucun sens.
L’organisme public Pole Emploi enregistre des données en dur: des personnes ayant perdu leur travail et indemnisé ou non. Mi-2020, 6,8 millions de personnes étaient inscrites à Pole Emploi. Les derniers chiffres de l’Unedic indiquent que seuls 2,4 millions reçoivent une indemnisation chômage de 900 euros en moyenne. Tout inscrit à Pole Emploi doit faire une déclaration tous les mois à date fixe et rechercher activement un travail pour rester sur cette liste ; sont donc éliminées de Pole Emploi toutes les personnes qui n’ont plus d’allocations chômage et sont découragées d’actualiser leur situation chaque mois. On pensera notamment aux deux millions de personnes au RSA c’est-à-dire à 565 euros par mois, pour vivre ou survivre.
Énorme divergence entre les chiffres de Pole Emploi et ceux de l’Insee
La divergence entre les chiffres de Pole Emploi et les chiffres de l’Insee est énorme : d’un écart de 1,4 million de personnes en 1996, nous sommes passés aujourd’hui à un écart de 4,5 millions de personnes entre les chômeurs selon l’Insee et les chômeurs selon Pole Emploi en catégorie ABCD. La catégorie ABCD regroupe les personnes inscrites à Pole Emploi sans aucune activité, avec une activité à temps partiel ou en formation. Ce morcellement des chômeurs en plusieurs catégories est fait pour compliquer la lecture des chiffres.
Mais ce n’est pas tout.
Le montant du RSA est de 565 euros par mois. Avec 565 euros par mois, on ne vit pas, on survit. Il est légitime de supposer que la grande majorité des Français au RSA sont des personnes qui n’arrivent pas à trouver du travail et non des profiteurs qui sont heureux de vivre avec 565 euros par mois. Il est donc légitime de considérer que le RSA est un chômage masqué. Nous arrivons alors à 8,3 millions de chômeurs en France et un taux de chômage de 26% en France.
Des dispositifs pour masquer le chômage
Il existe d’autres dispositifs, masquant le chômage, difficiles à chiffrer : des personnes faisant des petits jobs de quelques heures par semaine qui ne sont ni à Pole Emploi ni au RSA (pas d’indemnisation), des conjoints au chômage qui n’ont aucune allocation et ne déclarent plus leur chômage à Pole Emploi, des étudiants qui poursuivent leurs études un ou deux ans car ils savent que leurs chances de trouver un travail est extrêmement faible, des auto-entrepreneurs avec presque aucune activité etc.
Le régime d’auto entrepreneur permet en effet lui aussi de cacher nombre de chômeurs : une auto entreprise ne coûte rien à monter, comprend des déclarations très simples à l’État et donne de l’espoir de gagner un peu d’argent à celui qui n’a pas de travail. Il n’est le plus souvent pas comptabilisé comme chômeur mais a souvent des revenus bien en dessous du SMIC. Hors activité de complément pour des salariés travaillant sur leur temps libre, il y a1 million d’auto entrepreneurs à fin 2019. Le chiffre d’affaires mensuel moyen est de 800 euros par mois, le salaire est encore bien plus bas après les charges et les cotisations sociales. L’auto entrepreneur n’a souvent pas un vrai travail mais n’est pas non plus un vrai chômeur.
Le chiffre du chômage de l’Insee masque l’envolée considérable du chômage en France qui est presque quatre fois plus élevé qu’annoncé par le gouvernement et les médias.
Même l’économiste Olivier Passet du sérieux institut économique Xerfi a dans une vidéo dénoncé « les grosses ficelles de la maîtrise du chômage » : « Tous ces dispositifs ne permettront pas de camoufler intégralement la vague de licenciements qui se profile… À défaut d’agir sur le réel, les économistes sont devenus des maîtres dans l’art de la déconnexion. »
Ce mensonge sur le réel taux de chômage est une insulte faite à l’intelligence des Français, c’est aussi une grande violence faite à ceux qui désespèrent jour après jour de trouver un emploi et qui sont masqués, ignorés.
Pour se faire une idée de ce qu’est la violence du chômage en France, il faut observer ce qui s’est passé après le plan social et la fermeture de l’usine Goodyear à Amiens en 2014 : quatre ans après la fermeture, sur 1143 salariés licenciés, 150 ont retrouvé du travail en CDI, 180 en CDD, une centaine sont partis en retraite et 700 salariés pointent toujours à Pole Emploi[tooltips content= »Goodyear et ses fantômes dans le Monde diplomatique« ](1)[/tooltips]. Le bilan est aussi de 14 suicides et de 300 divorces. Il existe dans notre pays une forme de violence politique et économique.
Les attaques de jeudi dernier ont encore témoigné des dangers de l’islamisme. Il est urgent d’user de la force contre cette idéologie et tous ses soutiens en France
« Dites à mes enfants que je les aime », voilà les dernières paroles de la femme égorgée par un islamiste aux cris d’Allah Akbar au sein de la basilique Notre-Dame à Nice jeudi 29 octobre 2020. Trois personnes ont finalement laissé leur vie dans cet attentat. Pendant ce temps à Lyon avait lieu une attaque au couteau, un Afghan a été arrêté. Un autre homme a enfin été interpellé près de l’Église de Sartrouville où il comptait reproduire l’attaque de Nice, et un employé qui gardait l’ambassade de France a été poignardé à Djedda.
Une partie de la jeunesse musulmane fanatisée
Tout cela moins de deux semaines après la décapitation de Samuel Paty par un Tchétchène fanatisé sous statut de réfugié.
Si nos pensées vont aujourd’hui bien sûr aux familles cruellement frappées, le sentiment dominant reste une immense colère. Et un sentiment de perte abyssale. J’ai grandi dans un monde où la paix et l’émancipation étaient autant une réalité qu’une promesse. Aujourd’hui c’est une réalité qui se meurt et la promesse s’est enfuie. Maintenant que nous avons touché le fond, ce gouvernement aura-t-il le courage de regarder en face ce qui nous attaque ? A-t-il vraiment ouvert les yeux sur le fait qu’aujourd’hui la menace « fasciste » est islamiste et qu’elle verse le sang de par le monde ? A-t-il pris conscience de l’existence d’une 5ème colonne haineuse et fanatisée sur notre sol, qui radicalise la jeunesse musulmane, en tenant un discours de persécution et en exaltant l’allégeance raciale et religieuse ?
Un vaste coup de filet est indispensable
Pour faire la guerre sanitaire, le gouvernement se donne les moyens d’agir et n’hésite pas à restreindre nos libertés. Pourquoi, quand nous sommes attaqués sur notre sol, cela serait-il tabou ? À savoir : comment prendre en compte la situation de guerre qui nous est imposée pour retrouver des moyens d’agir ? Une démocratie doit-elle sacrifier les citoyens qui la composent sur l’autel de ses principes, quand elle est assaillie par des fascistes qui jouent sur ses faiblesses ? Une nation attaquée doit-elle choisir l’impuissance et regarder mourir les siens, si réagir l’oblige à faire évoluer l’État de droit ? C’est ainsi que le débat est posé et qu’une certaine gauche utilise déjà tout discours autour de la notion d’exception et tout ce qui pourrait faire évoluer le droit, comme révélatrice d’un désir de dictature caché. Le fait même d’envisager de suspendre temporairement certaines obligations légales et notre participation à certains organismes internationaux nourrit déjà les procès en « islamophobie ». C’est pourtant indispensable pour accomplir le vaste coup de filet permettant de se débarrasser des acteurs, des associations et des institutions de l’islam politique.
Un homme, non suspect de sympathies droitières, antifasciste notoire déjà confronté à ce type de situation, a donné une réponse aussi claire que nourrie par la réalité. Cet homme, c’est Julien Benda, l’auteur célèbre de La trahison des clercs. En 1942, Benda a vu la démocratie française sombrer sous les coups de boutoir des nazis. Cet idéaliste ouvre alors les yeux et écrit La grande épreuve des démocraties. S’il appelle les Européens de son temps à défendre les valeurs républicaines et à ne rien renier de leurs idéaux, il appelle aussi les démocraties à faire face au réel. Ainsi, face à un ennemi comme Hitler, la démocratie a le devoir de réagir et d’abolir pour un temps certaines de ses références à un humanisme pacifique, voire de sembler aller contre ses propres valeurs, pour assumer l’usage de la force. Il est alors évident, qu’une fois la guerre finie, la menace justifiant la suspension de ses valeurs ayant été vaincue, la démocratie peut réactiver l’ensemble de ses principes et sortir de l’exception. Et c’est bien ce qui s’est passé en 1945.
Crise civilisationnelle
Certes Emmanuel Macron est un technocrate, pas un politique. Il se trouve confronté à une crise civilisationnelle qu’il a été de bon ton de nier à gauche. Sauf qu’aujourd’hui nous y sommes et si nous voulons vivre dans un pays où les citoyens sont égaux et les libertés garanties, il va falloir s’opposer clairement aux revendications de l’islam politique.
Concrètement, ce ne sont pas les islamistes que le président trouvera en premier sur son chemin, ce sera d’abord des élus. Car ceux qui ont ensemencé les têtes et favorisé les passages à l’acte sont cette « clientèle » dont trop d’élus locaux ont fait leurs partenaires et dont trop de dirigeants ont fait leurs interlocuteurs légitimes. Que serait l’UOIF, antienne de la nébuleuse des frères musulmans si Nicolas Sarkozy ne l’avait pas porté au pinacle ? Que serait le CCIF si l’Union européenne ne l’avait pas reconnu comme un interlocuteur crédible ? Que seraient un certain nombre d’acteurs de l’islamisme, de Tarik Ramadan à Marwan Muhammad en passant par Mohamed Bajrafil ou Idriss Sihamedi, sans la complaisance de nombre de médias qui ne se sont jamais vraiment demandé d’où parlait la personne à qui ils offraient crédit et respectabilité ?
Emmanuel Macron est-il prêt à combattre l’islamisme, sachant qu’il sera accusé de s’en prendre aux musulmans par des dictateurs sanguinaires et des dirigeants islamistes type Erdogan, mais aussi par une rue arabe fanatisée au Moyen-Orient et des quartiers radicalisés en France ? Est-il conscient qu’il sera combattu par une partie de la gauche, qui a toujours soutenu le totalitarisme contre les libertés et qui a trop souvent pris le parti des salauds ? Cette gauche radicale, fidèle compagne de toutes les cruautés accomplies au nom de l’idéal et qui a soutenu dans l’histoire Staline, Pol Pot, Mao, Khomeyni, sans jamais manifester de remords. Aujourd’hui cette gauche, soutier du totalitarisme n’est pas morte. Cette gauche devrait d’autant plus s’acharner à la perte de notre président, s’il se montre à la hauteur, que c’est tout ce qu’il lui restera pour masquer sa trahison et sa complicité.
Rassemblement contre l’islamophobie, Paris, 19 octobre 2019. (c) Benjamin Mengelle / Hans Lucas / AFP
On pense à Esther Benbassa, Danièle Obono ou Jean-Luc Mélenchon, mais aussi à la majeure partie des écologistes et quasiment toute la France Insoumise. La force des islamistes, c’est aussi et surtout la puissance institutionnelle de leurs alliés, quand ils appartiennent aux cercles du pouvoir.
Le loup est dans la bergerie
Les frères musulmans ont des relais dans le débat public qui travaillent à faire passer le loup islamiste pour l’agneau musulman. L’université est un des lieux où ils sont les plus puissants. Les alliés intellectuels des frères musulmans, de Burgat à Baubérot en passant par Plenel et la mouvance “décoloniale” ont tous travaillé à installer dans le débat public des revendications obscurantistes. Ils ont légitimé des acteurs dangereux, Tariq Ramadan étant le plus connu. Ils ont promu des mouvements violents en niant leur dangerosité.
Ils ont alimenté et relayé les discours sur la persécution des musulmans au détriment de la réalité dans le but d’ancrer la haine. Ils ont souvent travaillé main dans la main avec le CCIF.
Or ces gens-là sont très sensibles à leur position de pouvoir. Conserver le couvert à la table des gens qui comptent est important. Si être en lien avec les islamistes et les indigénistes devient coûteux et empêche d’accéder aux postes de prestige et de pouvoir, ces gens-là se déballonneront bien vite et l’influence des islamistes dans le débat public fera une chute conséquente. Porter le fer dans cette plaie-là est facile. C’est donc là aussi que nous allons pouvoir mesurer la détermination du gouvernement et des institutions.
