Une tribune de Jérôme Serri


Nos élites délirent avec les caricatures et se payent de mots en invoquant à tout bout de champ la liberté d’expression. L’incessante invocation de cette liberté occulte l’usage pervers qui en est fait. Elle est devenue l’alibi de la lâcheté et de l’inculture de nos responsables politiques. Depuis des décennies, au nom de cette liberté d’expression, ils ont laissé la France se défaire sous les coups de boutoir de la bêtise et de la vulgarité.

« Il faut immédiatement reproduire massivement toutes les caricatures de Charlie, les placarder sur tous nos murs pour faire taire les assassins. Ils peuvent tuer une personne, ils ne nous tueront pas tous », déclarait Pascal Bruckner dans les colonnes du Figaro au lendemain de la décapitation du professeur de Conflans Sainte-Honorine. Et Céline Pina de lui emboîter le pas dans Causeur : « La seule réponse qui me paraîtrait pertinente serait d’inonder la France pendant une semaine des caricatures de Charlie Hebdo. Sur tous les 4×3, les bus, les métros, dans les mairies, les CAF, les collèges, les lycées… L’effet doit être massif, visible, se voir partout jusque dans les coins les plus reculés. Allons à la reconquête visuelle de notre territoire avec la satire. » Tout cela est pure folie ! Tout cela est absurde !

On ne « fait » pas « nation » autour d’une liberté d’expression préemptée toujours par les mêmes…

Transportons-nous quelques instants à Nice en 2010. Un photographe participant à un concours organisé par la FNAC obtint le « coup de cœur » du jury avec une photo qui fit grand bruit jusqu’au Parlement, jusqu’à Matignon, jusque dans nos ministères de la Justice et de la Défense : un jeune homme de dos, le pantalon sur les chevilles, s’y essuyait les fesses avec le drapeau français. Imaginons que le photographe ait été assassiné par un nationaliste radicalisé, une sorte de Raoul Villain, l’assassin de Jaurès. Qui aurait osé demander que la liberté d’expression soit défendue par un affichage massif de cette photo sur tous les murs de nos villes, dans nos villages, dans nos mairies, dans les couloirs du métro, sur les bus, dans nos écoles, voire nos commissariats et nos casernes ? Cet exemple suffit à révéler l’incohérence et l’inconséquence des appels qui ont été lancés sous le coup de la colère au lendemain de la décapitation de Samuel Paty. Il révèle également que nous sommes moins indifférents, disons-le ainsi, à notre emblème national et à ce qu’il représente qu’au prophète et à ce qu’il signifie pour les musulmans. Il révèle enfin que la liberté d’expression est un beau principe abstrait mais que son invocation permanente en dehors de toute situation concrète est suspecte.

« Attentat après attentat la France s’assombrit, déclare le Président du Sénat. Les mots ne suffisent plus. Réagissons fort, ne cédons rien, affirmons notre identité, défendons notre démocratie pied à pied ».  Qui n’est pas lassé de ces déclarations convenues qui sont à l’incapacité d’agir de l’élu ce que sont les bougies à l’incapacité de se révolter du citoyen ?

