Des nouvelles de Driss Ghali, confiné au Maroc. L’isolement imposé permet un retour salutaire à soi


Chercher de la nourriture et acheter des masques, voilà ma routine quotidienne au Maroc depuis la mise en place du confinement. Telle une abeille, je ne quitte plus le parterre de fleurs qui m’a été assigné et qui se résume à mon quartier. Mon monde s’est rétréci alors que mon corps s’est arrondi : l’être humain s’efface peu à peu devant l’insecte. Miracle du confinement. À la longue, je crains de voir pousser des ailerons sur mon dos.

Comme tout le monde, je suis amoindri et apeuré. Personne ne me demande mon avis sur quoi que ce soit. Les regards sont tournés vers l’État tout-puissant, il est tout tandis que moi je ne suis rien. 

Tous confinés

Les premiers jours, j’ai essayé de fuir la nouvelle réalité en regardant la télévision française, disponible ici via satellite. J’ai vite déchanté tant la mine satisfaite de certains « grands experts » m’a dégouté de la science et du savoir. J’ai eu l’impression d’entendre des apiculteurs ravis de confiner leurs abeilles aux strictes limites d’une exploitation imaginaire. À les entendre, le confinement devrait être prolongé jusqu’au cœur de l’été c’est-à-dire à l’infini. Au diable l’économie et la société ! Selon ces esprits brillants, une abeille n’a guère besoin de se préoccuper des équilibres du monde, des droits de l’homme ou de l’avenir économique. Qu’elle exerce sa vocation d’abeille en s’occupant de la ruche et en visitant les quelques fleurs du voisinage, un point c’est tout ! Et si le pollen se fait rare, eh bien elle n’a qu’à disparaître dans le silence et l’anonymat… pourvu qu’elle n’attrape pas le coronavirus. J’enrage.

Pour me consoler, je me dis que je ne suis pas le seul dans ce cas. La moitié de l’Humanité est confinée paraît-il. Et alors ? À quoi ça m’avance ? Nous sommes donc trois milliards et demi d’assignés à résidence qui, du jour au lendemain, se sont retrouvés à égalité les uns avec les autres. Il n’y a plus de riches ni de pauvres, d’universitaires ou d’illettrés, de forts ou de faibles.  Il n’y a plus de que des ignorants abrutis par les experts.  Les yeux bandés, ils ne voient pas au-delà des prochaines 24 ou 48 heures.

Comme le souvenir de l’ancien monde est encore vif, nombreux sont ceux qui veulent remonter le temps. Ils paieraient cher pour ressentir, ne serait-ce qu’un court instant, l’émotion grisante de participer de l’Humanité. Plusieurs entament ainsi la lecture des grands classiques de la littérature française, d’autres visitent « virtuellement » les plus beaux musées d’Europe et une minorité non-négligeable tente d’échapper au statut d’insecte en goutant la joie enivrante de l’inégalité. Aplatie par la politique de confinement, cette minorité de nouveaux insectes aspire à recréer un monde hiérarchisé où chacun est à sa place. Ses membres cultivent la nostalgie de l’ancienne société (celle d’avant le coronavirus) où les hommes étaient répartis selon des critères plus ou moins absurdes. Une société heureuse où le sport national était de se distinguer de son voisin, à n’importe quel prix. Un exercice devenu impossible car le confinement a remis tous les compteurs à zéro.

Les esprits s’échauffent

Hier, j’ai fait la triste expérience de cette soif de distinction qui anime certains de mes contemporains confinés. Ça s’est passé dans un supermarché, j’étais venu acheter du lait et du fromage; arrivé en caisse, un client, embusqué derrière un monticule de détergents en promotion, sortit de sa cachette pour m’exhorter à respecter la file d’attente imaginaire dont il venait de décréter l’existence, le tracé et le règlement intérieur.  À l’invective, j’ai répondu par le défi et les deux insectes ont failli se dévorer.

On nous a séparé à temps. Autrement, lui et moi aurions atterri au commissariat pour faire une autre expérience du confinement.

Aujourd’hui, avec le recul, je comprends l’acte de cet homme. Au fond, il est comme moi, il étouffe sous le poids de l’égalité. D’accord pour perdre les libertés mais pas pour se diluer dans la masse informe. En m’agressant, il voulait me remettre momentanément à ma place pour qu’il retrouve la sienne. 

