L’enfer, j’ai bien peur qu’il ne soit ici, à Lausanne, surtout le dimanche sous une pluie glaciale qui mine mon moral autant que mes articulations. J’aurais tort néanmoins de geindre. Je dispose d’un flacon de phénobarbital – mon sirop mexicain – qui, en moins d’un quart d’heure, me soulagera définitivement du poids de l’existence. Je n’entendrai plus parler du Covid-19, ni des décapitations très en vogue chez les islamistes. De surcroît, je me débarrasserai de ce qu’il y a de plus pénible à supporter dans l’existence : soi-même.
Suite 612
Certes, je loge dans un palace et l’été s’est déroulé comme je l’espérais. À Pully-Plage, j’ai joué pendant des heures au tennis de table sous le soleil. Mais plus personne ne m’attendait dans ma suite 612. Alors, le soir je regardais les chaînes d’info en continu ou des matches de foot. Parfois un film – j’en retiendrai deux : « Babel » de Gonzalez Iñárritu où une jeune Japonaise à l’exquise nudité m’a sorti de mon marasme et “Les sept mercenaires” de John Sturges où j’ai retrouvé Robert Vaughn. J’ai bien acheté un livre : Interventions 2020 de Michel Houellebecq, mais je l’ai vite abandonné pour me repaître des confidences impromptues de personnages tout droit sortis de ses romans dans l’émission de Simon Monceau : « Ça va se savoir ».
Sexualité au temps du Covid
J’ai également reçu et feuilleté La Vienne d’Hitler de Brigitte Hamman. Pour d’obscures raisons quand la dépression guette, on en revient toujours à l’oncle Adolf qui, avant Lacan, avait compris que plus vous serez ignoble, mieux ça ira. Il m’est même arrivé d’aller à la pêche sur les réseaux prétendument sociaux : c’est dire ma déchéance. Je n’ai pris dans mes filets que des petits poissons.
À mon réveil, de plus en plus tardif, je remarquais sur mon iPhone qu’une dizaine de filles me souhaitaient une belle journée. Poli, je leur envoyais des cœurs, parfois des images salaces. Certaines prenaient plaisir à se masturber, bien que je n’aie jamais dissimulé ni mon âge, ni mon délabrement physique et psychique. Mais rien ne les dissuadait. Ainsi va la sexualité au temps du Covid. Ce n’est pas encore l’enfer, juste mes derniers pas avant le Paradis.
Il manquait une rubrique scientifique dans Causeur. Peggy Sastre vient combler cette lacune. À vous les labos!
Si les prédictions sont particulièrement difficiles en ces temps d’extrême incertitude, on n’a pas besoin de trop se mouiller pour flairer que le désormais fameux « monde d’après » – qu’il serait d’ailleurs plus judicieux de qualifier de « monde en plein dedans » – ne sera pas fait de lendemains qui chantent. Même quand on n’est pas infecté par le Covid-19, les mesures si pénibles pour les primates sociaux que nous sommes – le confinement, le masque obligatoire partout y compris là où il n’est pas sanitairement pertinent, la distanciation physique – ainsi que le défilé d’informations anxiogènes et la récession économique s’installant aux quatre coins de la planète ne sont pas générateurs d’une santé mentale aux petits oignons. Et c’est le moins qu’on puisse dire. Dès le 15 avril, un article du Lancet insistait ainsi sur « l’urgence » d’un effort de recherche massif et pluridisciplinaire sur les aspects « psychologiques, sociaux et neuroscientifiques de la pandémie ». Quelques jours plus tard, dans la même revue et avec la même acuité, une autre publication alertait de la très forte probabilité d’une flambée de suicides – ce fut le cas aux États-Unis lors de la grippe espagnole (1918-1919) et à Hong Kong lors du SRAS (2003) – et en appelait, là encore, à un sérieux retroussage de manches pour comprendre et prévenir les effets les plus délétères du SARS-CoV-2 sur nos cervelles.
L’humeur basse – la dénomination générique des symptômes dépressifs allant de la démoralisation au manque d’énergie en passant par le pessimisme, l’évitement des risques et le repli sur soi – n’est cependant pas un phénomène spécifique à notre époque infectieuse. Cela fait un paquet d’années que la dépression est considérée comme un des problèmes médicaux les plus urgents pour notre espèce. On sait, par exemple, qu’elle cause plus d’années d’invalidité que n’importe quelle autre maladie. Ou que le suicide, son compagnon d’infortune, est l’une des principales causes de décès dans les pays riches. Avec des évolutions néanmoins contrastées selon les régions du monde : en France, les chiffres baissent depuis trente ans, mais aux États-Unis, ils en sont à près de 25% dans les dents depuis 1999.
Reste que si elle peut être éminemment pathologique, la douleur psychique n’a rien d’une anomalie qu’il faudrait raser au bulldozer. Comme la douleur physique, la douleur mentale est un signal d’alarme permettant aux êtres vivants d’échapper à des situations qui leur sont nuisibles et de les éviter si elles en viennent à se reproduire. De mettre un frein à des comportements qui les mettent dans de sales draps – en particulier socialement – ou qui gaspillent des ressources qui ont toujours la mauvaise idée de ne jamais être infinies. Darwin ne disait pas autre chose dans son autobiographie posthume : « Toute douleur ou souffrance de trop longue durée est cause de dépression et d’un pouvoir d’action aboli ; mais elle est bien adaptée pour protéger une créature d’un mal grave ou soudain. »
Le psychiatre britannique John Price est l’un des premiers à avoir décelé une fonction majeure de la dépression en observant des gallinacés, animaux où la hiérarchie est très importante. En anglais, on ne parle pas de « pecking order », littéralement d’« ordre de picorage », par hasard: les poulets les plus hauts placés mangent en premier et la vile volaille passe après tout le monde, tout en prenant plus souvent qu’à son tour de méchants coups de bec. Price montre que lorsqu’ils perdent un combat, et dès lors des échelons dans la hiérarchie, les poulets ont tendance à s’isoler et à gagner en servilité. Pourquoi ? Parce que cela réduit les risques de se faire tabasser (en équivalent poule) par les patrons de la basse-cour. Chez les singes vervets, les nuances sociales de la dépression sont encore plus visibles. Ces primates vivent en petits groupes mixtes. Le mâle alpha, qui s’arroge la part du lion des ressources reproductives (les femelles) de son clan, arbore de magnifiques testicules cyan. Mais de telles armoiries ne sont pas garanties à vie : s’il perd un combat avec un autre mâle, il va s’isoler, se rouler en boule, se balancer d’avant en arrière et ses gonades passeront au gris souris. Pour Price, ces changements signalent une « capitulation involontaire » : lorsqu’il montre à tout le monde qu’il n’est plus une menace, le perdant indique au mâle dominant qu’il n’a plus besoin de se fatiguer à lui taper dessus. Il arrive donc que la déprime soit un mécanisme de défense : lorsque les augures ne vous sont pas favorables, mieux vaut baisser ostensiblement les bras, afficher que l’on cède, plutôt que risquer d’être agressé et perdre davantage de plumes dans la manœuvre.
D’autres atouts protecteurs de l’humeur basse sont de nature plus cognitive. C’est ce qui se passe avec le « réalisme dépressif », soit le fait, attesté par des dizaines d’études et dans de nombreuses cultures depuis sa première conceptualisation en 1979 par Lauren Alloy et Lyn Yvonne Abramson, que la dépression est un vecteur de lucidité. Demandez à des gens d’appuyer sur un bouton qui ressemble à un interrupteur – alors qu’en réalité l’ampoule de l’expérience s’allume et s’éteint de manière aléatoire – et la plupart seront persuadés d’être les maîtres du clignotement. Les sujets déprimés, par contre, seront plus nombreux à admettre leur impuissance, avec une prise de conscience survenant en outre plus rapidement. Avec toutes les pincettes avec lesquelles il est désormais opportun de prendre les études en psychologie sociale, le fait est qu’il y en a une tripotée qui montrent que lorsque notre humeur est poussée vers le bas (à l’aide d’histoires ou de films tristes), nous avons tendance à gagner en sagacité et en clairvoyance.
On retombe ici sur une caractéristique fondamentale de notre appareil cognitif : notre cerveau n’est pas « fait » (alias « n’a pas été façonné par l’évolution ») pour voir le monde tel qu’il est, mais tel qu’il nous arrange, c’est-à-dire pour y sélectionner les informations qui nous seront les plus utiles en fonction de telles ou telles circonstances. Lorsque les ressources sont abondantes, les pathogènes discrets et le champ des possibles reproductifs foisonnant, voir la vie en rose nous permet d’en tirer toujours plus profit en boostant notre optimisme, notre énergie et notre envie de prendre des risques. À l’inverse, quand les nuages l’obscurcissent, voir la vie en (un peu plus) vrai permet d’éviter davantage de casse. Cela ne console pas des millions d’existences qui ont été, sont et seront lésées, voire perdues, dans la guerre psychologique du Covid-19, mais cela nous rappelle, une nouvelle fois, que « Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve » – un bon slogan publicitaire pour notre patrimoine génétique. Et aussi une bonne raison de ne pas (totalement) s’abîmer dans le désespoir.
La casse culturelle est en marche ! Les acteurs, les auteurs, les musiciens, les chanteurs, les galeristes, tous à la trappe, pour combien de temps encore ? Cette pandémie rappelle à tous ceux qui ricanent quand les artistes sont touchés de plein fouet que l’écrivain ou le metteur en scène, le choriste ou le sculpteur, le danseur ou le photographe sont des agents économiques comme les autres.
L’âge des rêves d’adolescents
Ils ont des loyers à payer, des familles à nourrir, aussi extraordinaire que cela puisse paraître, ils font même leurs courses dans les supermarchés en périphérie des villes et le plein d’essence, voire de gazole,de leurs monospaces fatigués. Les artistes ne disposent pas d’un filet de sécurité ou d’une carte alimentaire, d’une protection gouvernementale et d’une autorisation de déplacement à vie. Ils ont choisi une voie précaire et instable à l’âge des rêves d’adolescents, ils ont tenté un difficile pas de côté, préférant au salariat, les affres de la création.
Bien avant le déferlement de cette crise sanitaire, ils avaient déjà pleinement conscience que vivre de son art, est un luxe, un privilège, une « fantaisie », une manière de narguer le système et de s’extraire un peu de cette foule anonyme. Doit-on pour autant les abandonner ? Les blâmer d’avoir opté pour cette dissidence ?
Joute oratoire et musicale
Le 10 octobre dernier, et certainement pour la dernière fois de cette année 2020, je me suis rendu au théâtre des Blancs-Manteaux, assister à un spectacle amateur sur le centenaire de Boris Vianintitulé« Q… comme Vian, « littéralement et dans tous les sens » ». Amateur et éclairé. Amateur et foudroyant d’inventivité. Amateur et puissamment interprété. Amateur et d’une belle couleur rougeoyante d’automne. Et pourtant, je portais, ce jour-là, un masque sur le visage. Mes lunettes s’en souviennent encore.
Les conditions n’étaient pas totalement réunies pour profiter de cette joute oratoire et musicale. Au bout de quelques minutes, j’avais oublié le masque et me suis laissé porter par les mots indisciplinés de Vian qui ricochaient sur les murs d’une salle troglodyte. Nous n’étions plus dans un Paris confiné et sous couvre-feu administratif mais, à Saint-Germain-des-Prés, dans cet après-guerre où la joie gamine et les peines indicibles entament un bebop endiablé. Avec Vian, la danse macabre est toujours une façon de survivre, de provoquer la mort.
Les textes de cette pièce ont été admirablement choisis par Blandine Pilhion, formée au cours Florent et ancienne élève du Conservatoire de Vincennes. Cette tragédienne-née a la fêlure des grandes actrices des années 80, j’ai pensé à Fabienne Babe en la voyant se débattre avec cette langue onirique et expulser son malheur à la sueur de ses gestes. La poésie du désespoir avait trouvé sa muse. Jamais banale, évoluant sur une ligne de crête des sentiments, partagée entre le rire et les larmes, cette actrice tantôt possédée, tantôtlumineuse mérite d’être vue et revue. Dans ce voyage au pays de Vian, elle partage l’affiche avec deux musiciens professionnels de talent, primés et reconnus, qui délaissent parfois leurs instruments pour jouer des saynètes tordantes.Estelle ThomèsLeloupà la clarinette et Nicolas Vergne au pianosontparfaits de rigueur et de drôlerie. Ces trois-là s’amusent et nous divertissent intelligemment. À la fin du spectacle, le plaisir partagé du public ne faisait pas oublier l’actualité et les incertitudes des mois à venir.
Des dates qui s’annulent, c’est le lot des professions aventureuses. Le trio est dans l’attente de reprendre le chemin de la piste aux étoiles. Les oubliés des arts et des lettres sont partout. Que penser des livres reçus dans les derniers jours d’octobre et qui ne verront pas la lumière des vitrines (avant plusieurs semaines) ? Quel gâchis ! J’ai entre les mains Cinéphilie vagabonde de Michel Marmin aux éditions Pierre-Guillaume de Roux et je me régale de ce dictionnaire érudit, inflammable et non-aligné. Je partage notamment la conviction de son auteur que Jean Richard fut le meilleur des Maigret à la télévision. Le critique cinéma nous dit pourquoi. La valeur documentaire de ces feuillerons était tout simplement admirable de justesse. C’est la France sans artifice qui défilait sous nos yeux, Paris et sa teinte grise nostalgique, les pavés y luisaient encore et le commissaire vieillissait à l’écran comme s’assouplit une paire de charentaises. Il y a tant de livres dont j’aimerais encore vous parler comme de la reparution des œuvres complètes de Chaland chez les Humanoïdes Associés et son chef d’œuvre F.52 aux traits architecturés et au style limpide. Ou encore de la sortie en DVD de « Rouges étaient les lilas », un film récent de Jean-Pierre Mocky avec un casting d’actrices indomptables : Alice Dufour, Delphine Chaneac, Marianne Basler, Grace de Capitani et Dominique Lavanant. Soutenons-les tous !