Les fonctionnaires, professeurs et universitaires sont garants de nos principes républicains. S’ils ne les respectent pas voire qu’ils les sapent, qu’ils perdent leurs postes et avantages ! Ainsi, renvoyer Bianco et Cadène de l’Observatoire de la laïcité, c’est couper les islamistes de leurs meilleurs agents de légitimation. Ce n’est pas une cabale mais simple justice.
Notre détermination ne doit plus faire de doute
Déconsidérer les collaborateurs n’a l’air de rien mais est essentiel, même si se débarrasser de la présence des islamistes reste l’objectif. Il faut faire feu de tout bois: déchéance de nationalité, indignité nationale, facilitation des expulsions, saisie de l’argent en provenance de l’étranger, dissolution des associations islamistes, suppression de la double nationalité, mais aussi révision d’accords internationaux… Notre détermination ne doit plus faire de doute. Il est temps de montrer que nous refusons de renoncer à ce que nous sommes, pour complaire à qui nous tue.
Ne nous leurrons pas. La question n’est pas de savoir s’il y aura un nouvel attentat, mais quand il aura lieu. Et ne croyez pas qu’en cédant sur la question des caricatures, la pression baissera. Il s’agit là d’un conflit de civilisation : liberté des hommes contre soumission au religieux, égalité en droit contre système inégalitaire, émancipation individuelle contre allégeance au groupe ethnique et religieux… Plus nous paraîtrons faibles, plus nous exciterons l’appétit de conquête des prédateurs, leur mépris et leur désir de passage à l’acte. Il n’y a pas d’espoir dans la reddition et la soumission. Les enquêtes d’opinion montrent que le peuple français attend des Churchill, alors que les islamistes espèrent des Chamberlain.
Et si par Trump l’Amérique avait renoncé à être un Empire pour redevenir une nation? C’est la thèse défendue par Paul Gottfried dans son livre L’Amérique de Trump: entre nation & empire.
Donald Trump n’a jamais manqué d’instinct politique. En 2016, celui-ci s’est révélé assez sûr. Arrachant l’investiture de son parti à la hussarde, il réussissait le plus beau coup de billard à trois bandes de l’histoire politique du pays en gagnant sur le fil la Rust Belt (les États industriels du nord du pays traditionnellement démocrates) et finalement l’élection.
Son sort est aujourd’hui incertain – alors qu’on le disait désespéré il y a quatre ans. On a beaucoup ergoté sur sa personnalité – les médias américains allant même jusqu’à interroger sa santé mentale ou ses facultés intellectuelles élémentaires. Pour peu qu’on délaisse cette dramaturgie et ses effets ampoulés, il reste la politique. En la matière les erreurs du président furent nombreuses – parfois amples et sans doute à la mesure de son héritage paradoxal.
Une mise en scène hypnotique
Les sondages sont mauvais. On insiste sur le rejet de sa personne. À voir. Plusieurs fois pourtant depuis 2016, l’Amérique s’est retrouvée dans son président. Nation darwinienne, édifiée dans le sang, par la force et grâce aux armes ; sur fond aussi de lutte entre l’homme et la nature sauvage, elle a bien plus que nous le culte de l’homme fort. Sauvé du Covid, sa mise en scène dès son retour de la maison blanche fut édifiante – sans doute ridicule pour un Européen. Revenu des enfers, le président revenait jouer le mythe de l’homme nouveau cher à Saint-Paul et aux protestants. L’homme qui a vaincu la mort et renait à lui-même. Il a dépouillé le Vieil Homme qui était en lui.
Cet homme, on le sait, n’est pas un dégonflé. Aussi, il n’a jamais eu peur de son image. Sa naissance l’a mis à l’abri du besoin, lui permettant de déployer tôt ses talents. Star très moderne, un peu kitsch quand il joue les cow-boys, surjoue les parades militaires, il a aimé séduire autant qu’il adore aujourd’hui choquer. À côté, son adversaire est utilement rabaissé à sa fatigue et à une supposée sénilité naissante.
Homérique Amérique
C’est toute cette culture exotique que Trump entretient auprès de la nation qu’il dirige. Comme les cités antiques, l’Amérique se laisse hypnotiser par son propre story telling. Elle se raconte en permanence sa propre histoire : sur les écrans, dans les romans de gare, les magazines et la publicité – là où Trump a s’est constitué en modèle.
C’est son étrange roman national. Pour le théoricien littéraire Marthe Robert, le roman procède justement d’une croyance bâtarde et fictive dans l’auto-engendrement d’un personnage Don Quichotte qui oppose au monde son désir de grandeur, sa révolte, son souhait de renverser la table ; provoque reçoit en échange des railleries.
L’Amérique cultive la même attitude. « Née d’une mère européenne et d’un père inconnu », l’Amérique s’est faite volontairement bâtarde. Car si sa mère est bien européenne, son père inconnu est une insémination du fantasme. À l’observation, tout ou presque lui vient d’Europe. Sa langue, sa culture, son architecture, ses institutions ont la même origine que sa population. Prolongement du vieux continent, elle s’obstine à se penser comme sa rupture en revendiquant son « exceptionnalisme ».
Cet exceptionnalisme, elle l’a halluciné en une « destinée manifeste ». Le concept fut formulé au XIXe, et a offert à l’Amérique de se penser comme une nation missionnaire, promise à étendre au monde sa parole bienfaisante. Il s’enracine aussi dans le discours des pères fondateurs : en s’adressant à la nation américaine, le président Washington dit aussi au monde qu’aucune de ses frontières ne saurait faire obstacle au Bill of rights. La souveraineté a vécu, avec elle l’Europe et une idée de la civilisation. Reniant un monde déchu, les premiers colons l’avaient fui, bible à la main, au cœur la haine du papisme et le rêve d’édifier une nouvelle Jérusalem sur la colline.
Le liquidateur
Le fameux rêve américain est aujourd’hui contrarié. La gigantesque classe moyenne qui l’incarne est largement déclassée, les communautés s’affrontent en son sein et à l’international, l’Amérique déploie une diplomatie véhémente pour pallier le réel recul de sa puissance. Projet politique audacieux, l’Amérique est entrainée sur la pente d’un échec dont les écrivains européens eurent les premiers l’intuition quand Tocqueville décrivait les congestions de sa jeune démocratie, Kipling et Stendhal moquaient sa vulgarité et Baudelaire sa « grande barbarie éclairée au gaz. »
Donald Trump ne s’y est pas trompé. Candidat, Il a d’abord fait voltiger tous les mensonges sur lesquels l’Amérique avait vécu : concorde intercommunautaire, indéfectibilité du rêve américain et guide « du monde libre ». Président, il a cessé de confondre ses intérêts avec ceux du monde et ceci est explicite depuis le premier jour de sa présidence. L’Amérique de Trump est comme Athènes dans le dialogue mélien de Thucydide, « ne prétend pas que sa domination est juste. »
Et pour nous ?
Plus important encore, et novateur dans les discours de son Président : ni l’Amérique ni l’occident ne sont définis comme une auberge espagnole ou un projet politique à visée internationale. Son discours de Varsovie du 6 juillet 2017 était clair et assez profond. Donald Trump y définissait l’occident comme une civilisation parmi d’autres. Un point sur la carte. Avec un dedans et un dehors. Certains qui y appartiennent, d’autres qui n’y appartiennent pas. Elle a son caractère : « faith, family, freedom » et ses frontières.
Jadis Empire – à ce titre ontologiquement belliqueux et projeté vers l’universel – l’Amérique semble aujourd’hui se penser comme une nation. Classé comme « isolationniste» Trump a amorcé un retrait de la puissance américaine alors que la folie des grandeurs géopolitiques de ses prédécesseurs avait saigné son peuple, le Moyen-Orient et les finances publiques. Cette tendance s’enracine profondément dans l’histoire de la droite américaine alors que les néoconservateurs l’en avaient éloignée. C’est la thèse principale du dernier livre de l’Universitaire Paul Gotfried : derrière le faste et les outrances, Trump réapprend à l’Amérique qu’elle doit jouer un rôle plus modeste dans le monde – ceux de sa conversation et de ses intérêts essentiels.
La fin d’un Empire, le retour d’une Nation ?
Il est assez rare, sauf dans les fables, qu’une puissance se fasse meilleure par la seule loi du plus fort. Une idéologie sert toujours à habiller la domination par le généreux prétexte de l’altruisme. La Russie sous l’URSS dissimulait sa politique panslaviste avec le prétexte communiste. L’idéologie américaine – celle du marché et des droits de l’homme – qui servait de couvert utile à l’impérialisme américain n’inspire plus son président. Il ne cache pas son dédain pour la tradition missionnaire de ses adversaires démocrates, de Wilson ou Roosevelt ni pour les néo-conservateurs qui pour beaucoup soutiennent Joe Biden. Il a compris que l’Amérique, comme nation, risquait de se diluer dans le même magma que celui proposé – et imposé – au monde en même temps que l’économie globalisée mettait en péril des millions de ses citoyens.
La fin d’un empire vient moins souvent de la résistance des peuples sujets que de la lassitude d’une nation à en payer le prix. La valeur des nationalités s’était rappelée à la Russie en 1991 via la figure paradoxale et burlesque d’Eltsine tenant péniblement debout sur un char en signe de défi à un régime supranational qui s’effondrait. Et le personnage Trump est inattendu, choquant et exubérant ; comme sans doute l’est l’Amérique. Malgré les outrances, malgré les diarrhées verbales, malgré la débandade sanitaire, malgré sa possible défaite, Donald Trump nous a peut-être fait vivre un basculement historique.
Pour l’auteur de Juger la Reine, tout s’est joué entre le 17 et le 23 juin 1789 : la fin de mille ans de monarchie et l’avenir de la France. Restituant, grâce à des sources très variées, l’atmosphère de ces journées, l’historien explore trois évènements fondateurs de tout ce qui suivra, de la Déclaration des droits de l’homme à la Terreur en passant par tous les avatars ultérieurs de la longue guerre civile française. Repondant à François Furet, il affirme que la Révolution n’est pas terminée.
Élisabeth Levy. Votre livre[tooltips content= »Sept jours – 17-23 juin, la France entre en Révolution, Tallandier, octobre 2020″](1)[/tooltips] se concentre sur la semaine du 17 au 23 juin 1789. Pourquoi l’histoire populaire retient-elle de tout autres dates ?
Emmanuel de Waresquiel. Parce qu’en France, on a toujours été plus attaché aux symboles qu’aux réalités qui se cachent derrière eux. La Bastille est très vite devenue le symbole de l’insurrection populaire et de la prise du pouvoir par le peuple, donc un acte fondateur. En réalité, elle n’a jamais été « prise », elle s’est rendue. Le peuple ne l’a pas plus attaquée parce qu’elle était « l’antre du despotisme », mais parce qu’il s’y trouvait de la poudre. Le roi et son gouvernement étaient déjà nus le 14 juillet 1789. Les choses se sont jouées avant, en juin, avec trois événements liés entre eux et qui contiennent en eux-mêmes toute la Révolution et tout ce qu’elle deviendra par la suite, jusqu’à la guerre civile et la Terreur de 1793. Reste qu’en une semaine, tout est accompli, la révolution politique, mais aussi la révolution sociale.
Commençons par le 17 juin : les députés du tiers état se constituent en Assemblée nationale indivisible en adoptant la motion de Sieyès. En quoi s’oppose-t-elle à celle de Mirabeau ?
Mirabeau propose de faire des députés les représentants du « peuple français ». Dans son esprit et dans celui de nombreux députés du tiers état, le peuple n’est pas la nation. Il n’en représente que la part la moins éclairée. Il est un allié nécessaire, mais un allié dangereux. Quoi qu’il en soit, Mirabeau préserve ainsi ceux qui restent : les représentants de la noblesse et du clergé, et tout autant le roi. Toutes les déclarations de Louis XVI, depuis son avènement au trône en 1774 et jusque sous la Révolution, qu’il n’a par ailleurs jamais comprise, tournent autour de cette même idée : « Je ne fais qu’un avec la nation. » En se déclarant unilatéralement les représentants de la nation, les députés séparent le roi de cette dernière et le privent du même coup de sa sa légitimité. En quelques jours et après mille ans de droit divin et d’incarnation monarchique, la souveraineté change brutalement de camp. C’est cela la « table rase » évoquée par François Furet. De plus, le même jour, ils placent la dette publique sous la protection et l’honneur de la nation, privant le roi du plus important de ses pouvoirs régaliens, celui de lever l’impôt.
