Très remonté, le recteur de la Grande mosquée de Paris affirme que oui et menace de saisine des juridictions compétentes pour dénoncer ce « fait grave de discrimination manifeste ». Nous serons plus circonspects que lui.
Il y a une quinzaine de jours des prêtres ont réclamé une pause dans le confinement pour rouvrir leurs églises. Ils arguaient du fait que les fidèles avaient besoin de se réunir pour prier. Sagement, le gouvernement est resté sourd à leur appel.
Les curés prêchaient pour leur paroisse. Ils avaient raison sur le plan de la foi mais tort sur le plan sanitaire. On peut les comprendre sans toutefois les approuver. Leurs revendications étaient formulées en termes polis, précautionneux et en l’absence de toute menace.
Chems-Eddine Hafiz veut son propre calendrier du déconfinement!
Chems-Eddine Hafiz, le recteur de la Grande Mosquée de Paris s’inscrit dans un autre registre : celui de la colère. Il note avec indignation que tous les lieux du culte seront rouverts le 29 mai, la veille des Pentecôtes chrétienne et juive. Or l’Aïd a lieu le 24 mai. Ces cinq jours qui font, selon lui, toute la différence.
Il y voit une intolérable discrimination. Et Chems-Eddine Hafiz proteste en menaçant de porter plainte auprès des juridictions compétentes. Il faut, exige-t-il, que tous les lieux du culte, y compris donc les mosquées, rouvrent dès le 24 mai.
Sur le papier, le recteur de la Grande Mosquée n’a pas vraiment tort. Mais il arrive qu’on écrive sur du très mauvais papier… L’histoire d’un pays s’enracine dans sa terre et dans sa mémoire. Quand on ignore le passé on s’interdit de comprendre le présent.
Le baptême de Clovis date de l’an 496. Depuis, le catholicisme a donné à la France des édifices magnifiques comme le Mont-Saint-Michel, la Basilique de Rocamadour, des poètes, des écrivains, des peintres, des compositeurs, Pascal, Bossuet, Péguy. Les cloches des églises rythment depuis des siècles la vie de la France. Les cloches. Pas l’appel du muezzin.
C’est pas l’Algérie ici
Les Juifs sont en France depuis des temps immémoriaux. Des « rue aux juifs », des « rue de la juiverie » attestent de leur présence ici depuis le début du Moyen Âge. Au XIIème siècle, il y eut en Champagne près de Troyes un célèbre sage juif, Rachi, qui cultivait la vigne. Ses textes ont beaucoup contribué à la connaissance de la langue française.
Par la suite, les Juifs donnèrent eux aussi à la France des poètes, des écrivains, des peintres et des philosophes. Tel n’est pas le cas des musulmans, nouveaux venus de très fraîche date. Il est vrai que leur épanouissement fut stoppé il y a longtemps à Poitiers… Il n’est pas sûr que Chems-Eddine Hafiz comprenne grand-chose à cela. Il connait certainement bien l’histoire de l’Algérie, son pays natal. Mais que sait-il du passé du pays où il est venu s’installer ?
Petits rappels courtois
Nous l’invitons à méditer une phrase d’un de nos plus grands historiens, le Juif Marc Bloch : « Qui n’a pas vibré au sacre de Reims et à la Fête de la Fédération ne comprendra jamais rien à la France. » Une autre aussi du comte de Clermont-Tonnerre qui fit voter l’émancipation des Juifs : « Rien aux Juifs en tant que Nation, tout aux Juifs en tant que personnes ».
C’est ce que nous souhaitons aux musulmans : rien de moins, rien de plus. Chems-Eddine Hafiz devrait également apprendre les règles de la plus élémentaire des politesses : quand on est invité à déjeuner par quelqu’un qui vous accueille, on s’abstient de mettre les pieds sur la table.
Avec l’avènement de l’Etat-nounou, d’individuelle, la santé est devenue un bien collectif sur lequel il nous faut veiller comme des vestales.
Par la grâce d’un virus ayant entamé un tour du monde au départ de Wuhan, la santé est devenue la préoccupation de tous, y compris de ceux qui s’en foutaient vaguement et qui seraient très malvenus de l’affirmer aujourd’hui.
La santé au petit bonheur…
Pourtant, il y a quelques siècles à peine, la santé, c’était plutôt une question de bol. On en avait une bonne ou une mauvaise, on faisait avec, et on mourait à la fin. Si l’on était vraiment malade, les Bonnes Sœurs ou les Petits Pères vous ouvraient les portes de leurs hospices ou de leurs léproseries et, entre mâtines et vêpres, soignaient vos corps et recommandaient votre âme à Dieu.
Mais dans la seconde moitié du XIXe siècle, les choses changèrent diamétralement. Les mouvements positivistes et scientistes martelaient à qui voulait l’entendre – et même à qui ne voulait pas, d’ailleurs – que la science allait libérer l’homme de tous les maux qui l’accablent, l’émanciper de sa condition de dieu tombé, le débarrasser du psoriasis, de la famine, de la calvitie précoce et de la pesanteur. Il faut dire que c’est précisément à cette époque que Dieu était mort, ce qui faisait de la place. Malheureusement, il n’avait pas emmené dans son trépas la cohorte des prêcheurs, des duègnes et des amateurs de mortifications en tout genre.
Soignants vs. gnangnans
La santé devint un nouveau Graal et ceux qui en ont la charge se virent subitement nimbés d’une nouvelle aura, genre auréole, mais en version profane. Très vite, le législateur vit qu’il fallait impérativement qu’il s’en mêlât et la santé devint une matière politique.
Le Sida nous avait déjà donné injonction de baiser sous cellophane, le Covid-19, lui, fait mieux encore : il nous assigne à résidence!
Soutenu par la cohorte susmentionnée des prêchi-prêchas automatiques, l’État fit entrer la santé dans tous les domaines où il avait déjà étendu son empire, de l’instruction à la fiscalité en passant par la conduite automobile ou l’alimentation. Et, suivant une habitude extrêmement bien rodée par des siècles de pratique, il sortit ses deux atouts : taxes et interdictions. Il ne s’agissait plus tant d’être en bonne ou en mauvaise santé que de se plier aux règlements et de passer à la caisse. D’individuelle, la santé était devenue un bien collectif sur lequel il nous fallait veiller comme des vestales. Car si la santé est devenu un bien collectif, géré, à l’instar de la conservation des bâtiments historiques ou la distribution d’eau, par l’Etat-nounou – ou l’Etat-gendarme, ça dépend -, il n’en demeure pas moins de la responsabilité de chacun. Fumeur ? Alcoolique ? Obèse ? Fini de rire et de chanter qu’on en fait à sa guise. Si tu te mets en danger, tu nous mets en danger, ta santé ne t’appartient pas, ton corps de moins en moins et, comme dans Le meilleur des mondes, n’oublie pas que « chacun appartient à tous les autres. »
Et nul n’ignore plus que, du climat qui ne veut pas rester tranquille aux insecticides qui veulent tuer les insectes, une menace collective permet mieux que tout une intrusion de l’État et une surveillance de nos comportements. Le Sida apparu à la fin des années 70 nous avait déjà donné injonction de baiser sous cellophane, le Covid-19, lui, fait mieux encore : il nous assigne à résidence. Il nous masque et nous efface. Il nous fait renoncer à des libertés aussi élémentaires que celle d’aller et venir et à d’autres, plus subtiles, comme le droit à l’intimité. La surveillance sociale et la délation refont leur apparition, et la dictature des soignants – applaudis à 20 heures – s’installe peu à peu. Et surtout celle des gnangnans.
Les infirmiers montent au front
Qu’on ne s’y méprenne pas. Les infirmiers, médecins et autres qui se rendent chaque jour aux soins intensifs comme un soldat monte au front, qui galèrent avec un matériel insuffisant – voire inexistant -, qui sont confrontés à la mort, à la détresse et à la souffrance ont sans équivoque droit à l’admiration et à la reconnaissance de toute une nation. Même si voir et savoir ne sont pas la même chose, il n’est pas nécessaire d’être sous respirateur pour prendre la mesure de leur dévouement et de leur courage. À eux de comprendre que, dans cette nation qui les acclame, se trouvent des personnes qui ont fait d’autres choix que celui de la santé collective, qui ont d’autres préoccupations, que l’avocat ou le garagiste ne leur donnent pas de marche à suivre pour l’avenir, eux, et se contentent de réparer leur bagnole quand ils ont dérapé ou de les défendre en justice quand ils ont fait une bêtise.
Beaucoup d’États, malgré des budgets « soins de santé » pharaoniques, ont laissé le personnel hospitalier désarmé et sous équipé face à cette crise. À ceux-ci d’avoir la lucidité de ne pas devenir les « idiots utiles » de ces mêmes États qui vont sans doute tenter de les instrumentaliser dans des quêtes liberticides.
À l’approche du déconfinement du pays, les différentes voix de l’exécutif se renvoient la balle par déclarations interposées. Mieux vaut rire de ces désaccords qu’autre chose! D’autant que certains Français ont envie de lancer des procédures, et que personne ne semble décidé à y mettre du sien. Yves Mamou analyse les déclarations les plus fracassantes de nos principaux dirigeants, tout au long d’une crise sanitaire dont personne ne souhaite à présent endosser manquements ou carences.
Les signes ne trompent pas. L’exécutif a aujourd’hui le vague sentiment qu’il n’a pas été à la hauteur de l’évènement coronavirus. Et le risque pénal qui s’amoncelle sur l’équipe gouvernementale incite chacun au sauve qui peut !
Le long chemin de croix commence avec Agnès Buzyn dans Le Monde
La débandade a commencé lentement avec Agnès Buzyn. Lessivée par le fiasco des municipales, fragilisée au plan psychologique par la pandémie, elle confie le 17 mars au journal Le Monde qu’« on aurait dû tout arrêter, [que] c’était une mascarade. »
L’ancienne ministre affirme ainsi qu’elle a été la première à alerter sur le risque d’une éventuelle pandémie. « Je pense que j’ai vu la première ce qui se passait en Chine…. » Et puis, dans la foulée, elle balance : « J’ai alerté le directeur général de la santé. Le 11 janvier, j’ai envoyé un message au président sur la situation. Le 30 janvier, j’ai averti Edouard Philippe que les élections ne pourraient sans doute pas se tenir. Je rongeais mon frein. » On le sait bien, toutes ces alertes restent lettre morte. Le message d’Agnès Buzyn au Monde n’est pas franchement sibyllin : personne ne m’a écouté. A-t-elle vraiment tout fait pour alerter sur le risque pandémique ? C’est du moins c’est ce qu’elle affirme.
Le 2 mai, Olivier Véran, ministre des Solidarités et de la Santé, s’est… désolidarisé du gouvernement, du président, du Premier ministre et d’Agnès Buzyn. Dans une interview au Parisien, interrogé sur une malheureuse déclaration du 6 mars – « j’insiste, l’usage des masques en population générale n’est pas recommandé et n’est pas utile » – il donne la désagréable impression de vouloir dégager sa responsabilité. Sur la douloureuse question des masques, le ministre de la Santé a tout d’abord rejeté la faute sur les experts, mais ô surprise, Olivier Véran a ensuite parlé de « mensonge d’État ». Cette expression que seule l’opposition et certains médias très critiques ont employé pour dénoncer les carences gouvernementales en matière d’importation de masques, le ministre de la Santé la reprend donc, mais évidemment pour la rejeter sur les autres. « J’ai entendu parler de mensonge d’État, je suis à dix mille lieues de tout cela. Je suis arrivé le 17 février dans ce ministère… et qu’il n’y ait pas eu assez de masques dans le pays, ce n’est pas de mon fait. » En d’autres termes : si l’État a menti, moi, je n’y suis pour rien. Olivier Veran aurait pu balayer l’hypothèse d’un « mensonge d’Etat » par solidarité politique avec l’exécutif. En réalité, il nous dit “c’est pas moi, m’sieur.”
Fallait-il ou non organiser le premier tour des élections ? Demandez à Edouard Philippe
Il faut dire que les ministres sont à bonne école présidentielle. Le président de la République a été le premier à s’absoudre de tout.
Dans Le Point du 17 avril, Emmanuel Macron s’est auto-innocenté sur la question des municipales. « Le Premier ministre a consulté toutes les forces politiques et personne n’a pensé qu’il fallait les reporter ». Et voilà Edouard Philippe habillé pour l’hiver.
L’hebdomadaire précise, que lors de cet entretien exclusif, Emmanuel Macron « ajoute, avec fermeté, que cette décision est la sienne et non celle du Conseil scientifique ». Toutefois, le locataire de l’Elysée précise que « si le Conseil scientifique [lui] avait dit que les maintenir mettrait la santé des Français en danger, [il] ne les aurait pas maintenues. » Emmanuel Macron assume donc mais… la faute demeure celle du conseil scientifique !
Idem pour sa présence au théâtreAntoine le 6 mars, ainsi que pour la descente à pied des Champs-Élysées le 11 mars : pas de sa faute. « Aucun scientifique ne m’a dit qu’il ne fallait pas sortir dans la rue, en dehors des foyers d’infection qu’on appelle les clusters. Paris n’est pas un cluster » se défend-il. Et au théâtre, Macron n’a rien à se reprocher non plus puisqu’il n’a serré la main de personne. « Je ne serre plus la main à partir du moment où le ministre de la Santé en fait la recommandation. C’était le cas au théâtre, qui était plein. Je n’ai serré la main à personne… »
La mise en bouclier des experts est de bonne guerre : telle est précisément la fonction du conseil scientifique, protéger le gouvernement. Mardi 28 avril, Édouard Philippe, dans son allocution devant l’Assemblée nationale, s’est lui-même défaussé sur les experts les plus lointains. Concernant la douloureuse question des carences en masques, le premier ministre a dit : « Il n’y a aucun revirement, mais une évolution scientifique très forte. Nous avons toujours voulu insister sur le fait que les masques ne constituaient pas l’alpha et l’oméga de la protection. Surtout jusqu’au 1er avril, toutes les recommandations ne prônaient pas le port du masque en général. Je pense à l’Académie de médecine, au conseil scientifique, au Haut Conseil de santé publique, à l’OMS. Mais à partir du 1er avril, des avis ont changé. Pourquoi ? Parce que la doctrine a évolué en fonction de l’expérience. Dès que nous avons eu un avis recommandant le port du masque, nous avons donc aussi évolué. »
Tous les observateurs constatent que Philippe et Macron s’opposent, quoi qu’ils en disent
Edouard Philippe sauve la face, mais c’est tout comme si le président avait depuis décidé de plonger la tête de son Premier ministre dans la boue.
N’ayant pas obtenu que le vote parlementaire consécutif au discours du Premier ministre du 28 avril soit reporté de 24 heures, Emmanuel Macron a entrepris de le faire savoir… À en croire des indiscrétions dans Le Point et L’Express, le président a appelé lui-même des journalistes pour expliquer qu’il n’était pour rien dans le non-report du vote et qu’Édouard Philippe en portait seul la responsabilité. Savonner la planche de son premier ministre à la veille d’un discours crucial pour l’exécutif, à une période où les sondages révèlent une colère montante, de quoi est-ce le signe ? Débandade, mon général !
De mieux en mieux !
Mais Edouard Philippe, en charge du déconfinement a lui aussi fait très fort. Concernant la réouverture des écoles, le Premier ministre a annoncé que la scolarité demeurait certes obligatoire… mais qu’à l’occasion du déconfinement, celle-ci aurait lieu sur la base du volontariat! Tout le monde a compris qu’incapable d’inonder le pays de masques de protection et de tests de dépistage, Matignon se défaussait sur les maires : bombardés d’instructions inapplicables, les maires ont été laissés seuls responsables de cette rentrée scolaire. Bruno Retailleau, LR, a estimé que « l’État ne peut pas se défausser sur les maires qui sont corvéables, mais pas justiciables à n’importe quelles conditions ». L’ancien socialiste Philippe Saurel, maire de Montpellier, a dénoncé dans le JDD une « sous-traitance » du déconfinement aux élus, « sans garantie ni moyens ». Comme nombre de ses homologues, il a jugé a jugé que « le gouvernement se défausse » sur les élus.
Les patrons des services publics et privés de transport (SNCF, RATP, Keolis, Transdev et l’association AGIR pour les opérateurs indépendants) ont bien compris eux aussi que le Premier ministre les laissait seuls face à la responsabilité (pénale?) de transporter les Français à partir du 11 mai. Bien conscients des risques, les grands patrons du bus, des trams, des métros, du RER…etc se sont donc unis pour adresser une lettre d’avertissement, jeudi 30 avril, au premier ministre. Une missive qu’ils ont pris bien soin de confier également à deux médias (Le Point et Le Parisien), histoire de laisser une preuve écrite de la conscience qui était la leur des risques. « Il apparaît que les opérateurs de transport ne disposent pas aujourd’hui des moyens humains et matériels de nature à satisfaire à une telle obligation (distanciation physique entre voyageurs, et port du masque) », ont écrit les patrons du transport. « Une façon d’ouvrir le parapluie juridique » écrit Le Monde, car la question pourrait effectivement vite se poser.