Pour plus d’informations sur le spectacle Boris Vian : Association « Les Arts, Les Sens » 18 Place de l’église 28310 Trancrainville / lesclefs@gmx.com estelle.leloup@sfr.fr
Cinéphilie vagabonde de Michel Marmin aux éditions Pierre-Guillaume de Roux
Nos élites délirent avec les caricatures et se payent de mots en invoquant à tout bout de champ la liberté d’expression. L’incessante invocation de cette liberté occulte l’usage pervers qui en est fait. Elle est devenue l’alibi de la lâcheté et de l’inculture de nos responsables politiques. Depuis des décennies, au nom de cette liberté d’expression, ils ont laissé la France se défaire sous les coups de boutoir de la bêtise et de la vulgarité.
« Il faut immédiatement reproduire massivement toutes les caricatures de Charlie, les placarder sur tous nos murs pour faire taire les assassins. Ils peuvent tuer une personne, ils ne nous tueront pas tous », déclarait Pascal Bruckner dans les colonnes du Figaro au lendemain de la décapitation du professeur de Conflans Sainte-Honorine. Et Céline Pina de lui emboîter le pas dans Causeur : « La seule réponse qui me paraîtrait pertinente serait d’inonder la France pendant une semaine des caricatures de Charlie Hebdo. Sur tous les 4×3, les bus, les métros, dans les mairies, les CAF, les collèges, les lycées… L’effet doit être massif, visible, se voir partout jusque dans les coins les plus reculés. Allons à la reconquête visuelle de notre territoire avec la satire. » Tout cela est pure folie ! Tout cela est absurde !
On ne « fait » pas « nation » autour d’une liberté d’expression préemptée toujours par les mêmes…
Transportons-nous quelques instants à Nice en 2010. Un photographe participant à un concours organisé par la FNAC obtint le « coup de cœur » du jury avec une photo qui fit grand bruit jusqu’au Parlement, jusqu’à Matignon, jusque dans nos ministères de la Justice et de la Défense : un jeune homme de dos, le pantalon sur les chevilles, s’y essuyait les fesses avec le drapeau français. Imaginons que le photographe ait été assassiné par un nationaliste radicalisé, une sorte de Raoul Villain, l’assassin de Jaurès. Qui aurait osé demander que la liberté d’expression soit défendue par un affichage massif de cette photo sur tous les murs de nos villes, dans nos villages, dans nos mairies, dans les couloirs du métro, sur les bus, dans nos écoles, voire nos commissariats et nos casernes ? Cet exemple suffit à révéler l’incohérence et l’inconséquence des appels qui ont été lancés sous le coup de la colère au lendemain de la décapitation de Samuel Paty. Il révèle également que nous sommes moins indifférents, disons-le ainsi, à notre emblème national et à ce qu’il représente qu’au prophète et à ce qu’il signifie pour les musulmans. Il révèle enfin que la liberté d’expression est un beau principe abstrait mais que son invocation permanente en dehors de toute situation concrète est suspecte.
« Attentat après attentat la France s’assombrit, déclare le Président du Sénat. Les mots ne suffisent plus. Réagissons fort, ne cédons rien, affirmons notre identité, défendons notre démocratie pied à pied ». Qui n’est pas lassé de ces déclarations convenues qui sont à l’incapacité d’agir de l’élu ce que sont les bougies à l’incapacité de se révolter du citoyen ?
On pourrait plagier jusqu’à l’infini pareille déclaration : « Face à l’adversité, face à l’horreur de la barbarie terroriste, il faut enfin agir, défendre notre vivre-ensemble et faire nation autour des valeurs de la République auxquelles nous sommes tous profondément attachés. Ces valeurs qui ont fait de nous un peuple solidaire et fier de sa diversité, un peuple généreux, conscient de ses devoirs universels et de ses lumières qui depuis plus de deux cents ans éclairent l’humanité, un peuple qui refuse la frilosité du repli sur soi et connaît la richesse d’avenir dont les migrants sont porteurs pour notre pays. Un peuple qui innove, qui invente et ne cesse de surprendre le monde entier, un peuple qui, assoiffé de culture, sait se retrouver à Versailles pour célébrer la joie du vivre-ensemble devant le Vagin de la reine d’Anish Kapoor ou Les aspirateurs de Jeff Koons. Un peuple à qui les élus offrent pour Noël un Plug anal à admirer devant le ministère de la Justice, un peuple qui ne demande qu’à être sensibilisé à la défense de la planète par une scène de zoophilie géante érigée sur la piazza du Centre Pompidou, un peuple qui n’attend que de venir en famille aiguiser sa conscience éco-responsable devant cette « allégorie du viol de la nature par l’homme ». Un peuple qui, blasé par l’Urinoir centenaire de Marcel Duchamp, veut se distraire de son ennui avec un Verre d’urine de Ben et communier dans le partage républicain d’une boite de Merda d’artista de Manzoni. Un peuple qui sait s’agenouiller, dans le respect de l’autre, devant Piss Christ d’Andres Serrano, ce crucifix plongé dans le sang et l’urine et offert à la contemplation laïque de chacun par le centre Pompidou. Un peuple qui en a assez de tous ces Rubens ringards qui, au Louvre, font injure au progressisme et empêchent l’avènement d’une culture décloisonnée, un peuple qui n’attend que de s’émouvoir d’un chaos de pierres tombales déchargées au pied de ces tableaux et qui se félicite que celle, qui exposa un jour des télévisions où passaient en boucle des scènes de masturbation, ait été nommée responsable de ce dépoussiérage. Un peuple qui sait que cette nomination est un exemple à suivre et une chance pour tous les musées de France parce qu’elle est la seule manière de renforcer autour de notre patrimoine la cohésion nationale. Un peuple fier de ses élus qui nous mettent à l’abri de la tentation populiste en défendant courageusement notre liberté d’expression et qui, grâce à eux, peut revendiquer en toute quiétude le droit républicain, démocratique et laïque de crier Alléluia ! avec l’équipe de Charlie Hebdo quand Monseigneur Vingt-Trois est présenté, en page de couverture, comme le fils d’une Trinité se livrant à la sodomie. »
On pourrait poursuivre pareil panégyrique tant est longue la liste des débilités en tout genre. Pourquoi les Français continueraient-ils à faire confiance à leurs élus lorsque ceux-ci n’opposent aucun argument à cette débauche de vulgarités et de stupidités ? Constamment invoquée, la liberté d’expression a bon dos. Or, il y a longtemps qu’elle a été confisquée par une minorité de professionnels de la provocation qui ont leurs entrées dans les ministères. C’est dans le plus grand silence des bureaux de l’administration que sont étouffés les projets qui seraient à l’honneur de notre pays. Combien de dossiers ne sont jamais ouverts, combien de propositions, jamais examinées ?
Nous en connaissons qui ne doivent pas être particulièrement fiers d’être réélus à bord du Titanique quand les eaux alentour prennent la couleur du sang. Ils commencent peut-être à comprendre qu’on ne « fait » pas « nation », comme ils disent dans leur novlangue, autour d’une liberté d’expression préemptée toujours par les mêmes. Que l’unité et l’indivisibilité de la République n’est pas un mantra qui se récite à la tribune au lendemain de chaque tuerie. Que l’identité française ne se construit pas en réfutant l’existence de la culture française. Que le respect dû aux morts pour la France ne s’apprend pas en remisant l’emblème national au fond d’un placard à Bruxelles ou en enveloppant l’Arc de Triomphe. Que l’histoire d’un pays ne s’enseigne pas le temps d’un éloge funèbre. Que l’attachement au patrimoine national ne se transmet pas en permettant à d’impuissants plasticiens d’en parasiter les lieux emblématiques.
Le terrorisme islamiste ouvrira-t-il enfin les yeux de nos élus ? Ceux-ci comprendront-ils qu’il ne leur sert de rien d’escompter l’effacement de l’idée de nation en misant cyniquement sur le travail de sape de minorités qui n’ont qu’un objectif : porter atteinte à l’unité et à l’identité spirituelle des peuples ? Comprendront-ils qu’ils ne construiront ainsi aucune Europe durable, fût-elle financière, mais auront tout simplement été les inexcusables fossoyeurs de notre civilisation ? S’il a fallu de longs siècles pour faire la France, quelques décennies d’aveuglement et d’imposture en tout genre auront suffi pour ouvrir une immense voie d’eau sous sa ligne de flottaison.
La France, cela se défend d’abord dans la tête et le cœur des Français. Et lorsque le mal la ronge, il est urgent d’y remédier avec des projets culturels d’envergure nationale dans lesquels sa grandeur et son génie sont remis à l’honneur.
« À partir du 28 octobre, il sera obligatoire d’applaudir les soignants à 20 heures. » Cette nouvelle, publiée sur un site parodique immédiatement après le discours présidentiel annonçant notre nouvelle entrée en hibernation, est un plaisant bidonnage. N’empêche, comme disait l’autre, si ce n’est pas vrai, c’est bien trouvé. C’est que, depuis des mois, on en bave. Comme si les tourments de l’épidémie ne suffisaient pas, nous devons endurer le lamento déchirant des soignants.
On les a vus pleurer, tempêter, manifester. Et défiler place de la Concorde le 14 juillet, visiblement satisfaits de voler la vedette aux soldats et indifférents au scandale de leurs tenues débraillées dans le ballet impeccable des uniformes repassés avec amour dans toutes les casernes du pays. Comme ces fonctionnaires qu’on voit dans les publicités des mutuelles (ceux qui grimpent aux arbres et qui tiennent les portes), le soignant n’est que bonté, abnégation et compassion. Quand des forces mauvaises et supérieures ont entrepris de « tuer l’hôpital public », lui se bat à mains nues contre l’ennemi. Il est généralement proche du burnout et son service au bord de la saturation. Le soignant meurt pour nos péchés. Et il ne se prive pas de nous le rappeler. Ce qui, au passage, évite qu’on lui demande pourquoi nous payons si cher un système de santé qui ne satisfait personne. Le soignant est une victime.
Alors, je l’avoue, j’en ai marre des bondieuseries et du chantage doloriste. Marre des médecins, de leurs exigences et de leurs remontrances. Quiconque a séjourné dans un hôpital sait qu’il y a parmi les soignants autant de cossards, de désinvoltes, d’incompétents, parfois de salauds, que parmi les camionneurs, les universitaires. Et autant d’empathiques, de dévoués, de travailleurs et de talentueux. Peut-être même un peu plus. Mais enfin, ce sont des hommes comme vous et moi.
Nul ne nie que la période soit particulièrement éprouvante pour eux. Qu’ils protestent et revendiquent, c’est de bonne guerre dès lors que le rapport de forces leur est éminemment favorable. Que la nation leur témoigne sa gratitude, très bien. Mais la sanctification dont ils sont l’objet est ridicule et dangereuse. Les soignants ne sont ni des saints, ni des martyrs, mais des gens qui font leur boulot, comme des millions d’autres qui ne se prennent pas pour des héros ni pour des redresseurs de torts. Il se trouve que le boulot des professionnels de santé consiste à servir la collectivité et que, ces jours-ci, il est particulièrement difficile. Cela ne nous oblige pas à nous confire en dévotion ni à nous prosterner devant chacune de leurs demandes. Ou alors, nous devons nous prosterner tout autant et même plus encore devant les pompiers, les professeurs et les policiers qui eux aussi prennent des risques pour nous. Sans doute seraient-ils contents qu’on les applaudisse. En tout cas qu’on cesse de leur cracher dessus.
Du reste, toutes les professions pourraient réclamer leur part de compassion publique. Après tout, les restaurateurs, les patrons de cinéma, les propriétaires de boîte de nuit, les chauffeurs de taxi, les chanteurs d’opéra travaillent aussi pour la collectivité. Eux aussi prennent cher. Et ne parlons pas des commerçants qui, entre gilets jaunes, grève des retraites et confinement, sont de véritables cumulards du désastre. Si on ajoute qu’ils n’ont ni emploi garanti, ni retraite, ni chômage, ils ont d’excellentes raisons de se dire sacrifiés – mais à quoi et par qui ?
Il incombe à l’État d’arbitrer entre les différents acteurs de la vie économique et, aujourd’hui, de répartir, aussi justement que possible, le fardeau de l’épidémie. Mais les ressources allouées aux uns et aux autres ne sauraient être calculées en fonction de leur capacité à nous tirer des larmes. L’invasion de la vie sociale (et de l’activité économique) par le sentimentalisme bruyant des hommages et des remerciements, loin d’être un facteur de cohésion nationale, ne peut qu’encourager la rivalité entre des corporations qui brandissent leurs malheurs respectifs, chacune étant convaincue que le sien est bien plus profond. On n’exige plus la rétribution de son travail, mais la réparation de sa souffrance. Il faudrait être un monstre pour parler de coûts et de rentabilité à une infirmière en pleurs.