Les Français évoquent la raison et pourtant, ils sont habités par leurs désirs, leurs fantasmes
On se heurte immédiatement à un paradoxe français. L’aspiration à l’« indivisibilité » se conjugue avec une conflictualité permanente.
On peut dire que la guerre civile française a commencé à l’instant où les députés du tiers état se sont constitués en Assemblée nationale, non pas par un contrat passé avec le roi et les deux autres ordres, mais contre eux. En se proclamant seuls représentants de la nation et en déclarant cette dernière « indivisible », ils renvoient les deux autres ordres du royaume à l’inexistence politique et sociale, à leur « inutilité ». « Mauvais citoyens », « privilégiés », « ennemis », « traîtres », « complot » : on trouve déjà dans les discours de juin 1789 les mots de la Terreur. Toute l’habileté des députés du tiers état est d’avoir fait croire à l’opinion que les exemptions et privilèges fiscaux ne touchaient que les nobles et le clergé, soit un peu moins de 500 000 personnes sur une population de 26 millions d’habitants, comme s’ils ne bénéficiaient pas aussi de ces derniers : pays d’État, corps de ville, corporations, etc. Le décret du 17 juin est un décret de combat.
Trois jours plus tard, le 20 juin, trouvant porte close, les mêmes députés du tiers se rendent au Jeu de paume tout proche et jurent de ne se séparer que lorsqu’ils auront donné une constitution à la France.
Les députés du tiers s’étaient déclarés Assemblée nationale indivisible le 17 juin. Le 20 juin, ils se déclarent Assemblée constituante, unanime et indissoluble. Le 23 juin, c’est le dernier épisode. Le roi et le gouvernement tentent de reprendre la situation en main.
Mais les trois discours de la séance royale du 23 juin résument l’impasse dans laquelle se trouve l’absolutisme monarchique. D’un côté, une velléité de modernisation libérale, de réformes administratives et fiscales ; et de l’autre, le maintien d’un ordre social inégalitaire qui fonde la légitimité même du pouvoir royal. En conséquence, il ne vient pas une seconde à l’esprit de Louis XVI de réunir les ordres séparés au sein des états généraux en une assemblée unique qui voterait « par tête » et donnerait une quasi-majorité au tiers état. De même, les états généraux restent, dans son esprit, un organisme de conseil et non de décision essentiellement réuni pour éviter une banqueroute qui guette le pouvoir depuis des années. À l’issue de la séance du 23 juin, le roi demande aux députés des trois ordres de se retirer dans leurs chambres respectives. La noblesse et une partie du clergé s’exécutent. Les députés du tiers s’y refusent et dans la foulée, se déclarent inviolables, ce qui est inouï. Ils représentent désormais la nation et n’ont plus d’ordre à recevoir du roi. Cependant, la réponse de Mirabeau au grand maître des cérémonies Dreux-Brézé – « Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple et que nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes » – a été inventée de toutes pièces a posteriori. Les mots « peuple » et « maître » n’apparaissent que plus tard, à partir de 1791. En réalité, les avocats et les juristes du tiers état sont loin de représenter le peuple au nom duquel ils parlent. La France est agricole et rurale à 80 % et seule une poignée de députés du tiers appartient à ce monde-là.
Les députés du tiers état ont trop lu !
Vous revenez souvent sur le pouvoir des. Les mots qui fabriquent le réel : c’est la définition de l’idéologie.
Les députés du tiers état ont trop lu ! Beaucoup appartiennent à ces « sociétés de pensée » décrites par Augustin Cochin au siècle dernier (académies, sociétés de lecture, loges maçonniques), qui sont autant de laboratoires des idées des Lumières, des philosophes à Jean-Jacques Rousseau, des droits naturels au contrat social. Pourtant, rares sont ceux qui comme l’abbé Sieyès ont véritablement pensé la représentation comme le bras politique et légitime de la souveraineté nationale. Nombre de députés du tiers réclament une constitution sans très bien savoir ce qu’elle sera. Il ne faut pas oublier non plus leur origine robine. Les trois quarts d’entre eux appartiennent à la basoche et aux offices de judicature : procureurs, notaires et surtout avocats. Ils sont élus parce qu’ils sont les seuls à maîtriser le discours et la parole, sur fond d’abstention et d’émeutes, sans aucun contrôle de la part du gouvernement royal. En vérité, leur amour des mots, leur goût des abstractions tiennent moins au Contrat social de Rousseau qu’à leurs « Mémoires à consulter », aux prétoires et aux plaidoiries. Par expérience, ils ont tendance à vouloir tordre le réel, à l’adapter aux catégories du droit.
Peut-être découvrent-ils aussi ce qu’on n’appelle pas encore la « liberté d’expression » ?
Oui, mais c’est une autre histoire. L’opinion, le déferlement des brochures ont évidemment joué un rôle essentiel. Mais je veux souligner ici que, pendant toute la Révolution, les luttes de factions ont été des luttes de mots. Qui détient la tribune détient le pouvoir, pourvu que les
sections sans-culotte parisiennes prennent ces mots pour des vérités. Il y a dans la Révolution française une dimension littéraire. Certes, contrairement aux Cent jours et aux révolutions de 1830 et de 1848, 1789 n’a pas eu d’écrivains de génie – ni vraiment Chateaubriand qui était à peine là, ni Stendhal, qui était trop jeune, ni Hugo, qui n’était pas né. Plus tard, c’est surtout la Terreur qui inspirera ces derniers (voyez le 1793 de Victor Hugo), pas la « promesse » de 89. Reste qu’en France, les mots précèdent les choses. Comme l’écrit Tocqueville dans ses Souvenirs de 1848, il y a un peu d’un homme de lettres dans chaque Français, dans la mesure où il accorde plus d’importance à ce qu’Adolphe Thiers appelle « le réel d’imaginaire », qu’au réel tout court. Les Français sont les fils dénaturés de Descartes. Ils évoquent sans cesse la raison et pourtant ils sont littéralement habités par leurs rêves, leurs désirs, leurs fantasmes. Avec eux, les symboles prennent bien souvent le pas sur l’histoire, sur le passé, sur la complexité des choses et du réel. En découvrant le décret du 17 juin, le comte de Virieu, un noble libéral, n’en revient pas de ce pouvoir des mots. À ce compte-là, plaisante-t-il, il ne me reste plus qu’à me déclarer pape pour l’être. Or, cette dimension est essentielle si on veut comprendre la dynamique révolutionnaire. Les mots de 1789 sont déjà ceux de la Terreur.
La révolution du tiers état ressemble beaucoup à une revanche trop longtemps différée sur la noblesse et le clergé
En somme, la prétention à changer le monde par le verbe annonce la logique terroriste ?
Je me garderais bien de le dire comme cela. Plutôt que de « terrorisme », je préfère parler d’atmosphère et de climat. En 1789, le climat qui a porté nombre de Français à l’utopie, à l’enthousiasme, à la justice et au bonheur n’était pas si printanier que cela. La révolution du tiers état ressemble beaucoup à une revanche trop longtemps différée sur la noblesse et le clergé. Elle est faite aussi de jalousies, de haines, de ressentiments, de suspicions réciproques.
Les députés du tiers disent : « Nous sommes la nation », ce qui signifie « nous sommes toute la nation ». Et les « autres », que deviennent-ils ?
La démonstration de juin 1789 – largement revisitée et magnifiée par la suite – est une démonstration d’unanimité. L’indivisibilité fonde la nation et en même temps elle porte les conséquences tragiques de son absolutisme. Elle ne suppose aucune forme d’opposition. Elle crée à mesure des dissidents, des traîtres et des ennemis. Et ceux-là bientôt mériteront la mort. Le premier dissident de la Révolution est un obscur député du tiers état, Martin-Dauch, qui le 20 juin fut le seul à refuser de prêter le serment du Jeu de paume. Le roi, pensait-il, ne serait pas content si on ne lui demandait pas sa sanction. Dans son tableau du Serment qui fixe à jamais la mémoire de cette journée, le peintre David en a fait un traître d’anthologie. Il ne sera pas le dernier.
De même, le « suspect » est né dans les discours de juin 1789. Les « attentats » contre la nation souveraine qui très vite ont pris la forme d’obscurs complots aussi. Le premier complot dénoncé en juin par les députés du tiers état et par l’opinion révolutionnaire, c’est celui dit des « aristocrates ». Le mot signifiait jusqu’alors le gouvernement des meilleurs. Désormais, l’aristocrate identifié aux nobles ou à leurs amis est un traître. Le complot, réel ou supposé, est au cœur de la dynamique révolutionnaire.
Vous tournez autour du pot, mais faut-il comprendre que 1789 annonce 1793 ? Pardon de cette question tarte à la crème, mais la Terreur était-elle inévitable ? Au demeurant, pourquoi écrire terrorisme entre guillemets ?
La terreur doit se comprendre dans un contexte de guerre civile beaucoup plus que comme un corpus idéologique. Née en septembre 1792, la République est très vite en danger de mort : guerres de Vendée, insurrection de Lyon, de Toulon, guerres extérieures. La Terreur a été l’arme politique déployée par les jacobins pour la sauver. Nous sommes encore au xviiie siècle. Le sens des mots doit être compris à l’aune de ce siècle. Si l’on s’en rapporte à L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, « terroriser », c’est jeter l’effroi dans les rangs de l’adversaire. Du reste, la terreur s’exerce tout autant du côté de la contre-révolution que de la Révolution. La Terreur n’est donc pas une idéologie totalisante et totalitaire comme elle l’a été au xxe siècle, c’est une arme de combat. Il n’y a jamais eu véritablement de gouvernement de la Terreur. C’est un membre du club des Jacobins qui met la Terreur à l’ordre du jour, pas la Convention nationale. Cette période a été un immense bazar fait de conflits d’intérêts et de pouvoirs entre des factions politiques, des comités, des administrations qui se tiraient dans les pattes les unes les autres, où personne n’a été vraiment capable d’organiser quoi que ce soit. Dans l’esprit des révolutionnaires, elle était un moyen (atroce) de « légitime défense ». Ce qui ne la justifie pas pour autant.
Chez Lénine aussi, c’est un moyen…
Elle est au cœur du projet communiste dès la révolution d’octobre 1917 : une minorité s’empare des moyens de la contrainte et du pouvoir. Au contraire, les révolutionnaires de 1789 pensent la Révolution comme universelle et indivisible. Personne n’a pensé à l’époque que cela conduirait tout droit à la Terreur.
Selon vous, les révolutionnaires inventent la politique. Sauf que la politique ne crée pas les clivages, elle les représente dans un théâtre prévu à cet effet.
Ça c’est le parlementarisme dont l’apprentissage se fait surtout après la Révolution, sous la Restauration et la monarchie de Juillet. La politique naît en 1789, et. On ne conçoit pas à cette époque qu’il puisse exister des minorités et des majorités d’assemblée. C’est pour cela qu’on prête serment.
En quoi cette semaine est-elle fondatrice et la France qui en est issue déjà la nôtre ?
C’est à ce moment-là que la politique naît en France, et elle naît avec une disposition particulière à la conflictualité. Le complot sur lequel je reviendrai habite encore nos imaginaires. De même l’irruption de la morale en politique au nom de la vertu. Des 1789, les notions de bien et de mal traversent les discours des députés les plus radicaux comme Robespierre. Et ces catégories morales vont très vite être érigées en une sorte de ligne de partage entre les pauvres et les riches. Souvenez-vous de l’apostrophe de Joseph Fouché, le futur ministre de la police, en 1793 : « Ici on rougit d’être riche et l’on s’honore d’être pauvre. » Enfin, la Révolution s’est accomplie au nom de la transparence, contre le « secret du roi ». Ce sont les députés du tiers qui les premiers, et contre les ordres de ce dernier, rendent leurs délibérations publiques. La caisse de résonance de l’opinion leur était indispensable. Les rapports métaphoriques de l’ombre et de la lumière hantent les esprits de 89. Plus de comptes publics secrets, plus de diplomatie secrète. Le secret est contre-révolutionnaire. En même temps, très vite, les révolutionnaires vont réaliser qu’il n’y a pas de politique et de légitimité du pouvoir sans une part de secret.
La Révolution, écrivez-vous, c’est à la fois les droits de l’homme et la Terreur. Est-ce encore ce qui nous constitue ?
