La moralisation du comique – c’est-à-dire son euthanasie – bat aujourd’hui son plein. Habituez-vous dès à présent à ne plus rire qu’en tremblant


Le rire, écrivait Baudelaire dans un petit texte consacré à en dégager l’essence(1), est le corollaire de la Chute. Les animaux ne rient pas ; l’Être suprême ne rit pas ; seul l’homme rit. Et s’il rit, c’est précisément parce qu’il n’est ni une bête, ni un Dieu, mais un milieu entre les deux – ou plutôt, une chimère leur empruntant chacun des traits -. Autrement dit, le rire naît de la bâtardise ontologique de l’homme, d’une condition qui n’est ni celle d’un Être absolu, au regard duquel il mesure toute sa faiblesse ; ni celle d’un animal, vis-à-vis duquel il sent bien toute sa prééminence.

C’est donc la connaissance pascalienne de sa misère, précisément parce qu’elle n’est pas dénuée de grandeur, qui le porte à cette révolte inarticulée ; et c’est, réciproquement, ce qu’il y a de proprement révolté dans le rire qui le rend profondément humain. Dans ses éclats résonne encore l’écho de l’acte originel d’insoumission sur lequel est fondé notre espèce, selon le récit qu’en fait la Genèse ; en sorte qu’on pourrait dire, quelque honteux qu’ils furent sur le moment, que le rire a du venir à Adam et à Ève dans le même temps qu’ils se découvraient nus. Dans chaque cas surtout, une même inspiration méphistophélique est à l’œuvre : le rire de l’homme aussi, nous dit Baudelaire, est un legs de Satan, une graine de révolte qu’il a laissée dans notre gorge.

Quand le législateur aura-t-il le courage d’imposer la vanne neutre, comme il l’a décidé pour les paquets de cigarettes?

Mais si le comique est d’essence diabolique, alors leurs destins sont liés ; et l’un ne peut pas prospérer là où l’autre dépérit. Voilà, je crois – pour employer le vocabulaire physiologiste du 19ème siècle -, l’origine de ce rire anémié qui circule parmi nous : le méphistophélique a sa grande santé derrière lui. Et la moralisation du comique – c’est-à-dire son euthanasie – bat aujourd’hui son plein.

Francesco d’Assisi, rapporte-t-on, se refusait à écraser même un moustique ; le saint moderne fera mieux: il n’osera plus même en rire

Le sage ne rit qu’en tremblant, ai-je envie d’écrire après Baudelaire. Car ce « sage » évidemment – ce saint ? -, c’est nous, dans une époque repentante en quête de béatification, et travaillée par la lyophilisation du rire, appelé à devenir bio et équitable comme nos tablettes de chocolat. Qu’attendons-nous d’ailleurs encore, franchement, pour promouvoir ce rire sain ? Qui donc s’attellera enfin, sérieusement, à la labellisation du bon rire, rendu renouvelable et solidaire ? Peut-on compter, pour cet apostolat, sur Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des femmes (sic) et formidable lanceuse d’alertes, qui nous avertissait, dès 2015, que les blagues tuent – à l’instar du tabagisme ? Oui, décidément, quand le législateur aura-t-il le courage d’imposer la vanne neutre, comme il l’a décidé pour les paquets de cigarettes ? Et enfin, et surtout : connaîtrons-nous seulement, un jour, les noms de ces martyrs de l’humour, décédés sous les éclats de rire comme les soldats de 14 sous les éclats d’obus ? Je désespère de n’en pouvoir être certain…

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Saint François d’Assise, rapporte-t-on, se refusait à écraser même un moustique – et on imagine quelle précaution il devait alors mettre dans le choix de chacun de ses pas – ; car le moustique, après tout, restait encore une création de Dieu. Mais notre siècle fera mieux: il n’osera plus même s’en moquer ; dès lors, vous pouvez imaginer avec quelle précaution il vous faudra choisir vos mots. Aussi, je vous le dis, habituez-vous dès à présent à ne plus rire qu’en tremblant. Méfiez-vous de vous-même si un éclat vous vient ; la négativité vous menace sans doute, et un délateur bienveillant vous dénoncera peut-être pour votre propre bien.

Baudelaire écrit encore : « [le rire] est dans l’homme la conséquence de l’idée de sa propre supériorité ». Toute l’impossibilité moderne du rire est là, à une époque où chaque communauté – si ce n’est chaque individu – est armé de son niveau à bulle. Le comique, de plus en plus, devra déambuler dans le jardin des susceptibilités contemporaines comme dans un magasin surchargé de porcelaines ; gare à tout faux mouvement, car un procès s’ensuivra. Désormais donc, pour transposer un proverbe célèbre, le comique s’envole, et l’offense reste – quand elle ne tue pas, poursuivrait notre mère Teresa du rire. Les humoristes devront inventer les blagues égalitaires ; je vous l’annonce déjà, elles ne seront pas drôles.

Quel sera ce rire d’après l’Histoire, pour parler comme Philippe Muray, quel sera ce rire d’un monde post-contradictoire?