Nous vivons ce moment historique où les maillons du pouvoir, à l’heure des comptes prennent tous la poudre d’escampette, personne n’entendant porter le chapeau à la place des responsables politiques. L’affaire prêterait à rire si Jérôme Salomon, tous les soirs, ne publiait la triste litanie des personnes décédées du coronavirus. 25 000 morts à ce jour et la liste n’est pas close.
Confinement oblige, en baguenaudant plus qu’à l’accoutumée sur les réseaux sociaux, Sophie Bachat a découvert un fabuleux humoriste. Pas l’un de ceux qui ont profité de leur désœuvrement pour nous envahir de vidéos à l’humour plus ou moins heureux, mais un véritable talent : Thomas Poitevin.
Loin d’être un amateur, Thomas Poitevin a une solide formation de comédien : il est passé par le conservatoire de Fontainebleau et depuis n’a cessé d’exercer ses talents. Il a créé un spectacle lauréat du prix des Jeunes Talents en 2010 « Le laboratoire Chorégraphique de Rupture Contemporaine des Gens », une satire du milieu de la danse contemporaine.
De petites pastilles délicieuses
Poitevin a été tour à tour directeur artistique d’une compagnie, sosie de Michel Berger dans une comédie musicale et metteur en scène. En 2017, il monte et joue son premier spectacle d’humoriste « Les désespérés ne manquent pas de panache », une galerie de portraits qui préfigure celle dont nous pouvons nous délecter sur les réseaux sociaux depuis le début du confinement. En effet « Les perruques », son work in progress virtuel, est une formidable succession de petites pastilles vidéos délicieuses et hilarantes de personnages confrontés au confinement.
J’avoue avoir un gros faible pour Hélène, bourgeoise confinée avec maris et enfants au Pilat dans le Massif Central. Une de ces femmes excédées qui parlent comme des charretiers avec une patate dans la bouche. Le mari d’Hélène, à qui le confinement a donné des ailes, a le projet de monter « un fish and chips slam écolo friendly mon cul », ce qui la met en rage car elle tient à son petit standing de personnage à la Valérie Lemercier, même si « Thierry est beaucoup plus sexy quand il fait des projets. »
Hélène, elle s’appelle Hélène…
Nous ne sommes pas au bout de nos surprises avec Hélène, car elle a eu sa parenthèse enchantée à la Bourboule où elle s’est entichée d’un « pseudo artiste peintre de 70 berges, un espèce de saltimbanque espingouin » mais heureusement, il s’est révélé « misogyne border facho » ce qui lui a rappelé qu’elle avait un mari. Ce genre de personnage, ces bourgeoises en apparence bien sous tous rapports qui se révèlent à la lisière de la folie m’enchantent.
Thomas Poitevin, en caricaturiste à La Bruyére, épingle les nouvelles mœurs qui sont apparues avec le confinement, ainsi Mélanie, vraisemblablement habitante du XIème arrondissement a fait « la meilleure teuf de sa vie sur Zoom », karaoké avec Nostalgie à fond, abus d’alcool et chenille endiablée. « Teuf » malheureusement interrompue à 21 heures par le manque de wifi. Délectable.
Quant à Caro, vieille jeune fille parisienne comme nous en connaissons tous, elle profite du confinement pour lire Proust, ce qui la déconcerte fortement puisque le narrateur va à des « fêtes cheloues où on lit des poèmes » et « en plus tu sais jamais quel métier il fait, c’est trop chelou, il parle de tremper des madeleines dans du thé, get a life quoi. » Cependant, cette lecture donne des idées à Caro qui entreprend la rédaction de sa Recherche à elle et, quand elle réalise la vacuité de sa vie, se fait un planning pour « devenir rock’n’roll « .
Un fin observateur de nos travers
Le point commun entre ces personnages, c’est que le confinement a provoqué chez eux une prise de conscience, un dépassement, que ce soit en faisant la chenille sur Zoom, en lisant Proust ou en prenant un vieil artiste peintre pour amant. Thomas Poitevin a lui aussi fait fructifier cette parenthèse désenchantée en enrichissant et en peaufinant sa galerie de personnages, débutée juste avant en vue d’un spectacle.
Pourquoi « Les Perruques » ? Tout simplement parce que l’inspiration lui vient en « regardant des cheveux synthétiques », sa collection de perruques récupérées deci-delà au gré de ses spectacles. Bien sûr, ce ne sont pas uniquement les cheveux synthétiques qui lui soufflent son inspiration. Poitevin est un fin observateur, à la recherche des travers de nos contemporains mais aussi du moment où le personnage basculera dans l’émotion. Un virage jamais ostentatoire auquel il faut être attentif, car la caricature n’est réussie que lorsqu’on entrevoit l’humain dans sa complexité.
Il fait naître cette émotion grâce à son exceptionnelle maîtrise de la technique du comédien. Poitevin fait passer des ombres dans les yeux de ses personnages, utilise pour chacun de petits gestes-gimmick : Caro se passe sans arrêt la main dans les cheveux, Hélène (toujours au téléphone avec ses copines) souffle de la buée sur ses lunettes de soleil pour les nettoyer.
Du côté de chez Maillan et Serrault
En plus d’être ce auteur et comédien de grand talent, Thomas Poitevin est un garçon délicieux qui fait preuve de beaucoup de finesse lorsqu’il parle de son métier. Il ne nie pas utiliser le cliché, essentiel pour arriver à une forme de vérité. Il me souffle cette citation de Hitchcock : « Il vaut mieux partir du cliché que d’y arriver ». Ses références sont à la fois vintage et pointues, Jacqueline Maillan pour l’art de la rupture et les humoristes anglais pour l’humour de gêne, provoqué par la vanne qui intervient au moment où l’on s’y attendait le moins.
On pourrait aussi évoquer le côté tragique de Michel Serrault dans La cage aux folles car c’est précisément cela l’art de la caricature : y injecter de la tragédie.
Thomas Poitevin ainsi que Blanche Gardin sauvent l’honneur du triste paysage humoristique français, dans lequel essaie désespérément de percer un Laurent Sciamma (frère de la réalisatrice) avec un humour « féministe et inclusif » qui lui valut l’honneur du podcast : « Mes couilles sur la table » (…) Pour égayer la fin de votre confinement, oubliez vos angoisses un instant, et ruez-vous sur le compte Instagram ou la page Facebook de Thomas Poitevin : « Les perruques de Thomas ».
Dernières heures en danseuse d’un confinement berrichon
Le 11 mai se profile, les gants sur les cocottes ; l’exécutif sourcilleux prêt à reconfiner le pays au moindre faux pas. Les commissaires ne rigolent pas avec la sécurité sanitaire. La voiture-balai a charrié trop d’abandons ces deux derniers mois.
La prudence est de mise, le coup de pédale sera fébrile dans les premières semaines de mai, les jambes cotonneuses, le moral chancelant, l’arrivée hypothétique, à l’automne peut-être, sur l’été planent encore tant de doutes. La descente s’annonce donc longue et périlleuse, ne nous laissons pas emporter par le vent de la liberté qui souffle rarement dans les fesses, nous avertit la direction de course. C’est les traits tirés que les Français prendront progressivement le départ, la peur de la fringale est dans toutes les têtes, il faudra être endurant, gérer les étapes du déconfinement et conserver assez de jus pour atteindre la ligne de la rentrée, cet horizon impossible.
Vélo / Bicyclette: ne confondez plus!
Dans ce prologue, la ville bruisse, à nouveau, les commerçants astiquent leurs rayons, les coiffeurs peaufinent la signalétique dans les salons, chacun règle son dérailleur pour éviter la panne mécanique, le parcours ne sera pas une promenade de santé. Il s’agit de trouver la bonne vitesse de roulement, le peloton doit rester groupé, les échappées solitaires sont interdites par le règlement intérieur. Dans les bureaux et les écoles, on réfléchit à l’instauration d’une voie unique de circulation, le double sens banni des « open space », les « arrêts gel » désormais obligatoires comme le port du masque ou du casque, la hantise du procès freinant l’élan des plus vaillants. Et puis, la météo vient jouer les trouble-fête, alors qu’il a fait un temps admirable depuis que l’on a remisé nos vélos au garage, le ciel se voile. La pluie s’invite pour calmer nos ardeurs vélocipédiques. Pile au moment où chaque citoyen a obtenu son bon de sortie : 100 bornes de routes départementales, de côtes vicieuses, de faux-plats qui font suer et d’entrées de villes qui ressemblent à la caravane publicitaire du Tour.
Ce matin, dans mon Berry pour encore quelques heures, j’ai jeté un œil attendri sur mon mi-course des années 80, modèle hybride d’une marque disparue, licorne entre le tromblon de grand-papa et la bécane de compétition quand notre nation savait produire et fabriquer à la maison. On peut vénérer la bagnole et le vélo, ces deux objets indomptables ont, dans mon esprit, la même capacité à compresser le temps et à faire vriller l’imaginaire. Je me permets ici de préciser la différence entre le vélo et la bicyclette, trop souvent confondus, deux univers qui s’ignorent fondamentalement, deux mondes qui ne partagent pas les mêmes valeurs sportives, ni la même éthique. Il suffit de réécouter Michel Audiard ou de lire René Fallet, notamment Le Vélo paru chez Denoël en 1992 et réédité en 2013 pour s’en convaincre. « Rien de commun. Rien à voir. Rien à faire. La bicyclette, les amateurs de vélo sont formels sur ce point, injustes s’il le faut, odieux jusqu’au racisme, la bicyclette n’est pas un vélo». La bicyclette est aujourd’hui principalement un moyen de déplacement urbain, on ne peut nier son côté utilitariste et sa visée idéologique censée lutter contre la voiture. Le vélo s’élève dans d’autres cieux, il tutoie l’Art, son allure ne trompe pas, il est léger, rapide, il pénètre dans l’air, son inconfort est signe de performances, on n’y adjoint ni un moteur électrique, ni des sacoches, on ne l’enlaidit pas, il est intouchable, souvent inaccessible, nécessitant une condition physique optimale.
Rouler sur des boyaux fut longtemps le rêve des enfants des années 1970, un rite de passage vers l’âge adulte. L’usage du vélo est réservé aux seigneurs des provinces, loin des agglomérations.
Il ne se fond pas dans un décor bétonné, il accepte seulement les pavés lors du Paris-Roubaix (reporté en octobre 2020). Son propriétaire amateur n’hésite pas à se grimer en coureur professionnel, cuissard et dossard, il possède sa propre esthétique, sa propre culture, ses codes à lui. La bicyclette transporte, le vélo emporte. Avant le Covid-19, j’avais naïvement cru qu’au printemps venu, je pourrais exposer mes mollets fermes aux habitants de mon quartier et enfourcher mon fier destrier. Mais la ville rappelle à eux, les confinés des campagnes qui rêvaient de sorties à l’air libre. Dans un mois ou dans un an, comme disait Sagan (Françoise ou Peter), j’ai bon espoir de remonter sur ma machine.
Dans un monde sans frontières, la dissolution de l’État et de la nation nous a conduits au sous-developpement. Cette fuite en avant tuera tant que nous n’aurons pas substitué le savoir-vivre écologique au culte du marché.
À la pandémie qui touche l’Europe, les États-Unis, et devient mondiale, s’en ajoute une autre ; l’épidémie du commentaire. Et chacun d’y aller de sentences définitives, sur le monde, l’Europe, la France et nous. Rien ne sera jamais comme avant ! Qui peut y croire ?
La seule certitude, c’est que nous mourrons tous un jour. Cette réalité nous est devenue bien plus qu’inconfortable, insupportable, indécente même ! La mort nous est cachée, et pas seulement par le bruit incessant des portables et des mails. Le rêve de l’immortalité est au cœur de la modernité, il anime l’action transhumaniste en faveur de l’homme nouveau, et de Michael Jackson à Ray Kurzweil, ils sont des milliers à se croire au bord de cette grande séparation qui réalisera enfin le rêve de Pic de la Mirandole ; en finir avec la nature, faire de l’homme son propre créateur. Ce rêve a trouvé un début de réalisation, avec le doublement de l’espérance moyenne de vie en un siècle, et le spectaculaire vieillissement de sociétés dans lesquelles les plus de 60 ans sont deux fois plus nombreux que les moins de 20 ans ! 90 % des décès ont lieu à l’hôpital, l’abattage des animaux est soigneusement caché au public. Et la mort qui était attendue comme moment suprême d’une vie bien réglée n’a plus de place dans le monde merveilleux que le virtuel habite.
La pandémie installe dans les consciences individuelles et dans le débat public bien plus qu’un retour de la mort ; la crainte du recul de la vie. Diabète, obésité, problèmes cardiaques et respiratoires… la grande majorité des victimes du Covid-19 présente l’un ou l’autre symptôme de ces maladies de la civilisation. N’en déplaise aux « écolos », le recul de la vie ne se concrétise pas surtout par la disparition des abeilles ou par ces « printemps silencieux » où plus aucun oiseau ne chante dans les arbres ; le plus grave est la dégénérescence humaine que provoque la société du numérique, des fast-foods et de la processed food (ces choses-là se disent en anglais, elles en viennent !). La misère physique des populations pauvres des États-Unis, d’Angleterre et d’ailleurs, c’est l’obésité visible, écrasante (à Détroit, un tiers de la population est obèse et diabétique), l’infertilité des jeunes couples (un tiers au Danemark), l’apparition précoce des maladies dégénératives et des cancers, l’incapacité croissante, physique et mentale, au travail. C’est surtout la baisse de l’espérance moyenne de vie, générale aux États-Unis, encore concentrée sur les populations les plus défavorisées en Grande-Bretagne. Faut-il ajouter que des ruptures d’approvisionnement causées par la pandémie pourraient sauver une partie de la population d’une dégradation physique par la nourriture industrielle, saturée de graisses et de sucres ajoutés, qui, chaque année, tue plus que tout virus ? Peut-être même pourrait-elle lui apprendre à se passer de Coca, de McDo et de burgers ? Chacun comprend la panique qui saisit les marchands de mort ; le virus est un concurrent redoutable !
Chimérique souveraineté européenne
Le choc de la pandémie est d’abord ce rappel ; la mort est toujours là, et plus elle est cachée, oubliée, repoussée, plus ce rappel est violent, plus les traits fondamentaux des croyances collectives, des cultures et des civilisations réapparaissent sous la pellicule universaliste. Il est instructif d’examiner les écarts considérables des réactions collectives face au Covid-19. Nulle part en France je n’ai lu l’équivalent de la déclaration de ce vice-gouverneur du Texas, affirmant, à 69 ans, être prêt à mourir si c’est la condition pour que l’économie américaine continue à tourner ! La polémique qui a opposé les pays imposant un confinement local ou régional à leurs habitants, sans fermer leurs frontières nationales, à ceux qui ont commencé par fermer leurs frontières, révèle un écart tout aussi manifeste qu’entre les pays qui, comme la Grande-Bretagne, les Pays-Bas et quelques autres, ont misé sur l’immunisation graduelle de la population, acceptant de fait un certain nombre de décès, tout en maintenant leur activité et les libertés publiques, et ceux qui ont considéré que l’arrêt total de l’activité et la suppression des libertés fondamentales de se déplacer, de travailler, etc., étaient des conditions nécessaires de la « guerre » livrée au virus – le consentement général à des mesures qui dans d’autres circonstances seraient tenues pour totalitaires éclaire d’un jour curieux la préférence pour la sécurité qui monte dans des sociétés jadis si fières de leurs libertés. Face à la tentation d’un biopouvoir qui monte, ces écarts renvoient à des aspects culturels, religieux, sociétaux, à la fois essentiels et cachés par l’affirmation totalitaire « nous sommes tous les mêmes ». Il ne sera pas sans conséquences qu’ils se soient manifestés au sein même de l’Union européenne. Non, les Européens ne sont pas les mêmes, ils ne sont pas un peuple, ni une société politique, et les mots de souveraineté européenne, de frontières européennes ou d’unité européenne ne disent que l’inconscience politique de ceux qui les prononcent.
Que reste-t-il d’un État qui ne préfère pas les siens, d’une nation qui ignore le citoyen au nom de l’individu?
Le choc de la pandémie est aussi celui de nos capacités réelles, et de l’escroquerie du progrès. Face au chaos français, face à l’abandon italien et espagnol, il est facile de rappeler Salamanque,la Bocconi ou Montpellier, les premières universités, premières grandes écoles, premières entreprises aussi. Plus difficile d’avouer le processus de sous-développement à l’œuvre dans nos nations. Il est pourtant bien là, et d’abord dans le manque de masques, de tests, de respirateurs qui a contraint la France à adopter la solution du pauvre – le confinement de la population, pour un coût social, économique et démocratique inquiétant –, tandis que la Corée du Sud comme l’Allemagne ont pu prévenir, dépister et isoler à temps. Chaque nation est ainsi renvoyée à la manière dont elle a négocié son entrée dans la globalisation.
