Ce virus brise tous les tabous : fumette, bagnole, couple, etc…


Nous n’étions jusqu’ici que des enfants sages, bien élevés, respectueux de tous les principes de précaution. On suivait à la lettre toutes les recommandations, on ne fumait plus, ne buvait plus, ne roulait plus, nous baisions juste pour faire des enfants et mangions notre ration de cinq fruits et légumes. L’Académie de médecine était fière de nous. De citoyens, nous étions tous devenus des patients, c’est-à-dire des malades qui s’ignorent. Nous avions même accepté de loger dans des appartements exigus et de laisser nos vieux dans des mouroirs. Nous n’avions que des interdictions en héritage et en partage. 

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Si les médecins pouvaient se mettre d’accord entre eux…

Qu’allions-nous offrir aux générations suivantes ? Un monde sans pitié où le « politiquement correct » est la ligne directrice, où l’exemplarité est un signe de clairvoyance et de longévité. Chaque jour, la société nous imposait de nouvelles barrières que nous adoptions avec componction. Les contraintes étaient nos tuteurs. Sans eux, nous aurions cédé à une vie dissolue. Chacun de nous aspirait sincèrement à vivre plus sainement, plus longtemps, en évitant scrupuleusement tous les écarts alimentaires et les faux pas sanitaires. On pouvait légitimement se demander à quoi bon vivre dans un système aussi chiant et déshumanisé, où même l’excès est réglementé. Nous n’allions pas jusqu’à déclarer notre haine de l’existence comme Claude Tillier (1801-1844) dans le premier paragraphe de Mon oncle Benjamin : « Je ne sais pas, en vérité, pourquoi l’homme tient tant à la vie. Que trouve-t-il donc de si agréable dans cette insipide succession des nuits et des jours, de l’hiver et du printemps ? […] Toujours les mêmes discours de la couronne, les mêmes fripons et les mêmes dupes ». L’idée de sécession germait dans nos esprits réfractaires. Et puis, le Covid-19 est arrivé comme Zorro dans nos vies parfaites d’occidentaux éclairés par le progrès. Et chaque semaine, il est venu contredire méthodiquement tout ce qui nous avait jusqu’alors structuré. Toutes nos digues ont sauté. Notre confort intellectuel en a pris un coup sur la tête. Nous en relèverons-nous ?  Dans le cas présent, les incertitudes et les tâtonnements sont légion, le virus n’a pas encore livré tous ses secrets funestes, mais il semble que fumer protègerait mystérieusement certaines personnes. 

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Depuis bientôt deux mois, nous avons été habitués au ballet contradictoire des médecins sur les plateaux télé, leur perplexité, si la mort ne rôdait pas, aurait un côté presque comique. Pour tous les nuls en maths de France, nous n’imaginions pas autant d’inconnues dans une équation. Et moi qui croyais que les littéraires étaient filandreux, fuyants, chipoteurs et dangereusement rêveurs. Là aussi, notre perception du discours officiel des scientifiques a été sérieusement bousculée. Un autre grand tabou est tombé. Le plus tenace, le plus épidermique, celui qui aura suscité la plus grande virulence idéologique. Conduire était jusqu’à très récemment considéré comme le dernier degré de la beaufitude, une ringardise à éradiquer de la surface de la Terre, un rogaton du vieux monde. Dégueulasse et suicidaire pour notre planète. Les gilets jaunes se souviennent avec quel mépris de classe, on les a disqualifiés quand ils parlaient de leur auto, sa nécessité vitale et aussi son coût dans le budget d’un foyer. On rigolait d’eux dans les médias, on osait les faire passer pour des arriérés, des primates du diesel, il y a des insultes qui ne s’oublient pas. À cause de cette crise, la route vient de reprendre sa place essentielle dans nos échanges, dans notre survie, faut-il oser l’avouer. Les camions, les utilitaires et les voitures particulières, partout sur le territoire, nous ont permis de tenir, de nous nourrir et de maintenir nos liens. Quel camouflet pour tous les agresseurs de la mobilité et pas des mobilités, cette terminologie technocratique décharnée qui nie la réalité du bitume. 

La nouvelle crise de la famille qui s’ouvre

Et puis, il y a l’épineux problème des enfants à la maison, en quarantaine, en tension comme nos services hospitaliers. Combien de parents se demandent s’ils ont fait le bon choix en soutenant le taux de natalité ? Dans le face-à-face du confinement, entre les ados qui végètent sur leur tablette, les plus petits dont la turbulence et la puissance vocale devront être étudiées à l’avenir par la NASA, les trois repas à préparer dans la journée, les grands-parents absents et les profs déchaînés sur les devoirs, la notion même de famille est fragile. Et si ce Covid-19 avait aboli le tabou extrême du « politiquement correct » : la possibilité du bonheur conjugal sans enfants ? La société bien-pensante a tout fait pour détruire cette éventualité-là, raillant la fidélité comme un comportement déviant, pour nier l’amour sincère et lutter contre ces couples improductifs et égoïstes, qui ne participent pas à l’effort de la Nation, ils étaient suspects dans leur démarche « solitaire ». Notre société moderne a même tenté de nous vendre les avantages du polyamour aussi complexe que la polyarthrite. Et si ce confinement avait eu l’effet inverse : renforcer ce lien entre deux personnes. Contrairement à toutes les prédictions, les vieux couples résistent mieux au Covid-19. J’ai même entendu des maris confinés chantonner ce tube de Richard Anthony : « Qu’est-ce qu’il m’arrive ? Aujourd’hui, je suis amoureux de ma femme ».

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