Il est temps que les valeurs conservatrices échappent à l’emprise d’une caricature populiste, selon Jérôme Leroy
Je comprends tout à fait que l’on puisse être conservateur, en France, comme en Amérique. (Je ne suis pas certain que le conservateur puisse comprendre qu’on soit communiste mais ce n’est pas là mon propos.)
Samedi 7 novembre 2020 à la mi-journée, les médias américains ont commencé à annoncer une victoire électorale de Joe Biden. Ici, capture d’écran Fox News.
Je comprends donc tout à fait qu’on puisse être Républicain. Une fois qu’on en a terminé avec la caricature, il n’y a rien de déshonorant à croire en la libre entreprise, en l’obligation de charité que demande le christianisme et penser que cela remplace aisément le welfare state en moins intrusif. Je comprends tout à fait que l’on soit très pointilleux sur le plan des libertés individuelles tout en désirant s’inscrire dans une tradition, en aimant le drapeau et la déclaration d’indépendance qui indique explicitement que le but de l’homme est « la poursuite du bonheur ».
C’est un Républicain qui en a terminé avec l’esclavage
Je comprends tout à fait qu’on puisse croire en un ordre social fondé sur le mérite tout en supposant l’égalité de tous les hommes devant Dieu, ce qui explique que c’est un Républicain qui en a terminé avec l’esclavage. Je comprends ce souci conjoint d’individualisme et d’inscription dans une communauté avec laquelle on prie le dimanche. C’est, au cinéma, l’Amérique de John Ford et de Clint Eastwood ou encore le personnage de shérif joué par Gary Cooper et marié à une Quaker dans Le Train sifflera trois fois. Mais en revanche je ne comprends pas et je ne comprendrais jamais que les responsables républicains, à de rares exception comme Mitt Romney, aient accepté un escroc de la télé réalité et un homme d’affaires minable pour préempter leurs valeurs en les transformant en un populisme démagogique et violent.
Comme je comprends encore moins que certains par ici, je veux dire en France, aient trouvé Trump sympa, voire acceptable parce qu’il crachait sur les « élites », les « bobos » etc. C’est un peu cher payé, Trump, je trouve parce qu’on ne supporte pas le XIème arrondissement ou les Inrocks. J’ai du mal avec cette gauche intersectionnelle et antisociale, mais pas au point de trouver « quand même marrant » un mec qui se vante de saisir les femmes par la chatte et qui appelle tranquillou, à la fin de son premier débat avec Biden, des milices à se tenir prêtes.
A truly decent man
Trump qu’il gagne ou perde, a augmenté son score de 3 millions de voix. Ça ne prouve pas qu’il ait raison, ça prouve juste qu’il est plus facile de jouer sur ce qu’il y a de plus bas en nous: essentiellement la peur d’être minoritaire ethniquement dans son propre pays sauf que l’Amérique n’est pas et n’a jamais été un pays ethniquement homogène. Demandez à Lincoln ce qu’il en pensait quand il a décidé de libérer les Noirs. C’était un Républicain, « a truly decent man… »
Au registre de l’actualité musicale plusieurs évènements notables sont à signaler.
D’abord, la grande prêtresse de la Révolution jaune, Jacline Mouraud, se lance dans le business de l’accordéon. Dans ce secteur bien encombré par quelques figures hexagonales de la révolte, comme Valery Giscard d’Estaing, la figure des ronds-points et des gilets entend creuser son sillon: l’ancienne hypnothérapeute investit maintenant les thés dansants morbihannais. L’étape suivante sera nécessairement d’enchanter le Tour de France et ses maillots… jaunes, comme jadis Yvette Horner !
Des ateliers électro dans nos Ehpad, une approche « non médicamenteuse du soin »
Dans un registre moins sauvage, on apprend que la Covid et la musique techno se sont engagées dans une lutte à mort pour éliminer nos derniers anciens. Nous apprenons en effet que plusieurs Ehpad organisent des « ateliers électro ». La techno « n’a pas d’âge » résument nos confrères de France 3. C’est la profusion des beats pour ces octogénaires vibrant au son endiablé d’un remix house de la Java bleu… Ces séniors ont bénéficié d’un traitement de faveur, cette bacchanale de bruits intervient juste après un atelier graffiti ! En attendant le grand saut, les vieux doivent être des jeunes comme les autres.
Les LGBTQ+ reprochent à Beethoven de ne pas être de la fanfare
Le monde de la musique classique n’est pas en reste… il sait que sa survie ne tiendra qu’à l’adaptation aux nouveaux diktats farfelus du néo-féminisme, de l’antiracisme et de la diversité. Ainsi, l’Opéra de Paris – cherchant à chasser ses vieux démons et ses fantômes – a décidé de se « remettre en question » après le mouvement Black lives Matter et d’abandonner tout recours au « black face ». Les collants et chaussons destinés aux danseurs colorés seront bientôt… colorés… car il est bien connu qu’une danseuse noire en collants blancs à Paris produit des déchaînements de violence raciale à Minneapolis par l’effet de la théorie du chaos. Il est aussi question de faire un sort aux œuvres, opéras ou ballets, qui comportent des préjugés raciaux systémiques et plus largement de « décoloniser la culture ». C’est l’heure du grand ménage !
L’époque est sur le point de tourner définitivement la page du passé blanc, bourgeois et rance ! La comique troupière du féminisme lesbien Alice Coffin l’a parfaitement résumé en ces mots : « Les hommes, je ne regarde plus leurs films, je n’écoute plus leur musique ». Le progressisme doit tout raser. L’avenir sera une terre brûlée… Il convient d’abattre les génies classiques, qui se sont organisés en « boy’s club » et à commencer par l’un de leurs chefs de bande, Beethoven. C’est la proposition tout à fait sérieuse de deux critiques américains, dont le projet a été largement relayé par la presse: il faudrait annuler (« canceller ») de toute urgence ce compositeur, certes inspiré, mais symbole dépassé de l’élitisme blanc masculin… La musique du maître pourrait, de fait, constituer une souffrance symbolique pour les femmes, les LGBTQ+, les classes populaires et les gens de couleurs… Il est temps de renverser la table (d’harmonie) !
La moralisation du comique – c’est-à-dire son euthanasie – bat aujourd’hui son plein. Habituez-vous dès à présent à ne plus rire qu’en tremblant…
Le rire, écrivait Baudelaire dans un petit texte consacré à en dégager l’essence[tooltips content= »Charles Baudelaire, De l’essence du rire.« ](1)[/tooltips], est le corollaire de la Chute. Les animaux ne rient pas ; l’Être suprême ne rit pas ; seul l’homme rit. Et s’il rit, c’est précisément parce qu’il n’est ni une bête, ni un Dieu, mais un milieu entre les deux – ou plutôt, une chimère leur empruntant chacun des traits -. Autrement dit, le rire naît de la bâtardise ontologique de l’homme, d’une condition qui n’est ni celle d’un Être absolu, au regard duquel il mesure toute sa faiblesse ; ni celle d’un animal, vis-à-vis duquel il sent bien toute sa prééminence.
C’est donc la connaissance pascalienne de sa misère, précisément parce qu’elle n’est pas dénuée de grandeur, qui le porte à cette révolte inarticulée ; et c’est, réciproquement, ce qu’il y a de proprement révolté dans le rire qui le rend profondément humain. Dans ses éclats résonne encore l’écho de l’acte originel d’insoumission sur lequel est fondé notre espèce, selon le récit qu’en fait la Genèse ; en sorte qu’on pourrait dire, quelque honteux qu’ils furent sur le moment, que le rire a du venir à Adam et à Ève dans le même temps qu’ils se découvraient nus. Dans chaque cas surtout, une même inspiration méphistophélique est à l’œuvre : le rire de l’homme aussi, nous dit Baudelaire, est un legs de Satan, une graine de révolte qu’il a laissée dans notre gorge.
Quand le législateur aura-t-il le courage d’imposer la vanne neutre, comme il l’a décidé pour les paquets de cigarettes?
Mais si le comique est d’essence diabolique, alors leurs destins sont liés ; et l’un ne peut pas prospérer là où l’autre dépérit. Voilà, je crois – pour employer le vocabulaire physiologiste du 19ème siècle -, l’origine de ce rire anémié qui circule parmi nous : le méphistophélique a sa grande santé derrière lui. Et la moralisation du comique – c’est-à-dire son euthanasie – bat aujourd’hui son plein.
Francesco d’Assisi, rapporte-t-on, se refusait à écraser même un moustique ; le saint moderne fera mieux: il n’osera plus même en rire
Le sage ne rit qu’en tremblant, ai-je envie d’écrire après Baudelaire. Car ce « sage » évidemment – ce saint ? -, c’est nous, dans une époque repentante en quête de béatification, et travaillée par la lyophilisation du rire, appelé à devenir bio et équitable comme nos tablettes de chocolat. Qu’attendons-nous d’ailleurs encore, franchement, pour promouvoir ce rire sain ? Qui donc s’attellera enfin, sérieusement, à la labellisation du bon rire, rendu renouvelable et solidaire ? Peut-on compter, pour cet apostolat, sur Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des femmes (sic) et formidable lanceuse d’alertes, qui nous avertissait, dès 2015, que les blagues tuent – à l’instar du tabagisme ? Oui, décidément, quand le législateur aura-t-il le courage d’imposer la vanne neutre, comme il l’a décidé pour les paquets de cigarettes ? Et enfin, et surtout : connaîtrons-nous seulement, un jour, les noms de ces martyrs de l’humour, décédés sous les éclats de rire comme les soldats de 14 sous les éclats d’obus ? Je désespère de n’en pouvoir être certain…
Saint François d’Assise, rapporte-t-on, se refusait à écraser même un moustique – et on imagine quelle précaution il devait alors mettre dans le choix de chacun de ses pas – ; car le moustique, après tout, restait encore une création de Dieu. Mais notre siècle fera mieux: il n’osera plus même s’en moquer ; dès lors, vous pouvez imaginer avec quelle précaution il vous faudra choisir vos mots. Aussi, je vous le dis, habituez-vous dès à présent à ne plus rire qu’en tremblant. Méfiez-vous de vous-même si un éclat vous vient ; la négativité vous menace sans doute, et un délateur bienveillant vous dénoncera peut-être pour votre propre bien.
Baudelaire écrit encore : « [le rire] est dans l’homme la conséquence de l’idée de sa propre supériorité ». Toute l’impossibilité moderne du rire est là, à une époque où chaque communauté – si ce n’est chaque individu – est armé de son niveau à bulle. Le comique, de plus en plus, devra déambuler dans le jardin des susceptibilités contemporaines comme dans un magasin surchargé de porcelaines ; gare à tout faux mouvement, car un procès s’ensuivra. Désormais donc, pour transposer un proverbe célèbre, le comique s’envole, et l’offense reste – quand elle ne tue pas, poursuivrait notre mère Teresa du rire. Les humoristes devront inventer les blagues égalitaires ; je vous l’annonce déjà, elles ne seront pas drôles.
Quel sera ce rire d’après l’Histoire, pour parler comme Philippe Muray, quel sera ce rire d’un monde post-contradictoire?
Mais pourtant, m’objecterez-vous, on continue de rire en 2020 ! Peut-être même n’a-t-on jamais autant ri qu’à notre époque !
Le rire à l’heure de sa reproductibilité technique
Ce serait confondre, vous répondrais-je, le rire avec le ricanement : il y entre plus d’hyène qu’il n’y entre d’homme. Là où le premier naît de l’idée de sa propre supériorité, le second au contraire naît de la conscience de sa propre infériorité. C’est le rire des Lilliputiens immobilisant Gulliver, un rire tocquevillien quelque part, l’éclat chétif du faible voulant faire chuter le fort à son niveau, et préférant l’égalité dans la médiocrité à l’inégalité dans la grandeur. C’est proprement le rire du troupeau, aurait pu écrire Nietzsche, le rire de la meute. Ses accents ont quelque chose de terrassier ; et je ne l’entends d’ailleurs jamais retentir sans penser à la rumeur de milliers de pelles mécaniques travaillant de concert. Oui, voilà ce qu’est le ricanement : un lit de Procuste vocalisé, rendu en graves et en aigus.
Yann Barthès, « Quotidien » diffusée par TMC et TF1
Il n’y a pas, dans ses éclats, le moindre écho d’une grande santé, la quelconque trace du vitalisme d’un Méphistophélès ; au contraire, tout y sent la fatigue et l’anémie de la volonté. C’est un rire dont le ressort comique s’est cassé à force d’avoir trop mécaniquement servi, un rire, pourrait-on dire après Walter Benjamin, à l’heure de sa reproductibilité technique, amputé d’une dimension, privé de son aura ; si vous y réfléchissez, vous verrez d’ailleurs qu’il n’est pas sans parenté avec ces caricatures douloureuses de rires enregistrés par lesquels certains producteurs s’essaient encore, par réflexe mimétique, à forcer celui de leurs téléspectateurs. Tous les arômes vigoureux de liberté et de révolte qu’il pouvait contenir se sont comme éventés, et le principe subversif en est absolument épuisé.