Maudite commission Attali!
En France, trois étapes ont contribué à l’explosif mélange actuel de dépenses publiques les plus élevées du monde, et du recul permanent des sécurités publiques. La première a plus de vingt ans. Elle date de la conversion des élites françaises au « New Public Management », et à la prescription par tous les cabinets d’audit et de conseil de la terre de la potion magique nommée « RGPP ». La stupide conversion de l’administration aux modes de « management » du secteur privé, en fait à la « gouvernance par les nombres » (Alain Supiot) est une négation de l’État, de la singularité de la fonction publique et des impératifs démocratiques. Quand elle s’applique au système hospitalier, aux réserves stratégiques, aux moyens sanitaires, elle met en jeu la vie de la population. La gestion de l’immigration subie par l’argent public, la ruineuse « politique de la ville » dont l’essentiel consiste à financer des « associations lucratives sans but » ( Pierre P. Kaltenbach) et à déverser des milliards d’aides dites « sociales » sans condition d’acquisition de la langue, des lois et des mœurs françaises (certains évaluant à plus de 40 milliards d’euros annuels la fraude aux aides sociales, plus que le budget de la Défense !) est la seconde étape de l’appauvrissement de l’État et de la déconstruction de l’espace national ; l’argent envoyé au bled est enlevé au régalien. Le mouvement d’incapacitation de l’État et son appauvrissement au bénéfice des intérêts privés ont été couronnés par une troisième étape, sidérante par le concert d’approbation béate qui l’a saluée à l’époque : la Commission pour la libération de la croissance française, dite aussi « commission Attali », réunie à la demande du président Nicolas Sarkozy en 2008. L’étape a été décisive, non par ses propositions, les unes baroques, les autres si étrangères à la France qu’elles se sont révélées inapplicables, mais par l’état d’esprit dont elle témoignait. La France devait se livrer aux intérêts privés, aux marchés et à l’usure. Qu’elle s’excuse d’être elle-même ; changer la France, voilà le mot d’ordre des élites des images et de l’argent à des Français qui, dans leur immense majorité, veulent d’abord conserver leur France. Qu’ont répété les gilets jaunes, sinon « Pas touche à ma France ! Nous sommes chez nous ! ». Toute singularité nationale, toutes les conquêtes d’un siècle de luttes sociales et de compromis politiques, et l’héritage de six siècles de construction de l’État puis de la nation, se voyaient livrées à la corruption et aux illusions d’un « marché mondial ». Ce n’est pas le « grand remplacement » (Renaud Camus) qu’organisait la commission, c’est l’expulsion des Français de leurs terres et de leurs biens communs au profit du nomadisme généralisé et des marchands d’esclaves. Quel plus bel exemple de cet agenda que la suppression de l’ISF, incluant le capital mobile, financier, remplacé par l’« IFI », un impôt concentré sur la seule fortune foncière et immobilière ! Punir les Français de garder leur France et d’y demeurer ; la continuité des œuvres du gouvernement actuel avec la Commission Attali est manifeste ; il s’agit d’assurer l’occupation de la France par les intérêts étrangers. Que les terres de France, ses ressources naturelles, et sa vie, en l’espèce les gênes de ses espèces endémiques, soient vendues sur le marché mondial, que l’Union européenne en finisse avec la nation ! L’étape en suit d’autres. Elle a marqué l’évidente collaboration des élites – disons, des membres du Siècle – avec le système globalisé. Certains se veulent Clemenceau, qui pourraient n’être que Laval. Auront-ils une autre fin ?
L’évidence est cruelle ; la France, et avec elle nombre de pays occidentaux, connaît un processus de sous-développement. Les déficits de la lutte contre la pandémie l’ont cruellement révélé. Aucun doute à cet égard ; l’ouverture, le métissage, les délocalisations, les privatisations conduisent au sous-développement social et politique des nations qui s’y abandonnent, ou leur sont soumises. L’exemple éclatant de ce sous-développement territorial est américain, et ici encore, le pire est devant nous ! Le retrait de l’État, la sécession des métropoles, le désaménagement du territoire contribuent à la montée des risques sécuritaires ; elle durera d’autant plus que les comptes publics, pas plus que les résultats des entreprises, n’en disent rien. L’effondrement du système de santé, directement lié à la maîtrise comptable des dépenses, préfigure l’effondrement d’un État incapable de faire respecter le confinement sur tout le territoire, incapable de protéger les membres du personnel soignant, les policiers et les gendarmes, et les salariés au contact du public, et, plus encore, défaillant dans sa fonction de tenue des frontières et de préférence pour les Français. Que reste-t-il d’un État qui ne préfère pas les siens, d’une nation qui ignore le citoyen au nom de l’individu ?
Et voilà la révélation ; la nation est le premier acteur économique et social. Les biens collectifs qu’elle assure valent beaucoup plus que les biens de consommation privés ! Le consommateur n’est pas la raison dernière de la politique. Le marché n’est pas un projet politique. La suppression des frontières, moins encore. Voilà qui condamne l’Union européenne à une refondation, ou à la disparition. Si elle n’est pas union des nations, l’Union n’aura été qu’un voile d’illusion jeté sur l’effacement de l’Europe. Peu de doutes sont permis ; l’Union européenne n’est pas le moyen de l’indépendance des nations, et le débat actuel ne porte pas sur les moyens de l’indépendance, mais bien sur le choix de son maître ; États-Unis, Russie, Chine, ou Davos ? Aucune manifestation de solidarité interne au sein de l’Union, la plus éloquente étant le vol de 400 000 masques par les Tchèques dans un avion chinois à destination de l’Italie, la plus grave étant le refus des Pays-Bas et de l’Allemagne (le 25 mars 2020) d’accepter une mutualisation des dettes pour soulager l’Italie, la plus comique étant l’interdiction française d’importer des masques de Chine, levée seulement le 20 mars, faute d’une solution européenne à la crise – l’Europe produit des directives, mais ni masques ni respirateurs en quantité suffisante. Chacun devine la manœuvre à venir, par exemple à travers le « Mécanisme européen de solidarité » (MES), mise sous tutelle allemande des pays endettés auquel la France n’échappera pas ; s’il y avait plus d’Europe, nous n’en serions pas là !
À la question : qui commande ? qui prévoit ? qui aide ? la lucidité commande de répondre que les nations ont mobilisé et agi, que la Chine a aidé, que la Russie a aidé, que les États-Unis ont ignoré, que la Turquie a continué la guerre et que l’Union européenne a gravement mis en danger les Européens en s’entêtant à défendre des principes d’ouverture et de liberté des marchés hors d’âge et de saison. Le refus de fermer les frontières tue des Français, et ceux qui vendent les hommes et la vie adorent la liberté des marchés ! Et l’issue se profile. Ni grand soir ni grand retour à l’ère bucolique des bergers et des champs, mais la régionalisation du monde, mais l’attraction nouvelle de l’intégration eurasiatique, désormais ancrée au cœur de l’Europe, de la Serbie à l’Italie, mais un vertige nouveau devant ce progrès qui tue, ces marchés d’où vient la mort, et cette marche en avant qui nous ramène aux grandes peurs ancestrales.
Retrouver une vie plus prudente et plus modeste
Le pire est à venir, puisque rien ou si peu ne changera ; le recul de la vie n’est pas un effet marginal et regrettable de l’activité humaine, il en est la conséquence directe. Défier la mort et jouer avec la vie se paie. Nous en sommes au point où les moyens de la vie menacent la vie elle-même. La technique ne nous sauvera pas des monstres que la technique déchaîne. Voilà pourquoi le mot de « guerre » est inapproprié. Les coronavirus sont connus et identifiés comme l’une des formes les plus anciennes de la vie. Un virus n’est qu’une manifestation de la vie, cette vie animale, végétale, dont nous ne sommes qu’une part, cette vie contre laquelle toute guerre est perdue d’avance, que seuls le respect, la distance et la modestie peuvent apprivoiser. Aucun doute à cet égard ; la nature est l’hyperpuissance de la guerre bactériologique et la pression toujours plus forte des activités humaines sur les milieux naturels équivaut à une déclaration de guerre. Trafic d’animaux sauvages, comme ces chauves-souris ou ces pangolins dont plusieurs millions auraient été envoyés d’Afrique sur les marchés chinois et du Sud-Est asiatique ; déforestation de zones jamais fréquentées par l’homme, réservoirs de virus et bactéries contre lesquels aucune population n’est immune ; promiscuité humaine des métropoles et brassages de population qui font du métro parisien ou londonien un bouillon de culture microbienne ; manipulations du vivant par les apprentis sorciers des biotechs, capables de générer des chimères destructrices pour l’homme ; emploi massif d’antibiotiques dans les élevages, provoquant la multiplication de souches résistantes ; impossible de faire face au virus sans rappeler le mot de Jeremy Bentham : « On ne vainc la nature qu’en lui obéissant. » Et voilà que le vrai combat se dessine et que la situation s’éclaircit. Ni punition divine ni complot maléfique, mais premier effet du combat contre la vie qui est au cœur de la démesure du projet moderne de l’individu de droit, voué à la seule réalisation des désirs que lui impose le système marchand. Derrière la quête effrénée de la gestion industrielle de la vie et de l’appropriation du vivant, se révèle la violence tragique d’un combat contre la vie et la réalité du recul de la vie, de plus en plus expulsée des métropoles, des aéroports, du numérique et du virtuel, de plus en plus sortie de l’expérience humaine, sous les beaux noms trompeurs de progrès, de développement, d’ouverture. Un combat qu’il est urgent d’arrêter, en retrouvant les prudences, les réserves et les limites du savoir-vivre écologique que les sociétés rurales connaissent si bien. Un combat qu’il est temps de modérer, en privilégiant le proche, le lent, le constant, le local – quelle leçon à cet égard que ce temps de confinement, et le coup de frein auquel il nous contraint !
N’en doutons pas, d’autres leçons de vie viendront, jusqu’à ce que s’infléchisse la courbe de l’action humaine, et que l’économie soit au service du foyer et de la vie. Dans cette perspective, il est urgent de reconnaître que les services gratuits de la nature – comme la beauté du printemps français –, que l’unité du corps politique, l’être ensemble et l’être soi, avec les siens et sur ses terres, comptent bien davantage dans le bien-être que l’accumulation privée, la consommation touristique du monde et la mobilisation commerciale de tout ce qui peut l’être, pour quelques dollars de plus. Le temps est venu de savoir demeurer dans sa chambre, attentif au petit Dieu du foyer qui vit dans l’armoire, dans les reliures dorées des livres, dans le feu de la cheminée, et rit de ces générations d’hommes qui passent sans le reconnaître.
Le niveau des candidats en arabe littéral au dernier concours organisé par la DGSE était si bas que les postes n’ont pas été pourvus. Préoccupant.
Terroristes islamistes, dormez tranquilles. La direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) a organisé du 20 au 31 janvier son « concours externe pour l’accès à l’emploi de secrétaire administratif spécialisé ». Quatorze postes étaient à pourvoir, dont deux postes dans la spécialité « Langues : arabe littéral ».
Le rapport du jury vient de tomber. On y lit que les quelque 400 candidats, pourtant titulaires de master 2, étaient « très en deçà du niveau attendu ». Concernant la filière arabe littéral, le niveau était si bas que « le jury a décidé de ne pas admettre de candidat dans la mesure où aucun d’entre eux n’a démontré avoir une connaissance suffisante de la DGSE et de ses missions pour pouvoir se projeter, avec conviction, dans un poste correspondant à cette spécialité ». À l’oral, « le jury a noté que certains candidats n’ont pas respecté les règles d’usage », poursuivent les rapporteurs, sans plus de précision. Il s’agit probablement des civilités élémentaires : entrer, saluer, se présenter, repartir en remerciant le jury, etc. Sans surprise, à ce stade, les dossiers des candidats (CV et lettres de motivation), contenaient « de nombreuses fautes d’orthographe ».
Un problème qui ne date pas d’hier
Les difficultés du Quai d’Orsay ou du renseignement à recruter des profils parlant des langues rares pour les premiers échelons de leurs administrations ne datent pas d’hier. Un diplômé maitrisant le russe ou l’arabe trouve facilement un emploi mieux rémunéré dans le privé. Un rapport de la délégation parlementaire du renseignement publié en mars 2017 rappelait l’évidence : les services de renseignement doivent avoir « une capacité de rémunération du personnel civil suffisamment compétitive » (le rapport citait déjà les informaticiens et le personnel bilingue en langues rares). C’est d’autant plus impérieux que le renseignement a besoin de bras. La loi de programmation militaire 2014-2019 prévoyait plus de 1000 recrutements, répartis entre la DGSE, la direction du renseignement militaire (DRM) et la direction du renseignement et de la sécurité de la défense (DRSD). Les objectifs n’ont pas été atteints. Le constat est valable pour l’ensemble des armées, confrontées à une pénurie récurrente de candidats ayant le niveau, alors qu’elles ont besoin de 26000 personnes chaque année (chiffre avancé par la ministre Florence Parly le 5 mai 2020 dans un entretien à 20 minutes).
Pendant ce temps, les écoliers vont se mettre à l’arabe
L’échec du concours de janvier 2020 en arabe littéral suggère que l’on atteint la cote d’alerte. Il ne s’agissait pas de trouver trente arabisants, mais seulement deux. Un décret publié le 2 mai 2020 prévoit la possibilité d’enseigner l’arabe dès l’école élémentaire. Il faudra attendre un peu pour constater ses effets sur le marché de l’emploi. En attendant, peut-être faut-il penser à la solution retenue par les Israéliens, qui rencontrent des problèmes du même ordre. Faute de locuteurs, ils recrutent des jeunes motivés et leurs font suivre un stage d’arabe intensif de plusieurs mois.
Mais la France aurait-elle assez de professeurs désireux de travailler pour le renseignement ? Depuis quinze ans, l’Éducation nationale a laissé l’associatif, souvent religieux et parfois intégriste, préempter la matière. Le Capes d’arabe a été supprimé en 2011…
Le plan d’Emmanuel Macron pour sauver le monde de la culture ne pourra profiter qu’à la culture institutionnalisée et bien établie. Les aides iront aux seuls intermittents qui ont une activité importante, ou à la condition de s’investir auprès de notre belle jeunesse pour un « été apprenant et culturel ». Tous les autres vont crever.
Cela fait trois jours qu’on reparle de culture. Après un silence de deux mois. Culture ? Nous parlons là de livres, de théâtre, cinéma, de musique, de danse, de cirque, de festivals, nous parlons de la vie. Et depuis trois jours, soudain on en parle trop. Au point que beaucoup vont avoir cette réaction… “On va donner plein de blé à ces feignants d’intermittents et de faux artistes.”
La vérité est ailleurs. Et la culture… Ce n’est pas (ou pas seulement, tiens ! soyons généreux), les Tuche, Astérix, les livres de Musso et les spectacles subventionnés avec Jeanne Balibar. Pour tout cela, pas de problème : les tournages vont reprendre, le parapluie va s’ouvrir en grand.
On craint la faillite de 40% des salles
Pour tous les artistes déjà précaires qui ont vu tous leurs contrats repoussés, les festivals annulés, les concerts et performances live impossibles, c’est un drame. Pour toutes les librairies libres qui n’appartiennent pas à un groupe comme Chantelivre (lequel ne distribue, en caricaturant, que du Musso ou Nothomb, des livres scolaires et quelques best-sellers. Pas mieux, dirions-nous que Monoprix ou Carrefour…) aussi, beaucoup ne rouvriront pas… Pour tous ces théâtres et salles qui vont fermer (on parle de 40%), rien ne va venir les remonter du gouffre. Les banques, prêt garanti ou pas, refusent de suivre les directives du gouvernement.
Pourtant, ce n’est pas au Zenith que va se produire l’éventuel Brel, Christophe ou Desproges de demain. Et si l’Art, des années 50 aux années 80 fut si immense, c’est parce qu’il avait des endroits – cabarets, boîtes, théâtres – pour s’exprimer et grandir. Sans cette vérité du public, pas de Gainsbourg ou de Jean Yanne.
Déjà promises à la faillite, donc, les librairies. Le coronavirus va achever l’œuvre entamée il y a belle lurette par la politique de la ville (qui s’en fout d’elles), les promoteurs (qui augmentent leurs loyers jusqu’au déraisonnable) et les banquiers (qui marchent sur la loi et les directives officielles quand cela les arrange).
Quant aux créateurs…
Intermittents, vous n’aviez encore rien vu
Les intermittents, ce n’est pas seulement Jean-Paul Rouve qui se met au chômage entre deux films, c’est plus d’un million de documentalistes, d’éclairagistes, de perchmans, de coiffeurs/maquilleurs, de petites gens. Qui permettent aux œuvres d’exister.
