Le monde d’Après a une belle gueule de passé


Quel soulagement ! Sincèrement, j’ai eu peur de ne plus retrouver mon pays, ma capitale, mes habitudes, mes enlisements. Ne plus être bercé par ce lent effondrement, ça aurait manqué à mon équilibre mental. J’y aurais perdu mes repères, une partie de mon enfance, mon cadre naturel. Je me suis construit sur des décombres, c’est que j’y suis habitué à mon champ de ruines. Alors, par pitié, surtout, n’y touchez pas ! Ouf, on l’a échappé belle. Durant deux mois de confinement, que n’ai-je pas entendu de théories flasques sur le renouveau, ce sentiment désagréable et malsain de vouloir tout réinventer, imaginer un autre monde plus juste, plus harmonieux, plus humain, plus « je ne sais pas quoi d’autres encore ». Le temps n’est pas venu de liquider notre manière de vivre. Nos fondations ont tenu bon. Soyez tous rassurés, mes chers lecteurs, la salle des machines a subi une avarie, un gros grain, notre bateau a tangué certes, notre commandant de bord a navigué à vue, nos élites ont été sévèrement secouées, désavouées même, mais, hier lundi 11 mai, notre embarcation a repris sa route, indifférente et résiliente. 

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Notre maison France ne s’est pas laissée intimider par les catastrophistes et les rêveurs, cette coalition des aigris. On reconnait l’invulnérabilité d’un système à sa capacité d’oublier instantanément les événements les plus dramatiques, une mémoire de poisson rouge est gage de longévité. Demain sera aussi ennuyeux et délétère qu’hier, c’est plutôt rassurant. Je respire mieux. L’incertitude me paralyse. Comme le chantait Julio Iglesias, cet admirable penseur madrilène : « Non, toi non plus tu n’as pas changé ; J’avais envie de te protéger ; De te garder, de t’appartenir ; J’avais envie de te revenir ». Je suis fier de mes compatriotes. Ils ne m’ont pas déçu. Ils ont répondu : « Non au changement ! ». Je n’en attendais pas moins d’une nation phare, exemplaire, réglée comme un pendule, étrangère aux examens de conscience et aux génuflexions. Hier, tous ensemble, nous avons, tété ce sein nourricier qu’on appelle mondialisation. Goulûment, chacun a repris à la virgule près, son discours, ses errances marchandes, ses transports bondés, ses bouchons épileptiques et ses haines rances. C’était splendide à voir, presque magique, le « Grand Tout » de l’incohérence se remettait en branle, nous venions d’effacer cinquante-cinq jours en apesanteur. 

La Gare du Nord et ses RER charriaient le flot quotidien de travailleurs manuels, soutiers anonymes. Aux aurores, ils étaient tous là, serrés et masqués, Mohamed, Igor et João, ouvriers du bâtiment des terres chaudes ou des Carpates, nettoyeurs de bureaux, banlieusards hagards venus chercher leur pitance quotidienne. Un jour comme un autre, d’une semaine atrocement banale, dans la promiscuité et la gêne. Tandis qu’une jeunesse reprenait, peu à peu, possession de sa ville en consommant, splendide de rectitude et de discipline, portant haut les couleurs d’une mode vestimentaire imaginée en Catalogne et fabriquée à l’autre bout de la planète. Les queues ne mentent pas. Le besoin de s’habiller est un signe de guérison. Le virus n’aura pas eu leur liberté d’acheter. 

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Chacun a donc repris exactement son poste d’observation, les improductifs ont continué à télétravailler redoutant une deuxième vague ; leurs patrons ayant surtout des inquiétudes d’ordre judiciaire et ergonomique, comment faire rentrer tous ces collaborateurs dans d’aussi « petites » tours sans risquer un procès, un jeu de formes géométriques qui tourne au casse-tête; les artisans ont sorti leurs camionnettes comme d’habitude; la Grande Distribution s’est félicitée des chiffres d’avril ; les libraires ont réclamé des « best-sellers » à leurs représentants ; l’Université est toujours au bord de la grève générale ; les gouvernements sont contents d’eux ; seuls les cafetiers ne décolèrent pas. Le monde d’avant se remettait en place avec ses dominés et dominants, ses insoumis et ses réformateurs. À la télé, les médecins stars consultaient à nouveau en public, les célébrités ont pétitionné en demandant des aides sans abandonner leur jet privé ; les automobilistes ont klaxonné sur le périph’; les cyclistes ont gagné des pistes balisées et des fractures ; la Police a joué du mégaphone au bord du Canal Saint-Martin face à d’immuables squatteurs du printemps, ils n’ont pas résisté à un bain de foule, dans un esprit de franche camaraderie et un élan de solidarité, ils ont décapsulé des bières à l’air libre, tous ont chaudement applaudi les soignants. Ma France ne me décevait pas. Je la retrouvais, intacte. Hier soir, France 5 avait même eu l’idée caustique de rediffuser « Le Sucre », film de Jacques Rouffio sorti en 1978. Y-aura-t-il un nouveau Georges Conchon (1925-1990), aussi habile et inspiré, pour nous expliquer et éclaircir cette pandémie? L’écrivain avait admirablement décrypté l’Affaire du Sucre où 66 milliards sont partis en fumée sur le carnavalesque marché à terme des marchandises au milieu des années 1970. « Vous n’avez pas su faire payer les gros, eh bien Maître Pergamon fera payer les petits » nous disait l’un de ses personnages. Vous ne me croirez pas mais, à la fin du film, j’ai eu comme une envie passagère, fugace oserais-je vous l’avouer, de me reconfiner.

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