Saint-Exupéry écrivait, et on croirait presque lire une autopsie de l’esprit Canal, esprit de dérision devenu hégémonique : « Car mon gouverneur qui domine et qui est respecté, j’ai tiré de lui des effets comiques en le comparant à un âne, et nul ne s’attendait à mon audace. Mais vient le jour où j’ai mêlé âne et gouverneur si intimement que je ne fais plus rire personne en exprimant mon évidence. Et j’ai ruiné une hiérarchie, une possibilité d’ascension, des ambitions fertiles, une image de la grandeur. J’ai consommé le trésor dont je me servais. J’ai pillé un grenier et j’en ai répandu les graines. »[tooltips content= »Antoine de Saint-Exupéry, Citadelle.« ](2)[/tooltips] Le ricanement, pourrait-on dire, est un avorton de rire, la créature chétive né d’un rire limité à des figures consensuelles, qui en a consumé toutes les ressources comiques par leur pilonnage systématique, et, encore une fois, quasi-mécanique, jusqu’à la dessiccation humoristique complète.
Le sage ne rit qu’en tremblant, suggérais-je plus haut ; eh bien, ce n’est pas sans logique que le moderne ricane, car effectivement il y a quelque chose de tremblant dans ce rire, ou plutôt même de tremblotant, comme la flamme d’une chandelle sur le point de s’éteindre. C’est un rire qui se sécrète goutte à goutte, comme un venin, comme un poison – cette arme élue entre toutes par les faibles et par les lâches. Dans le corps, il n’entraîne plus rien : à peine si, cri de la hyène, il nous fait dévoiler les canines ; car oui, le ricanement est un rire qui ne meut que le bout des babines.
L’euthanasie du rire: vers un clignement de lèvre
Mais je veux maintenant essayer d’en imaginer le terme, la conclusion proprement euthanasique par laquelle il atteindra enfin, véritablement, au stade de la carcasse. Quel sera ce rire d’après l’Histoire, pour parler comme Philippe Muray, quel sera ce rire d’un monde post-contradictoire ? Comment s’esclaffera-t-on dans le paradis rose bonbon de Oui-oui ? Voilà comment j’imagine cette apothéose : ce sera un comique sans objet, un rire in abstracto, une contraction robotisée des zygomatiques pour retarder l’apparition des rides.[tooltips content= »Depuis longtemps, d’ailleurs, l’exercice du rire en secteur 3 aura été interdit ; seuls des humoristes conventionnés officieront, sur la base d’une grille définie par le CSA, devenu annexe de la Sécurité sociale. »](3)[/tooltips] Je me figure, non pas un rire d’ailleurs, mais, comme Baudelaire, un fantôme de rire, c’est-à-dire un sourire, sur les lèvres duquel les anciens éclats moqueurs, pareils à des baleines au sonar perturbé, viendront s’échouer pour y mourir. Ce sera proprement, je veux croire, ce sourire à visage humain qu’a formidablement rendu le chroniqueur inlassable des exploits d’Homo festivus, dans son portrait du sourire spectral de Ségolène Royal, « sourire en lévitation du chat de Chester quand le Chat lui-même s’est volatilisé et que seul son sourire demeure suspendu entre les branches d’un arbre ».[tooltips content= »Philippe Muray, Le sourire à visage humain« ](4)[/tooltips] Voilà, j’en suis sûr à présent : c’est dans ce sourire éthéré, amniotique, que le rire moribond viendra rendre son dernier soupir, comme un équivalent labial de ce clignement de l’œil dont Nietzsche, dans son Zarathoustra, a fait le tropisme distinctif du dernier homme.
Les défenseurs du pas d’amalgame usent de l’expression « ce n’est pas ça l’islam » après chaque attentat. La réalité est bien plus complexe.
Constatant l’échec cuisant de ses jokers « contextualiser » et « intraduisible », le défenseur autoproclamé du Coran et de l’islam ne manquera pas d’affirmer la force : Cé-pa-ça-li-slam ! Ou parfois une de ses nombreuses variantes : « oui mais moi », « oui mais dans ma famille », ou encore « si vraiment tous les musulmans étaient jihadistes vous seriez déjà tous morts ». Inutile de prolonger inutilement le suspense : face au triste constat du fait que le Coran cautionne (entre autres) l’esclavage sexuel des prisonnières de guerre, ces arguments sont sans valeur. À une nuance près toutefois, qu’il sera intéressant d’examiner (ceci est du teasing, j’assume).
Commençons par la dernière variante, toujours distrayante. « Si tous les musulmans étaient jihadistes, les kouffars seraient déjà tous morts/asservis/convertis de force. » Certes, ou alors la Russie et la Chine auraient conjointement sifflé la fin de la récréation sans s’embarrasser des scrupules chers aux démocraties occidentales. Ce faux argument regorge de confusions. D’abord, il limite l’islam théocratique au jihad, alors que les adeptes de cette idéologie ont depuis longtemps compris que le soft power est parfois un excellent substitut au hard power – les Frères Musulmans en sont une parfaite illustration. Ensuite, il repose sur un paradoxe : il demande de croire que certains musulmans sont violents et fanatiques alors que l’islam ne le serait pas, ce qui revient à dire qu’il y a des musulmans qui ne suivent pas les préceptes de l’islam. Et en même temps il affirme que si l’islam était intrinsèquement violent et fanatique alors dans ce cas tous les musulmans le seraient, et donc que dans ce cas tous les musulmans suivraient comme par magie les préceptes de l’islam. Enfin, il néglige une observation inquiétante et pourtant fondamentale : partout où les musulmans sont majoritaires, les droits des non-musulmans sont remis en cause (y compris en France à l’échelle de certains quartiers).
Revenons au cœur du sujet : cépaçalislam. Encore faut-il préciser ce que l’on entend par « islam ».
Si par « islam » vous désignez les croyances métaphysiques et la spiritualité de Mohammed Louizi ou Abdennour Bidar, alors en effet ce n’est pas « ça ». Leur religion n’est pas celle des hordes barbares qui voudraient rétablir le délit de blasphème et rêvent de condamner à mort les apostats. Elles portent le même nom, mais il serait absurde de les confondre : aussi j’ai pris l’habitude d’appeler l’une « islam humaniste » et l’autre « islam théocratique », faute de meilleurs termes.
Mais si par « islam » vous désignez le projet de société des minorités militantes cautionné par la majorité silencieuse, alors certes beaucoup disent refuser les méthodes des jihadistes, mais ils en partagent néanmoins les buts essentiels, ou du moins ne s’y opposent pas.
La réalité des sociétés musulmanes d’aujourd’hui
Si par « islam » vous évoquez la réalité des sociétés musulmanes aujourd’hui et depuis 14 siècles, alors il faut sans doute nuancer, mais aussi reconnaître que globalement vous désignez quelque chose de radicalement incompatible avec les fondements même de notre société à nous, et plus encore de notre civilisation. Ne l’oublions pas : l’islam est aujourd’hui la seule religion au monde au nom de laquelle des états punissent de mort l’apostasie, l’athéisme, le blasphème, l’homosexualité. La seule. Dans l’écrasante majorité des pays musulmans, l’apostasie est illégale. Dans beaucoup, l’apologie du nazisme est courante, et Mein Kampf reste un grand succès de librairie. Cette exception islamique, et ce refus quasi-systématique de reconnaître la liberté de conscience dès que l’islam est en position de force, ne peuvent pas être le fruit du seul hasard.
Et si par « islam » vous voulez parler de la doctrine de la religion musulmane, alors vous regroupez sous le même vocable des contradictions profondes. Parlez-vous du néo-platonisme spirituel de Sohrawardî, ou du fanatisme totalitaire d’Al-Qaradâwî ? Si vous voulez dire l’islam « par défaut » en Occident, donc le sunnisme postérieur au massacre des mutazilites par les hanbalites, alors entre la lecture littérale du Coran, le poids des hadiths, le « bel exemple » du prophète et la négation de la conscience morale au profit de la soumission aveugle à l’arbitraire divin, vous parlez bien de « ça » : l’islam théocratique totalitaire.
Et lorsque vos contradicteurs vous diront en boucle que vous n’avez pas compris, que ce n’est pas ce qu’ils croient eux, que ce n’est pas ce que croit leur famille, et que de toute façon il faut des dizaines d’années d’études pour comprendre l’islam ? Peut-être sont-ils sincères, et dans ce cas c’est tout à leur honneur d’avoir su donner à leurs convictions religieuses personnelles une colonne vertébrale humaniste. Mais pourquoi « leur » islam serait-il plus « l’islam » que ne l’est celui des Frères Musulmans ou des wahhabites ? Sans oublier que trop de musulmans sont résolument mutazilites lorsqu’il faut convaincre les kouffars de la supposée innocuité ontologique de l’islam (radicalement contredite, rappelons-le, par 14 siècles d’histoire) mais tout aussi résolument hanbalites dès lors qu’ils sont en position d’imposer leurs convictions…. Quant à ceux qui disent que vous ne pouvez par définition rien comprendre parce que vous n’avez pas assez étudié, demandez-leur quels sont les « savants de l’islam » dont l’approche leur paraît fondée. La plupart du temps, ils ne sauront pas ou n’oseront pas vous répondre. Parfois, vous aurez le plaisir de vous apercevoir que votre interlocuteur est sincèrement et sérieusement adepte d’un islam éclairé, spirituel et non théocratique, ce qui permet des discussions véritablement passionnantes. Mais dans mon expérience les adhérents de ces courants-là ont bien conscience du nécessaire travail critique à entreprendre, entendront vos arguments et y répondront sans prétendre vous disqualifier parce que vous n’avez pas fait cinquante ans d’études coraniques, et ne chercheront pas à vous faire croire que « leur islam » serait « l’islam ».
Une manière de rejeter la responsabilité de l’islam
En vérité, cépaçalislam n’est qu’une manière de fuir le véritable constat, parce que ce constat ouvre sur une responsabilité vertigineuse. En effet, l’islam n’est pas que « ça », mais « ça » fait partie de l’islam depuis ses origines. Et la seule manière de faire en sorte que l’islam ne soit pas « ça », qu’il ne soit plus « ça », c’est de commencer par reconnaître que pour l’instant « ça » est une part de lui, et même une partie dominante, et que l’en extirper, si c’est seulement possible, sera à tout le moins un travail titanesque sans garantie de succès. Mais accepter le déni, c’est se rendre complice du pire.
Double responsabilité, donc. Pour les musulmans, s’atteler à cette tâche, car y renoncer c’est accepter que l’islam ne soit plus que « ça ». Pour les non-musulmans, exercer une vigilance exigeante, tendre la main franchement à ceux qui œuvrent honnêtement à libérer l’islam du poison qu’il porte en lui, leur apporter notre fraternité et notre soutien, mais aussi affirmer fermement que les autres, les adeptes et les complices de l’islam théocratique – y compris ceux dont la complicité s’exprime par le silence et le laisser-faire – n’ont pas leur place dans notre société.
Sur France 2, « De Gaulle, l’éclat et le secret » est surtout l’occasion de méditer sur un géant mort il y a cinquante ans et sur la pénurie de grands hommes à une époque où ils seraient pourtant si nécessaires.
France 2 diffuse les 2 et 9 novembre une mini série en 2 fois 3 épisodes sur De Gaulle.
C’est un peu dur de nous proposer cela en ce moment où n’émerge aucune personnalité de cette dimension dans le paysage politique français. Mais c’est un programme qui mérite d’être regardé, voire médité.
Pour les jeunes générations?
Ce long biopic trace un portrait où se croisent habilement les dimensions épiques et profondément humaines du personnage. Il sera vu, je l’espère, par de nombreux spectateurs, et surtout par les jeunes générations. Il leur donnera une idée de ce qu’est un grand homme qui sait prendre avec courage les décisions les plus audacieuses.
De Gaulle avait la force, parce qu’il avait la foi. Non pas tant la foi catholique (qu’il ne cachait pas), mais la foi dans la grandeur et le destin de son pays. Et il pensait qu’ils méritaient d’être défendus coûte que coûte. En lisant ses Mémoires, d’une écriture si belle et si profonde, on mesure combien cet homme d’action était aussi un homme d’esprit.
Ses ambitions, sa quête, l’orientaient vers des valeurs spirituelles, l’indépendance, le destin, la liberté, le courage, le partage… et pour les atteindre ou les défendre il savait agir, fermement s’il le fallait, mais aussi avec subtilité et finesse quand ce grand politique pensait que c’était un chemin possible. Il s’est parfois trompé, il a parfois trompé, il a eu ses faiblesses et ses doutes. Mais il a toujours su se faire respecter, et respecter son pays, jalousement. Il y avait en lui une sorte de noblesse, de dignité, et en disant cela je me rends compte combien ces qualificatifs semblent désuets aujourd’hui.
La série évoque la vie du général de Gaulle de l’Appel du 18 juin 40 à son départ du pouvoir en 1969… Cette belle évocation du grand Charles par Jacques Santamaria et Patrice Duhamel nous donne à la fois la fierté d’appartenir à une nation capable de produire de tels hommes, courageux et tellement visionnaires, et un sentiment de manque. Les temps sont difficiles et nous nous sentons un peu orphelins, avec personne pour nous rassurer vraiment dans les épreuves.
Alors si cette mini-série peut déjà nous réconforter un peu, pourquoi ne pas y jeter un coup d’œil ?
De Gaulle, l’éclat et le secret, six fois 52 mn. De Jacques Santamaria et Patrice Duhamel. Avec Samuel Labarthe, Constance Dollé, Pierre Rochefort.
Simon Monceau "ça va se savoir" Image: capture d'écran YouTube.