Le statut des intermittents, de fait, est très exigeant. Seuls ceux qui travaillent assez pour réunir un nombre d’heures improbable ont droit à ce chômage. Et pour cela ils payent le prix fort en taxes et retenues. Les indemnités journalières sont de moins en moins élevées. Le statut de l’intermittence est rogné depuis des années. Sarkozy, déjà, avait placé la barre très haut et poussé beaucoup à renoncer. Les annonces de Macron soulageront les plus à l’aise parmi eux. Ceux qui ont eu la chance de beaucoup travailler avant le déconfinement. Les autres n’auront que leurs yeux pour pleurer. Certes, c’est déjà mieux que rien. Pour les musiciens qui ne sont pas des forçats du live et font moins de trois cent concerts déclarés par an (ce qui est de plus en plus rare), pour les écrivains et journalistes/pigistes, pour les dessinateurs, pas de changement : c’est toujours rien. Aucun chômage. Vous êtes rentier, vous gagnez par votre art le minimum vital ou c’est le RSA. Point barre. Et l’AGESSA qu’on nous impose…. revient (depuis 40 ans !) à cotiser pour une organisation qui ne reverse rien, et n’est même pas reconnue pour la retraite. Un racket.
Artiste ou technicien, c’est censé être une vocation, il est vrai.
Hors le succès populaire, peu de salut. D’accord !
On connait le message et la morale depuis le système des “vignettes”, l’ancêtre des heures à justifier, en vigueur dans les années 60. Depuis, cela n’a fait que s’aggraver et l’Art, lentement, de se diriger vers le bénévolat et l’amateurisme obligé.
Mais en refusant la notion d’exception culturelle, on pousse à l’amateurisme généralisé. La plupart des musiciens de rock ou de jazz, la plupart des écrivains “travaillent » à côté puisqu’il est devenu impossible de vivre son art. Et cet amateurisme si vanté (ah ! ces reportages sur la 2 ou BFM TV avec joyeux drilles emperruqués disco massacrant à 20 heures “On va s’aimer” façon fête de la musique !) est un piège. L’Art, pour être libre et puissant, ne peut être un violon d’Ingres. Donner un coup de vis sur la culture, privilégier l’amateurisme, c’est dire oui à Camping 4 contre Bonello, à Bob Sinclar contre Bertrand Burgalat et Chassol.
Exception culturelle ? Cela permet en réalité à plein de navets d’exister. Le CNC, par exemple, subventionne, une bande d’artistes en carte – « bien pensants », cela va sans dire – aux films indulgents, mais aussi bon an mal an, quelques films exigeants et quelques scénarios différents. L’Exception culturelle, c’est comme la sécurité sociale, une singularité française précieuse. Et un système qui fonctionne malgré tout, sans coûter au pointilleux contribuable.
Merci Brigitte!
On dit que c’est elle qui l’a poussé à parler. Ou Isabelle Adjani et son – digne, il faut l’admettre – manifeste. Enfin, l’œil mouillé, “il” a voulu rassurer tout un chacun. Alors? Macron promet des prêts. Mais les banques ne suivent pas et ne jouent pas le jeu, malgré les garanties du gouvernement. Et les heures envolées – pour cause d’annulation sur six mois – ne se rattraperont jamais. Macron promet d’éventuels reports de paiements mais petits libraires, petites salles et gens, déjà étranglés par les attentats, les gilets jaunes, les gréves, avant même que… vont bel et bien rester sur le carreau. Macron promet la réouverture générale, mais les technocrates imposent des simagrées et chicanes si improbables que personne ne va oser entrer dans ces théâtres transformés en hôpital anxiogène. Le rapport Bricaire est à ce titre un régal ! Les acteurs sont obligés de porter des masques, il n’y a plus d’entracte autorisé, et des jauges viennent interdire toute rentabilité.
Macron promet pour les intermittents une “année blanche”. Mais beaucoup de dossiers sont et seront refusés, il n’y a pour beaucoup comme seul horizon que la précarité. Enfin, c’est là le seul point positif de son discours.
Macron promet une commande publique pour les photographes, dessinateurs, arts plastiques… mais réservée aux moins de trente ans. Pourquoi ce jeunisme ? On ne sait. Pour privilégier ce qu’il imagine être la seule culture vivante d’aujourd’hui, les arts dérivés du hip hop? Même Booba et Ladj Ly sont plus vieux !
Macron veut “réinventer”, c’est son grand mot, mais ses suggestions pour “un été apprenant et culturel” tiennent de la poésie pure, de la fantaisie, sinon de l’insulte. “Des formes plus petites avec peu ou pas de public”. Peu de clients et pas de rentrée d’argent? Qu’il passe devant.
Si on devait résumer, le président a bien une idée pour les musiciens et les acteurs, pour les artistes en général : le bénévolat ! Parlez-moi d’une idée neuve. Le bénévolat est la plaie et la malédiction de l’artiste… N’empêche, il insiste. Bénévolat dans les écoles/garderies (ça occupera les gosses, ces conneries), dans la rue, pour des spectacles de moins de 50 personnes… Merci. Il y a peu de boulangers et charcutiers bénévoles. Mais pour la “ Culture”, on n’a peur de rien.
Sinon, la culture établie, via une lettre ouverte bien inopportune, de Sting à Madonna, Binoche et consorts en France, profite de la situation pour faire avancer ses pions idéologique et écolo : ces nantis ne parlent que de décroissance ! Or, l’Art libre, la Culture, pour vivre (oh! survivre ! ce serait déjà bien) et prospérer a besoin de croissance. C’est ainsi. Sinon, nous vivrons dans un monde, certes plus ou moins déconfiné, où il n’y aura plus que David Guetta, les Tuche et Madame Pancol en guise de culture.
Le musicien allemand, cofondateur du groupe Kraftwerk, s’est éteint à l’âge de 73 ans.
Remplacer l’Homme par la machine ou, peut-être encore mieux: croiser l’Homme et la machine – une fiction qui en fait fantasmer plus d’un depuis longtemps. Dans le domaine musical, peu ont été aussi proches de réaliser cette utopie (ou dystopie, c’est selon) que le groupe Kraftwerk, fameux ovni originaire de Düsseldorf. Die Mensch-Maschine est d’ailleurs le nom programmatique de leur album sorti en 1977, année même de « l’automne allemand » marqué notamment par les attentats à répétition de la Fraction Armée Rouge, groupe terroriste d’inspiration marxiste.
Cet album contient des morceaux électroniques mettant l’ordinateur au centre du dispositif musical ; un procédé qui deviendra la marque de fabrique du groupe et influencera durablement le monde de la musique électronique. Malgré leur aspect premier de bande-son sortie tout droit d’un film de science-fiction, ces morceaux sonnent étonnamment mélodiques, le hit The Model ayant d’ailleurs conquis la première place des charts britanniques en son temps. Et quand le chanteur Ralf Hütter déclame « Nous sommes les robots » (Wir sind die Roboter), sa voix traitée par vocodeur laisse néanmoins transparaître une identité profondément allemande et un roulement de « r » caractéristique. La « germanité » de Kraftwerk est d’ailleurs un aspect qui les préoccupera dès leurs débuts, soucieux de développer une musique proche de leur identité, à contre-courant des groupes anglo-saxons ultra-dominants déjà à l’époque.
Florian Schneider, de la tradition à l’innovation
Aux côtés de son comparse Ralf Hütter, lui aussi multi-instrumentiste, Florian Schneider confonde le groupe Kraftwerk en 1970. Les deux musiciens se rencontrent quelques années plus tôt au conservatoire de Düsseldorf. Formés à l’école classique, ils sont rapidement attirés par l’improvisation et l’innovation radicale. Ils installent même leur propre studio d’enregistrement et d’expérimentation musicale, le fameux Kling-Klang-Studio.
Schneider, fils du célèbre architecte Paul Schneider-Esleben (à qui on doit notamment la conception de l’aéroport de Bonn-Cologne ou la tour Mannesmann à Düsseldorf) grandit dans un milieu privilégié qui lui permet d’avoir facilement accès à des instruments de musique. Très bon flûtiste, il développera lui-même un modèle de flûte électronique, puis s’intéressera aux synthétiseurs et au traitement artificiel de la voix.
Florian Schneider entretint longtemps une image de personnage mystérieux, difficile d’accès. Il a donné l’une de ses rares interviews en 1975 (en compagnie de Ralf Hütter) au célèbre journaliste de rock Lester Bangs. Entretenant l’image technologique et conceptuelle du groupe, il y affirmait notamment : « L’ensemble du complexe que nous utilisons – l’équipement et notre quartier général à Düsseldorf – peut être considéré comme une machine, bien qu’il soit divisé en différentes parties ». En réponse à une remarque du journaliste selon lequel Kraftwerk était « anti-émotionnel », le musicien répondit que l’émotion était selon lui un « mot étrange ». Car pour Schneider, le but essentiel était de parvenir à réaliser ce qu’il appelait le « son pur ». A cette époque, le groupe venait de faire son entrée dans les charts américains avec leur titre Autobahn, devenu culte depuis.
Un tournant dans l’histoire de l’électro-pop
Autobahn fut d’ailleurs le dernier album du groupe dans lequel certains instruments acoustiques ou électro-acoustiques, telle la flûte de Florian Schneider, furent utilisés. Kraftwerk se tourna dès lors vers une forme totale de musique électronique, préfigurant la techno et ses nombreux rejetons et avatars. Leurs performances scéniques, très épurées et futuristes, contribuèrent grandement à l’identité unique du groupe (plus récemment d’ailleurs, ils avaient développé un concept de concerts en 3D).
Peu de groupes allemands, tous styles confondus, peuvent au demeurant se targuer d’avoir atteint la notoriété internationale de Kraftwerk. Le groupe connut un succès tout particulier en Grande-Bretagne, où ils donnèrent des concerts dès 1975. Leur musique s’est rapidement propagée chez la jeune génération de l’époque, influençant directement des formations naissantes telles que The Human League et Depeche Mode. « Pour tous ceux de notre génération qui font de la musique électronique, Kraftwerk fait figure de parrain », déclarera d’ailleurs un jour Martin Gore.
Florian Schneider s’était retiré du groupe en 2009 mais n’en demeurait pas moins une figure iconique. Sa maison de disques a annoncé son décès d’un cancer foudroyant, à l’âge de 73 ans.
La France fait partie du top 5 peu envié des pays comptant le plus de morts du coronavirus. Depuis des années, les dirigeants que nous avons placés aux responsabilités ont mis a mal notre souveraineté sanitaire. Pourtant, une autre politique est possible.
La crise sanitaire mondiale que nous traversons l’aura montré : la santé doit faire partie des domaines régaliens de l’État. Pour survivre, un pays doit être souverain en matière de santé.
L’épreuve que nous vivons a mis à jour le déclassement de la France, démontrant sans équivoque sa dépendance en matière de santé, situation dramatique qui a rendu impossible la première mission de l’État : protéger ses citoyens. Retrouver l’indépendance de notre pays en matière de santé est donc la clef d’un nouveau départ de la France.
Ne plus laisser faire
80% des principes actifs de nos médicaments sont importés. Les usines et les chimistes européens sont délocalisés. Seul le libre-échange régit l’industrie de la santé. La recherche du moindre coût a commandé notre politique industrielle tout comme celle de la santé et la désindustrialisation dans ce domaine n’a suscité aucune inquiétude. Il y a encore quinze ans, la France était l’un des premiers pays producteurs de médicaments. Elle n’est plus aujourd’hui que le cinquième. Comment a-t-on pu en arriver là ? Comment des gouvernements ont-ils laissé faire sans réagir ?
Pour retrouver son indépendance et sa souveraineté en matière de santé, il ne faut pas chercher très loin : la France doit s’inspirer de sa propre politique de l’armement.
Penser à long terme
Il existe, en effet, plusieurs similitudes entre industries de défense et industries de santé, à commencer par le fait que ce sont des industries réglementées, leurs produits n’étant pas en vente libre et leurs prix fixés par l’État. Mais la plus importante similitude est sans doute la nécessité de penser le temps long. Entre l’idée et le produit sur étagère, pour un avion, un missile, un médicament ou un dispositif médical, il existe un cycle de Recherche et Développement long et coûteux. Ce cycle, parfois hasardeux, nécessite des investissements conséquents. Développer un médicament prend au moins huit ans et coute au bas mot 800 millions d’euros. Toutes les entreprises ne peuvent s’offrir ce luxe du temps long et c’est à l’État de leur donner la perspective nécessaire par une politique industrielle.
La DGA[tooltips content= »Direction générale de l’armement NDLR »](1)[/tooltips] a une double mission : acquérir, pour le compte des forces armées, les équipements de défense nécessaires ; investir dans l’outil industriel de défense, pour sauvegarder ce qu’on appelle la Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD).
Ce modèle permet de protéger un savoir-faire national et d’acquérir des équipements de pointe au meilleur coût pour la Nation, tout en donnant aux industriels les perspectives de moyen terme qui leur garantissent les carnets de commandes dont ils ont besoin.
Un modèle économique qui a fait ses preuves, et à décliner
Pour renforcer ce dispositif, et par dérogation au principe d’annualité budgétaire, l’État a conçu des Lois de Programmation Militaire (LPM), qui, tous les cinq ans, permettent d’anticiper sur les besoins des armées et donc de passer les commandes nécessaires aux industriels.
Cette LPM s’appuie sur un Livre Blanc de la Défense qui procède à une revue stratégique des menaces et des mesures à prendre pour les contrer. Chaque année, le budget de la Défense dans le Projet de Loi de Finances, décline les orientations de la LPM. Ainsi il alimente la DGA à hauteur d’environ 13 milliards d’Euros, tant pour l’acquisition des matériels (80% du budget) que les investissements de recherche et de développement qui ensuite vont irriguer les entreprises de défense. Le corps des Ingénieurs de l’Armement, spécifiquement formés à cette mission, dialoguent au sein de la DGA, avec les industriels et leurs centres de R&D jusqu’à l’arrivée des commandes.
La France doit aujourd’hui bâtir un dispositif de santé, robuste, innovant, compétitif et exportateur, ce qu’elle a su faire pour l’armement. Elle peut décliner ce modèle, précisément parce que la santé est un domaine très technique qui exige énormément de R&D, entre 25 et 45% du prix du produit au final.
La santé, comme l’armement sont des domaines de spécialistes : l’État doit avoir un corps d’ingénieurs de santé comme dans l’armement, et prendre les mêmes moyens, recrutements par domaine et la même organisation, une délégation générale qui oriente, planifie les efforts de l’État dans la durée en liaison avec les industriels. La DGA compte diverses directions (terre, air, mer, dissuasion, espace, missiles) avec, en tout et pour tout, 9700 personnes. Elle conduit les programmes de A à Z, gère les budgets, les compétences et surveille tant les marchés étrangers que les chaînes de valeurs françaises à protéger. Comment ne pas voir les avantages d’une telle délégation générale à la santé pour la France ?
Produire chez nous
La santé est enfin et je l’ai déjà dit, un domaine régalien : au même titre que l’agriculture, elle fait partie des domaines-clés des compétitions entre nations. L’enjeu des molécules, de l’Intelligence Artificielle appliquée à la santé, des laboratoires et des chaines de valeur, la protection de la propriété intellectuelle, la définition et la protection des technologies-clés, l’animation d’un tissu industriel, le soutien de l’exportation, tout cela constitue des enjeux de souveraineté majeurs.
Il faudra aussi revoir la question cruciale du prix. Fixé chaque année dans le PLFSS[tooltips content= »Projet de loi de financement de la Sécurité sociale NDLR »](2)[/tooltips], le prix des médicaments n’incite pas les industriels à produire en France. Si on appliquait ce raisonnement à l’armement, il y a bien longtemps que le Rafale aurait été remplacé par un F-16. La souveraineté a un prix : il faut le payer et faire ensuite que le tissu industriel, en exportant, rembourse l’État par le jeu classique des impôts ou des « royalties ». Au demeurant, ce prix, s’il est garanti sur plusieurs années (dans le cadre d’une loi de programmation de santé) pourrait baisser car un engagement dans la durée – donc la prévisibilité de la production – est un facteur important dans les calculs d’un industriel.
Grâce à ce plan, beaucoup de gaspillages seront évités (les stop and go des investissements comme la santé le fait depuis trop longtemps), on dotera l’État d’acteurs capables de faire de la stratégie (R&D, industrielle et export), et on le réhabilitera ainsi dans ce qu’il a de plus positif : l’investissement pérenne au service de la nation tout en laissant vivre un tissu industriel innovant, compétitif et exportateur.
Après cette épreuve tragique, la France doit impérativement devenir un État souverain en matière de santé.
Très remonté, le recteur de la Grande mosquée de Paris affirme que oui et menace de saisine des juridictions compétentes pour dénoncer ce « fait grave de discrimination manifeste ». Nous serons plus circonspects que lui.