Mais pourtant, m’objecterez-vous, on continue de rire en 2020 ! Peut-être même n’a-t-on jamais autant ri qu’à notre époque !

Le rire à l’heure de sa reproductibilité technique

Ce serait confondre, vous répondrais-je, le rire avec le ricanement : il y entre plus d’hyène qu’il n’y entre d’homme. Là où le premier naît de l’idée de sa propre supériorité, le second au contraire naît de la conscience de sa propre infériorité. C’est le rire des Lilliputiens immobilisant Gulliver, un rire tocquevillien quelque part, l’éclat chétif du faible voulant faire chuter le fort à son niveau, et préférant l’égalité dans la médiocrité à l’inégalité dans la grandeur. C’est proprement le rire du troupeau, aurait pu écrire Nietzsche, le rire de la meute. Ses accents ont quelque chose de terrassier ; et je ne l’entends d’ailleurs jamais retentir sans penser à la rumeur de milliers de pelles mécaniques travaillant de concert. Oui, voilà ce qu’est le ricanement : un lit de Procuste vocalisé, rendu en graves et en aigus.

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Yann Barthès, « Quotidien » diffusée par TMC et TF1

Il n’y a pas, dans ses éclats, le moindre écho d’une grande santé, la quelconque trace du vitalisme d’un Méphistophélès ; au contraire, tout y sent la fatigue et l’anémie de la volonté. C’est un rire dont le ressort comique s’est cassé à force d’avoir trop mécaniquement servi, un rire, pourrait-on dire après Walter Benjamin, à l’heure de sa reproductibilité technique, amputé d’une dimension, privé de son aura ; si vous y réfléchissez, vous verrez d’ailleurs qu’il n’est pas sans parenté avec ces caricatures douloureuses de rires enregistrés par lesquels certains producteurs s’essaient encore, par réflexe mimétique, à forcer celui de leurs téléspectateurs. Tous les arômes vigoureux de liberté et de révolte qu’il pouvait contenir se sont comme éventés, et le principe subversif en est absolument épuisé.

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Saint-Exupéry écrivait, et on croirait presque lire une autopsie de l’esprit Canal, esprit de dérision devenu hégémonique : « Car mon gouverneur qui domine et qui est respecté, j’ai tiré de lui des effets comiques en le comparant à un âne, et nul ne s’attendait à mon audace. Mais vient le jour où j’ai mêlé âne et gouverneur si intimement que je ne fais plus rire personne en exprimant mon évidence. Et j’ai ruiné une hiérarchie, une possibilité d’ascension, des ambitions fertiles, une image de la grandeur. J’ai consommé le trésor dont je me servais. J’ai pillé un grenier et j’en ai répandu les graines. »(2) Le ricanement, pourrait-on dire, est un avorton de rire, la créature chétive né d’un rire limité à des figures consensuelles, qui en a consumé toutes les ressources comiques par leur pilonnage systématique, et, encore une fois, quasi-mécanique, jusqu’à la dessiccation humoristique complète.

Le sage ne rit qu’en tremblant, suggérais-je plus haut ; eh bien, ce n’est pas sans logique que le moderne ricane, car effectivement il y a quelque chose de tremblant dans ce rire, ou plutôt même de tremblotant, comme la flamme d’une chandelle sur le point de s’éteindre. C’est un rire qui se sécrète goutte à goutte, comme un venin, comme un poison – cette arme élue entre toutes par les faibles et par les lâches. Dans le corps, il n’entraîne plus rien : à peine si, cri de la hyène, il nous fait dévoiler les canines ; car oui, le ricanement est un rire qui ne meut que le bout des babines.

L’euthanasie du rire: vers un clignement de lèvre

Mais je veux maintenant essayer d’en imaginer le terme, la conclusion proprement euthanasique par laquelle il atteindra enfin, véritablement, au stade de la carcasse. Quel sera ce rire d’après l’Histoire, pour parler comme Philippe Muray, quel sera ce rire d’un monde post-contradictoire ? Comment s’esclaffera-t-on dans le paradis rose bonbon de Oui-oui ? Voilà comment j’imagine cette apothéose : ce sera un comique sans objet, un rire in abstracto, une contraction robotisée des zygomatiques pour retarder l’apparition des rides.(3) Je me figure, non pas un rire d’ailleurs, mais, comme Baudelaire, un fantôme de rire, c’est-à-dire un sourire, sur les lèvres duquel les anciens éclats moqueurs, pareils à des baleines au sonar perturbé, viendront s’échouer pour y mourir. Ce sera proprement, je veux croire, ce sourire à visage humain qu’a formidablement rendu le chroniqueur inlassable des exploits d’Homo festivus, dans son portrait du sourire spectral de Ségolène Royal, « sourire en lévitation du chat de Chester quand le Chat lui-même s’est volatilisé et que seul son sourire demeure suspendu entre les branches d’un arbre ».(4) Voilà, j’en suis sûr à présent : c’est dans ce sourire éthéré, amniotique, que le rire moribond viendra rendre son dernier soupir, comme un équivalent labial de ce clignement de l’œil dont Nietzsche, dans son Zarathoustra, a fait le tropisme distinctif du dernier homme.

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