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On pourrait plagier jusqu’à l’infini pareille déclaration : « Face à l’adversité, face à l’horreur de la barbarie terroriste, il faut enfin agir, défendre notre vivre-ensemble et faire nation autour des valeurs de la République auxquelles nous sommes tous profondément attachés. Ces valeurs qui ont fait de nous un peuple solidaire et fier de sa diversité, un peuple généreux, conscient de ses devoirs universels et de ses lumières qui depuis plus de deux cents ans éclairent l’humanité, un peuple qui refuse la frilosité du repli sur soi et connaît la richesse d’avenir dont les migrants sont porteurs pour notre pays. Un peuple qui innove, qui invente et ne cesse de surprendre le monde entier, un peuple qui, assoiffé de culture, sait se retrouver à Versailles pour célébrer la joie du vivre-ensemble devant le Vagin de la reine d’Anish Kapoor ou Les aspirateurs de Jeff Koons. Un peuple à qui les élus offrent pour Noël un Plug anal à admirer devant le ministère de la Justice, un peuple qui ne demande qu’à être sensibilisé à la défense de la planète par une scène de zoophilie géante érigée sur la piazza du Centre Pompidou, un peuple qui n’attend que de venir en famille aiguiser sa conscience éco-responsable devant cette « allégorie du viol de la nature par l’homme ». Un peuple qui, blasé par l’Urinoir centenaire de Marcel Duchamp, veut se distraire de son ennui avec un Verre d’urine de Ben et communier dans le partage républicain d’une boite de Merda d’artista de Manzoni. Un peuple qui sait s’agenouiller, dans le respect de l’autre, devant Piss Christ d’Andres Serrano, ce crucifix plongé dans le sang et l’urine et offert à la contemplation laïque de chacun par le centre Pompidou. Un peuple qui en a assez de tous ces Rubens ringards qui, au Louvre, font injure au progressisme et empêchent l’avènement d’une culture décloisonnée, un peuple qui n’attend que de s’émouvoir d’un chaos de pierres tombales déchargées au pied de ces tableaux et qui se félicite que celle, qui exposa un jour des télévisions où passaient en boucle des scènes de masturbation, ait été nommée responsable de ce dépoussiérage. Un peuple qui sait que cette nomination est un exemple à suivre et une chance pour tous les musées de France parce qu’elle est la seule manière de renforcer autour de notre patrimoine la cohésion nationale. Un peuple fier de ses élus qui nous mettent à l’abri de la tentation populiste en défendant courageusement notre liberté d’expression et qui, grâce à eux, peut revendiquer en toute quiétude le droit républicain, démocratique et laïque de crier Alléluia ! avec l’équipe de Charlie Hebdo quand Monseigneur Vingt-Trois est présenté, en page de couverture, comme le fils d’une Trinité se livrant à la sodomie. »

On pourrait poursuivre pareil panégyrique tant est longue la liste des débilités en tout genre. Pourquoi les Français continueraient-ils à faire confiance à leurs élus lorsque ceux-ci n’opposent aucun argument à cette débauche de vulgarités et de stupidités ? Constamment invoquée, la liberté d’expression a bon dos. Or, il y a longtemps qu’elle a été confisquée par une minorité de professionnels de la provocation qui ont leurs entrées dans les ministères. C’est dans le plus grand silence des bureaux de l’administration que sont étouffés les projets qui seraient à l’honneur de notre pays. Combien de dossiers ne sont jamais ouverts, combien de propositions, jamais examinées ? 

Nous en connaissons qui ne doivent pas être particulièrement fiers d’être réélus à bord du Titanique quand les eaux alentour prennent la couleur du sang. Ils commencent peut-être à comprendre qu’on ne « fait » pas « nation », comme ils disent dans leur novlangue, autour d’une liberté d’expression préemptée toujours par les mêmes. Que l’unité et l’indivisibilité de la République n’est pas un mantra qui se récite à la tribune au lendemain de chaque tuerie. Que l’identité française ne se construit pas en réfutant l’existence de la culture française. Que le respect dû aux morts pour la France ne s’apprend pas en remisant l’emblème national au fond d’un placard à Bruxelles ou en enveloppant l’Arc de Triomphe. Que l’histoire d’un pays ne s’enseigne pas le temps d’un éloge funèbre. Que l’attachement au patrimoine national ne se transmet pas en permettant à d’impuissants plasticiens d’en parasiter les lieux emblématiques.

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Le terrorisme islamiste ouvrira-t-il enfin les yeux de nos élus ? Ceux-ci comprendront-ils qu’il ne leur sert de rien d’escompter l’effacement de l’idée de nation en misant cyniquement sur le travail de sape de minorités qui n’ont qu’un objectif : porter atteinte à l’unité et à l’identité spirituelle des peuples ? Comprendront-ils qu’ils ne construiront ainsi aucune Europe durable, fût-elle financière, mais auront tout simplement été les inexcusables fossoyeurs de notre civilisation ? S’il a fallu de longs siècles pour faire la France, quelques décennies d’aveuglement et d’imposture en tout genre auront suffi pour ouvrir une immense voie d’eau sous sa ligne de flottaison.

La France, cela se défend d’abord dans la tête et le cœur des Français. Et lorsque le mal la ronge, il est urgent d’y remédier avec des projets culturels d’envergure nationale dans lesquels sa grandeur et son génie sont remis à l’honneur.

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