Il y a une quinzaine de jours des prêtres ont réclamé une pause dans le confinement pour rouvrir leurs églises. Ils arguaient du fait que les fidèles avaient besoin de se réunir pour prier. Sagement, le gouvernement est resté sourd à leur appel.
Les curés prêchaient pour leur paroisse. Ils avaient raison sur le plan de la foi mais tort sur le plan sanitaire. On peut les comprendre sans toutefois les approuver. Leurs revendications étaient formulées en termes polis, précautionneux et en l’absence de toute menace.
Chems-Eddine Hafiz veut son propre calendrier du déconfinement!
Chems-Eddine Hafiz, le recteur de la Grande Mosquée de Paris s’inscrit dans un autre registre : celui de la colère. Il note avec indignation que tous les lieux du culte seront rouverts le 29 mai, la veille des Pentecôtes chrétienne et juive. Or l’Aïd a lieu le 24 mai. Ces cinq jours qui font, selon lui, toute la différence.
Il y voit une intolérable discrimination. Et Chems-Eddine Hafiz proteste en menaçant de porter plainte auprès des juridictions compétentes. Il faut, exige-t-il, que tous les lieux du culte, y compris donc les mosquées, rouvrent dès le 24 mai.
Sur le papier, le recteur de la Grande Mosquée n’a pas vraiment tort. Mais il arrive qu’on écrive sur du très mauvais papier… L’histoire d’un pays s’enracine dans sa terre et dans sa mémoire. Quand on ignore le passé on s’interdit de comprendre le présent.
Le baptême de Clovis date de l’an 496. Depuis, le catholicisme a donné à la France des édifices magnifiques comme le Mont-Saint-Michel, la Basilique de Rocamadour, des poètes, des écrivains, des peintres, des compositeurs, Pascal, Bossuet, Péguy. Les cloches des églises rythment depuis des siècles la vie de la France. Les cloches. Pas l’appel du muezzin.
C’est pas l’Algérie ici
Les Juifs sont en France depuis des temps immémoriaux. Des « rue aux juifs », des « rue de la juiverie » attestent de leur présence ici depuis le début du Moyen Âge. Au XIIème siècle, il y eut en Champagne près de Troyes un célèbre sage juif, Rachi, qui cultivait la vigne. Ses textes ont beaucoup contribué à la connaissance de la langue française.
Par la suite, les Juifs donnèrent eux aussi à la France des poètes, des écrivains, des peintres et des philosophes. Tel n’est pas le cas des musulmans, nouveaux venus de très fraîche date. Il est vrai que leur épanouissement fut stoppé il y a longtemps à Poitiers… Il n’est pas sûr que Chems-Eddine Hafiz comprenne grand-chose à cela. Il connait certainement bien l’histoire de l’Algérie, son pays natal. Mais que sait-il du passé du pays où il est venu s’installer ?
Petits rappels courtois
Nous l’invitons à méditer une phrase d’un de nos plus grands historiens, le Juif Marc Bloch : « Qui n’a pas vibré au sacre de Reims et à la Fête de la Fédération ne comprendra jamais rien à la France. » Une autre aussi du comte de Clermont-Tonnerre qui fit voter l’émancipation des Juifs : « Rien aux Juifs en tant que Nation, tout aux Juifs en tant que personnes ».
C’est ce que nous souhaitons aux musulmans : rien de moins, rien de plus. Chems-Eddine Hafiz devrait également apprendre les règles de la plus élémentaire des politesses : quand on est invité à déjeuner par quelqu’un qui vous accueille, on s’abstient de mettre les pieds sur la table.
Personnel soignant de la clinique la Roseraie, a Aubervilliers. Auteurs : Bastien LOUVET/SIPA. Numéro de reportage : 00959104_000003
Avec l’avènement de l’Etat-nounou, d’individuelle, la santé est devenue un bien collectif sur lequel il nous faut veiller comme des vestales.
Par la grâce d’un virus ayant entamé un tour du monde au départ de Wuhan, la santé est devenue la préoccupation de tous, y compris de ceux qui s’en foutaient vaguement et qui seraient très malvenus de l’affirmer aujourd’hui.
La santé au petit bonheur…
Pourtant, il y a quelques siècles à peine, la santé, c’était plutôt une question de bol. On en avait une bonne ou une mauvaise, on faisait avec, et on mourait à la fin. Si l’on était vraiment malade, les Bonnes Sœurs ou les Petits Pères vous ouvraient les portes de leurs hospices ou de leurs léproseries et, entre mâtines et vêpres, soignaient vos corps et recommandaient votre âme à Dieu.
Mais dans la seconde moitié du XIXe siècle, les choses changèrent diamétralement. Les mouvements positivistes et scientistes martelaient à qui voulait l’entendre – et même à qui ne voulait pas, d’ailleurs – que la science allait libérer l’homme de tous les maux qui l’accablent, l’émanciper de sa condition de dieu tombé, le débarrasser du psoriasis, de la famine, de la calvitie précoce et de la pesanteur. Il faut dire que c’est précisément à cette époque que Dieu était mort, ce qui faisait de la place. Malheureusement, il n’avait pas emmené dans son trépas la cohorte des prêcheurs, des duègnes et des amateurs de mortifications en tout genre.
Soignants vs. gnangnans
La santé devint un nouveau Graal et ceux qui en ont la charge se virent subitement nimbés d’une nouvelle aura, genre auréole, mais en version profane. Très vite, le législateur vit qu’il fallait impérativement qu’il s’en mêlât et la santé devint une matière politique.
Le Sida nous avait déjà donné injonction de baiser sous cellophane, le Covid-19, lui, fait mieux encore : il nous assigne à résidence!
Soutenu par la cohorte susmentionnée des prêchi-prêchas automatiques, l’État fit entrer la santé dans tous les domaines où il avait déjà étendu son empire, de l’instruction à la fiscalité en passant par la conduite automobile ou l’alimentation. Et, suivant une habitude extrêmement bien rodée par des siècles de pratique, il sortit ses deux atouts : taxes et interdictions. Il ne s’agissait plus tant d’être en bonne ou en mauvaise santé que de se plier aux règlements et de passer à la caisse. D’individuelle, la santé était devenue un bien collectif sur lequel il nous fallait veiller comme des vestales. Car si la santé est devenu un bien collectif, géré, à l’instar de la conservation des bâtiments historiques ou la distribution d’eau, par l’Etat-nounou – ou l’Etat-gendarme, ça dépend -, il n’en demeure pas moins de la responsabilité de chacun. Fumeur ? Alcoolique ? Obèse ? Fini de rire et de chanter qu’on en fait à sa guise. Si tu te mets en danger, tu nous mets en danger, ta santé ne t’appartient pas, ton corps de moins en moins et, comme dans Le meilleur des mondes, n’oublie pas que « chacun appartient à tous les autres. »
Et nul n’ignore plus que, du climat qui ne veut pas rester tranquille aux insecticides qui veulent tuer les insectes, une menace collective permet mieux que tout une intrusion de l’État et une surveillance de nos comportements. Le Sida apparu à la fin des années 70 nous avait déjà donné injonction de baiser sous cellophane, le Covid-19, lui, fait mieux encore : il nous assigne à résidence. Il nous masque et nous efface. Il nous fait renoncer à des libertés aussi élémentaires que celle d’aller et venir et à d’autres, plus subtiles, comme le droit à l’intimité. La surveillance sociale et la délation refont leur apparition, et la dictature des soignants – applaudis à 20 heures – s’installe peu à peu. Et surtout celle des gnangnans.
Les infirmiers montent au front
Qu’on ne s’y méprenne pas. Les infirmiers, médecins et autres qui se rendent chaque jour aux soins intensifs comme un soldat monte au front, qui galèrent avec un matériel insuffisant – voire inexistant -, qui sont confrontés à la mort, à la détresse et à la souffrance ont sans équivoque droit à l’admiration et à la reconnaissance de toute une nation. Même si voir et savoir ne sont pas la même chose, il n’est pas nécessaire d’être sous respirateur pour prendre la mesure de leur dévouement et de leur courage. À eux de comprendre que, dans cette nation qui les acclame, se trouvent des personnes qui ont fait d’autres choix que celui de la santé collective, qui ont d’autres préoccupations, que l’avocat ou le garagiste ne leur donnent pas de marche à suivre pour l’avenir, eux, et se contentent de réparer leur bagnole quand ils ont dérapé ou de les défendre en justice quand ils ont fait une bêtise.
Beaucoup d’États, malgré des budgets « soins de santé » pharaoniques, ont laissé le personnel hospitalier désarmé et sous équipé face à cette crise. À ceux-ci d’avoir la lucidité de ne pas devenir les « idiots utiles » de ces mêmes États qui vont sans doute tenter de les instrumentaliser dans des quêtes liberticides.
À l’approche du déconfinement du pays, les différentes voix de l’exécutif se renvoient la balle par déclarations interposées. Mieux vaut rire de ces désaccords qu’autre chose! D’autant que certains Français ont envie de lancer des procédures, et que personne ne semble décidé à y mettre du sien. Yves Mamou analyse les déclarations les plus fracassantes de nos principaux dirigeants, tout au long d’une crise sanitaire dont personne ne souhaite à présent endosser manquements ou carences.
Les signes ne trompent pas. L’exécutif a aujourd’hui le vague sentiment qu’il n’a pas été à la hauteur de l’évènement coronavirus. Et le risque pénal qui s’amoncelle sur l’équipe gouvernementale incite chacun au sauve qui peut !
Le long chemin de croix commence avec Agnès Buzyn dans Le Monde
La débandade a commencé lentement avec Agnès Buzyn. Lessivée par le fiasco des municipales, fragilisée au plan psychologique par la pandémie, elle confie le 17 mars au journal Le Monde qu’« on aurait dû tout arrêter, [que] c’était une mascarade. »
L’ancienne ministre affirme ainsi qu’elle a été la première à alerter sur le risque d’une éventuelle pandémie. « Je pense que j’ai vu la première ce qui se passait en Chine…. » Et puis, dans la foulée, elle balance : « J’ai alerté le directeur général de la santé. Le 11 janvier, j’ai envoyé un message au président sur la situation. Le 30 janvier, j’ai averti Edouard Philippe que les élections ne pourraient sans doute pas se tenir. Je rongeais mon frein. » On le sait bien, toutes ces alertes restent lettre morte. Le message d’Agnès Buzyn au Monde n’est pas franchement sibyllin : personne ne m’a écouté. A-t-elle vraiment tout fait pour alerter sur le risque pandémique ? C’est du moins c’est ce qu’elle affirme.
Le 2 mai, Olivier Véran, ministre des Solidarités et de la Santé, s’est… désolidarisé du gouvernement, du président, du Premier ministre et d’Agnès Buzyn. Dans une interview au Parisien, interrogé sur une malheureuse déclaration du 6 mars – « j’insiste, l’usage des masques en population générale n’est pas recommandé et n’est pas utile » – il donne la désagréable impression de vouloir dégager sa responsabilité. Sur la douloureuse question des masques, le ministre de la Santé a tout d’abord rejeté la faute sur les experts, mais ô surprise, Olivier Véran a ensuite parlé de « mensonge d’État ». Cette expression que seule l’opposition et certains médias très critiques ont employé pour dénoncer les carences gouvernementales en matière d’importation de masques, le ministre de la Santé la reprend donc, mais évidemment pour la rejeter sur les autres. « J’ai entendu parler de mensonge d’État, je suis à dix mille lieues de tout cela. Je suis arrivé le 17 février dans ce ministère… et qu’il n’y ait pas eu assez de masques dans le pays, ce n’est pas de mon fait. » En d’autres termes : si l’État a menti, moi, je n’y suis pour rien. Olivier Veran aurait pu balayer l’hypothèse d’un « mensonge d’Etat » par solidarité politique avec l’exécutif. En réalité, il nous dit “c’est pas moi, m’sieur.”
Fallait-il ou non organiser le premier tour des élections ? Demandez à Edouard Philippe
Il faut dire que les ministres sont à bonne école présidentielle. Le président de la République a été le premier à s’absoudre de tout.
Dans Le Point du 17 avril, Emmanuel Macron s’est auto-innocenté sur la question des municipales. « Le Premier ministre a consulté toutes les forces politiques et personne n’a pensé qu’il fallait les reporter ». Et voilà Edouard Philippe habillé pour l’hiver.
L’hebdomadaire précise, que lors de cet entretien exclusif, Emmanuel Macron « ajoute, avec fermeté, que cette décision est la sienne et non celle du Conseil scientifique ». Toutefois, le locataire de l’Elysée précise que « si le Conseil scientifique [lui] avait dit que les maintenir mettrait la santé des Français en danger, [il] ne les aurait pas maintenues. » Emmanuel Macron assume donc mais… la faute demeure celle du conseil scientifique !
Idem pour sa présence au théâtreAntoine le 6 mars, ainsi que pour la descente à pied des Champs-Élysées le 11 mars : pas de sa faute. « Aucun scientifique ne m’a dit qu’il ne fallait pas sortir dans la rue, en dehors des foyers d’infection qu’on appelle les clusters. Paris n’est pas un cluster » se défend-il. Et au théâtre, Macron n’a rien à se reprocher non plus puisqu’il n’a serré la main de personne. « Je ne serre plus la main à partir du moment où le ministre de la Santé en fait la recommandation. C’était le cas au théâtre, qui était plein. Je n’ai serré la main à personne… »
La mise en bouclier des experts est de bonne guerre : telle est précisément la fonction du conseil scientifique, protéger le gouvernement. Mardi 28 avril, Édouard Philippe, dans son allocution devant l’Assemblée nationale, s’est lui-même défaussé sur les experts les plus lointains. Concernant la douloureuse question des carences en masques, le premier ministre a dit : « Il n’y a aucun revirement, mais une évolution scientifique très forte. Nous avons toujours voulu insister sur le fait que les masques ne constituaient pas l’alpha et l’oméga de la protection. Surtout jusqu’au 1er avril, toutes les recommandations ne prônaient pas le port du masque en général. Je pense à l’Académie de médecine, au conseil scientifique, au Haut Conseil de santé publique, à l’OMS. Mais à partir du 1er avril, des avis ont changé. Pourquoi ? Parce que la doctrine a évolué en fonction de l’expérience. Dès que nous avons eu un avis recommandant le port du masque, nous avons donc aussi évolué. »
Tous les observateurs constatent que Philippe et Macron s’opposent, quoi qu’ils en disent
Edouard Philippe sauve la face, mais c’est tout comme si le président avait depuis décidé de plonger la tête de son Premier ministre dans la boue.
N’ayant pas obtenu que le vote parlementaire consécutif au discours du Premier ministre du 28 avril soit reporté de 24 heures, Emmanuel Macron a entrepris de le faire savoir… À en croire des indiscrétions dans Le Point et L’Express, le président a appelé lui-même des journalistes pour expliquer qu’il n’était pour rien dans le non-report du vote et qu’Édouard Philippe en portait seul la responsabilité. Savonner la planche de son premier ministre à la veille d’un discours crucial pour l’exécutif, à une période où les sondages révèlent une colère montante, de quoi est-ce le signe ? Débandade, mon général !
De mieux en mieux !
Mais Edouard Philippe, en charge du déconfinement a lui aussi fait très fort. Concernant la réouverture des écoles, le Premier ministre a annoncé que la scolarité demeurait certes obligatoire… mais qu’à l’occasion du déconfinement, celle-ci aurait lieu sur la base du volontariat! Tout le monde a compris qu’incapable d’inonder le pays de masques de protection et de tests de dépistage, Matignon se défaussait sur les maires : bombardés d’instructions inapplicables, les maires ont été laissés seuls responsables de cette rentrée scolaire. Bruno Retailleau, LR, a estimé que « l’État ne peut pas se défausser sur les maires qui sont corvéables, mais pas justiciables à n’importe quelles conditions ». L’ancien socialiste Philippe Saurel, maire de Montpellier, a dénoncé dans le JDD une « sous-traitance » du déconfinement aux élus, « sans garantie ni moyens ». Comme nombre de ses homologues, il a jugé a jugé que « le gouvernement se défausse » sur les élus.
Les patrons des services publics et privés de transport (SNCF, RATP, Keolis, Transdev et l’association AGIR pour les opérateurs indépendants) ont bien compris eux aussi que le Premier ministre les laissait seuls face à la responsabilité (pénale?) de transporter les Français à partir du 11 mai. Bien conscients des risques, les grands patrons du bus, des trams, des métros, du RER…etc se sont donc unis pour adresser une lettre d’avertissement, jeudi 30 avril, au premier ministre. Une missive qu’ils ont pris bien soin de confier également à deux médias (Le Point et Le Parisien), histoire de laisser une preuve écrite de la conscience qui était la leur des risques. « Il apparaît que les opérateurs de transport ne disposent pas aujourd’hui des moyens humains et matériels de nature à satisfaire à une telle obligation (distanciation physique entre voyageurs, et port du masque) », ont écrit les patrons du transport. « Une façon d’ouvrir le parapluie juridique » écrit Le Monde, car la question pourrait effectivement vite se poser.