Les droits de l’homme étaient déjà violés avant même que l’encre de la Déclaration des droits de l’homme n’ait eu le temps de sécher, à commencer par la liberté d’opinion. De même la séparation des pouvoirs. Dès le 23 juin, Mirabeau érige la surveillance et la dénonciation en vertus citoyennes. La Révolution a été une vaste machine surveillante, depuis les comités de recherches de l’Assemblée nationale et de la Commune de Paris jusqu’aux innombrables comités de surveillance de 1793. De la surveillance, on passe à la dénonciation. Et de la dénonciation à la délation, la frontière est mince. Plus besoin de preuves, l’intention suffit pour vous condamner à mort.
Vous tireriez un fil allant de la délation de ces années à 1940 ?
Je pense que cette pratique est dans l’ADN français. Est-elle née pendant la Révolution ? En tout cas, c’est à ce moment-là qu’elle a été politisée et érigée en nécessité politique, puis en vertu républicaine.
On le sait, la mémoire réécrit l’histoire. La mémoire nationale a eu tendance à faire des débuts de la Révolution une sorte de conte de fées…
Dans la reconstruction mémorielle de la séquence fondatrice de la Révolution, l’ennemi, le traître, le complot, le secret, la haine du riche n’apparaissent pas. Pendant plus d’un siècle, on a voulu célébrer la nation unanime, l’égalité, la liberté et la fraternité. À lire les documents contemporains de l’événement, les esprits étaient beaucoup moins iréniques. Mais cette réécriture était essentielle, car elle est au cœur de la légitimité républicaine.
La nation française s’est constituée en sept jours après mille ans de monarchie
Pendant très longtemps, l’interprétation qu’on avait de la Révolution a été un marqueur politique. Autrement dit, peut-il exister une seule histoire de la Révolution ?
De ce point de vue, je me vis un peu comme un suiveur de François Furet. La Révolution ne peut être étudiée « de l’intérieur » que pour la condamner ou la glorifier. Pour la comprendre, il faut en sortir. Je ne fais pas d’idéologie, j’essaie de comprendre la façon dont les choses se sont passées et dont on les a sublimées.
La nation française s’est constituée en sept jours après mille ans de monarchie. La Révolution française a été à la fois politique et sociale, ombrageuse, absolutiste et guerrière. Certes elle s’inscrit dans un cycle qui traverse toute la seconde moitié du xviiie siècle (la révolution américaine, celle de Genève, de la Hollande, du Brabant), mais elle n’est comparable à aucune autre. La « table rase », c’est Français. Je vais vous donner un seul exemple. La Révolution s’est faite sur la négation du passé, jusqu’à l’iconoclasme de la Terreur : « L’histoire n’est pas notre code », disait en 1789 le pasteur Rabaut Saint-Étienne, l’un des « pères fondateurs » de la souveraineté de la nation. D’où la volonté de créer un homme régénéré, un républicain tout neuf. C’est pour cela que tout ce qui a précédé est très vite devenu « l’Ancien Régime ».
Sauf qu’on n’éradique pas si aisément le vieux monde…
En effet sauf à réinventer la société française, ce qui arrivera peut-être un jour, la Révolution porte en elle-même son incomplétude. Mais pour l’instant, nous sommes encore les héritiers d’une double culture. De l’Ancien Régime, nous avons conservé le goût des préséances, des hiérarchies et des privilèges. Il n’y a pas plus de grades, d’échelons et de titres que dans l’administration française. Ne nous étonnons pas dans ces conditions de nos flagorneries. Il restera toujours en nous quelque chose du courtisan. Puis, à nos traditions d’Ancien Régime sont venues s’ajouter celles de la Révolution, notamment un attachement indéfectible à l’égalité. Résultat : tout en léchant les bottes de notre supérieur, nous avons furieusement envie de lui couper la tête. Je le dis en souriant, mais nous sommes tout de même un peu schizophrènes.
Allez, pour finir, un petit jeu. Qu’auriez-vous été ?
Si je me réfère à mes origines sociales, même si je n’ai certainement pas le fétichisme du déterminisme et des héritages, j’aurais peut-être été assez proche de ces aristocrates libéraux qui formaient alors la minorité de l’ordre de la noblesse. Ces gens prônaient sincèrement des réformes. Mais en 89, l’affrontement l’a emporté sur le compromis – ce fut le « modèle breton » avec ses combats de rue, ses morts et ses haines entre la bourgeoisie et la noblesse – en particulier à Rennes en janvier 1789.
Mais pour revenir à votre question initiale, j’aurais été anglais, à l’image de l’agronome Arthur Young, éberlué de ce qu’il voyait et entendait. Comme lui, je suis incapable de comprendre la théocratie d’Ancien Régime, l’alliance du trône et de l’autel comme l’on disait (« Mon royaume n’est pas de ce monde ») et pas plus cet absurde renversement de sacralité du côté des hommes et de la République qui s’opère par le serment du 20 juin 1789. La transformation mémorielle des grands principes révolutionnaires en promesse fondatrice porte en elle tout à la fois nos espoirs et nos déceptions. D’où ma volonté de traiter cette séquence en l’observant des deux côtés, du côté du roi et du côté de la Révolution. Contrairement à Furet je ne pense pas que la Révolution soit devenue « un objet froid ». Elle nous a donné en héritage, pour le meilleur et pour le pire, des pratiques politiques, et plus encore une sorte de psychologie invisible. Ses paradoxes sont toujours à l’œuvre aujourd’hui, entre la représentation parlementaire et la rue, la transparence et le secret, les rêves et la raison, l’oubli du passé et sa transmission, et jusqu’à nos divergences sur notre actuel modèle économique et financier. Par exemple, la haine de la finance et de l’« agiotage » –spéculation comme on disait à l’époque – est née à droite, en 1789, avant de passer à gauche. Comme la décentralisation, comme l’écologie, comme beaucoup d’autres choses. Bref nous sommes encore les enfants de 89, des enfants un peu grognons. Nous n’avons pas fini de faire l’apprentissage de nos illusions.
Sept jours – 17-23 juin, la France entre en Révolution. Tallandier, octobre 2020.
En ne défendant ni Roman Polanski face à la meute néoféministe ni nos libraires face à Amazon, la Ministre de la Culture déçoit.
On se souvient que dans 1984, le Ministère de la Vérité (« Miniver » en novlangue) s’occupe de la Propagande, et celui de l’Amour est chargé de la torture. Nous n’en sommes pas loin : au Ministère de la Culture on nous a installé Roselyne Bachelot. Dans la novlangue du macronisme comme dans celle inventée par Orwell, les mots signifient à peu près le contraire de ce qu’ils disent.
J’avoue que j’ai eu autrefois un préjugé favorable pour Bachelot, dont les tailleurs flamboyants contrastaient avec le sérieux tristounet des sarkozystes. Une pharmacienne au ministère de la Santé, pourquoi pas ? J’aurais dû me méfier, on y a bien installé depuis un médecin qui passe son temps à inquiéter les gens bien portant, qui sont probablement des malades qui s’ignorent, comme dit Knock, et à désespérer les vieux…
Puis elle a révélé sa nature profonde, en devenant l’une de ces créatures médiatiques interchangeables avec lesquelles on fait de jolies couvertures pour les hebdos-télé. Avoir participé aux Grosses têtes a laissé des traces. C’était une femme souriante et apparemment consciente de ses limites, un bon point pour un ministre auquel ses laquais murmurent chaque matin « Monseigneur est beau » — comme Montand dans la Folie des grandeurs — et qui finissent ordinairement par le croire. Elle est devenue une caricature.
Ça a débuté comme ça : si elle avait été ministre de la Culture le 28 février dernier, lorsque J’accuse a été récompensé (fort justement) par l’Académie de l’entre-soi cinématographique, « je me serais levée et je serais partie », comme Adèle Haenel, pour protester contre l’attribution d’une énième récompense majeure au plus grand réalisateur français.
Qu’un ministre, qui par fonction doit rester au-dessus de la mêlée, prenne modèle sur les comportements hystériques d’un quarteron de starlettes nulles et d’acteurs à la ramasse désireux de se faire un peu de publicité sur le dos d’un génie, voilà qui nous donne une idée de la dégringolade de la fonction, depuis Malraux.Qu’un ministre se rapetisse à son être de femme, et qu’une femme se ramène à sa fonction ovarienne et déclare sa solidarité avec quelques imbéciles du même sexe me sidère. Mais je ne devrais pas m’étonner, après tout, juste après les Césars, et parce que j’expliquais en cours que 1. Polanski était français et ne ressortait pas des lois américaines et que 2. en tout état de cause, et quelle que soit la qualification d’actes commis il y a 60 ans avec la bienveillance de la mère de la victime supposée et le pardon réitéré de cette dernière, il n’y avait même pas lieu d’enquêter, les faits étant prescrits ; et qu’enfin 3. si nous devions traîner en justice tous les grands artistes ou écrivains, de l’un ou l’autre sexe, qui furent de très vilains garnements, le monde de la culture serait un désert global… j’ai eu la surprise de trouver, sur les murs de mon lycée, cet implacable raisonnement mathématique produit par des élèves de classe préparatoire — une bonne indication de la hausse continue du niveau : « Polanski violeur / Brighelli complice ».
Et « Céline antisémite / Brighelli complice » ? Je n’y ai pas eu droit juste parce que ces demeurées n’y ont pas pensé, ou qu’elles n’en sont pas encore à avoir lu Céline ?
Sur ce, confinement. Bachelot, qui doit pourtant être vaguement chargée de la défense du Livre, a décidé dans une langue qui n’est pas exactement celle de Molière que les libraires seraient juste autorisés au « click and collect ». Autant leur mettre une balle dans la nuque tout de suite. Ceux qui avaient tout juste survécu en mai mourront pour le compte.
D’autant qu’au même moment, les rayons « librairie » des grandes surfaces continuaient à vendre la bibliothèque rose, et que la FNAC était autorisée à rester ouverte, sous prétexte que la chaîne vend aussi des équipements informatiques indispensables au télé-travail.
Roselyne Bachelot est donc — comme le reste du gouvernement, d’ailleurs — ministre de ces acteurs majeurs de la vie intellectuelle que sont Auchan et Leclerc, et d’un groupe qui vend pêle-mêle « produits » culturels et gadgets de geeks. Dans une fiction orwellienne, ce « ministère de la Culture » ne garderait plus son nom que par antiphrase. D’ici peu, Cyril Hanouna revendiquera le Ministère de l’Éducation. Il pourra y défendre la laïcité…
Devant le tollé provoqué par cette décision ubuesque, le gouvernement a courageusement franchi le pas : la FNAC et les grandes surfaces ont elles aussi interdiction de vendre des livres. Un peu comme si les salariés du public, protestant contre les salaires supérieurs de leurs homologues du privé, obtenaient finalement que ces derniers soient ramenés au SMIC. L’idée même d’interdire des rayons spécifiques dans des magasins par ailleurs ouverts ne pouvait germer que dans la tête des acculturés qui nous gouvernent. Idée qui ouvre un boulevard à Amazon et autres distributeurs internationaux. L’ubérisation de la culture est en bonne voie.
Évidemment un livre — même tout fraîchement sorti des presses — est toujours un regard rétrospectif. Et la modernité, qui veut croire qu’elle a tout inventé, ne regarde qu’en avant. Il en est de même pour les films — et les vendeurs de CD / DVD sont eux aussi les objets de la vindicte bachelotienne : ça ne peut être un hasard. Nous ne regarderons donc que ce qui sera proposé dans les lucarnes des GAFAM pendant un mois. Avec un peu de chance, nous en prendrons l’habitude, nous quémanderons une nouvelle série Netflix comme les chiens jappent pour avoir leur pâtée. Certains se résigneront plus aisément, puisqu’il leur suffit d’avoir le Coran. Avec un peu de chance, nous finirons tous bêtes à bouffer du foin — à l’image de certains zéros qui ne multiplient que parce qu’ils sont ministres.
Quand j’ai quitté Paris ce 13 juillet 2020, j’étais dans la peau d’Ulysse revenant à Ithaque. Mais nulle Pénélope ne m’attendait. Le voyage avait été tumultueux. Il touchait à son terme. Ma vie aussi d’ailleurs. Elle n’avait été ni pire, ni meilleure que ce que j’en espérais. J’avais échappé aux pièges de Calypso. Mais le spectacle qui s’offrait à moi, à la Gare de Lyon, me fendait le cœur. Des masques partout, des contrôles partout. De la misère partout. J’abandonnais une ville sinistrée qui m’avait procuré tant de plaisirs et qui peu à peu se délabrait : j’assistais à la fin d’un monde et d’un art de vivre.