Le billet du vaurien
L’enfer, j’ai bien peur qu’il ne soit ici, à Lausanne, surtout le dimanche sous une pluie glaciale qui mine mon moral autant que mes articulations. J’aurais tort néanmoins de geindre. Je dispose d’un flacon de phénobarbital – mon sirop mexicain – qui, en moins d’un quart d’heure, me soulagera définitivement du poids de l’existence. Je n’entendrai plus parler du Covid-19, ni des décapitations très en vogue chez les islamistes. De surcroît, je me débarrasserai de ce qu’il y a de plus pénible à supporter dans l’existence : soi-même.
Suite 612
Certes, je loge dans un palace et l’été s’est déroulé comme je l’espérais. À Pully-Plage, j’ai joué pendant des heures au tennis de table sous le soleil. Mais plus personne ne m’attendait dans ma suite 612. Alors, le soir je regardais les chaînes d’info en continu ou des matches de foot. Parfois un film – j’en retiendrai deux : « Babel » de Gonzalez Iñárritu où une jeune Japonaise à l’exquise nudité m’a sorti de mon marasme et “Les sept mercenaires” de John Sturges où j’ai retrouvé Robert Vaughn. J’ai bien acheté un livre : Interventions 2020 de Michel Houellebecq, mais je l’ai vite abandonné pour me repaître des confidences impromptues de personnages tout droit sortis de ses romans dans l’émission de Simon Monceau : « Ça va se savoir ».
Sexualité au temps du Covid
J’ai également reçu et feuilleté La Vienne d’Hitler de Brigitte Hamman. Pour d’obscures raisons quand la dépression guette, on en revient toujours à l’oncle Adolf qui, avant Lacan, avait compris que plus vous serez ignoble, mieux ça ira. Il m’est même arrivé d’aller à la pêche sur les réseaux prétendument sociaux : c’est dire ma déchéance. Je n’ai pris dans mes filets que des petits poissons.
À mon réveil, de plus en plus tardif, je remarquais sur mon iPhone qu’une dizaine de filles me souhaitaient une belle journée. Poli, je leur envoyais des cœurs, parfois des images salaces. Certaines prenaient plaisir à se masturber, bien que je n’aie jamais dissimulé ni mon âge, ni mon délabrement physique et psychique. Mais rien ne les dissuadait. Ainsi va la sexualité au temps du Covid. Ce n’est pas encore l’enfer, juste mes derniers pas avant le Paradis.
Il manquait une rubrique scientifique dans Causeur. Peggy Sastre vient combler cette lacune. À vous les labos!
Si les prédictions sont particulièrement difficiles en ces temps d’extrême incertitude, on n’a pas besoin de trop se mouiller pour flairer que le désormais fameux « monde d’après » – qu’il serait d’ailleurs plus judicieux de qualifier de « monde en plein dedans » – ne sera pas fait de lendemains qui chantent. Même quand on n’est pas infecté par le Covid-19, les mesures si pénibles pour les primates sociaux que nous sommes – le confinement, le masque obligatoire partout y compris là où il n’est pas sanitairement pertinent, la distanciation physique – ainsi que le défilé d’informations anxiogènes et la récession économique s’installant aux quatre coins de la planète ne sont pas générateurs d’une santé mentale aux petits oignons. Et c’est le moins qu’on puisse dire. Dès le 15 avril, un article du Lancet insistait ainsi sur « l’urgence » d’un effort de recherche massif et pluridisciplinaire sur les aspects « psychologiques, sociaux et neuroscientifiques de la pandémie ». Quelques jours plus tard, dans la même revue et avec la même acuité, une autre publication alertait de la très forte probabilité d’une flambée de suicides – ce fut le cas aux États-Unis lors de la grippe espagnole (1918-1919) et à Hong Kong lors du SRAS (2003) – et en appelait, là encore, à un sérieux retroussage de manches pour comprendre et prévenir les effets les plus délétères du SARS-CoV-2 sur nos cervelles.
L’humeur basse – la dénomination générique des symptômes dépressifs allant de la démoralisation au manque d’énergie en passant par le pessimisme, l’évitement des risques et le repli sur soi – n’est cependant pas un phénomène spécifique à notre époque infectieuse. Cela fait un paquet d’années que la dépression est considérée comme un des problèmes médicaux les plus urgents pour notre espèce. On sait, par exemple, qu’elle cause plus d’années d’invalidité que n’importe quelle autre maladie. Ou que le suicide, son compagnon d’infortune, est l’une des principales causes de décès dans les pays riches. Avec des évolutions néanmoins contrastées selon les régions du monde : en France, les chiffres baissent depuis trente ans, mais aux États-Unis, ils en sont à près de 25% dans les dents depuis 1999.
Reste que si elle peut être éminemment pathologique, la douleur psychique n’a rien d’une anomalie qu’il faudrait raser au bulldozer. Comme la douleur physique, la douleur mentale est un signal d’alarme permettant aux êtres vivants d’échapper à des situations qui leur sont nuisibles et de les éviter si elles en viennent à se reproduire. De mettre un frein à des comportements qui les mettent dans de sales draps – en particulier socialement – ou qui gaspillent des ressources qui ont toujours la mauvaise idée de ne jamais être infinies. Darwin ne disait pas autre chose dans son autobiographie posthume : « Toute douleur ou souffrance de trop longue durée est cause de dépression et d’un pouvoir d’action aboli ; mais elle est bien adaptée pour protéger une créature d’un mal grave ou soudain. »
Le psychiatre britannique John Price est l’un des premiers à avoir décelé une fonction majeure de la dépression en observant des gallinacés, animaux où la hiérarchie est très importante. En anglais, on ne parle pas de « pecking order », littéralement d’« ordre de picorage », par hasard: les poulets les plus hauts placés mangent en premier et la vile volaille passe après tout le monde, tout en prenant plus souvent qu’à son tour de méchants coups de bec. Price montre que lorsqu’ils perdent un combat, et dès lors des échelons dans la hiérarchie, les poulets ont tendance à s’isoler et à gagner en servilité. Pourquoi ? Parce que cela réduit les risques de se faire tabasser (en équivalent poule) par les patrons de la basse-cour. Chez les singes vervets, les nuances sociales de la dépression sont encore plus visibles. Ces primates vivent en petits groupes mixtes. Le mâle alpha, qui s’arroge la part du lion des ressources reproductives (les femelles) de son clan, arbore de magnifiques testicules cyan. Mais de telles armoiries ne sont pas garanties à vie : s’il perd un combat avec un autre mâle, il va s’isoler, se rouler en boule, se balancer d’avant en arrière et ses gonades passeront au gris souris. Pour Price, ces changements signalent une « capitulation involontaire » : lorsqu’il montre à tout le monde qu’il n’est plus une menace, le perdant indique au mâle dominant qu’il n’a plus besoin de se fatiguer à lui taper dessus. Il arrive donc que la déprime soit un mécanisme de défense : lorsque les augures ne vous sont pas favorables, mieux vaut baisser ostensiblement les bras, afficher que l’on cède, plutôt que risquer d’être agressé et perdre davantage de plumes dans la manœuvre.
D’autres atouts protecteurs de l’humeur basse sont de nature plus cognitive. C’est ce qui se passe avec le « réalisme dépressif », soit le fait, attesté par des dizaines d’études et dans de nombreuses cultures depuis sa première conceptualisation en 1979 par Lauren Alloy et Lyn Yvonne Abramson, que la dépression est un vecteur de lucidité. Demandez à des gens d’appuyer sur un bouton qui ressemble à un interrupteur – alors qu’en réalité l’ampoule de l’expérience s’allume et s’éteint de manière aléatoire – et la plupart seront persuadés d’être les maîtres du clignotement. Les sujets déprimés, par contre, seront plus nombreux à admettre leur impuissance, avec une prise de conscience survenant en outre plus rapidement. Avec toutes les pincettes avec lesquelles il est désormais opportun de prendre les études en psychologie sociale, le fait est qu’il y en a une tripotée qui montrent que lorsque notre humeur est poussée vers le bas (à l’aide d’histoires ou de films tristes), nous avons tendance à gagner en sagacité et en clairvoyance.
On retombe ici sur une caractéristique fondamentale de notre appareil cognitif : notre cerveau n’est pas « fait » (alias « n’a pas été façonné par l’évolution ») pour voir le monde tel qu’il est, mais tel qu’il nous arrange, c’est-à-dire pour y sélectionner les informations qui nous seront les plus utiles en fonction de telles ou telles circonstances. Lorsque les ressources sont abondantes, les pathogènes discrets et le champ des possibles reproductifs foisonnant, voir la vie en rose nous permet d’en tirer toujours plus profit en boostant notre optimisme, notre énergie et notre envie de prendre des risques. À l’inverse, quand les nuages l’obscurcissent, voir la vie en (un peu plus) vrai permet d’éviter davantage de casse. Cela ne console pas des millions d’existences qui ont été, sont et seront lésées, voire perdues, dans la guerre psychologique du Covid-19, mais cela nous rappelle, une nouvelle fois, que « Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve » – un bon slogan publicitaire pour notre patrimoine génétique. Et aussi une bonne raison de ne pas (totalement) s’abîmer dans le désespoir.
Affiche du spectacle "Q comme Vian littéralement et dans tous les sens. D.R.
Vian, Chaland, Marmin, Mocky et les autres
La casse culturelle est en marche ! Les acteurs, les auteurs, les musiciens, les chanteurs, les galeristes, tous à la trappe, pour combien de temps encore ? Cette pandémie rappelle à tous ceux qui ricanent quand les artistes sont touchés de plein fouet que l’écrivain ou le metteur en scène, le choriste ou le sculpteur, le danseur ou le photographe sont des agents économiques comme les autres.
L’âge des rêves d’adolescents
Ils ont des loyers à payer, des familles à nourrir, aussi extraordinaire que cela puisse paraître, ils font même leurs courses dans les supermarchés en périphérie des villes et le plein d’essence, voire de gazole,de leurs monospaces fatigués. Les artistes ne disposent pas d’un filet de sécurité ou d’une carte alimentaire, d’une protection gouvernementale et d’une autorisation de déplacement à vie. Ils ont choisi une voie précaire et instable à l’âge des rêves d’adolescents, ils ont tenté un difficile pas de côté, préférant au salariat, les affres de la création.
Bien avant le déferlement de cette crise sanitaire, ils avaient déjà pleinement conscience que vivre de son art, est un luxe, un privilège, une « fantaisie », une manière de narguer le système et de s’extraire un peu de cette foule anonyme. Doit-on pour autant les abandonner ? Les blâmer d’avoir opté pour cette dissidence ?
Joute oratoire et musicale
Le 10 octobre dernier, et certainement pour la dernière fois de cette année 2020, je me suis rendu au théâtre des Blancs-Manteaux, assister à un spectacle amateur sur le centenaire de Boris Vianintitulé« Q… comme Vian, « littéralement et dans tous les sens » ». Amateur et éclairé. Amateur et foudroyant d’inventivité. Amateur et puissamment interprété. Amateur et d’une belle couleur rougeoyante d’automne. Et pourtant, je portais, ce jour-là, un masque sur le visage. Mes lunettes s’en souviennent encore.
Les conditions n’étaient pas totalement réunies pour profiter de cette joute oratoire et musicale. Au bout de quelques minutes, j’avais oublié le masque et me suis laissé porter par les mots indisciplinés de Vian qui ricochaient sur les murs d’une salle troglodyte. Nous n’étions plus dans un Paris confiné et sous couvre-feu administratif mais, à Saint-Germain-des-Prés, dans cet après-guerre où la joie gamine et les peines indicibles entament un bebop endiablé. Avec Vian, la danse macabre est toujours une façon de survivre, de provoquer la mort.
Les textes de cette pièce ont été admirablement choisis par Blandine Pilhion, formée au cours Florent et ancienne élève du Conservatoire de Vincennes. Cette tragédienne-née a la fêlure des grandes actrices des années 80, j’ai pensé à Fabienne Babe en la voyant se débattre avec cette langue onirique et expulser son malheur à la sueur de ses gestes. La poésie du désespoir avait trouvé sa muse. Jamais banale, évoluant sur une ligne de crête des sentiments, partagée entre le rire et les larmes, cette actrice tantôt possédée, tantôtlumineuse mérite d’être vue et revue. Dans ce voyage au pays de Vian, elle partage l’affiche avec deux musiciens professionnels de talent, primés et reconnus, qui délaissent parfois leurs instruments pour jouer des saynètes tordantes.Estelle ThomèsLeloupà la clarinette et Nicolas Vergne au pianosontparfaits de rigueur et de drôlerie. Ces trois-là s’amusent et nous divertissent intelligemment. À la fin du spectacle, le plaisir partagé du public ne faisait pas oublier l’actualité et les incertitudes des mois à venir.