Nous vivons ce moment historique où les maillons du pouvoir, à l’heure des comptes prennent tous la poudre d’escampette, personne n’entendant porter le chapeau à la place des responsables politiques. L’affaire prêterait à rire si Jérôme Salomon, tous les soirs, ne publiait la triste litanie des personnes décédées du coronavirus. 25 000 morts à ce jour et la liste n’est pas close.
Confinement oblige, en baguenaudant plus qu’à l’accoutumée sur les réseaux sociaux, Sophie Bachat a découvert un fabuleux humoriste. Pas l’un de ceux qui ont profité de leur désœuvrement pour nous envahir de vidéos à l’humour plus ou moins heureux, mais un véritable talent : Thomas Poitevin.
Loin d’être un amateur, Thomas Poitevin a une solide formation de comédien : il est passé par le conservatoire de Fontainebleau et depuis n’a cessé d’exercer ses talents. Il a créé un spectacle lauréat du prix des Jeunes Talents en 2010 « Le laboratoire Chorégraphique de Rupture Contemporaine des Gens », une satire du milieu de la danse contemporaine.
De petites pastilles délicieuses
Poitevin a été tour à tour directeur artistique d’une compagnie, sosie de Michel Berger dans une comédie musicale et metteur en scène. En 2017, il monte et joue son premier spectacle d’humoriste « Les désespérés ne manquent pas de panache », une galerie de portraits qui préfigure celle dont nous pouvons nous délecter sur les réseaux sociaux depuis le début du confinement. En effet « Les perruques », son work in progress virtuel, est une formidable succession de petites pastilles vidéos délicieuses et hilarantes de personnages confrontés au confinement.
J’avoue avoir un gros faible pour Hélène, bourgeoise confinée avec maris et enfants au Pilat dans le Massif Central. Une de ces femmes excédées qui parlent comme des charretiers avec une patate dans la bouche. Le mari d’Hélène, à qui le confinement a donné des ailes, a le projet de monter « un fish and chips slam écolo friendly mon cul », ce qui la met en rage car elle tient à son petit standing de personnage à la Valérie Lemercier, même si « Thierry est beaucoup plus sexy quand il fait des projets. »
Hélène, elle s’appelle Hélène…
Nous ne sommes pas au bout de nos surprises avec Hélène, car elle a eu sa parenthèse enchantée à la Bourboule où elle s’est entichée d’un « pseudo artiste peintre de 70 berges, un espèce de saltimbanque espingouin » mais heureusement, il s’est révélé « misogyne border facho » ce qui lui a rappelé qu’elle avait un mari. Ce genre de personnage, ces bourgeoises en apparence bien sous tous rapports qui se révèlent à la lisière de la folie m’enchantent.
Thomas Poitevin, en caricaturiste à La Bruyére, épingle les nouvelles mœurs qui sont apparues avec le confinement, ainsi Mélanie, vraisemblablement habitante du XIème arrondissement a fait « la meilleure teuf de sa vie sur Zoom », karaoké avec Nostalgie à fond, abus d’alcool et chenille endiablée. « Teuf » malheureusement interrompue à 21 heures par le manque de wifi. Délectable.
Quant à Caro, vieille jeune fille parisienne comme nous en connaissons tous, elle profite du confinement pour lire Proust, ce qui la déconcerte fortement puisque le narrateur va à des « fêtes cheloues où on lit des poèmes » et « en plus tu sais jamais quel métier il fait, c’est trop chelou, il parle de tremper des madeleines dans du thé, get a life quoi. » Cependant, cette lecture donne des idées à Caro qui entreprend la rédaction de sa Recherche à elle et, quand elle réalise la vacuité de sa vie, se fait un planning pour « devenir rock’n’roll « .
Un fin observateur de nos travers
Le point commun entre ces personnages, c’est que le confinement a provoqué chez eux une prise de conscience, un dépassement, que ce soit en faisant la chenille sur Zoom, en lisant Proust ou en prenant un vieil artiste peintre pour amant. Thomas Poitevin a lui aussi fait fructifier cette parenthèse désenchantée en enrichissant et en peaufinant sa galerie de personnages, débutée juste avant en vue d’un spectacle.
Pourquoi « Les Perruques » ? Tout simplement parce que l’inspiration lui vient en « regardant des cheveux synthétiques », sa collection de perruques récupérées deci-delà au gré de ses spectacles. Bien sûr, ce ne sont pas uniquement les cheveux synthétiques qui lui soufflent son inspiration. Poitevin est un fin observateur, à la recherche des travers de nos contemporains mais aussi du moment où le personnage basculera dans l’émotion. Un virage jamais ostentatoire auquel il faut être attentif, car la caricature n’est réussie que lorsqu’on entrevoit l’humain dans sa complexité.
Il fait naître cette émotion grâce à son exceptionnelle maîtrise de la technique du comédien. Poitevin fait passer des ombres dans les yeux de ses personnages, utilise pour chacun de petits gestes-gimmick : Caro se passe sans arrêt la main dans les cheveux, Hélène (toujours au téléphone avec ses copines) souffle de la buée sur ses lunettes de soleil pour les nettoyer.
Du côté de chez Maillan et Serrault
En plus d’être ce auteur et comédien de grand talent, Thomas Poitevin est un garçon délicieux qui fait preuve de beaucoup de finesse lorsqu’il parle de son métier. Il ne nie pas utiliser le cliché, essentiel pour arriver à une forme de vérité. Il me souffle cette citation de Hitchcock : « Il vaut mieux partir du cliché que d’y arriver ». Ses références sont à la fois vintage et pointues, Jacqueline Maillan pour l’art de la rupture et les humoristes anglais pour l’humour de gêne, provoqué par la vanne qui intervient au moment où l’on s’y attendait le moins.
On pourrait aussi évoquer le côté tragique de Michel Serrault dans La cage aux folles car c’est précisément cela l’art de la caricature : y injecter de la tragédie.
Thomas Poitevin ainsi que Blanche Gardin sauvent l’honneur du triste paysage humoristique français, dans lequel essaie désespérément de percer un Laurent Sciamma (frère de la réalisatrice) avec un humour « féministe et inclusif » qui lui valut l’honneur du podcast : « Mes couilles sur la table » (…) Pour égayer la fin de votre confinement, oubliez vos angoisses un instant, et ruez-vous sur le compte Instagram ou la page Facebook de Thomas Poitevin : « Les perruques de Thomas ».
Dernières heures en danseuse d’un confinement berrichon
Le 11 mai se profile, les gants sur les cocottes ; l’exécutif sourcilleux prêt à reconfiner le pays au moindre faux pas. Les commissaires ne rigolent pas avec la sécurité sanitaire. La voiture-balai a charrié trop d’abandons ces deux derniers mois.
La prudence est de mise, le coup de pédale sera fébrile dans les premières semaines de mai, les jambes cotonneuses, le moral chancelant, l’arrivée hypothétique, à l’automne peut-être, sur l’été planent encore tant de doutes. La descente s’annonce donc longue et périlleuse, ne nous laissons pas emporter par le vent de la liberté qui souffle rarement dans les fesses, nous avertit la direction de course. C’est les traits tirés que les Français prendront progressivement le départ, la peur de la fringale est dans toutes les têtes, il faudra être endurant, gérer les étapes du déconfinement et conserver assez de jus pour atteindre la ligne de la rentrée, cet horizon impossible.
Vélo / Bicyclette: ne confondez plus!
Dans ce prologue, la ville bruisse, à nouveau, les commerçants astiquent leurs rayons, les coiffeurs peaufinent la signalétique dans les salons, chacun règle son dérailleur pour éviter la panne mécanique, le parcours ne sera pas une promenade de santé. Il s’agit de trouver la bonne vitesse de roulement, le peloton doit rester groupé, les échappées solitaires sont interdites par le règlement intérieur. Dans les bureaux et les écoles, on réfléchit à l’instauration d’une voie unique de circulation, le double sens banni des « open space », les « arrêts gel » désormais obligatoires comme le port du masque ou du casque, la hantise du procès freinant l’élan des plus vaillants. Et puis, la météo vient jouer les trouble-fête, alors qu’il a fait un temps admirable depuis que l’on a remisé nos vélos au garage, le ciel se voile. La pluie s’invite pour calmer nos ardeurs vélocipédiques. Pile au moment où chaque citoyen a obtenu son bon de sortie : 100 bornes de routes départementales, de côtes vicieuses, de faux-plats qui font suer et d’entrées de villes qui ressemblent à la caravane publicitaire du Tour.
Ce matin, dans mon Berry pour encore quelques heures, j’ai jeté un œil attendri sur mon mi-course des années 80, modèle hybride d’une marque disparue, licorne entre le tromblon de grand-papa et la bécane de compétition quand notre nation savait produire et fabriquer à la maison. On peut vénérer la bagnole et le vélo, ces deux objets indomptables ont, dans mon esprit, la même capacité à compresser le temps et à faire vriller l’imaginaire. Je me permets ici de préciser la différence entre le vélo et la bicyclette, trop souvent confondus, deux univers qui s’ignorent fondamentalement, deux mondes qui ne partagent pas les mêmes valeurs sportives, ni la même éthique. Il suffit de réécouter Michel Audiard ou de lire René Fallet, notamment Le Vélo paru chez Denoël en 1992 et réédité en 2013 pour s’en convaincre. « Rien de commun. Rien à voir. Rien à faire. La bicyclette, les amateurs de vélo sont formels sur ce point, injustes s’il le faut, odieux jusqu’au racisme, la bicyclette n’est pas un vélo». La bicyclette est aujourd’hui principalement un moyen de déplacement urbain, on ne peut nier son côté utilitariste et sa visée idéologique censée lutter contre la voiture. Le vélo s’élève dans d’autres cieux, il tutoie l’Art, son allure ne trompe pas, il est léger, rapide, il pénètre dans l’air, son inconfort est signe de performances, on n’y adjoint ni un moteur électrique, ni des sacoches, on ne l’enlaidit pas, il est intouchable, souvent inaccessible, nécessitant une condition physique optimale.
Rouler sur des boyaux fut longtemps le rêve des enfants des années 1970, un rite de passage vers l’âge adulte. L’usage du vélo est réservé aux seigneurs des provinces, loin des agglomérations.
Il ne se fond pas dans un décor bétonné, il accepte seulement les pavés lors du Paris-Roubaix (reporté en octobre 2020). Son propriétaire amateur n’hésite pas à se grimer en coureur professionnel, cuissard et dossard, il possède sa propre esthétique, sa propre culture, ses codes à lui. La bicyclette transporte, le vélo emporte. Avant le Covid-19, j’avais naïvement cru qu’au printemps venu, je pourrais exposer mes mollets fermes aux habitants de mon quartier et enfourcher mon fier destrier. Mais la ville rappelle à eux, les confinés des campagnes qui rêvaient de sorties à l’air libre. Dans un mois ou dans un an, comme disait Sagan (Françoise ou Peter), j’ai bon espoir de remonter sur ma machine.
Dans un monde sans frontières, la dissolution de l’État et de la nation nous a conduits au sous-developpement. Cette fuite en avant tuera tant que nous n’aurons pas substitué le savoir-vivre écologique au culte du marché.
À la pandémie qui touche l’Europe, les États-Unis, et devient mondiale, s’en ajoute une autre ; l’épidémie du commentaire. Et chacun d’y aller de sentences définitives, sur le monde, l’Europe, la France et nous. Rien ne sera jamais comme avant ! Qui peut y croire ?
La seule certitude, c’est que nous mourrons tous un jour. Cette réalité nous est devenue bien plus qu’inconfortable, insupportable, indécente même ! La mort nous est cachée, et pas seulement par le bruit incessant des portables et des mails. Le rêve de l’immortalité est au cœur de la modernité, il anime l’action transhumaniste en faveur de l’homme nouveau, et de Michael Jackson à Ray Kurzweil, ils sont des milliers à se croire au bord de cette grande séparation qui réalisera enfin le rêve de Pic de la Mirandole ; en finir avec la nature, faire de l’homme son propre créateur. Ce rêve a trouvé un début de réalisation, avec le doublement de l’espérance moyenne de vie en un siècle, et le spectaculaire vieillissement de sociétés dans lesquelles les plus de 60 ans sont deux fois plus nombreux que les moins de 20 ans ! 90 % des décès ont lieu à l’hôpital, l’abattage des animaux est soigneusement caché au public. Et la mort qui était attendue comme moment suprême d’une vie bien réglée n’a plus de place dans le monde merveilleux que le virtuel habite.
La pandémie installe dans les consciences individuelles et dans le débat public bien plus qu’un retour de la mort ; la crainte du recul de la vie. Diabète, obésité, problèmes cardiaques et respiratoires… la grande majorité des victimes du Covid-19 présente l’un ou l’autre symptôme de ces maladies de la civilisation. N’en déplaise aux « écolos », le recul de la vie ne se concrétise pas surtout par la disparition des abeilles ou par ces « printemps silencieux » où plus aucun oiseau ne chante dans les arbres ; le plus grave est la dégénérescence humaine que provoque la société du numérique, des fast-foods et de la processed food (ces choses-là se disent en anglais, elles en viennent !). La misère physique des populations pauvres des États-Unis, d’Angleterre et d’ailleurs, c’est l’obésité visible, écrasante (à Détroit, un tiers de la population est obèse et diabétique), l’infertilité des jeunes couples (un tiers au Danemark), l’apparition précoce des maladies dégénératives et des cancers, l’incapacité croissante, physique et mentale, au travail. C’est surtout la baisse de l’espérance moyenne de vie, générale aux États-Unis, encore concentrée sur les populations les plus défavorisées en Grande-Bretagne. Faut-il ajouter que des ruptures d’approvisionnement causées par la pandémie pourraient sauver une partie de la population d’une dégradation physique par la nourriture industrielle, saturée de graisses et de sucres ajoutés, qui, chaque année, tue plus que tout virus ? Peut-être même pourrait-elle lui apprendre à se passer de Coca, de McDo et de burgers ? Chacun comprend la panique qui saisit les marchands de mort ; le virus est un concurrent redoutable !
Chimérique souveraineté européenne
Le choc de la pandémie est d’abord ce rappel ; la mort est toujours là, et plus elle est cachée, oubliée, repoussée, plus ce rappel est violent, plus les traits fondamentaux des croyances collectives, des cultures et des civilisations réapparaissent sous la pellicule universaliste. Il est instructif d’examiner les écarts considérables des réactions collectives face au Covid-19. Nulle part en France je n’ai lu l’équivalent de la déclaration de ce vice-gouverneur du Texas, affirmant, à 69 ans, être prêt à mourir si c’est la condition pour que l’économie américaine continue à tourner ! La polémique qui a opposé les pays imposant un confinement local ou régional à leurs habitants, sans fermer leurs frontières nationales, à ceux qui ont commencé par fermer leurs frontières, révèle un écart tout aussi manifeste qu’entre les pays qui, comme la Grande-Bretagne, les Pays-Bas et quelques autres, ont misé sur l’immunisation graduelle de la population, acceptant de fait un certain nombre de décès, tout en maintenant leur activité et les libertés publiques, et ceux qui ont considéré que l’arrêt total de l’activité et la suppression des libertés fondamentales de se déplacer, de travailler, etc., étaient des conditions nécessaires de la « guerre » livrée au virus – le consentement général à des mesures qui dans d’autres circonstances seraient tenues pour totalitaires éclaire d’un jour curieux la préférence pour la sécurité qui monte dans des sociétés jadis si fières de leurs libertés. Face à la tentation d’un biopouvoir qui monte, ces écarts renvoient à des aspects culturels, religieux, sociétaux, à la fois essentiels et cachés par l’affirmation totalitaire « nous sommes tous les mêmes ». Il ne sera pas sans conséquences qu’ils se soient manifestés au sein même de l’Union européenne. Non, les Européens ne sont pas les mêmes, ils ne sont pas un peuple, ni une société politique, et les mots de souveraineté européenne, de frontières européennes ou d’unité européenne ne disent que l’inconscience politique de ceux qui les prononcent.
Que reste-t-il d’un État qui ne préfère pas les siens, d’une nation qui ignore le citoyen au nom de l’individu?
Le choc de la pandémie est aussi celui de nos capacités réelles, et de l’escroquerie du progrès. Face au chaos français, face à l’abandon italien et espagnol, il est facile de rappeler Salamanque,la Bocconi ou Montpellier, les premières universités, premières grandes écoles, premières entreprises aussi. Plus difficile d’avouer le processus de sous-développement à l’œuvre dans nos nations. Il est pourtant bien là, et d’abord dans le manque de masques, de tests, de respirateurs qui a contraint la France à adopter la solution du pauvre – le confinement de la population, pour un coût social, économique et démocratique inquiétant –, tandis que la Corée du Sud comme l’Allemagne ont pu prévenir, dépister et isoler à temps. Chaque nation est ainsi renvoyée à la manière dont elle a négocié son entrée dans la globalisation.