Je n’avais plus rien à y faire : la presse était moribonde, l’édition sinistrée et mes amis, quand ils n’étaient pas morts comme Dominique Noguez ou Clément Rosset, n’étaient guère en meilleur état que la ville qu’ils chérissaient encore. Ce qui m’attristait le plus, c’est que tout esprit de révolte avait disparu. Avec les masques, on était parvenu à museler un peuple. Une nouvelle religion, le covidisme, s’imposait au nom de l’hygiène sans rencontrer la moindre résistance. Elle était même plébiscitée.
Joseph Goebbels qui était un maître dans l’art de la propagande, avait écrit : « Nous ne voulons pas convaincre les gens de nos idées. Nous voulons réduire leur vocabulaire de telle façon qu’ils ne puissent plus exprimer que nos idées. » Ce dont il avait rêvé, s’était réalisé à l’échelle planétaire. Bref, j’avais connu le meilleur à Paris. Il n’était pas indispensable qu’à quatre-vingt ans, je subisse le pire. Dans le TGV Lyria où j’étais seul, je songeais au mot de Dostoieski : « Il n’y a qu’une seule chose que les hommes préfèrent à la liberté, c’est la servitude. »
Il me restait peu de temps à vivre. Autant m’installer dans un Palace, comme Nabokov ou James Hadley Chase. Mon ami Cioran en avait rêvé. À défaut de Pénélope, il serait à mes côtés. Je contemplais le lac Léman. Jamais il ne m’avait paru si beau. J’éprouvais le sentiment du prisonnier libéré de sa geôle. Ou d’Ulysse de retour à Ithaque. Était-ce le point final de ma vie ? J’ai bien peur que oui, tout en me réjouissant d’avoir évité le pire. Adolescent, je voulais être écrivain à Paris. Je l’ai été. Je pensais que Lausanne est la ville idéale quand on est très jeune ou très vieux.
Le poète et romancier Yves Charnet recolle ses papiers dans un émouvant journal d’automne
Il y a des écrivains pleins de larmes, toujours en débord, dont l’impudeur ouvre les vannes à la belle et grande littérature. Charnet, poétologue nivernais selon la formule employée jadis par le président Chirac ne guérit pas de son enfance, de ses blessures, de ses errements, de son droit d’inventaire, de cette amertume que même les diplômes encadrés au-dessus de la cheminée n’apaisent pas. Son mal-être est communicatif, ses nuits blanches nous hantent. Il ne suffit pas de déverser ses peines, de se lover dans la débine, d’énumérer ses ratages pour intéresser le lecteur-voyeur.
Arme à double-face
L’autofiction est une arme à double face, cruelle pour les auteurs truqueurs, pénétrante pour ceux qui comme Charnet ne sont pas avares de leur talent, de leur indiscrétion, de leur chute(s) en cascade. Cet ex-premier de la classe met sa carcasse sur la table, sa peau entre nos mains, il n’en tire aucune vanité, il se passerait bien de cet exercice d’expiation, la gloriole trop peu pour lui, il n’est pas homme à travestir le malheur.
La réalité est assez triste comme ça. Le dévoilement grinçant, gênant de son intimité, outrancier, ridicule quelquefois et féérique est un passage obligé pour celui qui a décidé, très jeune, de se consacrer à l’écriture. Cet art-là ne connaît pas la demi-mesure, il disqualifie les chipoteurs et les arrangeurs du quotidien. Il faut payer cash (par la plume) et passer à la caisse enregistreuse. Charnet le styliste équilibriste a choisi ou plutôt le destin s’est chargé de l’aiguiller vers une écriture à l’os, sur le nerf des sentiments, à la limite du supportable, dans un paysage désolé où l’auteur n’en finit pas de se détester.
Oh combien il hait le reflet de son miroir. Les écrivains qui s’engagent dans cette voie prennent énormément de risques, car la moindre fausse note désaccorde la sincérité de l’ensemble. Charnet, en liquidation permanente, en recherche d’héritage, se retrouvant sans un éditeur, semble cet éternel débiteur de la vie. Ce provincial égaré dans la cour des adultes, fils de rien ou de si peu, qui doit batailler avec les autres, les élus, les beaux parleurs et la Vieille Dame, personnage central, pivot et bascule, de son existence.
Gamin surnuméraire
Dans son dernier ouvrage Chutes aux éditions Tarabuste, il se souvient de ses quelques succès au temps lointain des concours prestigieux, de ses débuts claironnants dans l’édition germanopratine là-haut sur la montagne Sainte-Geneviève, de cette nostalgie épidermique des bords de Loire aussi (é)mouvante que ces invisibles bancs de sable, des acteurs de cinéma, les Gabin et Delon, pères de substitution dont l’image sur grand écran éclaire le chemin encombré d’un gamin surnuméraire.
À la manière d’un Georges Perros ou d’un Jean-Claude Pirotte, on titube souvent avec Charnet, on tombe bas et puis, au détour d’un paragraphe, on respire à nouveau, on s’accroche à une mélodie, la chanson française comme garde-corps. Serge Lama en frère protecteur qui en connaît un rayon en abandons et la musique de Morricone, ce délicat baume sur l’âme. Chutes ne ressemble à rien de ce que l’édition produit actuellement, sorte de journal cabossé, collecteur d’impudences et d’imprudences, bilan d’une cinquantaine désarticulée, sec et mélancolique, digressif et anatomique, tout simplement ailleurs. « Tu écris ces lignes à Nevers. Dans la chambre de ta mère. Il n’y a plus qu’une petite lumière. Sur cette table de bois. Elle dort depuis longtemps. L’héroïne taboue de tous tes bouquins. La Vieille Dame ne sait rien de ton naufrage. Et de cette cargaison de merveilles envoyées par le fond » lance-t-il, le souffle fatigué, la voix pâteuse, le corps endolori.
La littérature est une maladie d’amour
Alors pourquoi aime-t-on l’œuvre de Charnet et que tous ces livres nous touchent ? Son art funambule s’inscrit dans une tradition du désespoir transcendé, de la marge buissonnière, d’une littérature sauvage, indomptable et carnassière. La littérature est une maladie d’amour pour tous les garçons perdus. On vient chercher chez Charnet le substrat du désordre et de la solitude, on y croise les fantômes de Blondin et de Villon, on a la gorge serrée quand Tillinac, son éditeur historique, disparaît et que tout fout le camp. À la fin, il reste ses mots, cette bouée de sauvetage qu’il nous tend au milieu de la tempête.
Le centre Pompidou propose une exposition intitulée « Global(e) Resistance », qui réunit des plasticiens ayant « une pratique à la fois artistique et politique, voire activiste ». Un accrochage conjuguant hermétisme et militantisme ne fait que souligner le divorce entre l’art contemporain et le public.
Parfois, en matière d’art contemporain, j’ai des idées vagues restant à l’état d’impuissantes maugréassions. Et puis, tout à coup, fortuitement, à l’occasion d’une lecture, d’une rencontre ou d’une visite, tout se clarifie. C’est exactement ce qui se produit pour moi à l’ouverture de l’exposition « Global(e) Resistance » à Beaubourg. C’est à ce titre que je la recommande. On peut s’y rendre en sociologue amateur.
Comprendre or not comprendre
Il faut avoir en tête qu’en art contemporain, « comprendre » est le mot-clé, celui qui revient le plus souvent. Il y a, on le sait, les initiés, les distingués, ceux qui « comprennent ». Et puis il y a les blaireaux, les réfractaires, voire les nauséabonds, bref, ceux qui ne comprennent pas.
À l’entrée de l’exposition « Global(e) Resistance », des vitrines recommandent des lectures et signalent des « lieux de l’activisme », comme l’inévitable Colonie barrée. C’est un peu fastidieux de passer en revue toute cette documentation, mais on saisit que la présentation va être très politisée. Des encarts muraux confirment la tonalité. Jusque-là, c’est clair ! Tout va bien ! Je « comprends » !
Cependant, une difficulté apparaît dès les premières œuvres. Les pièces et installations réunies ne visent manifestement pas à procurer un plaisir esthétique simple, comme la Vénus de Milo ou Le Bain turc. L’essentiel tient sûrement à un sens, un message, une intention, quelque chose de ce genre. Oui ! mais quoi ? Devant la plupart des œuvres, j’éprouve la même perplexité : incapable de saisir ce que les auteurs ont voulu exprimer, je me résous à lire l’explication sur le cartel prévu à cet effet.
Exemple : je vois un grand nombre d’œufs à coquille blanche ou rouge, parfaitement alignés en carré, suspendus ou posés sur le sol. Ça doit sûrement vouloir dire quelque chose, me dis-je. Je cherche avec bonne volonté. Peut-être s’agit-il de dénoncer les inconvénients d’une société trop organisée, trop normative ou, au contraire, de suggérer qu’on ne peut faire ni d’omelette ni de révolution sans casser des œufs ?
J’apprends que l’auteur « examine les enjeux spécifiques tels que l’articulation de la religion et du politique ainsi que la place des traditions au présent, qui se posent aux gouvernements africains depuis la fin des empires coloniaux et dans le monde global contemporain. […] Les œufs suspendus évoquent la fragilité du processus démocratique et le péril comme les menaces qui pèsent sur les populations en raison de leur appartenance à des communautés. La couleur blanche en appelle à une plus grande lucidité des pouvoirs en place »… Dont acte !
Un peu plus loin, je m’approche de sacs, genre sacs de café, alternant sous la cimaise avec des sandales en corde. C’est le grand prix de la fondation Ricard, une sorte de chef-d’œuvre annoncé, en somme. Cette fois, je commence par lire le cartel. Autant aller directement à l’essentiel ! Pour préparer son œuvre, le créateur, « un artiste émergent de la jeune scène française », a rencontré des paysans expulsés de leurs terres dans un bidonville de Colombie. Il leur a demandé d’écrire leur histoire et leurs revendications sur des sacs de jute au moyen de marqueurs noirs, puis de détricoter la toile et de s’en faire des sandales. Je prends un peu de recul. Je réfléchis. J’aimerais quand même trouver au moins une fois la solution par moi-même… L’artiste veut-il carrément se foutre de la gueule des paysans concernés en leur faisant fouler au pied ce qui leur tient le plus à cœur ? Souhaite-t-il, au contraire, que ces écrits transformés en chaussures les aident allégoriquement à se mettre en marche et à prendre un nouveau départ ? Difficile de trancher entre ces deux interprétations contradictoires. Je me penche à nouveau sur le cartel pour connaître la bonne réponse. C’est encore autre chose : l’artiste veut tout simplement proposer aux expulsés un « outil de résilience ».
Je pourrais citer de nombreux autres exemples qui jalonnent le parcours de cette exposition et de beaucoup d’autres. Le fait est que très souvent – trop souvent – les œuvres d’art contemporain restent incompréhensibles sans l’aide d’une explication. Cette situation laisse évidemment le champ libre aux commissaires qui, tels des hiérophantes, rédigent des notices en une novlangue parfois surprenante.
Cependant, l’habitude de présenter au public des suites d’énigmes stériles n’est pas sans risques. Si l’art contemporain, après un demi-siècle d’existence, ne rencontre toujours pas de succès populaire, c’est en grande partie à cause de cela. La plupart des gens ne voient tout simplement ni de quoi il s’agit ni en quoi ils sont concernés. C’est ennuyeux à la longue de ne pas « comprendre ». Imagine-t-on des films, des séries ou des romans hermétiques d’un bout à l’autre ? Je prends un autre exemple : les clips musicaux ont une grande importance de nos jours, notamment chez les jeunes. À chaque fois, un propos sur l’existence est associé à une scansion, un lyrisme et des images fortes. La question de comprendre ou ne pas comprendre ne se pose même pas. Le clip vous pénètre directement. Il vous plaît, vous émeut et vous enrichit (placere, movere, docere, selon la maxime classique). On peut ironiser sur la qualité de certaines de ces productions, mais pas sur leur audience. Notons qu’elles sont l’exacte antithèse de l’art contemporain.
L’art contemporain à la remorque des idées dans l’air du temps
Il faut s’arrêter sur l’évolution du centre Georges-Pompidou. Ouvert en 1977 pour « centraliser la décentralisation » artistique, il connaît un début d’existence énergique, sous la direction du Danois Pontus Hulten, un proche de Marcel Duchamp et de l’abstraction américaine. Une série de méga-expositions sont organisées sous sa houlette : « Paris-New York » (1977), « Paris-Berlin » (1978), « Paris-Moscou » (1979) et enfin « Paris-Paris » (1981). Ces présentations sont réussies et mémorables. Elles sont, aussi et surtout, l’occasion d’une construction théorique. Il s’agit d’écrire et, même, de réécrire l’histoire de l’art, du moins sa partie utile, c’est-à-dire la fin du xixe et le xxe siècle. Il en résulte une sorte d’histoire mondiale de la France artistique. Rien de scientifique, évidemment, dans cette affaire qui, avec le recul, apparaît comme particulièrement idéologique.