Cela dit, ma nouvelle condition a quand même quelques avantages. Je peux désormais prendre le temps de butiner de fleur en fleur dans la plus grande des quiétudes et sous le doux soleil du Maroc. Grâce au confinement, je recommence à me déplacer à pied, toujours à la bonne hauteur pour admirer la beauté à ma portée. Je retrouve ainsi les sensations de mon enfance : l’odeur poussiéreuse mais tellement rassurante qui flotte au-dessus des champs d’orangers, légitimes maîtres des lieux avant l’arrivée de la ville ; la quiétude délicate et spontanée des lauriers roses et les pins parasols, paysage romain qui résiste au passage du temps. Que d’impressions agréables et familières. Elles ont toujours été là, proches et amicales, mais je n’étais pas disponible car je devais m’occuper de « choses sérieuses ». 

À chaque sortie désormais, je dévisage longuement les chers arbres de mon enfance dans l’attente d’un signe. J’aurais tellement aimé qu’ils me parlent pour me raconter la seule chose qui m’intéresse vraiment : se souviennent-ils d’un petit garçon, tout beau tout gentil, qui avait l’habitude de passer par ici il y a trente ans ? Se souviennent-ils de son sourire heureux lorsqu’il revenait de l’école ou quand son père l’envoyait « en mission commandée » à l’épicerie chercher du Schweppes et des cacahuètes pour l’apéro ?

Les odeurs de l’enfance

L’épicerie est toujours debout et prospère. Elle n’a rien de spécial, elle est même franchement miteuse mais elle fait partie d’un univers mental que j’embrasse comme un tout indivisible. Je le transporte avec moi où que je sois, en France, au Brésil ou en Colombie. Je ne renoncerai jamais à cet enfant qui s’émerveillait de tout et auquel on avait appris à observer la nature avec soin. À l’école, j’apprenais les mathématiques, la langue arabe et le Français. À la maison, on m’enseignait la sensibilité en m’invitant à lever la tête vers le ciel pour admirer le feuillage des platanes.

Ah les platanes ! Eux aussi s’ils pouvaient parler auraient tellement de choses à me dire. Pour commencer, où sont passés mes amis d’enfance? 

Est-ce que les enfants d’aujourd’hui partent en mission exploratoire munis de jumelles et de talkies walkies ? Les nôtres étaient des petits postes CB en plastique gris et orange, que nos parents amenaient en contrebande depuis Tétouan. Nous les utilisions pour organiser l’exploration des parcelles aux alentours, un exercice périlleux car des sangliers s’aventuraient encore dans les parages à cette époque.

Qu’est devenue la maison beige dont l’approche m’était rigoureusement prohibée ? Gamin, on m’avait convaincu que le gouvernement y enfermait les femmes souffrant de troubles mentaux.  Le lieu était effectivement sinistre avec son immense parc planté de figuiers au feuillage sombre, soldats végétaux à la mine inquiétante. La nuit, j’imaginais avec horreur des hystériques se faire électrocuter et des jeunes filles répudiées par leur famille s’arracher les cheveux en criant des insanités.

Un temps pour soi

Alors, à défaut de parler aux platanes, je partage mes états d’âmes avec un gardien. Un vieux noir de Zagora qui a quitté son désert chéri il y a dix ans pour voir la mer. Au début, il m’a pris pour un rodeur ou un inspecteur des services municipaux, il faut croire que personne ne lève plus les yeux vers le ciel en admiration. Désormais, il me fait confiance et accepte de me parler de son oasis et de ses palmiers-dattiers. Et moi, je lui livre la chronique végétale du quartier. Nous parlons la même langue, celle de la sensibilité. Nous n’avons peut-être pas les mêmes mots pour décrire fleurs, arbres et arbustes mais les voyons tous les deux comme des personnes, en chair et en os. Des membres de la famille. 

La compagnie de ce vieux gardien m’est plus agréable que celle du client du supermarché qui voulait me casser la gueule. L’un cultive la sensibilité, l’autre l’inégalité. Je suis l’un et l’autre. Un être sensible et un petit bourgeois attaché à son identité sociale. Un garçon doux et un adulte amer. 

Bon, une chose est sûre, ce confinement m’aura au moins permis d’ouvrir les yeux sur moi-même afin d’entendre des voix trop longtemps étouffées. La lucidité consiste à écouter sa symphonie intime malgré ses dissonances et ses fausses notes embarrassantes.

Je commence à prendre goût à cette nouvelle vie d’abeille.

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