Maudite commission Attali!
En France, trois étapes ont contribué à l’explosif mélange actuel de dépenses publiques les plus élevées du monde, et du recul permanent des sécurités publiques. La première a plus de vingt ans. Elle date de la conversion des élites françaises au « New Public Management », et à la prescription par tous les cabinets d’audit et de conseil de la terre de la potion magique nommée « RGPP ». La stupide conversion de l’administration aux modes de « management » du secteur privé, en fait à la « gouvernance par les nombres » (Alain Supiot) est une négation de l’État, de la singularité de la fonction publique et des impératifs démocratiques. Quand elle s’applique au système hospitalier, aux réserves stratégiques, aux moyens sanitaires, elle met en jeu la vie de la population. La gestion de l’immigration subie par l’argent public, la ruineuse « politique de la ville » dont l’essentiel consiste à financer des « associations lucratives sans but » ( Pierre P. Kaltenbach) et à déverser des milliards d’aides dites « sociales » sans condition d’acquisition de la langue, des lois et des mœurs françaises (certains évaluant à plus de 40 milliards d’euros annuels la fraude aux aides sociales, plus que le budget de la Défense !) est la seconde étape de l’appauvrissement de l’État et de la déconstruction de l’espace national ; l’argent envoyé au bled est enlevé au régalien. Le mouvement d’incapacitation de l’État et son appauvrissement au bénéfice des intérêts privés ont été couronnés par une troisième étape, sidérante par le concert d’approbation béate qui l’a saluée à l’époque : la Commission pour la libération de la croissance française, dite aussi « commission Attali », réunie à la demande du président Nicolas Sarkozy en 2008. L’étape a été décisive, non par ses propositions, les unes baroques, les autres si étrangères à la France qu’elles se sont révélées inapplicables, mais par l’état d’esprit dont elle témoignait. La France devait se livrer aux intérêts privés, aux marchés et à l’usure. Qu’elle s’excuse d’être elle-même ; changer la France, voilà le mot d’ordre des élites des images et de l’argent à des Français qui, dans leur immense majorité, veulent d’abord conserver leur France. Qu’ont répété les gilets jaunes, sinon « Pas touche à ma France ! Nous sommes chez nous ! ». Toute singularité nationale, toutes les conquêtes d’un siècle de luttes sociales et de compromis politiques, et l’héritage de six siècles de construction de l’État puis de la nation, se voyaient livrées à la corruption et aux illusions d’un « marché mondial ». Ce n’est pas le « grand remplacement » (Renaud Camus) qu’organisait la commission, c’est l’expulsion des Français de leurs terres et de leurs biens communs au profit du nomadisme généralisé et des marchands d’esclaves. Quel plus bel exemple de cet agenda que la suppression de l’ISF, incluant le capital mobile, financier, remplacé par l’« IFI », un impôt concentré sur la seule fortune foncière et immobilière ! Punir les Français de garder leur France et d’y demeurer ; la continuité des œuvres du gouvernement actuel avec la Commission Attali est manifeste ; il s’agit d’assurer l’occupation de la France par les intérêts étrangers. Que les terres de France, ses ressources naturelles, et sa vie, en l’espèce les gênes de ses espèces endémiques, soient vendues sur le marché mondial, que l’Union européenne en finisse avec la nation ! L’étape en suit d’autres. Elle a marqué l’évidente collaboration des élites – disons, des membres du Siècle – avec le système globalisé. Certains se veulent Clemenceau, qui pourraient n’être que Laval. Auront-ils une autre fin ?
L’évidence est cruelle ; la France, et avec elle nombre de pays occidentaux, connaît un processus de sous-développement. Les déficits de la lutte contre la pandémie l’ont cruellement révélé. Aucun doute à cet égard ; l’ouverture, le métissage, les délocalisations, les privatisations conduisent au sous-développement social et politique des nations qui s’y abandonnent, ou leur sont soumises. L’exemple éclatant de ce sous-développement territorial est américain, et ici encore, le pire est devant nous ! Le retrait de l’État, la sécession des métropoles, le désaménagement du territoire contribuent à la montée des risques sécuritaires ; elle durera d’autant plus que les comptes publics, pas plus que les résultats des entreprises, n’en disent rien. L’effondrement du système de santé, directement lié à la maîtrise comptable des dépenses, préfigure l’effondrement d’un État incapable de faire respecter le confinement sur tout le territoire, incapable de protéger les membres du personnel soignant, les policiers et les gendarmes, et les salariés au contact du public, et, plus encore, défaillant dans sa fonction de tenue des frontières et de préférence pour les Français. Que reste-t-il d’un État qui ne préfère pas les siens, d’une nation qui ignore le citoyen au nom de l’individu ?
Et voilà la révélation ; la nation est le premier acteur économique et social. Les biens collectifs qu’elle assure valent beaucoup plus que les biens de consommation privés ! Le consommateur n’est pas la raison dernière de la politique. Le marché n’est pas un projet politique. La suppression des frontières, moins encore. Voilà qui condamne l’Union européenne à une refondation, ou à la disparition. Si elle n’est pas union des nations, l’Union n’aura été qu’un voile d’illusion jeté sur l’effacement de l’Europe. Peu de doutes sont permis ; l’Union européenne n’est pas le moyen de l’indépendance des nations, et le débat actuel ne porte pas sur les moyens de l’indépendance, mais bien sur le choix de son maître ; États-Unis, Russie, Chine, ou Davos ? Aucune manifestation de solidarité interne au sein de l’Union, la plus éloquente étant le vol de 400 000 masques par les Tchèques dans un avion chinois à destination de l’Italie, la plus grave étant le refus des Pays-Bas et de l’Allemagne (le 25 mars 2020) d’accepter une mutualisation des dettes pour soulager l’Italie, la plus comique étant l’interdiction française d’importer des masques de Chine, levée seulement le 20 mars, faute d’une solution européenne à la crise – l’Europe produit des directives, mais ni masques ni respirateurs en quantité suffisante. Chacun devine la manœuvre à venir, par exemple à travers le « Mécanisme européen de solidarité » (MES), mise sous tutelle allemande des pays endettés auquel la France n’échappera pas ; s’il y avait plus d’Europe, nous n’en serions pas là !
À la question : qui commande ? qui prévoit ? qui aide ? la lucidité commande de répondre que les nations ont mobilisé et agi, que la Chine a aidé, que la Russie a aidé, que les États-Unis ont ignoré, que la Turquie a continué la guerre et que l’Union européenne a gravement mis en danger les Européens en s’entêtant à défendre des principes d’ouverture et de liberté des marchés hors d’âge et de saison. Le refus de fermer les frontières tue des Français, et ceux qui vendent les hommes et la vie adorent la liberté des marchés ! Et l’issue se profile. Ni grand soir ni grand retour à l’ère bucolique des bergers et des champs, mais la régionalisation du monde, mais l’attraction nouvelle de l’intégration eurasiatique, désormais ancrée au cœur de l’Europe, de la Serbie à l’Italie, mais un vertige nouveau devant ce progrès qui tue, ces marchés d’où vient la mort, et cette marche en avant qui nous ramène aux grandes peurs ancestrales.
Retrouver une vie plus prudente et plus modeste
Le pire est à venir, puisque rien ou si peu ne changera ; le recul de la vie n’est pas un effet marginal et regrettable de l’activité humaine, il en est la conséquence directe. Défier la mort et jouer avec la vie se paie. Nous en sommes au point où les moyens de la vie menacent la vie elle-même. La technique ne nous sauvera pas des monstres que la technique déchaîne. Voilà pourquoi le mot de « guerre » est inapproprié. Les coronavirus sont connus et identifiés comme l’une des formes les plus anciennes de la vie. Un virus n’est qu’une manifestation de la vie, cette vie animale, végétale, dont nous ne sommes qu’une part, cette vie contre laquelle toute guerre est perdue d’avance, que seuls le respect, la distance et la modestie peuvent apprivoiser. Aucun doute à cet égard ; la nature est l’hyperpuissance de la guerre bactériologique et la pression toujours plus forte des activités humaines sur les milieux naturels équivaut à une déclaration de guerre. Trafic d’animaux sauvages, comme ces chauves-souris ou ces pangolins dont plusieurs millions auraient été envoyés d’Afrique sur les marchés chinois et du Sud-Est asiatique ; déforestation de zones jamais fréquentées par l’homme, réservoirs de virus et bactéries contre lesquels aucune population n’est immune ; promiscuité humaine des métropoles et brassages de population qui font du métro parisien ou londonien un bouillon de culture microbienne ; manipulations du vivant par les apprentis sorciers des biotechs, capables de générer des chimères destructrices pour l’homme ; emploi massif d’antibiotiques dans les élevages, provoquant la multiplication de souches résistantes ; impossible de faire face au virus sans rappeler le mot de Jeremy Bentham : « On ne vainc la nature qu’en lui obéissant. » Et voilà que le vrai combat se dessine et que la situation s’éclaircit. Ni punition divine ni complot maléfique, mais premier effet du combat contre la vie qui est au cœur de la démesure du projet moderne de l’individu de droit, voué à la seule réalisation des désirs que lui impose le système marchand. Derrière la quête effrénée de la gestion industrielle de la vie et de l’appropriation du vivant, se révèle la violence tragique d’un combat contre la vie et la réalité du recul de la vie, de plus en plus expulsée des métropoles, des aéroports, du numérique et du virtuel, de plus en plus sortie de l’expérience humaine, sous les beaux noms trompeurs de progrès, de développement, d’ouverture. Un combat qu’il est urgent d’arrêter, en retrouvant les prudences, les réserves et les limites du savoir-vivre écologique que les sociétés rurales connaissent si bien. Un combat qu’il est temps de modérer, en privilégiant le proche, le lent, le constant, le local – quelle leçon à cet égard que ce temps de confinement, et le coup de frein auquel il nous contraint !
N’en doutons pas, d’autres leçons de vie viendront, jusqu’à ce que s’infléchisse la courbe de l’action humaine, et que l’économie soit au service du foyer et de la vie. Dans cette perspective, il est urgent de reconnaître que les services gratuits de la nature – comme la beauté du printemps français –, que l’unité du corps politique, l’être ensemble et l’être soi, avec les siens et sur ses terres, comptent bien davantage dans le bien-être que l’accumulation privée, la consommation touristique du monde et la mobilisation commerciale de tout ce qui peut l’être, pour quelques dollars de plus. Le temps est venu de savoir demeurer dans sa chambre, attentif au petit Dieu du foyer qui vit dans l’armoire, dans les reliures dorées des livres, dans le feu de la cheminée, et rit de ces générations d’hommes qui passent sans le reconnaître.
Le niveau des candidats en arabe littéral au dernier concours organisé par la DGSE était si bas que les postes n’ont pas été pourvus. Préoccupant.
Terroristes islamistes, dormez tranquilles. La direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) a organisé du 20 au 31 janvier son « concours externe pour l’accès à l’emploi de secrétaire administratif spécialisé ». Quatorze postes étaient à pourvoir, dont deux postes dans la spécialité « Langues : arabe littéral ».
Le rapport du jury vient de tomber. On y lit que les quelque 400 candidats, pourtant titulaires de master 2, étaient « très en deçà du niveau attendu ». Concernant la filière arabe littéral, le niveau était si bas que « le jury a décidé de ne pas admettre de candidat dans la mesure où aucun d’entre eux n’a démontré avoir une connaissance suffisante de la DGSE et de ses missions pour pouvoir se projeter, avec conviction, dans un poste correspondant à cette spécialité ». À l’oral, « le jury a noté que certains candidats n’ont pas respecté les règles d’usage », poursuivent les rapporteurs, sans plus de précision. Il s’agit probablement des civilités élémentaires : entrer, saluer, se présenter, repartir en remerciant le jury, etc. Sans surprise, à ce stade, les dossiers des candidats (CV et lettres de motivation), contenaient « de nombreuses fautes d’orthographe ».
Un problème qui ne date pas d’hier
Les difficultés du Quai d’Orsay ou du renseignement à recruter des profils parlant des langues rares pour les premiers échelons de leurs administrations ne datent pas d’hier. Un diplômé maitrisant le russe ou l’arabe trouve facilement un emploi mieux rémunéré dans le privé. Un rapport de la délégation parlementaire du renseignement publié en mars 2017 rappelait l’évidence : les services de renseignement doivent avoir « une capacité de rémunération du personnel civil suffisamment compétitive » (le rapport citait déjà les informaticiens et le personnel bilingue en langues rares). C’est d’autant plus impérieux que le renseignement a besoin de bras. La loi de programmation militaire 2014-2019 prévoyait plus de 1000 recrutements, répartis entre la DGSE, la direction du renseignement militaire (DRM) et la direction du renseignement et de la sécurité de la défense (DRSD). Les objectifs n’ont pas été atteints. Le constat est valable pour l’ensemble des armées, confrontées à une pénurie récurrente de candidats ayant le niveau, alors qu’elles ont besoin de 26000 personnes chaque année (chiffre avancé par la ministre Florence Parly le 5 mai 2020 dans un entretien à 20 minutes).
Pendant ce temps, les écoliers vont se mettre à l’arabe
L’échec du concours de janvier 2020 en arabe littéral suggère que l’on atteint la cote d’alerte. Il ne s’agissait pas de trouver trente arabisants, mais seulement deux. Un décret publié le 2 mai 2020 prévoit la possibilité d’enseigner l’arabe dès l’école élémentaire. Il faudra attendre un peu pour constater ses effets sur le marché de l’emploi. En attendant, peut-être faut-il penser à la solution retenue par les Israéliens, qui rencontrent des problèmes du même ordre. Faute de locuteurs, ils recrutent des jeunes motivés et leurs font suivre un stage d’arabe intensif de plusieurs mois.
Mais la France aurait-elle assez de professeurs désireux de travailler pour le renseignement ? Depuis quinze ans, l’Éducation nationale a laissé l’associatif, souvent religieux et parfois intégriste, préempter la matière. Le Capes d’arabe a été supprimé en 2011…
Le plan d’Emmanuel Macron pour sauver le monde de la culture ne pourra profiter qu’à la culture institutionnalisée et bien établie. Les aides iront aux seuls intermittents qui ont une activité importante, ou à la condition de s’investir auprès de notre belle jeunesse pour un « été apprenant et culturel ». Tous les autres vont crever.
Cela fait trois jours qu’on reparle de culture. Après un silence de deux mois. Culture ? Nous parlons là de livres, de théâtre, cinéma, de musique, de danse, de cirque, de festivals, nous parlons de la vie. Et depuis trois jours, soudain on en parle trop. Au point que beaucoup vont avoir cette réaction… “On va donner plein de blé à ces feignants d’intermittents et de faux artistes.”
La vérité est ailleurs. Et la culture… Ce n’est pas (ou pas seulement, tiens ! soyons généreux), les Tuche, Astérix, les livres de Musso et les spectacles subventionnés avec Jeanne Balibar. Pour tout cela, pas de problème : les tournages vont reprendre, le parapluie va s’ouvrir en grand.
On craint la faillite de 40% des salles
Pour tous les artistes déjà précaires qui ont vu tous leurs contrats repoussés, les festivals annulés, les concerts et performances live impossibles, c’est un drame. Pour toutes les librairies libres qui n’appartiennent pas à un groupe comme Chantelivre (lequel ne distribue, en caricaturant, que du Musso ou Nothomb, des livres scolaires et quelques best-sellers. Pas mieux, dirions-nous que Monoprix ou Carrefour…) aussi, beaucoup ne rouvriront pas… Pour tous ces théâtres et salles qui vont fermer (on parle de 40%), rien ne va venir les remonter du gouffre. Les banques, prêt garanti ou pas, refusent de suivre les directives du gouvernement.
Pourtant, ce n’est pas au Zenith que va se produire l’éventuel Brel, Christophe ou Desproges de demain. Et si l’Art, des années 50 aux années 80 fut si immense, c’est parce qu’il avait des endroits – cabarets, boîtes, théâtres – pour s’exprimer et grandir. Sans cette vérité du public, pas de Gainsbourg ou de Jean Yanne.
Déjà promises à la faillite, donc, les librairies. Le coronavirus va achever l’œuvre entamée il y a belle lurette par la politique de la ville (qui s’en fout d’elles), les promoteurs (qui augmentent leurs loyers jusqu’au déraisonnable) et les banquiers (qui marchent sur la loi et les directives officielles quand cela les arrange).
Quant aux créateurs…
Intermittents, vous n’aviez encore rien vu
Les intermittents, ce n’est pas seulement Jean-Paul Rouve qui se met au chômage entre deux films, c’est plus d’un million de documentalistes, d’éclairagistes, de perchmans, de coiffeurs/maquilleurs, de petites gens. Qui permettent aux œuvres d’exister.