De nombreux artistes de talent sont envoyés aux oubliettes. C’est le cas, pour ne prendre que cet exemple, de Despiau, principal sculpteur français de l’entre-deux-guerres. Bien que Beaubourg détienne plusieurs centaines de ses œuvres, elles restent en cave et ne semblent pas près d’en échapper. Inversement, des artistes inconnus, d’obscurs bricoleurs, des avant-gardes putatives, des chevaliers de la table rase, parfois aussi quelques artistes passionnants, sortent de l’ombre. Ils sont montés en épingle, commentés, théorisés et prennent place dans une histoire inédite, à la façon de figurants appelés pour une nouvelle chorégraphie.
On peut faire le rapprochement avec un tout autre domaine : certains essayistes, à tort ou à raison, pensent que l’idée de peuple ou de nation repose principalement sur l’histoire du groupe concerné, ou du moins sur le récit qu’il s’en donne. C’est sans doute exactement la même chose pour l’art contemporain. Sa possibilité repose en grande partie sur un récit historique ad hoc. Cette histoire appauvrie et orientée prépare, justifie et irrigue l’art contemporain. C’est elle qui est développée dans les deux étages de collections permanentes. Après les avoir visitées, la plupart des gens n’imaginent même plus que le xxe siècle puisse comporter autre chose de valable.
On peut voir dans cette falsification quelque chose de violent, voire d’un peu totalitaire, surtout quand on a des affinités avec les tendances mises sous le boisseau. Cependant, à ses débuts, le centre Pompidou est indiscutablement une force motrice, créatrice de valeurs nouvelles, aussi contestables soient-elles.
À présent, l’institution reste un poids lourd dans le paysage culturel. Elle continue d’avancer sur sa lancée, avec plus de 1 000 salariés et un budget courant de 120 millions d’euros (soit cinq fois le loto du patrimoine). Elle a encore un public important, bien qu’il ait fondu de près des deux tiers, passant de 850 000 visiteurs par an à 300 000 environ. Cependant, une exposition comme « Global(e) Resistance », s’ajoutant à beaucoup d’autres, jette un doute sur sa capacité à rester une force de proposition véritable.
En effet, la plupart des œuvres présentées ont pour point commun de se placer dans le sillage d’idées paraissant porteuses dans le contexte actuel : décolonialisme, antiracisme, écologie, féminisme, genre, etc. Certaines œuvres s’efforcent même de cocher plusieurs cases, comme ces photos de cargos échoués et rouillés qui suggéreraient la domination économique de l’Occident, les désastres écologiques de la planète et même le drame des migrants, puisque eux aussi utilisent des bateaux.
Ces thèmes peuvent intéresser un public et coller à l’actualité. C’est probablement ce qui motive les organisateurs. Cependant, les bonnes intentions et les préoccupations moralisatrices procurent rarement de vraies jouissances artistiques. L’inconvénient des choses trop prévisibles est qu’elles ennuient.
Le plus grave est que les artistes et les commissaires d’exposition semblent implicitement supposer que la source de la valeur réside à l’extérieur de l’art, dans des considérations politiques et sociétales. Si l’art, selon cette conception, en est réduit à puiser au-dehors sa légitimité, c’est qu’il n’en a plus guère en lui-même. Dans ces conditions, la justification des grandes institutions artistiques comme Beaubourg s’effrite un peu. D’ailleurs, pourquoi s’intéresserait-on à un artiste militant douillettement subventionné davantage qu’à un militant véritable qui peine et prend des risques ? Pourquoi, s’il faut se faire son idée sur un sujet d’actualité, irait-on voir une exposition édifiante concoctée par des fonctionnaires plutôt qu’ouvrir par soi-même un livre, un journal, internet, ou encore participer à des rencontres ?
À l’époque de Pontus Hulten, Beaubourg était, pour le meilleur et pour le pire, moteur d’une histoire artistique en train de s’écrire. À présent, force est de constater que cette institution et beaucoup d’autres n’ambitionnent que des rôles d’auxiliaires dans l’édification politique des masses.
À voir : « Global(e) Resistance », centre Pompidou, Paris, jusqu’au 4 janvier 2021
La couronne pleure 007. Le plus célèbre agent secret de sa majesté, Sean Connery vient de tirer sa révérence à l’âge de 90 ans
Bien sûr, il y en a eu d’autres. Ne soyons pas sectaires ! Des copies ? Non, le mot est trop fort, trop injuste, trop malhonnête intellectuellement, la preuve j’ai toujours eu un faible pour le libidineux décontracté Roger Moore et sa façon si désinvolte de se foutre de tout, de ses abdominaux non sculptés et de son taux d’alcoolémie à rassurer tous les bistrotiers de France, aujourd’hui confinés. Je dois également confesser que la raideur théâtrale d’un Timothy Dalton pouvait séduire dans la campagne berrichonne au cœur des années 1980 surtout lorsqu’il avait à son bras l’actrice Carey Lowell, la coupe (de cheveux) courte la plus érotique du cinéma mondial d’alors. Les successeurs de Bond défilent depuis trente ans, dans de multiples versions, fines ou trapues, décalées ou austères, cascadeuses ou cavalières et ne font pas oublier l’originel. L’original écossais Sean Connery (1930-2020) qui fut le premier à enfiler le costume de 007 en 1962 contre un certain Dr No demeure ce roc incontournable, indépassable, impénétrable, inatteignable, inoubliable. Il avait visé haut, le contraire de notre époque actuelle qui patauge dans l’ignoble et le médiocre. Il a fixé notre imaginaire quand celui-ci était encore perméable au grand, au fort, au chevaleresque, aux puissances mystérieuses, à cette indispensable pulsion de vie.
Sean Connery dans « Pas de printemps pour Marnie » (1964). Wikimedia Commons.
Dans ma famille d’esthètes automobiles, mon père ne connaissait que deux Écossais célèbres, le pilote Jackie Stewart surmonté de son indétrônable casquette à carreaux et Sean, le culturiste d’Édimbourg négligemment appuyé sur l’aile d’une Aston Martin DB5. Un type qui conduisait une Aston avait droit à notre respect mécanique éternel. L’homme du XXème siècle était né. Dans sa droiture celte et son sex-appeal brut de fonderie. D’ascendance populaire, Sean Connery avait la force de frappe des mauvais garçons qui savent porter le smoking quand la situation l’exige. La reine était rassurée. Les joyaux étaient au chaud. Ça nous changeait des jeunes premiers, la mèche blonde au vent et le regard niaiseux du théâtreux, le brun à la voix testostéronée avait le caractère trempé des types qui se sont engagés, à dix-sept ans, dans la marine britannique et ont exercé des tas de métiers manuels. Un mec du peuple sachant se servir d’un tournevis ou d’une truelle aura toutes les qualités pour dégainer, à l’écran, son Walther PPK et sauver à l’occasion la couronne britannique.
Tous les garçons voulaient lui ressembler. Nous avions enfin trouvé un but à notre existence patachonne. Si la vie pouvait, ne serait-ce qu’une minute, se résumer à une scène de Bond, celle, par exemple, au hasard, où la bombesque Ursula sort de l’eau, bikini blanc et coquillages à la main, et puis se met à chanter, à fredonner, nous serions des hommes heureux. Quant au pouvoir d’attraction de Sean sur les filles, c’est bien simple, elles ne s’en remirent jamais. Même fort âgé, barbu et binoclard, en duffle-coat beige dans La Maison Russie ou en robe de bure dans Le Nom de la rose, ce gars-là était terrible. Irrésistible. C’était aussi, nous le regrettons, une époque moins sentencieuse où les femmes n’avaient pas honte de leurs sentiments et de leurs contradictions. Le machisme fictionnel de 007 n’était pas étudié en Sorbonne, il se vivait dans la légèreté et les rires complices, dans l’appétit des Trente Glorieuses et la flamboyance capitaliste, dans une certaine innocence non coupable. Bond condensait la masculinité dans ce qu’elle avait de plus désirable et désuète. Sean séduisait par son opiniâtreté, son courage, son absence de barrières psychologiques, son sens de la répartie, son second degré, il était dans l’instant présent, il ne pensait pas à son image, ni à sa caricature. Il faut avouer que Sean en imposait. Comment aurions-nous pu rejoindre, à ce moment-là de notre histoire, le camp soviétique ? Nos agents secrets (alliés) avaient une gueule d’enfer, ils se pavanaient à Miami dans un hôtel de luxe, en peignoir de bain sur une musique de John Barry. Et même en slip rouge et catogan dans le film Zardoz, Sean avait de quoi affoler les ligues de vertu. Il aurait aimé qu’on rappelle cet après-midi la devise nationale de l’Ecosse : « In My Defens God Me Defend » (Pour ma défense, que dieu me défende).
Pour les nouveaux élus locaux verts, la terre n’est que de la matière sans histoire ni imaginaire. Pour ceux qui sont attachés à la singularité française, c’est le terroir: la terre travaillée par les ancêtres qui porte leur empreinte.
Le retour en force, et en grâce, du local, des circuits courts, des « petits commerçants », des « petits artisans », de la souveraineté, de ces mots, et de ces choses, hier encore conspués et abandonnés aux populistes, témoignent d’une aspiration à retrouver une terre, un sol, des réalités concrètes, incarnées, charnelles. « Heureux qui comme Ulyssea fait un beau voyage […] et puis est retourné, plein d’usage et raison, vivre entre ses parents le restede son âge », chantait le poète. Ces vers de Du Bellay peignent et éclairent le mouvement qui nous porte. Comme Ulysse, après des décennies de fuite en avant et d’abstraction, il semble bien que nous aspirions à rentrer. Comme Ulysse, nous redécouvrons les vertus du lieu, de la sédentarité et des choses familières. Sans doute le voyage, métaphore du nomadisme et du mouvement perpétuel, de l’individu en marche et de la mondialisation, a-t-il été beau, pour certains du moins, ceux qui en ont les moyens, matériels et moraux. Ceux que l’on appelle les gagnants de la mondialisation. Toutefois, même parmi ces derniers, l’adhésion n’est plus si entière. Eux aussi, à l’image du héros de Troie, commencent à s’en retourner pleins d’usage et raison, mais d’une raison toute négative, instruits de ce que cette vie n’en est pas une, qu’elle entraîne la destruction la planète sans doute, mais d’abord ne nourrit pas son homme. Si économiquement, la mondialisation fait des gagnants, existentiellement, elle ne fait que des perdants. Les anywhere, ces cadres de l’économie numérique, ces traders et autres individus hautement diplômés qui se flattaient hier d’être de partout et de nulle part, se convertissent à des métiers manuels, cultivant leur lopin de terre ou leur vigne, conduisant leur troupeau de chèvres et fabriquant leur fromage.
La France périphérique et l’élite mondialisée d’hier semblent ainsi faire cause commune. Et l’on pourrait penser, l’on voudrait penser que le parti écologiste donne une traduction politique à cette aspiration, à ce désir de retrouvailles avec la nation. Grégory Doucet, le nouveau maire EELV de Lyon, n’a-t-il pas déclaré, congédiant la polarité droite/gauche, que « le clivage qui fait sens en politique, c’est celui entre les terrestres et les non-terrestres » ? Sauf que… la terre de Doucet, ce n’est jamais que de la terre, de la matière, sans histoire, sans passé, sans imaginaire, ou bien la Terre, avec une majuscule, réalité aussi abstraite que la planète, alors que la terre de la France périphérique et celle de tous ceux qui sont attachés à la singularité française, c’est la terre travaillée par les ancêtres, portant leur empreinte, sédimentée par les siècles, le terroir. Nos « locavores » promeuvent les « petits producteurs » français, les « petits paysans », les « petits artisans » français, mais veillent farouchement à ce que le rapatriement ne soit pas entendu en un sens littéral, comme retour dans la patrie, pour ne rien dire de la mère patrie. On veut bien retrouver un sol, une terre, mais une histoire, une géographie, des racines en aucune façon ! Citoyens du monde, ils étaient hier, citoyens du monde, ils demeurent !Chantres de la société inclusive et du multiculturalisme, ils entonnent avec l’Union européenne l’hymne à la joie d’un monde sans frontières et ouvert à toutes les migrations. Patrice Boucheron est leur historien, l’Histoire mondiale de la France, leur Bible. Ceux-là mêmes qui confèrent sa respectabilité à ce mouvement de retour restent des mondialistes et des déracinés.