Des dates qui s’annulent, c’est le lot des professions aventureuses. Le trio est dans l’attente de reprendre le chemin de la piste aux étoiles. Les oubliés des arts et des lettres sont partout. Que penser des livres reçus dans les derniers jours d’octobre et qui ne verront pas la lumière des vitrines (avant plusieurs semaines) ? Quel gâchis ! J’ai entre les mains Cinéphilie vagabonde de Michel Marmin aux éditions Pierre-Guillaume de Roux et je me régale de ce dictionnaire érudit, inflammable et non-aligné. Je partage notamment la conviction de son auteur que Jean Richard fut le meilleur des Maigret à la télévision. Le critique cinéma nous dit pourquoi. La valeur documentaire de ces feuillerons était tout simplement admirable de justesse. C’est la France sans artifice qui défilait sous nos yeux, Paris et sa teinte grise nostalgique, les pavés y luisaient encore et le commissaire vieillissait à l’écran comme s’assouplit une paire de charentaises. Il y a tant de livres dont j’aimerais encore vous parler comme de la reparution des œuvres complètes de Chaland chez les Humanoïdes Associés et son chef d’œuvre F.52 aux traits architecturés et au style limpide. Ou encore de la sortie en DVD de « Rouges étaient les lilas », un film récent de Jean-Pierre Mocky avec un casting d’actrices indomptables : Alice Dufour, Delphine Chaneac, Marianne Basler, Grace de Capitani et Dominique Lavanant. Soutenons-les tous !
Pour plus d’informations sur le spectacle Boris Vian : Association « Les Arts, Les Sens » 18 Place de l’église 28310 Trancrainville / lesclefs@gmx.com estelle.leloup@sfr.fr
Cinéphilie vagabonde de Michel Marmin aux éditions Pierre-Guillaume de Roux
Nos élites délirent avec les caricatures et se payent de mots en invoquant à tout bout de champ la liberté d’expression. L’incessante invocation de cette liberté occulte l’usage pervers qui en est fait. Elle est devenue l’alibi de la lâcheté et de l’inculture de nos responsables politiques. Depuis des décennies, au nom de cette liberté d’expression, ils ont laissé la France se défaire sous les coups de boutoir de la bêtise et de la vulgarité.
« Il faut immédiatement reproduire massivement toutes les caricatures de Charlie, les placarder sur tous nos murs pour faire taire les assassins. Ils peuvent tuer une personne, ils ne nous tueront pas tous », déclarait Pascal Bruckner dans les colonnes du Figaro au lendemain de la décapitation du professeur de Conflans Sainte-Honorine. Et Céline Pina de lui emboîter le pas dans Causeur : « La seule réponse qui me paraîtrait pertinente serait d’inonder la France pendant une semaine des caricatures de Charlie Hebdo. Sur tous les 4×3, les bus, les métros, dans les mairies, les CAF, les collèges, les lycées… L’effet doit être massif, visible, se voir partout jusque dans les coins les plus reculés. Allons à la reconquête visuelle de notre territoire avec la satire. » Tout cela est pure folie ! Tout cela est absurde !
On ne « fait » pas « nation » autour d’une liberté d’expression préemptée toujours par les mêmes…
Transportons-nous quelques instants à Nice en 2010. Un photographe participant à un concours organisé par la FNAC obtint le « coup de cœur » du jury avec une photo qui fit grand bruit jusqu’au Parlement, jusqu’à Matignon, jusque dans nos ministères de la Justice et de la Défense : un jeune homme de dos, le pantalon sur les chevilles, s’y essuyait les fesses avec le drapeau français. Imaginons que le photographe ait été assassiné par un nationaliste radicalisé, une sorte de Raoul Villain, l’assassin de Jaurès. Qui aurait osé demander que la liberté d’expression soit défendue par un affichage massif de cette photo sur tous les murs de nos villes, dans nos villages, dans nos mairies, dans les couloirs du métro, sur les bus, dans nos écoles, voire nos commissariats et nos casernes ? Cet exemple suffit à révéler l’incohérence et l’inconséquence des appels qui ont été lancés sous le coup de la colère au lendemain de la décapitation de Samuel Paty. Il révèle également que nous sommes moins indifférents, disons-le ainsi, à notre emblème national et à ce qu’il représente qu’au prophète et à ce qu’il signifie pour les musulmans. Il révèle enfin que la liberté d’expression est un beau principe abstrait mais que son invocation permanente en dehors de toute situation concrète est suspecte.
« Attentat après attentat la France s’assombrit, déclare le Président du Sénat. Les mots ne suffisent plus. Réagissons fort, ne cédons rien, affirmons notre identité, défendons notre démocratie pied à pied ». Qui n’est pas lassé de ces déclarations convenues qui sont à l’incapacité d’agir de l’élu ce que sont les bougies à l’incapacité de se révolter du citoyen ?
On pourrait plagier jusqu’à l’infini pareille déclaration : « Face à l’adversité, face à l’horreur de la barbarie terroriste, il faut enfin agir, défendre notre vivre-ensemble et faire nation autour des valeurs de la République auxquelles nous sommes tous profondément attachés. Ces valeurs qui ont fait de nous un peuple solidaire et fier de sa diversité, un peuple généreux, conscient de ses devoirs universels et de ses lumières qui depuis plus de deux cents ans éclairent l’humanité, un peuple qui refuse la frilosité du repli sur soi et connaît la richesse d’avenir dont les migrants sont porteurs pour notre pays. Un peuple qui innove, qui invente et ne cesse de surprendre le monde entier, un peuple qui, assoiffé de culture, sait se retrouver à Versailles pour célébrer la joie du vivre-ensemble devant le Vagin de la reine d’Anish Kapoor ou Les aspirateurs de Jeff Koons. Un peuple à qui les élus offrent pour Noël un Plug anal à admirer devant le ministère de la Justice, un peuple qui ne demande qu’à être sensibilisé à la défense de la planète par une scène de zoophilie géante érigée sur la piazza du Centre Pompidou, un peuple qui n’attend que de venir en famille aiguiser sa conscience éco-responsable devant cette « allégorie du viol de la nature par l’homme ». Un peuple qui, blasé par l’Urinoir centenaire de Marcel Duchamp, veut se distraire de son ennui avec un Verre d’urine de Ben et communier dans le partage républicain d’une boite de Merda d’artista de Manzoni. Un peuple qui sait s’agenouiller, dans le respect de l’autre, devant Piss Christ d’Andres Serrano, ce crucifix plongé dans le sang et l’urine et offert à la contemplation laïque de chacun par le centre Pompidou. Un peuple qui en a assez de tous ces Rubens ringards qui, au Louvre, font injure au progressisme et empêchent l’avènement d’une culture décloisonnée, un peuple qui n’attend que de s’émouvoir d’un chaos de pierres tombales déchargées au pied de ces tableaux et qui se félicite que celle, qui exposa un jour des télévisions où passaient en boucle des scènes de masturbation, ait été nommée responsable de ce dépoussiérage. Un peuple qui sait que cette nomination est un exemple à suivre et une chance pour tous les musées de France parce qu’elle est la seule manière de renforcer autour de notre patrimoine la cohésion nationale. Un peuple fier de ses élus qui nous mettent à l’abri de la tentation populiste en défendant courageusement notre liberté d’expression et qui, grâce à eux, peut revendiquer en toute quiétude le droit républicain, démocratique et laïque de crier Alléluia ! avec l’équipe de Charlie Hebdo quand Monseigneur Vingt-Trois est présenté, en page de couverture, comme le fils d’une Trinité se livrant à la sodomie. »
On pourrait poursuivre pareil panégyrique tant est longue la liste des débilités en tout genre. Pourquoi les Français continueraient-ils à faire confiance à leurs élus lorsque ceux-ci n’opposent aucun argument à cette débauche de vulgarités et de stupidités ? Constamment invoquée, la liberté d’expression a bon dos. Or, il y a longtemps qu’elle a été confisquée par une minorité de professionnels de la provocation qui ont leurs entrées dans les ministères. C’est dans le plus grand silence des bureaux de l’administration que sont étouffés les projets qui seraient à l’honneur de notre pays. Combien de dossiers ne sont jamais ouverts, combien de propositions, jamais examinées ?
Nous en connaissons qui ne doivent pas être particulièrement fiers d’être réélus à bord du Titanique quand les eaux alentour prennent la couleur du sang. Ils commencent peut-être à comprendre qu’on ne « fait » pas « nation », comme ils disent dans leur novlangue, autour d’une liberté d’expression préemptée toujours par les mêmes. Que l’unité et l’indivisibilité de la République n’est pas un mantra qui se récite à la tribune au lendemain de chaque tuerie. Que l’identité française ne se construit pas en réfutant l’existence de la culture française. Que le respect dû aux morts pour la France ne s’apprend pas en remisant l’emblème national au fond d’un placard à Bruxelles ou en enveloppant l’Arc de Triomphe. Que l’histoire d’un pays ne s’enseigne pas le temps d’un éloge funèbre. Que l’attachement au patrimoine national ne se transmet pas en permettant à d’impuissants plasticiens d’en parasiter les lieux emblématiques.
Le terrorisme islamiste ouvrira-t-il enfin les yeux de nos élus ? Ceux-ci comprendront-ils qu’il ne leur sert de rien d’escompter l’effacement de l’idée de nation en misant cyniquement sur le travail de sape de minorités qui n’ont qu’un objectif : porter atteinte à l’unité et à l’identité spirituelle des peuples ? Comprendront-ils qu’ils ne construiront ainsi aucune Europe durable, fût-elle financière, mais auront tout simplement été les inexcusables fossoyeurs de notre civilisation ? S’il a fallu de longs siècles pour faire la France, quelques décennies d’aveuglement et d’imposture en tout genre auront suffi pour ouvrir une immense voie d’eau sous sa ligne de flottaison.
La France, cela se défend d’abord dans la tête et le cœur des Français. Et lorsque le mal la ronge, il est urgent d’y remédier avec des projets culturels d’envergure nationale dans lesquels sa grandeur et son génie sont remis à l’honneur.
« À partir du 28 octobre, il sera obligatoire d’applaudir les soignants à 20 heures. » Cette nouvelle, publiée sur un site parodique immédiatement après le discours présidentiel annonçant notre nouvelle entrée en hibernation, est un plaisant bidonnage. N’empêche, comme disait l’autre, si ce n’est pas vrai, c’est bien trouvé. C’est que, depuis des mois, on en bave. Comme si les tourments de l’épidémie ne suffisaient pas, nous devons endurer le lamento déchirant des soignants.
On les a vus pleurer, tempêter, manifester. Et défiler place de la Concorde le 14 juillet, visiblement satisfaits de voler la vedette aux soldats et indifférents au scandale de leurs tenues débraillées dans le ballet impeccable des uniformes repassés avec amour dans toutes les casernes du pays. Comme ces fonctionnaires qu’on voit dans les publicités des mutuelles (ceux qui grimpent aux arbres et qui tiennent les portes), le soignant n’est que bonté, abnégation et compassion. Quand des forces mauvaises et supérieures ont entrepris de « tuer l’hôpital public », lui se bat à mains nues contre l’ennemi. Il est généralement proche du burnout et son service au bord de la saturation. Le soignant meurt pour nos péchés. Et il ne se prive pas de nous le rappeler. Ce qui, au passage, évite qu’on lui demande pourquoi nous payons si cher un système de santé qui ne satisfait personne. Le soignant est une victime.
Alors, je l’avoue, j’en ai marre des bondieuseries et du chantage doloriste. Marre des médecins, de leurs exigences et de leurs remontrances. Quiconque a séjourné dans un hôpital sait qu’il y a parmi les soignants autant de cossards, de désinvoltes, d’incompétents, parfois de salauds, que parmi les camionneurs, les universitaires. Et autant d’empathiques, de dévoués, de travailleurs et de talentueux. Peut-être même un peu plus. Mais enfin, ce sont des hommes comme vous et moi.
Nul ne nie que la période soit particulièrement éprouvante pour eux. Qu’ils protestent et revendiquent, c’est de bonne guerre dès lors que le rapport de forces leur est éminemment favorable. Que la nation leur témoigne sa gratitude, très bien. Mais la sanctification dont ils sont l’objet est ridicule et dangereuse. Les soignants ne sont ni des saints, ni des martyrs, mais des gens qui font leur boulot, comme des millions d’autres qui ne se prennent pas pour des héros ni pour des redresseurs de torts. Il se trouve que le boulot des professionnels de santé consiste à servir la collectivité et que, ces jours-ci, il est particulièrement difficile. Cela ne nous oblige pas à nous confire en dévotion ni à nous prosterner devant chacune de leurs demandes. Ou alors, nous devons nous prosterner tout autant et même plus encore devant les pompiers, les professeurs et les policiers qui eux aussi prennent des risques pour nous. Sans doute seraient-ils contents qu’on les applaudisse. En tout cas qu’on cesse de leur cracher dessus.
Du reste, toutes les professions pourraient réclamer leur part de compassion publique. Après tout, les restaurateurs, les patrons de cinéma, les propriétaires de boîte de nuit, les chauffeurs de taxi, les chanteurs d’opéra travaillent aussi pour la collectivité. Eux aussi prennent cher. Et ne parlons pas des commerçants qui, entre gilets jaunes, grève des retraites et confinement, sont de véritables cumulards du désastre. Si on ajoute qu’ils n’ont ni emploi garanti, ni retraite, ni chômage, ils ont d’excellentes raisons de se dire sacrifiés – mais à quoi et par qui ?
Il incombe à l’État d’arbitrer entre les différents acteurs de la vie économique et, aujourd’hui, de répartir, aussi justement que possible, le fardeau de l’épidémie. Mais les ressources allouées aux uns et aux autres ne sauraient être calculées en fonction de leur capacité à nous tirer des larmes. L’invasion de la vie sociale (et de l’activité économique) par le sentimentalisme bruyant des hommages et des remerciements, loin d’être un facteur de cohésion nationale, ne peut qu’encourager la rivalité entre des corporations qui brandissent leurs malheurs respectifs, chacune étant convaincue que le sien est bien plus profond. On n’exige plus la rétribution de son travail, mais la réparation de sa souffrance. Il faudrait être un monstre pour parler de coûts et de rentabilité à une infirmière en pleurs.