Le statut des intermittents, de fait, est très exigeant. Seuls ceux qui travaillent assez pour réunir un nombre d’heures improbable ont droit à ce chômage. Et pour cela ils payent le prix fort en taxes et retenues. Les indemnités journalières sont de moins en moins élevées. Le statut de l’intermittence est rogné depuis des années. Sarkozy, déjà, avait placé la barre très haut et poussé beaucoup à renoncer. Les annonces de Macron soulageront les plus à l’aise parmi eux. Ceux qui ont eu la chance de beaucoup travailler avant le déconfinement. Les autres n’auront que leurs yeux pour pleurer. Certes, c’est déjà mieux que rien. Pour les musiciens qui ne sont pas des forçats du live et font moins de trois cent concerts déclarés par an (ce qui est de plus en plus rare), pour les écrivains et journalistes/pigistes, pour les dessinateurs, pas de changement : c’est toujours rien. Aucun chômage. Vous êtes rentier, vous gagnez par votre art le minimum vital ou c’est le RSA. Point barre. Et l’AGESSA qu’on nous impose…. revient (depuis 40 ans !) à cotiser pour une organisation qui ne reverse rien, et n’est même pas reconnue pour la retraite. Un racket.
Artiste ou technicien, c’est censé être une vocation, il est vrai.
Hors le succès populaire, peu de salut. D’accord !
On connait le message et la morale depuis le système des “vignettes”, l’ancêtre des heures à justifier, en vigueur dans les années 60. Depuis, cela n’a fait que s’aggraver et l’Art, lentement, de se diriger vers le bénévolat et l’amateurisme obligé.
Mais en refusant la notion d’exception culturelle, on pousse à l’amateurisme généralisé. La plupart des musiciens de rock ou de jazz, la plupart des écrivains “travaillent » à côté puisqu’il est devenu impossible de vivre son art. Et cet amateurisme si vanté (ah ! ces reportages sur la 2 ou BFM TV avec joyeux drilles emperruqués disco massacrant à 20 heures “On va s’aimer” façon fête de la musique !) est un piège. L’Art, pour être libre et puissant, ne peut être un violon d’Ingres. Donner un coup de vis sur la culture, privilégier l’amateurisme, c’est dire oui à Camping 4 contre Bonello, à Bob Sinclar contre Bertrand Burgalat et Chassol.
Exception culturelle ? Cela permet en réalité à plein de navets d’exister. Le CNC, par exemple, subventionne, une bande d’artistes en carte – « bien pensants », cela va sans dire – aux films indulgents, mais aussi bon an mal an, quelques films exigeants et quelques scénarios différents. L’Exception culturelle, c’est comme la sécurité sociale, une singularité française précieuse. Et un système qui fonctionne malgré tout, sans coûter au pointilleux contribuable.
Merci Brigitte!
On dit que c’est elle qui l’a poussé à parler. Ou Isabelle Adjani et son – digne, il faut l’admettre – manifeste. Enfin, l’œil mouillé, “il” a voulu rassurer tout un chacun. Alors? Macron promet des prêts. Mais les banques ne suivent pas et ne jouent pas le jeu, malgré les garanties du gouvernement. Et les heures envolées – pour cause d’annulation sur six mois – ne se rattraperont jamais. Macron promet d’éventuels reports de paiements mais petits libraires, petites salles et gens, déjà étranglés par les attentats, les gilets jaunes, les gréves, avant même que… vont bel et bien rester sur le carreau. Macron promet la réouverture générale, mais les technocrates imposent des simagrées et chicanes si improbables que personne ne va oser entrer dans ces théâtres transformés en hôpital anxiogène. Le rapport Bricaire est à ce titre un régal ! Les acteurs sont obligés de porter des masques, il n’y a plus d’entracte autorisé, et des jauges viennent interdire toute rentabilité.
Macron promet pour les intermittents une “année blanche”. Mais beaucoup de dossiers sont et seront refusés, il n’y a pour beaucoup comme seul horizon que la précarité. Enfin, c’est là le seul point positif de son discours.
Macron promet une commande publique pour les photographes, dessinateurs, arts plastiques… mais réservée aux moins de trente ans. Pourquoi ce jeunisme ? On ne sait. Pour privilégier ce qu’il imagine être la seule culture vivante d’aujourd’hui, les arts dérivés du hip hop? Même Booba et Ladj Ly sont plus vieux !
Macron veut “réinventer”, c’est son grand mot, mais ses suggestions pour “un été apprenant et culturel” tiennent de la poésie pure, de la fantaisie, sinon de l’insulte. “Des formes plus petites avec peu ou pas de public”. Peu de clients et pas de rentrée d’argent? Qu’il passe devant.
Si on devait résumer, le président a bien une idée pour les musiciens et les acteurs, pour les artistes en général : le bénévolat ! Parlez-moi d’une idée neuve. Le bénévolat est la plaie et la malédiction de l’artiste… N’empêche, il insiste. Bénévolat dans les écoles/garderies (ça occupera les gosses, ces conneries), dans la rue, pour des spectacles de moins de 50 personnes… Merci. Il y a peu de boulangers et charcutiers bénévoles. Mais pour la “ Culture”, on n’a peur de rien.
Sinon, la culture établie, via une lettre ouverte bien inopportune, de Sting à Madonna, Binoche et consorts en France, profite de la situation pour faire avancer ses pions idéologique et écolo : ces nantis ne parlent que de décroissance ! Or, l’Art libre, la Culture, pour vivre (oh! survivre ! ce serait déjà bien) et prospérer a besoin de croissance. C’est ainsi. Sinon, nous vivrons dans un monde, certes plus ou moins déconfiné, où il n’y aura plus que David Guetta, les Tuche et Madame Pancol en guise de culture.
Le musicien allemand, cofondateur du groupe Kraftwerk, s’est éteint à l’âge de 73 ans.
Remplacer l’Homme par la machine ou, peut-être encore mieux: croiser l’Homme et la machine – une fiction qui en fait fantasmer plus d’un depuis longtemps. Dans le domaine musical, peu ont été aussi proches de réaliser cette utopie (ou dystopie, c’est selon) que le groupe Kraftwerk, fameux ovni originaire de Düsseldorf. Die Mensch-Maschine est d’ailleurs le nom programmatique de leur album sorti en 1977, année même de « l’automne allemand » marqué notamment par les attentats à répétition de la Fraction Armée Rouge, groupe terroriste d’inspiration marxiste.
Cet album contient des morceaux électroniques mettant l’ordinateur au centre du dispositif musical ; un procédé qui deviendra la marque de fabrique du groupe et influencera durablement le monde de la musique électronique. Malgré leur aspect premier de bande-son sortie tout droit d’un film de science-fiction, ces morceaux sonnent étonnamment mélodiques, le hit The Model ayant d’ailleurs conquis la première place des charts britanniques en son temps. Et quand le chanteur Ralf Hütter déclame « Nous sommes les robots » (Wir sind die Roboter), sa voix traitée par vocodeur laisse néanmoins transparaître une identité profondément allemande et un roulement de « r » caractéristique. La « germanité » de Kraftwerk est d’ailleurs un aspect qui les préoccupera dès leurs débuts, soucieux de développer une musique proche de leur identité, à contre-courant des groupes anglo-saxons ultra-dominants déjà à l’époque.
Florian Schneider, de la tradition à l’innovation
Aux côtés de son comparse Ralf Hütter, lui aussi multi-instrumentiste, Florian Schneider confonde le groupe Kraftwerk en 1970. Les deux musiciens se rencontrent quelques années plus tôt au conservatoire de Düsseldorf. Formés à l’école classique, ils sont rapidement attirés par l’improvisation et l’innovation radicale. Ils installent même leur propre studio d’enregistrement et d’expérimentation musicale, le fameux Kling-Klang-Studio.
Schneider, fils du célèbre architecte Paul Schneider-Esleben (à qui on doit notamment la conception de l’aéroport de Bonn-Cologne ou la tour Mannesmann à Düsseldorf) grandit dans un milieu privilégié qui lui permet d’avoir facilement accès à des instruments de musique. Très bon flûtiste, il développera lui-même un modèle de flûte électronique, puis s’intéressera aux synthétiseurs et au traitement artificiel de la voix.
Florian Schneider entretint longtemps une image de personnage mystérieux, difficile d’accès. Il a donné l’une de ses rares interviews en 1975 (en compagnie de Ralf Hütter) au célèbre journaliste de rock Lester Bangs. Entretenant l’image technologique et conceptuelle du groupe, il y affirmait notamment : « L’ensemble du complexe que nous utilisons – l’équipement et notre quartier général à Düsseldorf – peut être considéré comme une machine, bien qu’il soit divisé en différentes parties ». En réponse à une remarque du journaliste selon lequel Kraftwerk était « anti-émotionnel », le musicien répondit que l’émotion était selon lui un « mot étrange ». Car pour Schneider, le but essentiel était de parvenir à réaliser ce qu’il appelait le « son pur ». A cette époque, le groupe venait de faire son entrée dans les charts américains avec leur titre Autobahn, devenu culte depuis.
Un tournant dans l’histoire de l’électro-pop
Autobahn fut d’ailleurs le dernier album du groupe dans lequel certains instruments acoustiques ou électro-acoustiques, telle la flûte de Florian Schneider, furent utilisés. Kraftwerk se tourna dès lors vers une forme totale de musique électronique, préfigurant la techno et ses nombreux rejetons et avatars. Leurs performances scéniques, très épurées et futuristes, contribuèrent grandement à l’identité unique du groupe (plus récemment d’ailleurs, ils avaient développé un concept de concerts en 3D).
Peu de groupes allemands, tous styles confondus, peuvent au demeurant se targuer d’avoir atteint la notoriété internationale de Kraftwerk. Le groupe connut un succès tout particulier en Grande-Bretagne, où ils donnèrent des concerts dès 1975. Leur musique s’est rapidement propagée chez la jeune génération de l’époque, influençant directement des formations naissantes telles que The Human League et Depeche Mode. « Pour tous ceux de notre génération qui font de la musique électronique, Kraftwerk fait figure de parrain », déclarera d’ailleurs un jour Martin Gore.
Florian Schneider s’était retiré du groupe en 2009 mais n’en demeurait pas moins une figure iconique. Sa maison de disques a annoncé son décès d’un cancer foudroyant, à l’âge de 73 ans.
La direction générale de l'Armement, DGA, est une direction du ministere francais des Armees qui a pour mission de preparer l’avenir des systemes de defense français, equiper les forces armees francaises et promouvoir les exportations de l’industrie francaise de defense. Quartier Balard, Paris 15e arrondissement, France. Le 25 fevrier 2020.
Laure Boyer / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
La France fait partie du top 5 peu envié des pays comptant le plus de morts du coronavirus. Depuis des années, les dirigeants que nous avons placés aux responsabilités ont mis a mal notre souveraineté sanitaire. Pourtant, une autre politique est possible.
La crise sanitaire mondiale que nous traversons l’aura montré : la santé doit faire partie des domaines régaliens de l’État. Pour survivre, un pays doit être souverain en matière de santé.
L’épreuve que nous vivons a mis à jour le déclassement de la France, démontrant sans équivoque sa dépendance en matière de santé, situation dramatique qui a rendu impossible la première mission de l’État : protéger ses citoyens. Retrouver l’indépendance de notre pays en matière de santé est donc la clef d’un nouveau départ de la France.
Ne plus laisser faire
80% des principes actifs de nos médicaments sont importés. Les usines et les chimistes européens sont délocalisés. Seul le libre-échange régit l’industrie de la santé. La recherche du moindre coût a commandé notre politique industrielle tout comme celle de la santé et la désindustrialisation dans ce domaine n’a suscité aucune inquiétude. Il y a encore quinze ans, la France était l’un des premiers pays producteurs de médicaments. Elle n’est plus aujourd’hui que le cinquième. Comment a-t-on pu en arriver là ? Comment des gouvernements ont-ils laissé faire sans réagir ?
Pour retrouver son indépendance et sa souveraineté en matière de santé, il ne faut pas chercher très loin : la France doit s’inspirer de sa propre politique de l’armement.
Penser à long terme
Il existe, en effet, plusieurs similitudes entre industries de défense et industries de santé, à commencer par le fait que ce sont des industries réglementées, leurs produits n’étant pas en vente libre et leurs prix fixés par l’État. Mais la plus importante similitude est sans doute la nécessité de penser le temps long. Entre l’idée et le produit sur étagère, pour un avion, un missile, un médicament ou un dispositif médical, il existe un cycle de Recherche et Développement long et coûteux. Ce cycle, parfois hasardeux, nécessite des investissements conséquents. Développer un médicament prend au moins huit ans et coute au bas mot 800 millions d’euros. Toutes les entreprises ne peuvent s’offrir ce luxe du temps long et c’est à l’État de leur donner la perspective nécessaire par une politique industrielle.
La DGA[tooltips content= »Direction générale de l’armement NDLR »](1)[/tooltips] a une double mission : acquérir, pour le compte des forces armées, les équipements de défense nécessaires ; investir dans l’outil industriel de défense, pour sauvegarder ce qu’on appelle la Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD).
Ce modèle permet de protéger un savoir-faire national et d’acquérir des équipements de pointe au meilleur coût pour la Nation, tout en donnant aux industriels les perspectives de moyen terme qui leur garantissent les carnets de commandes dont ils ont besoin.
Un modèle économique qui a fait ses preuves, et à décliner
Pour renforcer ce dispositif, et par dérogation au principe d’annualité budgétaire, l’État a conçu des Lois de Programmation Militaire (LPM), qui, tous les cinq ans, permettent d’anticiper sur les besoins des armées et donc de passer les commandes nécessaires aux industriels.
Cette LPM s’appuie sur un Livre Blanc de la Défense qui procède à une revue stratégique des menaces et des mesures à prendre pour les contrer. Chaque année, le budget de la Défense dans le Projet de Loi de Finances, décline les orientations de la LPM. Ainsi il alimente la DGA à hauteur d’environ 13 milliards d’Euros, tant pour l’acquisition des matériels (80% du budget) que les investissements de recherche et de développement qui ensuite vont irriguer les entreprises de défense. Le corps des Ingénieurs de l’Armement, spécifiquement formés à cette mission, dialoguent au sein de la DGA, avec les industriels et leurs centres de R&D jusqu’à l’arrivée des commandes.
La France doit aujourd’hui bâtir un dispositif de santé, robuste, innovant, compétitif et exportateur, ce qu’elle a su faire pour l’armement. Elle peut décliner ce modèle, précisément parce que la santé est un domaine très technique qui exige énormément de R&D, entre 25 et 45% du prix du produit au final.
La santé, comme l’armement sont des domaines de spécialistes : l’État doit avoir un corps d’ingénieurs de santé comme dans l’armement, et prendre les mêmes moyens, recrutements par domaine et la même organisation, une délégation générale qui oriente, planifie les efforts de l’État dans la durée en liaison avec les industriels. La DGA compte diverses directions (terre, air, mer, dissuasion, espace, missiles) avec, en tout et pour tout, 9700 personnes. Elle conduit les programmes de A à Z, gère les budgets, les compétences et surveille tant les marchés étrangers que les chaînes de valeurs françaises à protéger. Comment ne pas voir les avantages d’une telle délégation générale à la santé pour la France ?
Produire chez nous
La santé est enfin et je l’ai déjà dit, un domaine régalien : au même titre que l’agriculture, elle fait partie des domaines-clés des compétitions entre nations. L’enjeu des molécules, de l’Intelligence Artificielle appliquée à la santé, des laboratoires et des chaines de valeur, la protection de la propriété intellectuelle, la définition et la protection des technologies-clés, l’animation d’un tissu industriel, le soutien de l’exportation, tout cela constitue des enjeux de souveraineté majeurs.
Il faudra aussi revoir la question cruciale du prix. Fixé chaque année dans le PLFSS[tooltips content= »Projet de loi de financement de la Sécurité sociale NDLR »](2)[/tooltips], le prix des médicaments n’incite pas les industriels à produire en France. Si on appliquait ce raisonnement à l’armement, il y a bien longtemps que le Rafale aurait été remplacé par un F-16. La souveraineté a un prix : il faut le payer et faire ensuite que le tissu industriel, en exportant, rembourse l’État par le jeu classique des impôts ou des « royalties ». Au demeurant, ce prix, s’il est garanti sur plusieurs années (dans le cadre d’une loi de programmation de santé) pourrait baisser car un engagement dans la durée – donc la prévisibilité de la production – est un facteur important dans les calculs d’un industriel.
Grâce à ce plan, beaucoup de gaspillages seront évités (les stop and go des investissements comme la santé le fait depuis trop longtemps), on dotera l’État d’acteurs capables de faire de la stratégie (R&D, industrielle et export), et on le réhabilitera ainsi dans ce qu’il a de plus positif : l’investissement pérenne au service de la nation tout en laissant vivre un tissu industriel innovant, compétitif et exportateur.
Après cette épreuve tragique, la France doit impérativement devenir un État souverain en matière de santé.