Loin de rendre sa légitimité anthropologique au besoin d’enracinement, d’inscription dans un lieu et dans une histoire, qui se fait entendre aujourd’hui en France comme dans l’ensemble des pays occidentaux, l’écologie politique, telle qu’elle s’incarne dans Europe Écologie les Verts et leurs satellites socialistes, travaille à extirper le peu de racines qui ancraient encore la France dans une histoire, dans un passé. Les Verts restent inféodés à ce que Vincent Descombes appelle des « nœuds mentaux », c’est-à-dire des associations d’idées moralement qualifiées (l’ouverture, c’est bien ; les frontières, c’est mal ; l’immigration est une richesse pour la France…), et se font les alliés de tous les procureurs et fossoyeurs de la France historique. Point de douleur de la couleur progressiste, la nation est aussi celui de la conscience écologiste. Au moment où la philosophe Simone Weil est confirmée dans ses conclusions, où la patrie est redécouverte comme « milieu vital » et « source de vie », les écologistes parachèvent sa décomposition. Même s’ils peuvent à l’occasion la récupérer parce qu’elle est une femme, et aussi parce qu’elle a conduit une critique sévère du colonialisme, l’auteur de L’Enracinement n’est pas leur philosophe ! Comme Du Bellay ne saurait être leur poète !
Qu’est-ce que la France pour eux ? En aucune façon, une chose belle et précieuse, ils la tiennent au contraire pour laide et fautive, coupable de part en part, à l’endroit des femmes, des minorités raciales et sexuelles, des animaux, des végétaux, etc. ; fragile et périssable, assurément, et, c’est pour eux la bonne nouvelle, ils ont en effet compris, avec les féministes, avec les indigénistes, avec les islamistes, que le fruit ne demandait qu’à tomber. Et sans réplique collective, ils ont raison.
La nature comme alibi pour détruire la culture
Ce n’est évidemment pas qu’ils soient sensibles à la nature que nous condamnons, ainsi que tente de le faire accroire le journaliste du quotidien Le Monde, Nicolas Truong : la nature leur sert d’alibi pour mieux anéantir la culture, de sorte qu’ils s’autorisent de l’« urgence climatique » pour abolir les modes de vie, les usages, les traditions. Dans leur rapport à l’héritage des siècles, les écologistes perpétuent l’anthropologie moderne de l’homme comme maître et possesseur. Or, parce qu’elles sont également mortelles, la Terre et les civilisations doivent pouvoir compter sur cette créature qu’est l’homme capable de gratitude, capable de prendre soin de ce qui lui est confié, capable de permettre à la nature et à la civilisation de se continuer.
Comme les membres de La République en marche, les représentants d’Europe Écologie les Verts ont moins de 50 ans. Ils appartiennent donc à ces générations, formées, grandies plutôt, dans une école qui a renoncé à transmettre le testament français et à former des héritiers et des continuateurs. Ils ignorent tout de l’histoire de la France et, pour le peu qu’ils croient en connaître, l’exècrent. Ils vivent aplanis sur le seul présent. Leurs instruments de réflexion sont importés des campus américains.
Mais quittons la théorie pour les faits. Depuis mars dernier, nous disposons d’un extraordinaire théâtre d’observation. Sans doute est-il inapproprié de qualifier de « vague verte » les résultats des élections municipales – les écologistes ne devant souvent leur succès électoral qu’au fort taux d’abstention. Il n’en reste pas moins que EELV préside désormais aux destinées de neuf villes, et non des moindres. Après Grenoble, conquise par Éric Piolle en 2014, lequel a été reconduit dans ses fonctions, Lyon, Bordeaux, Strasbourg, Rennes, Annecy, Poitiers, Besançon, Tours sont désormais administrées par des Verts.
Les premières mesures des maires Verts se portent contre les traditions
Théâtre d’observation d’autant plus précieux, et édifiant, que les élus envisagent les villes dont ils sont devenus les princes comme des « laboratoires », des « laboratoires de transition », entendez d’expérimentation. Il est significatif, mais nullement inattendu, que les premières mesures prises par les maires EELV aux lendemains de leurs élections soient toutes tournées contre la langue, les mœurs et les usages traditionnels (sapins de Noël, Tour de France, cérémonie du Vœu des Échevins). Les villes et leurs habitants n’y sont considérés que comme de la matière à façonner selon leur Idée. Les traditions dont ces villes sont riches ne les obligent à rien. Phrase formidable du maire de Bordeaux au sujet de ce fameux sapin de Noël traditionnellement installé Place Pey-Berland, et dont il a programmé la fin au motif qu’il s’agissait d’un « arbre mort » – les fleuristes figurent-ils sur la liste des prochaines interdictions que l’édile prononcera ? : « Ce n’est pas du tout notre conception de la végétalisation », mais la « végétalisation », ce n’est pas son objet, au sapin !
Végétalisation, un de ces mots qui composent la novlangue des écologistes. Les écouter parler, ou les lire, c’est mesurer leur degré d’abstraction ! Leur bêtise aussi, et leur puérilité : Jeanne Barseghian, la maire de Strasbourg, s’est flattée de ne pas rendre « hommage » à Gisèle Halimi et à Jacqueline Sauvage, mais « femmage ». Ils ont d’ailleurs été les premiers à user et abuser de l’épouvantable « impacter ». Les tomates ne pousseront peut-être plus hors sol, mais leur langue est déjà coupée de tout sol nourricier. Les Verts travaillent au déracinement de la langue. Ainsi, mettant leurs pas dans ceux d’Anne Hidalgo, après leur programme, tout entier écrit en langue inclusive, voici venu le temps des documents administratifs libellés en idiome inclusif, qu’il serait plus honnête de nommer « séparatiste », puisque postulant que les hommes et les femmes forment deux espèces que rien jamais ne réunit, chiens de faïence au seuil du paradis vert.
Toujours sur ce chapitre de la langue, les intitulés des attributions constituent des monuments de verbiage : les maires s’entourent d’adjoints « à la résilience », « à l’urbanisme résilient » – mot également fétiche d’Anne Hidalgo et de la mairie de Paris qui le 25 août de cette année plaçaient la cérémonie de la Libération de Paris sous le signe du triptyque « Résistance-Renaissance-Résilience » –, « à la transparence », « à la tranquillité » ou,trouvaille de Piolle, « à la tranquillité publique et au temps de la ville » – tranquillité se substituant à sécurité, terme qui laisserait entendre que l’insécurité existe, que certains la subissent, en meurent même, quand elle n’est, chacun le sait bien, qu’un sentiment.
Les femmes et les LGBT se disputaient déjà la distribution des noms de rues ou de lieux publics, avec les écologistes entrent en lice un nouvel acteur de la concurrence victimaire, l’animal. Ainsi, le 4 octobre, « Jour du bien-être animal », le maire de Tours, Emmanuel Denis, baptisera un jardin municipal du nom de Fritz afin de rendre hommage à un éléphant de cirque qui, en 1902, s’étant enfui et semant la panique dans la ville, avait fini par être abattu. Martyr historique de la cause animale ! Les grands hommes et leurs statues peuvent trembler sur leur socle !
Minorités et diversités, grandes causes municipales des Verts
Les femmes, les animaux, et… les minorités, les diversités, érigées en grande cause municipale par nos nouveaux édiles. Grégory Doucet était on ne peut plus explicite dans son programme : au chapitre « Lyon émancipatrice », le candidat s’engageait à œuvrer à « la valorisation des cultures non dominantes (l’écologiste se reconnaît à ce qu’il parle aussi la langue des indigénistes) et de la mémoire et de la culture des migrations ». On ne s’étonnera donc pas que Doucet ait rompu avec la tradition de la présence du maire à la messe du renouvellement des Vœux des Échevins à Notre-Dame de Fourvière pour se rendre quelques jours plus tard à l’inauguration d’une mosquée. Quant à la reconquête des territoires de la République, ne comptons pas sur les élus verts pour y œuvrer. « Changer de modèle de société », c’est aussi, c’est d’abord changer la physionomie des villes. Ainsi Jeanne Barseghian, dont un des soutiens se flattait pendant la campagne électorale de servir « la seule liste avec une daronne voilée », compte parmi ses élus, et siégeant dans son conseil municipal, une femme portant le hidjab.
Ce n’est pas qu’ils aspirent à agir, qu’ils remettent en question le primat de l’économie et contestent le tourisme de masse qui rend les Verts menaçants, bien au contraire, c’est qu’ils confondent action politique et fabrication. Que du volontarisme politique, ils glissent sans crainte ni tremblement vers le constructivisme, se donnant pour mission de « reconstruire la société selon un plan tracé d’avance et affranchi de tout ancrage dans la tradition et dans l’histoire ». L’écologie est le nouvel avatar de l’utopie de la régénération de l’humanité. Sans doute, la barbarie se faisant douce, on ne parle plus que de « changer les mentalités » et « la société », mais le projet est le même. Dans ce scénario, les résistances auxquelles les écologistes peuvent se heurter ne leur apparaissent jamais que comme l’indice du « vieux monde qui résiste », d’un passé qui s’obstine, qui se refuse à mourir, un passé qui « a à la main on ne sait quelle hideuse revendication de l’avenir » (Victor Hugo), bien sot celui qui s’en encombrerait. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ! disait-on du temps de Robespierre et de Staline. L’ennui, c’est que nous sommes les œufs.
Le taux de chômage de l’Insee baisse alors même que des emplois sont détruits. Explication de ce qui ressemble à un maquillage de la crise sociale et économique.
Le taux de chômage de l’Insee a atteint un plus bas depuis 1983 à 7,1%. Emmanuel Macron aurait donc réussi son pari d’atteindre un taux de chômage de 7%, deux ans avant l’échéance de son mandat ?
La divergence entre les chiffres de Pole Emploi et les chiffres de l’Insee est énorme : d’un écart de 1,4 million de personnes en 1996, nous sommes passés aujourd’hui à un écart de 4,5 millions!
Il n’en est évidemment rien : 700 000 emplois ont été détruits selon le même institut statistique Insee sur les six premiers mois de l’année.Loin d’être une anecdote, cette baisse absurde est le révélateur d’un gros problème : le taux de chômage selon l’Insee n’est pas une statistique mais un sondage qui minore les chiffres du chômage. Un long questionnaire est proposé au sondé : il est chômeur, notamment s’il n’a pas travaillé une seule heure par semaine, s’il exerce bien des « recherches actives » d’emploi et s’il est prêt à prendre un travail dans deux semaines. Tout sondage dépend des questions posées et peut être aisément manipulable, voici pourquoi le taux de chômage estimé par l’INSEE est aberrant. Voilà pourquoi le fait que le « taux de chômage » soit à un plus bas de près de 40 ans n’a aucun sens.
L’organisme public Pole Emploi enregistre des données en dur: des personnes ayant perdu leur travail et indemnisé ou non. Mi-2020, 6,8 millions de personnes étaient inscrites à Pole Emploi. Les derniers chiffres de l’Unedic indiquent que seuls 2,4 millions reçoivent une indemnisation chômage de 900 euros en moyenne. Tout inscrit à Pole Emploi doit faire une déclaration tous les mois à date fixe et rechercher activement un travail pour rester sur cette liste ; sont donc éliminées de Pole Emploi toutes les personnes qui n’ont plus d’allocations chômage et sont découragées d’actualiser leur situation chaque mois. On pensera notamment aux deux millions de personnes au RSA c’est-à-dire à 565 euros par mois, pour vivre ou survivre.
Énorme divergence entre les chiffres de Pole Emploi et ceux de l’Insee
La divergence entre les chiffres de Pole Emploi et les chiffres de l’Insee est énorme : d’un écart de 1,4 million de personnes en 1996, nous sommes passés aujourd’hui à un écart de 4,5 millions de personnes entre les chômeurs selon l’Insee et les chômeurs selon Pole Emploi en catégorie ABCD. La catégorie ABCD regroupe les personnes inscrites à Pole Emploi sans aucune activité, avec une activité à temps partiel ou en formation. Ce morcellement des chômeurs en plusieurs catégories est fait pour compliquer la lecture des chiffres.
Mais ce n’est pas tout.