Il est temps que les valeurs conservatrices échappent à l’emprise d’une caricature populiste, selon Jérôme Leroy
Je comprends tout à fait que l’on puisse être conservateur, en France, comme en Amérique. (Je ne suis pas certain que le conservateur puisse comprendre qu’on soit communiste mais ce n’est pas là mon propos.)
Samedi 7 novembre 2020 à la mi-journée, les médias américains ont commencé à annoncer une victoire électorale de Joe Biden. Ici, capture d’écran Fox News.
Je comprends donc tout à fait qu’on puisse être Républicain. Une fois qu’on en a terminé avec la caricature, il n’y a rien de déshonorant à croire en la libre entreprise, en l’obligation de charité que demande le christianisme et penser que cela remplace aisément le welfare state en moins intrusif. Je comprends tout à fait que l’on soit très pointilleux sur le plan des libertés individuelles tout en désirant s’inscrire dans une tradition, en aimant le drapeau et la déclaration d’indépendance qui indique explicitement que le but de l’homme est « la poursuite du bonheur ».
C’est un Républicain qui en a terminé avec l’esclavage
Je comprends tout à fait qu’on puisse croire en un ordre social fondé sur le mérite tout en supposant l’égalité de tous les hommes devant Dieu, ce qui explique que c’est un Républicain qui en a terminé avec l’esclavage. Je comprends ce souci conjoint d’individualisme et d’inscription dans une communauté avec laquelle on prie le dimanche. C’est, au cinéma, l’Amérique de John Ford et de Clint Eastwood ou encore le personnage de shérif joué par Gary Cooper et marié à une Quaker dans Le Train sifflera trois fois. Mais en revanche je ne comprends pas et je ne comprendrais jamais que les responsables républicains, à de rares exception comme Mitt Romney, aient accepté un escroc de la télé réalité et un homme d’affaires minable pour préempter leurs valeurs en les transformant en un populisme démagogique et violent.
Comme je comprends encore moins que certains par ici, je veux dire en France, aient trouvé Trump sympa, voire acceptable parce qu’il crachait sur les « élites », les « bobos » etc. C’est un peu cher payé, Trump, je trouve parce qu’on ne supporte pas le XIème arrondissement ou les Inrocks. J’ai du mal avec cette gauche intersectionnelle et antisociale, mais pas au point de trouver « quand même marrant » un mec qui se vante de saisir les femmes par la chatte et qui appelle tranquillou, à la fin de son premier débat avec Biden, des milices à se tenir prêtes.
A truly decent man
Trump qu’il gagne ou perde, a augmenté son score de 3 millions de voix. Ça ne prouve pas qu’il ait raison, ça prouve juste qu’il est plus facile de jouer sur ce qu’il y a de plus bas en nous: essentiellement la peur d’être minoritaire ethniquement dans son propre pays sauf que l’Amérique n’est pas et n’a jamais été un pays ethniquement homogène. Demandez à Lincoln ce qu’il en pensait quand il a décidé de libérer les Noirs. C’était un Républicain, « a truly decent man… »
Au registre de l’actualité musicale plusieurs évènements notables sont à signaler.
D’abord, la grande prêtresse de la Révolution jaune, Jacline Mouraud, se lance dans le business de l’accordéon. Dans ce secteur bien encombré par quelques figures hexagonales de la révolte, comme Valery Giscard d’Estaing, la figure des ronds-points et des gilets entend creuser son sillon: l’ancienne hypnothérapeute investit maintenant les thés dansants morbihannais. L’étape suivante sera nécessairement d’enchanter le Tour de France et ses maillots… jaunes, comme jadis Yvette Horner !
Des ateliers électro dans nos Ehpad, une approche « non médicamenteuse du soin »
Dans un registre moins sauvage, on apprend que la Covid et la musique techno se sont engagées dans une lutte à mort pour éliminer nos derniers anciens. Nous apprenons en effet que plusieurs Ehpad organisent des « ateliers électro ». La techno « n’a pas d’âge » résument nos confrères de France 3. C’est la profusion des beats pour ces octogénaires vibrant au son endiablé d’un remix house de la Java bleu… Ces séniors ont bénéficié d’un traitement de faveur, cette bacchanale de bruits intervient juste après un atelier graffiti ! En attendant le grand saut, les vieux doivent être des jeunes comme les autres.
Les LGBTQ+ reprochent à Beethoven de ne pas être de la fanfare
Le monde de la musique classique n’est pas en reste… il sait que sa survie ne tiendra qu’à l’adaptation aux nouveaux diktats farfelus du néo-féminisme, de l’antiracisme et de la diversité. Ainsi, l’Opéra de Paris – cherchant à chasser ses vieux démons et ses fantômes – a décidé de se « remettre en question » après le mouvement Black lives Matter et d’abandonner tout recours au « black face ». Les collants et chaussons destinés aux danseurs colorés seront bientôt… colorés… car il est bien connu qu’une danseuse noire en collants blancs à Paris produit des déchaînements de violence raciale à Minneapolis par l’effet de la théorie du chaos. Il est aussi question de faire un sort aux œuvres, opéras ou ballets, qui comportent des préjugés raciaux systémiques et plus largement de « décoloniser la culture ». C’est l’heure du grand ménage !
L’époque est sur le point de tourner définitivement la page du passé blanc, bourgeois et rance ! La comique troupière du féminisme lesbien Alice Coffin l’a parfaitement résumé en ces mots : « Les hommes, je ne regarde plus leurs films, je n’écoute plus leur musique ». Le progressisme doit tout raser. L’avenir sera une terre brûlée… Il convient d’abattre les génies classiques, qui se sont organisés en « boy’s club » et à commencer par l’un de leurs chefs de bande, Beethoven. C’est la proposition tout à fait sérieuse de deux critiques américains, dont le projet a été largement relayé par la presse: il faudrait annuler (« canceller ») de toute urgence ce compositeur, certes inspiré, mais symbole dépassé de l’élitisme blanc masculin… La musique du maître pourrait, de fait, constituer une souffrance symbolique pour les femmes, les LGBTQ+, les classes populaires et les gens de couleurs… Il est temps de renverser la table (d’harmonie) !
La moralisation du comique – c’est-à-dire son euthanasie – bat aujourd’hui son plein. Habituez-vous dès à présent à ne plus rire qu’en tremblant…
Le rire, écrivait Baudelaire dans un petit texte consacré à en dégager l’essence[tooltips content= »Charles Baudelaire, De l’essence du rire.« ](1)[/tooltips], est le corollaire de la Chute. Les animaux ne rient pas ; l’Être suprême ne rit pas ; seul l’homme rit. Et s’il rit, c’est précisément parce qu’il n’est ni une bête, ni un Dieu, mais un milieu entre les deux – ou plutôt, une chimère leur empruntant chacun des traits -. Autrement dit, le rire naît de la bâtardise ontologique de l’homme, d’une condition qui n’est ni celle d’un Être absolu, au regard duquel il mesure toute sa faiblesse ; ni celle d’un animal, vis-à-vis duquel il sent bien toute sa prééminence.
C’est donc la connaissance pascalienne de sa misère, précisément parce qu’elle n’est pas dénuée de grandeur, qui le porte à cette révolte inarticulée ; et c’est, réciproquement, ce qu’il y a de proprement révolté dans le rire qui le rend profondément humain. Dans ses éclats résonne encore l’écho de l’acte originel d’insoumission sur lequel est fondé notre espèce, selon le récit qu’en fait la Genèse ; en sorte qu’on pourrait dire, quelque honteux qu’ils furent sur le moment, que le rire a du venir à Adam et à Ève dans le même temps qu’ils se découvraient nus. Dans chaque cas surtout, une même inspiration méphistophélique est à l’œuvre : le rire de l’homme aussi, nous dit Baudelaire, est un legs de Satan, une graine de révolte qu’il a laissée dans notre gorge.
Quand le législateur aura-t-il le courage d’imposer la vanne neutre, comme il l’a décidé pour les paquets de cigarettes?
Mais si le comique est d’essence diabolique, alors leurs destins sont liés ; et l’un ne peut pas prospérer là où l’autre dépérit. Voilà, je crois – pour employer le vocabulaire physiologiste du 19ème siècle -, l’origine de ce rire anémié qui circule parmi nous : le méphistophélique a sa grande santé derrière lui. Et la moralisation du comique – c’est-à-dire son euthanasie – bat aujourd’hui son plein.
Francesco d’Assisi, rapporte-t-on, se refusait à écraser même un moustique ; le saint moderne fera mieux: il n’osera plus même en rire
Le sage ne rit qu’en tremblant, ai-je envie d’écrire après Baudelaire. Car ce « sage » évidemment – ce saint ? -, c’est nous, dans une époque repentante en quête de béatification, et travaillée par la lyophilisation du rire, appelé à devenir bio et équitable comme nos tablettes de chocolat. Qu’attendons-nous d’ailleurs encore, franchement, pour promouvoir ce rire sain ? Qui donc s’attellera enfin, sérieusement, à la labellisation du bon rire, rendu renouvelable et solidaire ? Peut-on compter, pour cet apostolat, sur Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des femmes (sic) et formidable lanceuse d’alertes, qui nous avertissait, dès 2015, que les blagues tuent – à l’instar du tabagisme ? Oui, décidément, quand le législateur aura-t-il le courage d’imposer la vanne neutre, comme il l’a décidé pour les paquets de cigarettes ? Et enfin, et surtout : connaîtrons-nous seulement, un jour, les noms de ces martyrs de l’humour, décédés sous les éclats de rire comme les soldats de 14 sous les éclats d’obus ? Je désespère de n’en pouvoir être certain…
Saint François d’Assise, rapporte-t-on, se refusait à écraser même un moustique – et on imagine quelle précaution il devait alors mettre dans le choix de chacun de ses pas – ; car le moustique, après tout, restait encore une création de Dieu. Mais notre siècle fera mieux: il n’osera plus même s’en moquer ; dès lors, vous pouvez imaginer avec quelle précaution il vous faudra choisir vos mots. Aussi, je vous le dis, habituez-vous dès à présent à ne plus rire qu’en tremblant. Méfiez-vous de vous-même si un éclat vous vient ; la négativité vous menace sans doute, et un délateur bienveillant vous dénoncera peut-être pour votre propre bien.
Baudelaire écrit encore : « [le rire] est dans l’homme la conséquence de l’idée de sa propre supériorité ». Toute l’impossibilité moderne du rire est là, à une époque où chaque communauté – si ce n’est chaque individu – est armé de son niveau à bulle. Le comique, de plus en plus, devra déambuler dans le jardin des susceptibilités contemporaines comme dans un magasin surchargé de porcelaines ; gare à tout faux mouvement, car un procès s’ensuivra. Désormais donc, pour transposer un proverbe célèbre, le comique s’envole, et l’offense reste – quand elle ne tue pas, poursuivrait notre mère Teresa du rire. Les humoristes devront inventer les blagues égalitaires ; je vous l’annonce déjà, elles ne seront pas drôles.
Quel sera ce rire d’après l’Histoire, pour parler comme Philippe Muray, quel sera ce rire d’un monde post-contradictoire?
Mais pourtant, m’objecterez-vous, on continue de rire en 2020 ! Peut-être même n’a-t-on jamais autant ri qu’à notre époque !
Le rire à l’heure de sa reproductibilité technique
Ce serait confondre, vous répondrais-je, le rire avec le ricanement : il y entre plus d’hyène qu’il n’y entre d’homme. Là où le premier naît de l’idée de sa propre supériorité, le second au contraire naît de la conscience de sa propre infériorité. C’est le rire des Lilliputiens immobilisant Gulliver, un rire tocquevillien quelque part, l’éclat chétif du faible voulant faire chuter le fort à son niveau, et préférant l’égalité dans la médiocrité à l’inégalité dans la grandeur. C’est proprement le rire du troupeau, aurait pu écrire Nietzsche, le rire de la meute. Ses accents ont quelque chose de terrassier ; et je ne l’entends d’ailleurs jamais retentir sans penser à la rumeur de milliers de pelles mécaniques travaillant de concert. Oui, voilà ce qu’est le ricanement : un lit de Procuste vocalisé, rendu en graves et en aigus.
Yann Barthès, « Quotidien » diffusée par TMC et TF1
Il n’y a pas, dans ses éclats, le moindre écho d’une grande santé, la quelconque trace du vitalisme d’un Méphistophélès ; au contraire, tout y sent la fatigue et l’anémie de la volonté. C’est un rire dont le ressort comique s’est cassé à force d’avoir trop mécaniquement servi, un rire, pourrait-on dire après Walter Benjamin, à l’heure de sa reproductibilité technique, amputé d’une dimension, privé de son aura ; si vous y réfléchissez, vous verrez d’ailleurs qu’il n’est pas sans parenté avec ces caricatures douloureuses de rires enregistrés par lesquels certains producteurs s’essaient encore, par réflexe mimétique, à forcer celui de leurs téléspectateurs. Tous les arômes vigoureux de liberté et de révolte qu’il pouvait contenir se sont comme éventés, et le principe subversif en est absolument épuisé.
Saint-Exupéry écrivait, et on croirait presque lire une autopsie de l’esprit Canal, esprit de dérision devenu hégémonique : « Car mon gouverneur qui domine et qui est respecté, j’ai tiré de lui des effets comiques en le comparant à un âne, et nul ne s’attendait à mon audace. Mais vient le jour où j’ai mêlé âne et gouverneur si intimement que je ne fais plus rire personne en exprimant mon évidence. Et j’ai ruiné une hiérarchie, une possibilité d’ascension, des ambitions fertiles, une image de la grandeur. J’ai consommé le trésor dont je me servais. J’ai pillé un grenier et j’en ai répandu les graines. »[tooltips content= »Antoine de Saint-Exupéry, Citadelle.« ](2)[/tooltips] Le ricanement, pourrait-on dire, est un avorton de rire, la créature chétive né d’un rire limité à des figures consensuelles, qui en a consumé toutes les ressources comiques par leur pilonnage systématique, et, encore une fois, quasi-mécanique, jusqu’à la dessiccation humoristique complète.
Le sage ne rit qu’en tremblant, suggérais-je plus haut ; eh bien, ce n’est pas sans logique que le moderne ricane, car effectivement il y a quelque chose de tremblant dans ce rire, ou plutôt même de tremblotant, comme la flamme d’une chandelle sur le point de s’éteindre. C’est un rire qui se sécrète goutte à goutte, comme un venin, comme un poison – cette arme élue entre toutes par les faibles et par les lâches. Dans le corps, il n’entraîne plus rien : à peine si, cri de la hyène, il nous fait dévoiler les canines ; car oui, le ricanement est un rire qui ne meut que le bout des babines.
L’euthanasie du rire: vers un clignement de lèvre
Mais je veux maintenant essayer d’en imaginer le terme, la conclusion proprement euthanasique par laquelle il atteindra enfin, véritablement, au stade de la carcasse. Quel sera ce rire d’après l’Histoire, pour parler comme Philippe Muray, quel sera ce rire d’un monde post-contradictoire ? Comment s’esclaffera-t-on dans le paradis rose bonbon de Oui-oui ? Voilà comment j’imagine cette apothéose : ce sera un comique sans objet, un rire in abstracto, une contraction robotisée des zygomatiques pour retarder l’apparition des rides.[tooltips content= »Depuis longtemps, d’ailleurs, l’exercice du rire en secteur 3 aura été interdit ; seuls des humoristes conventionnés officieront, sur la base d’une grille définie par le CSA, devenu annexe de la Sécurité sociale. »](3)[/tooltips] Je me figure, non pas un rire d’ailleurs, mais, comme Baudelaire, un fantôme de rire, c’est-à-dire un sourire, sur les lèvres duquel les anciens éclats moqueurs, pareils à des baleines au sonar perturbé, viendront s’échouer pour y mourir. Ce sera proprement, je veux croire, ce sourire à visage humain qu’a formidablement rendu le chroniqueur inlassable des exploits d’Homo festivus, dans son portrait du sourire spectral de Ségolène Royal, « sourire en lévitation du chat de Chester quand le Chat lui-même s’est volatilisé et que seul son sourire demeure suspendu entre les branches d’un arbre ».[tooltips content= »Philippe Muray, Le sourire à visage humain« ](4)[/tooltips] Voilà, j’en suis sûr à présent : c’est dans ce sourire éthéré, amniotique, que le rire moribond viendra rendre son dernier soupir, comme un équivalent labial de ce clignement de l’œil dont Nietzsche, dans son Zarathoustra, a fait le tropisme distinctif du dernier homme.
Les défenseurs du pas d’amalgame usent de l’expression « ce n’est pas ça l’islam » après chaque attentat. La réalité est bien plus complexe.
Constatant l’échec cuisant de ses jokers « contextualiser » et « intraduisible », le défenseur autoproclamé du Coran et de l’islam ne manquera pas d’affirmer la force : Cé-pa-ça-li-slam ! Ou parfois une de ses nombreuses variantes : « oui mais moi », « oui mais dans ma famille », ou encore « si vraiment tous les musulmans étaient jihadistes vous seriez déjà tous morts ». Inutile de prolonger inutilement le suspense : face au triste constat du fait que le Coran cautionne (entre autres) l’esclavage sexuel des prisonnières de guerre, ces arguments sont sans valeur. À une nuance près toutefois, qu’il sera intéressant d’examiner (ceci est du teasing, j’assume).
Commençons par la dernière variante, toujours distrayante. « Si tous les musulmans étaient jihadistes, les kouffars seraient déjà tous morts/asservis/convertis de force. » Certes, ou alors la Russie et la Chine auraient conjointement sifflé la fin de la récréation sans s’embarrasser des scrupules chers aux démocraties occidentales. Ce faux argument regorge de confusions. D’abord, il limite l’islam théocratique au jihad, alors que les adeptes de cette idéologie ont depuis longtemps compris que le soft power est parfois un excellent substitut au hard power – les Frères Musulmans en sont une parfaite illustration. Ensuite, il repose sur un paradoxe : il demande de croire que certains musulmans sont violents et fanatiques alors que l’islam ne le serait pas, ce qui revient à dire qu’il y a des musulmans qui ne suivent pas les préceptes de l’islam. Et en même temps il affirme que si l’islam était intrinsèquement violent et fanatique alors dans ce cas tous les musulmans le seraient, et donc que dans ce cas tous les musulmans suivraient comme par magie les préceptes de l’islam. Enfin, il néglige une observation inquiétante et pourtant fondamentale : partout où les musulmans sont majoritaires, les droits des non-musulmans sont remis en cause (y compris en France à l’échelle de certains quartiers).
Revenons au cœur du sujet : cépaçalislam. Encore faut-il préciser ce que l’on entend par « islam ».
Si par « islam » vous désignez les croyances métaphysiques et la spiritualité de Mohammed Louizi ou Abdennour Bidar, alors en effet ce n’est pas « ça ». Leur religion n’est pas celle des hordes barbares qui voudraient rétablir le délit de blasphème et rêvent de condamner à mort les apostats. Elles portent le même nom, mais il serait absurde de les confondre : aussi j’ai pris l’habitude d’appeler l’une « islam humaniste » et l’autre « islam théocratique », faute de meilleurs termes.
Mais si par « islam » vous désignez le projet de société des minorités militantes cautionné par la majorité silencieuse, alors certes beaucoup disent refuser les méthodes des jihadistes, mais ils en partagent néanmoins les buts essentiels, ou du moins ne s’y opposent pas.
La réalité des sociétés musulmanes d’aujourd’hui
Si par « islam » vous évoquez la réalité des sociétés musulmanes aujourd’hui et depuis 14 siècles, alors il faut sans doute nuancer, mais aussi reconnaître que globalement vous désignez quelque chose de radicalement incompatible avec les fondements même de notre société à nous, et plus encore de notre civilisation. Ne l’oublions pas : l’islam est aujourd’hui la seule religion au monde au nom de laquelle des états punissent de mort l’apostasie, l’athéisme, le blasphème, l’homosexualité. La seule. Dans l’écrasante majorité des pays musulmans, l’apostasie est illégale. Dans beaucoup, l’apologie du nazisme est courante, et Mein Kampf reste un grand succès de librairie. Cette exception islamique, et ce refus quasi-systématique de reconnaître la liberté de conscience dès que l’islam est en position de force, ne peuvent pas être le fruit du seul hasard.
Et si par « islam » vous voulez parler de la doctrine de la religion musulmane, alors vous regroupez sous le même vocable des contradictions profondes. Parlez-vous du néo-platonisme spirituel de Sohrawardî, ou du fanatisme totalitaire d’Al-Qaradâwî ? Si vous voulez dire l’islam « par défaut » en Occident, donc le sunnisme postérieur au massacre des mutazilites par les hanbalites, alors entre la lecture littérale du Coran, le poids des hadiths, le « bel exemple » du prophète et la négation de la conscience morale au profit de la soumission aveugle à l’arbitraire divin, vous parlez bien de « ça » : l’islam théocratique totalitaire.
Et lorsque vos contradicteurs vous diront en boucle que vous n’avez pas compris, que ce n’est pas ce qu’ils croient eux, que ce n’est pas ce que croit leur famille, et que de toute façon il faut des dizaines d’années d’études pour comprendre l’islam ? Peut-être sont-ils sincères, et dans ce cas c’est tout à leur honneur d’avoir su donner à leurs convictions religieuses personnelles une colonne vertébrale humaniste. Mais pourquoi « leur » islam serait-il plus « l’islam » que ne l’est celui des Frères Musulmans ou des wahhabites ? Sans oublier que trop de musulmans sont résolument mutazilites lorsqu’il faut convaincre les kouffars de la supposée innocuité ontologique de l’islam (radicalement contredite, rappelons-le, par 14 siècles d’histoire) mais tout aussi résolument hanbalites dès lors qu’ils sont en position d’imposer leurs convictions…. Quant à ceux qui disent que vous ne pouvez par définition rien comprendre parce que vous n’avez pas assez étudié, demandez-leur quels sont les « savants de l’islam » dont l’approche leur paraît fondée. La plupart du temps, ils ne sauront pas ou n’oseront pas vous répondre. Parfois, vous aurez le plaisir de vous apercevoir que votre interlocuteur est sincèrement et sérieusement adepte d’un islam éclairé, spirituel et non théocratique, ce qui permet des discussions véritablement passionnantes. Mais dans mon expérience les adhérents de ces courants-là ont bien conscience du nécessaire travail critique à entreprendre, entendront vos arguments et y répondront sans prétendre vous disqualifier parce que vous n’avez pas fait cinquante ans d’études coraniques, et ne chercheront pas à vous faire croire que « leur islam » serait « l’islam ».
Une manière de rejeter la responsabilité de l’islam
En vérité, cépaçalislam n’est qu’une manière de fuir le véritable constat, parce que ce constat ouvre sur une responsabilité vertigineuse. En effet, l’islam n’est pas que « ça », mais « ça » fait partie de l’islam depuis ses origines. Et la seule manière de faire en sorte que l’islam ne soit pas « ça », qu’il ne soit plus « ça », c’est de commencer par reconnaître que pour l’instant « ça » est une part de lui, et même une partie dominante, et que l’en extirper, si c’est seulement possible, sera à tout le moins un travail titanesque sans garantie de succès. Mais accepter le déni, c’est se rendre complice du pire.
Double responsabilité, donc. Pour les musulmans, s’atteler à cette tâche, car y renoncer c’est accepter que l’islam ne soit plus que « ça ». Pour les non-musulmans, exercer une vigilance exigeante, tendre la main franchement à ceux qui œuvrent honnêtement à libérer l’islam du poison qu’il porte en lui, leur apporter notre fraternité et notre soutien, mais aussi affirmer fermement que les autres, les adeptes et les complices de l’islam théocratique – y compris ceux dont la complicité s’exprime par le silence et le laisser-faire – n’ont pas leur place dans notre société.
Sur France 2, « De Gaulle, l’éclat et le secret » est surtout l’occasion de méditer sur un géant mort il y a cinquante ans et sur la pénurie de grands hommes à une époque où ils seraient pourtant si nécessaires.
France 2 diffuse les 2 et 9 novembre une mini série en 2 fois 3 épisodes sur De Gaulle.
C’est un peu dur de nous proposer cela en ce moment où n’émerge aucune personnalité de cette dimension dans le paysage politique français. Mais c’est un programme qui mérite d’être regardé, voire médité.
Pour les jeunes générations?
Ce long biopic trace un portrait où se croisent habilement les dimensions épiques et profondément humaines du personnage. Il sera vu, je l’espère, par de nombreux spectateurs, et surtout par les jeunes générations. Il leur donnera une idée de ce qu’est un grand homme qui sait prendre avec courage les décisions les plus audacieuses.
De Gaulle avait la force, parce qu’il avait la foi. Non pas tant la foi catholique (qu’il ne cachait pas), mais la foi dans la grandeur et le destin de son pays. Et il pensait qu’ils méritaient d’être défendus coûte que coûte. En lisant ses Mémoires, d’une écriture si belle et si profonde, on mesure combien cet homme d’action était aussi un homme d’esprit.
Ses ambitions, sa quête, l’orientaient vers des valeurs spirituelles, l’indépendance, le destin, la liberté, le courage, le partage… et pour les atteindre ou les défendre il savait agir, fermement s’il le fallait, mais aussi avec subtilité et finesse quand ce grand politique pensait que c’était un chemin possible. Il s’est parfois trompé, il a parfois trompé, il a eu ses faiblesses et ses doutes. Mais il a toujours su se faire respecter, et respecter son pays, jalousement. Il y avait en lui une sorte de noblesse, de dignité, et en disant cela je me rends compte combien ces qualificatifs semblent désuets aujourd’hui.
La série évoque la vie du général de Gaulle de l’Appel du 18 juin 40 à son départ du pouvoir en 1969… Cette belle évocation du grand Charles par Jacques Santamaria et Patrice Duhamel nous donne à la fois la fierté d’appartenir à une nation capable de produire de tels hommes, courageux et tellement visionnaires, et un sentiment de manque. Les temps sont difficiles et nous nous sentons un peu orphelins, avec personne pour nous rassurer vraiment dans les épreuves.
Alors si cette mini-série peut déjà nous réconforter un peu, pourquoi ne pas y jeter un coup d’œil ?
De Gaulle, l’éclat et le secret, six fois 52 mn. De Jacques Santamaria et Patrice Duhamel. Avec Samuel Labarthe, Constance Dollé, Pierre Rochefort.