Le montant du RSA est de 565 euros par mois. Avec 565 euros par mois, on ne vit pas, on survit. Il est légitime de supposer que la grande majorité des Français au RSA sont des personnes qui n’arrivent pas à trouver du travail et non des profiteurs qui sont heureux de vivre avec 565 euros par mois. Il est donc légitime de considérer que le RSA est un chômage masqué. Nous arrivons alors à 8,3 millions de chômeurs en France et un taux de chômage de 26% en France.
Des dispositifs pour masquer le chômage
Il existe d’autres dispositifs, masquant le chômage, difficiles à chiffrer : des personnes faisant des petits jobs de quelques heures par semaine qui ne sont ni à Pole Emploi ni au RSA (pas d’indemnisation), des conjoints au chômage qui n’ont aucune allocation et ne déclarent plus leur chômage à Pole Emploi, des étudiants qui poursuivent leurs études un ou deux ans car ils savent que leurs chances de trouver un travail est extrêmement faible, des auto-entrepreneurs avec presque aucune activité etc.
Le régime d’auto entrepreneur permet en effet lui aussi de cacher nombre de chômeurs : une auto entreprise ne coûte rien à monter, comprend des déclarations très simples à l’État et donne de l’espoir de gagner un peu d’argent à celui qui n’a pas de travail. Il n’est le plus souvent pas comptabilisé comme chômeur mais a souvent des revenus bien en dessous du SMIC. Hors activité de complément pour des salariés travaillant sur leur temps libre, il y a1 million d’auto entrepreneurs à fin 2019. Le chiffre d’affaires mensuel moyen est de 800 euros par mois, le salaire est encore bien plus bas après les charges et les cotisations sociales. L’auto entrepreneur n’a souvent pas un vrai travail mais n’est pas non plus un vrai chômeur.
Le chiffre du chômage de l’Insee masque l’envolée considérable du chômage en France qui est presque quatre fois plus élevé qu’annoncé par le gouvernement et les médias.
Même l’économiste Olivier Passet du sérieux institut économique Xerfi a dans une vidéo dénoncé « les grosses ficelles de la maîtrise du chômage » : « Tous ces dispositifs ne permettront pas de camoufler intégralement la vague de licenciements qui se profile… À défaut d’agir sur le réel, les économistes sont devenus des maîtres dans l’art de la déconnexion. »
Ce mensonge sur le réel taux de chômage est une insulte faite à l’intelligence des Français, c’est aussi une grande violence faite à ceux qui désespèrent jour après jour de trouver un emploi et qui sont masqués, ignorés.
Pour se faire une idée de ce qu’est la violence du chômage en France, il faut observer ce qui s’est passé après le plan social et la fermeture de l’usine Goodyear à Amiens en 2014 : quatre ans après la fermeture, sur 1143 salariés licenciés, 150 ont retrouvé du travail en CDI, 180 en CDD, une centaine sont partis en retraite et 700 salariés pointent toujours à Pole Emploi[tooltips content= »Goodyear et ses fantômes dans le Monde diplomatique« ](1)[/tooltips]. Le bilan est aussi de 14 suicides et de 300 divorces. Il existe dans notre pays une forme de violence politique et économique.
Les attaques de jeudi dernier ont encore témoigné des dangers de l’islamisme. Il est urgent d’user de la force contre cette idéologie et tous ses soutiens en France
« Dites à mes enfants que je les aime », voilà les dernières paroles de la femme égorgée par un islamiste aux cris d’Allah Akbar au sein de la basilique Notre-Dame à Nice jeudi 29 octobre 2020. Trois personnes ont finalement laissé leur vie dans cet attentat. Pendant ce temps à Lyon avait lieu une attaque au couteau, un Afghan a été arrêté. Un autre homme a enfin été interpellé près de l’Église de Sartrouville où il comptait reproduire l’attaque de Nice, et un employé qui gardait l’ambassade de France a été poignardé à Djedda.
Une partie de la jeunesse musulmane fanatisée
Tout cela moins de deux semaines après la décapitation de Samuel Paty par un Tchétchène fanatisé sous statut de réfugié.
Si nos pensées vont aujourd’hui bien sûr aux familles cruellement frappées, le sentiment dominant reste une immense colère. Et un sentiment de perte abyssale. J’ai grandi dans un monde où la paix et l’émancipation étaient autant une réalité qu’une promesse. Aujourd’hui c’est une réalité qui se meurt et la promesse s’est enfuie. Maintenant que nous avons touché le fond, ce gouvernement aura-t-il le courage de regarder en face ce qui nous attaque ? A-t-il vraiment ouvert les yeux sur le fait qu’aujourd’hui la menace « fasciste » est islamiste et qu’elle verse le sang de par le monde ? A-t-il pris conscience de l’existence d’une 5ème colonne haineuse et fanatisée sur notre sol, qui radicalise la jeunesse musulmane, en tenant un discours de persécution et en exaltant l’allégeance raciale et religieuse ?
Un vaste coup de filet est indispensable
Pour faire la guerre sanitaire, le gouvernement se donne les moyens d’agir et n’hésite pas à restreindre nos libertés. Pourquoi, quand nous sommes attaqués sur notre sol, cela serait-il tabou ? À savoir : comment prendre en compte la situation de guerre qui nous est imposée pour retrouver des moyens d’agir ? Une démocratie doit-elle sacrifier les citoyens qui la composent sur l’autel de ses principes, quand elle est assaillie par des fascistes qui jouent sur ses faiblesses ? Une nation attaquée doit-elle choisir l’impuissance et regarder mourir les siens, si réagir l’oblige à faire évoluer l’État de droit ? C’est ainsi que le débat est posé et qu’une certaine gauche utilise déjà tout discours autour de la notion d’exception et tout ce qui pourrait faire évoluer le droit, comme révélatrice d’un désir de dictature caché. Le fait même d’envisager de suspendre temporairement certaines obligations légales et notre participation à certains organismes internationaux nourrit déjà les procès en « islamophobie ». C’est pourtant indispensable pour accomplir le vaste coup de filet permettant de se débarrasser des acteurs, des associations et des institutions de l’islam politique.
Un homme, non suspect de sympathies droitières, antifasciste notoire déjà confronté à ce type de situation, a donné une réponse aussi claire que nourrie par la réalité. Cet homme, c’est Julien Benda, l’auteur célèbre de La trahison des clercs. En 1942, Benda a vu la démocratie française sombrer sous les coups de boutoir des nazis. Cet idéaliste ouvre alors les yeux et écrit La grande épreuve des démocraties. S’il appelle les Européens de son temps à défendre les valeurs républicaines et à ne rien renier de leurs idéaux, il appelle aussi les démocraties à faire face au réel. Ainsi, face à un ennemi comme Hitler, la démocratie a le devoir de réagir et d’abolir pour un temps certaines de ses références à un humanisme pacifique, voire de sembler aller contre ses propres valeurs, pour assumer l’usage de la force. Il est alors évident, qu’une fois la guerre finie, la menace justifiant la suspension de ses valeurs ayant été vaincue, la démocratie peut réactiver l’ensemble de ses principes et sortir de l’exception. Et c’est bien ce qui s’est passé en 1945.
Crise civilisationnelle
Certes Emmanuel Macron est un technocrate, pas un politique. Il se trouve confronté à une crise civilisationnelle qu’il a été de bon ton de nier à gauche. Sauf qu’aujourd’hui nous y sommes et si nous voulons vivre dans un pays où les citoyens sont égaux et les libertés garanties, il va falloir s’opposer clairement aux revendications de l’islam politique.
Concrètement, ce ne sont pas les islamistes que le président trouvera en premier sur son chemin, ce sera d’abord des élus. Car ceux qui ont ensemencé les têtes et favorisé les passages à l’acte sont cette « clientèle » dont trop d’élus locaux ont fait leurs partenaires et dont trop de dirigeants ont fait leurs interlocuteurs légitimes. Que serait l’UOIF, antienne de la nébuleuse des frères musulmans si Nicolas Sarkozy ne l’avait pas porté au pinacle ? Que serait le CCIF si l’Union européenne ne l’avait pas reconnu comme un interlocuteur crédible ? Que seraient un certain nombre d’acteurs de l’islamisme, de Tarik Ramadan à Marwan Muhammad en passant par Mohamed Bajrafil ou Idriss Sihamedi, sans la complaisance de nombre de médias qui ne se sont jamais vraiment demandé d’où parlait la personne à qui ils offraient crédit et respectabilité ?
Emmanuel Macron est-il prêt à combattre l’islamisme, sachant qu’il sera accusé de s’en prendre aux musulmans par des dictateurs sanguinaires et des dirigeants islamistes type Erdogan, mais aussi par une rue arabe fanatisée au Moyen-Orient et des quartiers radicalisés en France ? Est-il conscient qu’il sera combattu par une partie de la gauche, qui a toujours soutenu le totalitarisme contre les libertés et qui a trop souvent pris le parti des salauds ? Cette gauche radicale, fidèle compagne de toutes les cruautés accomplies au nom de l’idéal et qui a soutenu dans l’histoire Staline, Pol Pot, Mao, Khomeyni, sans jamais manifester de remords. Aujourd’hui cette gauche, soutier du totalitarisme n’est pas morte. Cette gauche devrait d’autant plus s’acharner à la perte de notre président, s’il se montre à la hauteur, que c’est tout ce qu’il lui restera pour masquer sa trahison et sa complicité.
Rassemblement contre l’islamophobie, Paris, 19 octobre 2019. (c) Benjamin Mengelle / Hans Lucas / AFP
On pense à Esther Benbassa, Danièle Obono ou Jean-Luc Mélenchon, mais aussi à la majeure partie des écologistes et quasiment toute la France Insoumise. La force des islamistes, c’est aussi et surtout la puissance institutionnelle de leurs alliés, quand ils appartiennent aux cercles du pouvoir.
Le loup est dans la bergerie
Les frères musulmans ont des relais dans le débat public qui travaillent à faire passer le loup islamiste pour l’agneau musulman. L’université est un des lieux où ils sont les plus puissants. Les alliés intellectuels des frères musulmans, de Burgat à Baubérot en passant par Plenel et la mouvance “décoloniale” ont tous travaillé à installer dans le débat public des revendications obscurantistes. Ils ont légitimé des acteurs dangereux, Tariq Ramadan étant le plus connu. Ils ont promu des mouvements violents en niant leur dangerosité.
Ils ont alimenté et relayé les discours sur la persécution des musulmans au détriment de la réalité dans le but d’ancrer la haine. Ils ont souvent travaillé main dans la main avec le CCIF.
Or ces gens-là sont très sensibles à leur position de pouvoir. Conserver le couvert à la table des gens qui comptent est important. Si être en lien avec les islamistes et les indigénistes devient coûteux et empêche d’accéder aux postes de prestige et de pouvoir, ces gens-là se déballonneront bien vite et l’influence des islamistes dans le débat public fera une chute conséquente. Porter le fer dans cette plaie-là est facile. C’est donc là aussi que nous allons pouvoir mesurer la détermination du gouvernement et des institutions.
Les fonctionnaires, professeurs et universitaires sont garants de nos principes républicains. S’ils ne les respectent pas voire qu’ils les sapent, qu’ils perdent leurs postes et avantages ! Ainsi, renvoyer Bianco et Cadène de l’Observatoire de la laïcité, c’est couper les islamistes de leurs meilleurs agents de légitimation. Ce n’est pas une cabale mais simple justice.
Notre détermination ne doit plus faire de doute
Déconsidérer les collaborateurs n’a l’air de rien mais est essentiel, même si se débarrasser de la présence des islamistes reste l’objectif. Il faut faire feu de tout bois: déchéance de nationalité, indignité nationale, facilitation des expulsions, saisie de l’argent en provenance de l’étranger, dissolution des associations islamistes, suppression de la double nationalité, mais aussi révision d’accords internationaux… Notre détermination ne doit plus faire de doute. Il est temps de montrer que nous refusons de renoncer à ce que nous sommes, pour complaire à qui nous tue.
Ne nous leurrons pas. La question n’est pas de savoir s’il y aura un nouvel attentat, mais quand il aura lieu. Et ne croyez pas qu’en cédant sur la question des caricatures, la pression baissera. Il s’agit là d’un conflit de civilisation : liberté des hommes contre soumission au religieux, égalité en droit contre système inégalitaire, émancipation individuelle contre allégeance au groupe ethnique et religieux… Plus nous paraîtrons faibles, plus nous exciterons l’appétit de conquête des prédateurs, leur mépris et leur désir de passage à l’acte. Il n’y a pas d’espoir dans la reddition et la soumission. Les enquêtes d’opinion montrent que le peuple français attend des Churchill, alors que les islamistes espèrent des Chamberlain.